GODINAS : La Paix de Fexhe (CHiCC, 2014)

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La Paix de Fexhe (1316) est un texte mythique qui conditionnera implicitement l’histoire de la principauté de Liège, et c’est en son nom que les Liégeois feront la révolution à partir de 1789. Ce texte appartient au patrimoine immatériel de notre histoire et de l’histoire de la démocratie, puisqu’il limite les pouvoirs du Prince. Il est à l’origine du développement et du rôle que joue, dans le gouvernement de la Principauté, l’assemblée des 3 États (Sens du Pays). Au fil du temps, le Prince tentera de limiter ces libertés allouées et la Paix de Fexhe ne devra sa longévité et son maintien que grâce à une institution née dans sa foulée, qui en sera le prolongement et le garant : le tribunal des XXII.

Le XIVe siècle est très différent du nôtre :

      1. L’individu seul ne se conçoit pas, il s’inscrit dans une solidarité familiale, de caste, de village et de corporation ensuite ;
      2. La société n’est pas égalitaire, tous les hommes ne naissent pas libres et égaux ;
      3. À chaque catégorie sociale correspond un système judiciaire qui lui est propre : clergé, paysans, bourgeois, chevaliers (avec l’usage de la vengeance privée, droit qui leur est reconnu) ;
      4. Dans cette société inégalitaire, ce sont les villes qui manifestent le plus de dynamisme et obtiennent des chartes dites “de franchises” qui réglementent leurs rapports avec l’autorité. À l’intérieur des villes, les marchands entrepreneurs monopolisent le gouvernement de la ville. Dans le courant du XIIIe siècle, les métiers lutteront pour obtenir un partage du pouvoir ;
      5. Le souverain, au départ, gouverne en maître absolu.

Quels étaient les systèmes politiques à cette époque ?

En Angleterre, la Grande Charte (Magna Carta) entraîne le respect des lois, une bonne justice et le contrôle du pouvoir royal par le clergé et les barons. En France, le pouvoir royal devient absolu, “ci veult le roi ci veult la loi.” La Principauté de Liège est terre d’empire, le Prince est nommé par le Pape avec les interventions soit du roi de France soit du Saint-Empire. Elle représente une terre riche, convoitée par les voisins, d’où nécessité de la protéger et, particulièrement, le plateau de Hesbaye, difficile à défendre. Un système défensif s’installe, avec des forteresses (Aigremont, Waleffe, Waremme) dont le Prince nomme les châtelains, ainsi que des châteaux, maisons fortes et tours, points de défense secondaires confiés à des chevaliers.

Monument commémorant la Paix de Fexhe, à Fexhe-le-Haut-Clocher © l’avenir.net

La guerre des Awans contre les Waroux

Humbert Corbeau d’Awans exerce un leadership jusqu’à contester les droits de la cité de Liège. Antagonistes, les Waroux et les Awans, ainsi que leurs clans, se font la guerre sur base du code d’honneur qui régit cette société de chevaliers et permet la vengeance. Face à ces désordres incessants, guérillas et pillages, le Mal-Saint-Martin, le Prince-Évêque Adolphe II de la Marck ordonne la tolérance zéro : tout délit prouvé sera sanctionné (affaire d’Eustache de Hognoul, en 1315). Les adversaires, épuisés, sont contraints à se réconcilier par un traité, en 1316…

La Paix de Fexhe

      1. Chacun doit être jugé conformément à la loi selon la condition du prévenu et la nature du délit ;
      2. Si le représentant de l’évêque, ou l’évêque lui-même, refuse de conduire la procédure “par loi et par jugement“, l’exercice de la justice peut être suspendu ;
      3. Le gardien et l’interprète des lois et coutumes ne peut être que le Sens du pays (la sagesse du pays), commission juridique regroupant le chapitre cathédral, les chevaliers, les villes et le Prince ; soit l’évêque et les trois états (en fait, les trois ordres : clergé, guerriers et travailleurs).

Ces dispositions seront complétées en 1373 par le tribunal des XXII, élu chaque année par le chapitre cathédral, les chevaliers et les villes, et dont la mission sera de juger les officiers épiscopaux accusés de prévarication.

d’après Anne GODINAS

NOËL : L’église Sainte-Marie des Anges (Liège) (CHiCC, 2012)

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Suite à la ‘réforme pastorale‘ d’il y a une dizaine d’années [en 2012], les paroisses de Sainte-Véronique, Sainte-Marie des Anges, Notre-Dame du Rosaire à Sclessin et du Sacré-Coeur à Cointe constituent l’unité pastorale Saint-Benoît aux portes d’Avroy. Dans l’Ancien Régime, Sainte-Véronique était une paroisse très étendue (sud de la ville, Tilleur, une partie de Saint-Nicolas et, sur la rive droite, Fétinne et Angleur), puis elle se limita au sud de Liège, englobant ce qui deviendra la paroisse Sainte-Marie, Cointe, le Laveu et Saint-Christophe. L’église Sainte-Véronique existait au début du XIXe siècle (les affirmations de sa consécration en présence de Charlemagne relèvent de la légende).

Ce qui est aujourd’hui la paroisse Sainte-Marie relève donc de Sainte-Véronique jusque vers le milieu du XIXe siècle. Ce territoire était peu peuplé et occupé par des terres agricoles (42% cotillages, 17% houblonnières, 10% vergers, selon le plan cadastral de 1827). Ce qui deviendra Sainte-Marie avait ses lieux de culte à ses extrémités : l’abbaye du Val-Benoît, la chapelle Saint-Maur à Cointe (début XVe) et, enfin et surtout, la chapelle du Paradis, édifiée en 1649 à l’initiative du grand verrier Henri Bonhomme pour abriter une statue réputée miraculeuse, Notre-Dame de Grèce, statue aujourd’hui honorée à Sainte-Marie. La chapelle du Paradis occupait l’emplacement du building construit actuellement au coin du quai de Rome et de la rue de Fragnée.

Sociologiquement, vers la moitié du XIXe siècle, Fragnée se modifie et se peuple. Le train arrive aux Guillemins en 1842, l’industrie se développe, les terrains agricoles se muent en habitations et l’érection d’une seconde paroisse à Sainte-Véronique devient nécessaire. En 1886, après discussions sur les intérêts immobiliers et financiers du projet, les autorités politiques décident du plan d’urbanisme de la place des Franchises, des rues qui y aboutissent et de l’emplacement de l’église. Le 5 avril 1869, l’arrêté royal établissant la paroisse est signé par Léopold II et, le même jour, l’évêque de Liège, monseigneur de Montpellier, fait de même au plan religieux.

Le terrain est offert par le baron Charles de Potesta et la famille Lesoinne pour recevoir l’église, un presbytère, une maison vicariale et d’autres habitations pour les employés de l’église. Les subsides viendront de la Ville pour un tiers, d’autres [subsides] de l’État et de la Province, et l’intervention des fidèles financera le reste. C’est l’architecte Évariste Halkin qui établit les plans mais il décède à 45 ans, avant la fin des travaux. Il semble que son fils, âgé  de 21 ans, ait pris le relais (mais les deux Halkin signaient de la même manière, par un E majuscule, initiale de leur prénom).

L’édifice est construit dans un style de transition entre le roman et le gothique. La structure extérieure est en moellons de grès équarris du bord de l’Ourthe. L’ensemble est très sobre, la façade peu ornée, le clocher, carré, à deux étages est couvert d’un toit pyramidal. La longueur intérieure est de 60 mètres, le transept fait un peu moins de 30 mètres et la largeur des nefs est de 20 mètres. Les vitraux sont du verrier Osterrath et les petites nefs sont ornées des quinze mystères du Rosaire par Grosset. L’autel principal est réalisé dans un très beau marbre de Tunisie par un dénommé Fincoeur et la peinture par Jules Helbig.

L’église est consacrée le 19 mai 1874 par monseigneur de Montpellier et la première messe célébrée par monseigneur de Mercy-Argenteau, archevêque de Tyr. La cérémonie a été longue et grandiose. En 1876, les orgues sont inaugurées, le buffet a été sculpté par la maison Merveille, tout comme les confessionnaux. Plus tard seulement on aménagera la chapelle Notre-Dame de Grèce et le très beau chemin de croix en terre cuite (1925).

Contrairement à la Première Guerre, la Seconde Guerre mondiale occasionnera de très graves dégâts : fin mai 1944, suite aux bombardement américains (toiture, voûtes, vitraux), et par après, la chute d’un V1 à proximité rendra l’église inutilisable. La paix revenue, l’église reçoit de nouvelles cloches (les anciennes avaient été enlevées par les Allemands pour être fondues) et de nouveaux vitraux, dessinés par monsieur Louis, jeune professeur à l’Académie, et offerts par monsieur et madame Stiels. Entre 1950 et 1963, les dommages de guerre reçus et les dons des fidèles permettront la mise en place de nouvelles verrières ainsi que la peinture d’une grande fresque de la Vierge.

d’après Juliette NOËL

  • Illustration en tête de l’article : intérieur de l’église © Manu Utility

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Juliette NOËL, organisée en novembre 2012 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

CROIBIEN : Diversité végétale dans la rue St-Maur (promenades commentées à Cointe, été 2025)

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Alain CROIBIEN a deux qualités : il est habitué de nos pages et… il est liégeois. Qui plus est, il lui arrive de sévir à Cointe, un quartier situé sur les hauteurs de Liège où opère notre partenaire : la CHiCC. Souvenez-vous : il a été la cheville ouvrière de l’Open System Project / Musiques diverses. L’intégralité des magazines publiés entre 1983 et 1985 est d’ailleurs téléchargeable dans notre DOCUMENTA

Dans un tout autre registre, sa qualité de promeneur chevronné lui a permis d’emmener un groupe de curieux en balade végétale dans… une seule rue (!) de Cointe, la rue Saint-Maur. Nous partageons avec vous ici les résumés de ses commentaires botaniques : si nos grand’mères nous rappelaient tout le temps de regarder nos pieds quand nous trébuchions, Alain Croibien ne trahit pas la tradition et nous montre combien notre environnement direct est riche si nous nous ‘promenons dans le bois‘ et regardons curieux…


La rue Saint-Maur – 01

© publicdomainpictures.net

Arpentons la ruelle, et voyons qui nous observe. Le coteau à gauche, bien arboré, porte un exemplaire remarquable de ces arbres dont l’écorce se desquame. C’est le platane. Ses feuilles ressemblent à celles des érables voisins, ce qui nous permet de comparer (voir l’illustration en en-tête : fleurs de platanes). Mais avant de quitter le platane, remarquons encore ses fruits, des boules portant les graines poilues, qui restent jusqu’au printemps suivant, moment où elles se désagrègent.

Fruit du platane © Alain Croibien

J’apprends incidemment que le Platane libère une sorte de poussière fine provoquant la toux du platane. Savoir quelle espèce porte ce phénomène… ? Sachant qu’il y a une dizaine d’espèces, et autant de variétés. La plus commune x hispanica remonte à 1650, au moment du croisement du Platane d’Amérique et du Platane d’Orient. Elle est appréciée comme arbre d’ornementation dans les villes. Il semble que sa résistance à la pollution l’y ait maintenu. Ses feuilles restent très coriaces après la chute, et se décomposent difficilement. Remarquons aussi, en passant, les grosses bosses et fosses de son tronc, et le mouvement parfois brusque de l’orientation de ses branches, repartant soudain en angle droit.

Les érables. Première différence : la silhouette, plus sombre, vert-olive chez le sycomore, par exemple. Il y a donc 2 sortes d’érables ici. Tous deux ont une insertion des feuilles opposée, là où le platane a une insertion alternée. La feuille du premier a des lobes aux contours doux, là où l’érable plane a des lobes bien acérés.

Remarquons aussi l’écartement des fruits. Les fleurs sont hermaphrodites, mais on peut rencontrer des fleurs femelles à étamines avortées et l’inverse, des mâles à pistils avortés. Et la maturation des premières peut s’annoncer en avance sur les mâles, et inversement. Et cette attribution change d’année en année. Quel monde, pas vrai ?

Le nom commun du genre est plane en anglais britannique, sycamore ou planetree en anglais américain. Des variantes de platane, platano sont utilisées en Europe. Ces noms sont dérivés du grec platanos ou platus, signifiant large, et se réfèrent aux feuilles.

Le plane est celui qui fleurit en premier, avant les feuilles. C’est ce qu’on aperçoit au printemps, dans nos vallées boisées : les taches plus claires, vert-jaune, indiquent sa présence. Les deux types, érables et planes, procurent pollen et nectar aux pollinisateurs. On peut récolter la sève de printemps chez les deux, mais ce sont les nigrum, saccharum et rubrum qui sont le plus prisés à cet effet.

Linné, qui a listé quelques milliers de plantes au 18ème siècle, et qui a donné sa première mouture à la nomenclature des plantes, a qualifié les premiers de pseudoplatanus et les seconds de platanoides, ce dernier, le plane, portant les feuilles ressemblant le plus à celles du platane.

Tous deux sont appréciés pour leur bois, que ce soit de chauffe ou de construction, de mobilier ou d’ébénisterie, mais il semble que celui du sycomore est plus dur. En consultant Wiki GB je lis une anecdote voulant qu’en Ecosse on pendait les condamnés aux branches du sycomore car elles ne cassaient pas sous le poids.

De même, en lutherie, l’érable ondé est très apprécié pour orner le dos des violons ou certaines parties des guitares et luths.

Le dernier de la famille, chez nous, est le champêtre, qu’il est inutile de chercher en haute-ardenne : il fuit les terrains acides. Par contre, en moyenne Belgique, il orne beaucoup de haies et on le rencontre facilement le long des chemins. C’est un arbuste, il a des feuilles plus petites, bien sûr, avec les angles d’écartement des lobes encore plus estompés, et le fruit aux bi-akènes ailés (akènes = fruit de beaucoup d’espèces, comme les renoncules) étendus dans un plan quasi horizontal.

Les rameaux d’un exemplaire adulte peuvent présenter des bandes liégeuses, et les fermiers aimaient en équiper le poulailler ou les poules semblaient bien aise de trouver un support où bien s’agripper et au confort évident vu le pouvoir isolant.

Il y a bien sûr de nombreux aspects à aborder, dont le moindre n’est pas de servir d’hôte à une faune entomologique ou ornithologique, outre de prêter le flanc, dans certaines circonstances à des invasions nocives de champignons microscopiques ou de micro-insectes minant feuillage ou bourgeons.

Et, à propos de bourgeons, comme nous observions ceux du frêne, rappelons-nous, il nous viendra dorénavant spontanément le désir d’en apprendre un peu plus sur ceux des érables, n’est-il pas ?

C’est d’ailleurs à propos du frêne que je me propose de nous divertir, avec votre permission, la prochaine fois. Et ne perdez pas la loupe, elle risque de servir encore, pour une prochaine sortie, qui sait.

Pour terminer, un lien à deux épisodes de L’aventure des plantes de Jean-Marie Pelt, où sont évoqués la Ruine des murailles (’27) et une sorte de figuier, cher à Claire et Jean (’27). Voilà voilà….

Alain Croibien


La rue Saint-Maur – 02

La fois passée nous avions abordé quelques grands arbres, comme le platane et les érables. Nous avions vu, un peu plus loin, le frêne. Un rameau de frêne montre qu’il porte des feuilles composées de folioles opposées, pointues (différence avec le robinier). A son extrémité se trouvent des bourgeons remarquables parce qu’épais et noirs, de forme vaguement pyramidale.

Les fruits sont bien connus : des grappes de graines ailées, brunes. Des fruits d’érable monoplans, en quelque sorte.

© Alain Croibien

Les fleurs se montrent très tôt dans la saison, avec, ici encore, une variété de sexes allant de sexes mâles et femelles séparés sur le même pied, et puis la cohorte de variations dérivant de la fleur hermaphrodite type. La photo ci-dessus illustre assez bien le phénomène, où l’on retrouve des mâles et des femelles. Les inflorescences mâles se remarquent à leur aspect compact, faites de beaucoup d’étamines bordeaux, courtes et serrées les unes contre les autres. Les femelles, à maturité, portent des pistils bilobés en un bouquet un peu plus aéré et noirâtre.

Le frêne n’est pas rare, et en passant régulièrement devant, on peut s’attarder un moment pour voir les ovaires enfanter de ces graines ailées au fur et à mesure de leur croissance.

Le port du frêne est assez typique, la houppe étant bien développé, aérée par ses feuilles composées, et, souvent, les branches basses ou du pourtour ont une silhouette en ‘panse de vache.’ On remarque aussi, de loin, ces feuilles opposées, bien sûr, mais surtout les gros bourgeons s’égrenant le long des rameaux.

Outre les fruits, les rameaux portent aussi de curieux glomérules brunâtres dont nous savons désormais qu’il ne s’agit pas de fruits. Ce sont des chancres, des cécidies, ou gales, causées par un insecte.

Le port du frêne se dégarnit souvent, au sommet, à cause d’un champignon provoquant la chalarose, dont le nom est devenu familier à cause des dégâts causés dans les plantations.

En ville, on rencontre un cultivar, le frêne à, fleurs, choisi pour son aspect ornemental, et dans certains jardins on trouvera une version ‘pleureur’ du frêne.

Le frêne ne poussera pas dans les sols pauvres ou acides. Ne le cherchez donc pas en haute Ardenne ou en Campine. S’il y apparaît, c’est sporadiquement, parce qu’il aura trouvé une niche favorable.

Un peu plus loin, retombant du haut du mur d’enceinte d’un jardin en surplomb, nous avons reconnu aussi cet arbuste, ce fourré aux feuilles d’un vert tendre, plutôt arrondies, portant, en fin de saison, ces baies typiques, blanches, qu’on fait péter d’un coup sec sous la semelle. Bon, la démonstration n’est pas aussi éclatante, si je puis dire, mais assez approchante cependant, on est d’accord ?

Une symphorine © Alain Croibien

Les feuilles de la symphorine, opposées elles aussi, pas très grandes, sont de couleur et de forme variables. Il faut dire qu’il y a quelques cultivars qui ont circulé, d’après les modes, mais celle, albus, la plus courue, présente des feuilles nervurées, à pétiole court, ovales à plus oblongues, un peu bottes parfois, d’un vert tendre virant au plus foncé suivant l’âge, semble-t-il. Le port des rameaux donne un ensemble assez léger bien que touffu, sans doute à cause de ces feuilles près des rameaux.

Le fruit, une baie, est en épi lâche au bout des rameaux. En botanique on aime faire la distinction entre baie et drupe. La différence est mince : la drupe est charnue et contient un noyau dur (la cerise p. ex.), là où la baie, charnue également, contient un pépin, donc une graine contenue dans une enveloppe moins dure.

D’accord, il est rare qu’on trouve ça dans un jeu-concours à 1.000 balles, mais bon, une fois dans le jabot d’un oiseau, c’est tout de même plus facile à digérer. Et c’est le cas ici, les oiseaux étant friands de ces baies.

L’arbuste, lui, n’en profite pas pour autant pour se disperser. Le pouvoir germinatif semble un peu douteux, et, surtout, il se propage végétativement, par rhizomes. Voilà pour cette fois. En espérant avoir retenu votre attention avec bonheur…


à suivre… [2 promenades en cours de dématérialisation]


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : édition, correction et iconographie | sources : Alain Croibien | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Alain Croibien ; © publicdomainpictures.net.


Plus d’initiatives en Wallonie…

KENENS : Mères et filles des Lumières (CHiCC, 2014)

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Au cours des siècles, l’Histoire a été forgée par des hommes et pour les hommes. Le rôle des femmes a été négligé, sinon oublié, de façon systématique. Or, des femmes cultivées ont existé de tous temps.

Dès l’Antiquité gréco-romaine, berceau de notre langue et de notre pensée, des femmes exceptionnelles ont excellé dans divers domaines culturels. Au VIe siècle avant notre ère, la poétesse Korinna initia son amant à son art, mais la mémoire collective ne retiendra que le nom de Pindare. La grande Sappho de Mytilène, écrivaine audacieuse de l’île de Lesbos, créa un pensionnat pour femmes ; elle sera exilée en Sicile. Hypatie, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dirigea l’école néoplatonicienne d’Alexandrie et enseigna la philosophie et les mathématiques à l’école de Platon.

Au Moyen Âge, l’Église règne en maître mais, à travers le mouvement béguinal, la Reine Bathilde, veuve de Clovis II, fondera deux abbayes (Corbie et Chelles) et assurera le pouvoir mais, contrairement aux rois mérovingiens, elle sera gommée de nos livre d’histoire. À la même période, Gertrude, première abbesse du monastère de Nivelles, et sa soeur, Begge, fondatrice du monastère d’Andenne (vers 679), forcent notre admiration. À Liège, au début du XIIIe siècle, Julienne de Cornillon dirige le couvent d’Amercoeur et rédige un ouvrage littéraire et musical remarquable. À la même époque, en Allemagne, Hildegarde von Bingen se distingue en tant que compositrice et femme-médecin. Et c’est sans compter toutes celles qui périrent sur les bûchers de l’Inquisition et dont le péché consistait en un libre examinisme déclaré, préfigurant, avant Luther, la Réforme de l’Église.

Pour la Renaissance, évoquons les figures de Christine de Pisan (La Cité des Dames, 1405) et de l’Anversoise Anna Bijns. Au XVIIe siècle, on voit apparaître un lent mûrissement des idées révolutionnaires modernes qui ouvriront la voie des libertés démocratiques et des droits de l’Homme. Des débats et rencontres prennent place en dehors de la cour royale, où naissent des idées neuves, essentiellement au sein de l’aristocratie (l’illetrisme règne encore au sein des classes populaires). Nous devons beaucoup aux femmes de l’aristocratie.

Catherine de Vivonne fait construire le fameux Hôtel de Rambouillet vers 1607, où elle recevra en la “chambre bleue” des gens brillants du monde des lettres et, notamment, Madeleine de Scudéry. Féminisme à peine voilé sous nécessaire discrétion, les attentes intellectuelles des femmes surgissent dans un régime politique machiste et inégalitaire.

Marie de Médicis, veuve du roi Henri IV, régente sous la minorité de Louis XIII, fut, avec son amie Leonora Galigaï, mécène de peintres comme Rubens et Philippe de Champaigne. Madeleine de Scudéry créera son propre salon littéraire et mourra en 1701, à l’âge de 94 ans – à croire que le talent conserve ! D’autres salons vont suivre où on se livre sans préciosité pédante à des divertissements littéraires, débats esthétiques, philosophiques, psychologiques (amours contrariées), égalité des droits (thèses hardies sur le mariage à l’essai et sur le divorce… Interdits à l’époque !). On citera également Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon et épouse secrète de Louis XIV, qui crée un salon brillant que fréquentent Madame de Sévigné et Madame de La Fayette.

À l’époque, certaines femmes osèrent tenir des propos politiques et prendre parti contre le régime. On venait prendre le thé à l’anglaise chez Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, Princesse de Conti, qui, convaincue par La Rochefoucauld, nourrit l’esprit de la Fronde et devint membre de ce mouvement insurrectionnel qui contestait la monarchie absolue, renforcée notablement par Richelieu. La Fronde aboutira aux “Barricades” en 1648 où le peuple se soulève, épuisé par l’impôt, et… échoue. Armand de Condé, prince de Conti, frère d’Anne-Geneviève, sera emprisonné et sa soeur entrera au couvent de Port-Royal pour sauver sa peau. Pour l’anecdote, La Rochefoucauld retournera sa veste et ralliera la cause royale, lui qui avait goûté à la Bastille, preuve sans doute que ce sombre séjour ne lui avait pas plu ! Après la Fronde, d’autres salons connaîtront la notoriété, notamment celui de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé.

d’après Myriam KENENS

  • Illustration en tête de l’article : Lawrence Alma-Tadema, Sappho et Alcée” (1881) © domaine public

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Myriam KENENS, organisée en février 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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BAIWIR : Valérie Nagelmackers (1826-1908) (CHiCC, 2017)

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Valérie Nagelmackers est née le 15 décembre 1826 à Liège. Elle est la fille du banquier Gérard-Théodore Nagelmackers dont la banque fut fondée en 1747 par son arrière-grand-père, rue des Dominicains, sous le régime hollandais. En 1830, le banquier quitte Liège pour s’installer à Angleur, au château acquis en 1814, afin d’éviter les troubles.

La maman de Valérie invitait une petite paysanne, Victorine, pour égayer la vie de sa fille et la familiariser avec le wallon. Les deux amies se promenaient et récoltaient des oeufs à la Ferme 1313 , où fut signée la paix d’Angleur deux ans avant la célèbre paix de Fexhe. Elles se rendaient également à la chapelle située derrière la ferme, appelée à l’époque, chapelle de la Forêt (actuellement chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, depuis 1945).

Lors de ces promenades, Valérie demandait souvent à Victorine de réciter quelques poésies qu’elle avait composée, telle Le ruisseau d’Angleur :

Murmure avec ivresse au pied des chèvrefeuilles
Et des jeunes sorbiers aux grappes de corail,
Baise de tes flots bleus les muguets et leurs feuilles,
Sème de tes brillants leur parure d’émail,
Source aux limpides chants, frais miroir, larme pure
Du bonheur qui déborde et ruisselle aux vallons…
Des saules argentés caresse la ramure,
Et voile son sourire avec les cheveux blonds.

Chapelle ND de Bon-Secours © Ph. Vienne

Le 31 octobre 1849, Valérie, âgée de 23 ans, épouse le comte de Stainlein, 30 ans, originaire d’Allemagne mais résidant en Hongrie ;  le 26 juillet 1850 naquit un fils, Herman Otto Ludwig. Herman résida en Belgique, en Allemagne et en Hongrie, Valérie et son fils suivirent le comte, violoncelliste de renom et compositeur, dans différents pays lors de grands concerts. Malheureusement, le comte, de santé fragile, décède en 1867 alors qu’Herman n’a que 17 ans.

En 1874, la mère de Valérie décède et les château est attribué à son frère Edmond, banquier à Liège. Valérie et son fils sont obligés de quitter le château en 1876 et voyagent beaucoup, séjournant à l’hôtel de Suède à Liège, l’hôtel Ninave à Comblain, ainsi qu’à Rome où la comtesse possédait une résidence.

Valérie crée une école à Angleur et, en 1880, la construction s’achève avec l’approbation du pape Léon XIII. Hélas, Herman décède en 1882 à l’âge de 32 ans, à Oneux, chez l’abbé Thiernesse, dans un presbytère où il s’était retiré et qui existe toujours. Valérie s’installe alors définitivement à Comblain-au-Pont où elle achète la Villa des Roches et d’où elle continue à faire le bien (construction d’un ouvroir pour 16 jeunes filles et d’une école gardienne de 50 enfants). Elle recevra, à Comblain, de nombreuses personnalités du monde littéraire, musical et, surtout, humanitaire (Godefroid Kurth, Emile de Laveleye, Jean-Pierre Delville, le cardinal Lavigerie…).

Valérie Nagelmackers décède en 1908. Peu de personnes assistent à ses funérailles à Comblain mais, à l’office qui suivit dans la nouvelle église d’Angleur, une foule énorme lui rendit hommage. Le monument funéraire de la famille Nagelmackers se trouve au cimetière de la Diguette à Angleur mais, étrangement, les gravures des noms ne reprennent ni le nom de Valérie ni celui de son fils.

Rappelons aussi le rôle du neveu de Valérie, Georges Nagelmackers, qui, parti à l’âge de 22 ans pour New-York où il découvrit les trains de luxe de monsieur Pullman, revint à Liège et fonda en 1872 la Compagnie des Wagons-lits, avec l’appui du roi Léopold II.

ARTIPS : Un baiser qui fait tomber des murs

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[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 7 novembre 2025Où l’on découvre un amour qui refroidit les cœurs. 1989. Le monde a les yeux rivés sur l’Allemagne : le mur qui sépare la ville de Berlin en deux est en train de s’effondrer. Ce moment tant attendu n’est pas seulement politique, il bouscule aussi le monde de l’art…

En effet, quelques mois plus tard, près de 120 artistes issus de 21 pays s’emparent des vestiges du mur. Sur la portion de 1,3 km qui a été conservée, ils expriment l’euphorie de la réunification, mais aussi les espoirs et les désillusions qui l’accompagnent. Peu à peu, leurs fresques transforment ce vestige du passé en East Side Gallery, la plus grande galerie à ciel ouvert du monde. Parmi ces peintures, il y en a une qui marque les esprits…

Dmitri Vrubel, Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel (25 juillet 1991, East Side Gallery, Berlin) © Joachim F. Thurn – Adagp

Il s’agit de l’œuvre monumentale de 15 mètres carrés peinte par Dmitri Vrubel, un artiste russe. Cette dernière, ironiquement nommée Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel, met en scène deux anciens dirigeants : on y voit le président de l’URSS, Leonid Brejnev, et son homologue de la RDA (l’Allemagne de l’Est, alors communiste) en train de s’embrasser.

Cette composition s’inspire d’un véritable baiser qui a eu lieu entre eux en 1979. Mais rien de romantique là-dedans ! Ce “baiser fraternel” est en l’occurrence une tradition politique montrant la proximité des deux États. Si Vrubel lui donne sa place sur les restes du mur, c’est donc pour souligner la complicité politique dangereuse et étouffante qui a uni l’URSS et la RDA pendant de longues années. Ce sont justement la chute du mur et la réunification de l’Allemagne qui y ont mis fin !

Très vite, cette fresque devient l’une des œuvres les plus photographiées de Berlin. Après des années d’intempéries et de dégradations, le Baiser a d’ailleurs été restauré en 2009 par Vrubel en personne : une manière de préserver cette histoire… et de rappeler que l’East Side Gallery reste un espace de création.

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. (Isaac Newton)

Anne-Violaine Doux


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ‘Baiser fraternel‘ entre Leonid Brejnev et Erich Honecker à l’occasion de la célébration des 30 ans de la RDA (5 octobre 1979) © dpa picture alliance.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

DELHEZ : Histoire d’un paradis perdu, le Val-Benoît (Liège) (CHiCC, 2015)

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L’histoire du Val-Benoît s’échelonne sur trois périodes :
1. La période agraire (1224-1789)

Construction d’un prieuré et d’une chapelle en 1224 ;  le doyen de Saint-Paul, Othon de Jeneffe, fonde l’abbaye en 1226 et les religieuses cisterciennes de Robermont s’y installaient en 1230. En 1232, acquisition de 50 bonniers (43,5 ha) de bois sur la colline de Cointe, puis acquisition de revenus d’indulgences et de colonies rurales à partir de 1245. L’abbaye et la chapelle s’achèvent en 1265, entourées d’un mur d’enceinte (le site couvre une superficie de 5 bonniers) et une porte est construite à l’endroit de la porterie actuelle, plus une porte plus petite donnant accès à la Meuse.

Des privilèges sont accordés par différents papes : rentes héritables, fermages, l’abbesse cellérière, assistée de gestionnaires, ne peut être traduite en jugement. La communauté est limitée à 45 religieuses en 1330. En 1516, évacuation suite aux débordements de la Meuse ; pillage par le prince d’Orange en 1568. Entre 1516 et 1592, saisies, faillites, nombreux conflits juridiques mais deux abbesses hors du commun : Marguerite de Horion (1569-1597) et Marguerite de Noville (1594-1631) concourent à la restauration immobilière, mobilière et à la reconsolidation financière (reconstruction en style Renaissance mosane en 1629).

L’abbaye du val Benoît © chokier.com

Plusieurs inondations et incendies mineurs surviennent pendant le XVIIe siècle mais, au XVIIIe siècle, deux abbesses redonnent éclat et prospérité au Val-Benoît : Anne de Monfort (1725-1749) et Louise de Sarto (1776-1790). Le 18 août 1789, l’ancien régime disparaît et c’est la fin d’un règne et la décadence de l’abbaye.

2. La période industrielle (1797-1927)

Les bâtiments et terrains (40 bonniers – 35 ha) sont vendus au citoyen Pierre Lesoinne en 1797. La ferme Thiernesse (Kinkempois) est acquise par Nicolas Lesoinne en 1797. L’ensemble (90 bonniers) devient propriété de Jules Hauzeur en 1837. La ferme est laissée à l’abandon à partir de 1840 et, en 1841, on construit la gare de Kinkempois et le port de Renory. La ferme est ses dépendances sont cédées à Albert Lamarche qui y fera construire le Château Lamarche ou Petit Val-Benoît. L’église, transformée en scierie, est démolie vers 1810. Le site devient alors industriel : le charbonnage du Val-Benoît, un quai de chargement, un complexe agricole (Van der Heyden). En 1834, installation d’une usine à canons de fusils (John Cockerill) et d’une usine de fonte malléable (Maximilien Lesoinne).

En 1854, l’abbaye est occupée par la veuve de Nicolas Lesoinne, Charles Lesoinne ainsi qu’Édouard Hauteur et son épouse. Laurent Charles Van der Heyden à Hauzeur hérite du Val-Benoît au décès de son épouse, Julie Lesoinne. En 1898, le château devient la propriété de Marie Van der Heyden à Hauzeur, épouse d’Albert Lamarche. De 1854 à 1944 cette demeure est successivement habitée par Adolphe Lesoinne, Éléonore Hauzeur (épouse d’André Roman) et Marie Roman, deuxième épouse d’Albert Lamarche.

3. La période scientifique (1927-2014)

En 1924, l’Université de Liège acquiert l’abbaye avec ses dépendances (superficie : 7 ha), le mobilier restant propriété de la famille Van der Heyden. La nouvelle Faculté des sciences appliquées, dans un style moderniste inspiré de l’Art Déco, est inaugurée le 26 novembre 1937, en présence du roi Léopold III. Les divers instituts s’édifient de 1937 à 1939. Mais le quartier est fortement endommagé par les bombardements du pont du Val-Benoît, en 1944. Les bâtiments universitaires sont reconstruits entre 1952 et 1955 et l’abbaye réédifiée en 1952 en récupérant une partie des matériaux d’origine. La château Lamarche accueille la faculté de géologie jusqu’en 2002.

Le bâtiment du Génie Civil restauré par la SPI © miceliegespa.be

Les facultés universitaires sont progressivement transférées au Sart-Tilman à partir de 1967 et les derniers étudiants ingénieurs architectes quittent le site en 2006. Le CRM, inauguré en 1964, est démoli de 2013 à 2015. Le site, à l’abandon, est démantelé progressivement. La 4e période est à écrire…

NEKRASSOFF : Pourquoi les femmes vivent mieux et plus longtemps à Jalhay (1808)

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Nous avons trouvé ce premier texte dans un des registres aux délibérations du Conseil municipal de Jalhay. Les titres de maire, préfet, la qualification de municipalité ne doivent pas surprendre. Les territoires qui forment l’actuelle Belgique sont, à ce moment, annexés à la France.

La fin de l’Ancien Régime se distinguait déjà par un souci de centralisation conjugué à une volonté de mieux connaître les ressources des Etats administrés. Cette tendances s’accentue encore durant le régime français : dénombrements, recensements, enquêtes abondent. Déterminer le chiffre de population des villages permet d’ajuster la fiscalité, mais aussi de connaître le nombre d’individus susceptibles de prendre les armes. Faut-il voir dans le document qui suit une tentative de l’administration de Jalhay d’épargner ses citoyens face aux obligations de la conscription ? Seul un examen plus approfondi des documents pourrait éventuellement le confirmer. Il reste à faire…

Avertissement : les documents présentés sont retranscrits dans leur orthographe originale. Le lecteur ne s’étonnera pas d’y trouver des fautes ou d’anciennes formulations…

Jalhay, route vers la Baraque-Michel, début 20e siècle. L’horizon du haut plateau n’est pas encore masqué par les plantations d’épicéas. Ce document révèle ainsi le paysage de lande qui fut le sien probablement depuis le Moyen Age © Serge Nekrassoff

Jalhaÿ, le neuf février 1808,
Le Maire de Jalhaij
A Mr de Perignÿ sous Préfet du
2me arrondissement

J’ai l’honneur de répondre a votre lettre en date du 26 janvier dernier, par laquelle vous me demander d’ajouter une observation concernent la disproportion qui existe entre les hommes et les femmes au tableau de population de cette commune.

Sur quoi j’aurai l’honneur de vous observer Mr le Préfet qu’après avoir tous bien examiné je trouve les motifs ci desous tres bien fondé et qui sont veritablement la cause de cette disproportion.

Je remarque ici que le genre de vie des hommes est bien plus exposé en deperissement que celui des femmes attendu que les hommes en cette commune se livrent habituellement dès leur plus tendre jeunesse a des travaux presque forcé et cela sans interruption jusqu’à la fin de la carrière, la grande majorité sont neufs mois de l’année dans les bois et les fanges, ils ÿ logent dans des monceaux de litières ou des huttes, exposés peux ainsi dire a toutes les injures de l’air et a l’intemperie des saisons, y passant successivement du chaud au froid et vise versa, ce qui occasionne des fréquentes incommodités et qui abrège sensiblement leurs vies.

Cela est aussi a ce que je crois la cause que les jeunes gens de la conscription sont ici de plus petites tailles que dans beaucoup d’autre communes, nous en avons une autre preuve ; nous avons toujours le double plus des femmes veuves que d’hommes, il ni a donc pas de doute que ce ne soit leurs genre de vies et leurs excessives travaux qui les expose plutôt au deperissement que les femmes ; voilà monsieur le Préfet le vrai motif de cette disproportion car il est certain que dans aucune Commune du département il ni a des si fort travailleur au bois et a la campagne que dans la commune de jalhaÿ ; je suis avec le plus profond respect.

Monsieur le préfect
Votre tres humble et tres obeissant serviteur
A. J. Gregoire Maire adjoint

[AEL, Communes, Jalhay, Liasse 44, Limites communales]

La population de Jalhay à l’aube du XIXe siècle

Selon les recensements fournis par la municipalité de Jalhay à sa hiérarchie, la population de Jalhay comptait autour des années 1810 environ 1.600 âmes réparties entre les villages et hameaux de Jalhay, Surister, Fouir, Herbiester et Charneux. Le recensement établi au 1er janvier 1810 donne effectivement 35 veufs pour 58 veuves, ce qui confirme le propos du maire adjoint en ce qui concerne le rapport veufs/veuves. Il en va tout autrement du rapport hommes/femmes. Le même document compte 797 hommes et 795 femmes ! La disproportion dont il est question ne se situerait donc pas au niveau des effectifs. [AEL, Communes, Jalhay, Liasse 65]

© sshf.uliege.be

Mais apprécions plutôt le tableau que nous dresse Mr Grégoire. Il était rude de vivre à proximité du haut plateau fagnard. Notons cependant que ce devait être le cas dans beaucoup de villages ardennais. Le maire adjoint, en ces temps de conscriptions, défend évidemment ses administrés. On ne peut l’en blâmer. Il met en tout cas ici en évidence les nuitées passées en Fagnes, attestées par ailleurs, notamment pendant la saison d’extraction de la tourbe.

“Troufleux” à l’ouvrage © sshf.uliege.be

Les femmes étaient-elles d’avantage épargnées ? Probablement. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut supposer qu’elles ne participaient pas aux activités agro-pastorales sur le haut plateau.

Serge Nekrassoff, Station scientifique des Hautes Fagnes (SSHF, ULiège)


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Historien rattaché à la Station Scientifique des Hautes Fagnes (Mont-Rigi) de l’Université de Liège, Serge Nekrassoff a beaucoup étudié la région.
Fort de cette riche expérience, il a publié Documents fagnards – Inédits, inattendus, du XVIIIe au XXe siècle en 2011 (voir dans notre BOUTIQUE) puis, en 2023, Nouvelles légendes des Hautes Fagnes, un recueil de légendes de 100 pages inspirées par les curiosités notoires de la région. Ce texte est extrait de la publication de 2011…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : NEKRASSOF S., Documents fagnards – Inédits, inattendus, du XVIIIe au XXe siècle (2011) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : LHERMITTE Léon, La Paye des moissonneurs (1882) © Musée d’Orsay ; © Serge Nekrassoff ; © sshf.uliege.be.


Plus de quotidien en Wallonie ?

La rentrée des tartines (recettes)

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Tartines au jambon

      • 250 g de jambon haché
      • 250 g de fromage type ‘Philadelphia’ ou ricotta
      • 2 càs de ciboulette hachée
      • 1 càs de zeste râpé de citron
      • 1 càs de moutarde
      • 2 jeunes oignons hachés
      • 3/4 de tasse de noix (facultatif)

Mélanger tous les ingrédients. Garder au frigo avant de tartiner…

Crème de carottes au cumin

      • 4 carottes
      • 100 g de lentilles cuites (facultatif)
      • 1 échalote ciselée
      • 1 dl de crème fraîche
      • Cumin
      • Piment
      • Sel, poivre

Laver les carottes, les éplucher. Cuire à l’eau (juste à hauteur) à feu doux avec l’échalote. Ajouter sel, poivre et cumin. Mixer au mixer à soupe. Ajouter la crème et le piment. Etalez sur la tartine…

Tartinade au thon

      • 1 petite boîte de thon
      • 1 càs de ciboulette
      • 1 échalote ciselée
      • 1 càc de moutarde
      • 10 cl de mayonnaise
      • 2 œufs durs

Mélanger le tout en écrasant bien les œufs durs et le thon, afin d’obtenir une pâte onctueuse. Etaler…

Salade de poulet curry

      • 250 g de poulet (cuisses ou ailes)
      • 2 jeunes oignons
      • 10 cl de mayonnaise
      • Curry de bonne qualité

Cuire dans de la matière grasse le poulet bien épicé avec sel, poivre et curry. Il faut que la viande se détache des os. La couper en petits morceaux. La mélanger avec la mayonnaise, les oignons et encore du curry..

© lorientbretagnesudtourisme.fr

Choco facile

    • 250 g de chocolat noir
    • 250 g de beurre
    • 305 ml de lait concentré sucré en boîte

Faire fondre sur feu doux le chocolat avec le beurre. Ajouter le lait concentré sucré…

Choco moins facile

      • 200 g de chocolat noir
      • 170 g de lait concentré sucré en boîte
      • 3 càs de sucre glace
      • 125 g de poudre de noisette
      • 10 cl de lait
      • 75 g de beurre demi-sel

Faire fondre le chocolat avec le lait sur feu doux. Ne jamais cesser de remuer, ça colle ! Ajoutez le lait, le beurre, le sucre glace. Bien laisser fondre sur feu doux en mélangeant. Retirer du feu. Incorporer la poudre de noisette avec un mixer plongeant. ‘Ralécher’ la spatule en bois et tartiner…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : Sophie Adans, Chef | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP ; © lorientbretagnesudtourisme.fr.


Encore faim ?

BEDIER : Le cycle de la Table Ronde (1922)

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En 1922, Joseph BEDIER  (1864-1938), distingué romaniste de l’Académie française à qui l’on doit les éditions critiques de Tristan et Yseult ou de la Chanson de Roland, préfaçait un ouvrage publié dans la collection des Romans de la Table Ronde nouvellement rédigés par Jacques Boulengé. Le volume dont nous avons hérité contenait la réécriture par ledit Boulengé de L’Histoire de Merlin l’Enchanteur et de Les enfances de Lancelot (Paris : Plon, 1922). En voici le texte intégral…


Dès son apparition aux alentours de l’an 1225, le roman en prose de Lancelot du Lac fut regardé comme le Miroir de toute chevalerie, comme la Somme de toute courtoisie, comme le Roman des romans. Les plus belles fictions du cycle de la Table Ronde, déjà contées au douzième siècle par tant de poètes dispersés, s’y trouvaient rassemblées en un seul corps d’ouvrage, et la légende souveraine du saint Graal, entrelacée à ces innombrables légendes de féerie et d’amour, les dominait, les enveloppait toutes de sa splendeur. Aussi ce grand livre, continûment admiré, ne cessa-t-il, durant des siècles, d’enchanter les cœurs. Pour le maintenir en vogue, des remanieurs, de temps à autre, le récrivaient : il en circulait au quinzième siècle plusieurs versions rajeunies.

Vint la Renaissance. On le lisait encore, à telles enseignes que les presses parisiennes s’empressèrent, dès 1488, d’en publier, en trois tomes in-folio, un renouvellement que, dans les cinquante années qui suivirent, il fallut jusqu’à cinq fois réimprimer. Or, au milieu du siècle, aux jours où se formait la Pléiade, il put sembler un instant que ce vieux Doctrinal de prouesse et d’honneur, si fortuné jusqu’alors, allait connaître une fortune nouvelle, plus haute encore.

BURNE-JONES Edward, Le rêve de Lancelot à la chapelle du Saint-Graal (1896) © DP

Car, aux pages de la Défense et illustration de la langue française, où Joachim Du Bellay appelle de ses vœux le Poète futur et lui trace son programme, il lui recommande par-dessus tout de se faire l’émule de l’Arioste et lui dit : “Comme Arioste donc, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l’histoire de son poème, choisy moy quelqu’un de ces beaux vieulx romans françoys, comme un Lancelot, un Tristan, ou autres, et en fay renaître au monde une admirable Iliade et laborieuse Enéide.”

Ainsi Du Bellay et Ronsard, qu’on se représente à tort comme tout Grecs et tout Latins, ont commencé par recevoir des vieux romanciers de France des inspirations et des leçons. Ainsi Lancelot et la reine Guenièvre, Viviane, Perceval, Galaad ont hanté les bords du petit Liré et du Loir gaulois. Ainsi, à l’âge des longs espoirs et des vastes pensers, l’Angevin et le Vendômois, ces artistes ardents et lucides, si pleinement conscients de leur mission de rénovateurs, ne concevaient pas de tâche plus noble que d’animer d’une vie nouvelle nos antiques légendes : “Choisy moi quelqu’un de ces beaux vieulx romans françoys, comme un Lancelot…

Hélas ! on ne le sait que trop, le conseil ne fut pas suivi. Pour des raisons multiples, les unes accidentelles et les autres profondes, la Pléiade se fraya d’autres voies. “On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion,” mais non pas les chevaliers d’Arthur, et la forêt de Broceliande se dessécha. Vers la fin du siècle, en 1591, le soin de renouveler une fois encore le Lancelot fut abandonné à quelque commis de librairie, qui le résuma outrageusement en un seul tome, de 166 pages in-8. Alors ce fut la fin : ce roman tomba du décri dans l’oubli. De nos jours, hors du cercle étroit des érudits, quel lettré l’a jamais lu ? Les noms mêmes des héros qu’il met en scène ne sont plus que des grelots vides. Nous ne connaissons plus que par un vers de Dante Galehaut, seigneur des Iles Lointaines, — et Perceval, en français d’aujourd’hui, se prononce Parsifal.

C’est que le temps a fait son œuvre, dira-t-on, et c’est la loi commune. Sans doute. Encore convient-il de remarquer que ce livre français, oublié en France, a survécu en Angleterre, en Allemagne, en Italie. Il serait long de suivre en ces divers pays l’histoire de ses destinées. Mais regardons un instant en Angleterre.

© simonandschuster.com

En Angleterre vivait, à la veille de la Renaissance, un certain sir Thomas Malory, qui aimait les romans français. On ne sait rien de lui, sinon qu’il n’était pas un auteur de métier, mais un petit gentilhomme du comté de Warwick, qui prit part comme combattant à la guerre des Deux Roses : valens miles, dit son épitaphe, récemment retrouvée. Or ce bon chevalier, épris de notre roman de Lancelot, s’avisa, vers l’an 1470, de le traduire en sa langue, à la libre manière du temps, c’est-à-dire qu’il inséra dans son ouvrage des épisodes empruntés à d’autres modèles français. Le hasard voulut qu’il fût bon écrivain, si bon que sa prose n’a presque pas vieilli. Aussi cette ample composition, la Morte d’Arthur, comme il l’avait intitulée, imprimée d’abord en 1485 par les presses vénérables de Caxton, maintes fois réimprimée au temps d’Elisabeth et jusqu’en plein dix-septième siècle, et tout au long du dix-neuvième en des éditions sans nombre, demeure-t-elle un livre classique, l’un des joyaux du trésor qui forme en Angleterre le patrimoine spirituel de la nation. Par ce livre, tout Anglais cultivé sait d’enfance les légendes du roi Arthur, de Sir Gawain, de Sir Galaad. C’est de ce livre que Tennyson a tiré les plus belles de ses Idylles du roi, de lui que procèdent les plus précieuses idées poétiques d’un Matthew Arnold et d’un Swinburne, et, dans le domaine de l’art, d’un Burne-Jones. Mystérieux pouvoir du goût, d’une langue saine, d’un bon style ! Ce Malory ne fut qu’un traducteur, un adaptateur : sans lui pourtant, dans l’Angleterre d’aujourdhui, ni la poésie, ni la pensée, ni l’art ne seraient tout à fait ce qu’ils sont.

Ne se peut-il pas que le vieil auteur du Lancelot ait trouvé enfin, chez nous aussi, un renouveleur digne de lui et qui représente en quelque mesure à nos yeux cet Arioste français dont rêvait la Pléiade, ce Malory que nous envions aux lettres anglaises ? Voici que M. Jacques Boulenger s’efforce de le remettre en lumière et en honneur. L’entreprise que le comte de Tressan en 1775, puis Paulin Paris en 1868, ont essayé d’accomplir, il la tente à nouveau, mieux armé que ses devanciers. Il dispose de la magnifique édition du Lancelot, en sept forts volumes in-4o, qu’a publiée à Washington, de 1909 à 1913, aux frais de la Carnegie Institution, M. H. Oskar Sommer. Il dispose aussi des commentaires multipliés par de récents érudits, de la très ingénieuse et très profonde Étude de Ferdinand Lot sur le roman de Lancelot (1918), du livre pénétrant d’Albert Pauphilet sur la Queste del saint Graal (1921). À lire son premier volume, celui-ci, on voit d’emblée, à divers indices, que M. Jacques Boulenger n’a négligé aucune de ces sources d’information, et, en outre, que, s’inspirant surtout de la Vulgate, telle que la présente l’édition Sommer, il a connu par surcroît et exploité à l’occasion d’autres versions des mêmes légendes, le Merlin du manuscrit Huth, le Joseph d’Arimathie de Robert de Borron, les poèmes de Chrétien de Troyes, etc.

Tantôt il transcrit sans plus, tantôt, et plus souvent, il adapte. Ainsi a fait avant lui son maître Jean Moréas, en ses Contes de l’ancienne France. Ainsi ont fait plus récemment, chacun selon son tempérament et selon des formules très diverses, tant d’autres renouveleurs, romanciers ou poètes. Voyez le drame de Guillaume d’Orange de Lionel des Rieux, et, sous forme narrative, la Légende de Guillaume d’Orange de Paul Tuffrau ; – et les Contes de la Vierge, de Jérôme et Jean Tharaud ; – les Amours de Frêne et Galeran et la Pucelle à la rose d’André Mary, – et le Huon de Bordeaux d’Alexandre Arnoux : multa renascuntur, au prix de quels efforts ingénieux ! Il faut observer patiemment la manière des vieux maîtres, s’imprégner de leurs couleurs, de leur esprit, puis, procédant comme ils procédaient eux-mêmes à l’égard de conteurs plus anciens, modeler à nouveau la matière épique ou romanesque, élaguer, transposer, combiner, développer ou réduire ; et parfois renouveler, c’est créer.

Arthur retirant l’épée du perron de pierre © essentiels.bnf.fr

Mais j’en appelle à ces récents écrivains, de qui M. Jacques Boulenger se fait l’émule : tous s’accorderont à l’admirer pour l’ampleur et pour la hardiesse de sa tentative. Songeons que ce volume qu’il nous offre, le premier d’une longue série, ne donne encore que le prologue du drame, rien que l’allegro de la symphonie ; — que la Vulgate, dans l’édition Sommer, compte 2800 pages grand in-quarto ; — qu’il s’agit d’abréger cette immense histoire sans l’appauvrir, et surtout d’obtenir du lecteur qu’il se plaise aux méandres des aventures, à leur fourmillement et à leur enchevêtrement. Puis, telle est la singulière et inéluctable condition de l’entreprise que les difficultés croissent pour le narrateur à mesure que progresse la narration. Au début, en effet, ce n’est guère que la féerie légère des contes de Bretagne, “si vai et si plaisants“, ce ne sont que des thèmes aimables et brillants de chevalerie et de courtoisie, ceux-là même où se complaisait l’Arioste :

Le Donne, i Cavalier, l’arme, gli amori,
Le cortesie…

Mais peu à peu se multiplient les épisodes qui sont des présages et des préfigurations de la Quête du saint Graal, et mystérieusement toutes les aventures s’acheminent et convergent vers la légende sainte, chargée de symboles et de mystère. Peu à peu les chevaleries terriennes s’orientent vers les chevaleries célestes. Il faudra que paraisse dans l’action le héros qu’ont annoncé les prophéties, le chevalier aux armes couleur de feu, le Promis, le Désiré, Galaad, celui que tous à son approche salueront de la même parole d’accueil : “Sire, bien soiez vos venuz, que molt vos avons désiré a veoir” ; car il vient pour rompre les enchantements, pour mettre fin aux temps aventureux, pour animer les chevaliers d’Arthur à la recherche du saint Graal, qui n’est autre que la recherche de Dieu. Il faudra, en un mot, qu’après les livres courtois et féeriques du début, Merlin et Lancelot, se déroule le livre ascétique et mystique du Graal, puis encore le livre tragique de la Mort d’Arthur, où sera dépeint le Crépuscule des héros.

Quelle diversité des thèmes et des tons, et que d’obstacles rencontrera le narrateur au Pays de la Merveille, sur la route qu’il se fraye à travers la forêt âpre et dure !

Ces difficultés, bien faites pour tenter un esprit “rompu à toutes les métamorphoses“, M. Jacques Boulenger, n’en doutons pas, les a mesurées : il aura aimé sa tâche pour ses risques mêmes. La haute aventure qu’il ose tenter, il saura la mener à bien, s’il est muni d’un talisman. Lequel ? J’ai lu quelque part, dans un de ses livres, ceci :

La race se marque dans le style par un certain tour vif, naturel, aisé, attique ou extrêmement français (c’est tout de même), qu’on y a de naissance et qu’on n’acquiert jamais ; par une façon inimitable de couper, d’agencer ses phrases, de choisir ses tournures, ses expressions, ses mots mêmes, de manière que tout ait d’abord un air ‘de chez nous’, populaire ensemble et royal à force d’aisance, un je ne sais quoi de fort mais de léger, de traditionnel et de neuf, de vieux comme notre patrie et de jeune comme elle.

Jacques Boulenger, …Mais l’art est difficile ! (1921-22)

Ces lignes, M. Jacques Boulenger les a écrites visiblement sans retour sur lui-même et à une heure où il ne pensait pas à nos vieux romanciers. Elles leur conviennent pourtant, et j’ose les appliquer à lui comme à eux. : “Sire, bien soiez vos venuz, que molt vos avons désiré a veoir.

Joseph BÉDIER


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : BOULENGE Jacques, L’Histoire de Merlin l’Enchanteur & Les enfances de Lancelot (1922) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Arrivée de Galaad à la cour © essentiels.bnf.fr ; © simonandschuster.com ; © DP.


Plus de symboles en Wallonie…

GAMBIER : Symboles sculptés des églises romanes (2018)

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Ce livre, consacré aux symboles sculptés dans les églises romanes, n’est pas un énième dictionnaire de symboles, compilation de toutes les interprétations circulant depuis des lustres. Il se diférencie parce qu’il ne s’intéresse qu’aux symboles romans, en explicitant leur origine et les raisons de leur signification. Il s’inscrit dans le droit fil de travaux d’autres chercheurs pour qui les symbolismes chrétien et roman ne sont pas des sujets de libre interprétation mais reposent sur la tradition catholique.

Depuis le second concile de Nicée, en 787, l’image placée dans les églises est soumise à l’autorité des ecclésiastiques en fonction de la doctrine catholique et de la tradition. Derrière le sculpteur d’un chapiteau, l’imagier, il y a obligatoirement un moine qui lui en dicte le contenu. Cette obligation a prévalu jusqu’au concile Vatican Il.

Dans un précédent travail, j’ai pu établir l’origine bénédictine du symbolisme roman, et plus particulièrement la responsabilité des bénédictins de Cluny. Ces moines avaient une mission, apporter l’Évangile aux hommes pour qu’ils se convertissent. D’où le contenu du message du symbolisme roman : le combat spirituel.

Le symbolisme roman présente une approche radicalement différente de celle des autres symbolismes. Ceux-ci se sont élaborés point par point, au fil des siècles et du développement des cultures, sous forme de mono-symboles, sans intention autre que d’exprimer des notions intellectuelles.

Le symbolisme roman relève, lui, d’une intention globale. Il s’est construit en quelques années (25 ans), sur le socle du symbolisme chrétien né des Pères de l’Église*, dans le but de répandre un enseignement, celui du combat spirituel. C’est une construction intellectuelle, ce qui est confirmé par la juxtaposition, sur un même chapiteau, de plusieurs symboles sous la forme d’un rébus. Le message est délivré non seulement par les symboles mais surtout par leur mise en scène. Contrairement aux autres, le symbolisme roman est un véritable langage global religieux, achevé dans sa conception lorsqu’il a commencé à se répandre. Ainsi, chercher à expliquer certains symboles en les séparant du contexte et de cette globalité n’a pas de sens.

Nous verrons qu’un paradigme* à part entière a été créé avec le symbolisme roman. Pour le comprendre, il faut penser religieux et surtout il faut souvent penser autrement. Un exemple nous permet d’approcher cette notion, celui des chapiteaux où les personnages tirent la langue. Si l’on se réfère aux textes bibliques, les personnages ne tirent pas la langue, ils la montrent.

Les symboles utilisés dans l’art roman proviennent d’abord de la Bible par les symbolismes juif et chrétien. Pour les symboles purement romans, ils sont soit créés de toute pièce par les moines bénédictins, soit repris par eux à d’autres civilisations non chrétiennes. Dans ce cas, leur signification n’a plus rien à voir avec celle de leurs origines ; à l’instar de symboles païens christianisés les Pères de l’Église, les bénédictins les ont intégrés au paradigme roman.

Prenons l’exemple du lion ailé. Chez les Assyriens de Nimroud, le lion ailé était un génie protecteur. Suite aux visions d’Ézéchiel, puis de saint Jean, le lion ailé est devenu le symbole de l’évangéliste saint Marc. Personne n’aurait l’idée de se référer aux Assyriens pour expliquer ce lion. Pourtant, c’est ainsi que l’on tente d’expliquer sirène, centaure et autre griffon. Cette conception réductrice s’appuie sur des schémas tout faits, des idées reçues qui confondent tous les symbolismes en un seul comme si le génie humain n’avait pas été capable de diversité.

Abbatiale de Fleury ou de Saint Benoît sur Loire (Loiret, FR) © Hunza

Ces chercheurs ne tiennent pas compte du phénomène de la révélation du Christ et de la signification propre et unique qu’aucune culture antérieure ne pouvait connaître puisque liée à cette révélation. Ainsi, les Pères de l’Église ont non seulement créé leurs propres symboles mais ont reconduit des symboles juifs en les explicitant avec une vision chrétienne. On constate que les moines romans ont procédé de la même manière vis-à-vis du symbolisme chrétien, générant un symbolisme en partie distinct de celui-ci, alors que tous deux sont bel et bien catholiques. Les chercheurs ne tiennent pas compte dans leurs travaux des aspects religieux de la sculpture romane. Tous répètent pourtant que les symboles sont dans des églises mais sans prendre en compte les affirmations de l’Église concernant justement son contrôle de l’image dans les églises.

Dans un livre écrit en 1286, le Rational, l’évêque de Mende, Mgr Guillaume Durand, décrit et commente le symbolisme des rites et des bâtiments de l’Église catholique, affirmant que le symbolisme chrétien provient de l’Écriture sainte et qu’il ne peut être expliqué que dans le sens de la tradition de l’Église et qu’elle seule possède les clefs des symboles.

En 1867, monseigneur de la Bouillerie, en introduction à son livre Études sur le symbolisme de la nature, rappelle quelques points essentiels : “Le symbolisme n’est pas un caprice de poésie ou d’imagination ; il s’appuie sur une tradition vénérable qui est demeurée constante dans l’Église ; et cette tradition, à son tour, prend sa source dans la parole de Dieu. […] Toutefois, la science des symboles est, je le répète, essentiellement traditionnelle. Ce n’est point à son propre sentiment, mais à celui de l’Église que le symboliste doit demander ses interprétations ; les textes sacrés ne lui appartiennent pas ; ils sont le bien propre de l’Église et l’Église seule peut en fixer le sens. [ … ] Les Pères ont été les plus sûrs et les plus éloquents symbolistes de l’Église. Leur œuvre principale a été de révéler aux fidèles le sens caché de nos saints livres…”

L’évêque Durand de Mende explicite la symbolique des colonnes et des chapiteaux et la raison pour laquelle seuls les chapiteaux sont sculptés jusqu’aux environs de l’an 1100 : “Et les colonnes de l’église, ce sont les évêques et les docteurs qui soutiennent le temple de Dieu par la doctrine catholique, comme les évangélistes soutiennent spirituellement le trône de Dieu… Les bases des colonnes figurent les évêques successeurs des apôtres, qui supportent tout le poids de l’église. Le sommet des colonnes, c’est l’esprit des évêques et des docteurs. Car de même que les membres sont conduits par la tête, ainsi nos paroles sont dirigées par notre esprit et par nos œuvres. Les chapiteaux sont les paroles de la Sainte Écriture que l’Église nous fait un devoir de méditer, et auxquelles nous sommes obligés de conformer nos actions en les observant.”

MgrDurand a raison, c’est bien dans l’Écriture inspirée qu’il faut aller chercher l’explication des sculptures des chapiteaux. En 1025, les chapiteaux historiés font leur apparition sur la tour-porche du monastère bénédictin de Saint-Benoît-sur-Loire. Ils racontent une histoire, accueillant personnages, animaux et végétaux se détachant sur la corbeille.

Les chapiteaux se partagent deux thématiques. La première concerne essentiellement la vie de saint Benoît. Mais le second groupe appartient à la sculpture symbolique. La qualité et l’aboutissement du symbolisme de ces premiers chapiteaux historiés sont remarquables. Tout est dit, l’essentiel est déjà là de ce qui va se développer en quelques dizaines d’années, au point de recouvrir toute l’Europe occidentale des mêmes symboles, pour enseigner le même message. Toute la base du symbolisme y figure déjà : la bourse, les animaux qui pèsent sur la tête, les animaux qui mangent leur queue, les feuillages comme vertus, l’acrobate, les serpents qui parlent aux oreilles, la corde, etc. Cela démontre non seulement la motivation qui présida à l’élaboration de ce message mais aussi son caractère non spontané. Tout était pesé, calculé, prévu, conçu dans une globalité qui correspond au message à enseigner.

Le onzième siècle, s’en tenant aux textes, ne sculpta que des chapiteaux. Mais après 1100, liberté fut prise de sculpter des arcatures, des tympans, des absides ou des murs, tout en respectant les thèmes récurrents qui nous permettent d’établir un catalogue les classifiant par ordre thématique spirituel. Néanmoins il est possible de les présenter par ordre alphabétique. C’est à cela que nous allons consacrer les pages suivantes.

Nous attirons l’attention du lecteur sur le fait qu’un même symbole va se trouver sur de nombreux chapiteaux, associe à des symboles différents. Dans l’actualité de notre recherche, nous avons rencontré la sirène associée de trente-huit manières différentes à d’autres symboles. La méthode du recoupement est celle qui prévaut pour tenter de définir les symboles qui n’existaient pas à l’époque des Pères de l’Église ou qui ont été empruntés à d’autres cultures.

© ekladata.com

La règle appliquée est de rester dans le droit fil de la tradition de l’Église comme cela a été rappelé par plusieurs papes et conciles, et dans l’état d’esprit de l’enseignement des bénédictins. Pour cela, il fut nécessaire de se conformer aux quatre règles de lecture et d’interprétation des Écritures : littérale, allégorique, anagogique* et tropologique*, comme l’ont enseigné les papes jusqu’en 1943 avec l’encyclique Divino afflante Spiritu de Pie Il. Il est dès lors difficile d’établir un classement simple des symboles. On constate que les symboles présents dans l’art roman correspondent à une dizaine de catégories :

      • animaux réels : serpent, lion, aigle, agneau, etc. ;
      • animaux mythologiques : centaure, sirène, sagittaire, dragon ;
      • animaux fantastiques à caractères humains ;
      • parties du corps humain : barbe, genoux, jambes, seins, langue, main, oeil, etc. ;
      • hommes : hommes nus, enfants nus, orants, acrobates, etc. ;
      • animaux fantastiques composites ;
      • parties d’animaux : corne, queue, etc. ;
      • symboles graphiques : rouelle, cercle, spirale, etc. ;
      • objets divers : perle, corde, armes, couronne, pierre, cloche, instruments de musique, etc. ;
      • végétaux : palmettes, feuillages, arbres, etc.

Références bibliques

De nombreux symboles traités dans ce livre doivent leur existence à des versets bibliques. Pour permettre au lecteur de se faire une opinion sur la pertinence de notre analyse et éventuellement replacer dans le contexte les textes utilisés, la référence est systématiquement placée entre parenthèses en fin de citation. Un index des livres de la Bible (commune à toutes les religions chrétiennes) permet de se reporter aux bons textes. Ainsi, (1 Sam : 12/15) correspond au 1er livre de Samuel, chapitre 12, verset 15 ; (Ps 128 : 118-27) signifie psaume 128, chapitre 118, verset 27. Pour le Nouveau Testament, le principe est le même : (Matt. : 24/35) correspond à l’évangile de Matthieu au chapitre 24, Verset 35 ; (2 Pi : 3/9) désigne la seconde épître de Pierre, chapitre 3, verset 9.

Lire un chapiteau

La partie supérieure d’un chapiteau, qui reçoit souvent des décors ou des éléments simples comme des créneaux est le tailloir ; la partie centrale, sculptée de scènes, est la corbeille ; la partie inférieure est l’astragale. Les chapiteaux sont dits historiés lorsque les sculptures racontent une histoire qui peut être la vie d’un saint mais aussi un événement spirituel.

© vogage-roman-art.blogspot.com

Sur de nombreux chapiteaux, plusieurs personnages occupent la corbeille sur trois ou quatre faces. Il s’agit la plupart du temps du même individu représenté dans des actions différentes et complémentaires, de façon à exposer, les tenants et les aboutissants d’une action. La plupart du temps, l’action se déroule de droite à gauche.

Sur la corbeille, du chapiteau d’Anzy-le-Duc, quatre scènes se succèdent. À l’extrême droite le personnage est un acrobate, il effectue un retournement spirituel : il se convertit. Dans l’angle, le même personnage tient ses genoux : il contrôle sa démarche de conversion. Au centre, il renaît de lui-même, accouchant symboliquement de l’homme nouveau de saint Paul. Ainsi, le démon de gauche joue du pipeau, affirmant son impuissance dans cette conversion.

Vrais et faux chapiteaux

Certains refusent de considérer dans le symbolisme les chapiteaux des XIXe et XXe siècles. Deux cas se présentent. À Autun ou à Saint-Germain-des-Prés, à Paris, des chapiteaux sont des copies à l’identique. Les originaux sont visibles au lapidaire d’Autun ou au musée du Moyen Âge de Paris, il n’y a donc pas de difficultés à utiliser les copies. En revanche, dans la nef de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire, berceau du symbolisme, des chapiteaux sont sculptés ‘à la manière’ du Moyen Âge. Dans ce cas, il est d’abord nécessaire de savoir ce qui les a inspirés.

Un peu de vocabulaire

ANAGOGIE. L’anagogie fait partie des quatre modes traditionnels d’interprétation de l’Écriture Sainte avec les modes littéral ou historique, allégorique et tropologique. L’anagogie est l’interprétation figurée d’un texte des saintes Écritures qui permet le passage du sens littéral à un sens spirituel et mystique, l’élévation de l’esprit aux choses célestes et éternelles. Chiffré par des symboles, c’est le sens le plus élevé mais le moins évident des Écritures.

TROPOLOGIE. La tropologie est l’emploi du sens figuré des Écritures pour mettre en avant le sens moral, pour comprendre ce que nous devons faire. Exemple, le vocable Jérusalem qui, selon le mode de lecture, va acquérir quatre acceptions différentes. Au sens littéral et historique, c’est la capitale d’Israël, la cité terrestre ; au sens allégorique il s’agit de l’Église militante ; au sens tropologique, elle symbolise l’âme humaine fidèle ; et au sens anagogique, c’est la patrie céleste, l’objectif spirituel à atteindre des chapiteaux romans. De ce fait, on comprend la revendication ecclésiale d’interprétation des écritures sous le crible de la Tradition et des Pères afin d’éviter les interprétations hétérodoxes. De nombreux symboles romans proviennent d’une interprétation anagogique des textes de la Bible.

PARADIGME. Le mot paradigme vient du grec ancien paradeïgma qui signifie modèle ou exemple. Selon les sciences qui l’utilisent, on sens n’est pas toujours le même. Dans cet ouvrage, il est employé pour définir la façon dont le système du symbolisme roman a été conçu et pensé dans ses grandes lignes, de manière à en faire un mode global de pensée. Les concepteurs du symbolisme ont détaché les symboles qui le composent de leur provenance initiale et les ont intégrés au système fermé qu’ils élaboraient en fonction du christianisme. Pour exprimer certains concepts, ils ont également créé des symboles nouveaux qui venaient s’intégrer au paradigme et poursuivaient son enrichissement. Il s’agit d’une vision différente, d’un univers intellectuel différent qui, même s’il récupère des éléments d’autres paradigmes, ne tient pas compte de la définition de leurs symboles. En pénétrant dans le paradigme du symbolisme roman, il faut apprendre à penser autrement, uniquement en fonction de la notion chrétienne de combat spirituel qui sous-tend et justifie ce symbolisme. Du point de vue épistémologique, l’unité du symbolisme roman est remarquable. D’un bout à l’autre de l’Europe des moines du XIe siècle, le concept de combat spirituel, son expression par un vocabulaire symbolique, l’approche humaine de la notion de péché dénotent une conception monastique toute en retenue et en intelligence.

PERES DE L’EGLISE. Cette expression désigne les grands théologiens de l’Église ancienne (avant le VIIIe siècle) qui, par leur travail théologique et historique basé sur la Révélation, ont contribué à l’élaboration ou à la défense de la doctrine catholique. Outre leur vie sainte, leur œuvre doit être exempte d’erreurs doctrinales et doit avoir bénéficié de l’approbation de l’Église. Grâce à leur travail clairement défini pour la défense de la foi, ils sont devenus des références doctrinales, des fondements de la tradition. Parmi eux, on peut citer Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse, Cyril d’Alexandrie, Ambroise de Milan, Irénée de Lyon, Augustin, etc. Ils sont à l’origine d’un symbolisme chrétien, basé sur les qualités du Christ, qui sera un des éléments constitutifs du symbolisme roman. Dix-sept d’entre eux sont également Docteurs de l’Église. Ce titre, défini canoniquement, proclame l’importance exceptionnelle de leur œuvre pour la doctrine de l’Église catholique.

Bibliographie sommaire

ISBN 979-10-94302-31-6

Les sculptures des églises romanes portent un message, celui du combat spirituel de l’homme. Une vingtaine de thématiques constituent ce langage propre à l’art roman. Symboles sculptés des églises romanes est un guide qui permet de comprendre la signification des sculptures qui composent un chapiteau roman. Sous forme alphabétique, il recense 170 des principaux symboles qui écrivent le message des pierres. Les nombreuses photographies permettent le recoupement des symboles mis en scène différemment d’une église à l’autre. Les références accompagnant le texte sont la clef essentielle de leur compréhension. Avec 25 ans de recherche et des milliers de chapiteaux photographiés et analysés, Gérald Gambier est le spécialiste du symbolisme roman. On lui doit, entre autres, l’explication de symboles comme la sirène, la bourse, l’atlante, la roue ou les animaux musiciens.

      • BOUILLERIE (Mgr Alexandre-François-Marie Roullet de la -), Etude sur le symbolisme de la nature interprété d’après l’Écriture Sainte et les Pères (1866) ;
      • BOUILLERIE (Mgr Alexandre-François-Marie Roullet de la -), Étude sur le symbolisme de la nature interprété d’après l’Écriture Sainte et les Pères (1867) ;
      • DURAND DE MENDE (Mgr Guillaume), Manuel pour comprendre la signification symbolique des cathédrales et des églises, extrait du Manuel des divins offices ou Rational (2005) ;
      • GAMBIER (Gérald), Le Rébus du symbolisme roman (2016).

Arbre

L’arbre est un symbole ambivalent, il peut être l’arbre de vie ou l’homme. Deux arbres sont plantés au Jardin d’Eden, l’arbre de vie et celui de la connaissance. Pour Origène, comme pour saint Cyrille de Jérusalem : “Le Christ, qui est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, est aussi l’arbre de vie, sur lequel nous devons être entés…” Ce postulat est toujours la base de l’art roman.

Arbre de vie (Rouffach, Alsace, FR) © Guy Lerdung

Selon saint Jérôme, l’arbre est le symbole de l’homme qui porte de bons ou de mauvais fruits. Pour lui, chaque homme a une analogie avec un type d’arbre selon le genre de vertu dont il est orné. “Déjà la cognée est à la racine des arbres. Tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.” (Luc : 3/9). Le même Père voit aussi dans l’arbre le symbole de “l’homme juste et ferme dans la vertu, et que les vents conjurés des tribulations de la vie ne sont pas capables de déraciner” (Epit. VI et Comment. ln Osée). La tendance des Pères de l’Église est de dire que, dans l’autre vie, on reconnaîtra les justes, arbres vivants et vigoureux, parés du feuillage et des fruits de leurs œuvres, tandis que les impies paraîtront secs et arides.

L’Apocalypse attribue aux feuilles de l’arbre de vie le pouvoir de guérir les nations de leur paganisme : “Puis l’ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place, de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les nations. » (Apo : 22/1-2).

Jusqu’ici les vertus proviennent de l’arbre de vie, mais un glissement de sens permet d’établir avec d’autres versets une relation entre le feuillage et l’homme juste, celui qui cultive les vertus : “Heureux l’homme qui ne suit pas le conseil des impies… JI est comme un arbre planté près des ruisseaux ; qui donne son fruit en la saison et jamais son feuillage ne se flétrit.” (Ps : 1/1-3).

POISSON

À l’origine, le Christ compare les hommes aux poissons et la pêche est l’une des images par lesquelles il a figuré l’œuvre du salut des hommes. Les eaux sont le symbole du baptême, or le poisson ne peut vivre que dans l’eau, le poisson devient tout naturellement le symbole du chrétien.

Avec l’art roman, les choses se compliquent. La mer est l’image du monde avec les flots des sollicitudes, les tempêtes des passions, les écueils des échecs. Elle figure le milieu où s’agitent les convoitises et les turpitudes humaines. Les poissons deviennent alors les hommes plongés dans les abîmes de leurs appétits charnels et de la flamme de leur orgueil. Que cherchent ainsi les poissons au fond des eaux ? Leur nourriture ! Formidable symbole où il est facile “de reconnaître les hommes qui vivent de la vie du monde. Leurs intérêts et leurs passions s’entrecroisent et se combattent ; c’est une lutte incessante où les puissants triomphent, où les faibles succombent”, ils se dévorent entre eux (Mgr de la Bouillerie).

Le poisson, qui représentait l’homme pêcheur parce que vivant dans les eaux troubles de ses passions, devient le symbole du péché de cet homme. C’est l’acception romane, qui explique que l’on trouve tant de poissons au portail des églises. C’est une manière d’avertir l’individu qu’il doit laisser son péché à la porte avant d’entrer. De nombreux chapiteaux représentent un homme portant un poisson gigantesque pour lui. Cela correspond au pécheur accablé par le poids de sa faute.

Une scène est fréquente, celle d’un personnage qui chevauche un poisson en signe de maîtrise de son péché. À Andlau, la femme qui chevauche le poisson en crache un ; non seulement elle domine son péché mais elle le recrache.

SIRENE

Pour aborder la sirène, lire d’abord l’article Poisson. La sirène à deux queues est une création de l’art roman au XIe siècle. Aucun texte ne l’évoque dans la Bible. Elle n’a aucun rapport avec la sirène oiseau tentatrice de l’Odyssée. Des centaines de sirènes peuplent les murs de nos églises parce que ce concept était une nécessité du message délivré par les bénédictins, le combat spirituel. C’est en recoupant les actions des sirènes mises en scène qu’il devient possible de proposer une explication en harmonie avec la doctrine catholique qui sous-tend le symbolisme roman.

Les cent vingt sirènes examinées dans trente-neuf mises en scène différentes montrent toujours des actions positives. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment admettre qu’un symbole du mal puisse trôner au tympan des églises à côté du l’agneau crucifère ? La sirène est la conscience de l’homme. Cette nécessité correspond au poisson-péché. C’est pour cela que les sirènes capturent autant de poissons sur les chapiteaux.

C’est aussi la raison des sirènes qui soufflent dans un cor. Elles appellent à la vigilance, première recommandation faite à un nouveau converti pour éviter qu’il ne retombe dans les turpitudes de sa vie ordinaire.

Fresque à Saint-Chef (Dauphiné, FR) © balconsdudauphine-tourisme.com

À Chauvigny, une sirène tient par le cou un oiseau dans chaque main. Symboliquement, elle s’attribue le message qui vient des envoyés du ciel. La sirène de Saint-Chef frappe de sa lance le mal qui sort de la bouche de l’homme sous forme de serpents, tandis que des poissons entrent par les oreilles (à gauche, ill.). Celle de Châtel-Montagne distribue la communion. D’autres sont couronnées, munies d’une auréole ou ceintes d’une corde. Certaines possèdent une raie dans les cheveux, tressent leurs cheveux ou les montrent, se mettent un voile sur la tête, tirent la langue, nourrissent leur petit ou sont placées dans un ouroboros. Celle de Souvigny arrête une flèche du sagittaire qui désignait sa bouche, donc ses paroles, comme digne d’intérêt, tout en peignant sa longue chevelure, et les centaures de Bessuéjouls tiennent les queues de la sirène. Sur l’archivolte de Vouvant, deux sirènes croisent leur queues. L’une tient un oiseau et un poisson et l’autre soulève ses cheveux et le cercle de l’éternité. Ces cinq symboles sont un magnifique résumé de l’enseignement du symbolisme roman…

Gérald Gambier


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : GAMBIER Gérard, Symboles sculptés des églises romanes (2018) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © tourisme-aveyron.com ; © balconsdudauphine-tourisme.com ; © Guy Lerdung ; © Hunza ; © vogage-roman-art.blogspot.com ; © ekladata.com | Nous partageons ce texte avec réserve : l’analyse des symboles s’y inscrit ouvertement dans une lecture confessionnelle. Ce qui ne diminue pas son intérêt mais appelle une lecture éclairée. A ce titre, le scrupuleux respect du discours catholique dont fait preuve l’auteur l’amène à des contradictions dans les interprétations symboliques. Cliquons curieux et… critiques


Plus de symboles en Wallonie…

WESEL : Le fruiticum, héritier d’une tradition monastique et d’une spécialité du Pays de Jodoigne (2002)

Temps de lecture : 17 minutes >

Synthèse des mots fruiticulture et arboretum, fruiticum est un néologisme (2000) qui désigne un lieu où sont cultivées différentes espèces fruitières dans un but non commercial. De la même manière que dans un arboretum, on y rassemble une collection pomologique à des fins scientifiques. La pomologie est la science qui s’intéresse aux multiples variétés d’espèces fruitières. Ce terme a été créé par le botaniste néerlandais Johann Hermann Knoop (1700-1763) à partir du mot pomum, fruit en latin (pomme se dit male, en latin). C’est ainsi que Pomone était la déesse romaine des vergers. Le pomologue, aussi appelé pomologiste, se consacre à l’étude de la pomologie.

  • Le fruiticum de La Ramée fut planté à la fête de sainte Catherine, le 25 novembre 2000, à l’emplacement où se trouvait le verger de l’abbaye à la fin du XVIe siècle. Sa situation est idéale : un bon et profond sol hesbignon, en légère pente exposée sud-sud-est. La philosophie qui sous-tend ce projet est une volonté de participer à l’introduction ou au maintien dans nos jardins d’un maximum de bio-diversité à une époque où l’agriculture et certains domaines de l’horticulture tendent de plus en plus vers la culture monovariétale, essentiellement pour des raisons de rentabilité. Cette philosophie se traduit concrètement en cinq démarches qui seront développées dans les lignes qui suivent :
      1. rassembler des variétés anciennes à sauvegarder ainsi que des variétés plus récentes, modernes, susceptibles d’être cultivées avec profit sous notre climat par des amateurs consciencieux ;
      2. exalter la beauté émanant de vergers hautes-tiges et montrer l’intérêt, pour des espaces restreints, des jolies formes palissées ;
      3. révéler l’extraordinaire gamme de couleurs, de formes, de parfums, de saveurs fournies par ces différents fruits ;
      4. enseigner l’art de bien planter, tailler, former, greffer et soigner ces arbres fruitiers, avec des moyens les plus naturels possible ;
      5. expérimenter de nouvelles méthodes de culture et de protection contre les ennemis divers des arbres, tels qu’animaux, bactéries, champignons, gelées, etc.
RASSEMBLER DES VARIÉTÉS ANCIENNES À SAUVEGARDER

Qu’entend-on par variété ancienne ? Charles Populer, ancien directeur de la Station de Phytopathologie du Centre de Recherche Agronomique de Gembloux, distingue, pour les pommes et les poires, les variétés paysannes et les variétés d’obtenteurs.

La variété paysanne est une variété très ancienne, dont aucun document ne permet de connaître le lieu d’origine ni la date exacte d’apparition. C’est uniquement par la germination d’un pépin ou d’un noyau qu’apparaît une variété. Un pépin donne toujours naissance à une variété unique, donc nouvelle, car différente du fruit qui a donné le pépin. Il en va de même pour les arbres issus de noyaux. Les chances d’obtenir par semis une très bonne variété nouvelle sont minimes : il y a plutôt ‘régression’ vers le fruit sauvage. L’obtenteur est la personne qui, après avoir semé pépins ou noyaux, attend patiemment que les plants issus de ce semis donnent des fruits, pour ensuite baptiser les meilleurs. L’obtenteur peut aussi être celui qui, découvrant un fruit inédit, né spontanément dans la nature ou délaissé par un semeur, donne un nom à ce fruit.

Sur le plan de l’abbaye carolingienne idéale, dessiné vers 825, le verger fait corps avec le cimetière. Onze essences d’arbres et deux arbustes y sont figurés : outre le pommier et le poirier, le figuier, le laurier, le pêcher, le noisetier, l’amandier, le noyer, le sorbier, le nèflier et le mûrier (W. Horn & E; Born, The plan of St. Gall, Berkeley/London, 1979)

Dans son capitulaire De villis (vers 795), Charlemagne recommandait aux intendants de son empire de planter 88 espèces de plantes ; les deux premières citées sont le lys blanc et la rose gallique. À la fin de sa liste figurent quinze espèces fruitières parmi lesquelles, pour le poirier (piranius à l’époque), trois catégories: les poires à couteau (dulciores), les poires à cuire (cocciores), et les poires de longue conservation (serotina).

Après Charlemagne, l’arboriculture fruitière cessa brusquement d’être en honneur, excepté chez les moines. Mais là du moins, dans les immenses jardins des abbayes, on s’ appliqua à conserver les bonnes espèces, et on s’efforça même d’en augmenter le nombre. C’est ainsi qu’on rencontre encore aujourd’hui plusieurs fruits qui portent le nom des monastères où ils furent obtenus de semis, il y a des siècles, ou trouvés inopinément à l’état de sauvageons dans les bois et dans les champs voisins du couvent.

Sans doute les Cisterciennes de La Ramée participèrent-elles également à la sauvegarde de variétés anciennes paysannes, telles que les poires de Thisnes, Beau présent, etc. Ainsi, parmi les variétés de pommes portant des noms de monastères cisterciens, nous avons déjà pu greffer la Reinette du Val-Dieu, mais recherchons toujours la Reinette du Val-Saint-Lambert.

Parmi d’autres variétés paysannes épinglons les différentes Belle-Fleur, les Calvilles/Cwastresses, les Rambours, la Court-Pendu Rouge, la plus ancienne de toutes probablement. Cette variété possède 31 synonymes, dont celui de Reinette des Belges. D’autres reinettes très anciennes, sont la Reinette du Canada, la Reinette étoilée, la Reinette de France, etc.

Une variété de pomme très particulière et historiquement intéressante est la Jérusalem. Elle intrigue les pomologues d’autant plus qu’aucun document n’en parle ! La découverte de très vieux arbres dans le centre et l’est du Brabant wallon nous amène à formuler l’hypothèse suivante. Elle aurait été introduite dans la région par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem au XIIIe siècle, lors de l’installation de la Commanderie de Chantraine à Huppaye, à 2 km de l’abbaye de La Ramée. Selon un procès-verbal daté du 27 septembre 1739, 25 bonniers de prairies et verger furent recensées en ce lieu.

Dans la catégorie de variétés d’obtenteurs, qui ne compte quasiment pas d’agriculteurs ni de jardiniers, la Belgique s’est particulièrement distinguée. En effet, c’est un Belge, l’abbé Nicolas Hardenpont (1705-1774), de Havré-lez-Mons, qui, le premier au monde, se mit à semer des pépins de poires. Son objectif était essentiellement d’obtenir des arbres destinés à être greffés, c’est-à-dire des ‘sujets porte-greffes francs’. Après avoir semé des milliers de pépins, il sélectionna onze variétés méritantes. Peut-être la meilleure est la Beurré d’Hardenpont– appelée Beurré d’Aremberg en France et Giou-Morceau chez les Anglo-Saxons -, née en 1759 et toujours vendue dans les bonnes pépinières. Comme les autres obtentions de cet ecclésiastique, elle est délicieuse, très fondante et juteuse. Cette série de nouveautés marque le départ d’une longue lignée de poires à couteau, tendres, beurrées : Beurré Hardy, Beurré Superfin, Beurré Dumont, Beurré de Naghin, etc.

En 1787, le pharmacien Capiaumont, également de Mons, obtint la variété Beurré Capiaumont qui se répandit très rapidement en Belgique et en France. En 1788, l’avocat jodoignois Charles Mary semait des pépins de poire pendant ses loisirs, à peu près au même moment que Jean-Baptiste Van Mons (1765-1842), médecin, chimiste, et professeur de chimie et d’agronomie à l’Université de Bruxelles puis de Louvain. Ce pomologue “baptisa” pas moins de 500 variétés ; sa réputation dépassa nos frontières et atteignit même l’Amérique du nord.

UNE TRADITION BELGE, PARTICULIÈRE AU PAYS DE JODOIGNE

Pendant tout le XIXe siècle, la Belgique connut un extraordinaire engouement pour la recherche de nouvelles variétés: quelque 1.100 variétés nouvelles y auront été obtenues. Cette effervescence fut précisément la plus productrice dans le canton de Jodoigne. Durant un siècle exactement, de 1788 à décembre 1887 – année de la mort de François-Xavier Grégoire (1802-1887), le plus prolifique semeur après Jean-Baptiste Van Mons-, on n’y aura pas arrêté de semer, de sélectionner, de créer, en tout 270 variétés nouvelles, dont 262 poires, 4 pommes, 3 cerises, 2 pêches et un abricot.

Poire “Triomphe de Jodoigne” © Jean-Pierre Wesel

L’histoire du canton de Jodoigne a retenu quatorze personnes parmi lesquelles le pro-priétaire terrien Alexandre Bivort (1809-1872), auteur de quatre albums de pomologie et secrétaire du Comité rédacteur des fameuses Annales de Pomologie belge et étrangère. C’étaient, à l’époque, de magnifiques outils pour l’identification des variétés de pommes, poires, cerises, pêches, brugnons, abricots, raisins, etc. François-Xavier Grégoire obtint 95 variétés de poires et une pêche ; Alexandre Bivort, 70 poires, un abricot et une pêche. Tous deux expédièrent beaucoup de bois de greffe à l’étranger, notamment dans l’ancien empire austro-hongrois. Antoine Bouvier, avocat et bourgmestre de Jodoigne, fut l’obtenteur de sept variétés de poires, dont la fameuse Triomphe de Jodoigne, dont la première fructification eut lieu en 1843. Elle se répandit rapidement en France et Gustave Flaubert la cite même dans son roman Bouvard et Pécuchet (1881) : “Les Passe-Colmar étaient perdus comme le Bési des Vétérans et les Triomphe de Jodoigne.” Ces variétés sont belges : la Passe-Colmar est un gain de l’abbé Hardenpont et la Bési des Vétérans, un gain de Jean-Baptiste Van Mons.

Un arbre de Triomphe de Jodoigne fut planté symboliquement dans le fruiticum de La Ramée, le 25 novembre 2000, comme il se doit, par le bourgmestre de Jodoigne.

Parmi les grands obtenteurs belges doit encore être mentionné le major Pierre-Joseph Esperen (vers 1780-1847). Il servir le Premier Empire dans le Corps Belge et fut nommé lieutenant de la Compagnie des Voltigeurs lors de la bataille de Wagram. Mis à la retraite en 1817, il reprit du service comme major dans l’armée belge en 1831. Il profitait des.es permissions pour semer et obtenir d’excellents résultats aux noms évocateurs : Bigarreau Esperen, poire Joséphine de Malines, Soldat Laboureur, Seigneur Esperen, etc.

Le XIXe siècle aura été l’âge d’or de la pomologie, surtout en Belgique. À part les variétés obtenues par Nicolas Hardenpont, les Cisterciennes n’ont pas pu avoir connaissance de ce nouveau patrimoine pomologique belge. Cela ne doit pas nous empêcher d’en rassembler un maximum dans le fruiticum, conformément à l’esprit qui a toujours prévalu dans les abbayes : “chez les moines ( … ) on s’efforça d’en augmenter le nombre.

Les semeurs belges, pour la plupart des ‘bourgeois’, se sont essentiellement consacrés à l’amélioration de l’espèce Pyrus. S’il existe un fruit typiquement belge, c’est donc bien la poire. “La Providence a désigné la Belgique pour produire le poirier moderne… Le poirier a été amélioré plus en un siècle en Belgique que dans tous les siècles qui ont précédé.” La poire au XIXe siècle était considérée comme un fruit noble : à la fin d’un banquet, les discours se plaçaient “entre la poire et le fromage” et puis, ne fallait-il pas “garder une poire pour la soif” ?

Nous voudrions dépenser un maximum d’énergie pour retrouver et replanter les poires d’obtenteurs belges. C’est chez les poires que l’on trouve la gamme la plus étendue de saveurs et la plus grande diversité de formes. En dehors des piriformes typiques, les formes varient de la cydoniforme (Beurré dHardenpont), aux calebasses (Calebasse Bosc, Calebasse de Tirlemont), aux doyennés (Doyenné Gretry, Doyenné de Merode) et aux bergamottes (Bergamotte Esperen, Bergamotte de Jodoigne, Bergamotte Hertrick, etc.).

Bien entendu, le fruiticum ne peut oublier les pommes, prunes et autres fruits obtenus à l’étranger. Personne ne nie que d’excellentes variétés de poires ont été gagnées en dehors de la Belgique au XIXe siècle, notamment en France par la famille de Charles Balret, près de Troyes – la Virginie Baltet, entre autres-, par le Comice Agricole d’Angers – la Doyenné du Comice -, et par les Anglais – la Williams et beaucoup d’autres.

RASSEMBLER DES VARIÉTÉS RÉCENTES OU MODERNES

L’attrait pour la pomologie et la recherche par des amateurs de nouvelles variétés s’atténua sensiblement au XXe siècle. Mais la quête de la variété idéale, parfaite, ne disparut pas pour autant. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les travaux du moine généticien autrichien Grégori Mendel (1822-1884) furent enfin pris au sérieux. Dès lors, des ingénieurs agronomes, surtout en Angleterre, se mirent à hybrider d’une façon scientifique. Ils créèrent des couples idéaux – variété-mère jugée idéale dont les ovules seront fécondés par le pollen d’une variété-père idéale – en espérant que de leurs ‘amours’ naissent des fruits idéaux. Le pollen est déposé non par des abeilles mais par la main des scientifiques. Les chances d’obtenir ainsi une bonne variété nouvelle sont plus nombreuses que si on laisse agir librement Dame Nature. Néanmoins, lors de la rencontre des deux gamètes sexuelles, tout est encore question de hasard, d’où la nécessité de semer des milliers de pépins pour sélectionner après de nombreuses années une variété commercialisable. Mais ainsi la mère et le père de la variété sont connus. Par exemple, l’excellente variété anglaise Suntan a été obtenue dans le Centre de Recherche de East-Malling au Royaume-Uni en 1955 : ses parents sont la Cox Orange Pippin (1825) et la Court-Pendu Plat (XVe siècle ?).

Refusant l’attitude passéiste qui consisterait à affirmer que seul ce qui est ancien est bon, nous considérons que le fruiticum doit également posséder des variétés récentes. Elles seront observées, étudiées, afin de vérifier leur intérêt pour le jardin familial. Il faut bien réaliser que la plus ancienne de nos variétés paysannes fut ‘moderne’ au moment de sa naissance.

Comme il n’est pas possible de décrire ici les centaines de variétés de fruits que possède le ftuiticum, bornons-nous à en énumérer les espèces : coings en hautes-tiges; prunes essentiellement en hautes-tiges comme pour les cerises douces ; les cerises acides ou griottes, palissées à la diable ; les pêches et brugnons palissés en éventail. Les petits fruits forment un alignement à la base du ftuiticum : ronces à gros fruits, ftamboises jaunes et roses palissées en contre-espalier ; groseilles blanches et rouges, en U ou sur tige ; groseilles à maquereau sur tige ; cassis et myrtilles américaines, en buisson.

Sans oublier un vignoble ! Les Cisterciennes, comme la plupart des abbayes, possédaient jadis un vignoble. Dans le coin du fruiticum, un (petit) vignoble est situé idéalement : bien ensoleillé et protégé des vents froids. Le système de taille Guyot – en vogue dans la Loire, région de Bourgueil, et toujours au Jardin du Luxembourg à Paris – a été adopté. C’est du raisin de table ou des variétés mixtes vin et table qui y sont essayées. Sans oublier une variété bien adaptée au pays, la Vroege van der Laan, puisque Johann Hermann H. Knoop la mentionne déjà en 1763 et lui donne le nom latin Vitis praecox Batavia, obtenue de semis par Adriaan van der Laan, rentemeester van Rijnland.

Pour la première plantation de novembre 2000, les meilleurs plants ont été choisis dans treize pépinières belges et une pépinière française. En août 2001, une première opération d’écussonnage d’une cinquantaine de variétés de poires et de pommes a été réalisée à partir de variétés du verger conservatoire de Flore et Pomone, sur des sujets porte-greffes plantés en novembre 2000. La même opération a eu lieu en août 2002 et se répétera dans l’avenir.

LES ‘HAUTES-TIGES’
Vieux verger de hautes tiges © Jean-Pierre Wesel

La plus grande surface du fruiticum est occupée par 78 arbres, principalement des pommiers en hautes-tiges, c’est-à-dire possédant un tronc d’environ 2,25 m. Depuis des siècles, ce type de verger a fait partie de notre paysage rural ; les agriculteurs y faisaient paître leur bétail. Il s’agissait dès lors d’une arboriculture extensive, complément non négligeable à leurs revenus. Jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, ces vergers constituaient la principale source d’approvisionnement en fruits des marchés citadins.

Sous l’influence américaine, l’arboriculture fruitière se ‘rationalisa’. Afin d’obtenir un rendement maximum, il fallait choisir les variétés les plus productives et les plus commercialisables par leur forme et leur couleur, et abandonner toutes les autres. L’arboriculture fruitière devint intensive et affaire de professionnels : aux arbres hautes-tiges difficiles à entretenir, à pulvériser, portant des fruits plus dangereux à cueillir, se substituèrent les basses-tiges. Les vergers de hautes-tiges sont donc en voie de disparition.

C’est pourquoi nous voulons promouvoir la plantation de vergers de ce type chez les amateurs qui disposent de l’espace suffisant, dans le but de sauvegarder ét une partie du patrimoine paysager, ét des variétés anciennes. Bien entendu, le choix se porte sur les variétés les plus résistantes aux maladies, les plus savoureuses et les plus vigoureuses qui ne conviennent pas pour les basses-tiges. Le Groupe Interuniversitaire de Recherches en Écologie Appliquée (GIREA à Liège) du professeur Philippe Lebrun (UCL) propose aux agriculteurs wallons de consacrer une partie de leurs prairies à la culture d’anciennes variétés en hautes-tiges avec l’aide d’une subvention de la Région wallonne.

LES FORMES PALISSÉES

Au sommet du fruiticum, un long mur de 240 m clôture le domaine. Exposé en plein sud, il est une véritable aubaine pour la culture des variétés délicates en espalier, dont les branches sont soutenues par un treillage fixé dans un mur. Un chemin longe le mur et permet d’observer à loisir toutes les formes et variétés rassemblées. De l’autre côté du chemin, une plate-bande contenaient des contre-espaliers, c’est-à-dire des arbres palissés sur des treillages indépendants d’un mur, donc en plein vent.

Le choix de formes palissées présente six avantages. Il permet de planter un plus grand nombre d’arbres fruitiers et donc de variétés sur un espace donné étroit ; d’obtenir de plus beaux fruits car mieux exposés au soleil ; de produire plus rapidement des fruits ; de pouvoir mieux soigner les arbres puisque toutes leurs parties sont aisément accessibles ; de s’intégrer facilement dans des jardins potagers et d’agrément et d’y apporter une note esthétique non négligeable ; enfin, de pouvoir utiliser des endroits qui ne conviendraient pas pour des variétés trop vigoureuses en formes libres.

Les Cisterciennes ont certainement utilisé les formes palissées. Selon André Leroy, la culture d’arbres contre un mur était pratiquée depuis longtemps, mais de façon inefficace. En 1652, l’abbé Le Gendre, curé de la paroisse d’Hanouville près de Rouen, et “contrôleur des jardins fruitiers du Roi” définit, dans un livre sur La manière de cultiver les arbres fruitiers, les règles d’une bonne conduite des espaliers. Il mit en vogue le greffage du poirier sur cognassier – toujours pratiqué aujourd’hui – afin d’obtenir des arbres de volume plus réduit et donc aptes à être menés en basses-tiges ou en formes palissées.

Une gravure du XVIIe siècle représentant le monastère de Jéricho à Bruxelles montre des arbres très bien palissés en éventail contre des murs exposés au sud ! Puisque ces religieuses contemplatives avaient mis en pratique les leçons de l’abbé Le Gendre, pourquoi celles de La Ramée n’en auraient-elles pas fait autant ? Sur des photos anciennes, du début du XXe siècle, on voit clairement que des poiriers palissés en éventail couvrent le mur méridional de la grande grange. D’autres murs portent de nombreux trous de clous attestant de la fixation de fruitiers palissés.

Les formes palissées sont extrêmement multiples : cordons verticaux, ondulés, horizontaux, obliques ; formes en U simples ou doubles ; palmettes Verrier ; candélabres à 4 ou 5 branches ; palmettes à branches obliques ou horizontales, etc. Placées contre une façade de maison ou de ferme, elles peuvent contourner portes et fenêtres ou, de façon fantaisiste, former une succession de cercles… Il existe aussi le palissage en éventail pour les fruits à noyau (pêche, abricot, prune), ou à la diable pour la griotte, particulièrement indomptable. Enfin, il y a des formes palissées tridimensionnelles, telles que le cylindre-gobelet ou la pyramide-ailée. Afin d’être complet sous le rapport des différentes formes utilisées pour la culture d’arbres fruitiers, nous avons également planté quelques pommiers et poiriers en formes régulières libres : en buisson, en pyramide, en pyramide-buisson et en fuseau.

RELEVER UNE GAMME DE PLAISIR POUR TOUS LES SENS

Ce que l’ensemble des fruits du fruiticum peut engendrer comme plaisirs gustatifs, olfactifs, visuels est à peine imaginable ! Il est difficile de rester insensible à la caresse d’une peau de pêche, au murmure de la brise à travers la couronne d’un bigarreautier… Divin tout cela ! Pour apprécier les fruits, il faut une mémoire qui développe tous les sens. Nous constatons souvent chez les visiteurs une lacune dans ces domaines. Dans les anciens livres de pomologie, les descriptions des saveurs et des parfums manquent également souvent de finesse et de précision, Ainsi, par exemple, cette description ‘passe-partout’ de la poire Doyenné du Comice : “Chair fine, fondante, juteuse, sucrée, enrichie d’une saveur délicate, exquise.”

La famille Delbard, à l’origine d’une belle quantité de nouvelles variétés de fruits et de roses, a développé une recherche dans le domaine sensoriel, créateur de la variété de poire Super Comice Delbard, Henri Delbard la décrit ainsi : “Chair fine, fondante, juteuse et parfumée, rappelle celle de la Doyenné du Comice. Elle possède en outre un zeste d’astringence qui magnifie à la dégustation l’ensemble de ses arômes : amande, anis, menthe, miel et raisin muscat.” Il a également mis au point une méthode de dégustation. Par exemple, pour la pomme Delbard Jubilé : “À l’œil : une belle robe rouge et or ; au nez : un parfum floral et fruité ; à la dégustation : une attaque marquée mais ronde puis fondante ; en bouche : des arômes de miel, de noisette et de banane.” À l’instar d’Henri Delbard, nous pensons que “le consommateur est prêt à apprendre à déguster un fruit comme il a appris à déguster un vin.” L’art de la dégustation est extrêmement important et le fruiticum ambitionne de devenir une «école» dans ce domaine.

ENSEIGNER ET EXPÉRIMENTER

Toute théorie est grise, mais vert et florissant est l’arbre de la vie” disait Goethe. Comme pour la découverte sensorielle des fruits, le fruiticum se veut un lieu de rencontre et d’enseignement vivant, pratique, des techniques et de l’art de la taille, de la formation, du greffage et de l’entretien des différentes espèces et variétés. Des journées de taille d’hiver/printemps sont prévues et suivies par des stages d’opérations d’été : taille-pincement, éclaircissage et ensachage des fruits, sans oublier les explications in situ relatives aux insectes nuisibles et aux maladies ainsi qu’aux moyens de lutte contre les herbes indésirables ; tout ceci, dans le respect maximum des traditions et de l’environnement. Pour cette raison a été réalisée une petite oseraie qui produit, à portée de main, des liens en osier – biodégradables, contrairement à ceux en plastique – pour le palissage des branches.

EAN9782873862824

La pomologie est une science vivante en perpétuelle évolution, en constante recherche. Chaque variété dans les domaines cultural et écologique a des caractéristiques et exigences propres. Il reste, pour chacune d’elles, énormément à découvrir en ce qui concerne le développement et la mise à fruits, soit le type de taille et/ou de forme palissée qui lui conviennent le mieux. La littérature disponible ne s’intéresse qu’à un petit nombre de variétés ; le fruiticum a donc une mission importante et passionnante à remplir. Parmi d’autres champs de recherches possibles la protection des fleurs des arbres contre les gelées ; le degré de résistance aux maladies et aux insectes des nouvelles variétés mises sur le marché ; les moyens d’obtenir en plein vent du bon raisin de table ; les causes de stérilité de certains arbres ; la qualité du pollen de variétés rares, etc.

La tâche est loin d’être terminée. Nombreuses sont les variétés qui restent à retrouver et à sauver. Nous tenons à rappeler que sans l’action de mécénat -partenariat de La Tirlemontoise s.a. – , rien du programme du fruiticum de La Ramée n’aurait pu se réaliser.

Nous sommes également très reconnaissants envers toute personne qui nous signale l’existence de vieux arbres, surtout des poiriers, donnant des fruits intéressants mais inconnus. Les endroits les plus susceptibles de posséder encore de telles souches sont les jardins potagers-fruitiers de châteaux ou de maisons de maître, même en milieu urbain, les jardins d’anciens jardiniers, les anciens presbytères, les prieurés, les couvents et… les abbayes.

Jean-Pierre Wesel, pomologue


Le fruiticum de la Ramée

[RAMEE.BE] Les abbayes de l’Ordre Cistercien, branche émanant au XIIème siècle du tronc bénédictin, ont toujours possédé une ferme, ayant pour vocation d’appliquer et de vivre le fondement de la Règle de Saint Benoît : ora et labora (“priez et travaillez“, notamment de vos mains).
Charlemagne avait aussi ordonné, dans son Capitulare de Villis de cultiver dans toutes les villae impériales une grande quantité de plantes diverses. Les deux premières de la liste étant le lys et la rose (Rosa gallica sans doute), liste qui se termine par les différentes espèces fruitières.
Après la mort de Charlemagne, toutes ces recommandations furent hélas oubliées, sauf par les moines. Dans leurs immenses jardins, ils continuèrent à rassembler les espèces et variétés existantes depuis toujours en y ajoutant les nouvelles qu’on leur apportait ou qu’ils découvraient dans la nature. Certaines variétés portent le nom des abbayes qui les trouvèrent : Reinette du Val Dieu par exemple (LEROY A., Dictionnaire de Pomologie).
Ainsi tentons-nous de faire de même ici à la Ferme de l’Abbaye de La Ramée. Notre Fruiticum est planté à l’endroit même du verger des moniales cisterciennes. L’exposition y est excellente : en pente douce vers le Sud, un sol particulièrement favorable à la culture des céréales, des betteraves et des arbres fruitiers.
Au XIXème siècle, la Belgique regorgeait de vergers d’une richesse variétale énorme. Notre pays se rendit célèbre dans le monde entier par l’amélioration de la gamme des variétés de poires : environ 1.100 variétés nouvelles (jusqu’à 200 recensées dans le seul Canton de Jodoigne) y furent obtenues par semis.
Jusqu’au XIXème siècle, chaque abbaye possédait d’ailleurs un petit vignoble.
Depuis 1950, la standardisation et la rationalisation inhérentes à une production commerciale intensive ont réduit et continuent à réduire énormément la gamme des variétés cultivées.
Le Fruiticum a pour philosophie de :

      • regrouper, en vue de les sauvegarder, quelque 350 variétés anciennes en voie de disparition,
      • intégrer des variétés plus récentes susceptibles d’être cultivées avec profit dans les jardins privés de notre zone tempérée humide,
      • exalter la beauté émanant des vergers de “hautes tiges” (malheureusement en voie de disparition) et susciter l’intérêt des jolies formes palissées pour les espaces restreints,
      • montrer l’extraordinaire gamme de formes, couleurs, parfums, saveurs fournies par toutes ces variétés,
      • enseigner aux heureux propriétaires de jardins privés l’art de bien planter, tailler, former, (sur)greffer et entretenir les arbres fruitiers avec les moyens les plus naturels,
      • observer le comportement de certaines variétés cultivées dans des conditions non habituelles, particulièrement celles des formes palissées.

L’inauguration du Fruiticum débuta par la plantation le 25 novembre (Ste Catherine !) 2000. Quasiment toutes les espèces fruitières sont présentes : poires, pommes, cerises, prunes, pêches, abricots, ronces à gros fruit (Rubus), myrtilles, et même des vignes. Il est constitué d’une collection internationale de variétés originaires de Belgique, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Hollande, Danemark, Suisse, Russie, Canada, U.S.A., Japon…
Aujourd’hui, cinq années ont déjà passé…
La plupart des variétés cultivées en formes palissées produisent des fruits. Dans les hautes-tiges, quelques arbres ont commencé également à porter des fruits. Des sujets porte-greffes de poiriers et pommiers ont été plantés en vue du greffage de variétés supplémentaires. La collection s’enrichit ainsi chaque année. Une oseraie a également été créée en vue de fournir des liens pour le palissage des branches. Elle est constituée de variétés d’osier provenant de Lesdain (le plus grand centre de pépinières wallon) et de l’Ecole Nationale française de vannerie et d’osiericulture à Fayt-Billot. Des confitures sont fabriquées d’une façon artisanale à partir des petits fruits du Fruiticum.
Demain, cette noble tâche se devra d’être poursuivie pour (a) augmenter la biodiversité dans les vergers familiaux ; (b) retrouver et sauver encore d’innombrables bonnes variétés anciennes ; (c) participer à l’éducation des amateurs grâce à des fiches didactiques, site Web, et cours « intra muros ».

Jean-Pierre Wesel, pomologue


Jean-Pierre Wesel (1935-2025), ardent défenseur des vieux fruits

Jean Pierre Wesel a créé en 1989 l’Asbl Flore et Pomone.
Un de ses objectifs est de proposer de l’aide aux personnes qui souhaitent planté un arbre fruitier de leur choix.
Avec d’autres passionnés, il organise également des visites de vergers et des dégustations de fruits.
C’est, entre autres, lui et son équipe qui ont réalisé le verger de l’Abbaye de la Ramée. Pour en savoir plus, visionnez ici un reportage sur Jodoigne : le verger de la Ramée…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, correction, édition et iconographie | sources : COOMANS T. et al., La Ramée, abbaye cistercienne en Brabant wallon (Racine, 2002) ; ramee.be ; tvcom.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Jean-Pierre Wesel ; © Editions Racine ; © tvcom.be | Jean-Pierre Wesel est le père de deux artistes présents dans notre encyclo : Thierry Wesel et Bénédicte Wesel.


Plus d’écoumène en Wallonie…

TAROT : Arcane majeur n° 08 – La Justice

Temps de lecture : 2 minutes >

“L’arcane La Justice est la huitième lame du Tarot de Marseille. Elle représente une femme assise de face tenant une balance d’une main et un glaive de l’autre main. La balance et le glaive sont les attributs de la justice qui pèse le pour et le contre puis tranche et prend une décision. Cet arcane, La Justice, symbolise la juste prise de position et l’équilibre. C’est la capacité de décider de façon équitable. C’est un arcane qui représente l’ordre et la loi. La Justice symbolise les contrats, les décisions légales, les hommes et femmes de loi, juges, avocats, notaires. C’est aussi les actes légaux, contrats, arrêts juridiques, mariages, vente et achat, héritage. La Justice symbolise la pause nécessaire pour prendre une décision de la façon la plus juste et harmonieuse. Cet arcane est aussi une remise en ordre de sa vie, une action en vue de mettre plus d’harmonie dans son existence. La justice doit se rendre avec une certaine délicatesse et une ouverture du cœur d’où sa représentation par une femme. C’est aussi une image d’un esprit sérieux et rigoureux. Dans sa face sombre, l’arcane La Justice est un arrêt, un blocage, une décision judiciaire à l’encontre du consultant ou de ces proches. C’est un excès de recherche de perfection et d’absolu qui entrave toute action du consultant.” [d’après ELLE.FR]


En construction (tarot de Marseille)


En construction (tarot de Marseille de Christiane Laborde : Lumières du Sacré)


En construction (Intuiti)


En construction (Jodorowsky)


En construction (Vision Quest)


En construction (tarot maçonnique)


En construction (Forêt enchantée)


En construction (tarot celtique)


En construction (Johannes Fiebig, ill. Dali)


En construction (Laetitia Barbier)


Faisons un tirage électronique donc… aléatoire !

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GIONO (1895-1970) : textes

Temps de lecture : 14 minutes >

Mon bel enfant,
As-tu trouvé des chimères ? Le marin que tu m’as envoyé m’a dit que tu étais imprudent. Cela m’a rassurée. Sois toujours très imprudent, mon petit, c’est la seule façon d’avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. […] J’ai peur que tu ne fasses pas de folies. Cela n’empêche ni la gravité, ni la mélancolie, ni la solitude : ces trois gourmandises de ton caractère. Tu peux être grave et fou, qui empêche ? Tu peux être tout ce que tu veux et fou en surplus, mais il faut être fou, mon enfant. Regarde autour de toi le monde sans cesse grandissant de gens qui se prennent au sérieux. Outre qu’ils se donnent un ridicule irrémédiable devant les esprits semblables au mien, ils se font une vie dangereusement constipée. Ils sont exactement comme si, à la fois, ils se bourraient de tripes qui “relâchent” et de nèfles du japon qui “resserrent”. Ils gonflent, gonflent, puis ils éclatent et ça sent mauvais pour tout le monde. Je n’ai pas trouvé d’images meilleures que celle-là. D’ailleurs, elle me plaît beaucoup. Il faudrait même y employer trois ou quatre mots de dialecte de façon à la rendre plus ordurière que ce qu’elle est en piémontais. Toi qui connais mon éloignement naturel pour tout ce qui est grossier, cette recherche te montre bien tout le danger que courent les gens qui se prennent au sérieux devant les jugements des esprits originaux. Ne sois jamais une mauvaise odeur pour tout un royaume, mon enfant. Promène-toi comme un jasmin au milieu de tous.

Le Hussard sur le toit (1951)


ISBN 2070368726

GIONO Jean, Le chant du monde (Paris, Gallimard, 1934)
Apparemment la première version du Chant du monde, Jean Giono se l’est fait voler. Fin 1931, durant une absence, sa mère, qui commençait à être aveugle, a fait entrer dans son bureau plusieurs personnes qui voulaient le voir ; à son retour, son manuscrit, gros de trois cents à trois cent cinquante pages d’écriture environ, avait disparu. Pour n’importe qui cela aurait constitué bien sûr un drame ; mais pour Giono, chez qui l’écriture est une sorte de respiration naturelle, ce vol n’a pas eu beaucoup de gravité. Après avoir fouillé toute sa maison, il est passé sans amertume à autre chose. En janvier 1932, voici qu’il travaille au Lait de l’oiseau, c’est-à-dire à Jean le Bleu. Et le 20 juin déjà, il annonce à son vieil ami Lucien Jacques qu’il “refait” Le chant du monde : “Je l’étends en plus large et en plus haut que la conception première, et si je le réussis, les petits copains se casseront le nez cette fois sur quelque chose de grand.” Or, cette deuxième version, elle-aussi, se perd, on ne sait diable pas comment. Le 3 janvier 1933, Giono décide de ne pas récrire les pages perdues et commence un roman tout à fait différent sous le même titre — Le chant du monde lui rappelle sa lecture enthousiaste des Feuilles d’herbes de Walt Whitman. Dès lors, des neuf dix heures par jour, il s’attelle à sa tâche, “lancé là-dedans comme un taureau” [Lire la suite de l’article sur GALLIMARD.FR]

Amaury NAUROY

Il plongea. Dans l’habitude de l’eau, ses épaules étaient devenues comme des épaules de poisson. Elles étaient grasses et rondes, sans bosses ni creux. Elles montaient vers son cou, elles renforçaient le cou. Il entra de son seul élan dans le gluant du courant. Il se dit : “L’eau est épaisse.”

Il donna un coup de jarret. Il avait tapé comme sur du fer. Il ne monta pas. Il avait de longues lianes d’eau ligneuse enroulées autour de son ventre. Il serra les dents. Il donna un coup de pied. Une lanière d’eau serra sa poitrine. Il était emporté par une masse vivante. Il se dit : “Jusqu’au rouge.”

C’était sa limite. Quand il était à bout d’air il entendait un grondement dans ses oreilles, puis le son devenait rouge et remplissait sa tête d’un grondement sanglant à goût de soufre. Il se laissa emporter. Il cherchait la faiblesse de l’eau avec sa tête. Il entendait dans lui : “Rouge, rouge.”

Et puis le ronflement du fleuve, pas le même que celui d’en haut mais ce bruit de râpe que faisait l’eau en charriant son fond de galets. Le sang coula dans ses yeux. Alors, il se tourna un peu en prenant appui sur la force longue du courant ; il replia son genou droit comme pour se pencher vers le fond, il ajusta sa tête bien solide dans son cou et, en même temps qu’il lançait sa jambe droite, il ouvrit les bras. Il émergeait. Il respira. Il revoyait du vert. Ses bras luisaient dans l’écume de l’eau. C’étaient deux beaux bras nus, longs et solides, à peine un peu renflés au-dessus du coude mais tout entourés sous la peau d’une escalade de muscles. Les belles épaules fendaient l’eau. Antonio penchait son visage jusqu’à toucher son épaule. A ce moment l’eau balançait ses longs cheveux comme des algues. Antonio lançait son bras loin là-bas devant, sa main saisissait la force de l’eau. Il la poussait en bas sous lui cependant qu’il cisaillait le courant avec ses fortes cuisses.

“L’eau est lourde”, se dit Antonio. Il y avait dans le fleuve des régions glacées, dures comme du granit, puis de molles ondulations plus tièdes qui tourbillonnaient sournoisement dans la profondeur. “Il pleut en montagne”, pensa Antonio. Il regarda les arbres de la rive. “Je vais aller jusqu’au peuplier.”

Il essaya de couper le courant. Il fut roulé bord sur bord comme un tronc d’arbre. Il plongea. Il passa à côté d’une truite verte et rouge qui se laissa tomber vers les fonds, nageoires repliées comme un oiseau. Le courant était dur et serré. “Pluie de montagne, pensa Antonio. Il faut passer les gorges aujourd’hui.”

Enfin il trouva une petite faille dans le courant. Il s’y jeta dans un grand coup de ses deux cuisses. L’eau emporta ses jambes. Il lutta des épaules et des bras, son dur visage tourné vers l’amont. Il piochait de ses grandes mains ; enfin, il sentit que l’eau glissait sous son ventre dans la bonne direction. Il avançait. Au bout de son effort il entra dans l’eau plate à l’abri de la rive. Il se laissa glisser sur son erre. De petites bulles d’air montaient sous le mouvement de ses pieds. Il saisit à pleines mains une racine qui pendait. Il l’éprouva en tirant doucement puis il se hala sur elle et il sortit de l’eau, penché en avant, au plein du soleil, ruisselant, reluisant. Ses longs bras pendaient de chaque côté de lui souples et heureux. Il avait de bonnes mains aux doigts longs et fins. “Il faut passer les gorges d’aujourd’hui. Il pleut en montagne, l’eau est dure. Le froid va venir. Les truites dorment, le courant est toujours au beau milieu, le fleuve va rester pareil pour deux jours. Il faut passer les gorges d’aujourd’hui.”


Ecrits pacifistes (1939)

EAN 9782070452002

[CENTREJEANGIONO.COM] “Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. Je n’aime même que la vie. C’est beaucoup, mais je comprends qu’on la sacrifie à une cause juste et belle. J’ai soigné des maladies contagieuses et mortelles sans jamais ménager mon don total. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. Inutile pour moi. Inutile pour le camarade qui est avec moi sur la ligne de tirailleurs. Inutile pour le camarade en face. Inutile pour le camarade qui est à côté du camarade en face dans la ligne de tirailleurs qui s’avance vers moi.” Ce volume réunit Refus d’obéissance (1937), Précisions (1939) et Recherche de la pureté (1939), trois textes pacifistes d’un homme qui n’oublia jamais l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. Ce soir est la fin d’un beau jour. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L’air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque.
J’ai été soldat de deuxième classe pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec mon capitaine, nous sommes à peu près les seuls survivants de la première 6ème compagnie. Nous avons fait les Épargnes, Verdun-Vaux, Noyon-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l’attaque de Pinon, Chevrillon, Le Kemmel. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d’hommes, enfin, quand il n’en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On a ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, Le capitaine et moi. J’aimerais qu’il lise ces lignes. Il doit faire comme moi le soir : essayer d’oublier. Il doit s’asseoir au bord de sa terrasse, et lui, il doit regarder le fleuve vert et gras qui coule en se balançant dans des bosquets de peupliers. Mais, tous les deux ou trois jours, il doit subir comme moi, comme tous. Et nous subirons jusqu’à la fin.
Je n’ai pas honte de moi. En 1913, j’ai refusé d’entrer dans la préparation militaire qui groupait tous mes camarades. En 1915, je suis parti sans croire à la patrie. J’ai eu tort. Non pas de ne pas croire : de partir. Ce que je dis n’engage que moi. Pour des actions dangereuses, je ne donne d’ordre qu’à moi seul. Donc, je suis parti, je n’ai jamais été blessé, sauf les paupières brûlées par les gaz. En 1920, on m’a donné une pension de quinze francs tous les trois mois, avec ce motif : Léger déchet esthétique. Je n’ai jamais été décoré, sauf par les Anglais et pour un acte qui est exactement le contraire d’un acte de guerre. Donc, aucune action d’éclat. Je suis sûr de n’avoir tué personne. J’ai fait toutes les attaques sans fusil, ou bien avec un fusil inutilisable. Tous les survivants de la guerre savent combien il était facile avec un peu de terre et d’urine de rendre un fusil Lebel pareil à un bâton. Je n’ai pas honte, mais, à bien considérer ce que je faisais, c’était une lâcheté. J’avais l’air d’accepter. Je n’avais pas le courage de dire : Je ne pars pas à l’attaque. Je n’ai pas eu le courage de déserter. Je n’ai qu’une seule excuse : c’est que j’étais jeune. Je ne suis pas un lâche. J’ai été trompé par ma jeunesse et j’ai été trompé par ceux qui savaient que j’étais jeune. Ils étaient très exactement renseignés. Ils savaient que j’avais vingt ans. C’était inscrit sur leurs registres. C’étaient des hommes, eux, vieillis, connaissant la vie et les roublardises, sachant parfaitement bien ce qu’il faut dire aux jeunes hommes de vingt ans pour leur faire accepter la saignée.
Il y avait là des professeurs, tous les professeurs que j’avais eus depuis la classe de 6ème, des magistrats de la République, des ministres, le président qui signa les affiches, enfin tous ceux qui avaient un intérêt quelconque à se servir du sang des enfants de vingt ans. Il y avait aussi – je les oubliais mais ils sont très importants – les écrivains qui exaltaient l’héroïsme, l’égoïsme, la fierté, la dureté, l’honneur, le sport, l’orgueil. Des écrivains qui étaient devenus vieux par l’ambition et qui trahissaient la jeunesse par désir d’académie. Ou tout simplement qui trahissaient la jeunesse parce qu’ils avaient des âmes de traîtres et qu’ils ne pouvaient que trahir. Ceux-là ont retardé mon humanité. Je leur en veux surtout parce qu’ils ont empêché que cette humanité soit en moi au moment précis où elle m’aurait permis d’accomplir des actes utiles.
Il n’y a pas un seul moment de ma vie où je n’ai pensé à lutter contre la guerre depuis 1919. J’aurais dû lutter contre elle pendant le temps où elle me tenait mais à ce moment-là, j’étais un jeune homme affolé par les poètes de l’état bourgeois. Mon coeur qui avait été maçonné et construit par mon père, le cordonnier à l’âme simple et pure, mon coeur n’acceptait pas la guerre…
Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécilité. J’aime la vie. Je n’aime même que la vie. C’est beaucoup, mais je comprends qu’on la sacrifie à une cause juste et belle. J’ai soigné des maladies contagieuses et mortelles sans jamais ménager mon don total. A la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. Inutile pour moi. Inutile pour le camarade qui est avec moi sur la ligne. Inutile pour le camarade en face. Inutile pour le camarade qui est à côté du camarade en face dans la ligne qui s’avance vers moi… Inutile pour tous ceux qui sont sous la meule, pour la farine humaine. Utile pour qui alors ?
Depuis 1919 j’ai lutté patiemment, pied à pied, avec tout le monde, avec mes amis, avec mes ennemis, avec des amis de classe mais faibles, avec des ennemis de classe et forts. Et à ce moment-là je n’étais pas libre, j’étais employé de banque. C’est tout dire. On a essayé de me faire perdre ma place. Déjà à ce moment-là on disait : c’est un communiste, c’est-à-dire on a le droit de le priver de son gagne-pain et de le tuer, lui et tout ce qu’il supporte sur ses épaules : sa mère, sa femme, sa fille… Quand je parlais contre la guerre, j’avais rapidement raison. Les horreurs toutes fraîches me revenaient aux lèvres. Je faisais sentir l’odeur des morts. Je faisais voir les ventres crevés. Je remplissais la chambre où je parlais de fantômes boueux aux yeux mangés par les oiseaux. Je faisais surgir des amis pourris, les miens et ceux des hommes qui m’écoutaient. Les blessés gémissaient contre nos genoux. Quand je disais : “jamais plus”, ils me répondaient tous : “non, non, jamais plus.” Mais, le lendemain, nous reprenions notre place dans le régiment civil bourgeois. Nous recommencions à créer du capital pour le capitaliste. Nous étions les ustensiles de la société capitaliste. Au bout de deux ou trois jours, l’indignation était tombée. D’abord le travail avait fourni assez de dureté, de souci et de mal… pour que les malheurs passés soient effacés et les amis morts oubliés. Et surtout parce que le rythme du travail avait été depuis longtemps étudié pour nous endormir. Ce rythme qui était passé de nos grands-pères dans nos pères, de nos pères dans nous. Cet esprit d’esclavage qui se transmettait de génération en génération, ces mères perpétuellement enceintes d’enfants conçus après le travail n’avaient mis au monde que des hommes portant déjà la marque de l’obéissance morale. La société, disaient-ils, n’est pas si mal faite que ça. Tu dis que nous nous sommes battus non pas pour la patrie comme on voulait nous le faire croire (et ça nous le savons, là, nous ne marchons pas) mais pour des mines, pour du phosphate, pour du pétrole…
[…] Celui qui est contre la guerre est par ce seul fait dans l’illégalité. L’état capitaliste considère la vie humaine comme la matière véritablement première de la production du capital. Il conserve cette matière tant qu’il est utile pour lui de la conserver. Il l’entretient car elle est une matière et elle a besoin d’entretien, et aussi pour la rendre plus malléable il accepte qu’elle vive. … J’admire cette vie. L’état capitaliste s’en sert. La guerre n’est pas une catastrophe, c’est un moyen de gouvernement. L’état capitaliste ne connaît pas les hommes qui cherchent ce que nous appelons le bonheur… ; il ne connaît qu’une matière première pour produire du capital. Pour produire du capital il a, à certains moments, besoin de la guerre, comme un menuisier a besoin d’un rabot, il se sert de la guerre. L’enfant, la mère, le père, la joie, le bonheur, l’amour, la paix, l’ombre des arbres, la fraîcheur du vent, la course sautelante des eaux, il ne connaît pas. Il ne reconnaît pas dans son état, dans ses lois, le droit de jouir des beautés du monde en liberté. Économiquement, il ne peut pas le reconnaître. Il n’a de lois que pour le sang et pour l’or. Dans l’état capitaliste, ceux qui jouissent ne jouissent que de sang et d’or. Ce qu’il fait dire par ses lois, ses professeurs, ses poètes accrédités, c’est qu’il y a le devoir de se sacrifier. Il faut que moi, toi et les autres, nous nous sacrifiions. A qui ? L’état capitaliste nous cache gentiment le chemin de l’abattoir : vous vous sacrifiez à la patrie (on n’ose déjà plus guère le dire) mais enfin, à votre prochain, à vos enfants, aux générations futures. Et ainsi de suite, de génération en génération. Qui donc mange les fruits de ce sacrifice à la fin ?
Nous savons donc, maintenant très nettement de quoi il s’agit. L’état capitaliste a besoin de la guerre. C’est un de ses outils. On ne peut tuer la guerre sans tuer l’état capitaliste. Je parle objectivement. Voilà un être organisé qui fonctionne. Il s’appelle état capitaliste comme il s’appellerait chien, chat ou chenille bifide. Il est là, étalé sur ma table, ventre ouvert. Je vois fonctionner son organisme. Dans cet être organisé, si j’enlève la guerre, je le désorganise si violemment que je le rends impropre à la vie, à sa vie, comme si j’enlevais le coeur au chien… Reste à savoir ce que je préfère : vivre moi-même, permettre que les enfants soient des enfants, et jouir du monde, ou assurer, par mon sacrifice, la continuité de la vie de l’état-capitaliste ? Continuons à être objectifs. A quoi sert mon sacrifice ? A rien ! … Mon sacrifice ne sert à rien qu’à faire vivre l’état capitaliste. … Je ne veux pas me sacrifier. Je n’ai besoin du sacrifice de personne. Je refuse de me sacrifier pour qui que ce soit. Je ne veux me sacrifier qu’à mon bonheur et au bonheur des autres. Je refuse les conseils des gouvernants de l’état capitaliste, des professeurs de l’état capitaliste, des poètes, des philosophes de l’état capitaliste. Ne vous dérangez pas. Je sais où c’est. Mon père et ma mère m’ont fait des bras, des jambes et une tête. C’est pour m’en servir. Et je vais m’en servir cette fois.
[…] Il n’y a qu’un seul remède : notre force. Il n’y a qu’un seul moyen de l’utiliser : la révolte. Puisqu’on n’a pas entendu notre voix. Puisqu’on ne nous a jamais répondu quand nous avons gémi. Puisqu’on s’est détourné de nous quand nous avons montré les plaies de nos mains, de nos pieds et de nos fronts. Puisque, sans pitié, on apporte de nouveau la couronne d’épines et que déjà, voilà préparés les clous et le marteau.
La terre fait paisiblement du pain. La brume de l’été est sortie des champs de blé et elle bouche tous les horizons. Dans ce lent mouvement qu’elle a pour s’élargir sur tout le pays et pour monter dans le ciel, elle découvre la palpitation de petites poussières brillantes : ce sont les balles légères des grains prématurément mûris et qui se sont envolés. Le lourd soir d’été apporte ses ombres.
Je te reconnais, Devedeux qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Ne t’inquiète pas, je te vois. Ton front est là-bas sur cette colline posé sur le feuillage des yeuses, ta bouche est dans ce vallon. Ton oeil qui ne bouge plus se remplit de poussière dans les sables du torrent. Ton corps crevé et tes mains entortillées dans tes entrailles est quelque part là-bas sous l’ombre, comme sous la capote que nous avons jetée sur toi parce que tu étais trop terrible à voir et que nous étions obligés de rester près de toi car la mitrailleuse égalisait le trou d’obus au ras des crêtes.
Je te reconnais, Marroi, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Je te vois comme si tu étais encore vivant, mais ta moustache blonde est maintenant ce champ de blé qu’on appelle le champ de Philippe.
Je te reconnais, Jolivet, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Je ne te vois pas car ton visage a été d’un seul coup raboté, et j’avais des copeaux de ta chair sur mes mains, mais j’entends, de ta bouche inhumaine, ce gémissement qui se gonfle et puis se tait.
Je te reconnais, Veerkamp, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Tu es tombé d’un seul coup sur le ventre. J’étais couché derrière toi. La fumée te cachait. Je voyais ton dos comme une montagne.
Je vous reconnais tous, et je vous revois, et je vous entends. Vous êtes là dans la brume qui s’avance. Vous êtes dans ma terre. Vous avez pris possession du vaste monde. Vous m’entourez. Vous me parlez. Vous êtes le monde et vous êtes moi. Je ne peux pas oublier que vous avez été des hommes vivants et que vous êtes morts, qu’on vous a tués au grand moment où vous cherchiez votre bonheur, et qu’on vous a tués pour rien, qu’on vous a engagés par force et par mensonge dans des actions où votre intérêt n’était pas. Vous dont j’ai connu l’amitié, le rire et la joie, je ne peux pas oublier que les dirigeants de la guerre ne vous considéraient que comme du matériel. Vous dont j’ai vu le sang, vous dont j’ai vu la pourriture, vous qui êtes devenus de la terre, vous qui êtes devenus des billets de banque dans la poche des capitalistes, je ne peux pas oublier la période de votre transformation où l’on vous a hachés pour changer votre chair sereine en or et sang dont le régime avait besoin.
Et vous avez gagné. Car vos visages sont dans toutes les brumes, vos voix dans toutes les saisons, vos gémissements dans toutes les nuits, vos corps gonflent la terre comme le corps des monstres gonfle la mer. Je ne peux pas oublier. Je ne peux pas pardonner. Votre présence farouche nous défend la pitié. Même pour nos amis, s’ils oublient.

Je ne peux pas oublier (Revue Europe, 1934)


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | source : gallimard.fr ; youtube.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Giono assis à son bureau. Vogue, 1955) © Getty – Erwin Blumenfeld | Remerciements à Jean-Paul Mahoux.


Savoir-lire en Wallonie…

Pourquoi la musique sonne-t-elle juste ou faux ?

Temps de lecture : 4 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 17 juin 2025Pourquoi la musique sonne-t-elle juste ou faux et pourquoi seuls quelques élus après un travail forcené sont-ils capables de jouer ensemble et juste ? La réponse à cette question relève autant des mathématiques et de la physique que de la physiologie.

S’il arrive souvent qu’on perçoive dans diverses circonstances que certaines personnes, même seules, chantent faux, c’est parce qu’elles s’éloignent de façon très significative de l’échelle musicale attendue. Pour fixer les idées, si dans une mélodie, la note attendue est un La3 (le la au milieu du clavier) sa fréquence devrait être de l’ordre de 440 Hz, c’est-à-dire 440 oscillations par seconde. Si elle dévie de plus de 10 Hz, elle sera suffisamment éloignée de l’attendu pour choquer les auditeurs qui connaissent la mélodie. Les échelles musicales ont une grande part d’arbitraire et leur perception relève donc de l’acquis.

Quelqu’un qui n’a aucune culture musicale ne sera en aucun cas choqué par ces déviations. D’ailleurs, les échelles musicales qui ne relèvent pas de notre culture telles que les échelles orientales ou les échelles en quart de tons nous paraissent fausses, car elles ne nous sont pas familières.

La justesse est donc une notion toute relative, et c’est lorsque l’on fait de la musique à plusieurs que celle-ci prend vraiment son sens. En effet, deux musiciens qui jouent ensemble doivent être d’accord, c’est-à-dire que les notes qu’ils vont jouer ensemble doivent s’accorder. Et là, notre oreille est intraitable : si deux musiciens ne sont pas accordés, le résultat est extrêmement déplaisant, ça sonne faux. On sort donc du domaine de l’acquis pour rentrer dans celui de la physique.

La musique, une affaire de physiciens ?

À quel phénomène cela tient-il ? La réponse à cette question est connue finalement depuis assez peu de temps au regard de l’histoire de la musique puisque c’est seulement au milieu du XIXe siècle qu’Hermann von Helmholtz donne une explication scientifique de la notion de dissonance, qu’il nomme Rauhigkeit (‘rugosité’).

Il associe la notion de dissonance à la notion de battements. En effet, les mathématiques nous disent que, lorsqu’on superpose deux sons purs de même amplitude et de fréquences voisines, il en résulte un son unique dont la fréquence est leur moyenne et dont l’amplitude est modulée périodiquement par une fréquence égale à leur différence. Par exemple, si on superpose deux sons purs de même amplitude et de fréquences 439 Hz et 441 Hz, on obtient un son de 440 Hz qui s’éteint deux fois par seconde (2 Hz). C’est une sensation assez désagréable, car notre cerveau n’apprécie pas les événements répétés rapidement qui mobilisent trop son attention :

Hermann von Helmholtz a estimé subjectivement que la sensation était la plus désagréable pour des battements autour de 30 Hz. Quand cette fréquence augmente, la sensation de battement disparaît et la sensation désagréable avec.

Les choses se compliquent lorsqu’on superpose deux sons complexes. Un son complexe est un son périodique dont on sait, depuis Joseph Fourier, qu’il peut être décomposé en une somme de sons purs – les harmoniques –, dont les fréquences sont multiples de sa fréquence, dite fréquence fondamentale. Lorsqu’on superpose deux sons complexes, alors tous les harmoniques du premier son sont susceptibles de battre avec un voire plusieurs harmoniques du second. La probabilité pour que les deux sons sonnent bien ensemble est alors quasi nulle.

Les rares situations sans battement correspondent aux intervalles consonants : l’octave qui correspond à un rapport de fréquence égal à 2 exactement, la quinte qui correspond à un rapport 3/2, la quarte 4/3, la tierce majeure 5/4 et, à la limite, la tierce mineure 6/5.

Ces intervalles, si la note fondamentale n’est pas trop basse, ne créent pas de battements. Cela s’explique car de la superposition de deux sons d’un intervalle juste résulte un seul son, dont la fréquence fondamentale est la différence entre les deux. Ainsi un La3 à 440 Hz et un La4 à 880 Hz (octave) donnent un La3 de fréquence 440 Hz, mais avec un timbre différent. Un La3 à 440 Hz et un Mi4 à 660 Hz (quinte) donnent un La2 à 220 Hz. De même, un La3 à 440 Hz et un do#4 à 550 Hz (tierce majeure) donnent un La1 à 110 Hz.

Dans tous les cas, l’oreille ne perçoit pas de battements car ceux-ci sont trop rapides. Par contre, si on considère un La2 une octave plus bas à 220 Hz et un do#3 à 275 Hz (tierce majeure), on obtient un La1 à 55 Hz qui commence à être perçu comme rugueux. À cette hauteur, la tierce est presque dissonante. C’est sans doute pour cela qu’au Moyen Âge, la tierce majeure était rejetée, car considérée comme dissonante, sans parler de la tierce mineure. Ces deux intervalles sont d’ailleurs toujours considérés par les spécialistes comme des consonances imparfaites, par opposition à l’octave et la quinte qui sont des consonances parfaites.

Ces intervalles sont à la base de la musique occidentale puisqu’ils permettent de construire la gamme naturelle Ut (do) ré mi fa sol la, qui va permettre, en combinant différentes notes non conjointes, de définir les bases de l’harmonie musicale. Au fil du temps, les compositeurs et les auditeurs seront de plus en plus accommodants vis-à-vis de la justesse et, actuellement, sur un clavier numérique, seules les octaves sont rigoureusement justes.

Finalement, de nos jours, chanter juste, c’est chanter pas trop faux !

Jean-Pierre Dalmont, Le Mans Université


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Marguerite, un film de Xavier Giannoli avec Catherine Frot et Denis Mpunga (2015) © Fidélité Films.


Plus de presse en Wallonie…

LOUSSE : le Moyen-Âge (1944)

Temps de lecture : 18 minutes >

L’article ci-dessous est la transcription intégrale d’un opuscule aujourd’hui disparu : LOUSSE E., Le Moyen-Âge (Paris : Desclée de Brouwer, 1944). Le professeur Emile LOUSSE (1905-1986) enseignait à l’Université catholique de Louvain (diplomatique, histoire du droit). Un bouquiniste avisé commentait : “Petit miracle : l’auteur, professeur à l’Université de Louvain, raconte le Moyen-âge (chrétien, bien entendu) en 27 pages.” Et de mettre en vente l’ouvrage si miraculeux au prix de… 2 €.

Les petits et les grands pouvaient collectionner des chromos à l’effigie du Prof. Lousse !

Obtenue frauduleusement pendant mon service militaire, en 1986, notre copie provient de la bibliothèque du Service d’Education à l’Armée. Tout un programme… “Tout un programme” également l’angle ouvertement lyrique et religieux choisi par l’auteur pour expliquer ce qu’était le Moyen-Âge (si peu) et ce que devrait être une société chrétiennement régie (beaucoup plus).

Pour lever toute équivoque : nous partageons ce document par souci documentaire (à savoir, le sauver des souris et provoquer le débat) mais pas par adhésion au propos qui, manifestement, ne supposait aucune contradiction. Il nous semblait important de partager ce type de texte historisant qui fit autorité… en son temps, tout en nous distançant d’un argumentaire interne à la foi chrétienne. En effet, parmi les différents discours offerts au citoyen critique pour explorer le monde qui l’entoure, il en est qui se fondent sur eux-mêmes et valident d’autorité leur propos (“c’est vrai puisque Bossuet l’a dit“, “comment le nier puisque c’est Saint Paul qui l’affirme“) : c’est le cas de l’approche dogmatique assénée ici par le professeur Lousse. D’où l’intérêt de goûter ce texte dans son jus : comment mieux montrer à nos enfants les mentalités qui ont présidé un temps à l’histoire de notre pays ? Comment mieux les rassurer ensuite en leur montrant combien les choses ont changé et que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis ? Comment ça, pas partout… ?

Reste que nous nous engageons, chez wallonica, à ne pas vous affirmer quoi que ce soit de cette manière, simplement parce que c’est le Missel romain qui le dit, Jean-Jacques Crevecoeur ou n’importe quel autre théoricien, fut-il élu (relisez la lettre d’Arno à Donald Trump ou celle de John Cleese aux américains). Parlons-en d’abord…

Patrick Thonart

N.B. Nous transcrivons ci-dessous l’intégralité du texte de E. Lousse sans en reprendre les notes de bas de page, fort riches de références : les plus curieux d’entre vous pourront télécharger une copie de l’original, avec notes donc, dans notre documenta (PDF avec reconnaissance de caractères).


© lastdodo.nl

A proprement parler, le moyen âge est la période historique qui s’étend de 476 à 1453, de la fin de l’Empire romain d’Occident à celle de l’Empire d’Orient, de la chute de Rome à celle de Byzance, de Romulus Augustule à Constantin Dracosès, d’Odoacre à Mahomet II. Plus largement comptée, c’est la période de mille ans qui va de la fin du Ve à la fin du XVe siècle. Mais la division tripartite de l’histoire générale date de la Renaissance ; c’est une convention qui s’appuie sur des considérations d’ordre philologique. Avec le recul d’aujourd’hui, on en voit mieux l’étriqué, l’artificiel, tous les défauts. Il n’est pas indiqué d’en faire fi, surtout dans l’enseignement où l’on ne voit pas comment la remplacer. Mais dans un propos aussi libre que celui-ci, nul ne peut nous interdire de survoler d’un seul coup la période, plus longue de cinq cents ans, qui va de 313 à 1789 : de Constantin Ier à Louis XVI, du Labarum à la Déclaration des Droits, de la révolution chrétienne jusqu’au début de la révolution libérale, de la conversion officielle du monde occidental jusqu’à son abjuration non moins officielle de la religion de Jésus-Christ. Entre le paganisme antique et le néo-paganisme actuel, se trouve un âge vraiment moyen : l’âge d’une Europe qui avait le droit de se dire chrétienne et qui en concevait aussi la fierté.

Cette époque de chrétienté se différencie profondément des âges païens qui l’entourent et que nous connaissons beaucoup mieux. Les chefs-d’œuvre du paganisme qui la précède servent d’aliments à nos classes d’humanités. Nous sommes plongés dans le paganisme qui la suit, et nous y sommes, hélas ! accoutumés. Nos yeux se détournent à peine de ses spectacles, nos poumons respirent ses miasmes, nos oreilles ne peuvent se passer des enchantements de sa musique, nos membres amollis renonceraient si difficilement à son confort. Notre esprit est tellement imbu du sien, que son esprit est devenu le nôtre, réserve faite de réactions apologétiques chez une minorité. Quant à nous représenter le tableau du monde sous un climat moins délétère, dans une atmosphère plus sereine, quand le freudisme, la radio, le cinéma, la presse à grand tirage et l’école laïque n’existaient pas, comment le tenter sans imagination, comment le réussir avec l’information dont on dispose ? Le moyen âge nous est beaucoup moins familier que l’antiquité classique. Il y a moins de livres qui nous en parlent. Et ils en parlent tellement moins bien. Autour des contradictions de principes, ils accumulent des détails réputés pittoresques, mais qui sont plutôt déroutants. Ont-ils pour dessein de ne pas livrer son âme, ou ne l’ont-ils jamais approchée ? Sous l’empire du diable, on semble avoir perdu jusqu’à la nostalgie du royaume de Dieu : dont la splendeur se manifestait jadis parmi les chrétiens.

The Holy Grail © The Monty Python

Le royaume de Dieu ! Ce fameux royaume dont il est question plus de cent fois dans le Nouveau Testament et que le Christ annonçait comme la Bonne Nouvelle ! Ceux-là même qui n’ont pas oublié l’oraison du Seigneur pour son avènement, savent-ils seulement comment il faut l’entendre : rénovation de l’âme, rénovation de la Société et béatitude céleste ? Ceux qui, à la suite de Pie XI, proclament la royauté universelle de Jésus-Christ, sont-ils persuadés qu’il y aurait des forces à détruire pour en être moins détournés, des idées à restaurer, des institutions à ressusciter pour réaliser leur idéal ? Et lesquelles ? La société du moyen âge était mieux organisée pour le salut des âmes et la conquête du ciel. Le fondement s’en trouvait dans la théologie. Il en résultait des conséquences importantes pour les rapports des autorités et des sujets. Tous les actes humains en étaient intimement pénétrés. La sanction ultime de ces rapports gisait, non pas dans la liberté de conscience, si chère à nos contemporains, mais dans l’obligation. Des millions de textes subsistent qui prouvent ces thèses fondamentales, d’où le reste se déduit. Nous pardonnera-t-on de n’en citer que quelques-uns ? Ceux-ci suffisent, croyons-nous, à fonder nos opinions et à piquer la curiosité.

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L’ordre social est fondé sur deux pôles : sur l’homme, ou bien sur Dieu, nécessairement [sic]. Depuis le XVIIIe siècle, c’est uniquement sur l’homme que le rationalisme s’évertue à le faire pivoter. Mais le moyen âge, qui croit en Dieu, lève ses regards vers Lui. La Société, il la voit sous l’espèce de l’Eglise “une, sainte, catholique, apostolique“, professée par les conciles de Nicée et de Constantinople ; c’est “la société des fidèles“, “le corps mystique du Christ”, “la maison de Dieu” définis par saint Thomas d’Aquin, “la cité de Dieu” célébrée par le grand évêque d’Hippone, “le royaume de Dieu” ou “le royaume des cieux” annoncé par le message évangélique. Ce royaume est une société, c’est-à-dire une réunion d’hommes en vue d’une activité commune. Il n’a qu’une seule fin : la possession de Dieu (fruitio divina) ; il est éternel (cujus regni non erit finis) et les damnés en sont exclus. Il est soumis à un seul roi : Dieu lui-même, qui s’est manifesté aux hommes par son Christ. Il est régi par une loi suprême : la loi de Dieu. Il embrasse une multitude de membres : les anges et les hommes, les morts aussi bien que les vivants (vivos et mortuos). Il se décompose en trois parties : le ciel, la terre et le purgatoire. Il se réalise en deux stades successifs : un stade purement transitoire d’abord, le status viae, qui sur la terre et par le purgatoire conduit à l’état définitif de la patrie (status patriae). Dans chaque partie et dans chaque stade, il y a plusieurs ordres, qu1 sont des degrés de participation à l’activité commune et à la fin ultime. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Transcendant à la société terrienne, il impose cependant les règles qui, à l’intérieur de celle-ci, régissent les rapports entre l’autorité et les sujets. Dieu est la source unique et éternelle de l’autorité. La puissance (potestas) est à Lui sans limites, dans le ciel et sur la terre. Toutes puissances terrestres, – celle de l’époux sur l’épouse, celle du père sur ses enfants, du magistrat sur ses administrés, du prince sur ses sujets, des prêtres, des évêques et du pape sur l’Eglise militante, – sont voulues par Lui, instituées par Lui. Saint Paul l’a dit dans un passage de l’Epître aux Romains : “Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit. Non est enim potestas nisi a Deo : quae autem sunt, a Deo ordinatae sunt.” Ce passage est la charte de l’autorité dans la société chrétienne. Il s’oppose à l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen [sic], dans lequel on a mis l’accent sur l’origine naturelle de la souveraineté. “Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.” Viviani a dit un jour à la Chambre française qu’il s’agissait de mettre fin à la société basée sur la volonté de Dieu et d’en fonder une autre, sur la volonté de l’homme. Aucune opposition ne saurait être plus frappante : Dieu ou l’homme, l’investiture divine ou l’autonomie de la raison !

Toute puissance est instituée dans un ordre, et c’est dans cet ordre uniquement qu’elle peut légitimement s’exercer. Il n’y a de souverain, au sens absolu, que Dieu, “de qui relèvent tous les empires“, qui “communique sa puissance aux princes“, “qui se glorifie de faire la loi aux rois.” C’est Lui “qui règne dans les cieux“, d’où Il préside à l’ordre universel (Bossuet). Toutes “les puissances de la terre” sont “investies” par Lui d’une “portion d’autorité” dans une “sphère de compétence.” Le pape, vicaire de Jésus-Christ (vicarius Christi), n’est que le chef visible de l’Eglise militante : c’est le guide du terrestre pèlerinage, nouveau Moïse, dont la mission s’achève en vue de la Terre Promise. Le chef du Saint-Empire romain, “qui divina institutione est princeps“, est dans l’ordre temporel le défenseur, l’avoué, de cette même fraction du royaume de Dieu (advocatus Ecclesiae). Dans l’ordre ecclésiastique, les patriarches, primats, archevêques et évêques, les archiprêtres, curés et vicaires, les supérieurs d’ordres, de congrégations et de communautés religieuses, les recteurs d’universités, doyens de facultés et présidents de collèges exercent la puissance qui leur est dévolue respectivement, sur des circonscriptions ou des corps, sans empiéter au-delà. Les rois, les princes, tous les seigneurs, grands et petits, jusqu’à la moindre communauté d’habitants, jusqu’à la dernière communauté d’artisans, font de même dans l’ordre civil. Dans l’ordre familial enfin, où le civil et le religieux se rejoignent comme au temps des patriarches, le paterfamilias revêt une triple autorité : maritale, paternelle et patronale. Tout pouvoir de gouverner vient d’en haut, non d’en bas. Il s’échappe d’une céleste fontaine et se répand en cascades, non seulement parmi les hommes, comme nous venons de le décrire, mais aussi parmi les choeurs d’anges et les légions d’élus : “per ordines et gradus.”

Toute puissance terrestre s’exerce, non pour la propre jouissance de celui qui la détient, mais pour le service d’autrui. Premièrement et en dernière analyse, pour le service de Dieu, à qui rien n’échappe. Secondairement – et nous allons voir que c’est la même chose – pour le bien commun de l’ordre auquel elle préside. Tel est le rayon de sa sphère de compétence. L’intérêt général n’est trop souvent, pour les modernes, que la somme des intérêts particuliers poursuivis avec le maximum d’intensité. Le bien commun (bonum commune), d’après l’opinion du moyen âge, résulte de la coordination d’activités multiples en vue d’un seul but. Il est surtout moral, et non pas matériel comme l’intérêt. Il est propre à l’ordre qui le poursuit et qui, de ce point de vue, est irremplaçable. Il dépasse le bien singulier des individus qui composent cet ordre, et aussi le bien commun des ordres inférieurs ; il est moins considérable que le bien commun de chacun des ordres supérieurs et surtout de l’ordre universel. Il est distinct de tout autre bien. Mais il ne saurait être en opposition avec le bien de l’ordre universel, ni avec la fin dernière de chaque individu, qui se réalisent en Dieu. Il doit y être “ordonné”, “subordonné” : tout groupement devant aider ses membres à bien vivre et contribuer au salut de la collectivité universelle des hommes. C’est en vertu de sa fin que l’on juge un ordre, une société. C’est par le caractère relatif de toute autre fin, de tout autre bien, que l’on explique et justifie la subordination nécessaire de tous ordres et communautés jusques et y compris l’Etat, à l’autorité de l’Eglise, “ratione salutis” et “ratione peccati“. Car, seul le bien commun de l’Eglise, qui est la vision béatifique (conjunctio Dei in perfecta visione, visio divinae essentiae, contemplatio Dei), est absolu. Et seule l’Eglise est à même d’assurer la possession de ce bien. C’est pour cela que toute puissance lui a été donnée. “Hors d’elle, point de salut.” En elle, pas davantage, si ce n’est par coopération. “Potestates quae sunt, a Deo ordinatae sunt.

The Holy Grail © The Monty Python

L’exercice de la puissance est donc conditionné par le but immédiat et le but final de l’ordre dans lequel il s’opère ; mais dans cet ordre, il ne subit aucune limitation. Un chef quelconque, légitimement investi, peut ordonner tout ce qui est de nature à promouvoir le bien commun de ses sujets (subditi), c’est-à-dire de ceux qui sont en sa puissance (sub ditione). “Finis autem legis est bonum commune.” Il y a environ deux cents ans, Montesquieu a proposé la théorie de la séparation des pouvoirs, que les fils spirituels de la Révolution française ont brandie, tel un palladium de liberté. Le moyen âge n’a rien inventé d’aussi abstrait ; il s’est contenté d’observer la réalité et d’y adapter au moins mal ses formules politiques. Et voici l’esquisse de sa vision. Le chef (dominus), quel qu’il soit, règne sur des hommes, c’est-à-dire sur des âmes, et sur des biens, des choses sans âme, ni raison, ni droits. Il a premièrement le pouvoir d’administrer les biens qui sont en son domaine, au mieux des intérêts de toutes les personnes qui relèvent de lui. Ces personnes, il a comme devoir initial de leur garantir la subsistance (nutritio) et comme second devoir de les protéger (tuitio). Entre elles, il maintient la paix (pax), c’est-à-dire la tranquille communauté de vie dans l’ordre (tranquillitas ordinis). Ce qui revient à écarter toute violence. En vue de la paix intérieure, il exerce le pouvoir judiciaire (rex a recte judicando) et, subsidiairement, le pouvoir ordonnantiel (lex est quaedam ordinatio rationis ad bonum commune, ab eo., qui curam habet communitatis, promulgata). En vue de la paix extérieure, il exerce un “pouvoir” militaire, qu’il faut plutôt concevoir comme une “fonction” de défense : soit par les armes dont il dispose, soit en faisant appel à ses garants. Il a finalement le pouvoir de solliciter le concours de ses sujets pour toutes entreprises les concernant. Et ceci nous amène à parler des obligations des “sujets” à l’égard de leur “seigneur” : “Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit.

Les obligations des subditi consistent à rendre au dominus tous les services dont celui-ci ne saurait se passer pour réaliser le bien commun de l’ordre. Ces services sont matériels et moraux, comme la nutritio et la tuitio du seigneur. Ils sont d’aide et de conseil (auxilium et consilium, suit and service, bede ende raad) : d’aide de force ou d’argent, de conseil législatif autant que judiciaire. Ils correspondent adéquatement aux différentes branches de la potestas. Au pouvoir d’administration du maître correspond l’aide de corps, sans armes : “le service du travail”, que le moyen âge appelait pour certains la corvée. Au pouvoir militaire du chef correspond l’aide corporelle en armes : le service militaire. Au pouvoir financier, l’aide d’argent, c’est-à-dire la contribution. Aux pouvoirs judiciaire et législatif répond le devoir de conseil, qui consiste à garnir la cour de justice et à prendre, par délibérations communes, les mesures ordonnantielles les plus importantes. L’exercice des pouvoirs est donc, dans chaque ordre, le résultat d’une collaboration entre celui qui est investi pour commander et ceux qui n’ont pas pour devoir d’obéir aveuglément. Car, les obligations d’aide et de conseil ont les mêmes limites théoriques que l’exercice du pouvoir : les exigences du bien commun. En fait, et pour éviter les abus, les bornes de la puissance et de la sujétion sont posées de commune volonté : ce sont les privilèges concédés par le maître à la requête de ses sujets.

Ces limites, nous les connaissons aujourd’hui par une règle générale du droit féodal, que le droit canonique n’a pas encore abrogée, et par des cas d’application. La règle générale se formule en forme positive ou négative : “Quod omnes, uti singulos, tangit, ab omnibus probari debet” ou “Nil de nobis sine nobis.” Concrètement, voici les principaux cas d’espèces, qui correspondent, comme on le verra, aux différentes manifestations du pouvoir et de la sujétion. Le pouvoir et le service d’administration sont limités par des concessions de monopoles. Le pouvoir et le service judiciaires le sont par des concessions d’immunités, qui traduisent l’usage universel du jugement par les pairs (judicium parium) : “Tout homme doit être jugé par ses pairs selon son droit.” Dans le domaine législatif, on trouve la théorie des volontés concertées : “Lex fit consensu populi et constitutione regis.” Le service militaire n’est dû que durant quelques jours, – parfois un seul, – dans un rayon relativement court, uniquement pour la défense de la terre, à la condition surtout d’avoir été consenti. L’aide financière est conditionnée de même par le consentement préalable. Rien d’important ne peut être décidé par l’autorité, sans l’approbation de ceux qui doivent supporter la charge. De ces garanties vraiment efficaces, quelques-unes ont été conservées par le droit libéral. Ainsi, l’exclusion de l’arbitraire judiciaire ; ainsi encore, la compétence des représentants de la nation pour élaborer les lois et voter les impôts.

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Ce qui s’est perdu depuis la Révolution française sur le continent européen, c’est le service militaire non obligatoire. C’est la réciprocité d’obligations entre les gouvernants et les gouvernés. C’est, peut-être par-dessus tout, la conception chrétienne et médiévale de la liberté.

La liberté du moyen âge peut en effet se définir ainsi : un obstacle dressé sur un point précis contre l’exercice arbitraire du pouvoir. Or, nous découvrons dans l’histoire deux conceptions antinomiques de la liberté, auxquelles toutes les autres finalement se ramènent : celle-là d’abord et, ensuite, celle des stoïciens, qui est aussi celle des libéraux. Cicéron, dans ses Paradoxes, se pose la question de savoir ce qu’est en définitive cette liberté, idéal de ses jours, mobile de ses actions politiques, thème inépuisable de ses discours, but de ses combats, cette liberté pour laquelle, dernier républicain, il voudra mourir. C’est, dit-il, “potestas vivendi ut velis.” Et dans une autre oeuvre : “Libertas non in eo ut justo utamur domino, sed ut nullo.” Lisons aussitôt l’article 4 de la Déclaration des Droits : “La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui“… et n’est pas défendu par la loi. De part et d’autre, c’est la même idée : “la liberté sous la loi” (sub lege libertas), la liberté dans un parc, dans un enclos qui peut être réduit aux dimensions d’une cage. C’est la conception qui correspond au primat de la volonté humaine, celle qui s’impose pour autant que le principe d’autorité ne réside pas en Dieu. Mais si l’autorité vient de Dieu, il faut la supposer première. Et concevoir la liberté comme une protection du sujet, organisée au nom du bien commun, contre l’abus possible de la part de celui qui gouverne. Il n’y a pas de “Liberté” unique, avec un grand L, mais des libertés qui résultent de la réciprocité correspondante des droits et des devoirs, et de leur limitation. Le moyen âge estime que ce sont les seules véritables, tandis que l’autre ne serait qu’un simulacre de liberté, ainsi qu’il est dit dans la Première Epître de l’Apôtre saint Pierre : “Subjecti igitur estote omni humanae creaturae propter Deum : sive regi, quasi praecellenti ; sive ducibus, tamquam ab eo missis ad vindictam malefactorum, laudem vero bonorum ; quia sic est voluntas Dei, ut benefacientes obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam : quasi liberi, et non quasi velamen habentes malitiae libertatem, sed sicut servi Dei.

La limitation des pouvoirs et des services, et donc l’accumulation des libertés particulières, engendrent forcément des inégalités. La société libérale est fondée sur l’égalité des citoyens devant la loi, la justice et l’impôt, pour l’admission aux fonctions publiques et la participation au gouvernement. La société d’ancien régime reconnaît l’égalité de substance, de nature, établie par Dieu entre ses créatures raisonnables. Mais elle se refuse au nivellement du troupeau. Elle s’élève comme une harmonie de rapports inégaux, qui s’établissent entre les différents ordres et, dans chaque ordre, entre les chefs et les subordonnés. L’inégalité entre les ordres, – et donc entre les autorités qui président à chacun d’eux, – est déterminée par la subordination des fins particulières. L’inégalité entre les autorités et les sujets résulte du fait brutal, qu’il est des gens incapables de se gouverner eux-mêmes et des hommes particulièrement doués ou éduqués en vue du commandement. L’inégalité entre les sujets, individuels ou collectifs, est engendrée par le sexe, l’âge, la vitalité, le caractère, les capacités, par la fonction surtout qu’ils assument pour le bien commun. Les inégalités juridiques s’ajoutent aux inégalités sociales, non pour les accentuer dans le sens de l’injustice, mais pour faciliter l’exécution des services et pour récompenser les mérites que l’on acquiert ainsi. L’ordre, dit Loyseau, est une espèce de dignité. Dans une société orgarniciste, la dignité entoure ceux qui la méritent par leur effort : “Ex labore dignitas provenire consuevit.

Le statut des différentes personnes est fixé par des contrats institutionnels (Statuskontrakte). Ainsi, le mariage, sur lequel est fondée la première cellule sociale. Il ne crée pas seulement des droits et des devoirs réciproques entre les époux. Il fonde l’autorité du mari et du père, il règle le statut de la femme et légitime celui des enfants. Ainsi encore, l’engagement que contracte un clerc fraîchement ordonné à l’égard de son évêque, un nouveau moine à l’égard de son abbé. Dans l’ordre civil, le contrat féodal règle les relations entre le suzerain et le vassal et confère à ce dernier une position juridique, subordonnée, mais munie de protection. Les chartes que le pape, l’empereur, les princes et les seigneurs, tous ceux qui sont constitués dans un degré quelconque de puissance, concèdent aux corporations de métiers, aux compagnies de marchands, aux universités d’études, aux villes et franchises, aux ordres, aux pays, aux unions permanentes de pays, à toutes les entités corporatives sans distinction, dérivent de là. Ces contrats et ces chartes consacrent le statut des parties en présence, ils déterminent leurs obligations réciproques, limitent la potestas du supérieur, circonscrivent la libertas des inférieurs et, par-là, ils établissent une réglementation générale des inégalités. Eléments générateurs de stabilité sociale, leurs dispositions sont stipulées à jamais (perpetuo).

La sanction suprême de ces contrats perpétuels est la plus efficace qui se puisse concevoir. C’est le sacramentum, par lequel les parties se promettent réciproquement la fides. Les coutumes, contrats, chartes et ordonnances d’autrefois sont pourvus d’abord des mêmes sanctions pénales que les lois modernes : amendes, confiscations de biens, privations de liberté, rarement la peine de mort. Mais ce sont là des sanctions purement extérieures, et dont l’application doit réunir les conditions d’une réussite : le transgresseur doit être découvert, arrêté, attrait devant les tribunaux, reconnu coupable, condamné dans les formes de la procédure, finalement exécuté. Le moyen âge, dont l’appareil judiciaire avait moins que le nôtre de prétentions à l’infaillibilité, le moyen âge connaît une sanction bien plus terrible. Une sanction qui se déclenche automatiquement. Une sanction à laquelle nul n’échappe et dont la rigueur est exactement proportionnée à la gravité de l’infraction. Une sanction intérieure, enfin, qui touche l’homme au coeur, où elle s’insinue ensemble avec le remords. Cette sanction incomparable, dont le monde moderne s’est volontairement privé depuis qu’il a cessé de croire, c’est l’obligatio conscientiae, qui s’oppose à la “liberté de conscience“. Celui qui viole, même en secret, son sacramentum, celui qui renie la fides, se rend coupable de parjure (diffidatio). Il s’exclut de l’ordre aux avantages duquel il communiait. Il s’excommunie lui-même : les juges, s’ils sont saisis, ne font que le constater. Il perd son statut, ses privilèges, le bénéfice de la pax. Il est déféré au seul tribunal qui ait désormais juridiction sur lui : le tribunal qui possède le pouvoir de lier et de délier, le tribunal de la Pénitence où Dieu lui-même l’attend pour l’absoudre et lui rendre la paix, à condition qu’il manifeste le repentir de sa faute et forme le propos de s’amender.

***

Ainsi, la société chrétienne du moyen âge, la société d’ancien régime, tient au divin par les deux bouts. Elle part de Dieu, fondement de toute puissance. Elle retourne à Lui, fin dernière des justes et scrutateur des consciences. L’autorité émane de Lui, et non pas de la volonté populaire. Elle se répand par ordres, en suivant le dégradé des groupes intermédiaires, au lieu de se précipiter d’un seul coup de la hauteur de l’Etat souverain sur le citoyen, précairement garanti par quelques droits. Elle s’exerce en vue du bien commun de chaque ordre particulier et de l’ordre universel, non de l’intérêt général d’une seule nation. Elle n’impose que des services limités, consentis, et ne profère aucun impératif despotique. Elle établit une correspondance harmonieuse entre l’autorité et la liberté, entre les fonctions et les droits. Elle est exclusive d’égalité niveleuse, mais dispense à chacun selon ses mérites. Y eut-il jamais une époque où le monde fut mieux organisé ? Auguste Comte lui-même assure que non. Ce monument de sagesse politique, les Philosophes du XVIIIe siècle lui ont infligé le même traitement que les architectes, leurs contemporains, aux cathédrales gothiques. Moyennant des mutilations irréparables, ils l’ont dissimulé sous le toc. Ils ont ainsi pensé ressusciter l’antique. Ce qu’il en a coûté, c’est le spectacle du monde actuel qui nous le dit.

Dans la Déclaration des Droits, charte universelle du XIXe siècle, on découvre encore, sous le fard du droit naturel qui s’effrite, certains traits de l’ordre ancien. En passant, nous avons souligné le maintien des distinctions sociales basées sur l’utilité commune, les garanties judiciaires, fiscales, législatives et politiques, solennellement promises aux citoyens. Mais à côté de ceux-ci, il y a d’autres articles moins traditionnels : ceux-là, par exemple, qui instituent la liberté d’opinion ou la séparation des pouvoirs. Ils ont beau avoir été “reconnus et déclarés… en présence et sous les auspices de l’Être Suprême“, ils ont largement suffi à déchristianiser le monument : à faire tomber la croix du fronton où, quinze cents ans plus tôt, elle avait été plantée. Ils ont proclamé la souveraineté populaire et l’égalité, supprimé les notions de service et d’ordre, établi la liberté de conscience et ruiné le principe d’autorité. Ils ont annoncé la fin de l’âge chrétien que nous avons décrit ; ils ont inauguré l’ère de la Révolution française et du libéralisme.

The Holy Grail © The Monty Python

Si l’on objectait que le tableau du moyen âge par nous brossé, est suspendu dans les nuées inconsistantes d’un faux idéalisme, il serait trop commode de nous retrancher derrière l’argument d’autorité et d’évoquer une parole de Léon XIII : “Fuit aliquando tempus.” Il y eut réellement une époque où la philosophie contenue dans l’Evangile servait à gouverner les Etats. Mais nous possédons le propre témoignage du passé. Les meilleurs textes théologiques, philosophiques, juridiques qu’elle nous a laissés, nous la montrent, cette époque, comme elle aurait dû être si les hommes avaient conformé leur conduite aux préceptes. D’autres textes, de même date, non moins probants et plus voisins de la pratique, nous disent que ces hommes, nos ancêtres, n’ont pas toujours eu le courage de la fidélité. Nous ne nous refusons pas à les voir, ces hommes, avec leurs penchants, leurs passions, leurs travers et leurs vices, avec leur incorrigible faiblesse surtout, les pieds en terre, répugnant à s’élever. La question reste de savoir ce qu’il y a de plus naturel, de plus normal : de bien vivre, c’est-à-dire de pratiquer la vertu et de gagner sa fin dernière, sous un climat nocif ou dans une ambiance favorable ? Pour répondre, il suffit d’un seul instant.

Prof. E. Lousse, UCLouvain


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, correction, édition et iconographie | sources : collection privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Saint-Barthelemy à Liège et sculpture de Mady Andrien © visitliege.be ; The Holy Grail © The Monty Python.


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TAROT : Arcane majeur n° 15 – Le Diable

Temps de lecture : 25 minutes >

“L’arcane Le Diable est la quinzième lame du Tarot de Marseille. Elle représente un personnage ailé mi-homme mi bête tenant un flambeau et une épée et deux diablotins attachés. C’est l’ange des profondeurs qui éclaire ce qui est souterrain et maintient les instincts. L’arcane Le Diable représente Lucifer, le porteur de lumière, celui qui va éclairer ce qui est caché. C’est un habile et profond thérapeute. Le Diable révèle les secrets et les désirs. Il exprime le monde des instincts. Le Diable est une image des plaisirs charnels et des désirs en général. Le consultant vit sa sexualité de façon libérée. Il accepte d’exprimer ses désirs et d’agir pour les réaliser. Le Diable est un bon commerçant, il sait manier l’argent et a des capacités pour en obtenir. Son intelligence instinctive le conduit vers des réussites matérielles. Dans sa face sombre, Le Diable est un manipulateur, un usurier ou un faussaire. Il sait mentir et entrainer autrui pour son propre intérêt. Le Diable se laisse mener pas ses désirs sans réfléchir aux conséquences de ses actes.” [d’après ELLE.FR]


Le Diable (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Maladie grave pour laquelle on dépensera une fortune, puis un guérisseur viendra et vous rendra la santé pour longtemps.
      1. A côté – L’ÉTOILE : Menace de mort.
      2. A côté – LA LUNE : Victime de trahison, d’abandon. Perte de fortune. Vos amis vous donnent tort. Perte d’amis qui ont peur de vous avoir à charge.
    2. Lame renversée : Apporte maladie d’esprit. Maux imaginaires. Attaque des nerfs.

Le Diable ou la confrontation avec l’ombre (tarot de Marseille de Christiane Laborde : Lumières du Sacré)

Le Diable est un arcane connoté très négativement, et la religion chrétienne n’est pas étrangère à l’affaire. Pour comprendre les objectifs moraux et religieux en jeu dans la représentation qu’en fait le tarot, il est nécessaire de prendre en compte le contexte médiéval de cette interprétation. Mais il est aussi nécessaire d’aller au-delà pour appréhender la puissante énergie vitale du Diable avec des critères différents, plus conformes à ceux de notre époque.

Étymologiquement, le mot diable dérive du grec diabalô qui signifie ‘celui qui divise’. Dans la Bible, le diable se confond avec Satan, l’incarnation du mal, ou encore avec Lucifer, l’ange déchu précipité aux enfers pour s’être rebellé contre Dieu.

L’Église catholique a utilisé cette figure d’ange déchu pour en faire le sybmbole dissuasif du sort qui attend les hommes et les femmes qui se détournent de Dieu (à l’image de Lucifer chutant de la lumière vers les ténèbres de l’enfer). Elle a, en outre, associé le diable aux démons et à la sorcellerie qu’elle a combattus, tout en lui attribuant certaines caractéristiques des anciennes divinités païennes avec lesquelles elle a cohabité pendant des siècles.

Le diable fut ainsi doté de cornes et de pieds griffus ou de sabots, tout comme Pan, un des plus grands dieux de la mythologie grecque, symbole d’une nature féconde et protecteur des bergers et troupeaux. Ces attributs étaient aussi ceux des satyres, divinités rustiques qui faisaient partie du cortège de Dionysos (Bacchus chez les Romains), autre dieu agraire grec, d’une grande vitalité, qui était, en outre, le dieu du Théâtre. Grâce à l’ivresse procurée par le vin, la danse, la musique ou l’ingurgitation de substances prychotropes, les adeptes de Dionysos parvenaient à vivre des états modifiés de conscience qui s’apparentaient à une transe mystique. Cette voie est celle des chamanes ou des guérisseurs qui absorbent des plantes sacrées comme l’iboga, l’ayahuasca ou le peyotl, ou encore celle des hommes ou des femmes-médecine amérindien·ne·s, avec leurs chants et leurs tambours. C’est aussi celle des derviches tourneurs qui font de la danse soufie une méditation active. Cette transe mystique constitue une voie d’accès au divin reconnue dans de nombreuses traditions. En revanche, dans l’univers médiéval du tarot, l’Église la condamnait et s’employait à la diaboliser pour en détourner les fidèles.

Pan est à l’origine du panthéisme, une conception de l’univers où les nombreuses divinités – bénéfiques et maléfiques -qui peuplent la nature cohabitent et participent de l’unité primordiale du Grand Tout, contrairement au monothéisme qui introduit la dualité dans l’univers.

Quant aux cornes en forme de bois de cerf du Diable et des diablotins, elles s’apparentent à celles de Cernunnos, autre dieu agraire de la Puissance fécondante de la nature, appartenant à la sphère culturelle et géographique des Celtes. Les bois de cerf étaient pour eux un symbole puissant de régénération de la nature (le cerf perd ses bois chaque hiver pour les recouvrer au printemps). Le fait qu’ils se substituent aux cornes de bouc des dieux gréco-romains, montre que le tarot conjugue, avec l’arcane du Diable, plusieurs traditions à la fois chrétiennes, gréco-romaines, mais aussi celtes.

Il n’en reste pas moins qu’il est représenté cornme un être contre-nature. En le dotant de seins qui doublent son hybridité homme/animal d’une hybridité de genre (homme/femme), il possède des caractéristiques propres à incarner le mal et à détourner les chrétiens de leurs anciennes croyances païennes.

Le Diable est donc une figure complexe qui s’inscrit dans la filiation des grandes divinités agraires telles que Pan, Dionysos et Cernunnos, qui nourrissent sa puissance et sa créativité. Mais il incarne aussi une énergie associée à des valeurs connotées négativement et présentes sous des formes différentes, notamment sexuelles, dans toutes les cultures et les traditions, énergie à laquelle chacun·e est nécessairement confronté-e à un moment ou à un autre de sa vie.

Le nombre quinze

Le nombre quinze est porteur des énergies d’imprévu du cinq, au niveau des dizaines. Elles remettent en question les notions d’ordre et de stabilité du nombre quatre. Mais derrière quinze se cache un six (15 = 1 + 5 = 6). Ce nombre est celui de l’Amoureux (VI) . Il symbolise l’amour et l’harmonie, mais aussi le choix et la liberté de faire usage de son libre arbitre face aux séductions et au magnétisme du diable.

Interprétation symbolique du Diable

Traditionnellement, le diable est le maître de l’enfer, différemment appréhendé selon les époques et les traditions. Dans l’imaginaire médiéval chrétien, il est situé au centre de la Terre. Il est conçu comme un lieu de souffrances où le pêcheur expie éternellement ses fautes après sa mort. Cette vision chrétienne de l’enfer pouvait dissuader les croyants de commettre le mal, car elle avait tout du cauchemar dont on ne se réveille jamais.

Il n’en allait pas de même dans l’ Antiquité où les Enfers (le terme s’emploie au pluriel) se confondaient avec le royaume des mort·e·s, lui aussi situé sous terre et, en principe, interdit aux vivant-e -s. Mais la frontière entre mort·e·s et vivant·e·s n’était pas complètement étanche, puisque certains héros pouvaient parfois y pénétrer… et en revenir. Cette descente aux enfers constituait l’épreuve décisive de leur parcours initiatique. Elle leur permettait d’affronter et de vaincre leurs peurs, dont la plus grande, celle de la mort, pour opérer ensuite un mouvement ascendant de sortie des Enfers vers la surface de la Terre et la lumière. Cette épreuve avait pour finalité de permettre au héros de se libérer de son passé et d’acquérir des connaissances et des pouvoirs nouveaux.

De nos jours, la conception de l’enfer a encore évolué. Il n’a plus besoin d’être situé sous terre pour exister. Jean-Paul Sartre, dans sa pièce Huis clos écrite en 1947 (Folio), après la découverte des camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale, estime que “l’enfer, c’est les autres.”

Dans une perspective psychologique, l’enfer correspond à l’archétype de l’ombre. Jung la considérait comme la part refoulée de l’inconscient, faite de jugements, de peurs, de projections à laquelle chacun-e craint de se confronter, de peur d’être rejeté-e par les autres.

Dans tous les cas et au-delà de toutes considérations morales, une descente aux enfers commence toujours par un mouvement de régression (involution) vers l’obscurité ou la dissolution de certains aspects de soi, qui permettra ensuite de sortir des ténèbres (évolution)… sous peine d’y rester éternellement prisonnier-ère.

Ce mouvement de régression vers l’obscurité, suivi d’un mouvement ascendant vers la lumière possède des similitudes avec les opérations que les Alchimistes effectuaient sur la matière pour en extraire l’or. La première étape du travail, qu’ils désignaient sous le nom d’oeuvre au noir ou nigredo, consistait en un travail de décomposition de la matière dans le but de la déstructurer et d’en séparer les composants pour briser ce qui est pourri. Elle s’opérait sous le signe de la mort et l’élément requis était le Feu, semblable à celui qui brûle au coeur de la Terre, dans les enfers, où séjourne le diable. Dans les textes alchimiques, l’oeuvre au noir est associée au soleil noir, à la nuit, au corbeau, à la mort. La nigredo correspond au démembrement des corps coupés en morceaux qui jonchent le sol noir de l’arcane XIII.

Transposé au plan psychologique, affronter son ombre pour détruire un ordre ancien, vieilli ou imparfait peut être considéré comme la première étape de tout travail sur soi.

Mais il faut aussi se souvenir que cette étape est le préambule nécessaire à l’étape suivante qui est un mouvement d’évolution et d’expansion de la personnalité. Il conduit à la guérison et se déploie comme une remontée vers la lumière que l’apprenti initié du tarot effectuera dans les arcanes suivants.

Invitation du Diable

Comme dans l’antique tradition des descentes aux Enfers, aujourd’hui comme hier, affronter ses peurs, regarder en face ses démons et ses dépendances (que symbolisent les deux démons enchaînés aux pieds du diable) est une étape décisive de tout processus de transformation intérieure. C’est toujours une épreuve. Elle reste incontournable pour qui veut acquérir une plus grande maîtrise de sa vie, à l’image des héros antiques. C’est le seul moyen de parvenir à recouvrer l’énergie bloquée par les processus de refoulement ou de déni des aspects souffrants ou inhibés de sa personnalité. C’est à ce prix que le processus de guérison peut s’effectuer. Il permettra à de nouveaux aspects de soi et à des talents nouveaux de se manifester. C’est la leçon que l’apprenti initié doit retenir de l’arcane XV.

Ce n’est cependant pas la première fois que le cheminant du tarot rencontre la mort. Il y a déjà été confronté avec l’arcane XIII, l’Arcane sans nom, qui lui a enseigné qu’elle est un processus inséparable de la vie. Il lui faut maintenant en acquérir une expérience plus directe et trouver en lui la force
et le courage d’effectuer, avec Le Diable, sa propre descente aux enfers, sans compter sur aucune aide extérieure, avec ses propres moyens.

Nos plus sombres adversités sont nos meilleures occasions. L’obscur passage est un passage seulement, conduisant à une lumière plus grande. Nous sommes donc mis au pied du mur, devant le dernier terrain qu’il nous reste à explorer, l’ultime aventure : nous-mêmes.

Satprem, Sri Aurobindo ou L’Aventure de la conscience

Mais, paradoxalement, la plus grande vertu de cet arcane est aussi de dé-diaboliser le diable, en rappelant que la mort, à laquelle il est associé, est une composante du processus même de la vie. Il nous invite à ne pas avoir peur de sa puissante énergie vitale héritée des anciens dieux de la Nature, mais à nous y confronter pour mettre en lumière notre part d’ombre afin d’évoluer et devenir le héros ou l’héroïne de notre propre destin.

Ombre du diable

La puissance du Diable est telle qu’elle peut conduire à utiliser son magnétisme et son charisme à des fins égoïstes et pour son seul bénéfice. De plus, l’attrait du Diable pour les sensations fortes (physiques et émotionnelles) peut conduire à la prise de risque ou à la dépendance (y compris à la souffrance, qui peut être addictive). N’oublions pas qu’en matière d’intensité, c’est un maître inégalable…

Le Diable et nous

Ange déchu … mi-homme, mi femme… Le Diable fascine ou effraie. Il ne nous laisse pas indifférent.e·s. Il nous effraie, car il nous renvoie à nos pulsions secrètes, nos envies inavouables et nos facettes obscures. Il nous fascine par sa puissance, sa détermination et son audace. Le Diable, c’est l’ombre qui met en lumière nos côtés sombres.

Dans un tirage
Sens général

En soi, l’énergie puissante du Diable n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une énergie vitale semblable à celle qui, à chaque printemps renouvelé, pousse les espèces à s’unir pour que s’accomplisse la danse vibrante de la vie. La question que pose le Diable est de savoir ce que l’on fait de cette intensité et au service de quelles valeurs on la met. C’est à chacun.e de trouver la réponse à cette question, en utilisant les ressources qui sont les siennes et qu’il appartient à chacun.e de connaître. Le Diable invite à faire usage de son libre arbitre pour échapper à son emprise.

Plan personnel

Lorsque Le Diable se manifeste dans un jeu, c’est pour rappeler la nécessité d’accueillir et d’explorer toutes les composantes de son être, y compris les plus sombres et celles qui nous font le plus peur. Il invite à faire un travail sur soi pour désamorcer les souffrances et les blocages qui empêchent l’énergie de vie de circuler. Le Diable invite à regarder avec courage et lucidité ses faiblesses, ses dépendances et ses soumissions pour s’en libérer et retrouver son pouvoir.

Plan spirituel

L’arcane du Diable invite à se dépouiller de ses masques et rôles sociaux pour observer le théâtre du monde où se jouent des intrigues matérielles et psychologiques qui ne sont que des leurres. Il invite à dépasser la dualité pour chercher l’unité.


Le diable ou la pulsation de l’ombre  (Intuiti)

DESCRIPTION : Quand un lion est convaincu d’être un mouton, tout ce qui reste du grand félin est une ombre. Tout ce que nous refusons d’admettre à notre propos se retrouve dans cette forme projetée au sol : instincts primaires, instincts sexuels, violents et spontanés. Si nous trouvons le courage de regarder cette ombre, cet aspect de nous, bestial et naturel, que nous cachons aux autres prendra vie en rugissant, refusant de plier l’échine. Cette loi dépasse les règles sociales et morales : c’est notre loi, simple, intense et viscérale. C’est le pouvoir de la créativité qui explose en nous et demande à être libéré. C’est aussi le contraire même de la créativité : cette part de nous que nous avons trop longtemps contenue. La question est alors : “Qu’est-ce que je ne laisse pas sortir ? Quelles limites est-ce que je m’impose ? Quelle partie de moi me fait peur, et laquelle me plaît ?”

Cette carte est appréciée par ceux qui aiment suivre leurs instincts, même lorsqu’ils semblent aller à l’encontre des règles sociales ou de l’éthique commune. Si l’idée d’enfreindre les règles vous fait froncer les sourcils, cette carte sera un défi. Elle vous invite à repérer et identifier vos limites : Sont-elles imposées par la société ? Par vos parents ? Est-ce vous qui vous les imposez ? Que se passerait-il si vous les brisiez ? Mais attention : si vous restez dans les limites, vous vous dirigez vers la castration et le refus du renouveau. À l’inverse, si vous poussez trop loin la rupture avec vos limites, vous pouvez aussi vous diriger vers un comportement malsain, justifié en fin de compte par un simple : “C’est comme ça que je suis.”

L’HISTORIETTE : il a un appétit fascinant : il plonge les dents dans un arbre qui se met à porter des fruits, il mord une femme qui grogne de plaisir. Alors, il se met à se macher, à se croquer et à se goûter lui-même. Il mange d’abord une main, puis un pied, puis toute une jambe, son torse, ses joues, ses yeux et enfin sa bouche elle-même. Il ne reste rien que l’ombre d’un sourire qui flotte dans les airs…

LA RECOMMANDATION : “Suivez votre instinct. Laissez tomber la morale : volez, soyez mauvais !

Traduction : Patrick Thonart


Le Diable : forces de l’inconscient, passion, créativité (Jodorowsky)

EXTRAIT : “Dans l’ordre numérologique, Le Diable correspond au Pape, Arcane V, degré 5 de la première série décimale des Arcanes majeurs. Lui aussi représente un pont, un passage. Mais si Le Pape indiquait un chemin vers les hauteurs spirituelles, Le Diable apparaît comme un tentateur qui montre la voie vers les profondeurs de l’être. Cette carte est ancrée dans la grande tache noire que nous avons vu apparaître dans l’Arcane XIII. Le personnage du Diable porte une torche et deux ailes de chauve-souris : ces éléments indiquent qu’il repose dans l’obscurité, dans la nuit de l’inconscient profond. On pourrait dire qu’il représente l’envers du Pape, la lumière enfouie dans la matière. Les personnages de la carte sont un mélange d’humain et d’animal, ce qui fait référence à nos puissances premières, à nos souvenirs préhistoriques enfouis au plus profond du système nerveux. Ce trait nous rappelle, par différents signes ésotériques dont les personnages sont ornés, que l’initié, pour parvenir à son illumination, ne doit pas refuser son côté animal, mais l’accepter, l’honorer et le guider vers la lumière angélique.

Le Diable, ayant été un ange, manifeste avec sa torche un profond désir de remonter de sa caverne vers le cosmos. De même, l’âme humaine enfoncée dans le corps charnel a un profond désir de remonter vers son origine, la divinité créatrice. Il porte un chapeau dont le rebord rouge évoque l’activité du désir, et la masse orange l’intelligence intuitive et réceptive qui se prolonge sur son front comme un troisième oeil. Il louche, fixant un point au bout de son nez, dans une méditation intense. Son expression faciale est ambiguë : elle évoque d’une part la profonde concentration et d’autre part la grimace enfantine. On pourrait dire que, traversant la couche des peurs populaires qu’il inspire, il nous rappelle ainsi qu’il n’est qu’une création innocente, un être comique. On peut aussi dire qu’en tirant doublement la langue, celle de son visage et celle, bleu foncé, du visage qu’il porte sur le ventre, Le Diable ne cache rien : il se montre en absence totale d’hypocrisie. S’il est muni de plusieurs yeux situés sur le visage, le ventre et les genoux, c’est pour mieux voir ses peurs en face. C’est un être à quatre visages. A celui de sa face, masque couvrant son puissant intellect, s’ajoute le regard étonné des deux seins dont les base en forme de demi-lunes indiquent une émotivité sans frein. Le visage du ventre, langue tirée lui aussi, désigne la vaste extension de ses désirs sexuels et créatifs. Le regard des genoux suggère une chair assumée, imbibée d’esprit, qui ne dédaigne rien de la vie matérielle. Son sexe est comme une troisième langue qui sort. Mais son corps de couleur bleu ciel indique qu’il est avant tout une entité spirituelle, une dimension de l’esprit, sous son aspect luciférien. Dans sa main, il porte une torche au manche vert, couleur de l’éternité, où luit une flamme rouge qui surgit d’un cercle cette torche brûle d’une grande activité marquée par ce signe de la perfection, du principe créateur […]”

Et si le Diable parlait…

Je suis Lucifer, porteur de la lumière. Mon don magnifique à l’humanité est l’absence absolue de morale. Nul ne me limite. Je transgresse toutes les lois, je brûle les constitutions et les livres sacrés. Aucune religion ne peut me contenir. Je détruis toutes les théories, je fais exploser tous les dogmes.
Dans le fond du fond du fond, personne n’habite plus profond que moi. Je suis la source de tous les abîmes. Je suis celui qui donne une vie aux grottes obscures, celui qui connaît le centre autour duquel tournent toutes les densités. Je suis la viscosité de tout ce qui vainement tente d’être formel. La suprême force du magma. La puanteur qui dénonce l’hypocrisie des parfums. La charogne mère de chaque fleur. Le corrupteur des esprits vaniteux qui se vautrent dans la perfection.
Je suis la conscience assassine du perpétuel éphémère. C’est moi, enfermé dans le souterrain du monde, qui fais trembler la cathédraie stupide de la foi. C’est moi qui à genoux mords et ensanglante les pieds des crucifiés. Qui présente au monde, sans pudeur, mes blessures béantes comme autant de vagins affamés. Je viole l’oeuf putride de la sainteté. J’enfonce l’érection de ma pensée dans le rêve morbide des hiérophantes, pour leur cracher en plein simulacre le sperme froid de mon mépris.
Pas de paix avec moi. Pas de petit foyer établi. Pas d’Évangiles pralinés. Pas de vierge en sucre pour les langues moites de nonnes velues. Je défèque royalement sur les oiseaux lépreux de la morale. Je ne m’interdis pas d’imaginer un prophète à quatre pattes monté par un âne en rut. Je suis le chantre extasié de l’inceste, le champion de toutes les dépravations, et j’ouvre avec délices, de l’ongle de mon petit doigt, les tripes d’un innocent pour y tremper mon pain.
Cependant, depuis le profond du profond de la caverne humaine, j’allume la torche qui organise les ténèbres. Sur une échelle d’obsidienne, j’arrive au pied du Créateur pour lui présenter en offrande le pouvoir de la transformation. Oui : devant la divine impermanence, je lutte pour conserver l’instinct, pour le figer comme une sculpture fluorescente. Je l’illumine de ma conscience et le retiens, jusqu’à ce qu’il éclate en une nouvelle oeuvre divine, l’univers infini, labyrinthe incommensurable qui se glisse entre mes griffes, proie qui s’échappe d’entre mes dents, traces qui s’évanouissent comme un parfum subtil…
Et je reste là, essayant d’attacher toutes les secondes les unes aux autres, d’arrêter l’écoulement du temps. C’est cela, l’enfer, l’amour total envers l’oeuvre divine qui s’évanouit. C’est Lui, l’artiste invisible, impensable, impalpable, intouchable. Moi, je suis l’autre artiste : fixe, invariable, obscur, opaque, dense. Torche qui brûle éternellement d’un feu immobile. C’est moi qui veux avaler cette éternité, cette gloire impondérable, la clouer au centre de mon ventre et accoucher d’elle comme un marécage qui se déchire pour éjecter la tige au bout de laquelle s’ouvrira le lotus où brille le diamant. Ainsi, moi, lacérant mes tripes, je veux être la Vierge suprême qui accouche de Dieu et le fige sur une croix, qu’il reste pour l’éternité, ici, avec moi, toujours, sans changement, permanente permanence.

Parmi les interprétations traditionnelles :

Tentation • Désir • Passion • Attachement • Enchaînement • Argent • Contrat • Profondeur • Obscurité • Peur • Interdit • Inconscient • Sexualité • Pulsions • Créativité


Le poteau de torture (Vision Quest)

L’ESSENCE : EGO – EMPRISONNEMENT -embrouillement – identification avec la matière – avidité et désir de possession – jalousie – peur – retenir l’envie de vivre sous toutes ses formes.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : Si vous vous servez de votre vie uniquement pour satisfaire l’abondance des besoins éternels de l’ego, vous vous accrochez à votre poteau de torture intérieur. Regardez avec quoi vous vous nouez vous-même et surtout COMMENT vous vous liez toujours vous-même les mains. Quelles sont les idées qui font de vous votre propre esclave. Quelles pensées de vous-même avez-vous accepté de votre environnement? Rappelez-vous que vous vous êtes créé beaucoup de choses vous-même et que vous les recréez toujours à travers vos schémas de croyances négatifs répétés. La pensée, par exemple, de ne pas être assez bon, ne pas sufflre ou ne pas avoir assez, provoque la peur. Vous vous identifiez avec cette pensée. Cette pensee déteint sur toutes vos expériences. Si vous reconnaissez ce mouvement circulaire mental, vous pouvez l’arrêter. Cependant sans utiliser la violence, mais uniquement à travers plus de conscience. Vous arrêtez de poursuivre ce mouvement circulaire en lui retirant votre attention, donc votre énergie. Nous gardons tous en vie ce fantôme des souhaits de notre ego qui suit éternellement son cours en le nourrissant de force de vie toujours nouvelle. Le moment est pour vous favorable de reconnaître cet embrouillement et de vous réveiller du cauchemar.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Le monde extérieur reflète fidèlement ce par quoi vous vous laissez posséder. Tout ce à quoi vous tenez, tient à vous également ! Posséder a aussi un rapport avec ‘être obsédé’. Vous vous fixez sur quelque chose. L’énergie stagne. Le flux d’énergie est interrompu. Vous êtes ainsi prisonnier du poteau de torture de votre ego. Et l’ego veut toujours et toujours plus. Il n’est jamais satisfait. Même si vous vous donnez beaucoup de peine, cela ne suffit JAMAIS ! Si vous pouvez passer dans votre conscience de la possession à l’ utilisation, vos manifestations matérielles vous accableront moins. Plus vous possédez et plus vous pouvez perdre aussi. La peur croît en proportion avec la possession. Si vous pouvez vous imaginer que nous ne sommes tous que des invités sur cette Terre et ce, pour une période très courte, vous serez alors conscient que posséder et vouloir avoir relèvent de l’absurdité. Permettez-vous de changer intérieurement l’angle de 180 degrés et délivrez-vous de votre relation avec le poteau de torture de l’ego. Ayez confiance en la force de votre être intérieur qui vous apportera ce dont vous avez vraiment besoin dans la vie !


Le diable – Dépassement de l’ego (tarot maçonnique)

La nature a ses lois. On ne la maîtrise qu’en la respectant.

“Traditionnellement c’est “l’adversaire” : celui qui “éprouve”. Mais il ne faut pas s’arrêter à la notion de souffrance. Craindre le diable c’est lui donner la victoire. Il peut être associé au dragon en tant que réservoir de vitalité, pulsions et impulsions inconscientes. L’origine hiéroglyphique de la 15e lettre Samech, est le serpent-feu ou dragon. La couleur rouge correspond au feu, à la vitalité, à l’impulsion. Elle lutte avec le noir, l’obscur, la peur de l’inconscient. Le foyer intérieur est symbolisé aussi par le feu de l’athanor (foyer de l’alchimiste). Ce troisième septenaire commerçant conduit vers la réalisation de l’oeuvre au rouge. Réalisation qui implique une parfaite maîtrise des pulsions, c’est l’enseignement de cette lame.
Ici s’exprime l’idée d’un feu à double sens, vers l’intérieur et vers l’extérieur. La conscience aura toujours tendance à craindre de pénétrer dans la caverne obscure de l’inconscient. Le Soi se maniteste dans le conflit qui nait de cette opposition. Mais les Diables peuvent aussi être d’utiles génies (Daïmon). Cette carte se fonde sur un retour au passé. Le meurtre de Maître Hiram, analogique au meurtre du père suscité par un désir d’appropriation, est refoulé dans le subconscient par la crainte de ce que l’on a le devoir de reconnaître.”


Le Gardien (Forêt enchantée)

“Le Gardien se tient à Samhain, le l” novembre, à la porte de la mort, entre les éléments eau et terre, associé à la lune décroissante.

DESCRIPTION : Le squelette blanchi d’un grand ours des cavernes garde l’entrée d’une grotte, sentinelle dans la nuit. L’esprit gardien de la bête met au défi quiconque entrerait dans la grotte de la mémoire ancestrale sans comprendre la nature de ses propres ténèbres. Un chemin inconnu et inexploré part de l’ouverture de la grotte remplie de stalactites pointues et déchiquetées. Son extrémité se perd dans les ténèbres. Aucune lumière intérieure ne brûle pour montrer une voie. Avant d’emprunter ce chemin, vous devez affronter le Gardien et maîtriser vos propres peurs.

SIGNIFICATION : Au fil des siècles, bon nombre de manipulations cyniques du concept de « diable », dans des buts politiques, religieux et doctrinaux, ont conduit à la diabolisation de cet esprit païen de la nature. Le principal rôle de tels
archétypes est néanmoins celui de protection et d’initiation. Le Gardien est le lien
humain avec la nature et la fécondité, se manifestant parfois sous forme de férocité, d’extase et de sexualité. Pourtant, la peur engendrée par le détournement de cet archétype nous accompagnera encore longtemps.
Le Gardien suscite des craintes irrationnelles montant de la boue du subconscient humain et remplissant de prémonitions l’âme timide. Il est riche en sensations inhumaines et invisibles, se nourrissant d’effroi et de panique avec une joie malfaisante. Cependant, dans cette énergie sardonique et chaotique sont enfouis la sagesse, le courage et la force. L’instinct de survie est gouverné par la réaction « se battre ou fuir », et pourtant nous avons appris à rationaliser nos peurs les plus obscures et à faire face aux changements inconnus grâce à la pénétration intellectuelle. À mesure que notre compréhension de l’inconnu a évolué, nous avons appris qu’aucune force diabolique ou surnaturelle de l’ univers n’est aussi effrayante que l’imagination humaine.
Si le Gardien est terrifiant, c’est parce que nous sommes terrifiés par notre propre reflet, notre propre ombre obscure – c’est cet élément que nous devons maîtriser. Ce processus englobe l’élimination du conditionnement et la distillation de ce qui est essentiel en nous. Nous pouvons gagner beaucoup en affrontant nos peurs les plus profondément cachées et refoulées, qui émergent d’habitude de nos instincts et désirs les plus intenses. Une fois cette vérité assimilée et utilisée pour notre défense, nous pouvons regarder en face le lieu le plus obscur et le gardien le plus effrayant de la forêt.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Une difficulté est apparue dans votre vie. La situation peut être très complexe, avoir même des implications considérables pour votre vie et la manière dont vous affrontez le monde. Elle peut se manifester sous la forme d’un réalignement intérieur profond ou d’une quelconque autre situation physiquement difficile. Que cette difficulté vienne du labyrinthe du mental humain ou d’une source extérieure, le problème qui se pose maintenant doit être vu pour ce qu’il est : une occasion. Si quelque chose a été caché ou refoulé, si une situation a été laissée pourrir ou si elle est devenue malsaine, le moment est venu de contrôler vos peurs et d’affronter l’insécurité avec courage et intégrité. Si menaçante ou difficile que soit cette situation, soyez toujours conscient que l’expérience de la compréhension et de l’acceptation de vos ténèbres intérieures vous rendra plus fort et plus résistant.

Racines et branches
Tricheur • Ange noir • Herne le chasseur • Homme sombre du chêne sacré
• Seigneur de l’Autre monde • Oberon • Sentinelle du seuil • Pan”


Cerumno (tarot celtique)

“Cerumno est une divinité animale, une sorte de seigneur des fauves, à la posture insolite et au visage énigmatique. Pour commencer, il est assis les jambes croisées, dans la position typique du yoga connue sous le nom de position du Bouddha. Par ailleurs au-dessus de ses oreilles humaines, il possède deux autres petites oreilles de cerf, et porte sur sa tête les bois ramifiés propres à ce dernier.
Il tient parfois dans sa main un bol vers lequel s’étirent deux serpents, ou bien un sac rempli de pièces de monnaie ou de pierres pour le jeu. Sur le célèbre chaudron de Gundestrup, il s’entoure également de quatre animaux, vraisemblablement ses sujets.
Dérivé de
carno (cerf) ou de cerna (pointe), son nom fait clairement allusion à la fertilité virile et aux impétueuses énergies des animaux à la saison des amours.
C’est pourquoi il est considéré comme le dieu des influences fécondatrices, celui qui, en mourant et en renaissant, met en marche le cycle de mort et de renaissance dans la nature. Sans parler des forces plus subtiles et mystérieuses, liées aux trésors souterrains d’outre-tombe, du serpent qui l’accompagne souvent, avec sa tête surmontée de deux cornes de bélier qui renforcent son symbole de pouvoir et de richesse.
Ce n’est pas un hasard si, dans le symbolisme antique, le cerf revêt toujours un caractère ambivalent, au point de figurer au Moyen Âge parmi les montures des sorcières et d’être même assimilé au diable. Il guide vers l’au-delà ou bien le long des sentiers conduisant aux collines vides où vivent les fées, et apparaît quelquefois sous la forme d’ une belle et séduisante jeune fille.
Le dieu-cerf se retrouve aussi dans le cycle gallois de Finn, le roi des Fiana, chasseurs et soldats itinérants. Tout d’abord, le vrai nom de Finn est Demnè (daim). Ensuite son épouse Sadv est une femme six mois par an, et une biche blanche le reste du temps. Il a enfin pour fils Ossian, ou Oisin (faon), et pour petit-fils Oscar (celui qui aime les cerfs).

LA CARTE : On voit ici Cerumno assis dans une position hiératique, comme plongé dans la méditation, devant le chaudron magique de l’abondance et de la résurrection. Il porte autour du cou l’ornement distinctif des Celtes : un collier d’or torsadé, ouvert aux extrémités, ayant probablement pour fonction d’accumuler et d’assurer l’échange énergétique réciproque entre le corps et le milieu ambiant. Des bois de cerf se dressent sur sa tête, et celle du serpent qui l’accompagne est surmontée d’une paire de cornes de bélier. Sa main gauche tient une massue de fer, symbole du pouvoir intérieur, très fort en dépit de l’immobilité de la figure, absolument pas belliqueuse.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : L’énergie a toujours deux faces, masculine et féminine, sombre et lumineuse. Par la force secrète du coeur, puissante au point de déplacer les montagnes, l’animal peut accéder à la dimension humaine, et l’homme peut découvrir son archaïque et débordante animalité. Homme et animal, homme et plante, homme et pierre, homme et eau ne font qu’un, car la force de la nature les rapproche et les investit d’un lien indissoluble.

MOTS CLEFS : fertilité, puissance, nature, mystère, régénération.

A L’ENDROIT : instinct, magnétisme, force mystérieuse, énergie psychique, pouvoirs occultes. attraction, éloquence, charisme ; expériences surnaturelles, événements inattendus, prédestination : occasion à saisir au vol, risque, hasard ; brillant succès remporté grâce à de sombres méthodes : soulagement, libération, obstacles surmontés. désirs réalisés ; volonté intense, force physique. passion, attirance, audace ; besoin d’accepter le destin ; relations profondes ; nouvelles rencontres. libération de liens indésirables, capacité de faire carrière, réussite dans le domaine médico-chirurgical ; luxe, richesse ; protection vis-à-vis de la maladie, accouchement ou opération à l’issue positive..

A L’ENVERS : bouleversement, excès, déséquilibre, méchanceté, luxure ; abus de pouvoir, fraude, mensonge, arrogance, avidité ; querelles, vengeance, violence, sadisme, destruction ; vice, jeu de hasard, tentations, dangers, obstacles, complications en tout genre, période particulièrement difficile ; révolte, fanatisme, conflits, exploitation, tyrannie ; magie noire ; paresse, superficialité, dépendance, erreurs ; amour vénal, trahison, jalousie effrénée, grossesse non désirée ; critiques, échecs, escroqueries, prêts risqués, usure ; recrudescence d’une maladie, accident, virus, drogue, impuissance, avortement, fièvre, blessures, affections des organes génitaux, folie ; l’ennemi, un séducteur, un tyran.

LE TEMPS : mardi, automne.

SIGNE DU ZODIAQUE : Scorpion, Capricorne..

LE CONSEIL : la magie habite dans votre coeur : faites appel à vos énergies secrètes, et vous réaliserez même l’impossible.


Le Diable (Johannes Fiebig, ill. Dali)

© Fondation Gala – Salvador Dali

UN TRAVAIL TABOU – Une silhouette hermaphrodite à la chevelure ébouriffée, avec des cornes sur la tête et une corne au genou, porte une étoile ou une flûte et quitte son piédestal. Deux bras noirs la lâchent, puis veulent la saisir. Si le tableau peut paraître étrange, il contourne une représentation convenue du diable. Ainsi se pose plus précisément la question de la signification du diable pour nous aujourd’hui. Chaque individu apporte quelque chose de nouveau dans le monde, ses particularités et ses qualités qui ne s’inscrivent pas forcément dans le cadre des choses déjà existantes. Chaque individu poursuit à sa façon l’histoire de la Création – et touche à un moment donné à des sujets tabous. La carte du DIABLE signale que le seuil du tabou est franchi. Ce qui auparavant était sous-jacent est désormais visible. Là réside l’atout, mais aussi la mission, il faut se pencher sur les tabous, confirmer ou créer les tabous salutaires et démonter les tabous inutiles. Ne vous laissez pas intimider : vous avez ici la chance de faire peau neuve. D’un côté, le diable est une sorte de vampire, un véritable gêneur et un importun. Nous le craignons à juste titre et nous ne pouvons enfin nous débarrasser de cette zone d’ombre qu’en la perçant à jour. D’un autre côté, le diable incarne un parent pauvre, cette part de nous que nous avons négligée, bien que nous éprouvions pour lui une grande attirance. Nous pouvons maintenant nous l’approprier.

CONSEILS PRATIQUES – Si nous apportons la lumière dans l’obscurité, le vampire retombe en poussière, et ce qui est caché reprend forme et couleur. Regardez en face l’inconnu, examinez avec précision ce que vous pouvez utiliser ou non.

RÉFÉRENCES ARTISTIQUES – Dali, nouvelle création pour son tarot.


Le Diable (Laetitia Barbier)

Giovanni da Modena, L’Enfer (détail, 1410)

Avec son anatomie répugnante, le diable de l’Inferno de Giovanni Di Modena est, pour moi, l’une des images les plus fascinantes jamais créées. Difficile à regarder, repoussante et cependant attirante. La vision aberrante de l’orifice de son ventre est à la fois obscène et comique dans sa monstruosité. Quel sort attend ces gens avalés par le maître du monde souterrain ? La couleur de sa peau bleutée, vert-de-gris, est celle d’un cadavre en putréfaction. Les boucles de sa fourrure traduisent son côté animal. Sa grande et imposante stature est à la hauteur de sa faim d’âmes humaines, qu’il dévore par les deux bouts de son anatomie, avec une deuxième bouche. Celle-ci répond à l’appellation un peu barbare de trou « gastrocéphalique ». Cette caractéristique bizarre, mais commune, que l’on retrouve dans de nombreuses représentations de démons médiévaux, exprime sa voracité et comment le siège de l’intelligence sert de bas instincts. En regardant cette image terrifiante, nous comprenons que son corps est aussi labyrinthique que l’enfer mème, difforme et multiple. Le diable est à la fois le tourmenteur et le lieu des tourments. D’une certaine façon, quand nous observons son corps, nous sommes portés à croire qu’il est lui-même le seuil des royaumes chtoniens, la gueule de l’enfer menant au centre de la terre. Ce voyage vers les profondeurs s’apparente à une digestion, une contre-initiation dans les entrailles des ténèbres.
Cette fresque a été produite au XVe siècle, à la mème période que les premiers tarots – détail important, parce qu’aucune des cartes de la Renaissance montrant le diable n’a survécu au temps. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Elles ont peut-être été perdues, ou comme certains le croient, détruites pour éviter des activités plus funestes. La spécialiste du tarot Mary K. Greer a consacré à cette question l’un des articles de son blog et a émis l’hypothèse que ces cartes anciennes pourraient avoir été utilisées pour jeter des sorts. Elle fait référence à un article d’Andrea Vitali, qui cite lui-mème la transcription d’un procès de l’inquisition à Venise au XVIe siècle. Le texte rapporte une affaire dans laquelle une femme était accusée de sorcellerie, ayant essayé de s’attirer les faveurs sentimentales d’un homme par une prière rituelle aux âmes du purgatoire, utilisant une carte de tarot du Diable comme retable.
J’aimerais imaginer que les anciennes cartes du Diable ressemblaient à l’abominable figure peinte par Giovanni da Modena. Au XVIIe siècle, certaines cartes du tarot de Marseille portent des visages gastrocéphaliques, comme pour s’inscrire dans la continuité avec cet ogre. On retrouve aussi l’apparence velue, représentation de l’homme sauvage, motif populaire dans l’Europe médiévale. Couvert d’une épaisse couche de poils, l’homme sauvage est une créature des bois, vivant en retrait de la civilisation, animée de pulsions ataviques. Nos diables de tarot ne sont pas si éloignés que ça, s’inscrivant dans la lignée des satyres lubriques de l’Antiquité, comme Pan, dieu grec de la vitalité de la nature.

Le diable représenté dans le tarot est un personnage ambivalent. Être chimérique, il est en partie humain, en partie bouc, et parfois faucon. Dans le tarot de Marseille, il porte souvent les attributs sexuels des deux genres, ce que l’on pourrait voir, dans une perspective chrétienne, comme un symbole de son insatiable appétit sexuel. Perché sur son piédestal, le roi de l’enfer est un tentateur et un incitateur, et les deux sbires enchaînés à ses pieds sont, de manière ambiguë, à la fois ses esclaves et ses escortes. La corde qui les attache à la colonne nous rappelle de nombreuses allégories de l’idolâtrie. Dans l’Allégorie de l’infidélité créée par Giotto dans la chapelle des Scrovegni, le personnage est tenu en laisse par la statue qu’il adore indûment. Ses yeux sont fermés en signe de déni, alors qu’il est sous le commandement du sujet de sa dévotion. Comme avec les acolytes soumis du Diable, il est à la fois aveugle et captif.
Au XIXe siècle, l’image du diable bascule de l’ignoble monstre à l’antihéros romantique. Dans le poème épique de Milton, Le Paradis perdu, écrit au XVIIe siècle, Satan est présenté comme un personnage rebelle en lutte contre un dieu démiurgique. Sa désobéissance en fera un symbole d’insubordination et d’émancipation pour les générations suivantes, inspirant les artistes tout comme les occultistes, dans un climat général de suspicion vis-à-vis de l’Église catholique, des autorités politiques, et du désenchantement rationaliste. Lucifer, étymologiquement le porteur de lumière, supplante Satan, l’Adversaire. Un changement radical de perspective l’éloigne de son identité d’idole de la perversité à une figure d’insurgé. Dans le tarot, l’iconographie du diable et ses significations sont souvent inspirées par l’essai d’Éliphas Lévi sur Baphomet, figure à tête de bouc supposément adorée par les Templiers. Dans son chapitre intitulé Le Sabbat des sorcières, il participe à sa réhabilitation, en décrivant la déité cornue comme figure panthéiste d’équilibre dans laquelle les polarités opposées retrouvent une harmonie. Il faut remarquer que le traducteur de l’oeuvre de Lévi en anglais est Arthur Edward Waite, instigateur et créateur du tarot Rider Waite Smith. Bien qu’il ne partage pas les vues de l’occultiste français sur Baphomet, sa carte du Diable s’inspire, comme bien d’autres par la suite, du prototype sulfureux dessiné par Lévi.
Dans la pratique contemporaine du tarot, le Diable n’est pas vu comme une carte aussi néfaste que dans le passé. S’il nous montre toujours notre capacité à tomber dans des pièges que nous avons posés nous-mémes ou des schèmes comme des comportements de dépendance, cette carte est souvent considérée comme une invitation à explorer nos désirs sombres ou réprimés, allant contre le courant des normes établies. Régulièrement, le Diable est assimilé au double obscur de la carte du Pape. Au-delà d’une simple similarité de composition, le Pape crée la structure morale que le Diable inverse et abolit, nous invitant à être conscients de notre angle mort, de l’hypocrisie, et nous dévoilant le chemin vers le soi authentique à l’exacte croisée de l’ombre et de la lumière.


Faisons un tirage électronique donc… aléatoire !

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ZURSTRASSEN par Zurstrassen (né en 1985) : Quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre…

Temps de lecture : 13 minutes >

Faire autre chose que des oeuvres d’art : des tempêtes, des grâces et des orages, des cruautés et des silences, des bonheurs et des promesses.

Lucien Raphmaj, Contre-nuit

Hiver 2024, dialogue, 80×80, Acrylique

peindre sur le bout de la langue

Nous transportons avec nous le trouble de notre conception.

Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi

Tombée une première fois dans un hôpital, puis dans une rue, sombre, vint une enfance, la mienne. Enfance se poursuit, sous d’autres auspices, sur une terre qui crie et sous un ciel toujours changeant, et pourtant.

Hiver 2023, Phénomène, 60×40, Technique mixte

Klee soulignait l’impuissance des discours sur l’art, leurs bavardages savants, qui ne peuvent qu’épeler ana-ly-tiqu-e-ment ce qui se donne dans une unité insécable. Une sorte d’infirmité native du langage que les discours colmatent comme ils peuvent. Une mémoire incendiée par un temps sorti de ses gonds.

Il ne reste pas grand-chose. Quelques lambeaux rapiécés, hasardeuses reprises. Des fictions vraies qui s’envolent à la tombée de la nuit, des commotions qui insistent, et révèlent un recueil de notes.

La chair n’oublie rien. Le passé ne passe pas.
Ces chocs semblent plus proches – “comme si c’était hier” – que les événements les plus proches qui soient arrivés ; la ligne est brisée.

Soit : je me vois très précisément pleurer le pesant désespoir ressenti, tout à coup, à ne pas “savoir dessiner”, vers la septième année. Cette incapacité foncière à représenter quoique ce fût. A re-présenter des “choses concrètes”, “la réalité”, “le monde”, “les objets”, “les sujets”, “ce qui m’entourait” – sur une feuille de papier.

Ainsi de mon rapport avec les mots, qui ne semblaient jamais adéquats aux choses. Rien d’exceptionnel : c’était là signe d’idiotie simple, l’initiale fantasmée de la quête d’un idiome autre, d’une langue que je comprendrais et qui me semblerait plus intime avec les choses.

Fâché avec ce monstre froid et mécaniste qui contrevenait à mon expérience, à mes intuitions, à mes prémonitions. En désaccord avec ce monde de l’adéquation. Tout me semblait mensonge…

Du “raisonnable” comme d’une imposture…
De la “coïncidence” comme d’une machine morbide, par laquelle le même ne produit que du même.

***

Je suis seul dans le monde.
Je ne vois pas grand chose.
Je suis parmi. Je suis seul dans ce monde.
Aveuglé par dans un désert d’images molles et désincarnées.

Des images d’images, reproductibles, oubliables et oubliées. Contiguës, invasives, coloniales.
Des images industrielles comme vitrifiées, non habitées, lisses et consommées.

Il me fallait muer, faire muter cette rage de l’expression.
Cette terrible difficulté à articuler, à formaliser, à communiquer.
Je me pris de passion pour les langages cryptés, les paraboles, les codes, l’alchimie, le tarot, les langues sémitiques, l’iconographie, les graffitis, les symboles archétypaux, les glyphes ancestraux…

Le divin était une évidence, en ma relative aparlance (in-fantia).
Et les fées (fata) – les “mots” – extrêmement revêches, et farouches.

C’est l’histoire d’une incompréhension. Chance cruelle “face” à ce qu’on me (re)présentait comme réel. Ce contre quoi je me cognais n’avait pas sa place dans un cadre (quadrato), du moins dans le cadre qu’on semblait m’imposer, ou dans quelque mise en perspective dite objective.

Pour moi la géométrie n’existe pas, je suis un hors-la-loi. On ne voit que ce qu’on a déjà dans l’oeil. La symétrie est la sécurité, et cette dernière est très proche de la mort.

Eduardo Chillida

Il fallut que je fabrique une alternative, ou une fugue : j’ai fui, avec gourmandise, dans un monde plein comme un oeuf, empli de mots compliqués, et d’idées abstraites.

Tout contre la dite “réalité”, et les images qui la représentaient techniquement. Comme si un immense filet de camouflage avait été jeté sur le monde, sur les choses. Et un masque (persona) pontifiant sur le visage de l’Homme. Tenter de l’arracher ne peut se faire sans trouble, ni blessure. C’est à partir de là qu’il s’agissait de respirer.

Une sorte d’iconoclastie sauvage et inconsciente, une haine foncières des images a par la suite trouvé son acmé dans une adolescence “post-situ” fascinée par certains textes. Tout ce qui était directement vécu semblait s’être éloigné dans une représentation.

Tout était devenu Image, idoles, et marchandises. Image comme marchandise, marchandise comme image. Une vie spectrale, comme spectaculaire. Une Séparation à détruire, un dé-corps, un oubli de l’oubli, comme toute la métaphysique occidentale, abusivement assimilée à la Philosophie.

Survient ici, nettement, une question à mes parents, sur une route Andalouse : “Il fait quoi un philosophe ?”. La réponse était claire et distincte. Il pense, il réfléchit, il contemple. La réponse ne m’avait pas satisfait. Du tout. J’ai un tout petit peu compris ensuite d’où cela venait, tout cela, cette opposition sujet-objet, ce fétichisme de la représentation, ce réalisme morbide, cette haine de la matière, qui est aussi une haine de l’esprit, de la matière comme véhicule. Histoire barbare et torturée.

L’énigme de l’immatérialité de la matière, sa respiration et sa contemplation.

Joel Angel Valente

Un travail sur P. Sloterdijk fut réalisé. S’en sont suivis de nombreux articles “philosophiques” et des livres rangés en “poésie”, ainsi que de longs entretiens sonores dans lesquels et par lesquels il s’agissait d’oraliser la pensée, de tisser une matière sonore informée (Entre-là, La vie manifeste, Terrestres, Lundi matin…).

J’ai adoré cela. Puis il y eut un amour fatal, des enfants magnifiques, un exil périlleux dans les montagnes cévenoles, une catastrophe à fleur du mourir … et un retour liégeois, chez une artiste accueillante. Là, je me suis mis à peindre. Pulsion irrépressible, qui ne m’a plus lâché depuis. Elle se rejoue à chaque entrée dans mon minuscule atelier.

Irrépressiblement. Nécessairement.
Caverne, et précipice.

Provenirs et projections. Lieu de la dérobée.
Équilibre précaire entre du revenant et du devenant.
J’y retourne presque tous les jours.
L’exiguïté de la pièce surdétermine bien évidemment les gestes.
Je ne dirais pas les contraint, mais les circonscrit.

Les toiles sont mises par terre. Les matières de la toile sont mises à terre. L’immersion est forte. Plié, je tourne en rond. Là sont des surface, et déjà des volumes. Une trame. J’y rentre peu à peu, avec acharnement parfois, tremblé intense, toujours. Je n’avance pas tout droit, mais je tourne. Je tourne en rond et fais des pieds et des mains. Le sol est vraiment touché, hors-sujet, la terre est appuyée. Éprouver et pratiquer, intimement. Une peau, sensuelle, une peau frémissante, un monde, hypersensible, ma propre peau que je sens et que je vois partiellement, toujours partiellement. Elle est dehors et elle est dedans, elle est passage, elle est seuil. Relève le défi ! Accueille les accidents ! Toute une physique, des textures, une récolte du dehors. La matière décide, élucide, abrupte : pigments déposés à même la toile, médiums et liants, colles et sables mouvants, poudres et granules alimentaires apposés et accompagnés, dé-placés, agencés, laissés.

Se fabrique, peu à peu ou très rapidement, quelque espace intérieur, une consistance, jamais assurée, dans un rapport sans frein avec la catastrophe. Laquelle se joue de plus en plus dans l’épaisseur comme un nerf vital. Dans le plissement et la cassure, dans la coulée, l’étirement, l’amoncellement et le gonflement.

Être : au présent, c’est-à-dire au plus vulnérable. Laisser-être, surtout, ce qui prend. Sans concept ni visée stricte. Jamais préparé, guetter le surgissant. Strates insues, magma bouillonnant, forces impromptues… et le retrait. Ah ! Le retrait. Énergie vitale, et univers autonome. Comme temps suspendu. Spéculer- alors, être aux aguets.Intervenir… un peu.

Espace libre, l’unique, il était une fois ; à l’imparfait. L’espace blanc – noir de clichés encombrants. Et de bruit. Vie des ombres, maillées serré. Une énigme qui nous étrange. Comprendre l’espace, alors, l’entendre ? S’entendre avec lui. L’écoute du monde-de-tous-les-langages. Rivée à l’obscur. Aurais-je opposé les ombres aux images ? Et la voix à la lettre ?

***

Entendre, plutôt que vouloir dire. Tendre l’ouïe.
L’imprononçable. L’invisible. Les invisibles.
Mais l’air est rempli d’hommes. De clôtures, de murs, et de pivots.

Se faire tympan, et donner résonance à ce qui n’a pas de mot. Ma surdité. Je ne suis bien entendu pas à l’origine de moi-même. C’est le misérable miracle de la conception transportée. Absurdes, les corps sont toujours signés. La langue, elle, perle plus qu’elle ne parle. Et me raconter m’est compliqué.

Tout cela est un doigt qui le montre, mais le doigt qui le montre n’est pas le doigt qui le montre
(i.e. N’est pas le doigt, et n’est pas ce qu’a montré le doigt)

Kong-souen Long

Il s’agit davantage d’une manière d’exister – au sens le plus fort – que d’une manière de faire. Une décision vitale – bien malgré moi – plutôt qu’une attitude esthétique.

Ça n’a plus rien à voir avec le mental, mais avec le toucher, l’éprouvé le sentir, le respire, le tout du corpsychique. Et c’est vertigineux.

Ce quelque chose, ce quelque part qui permet d’être, dans toute sa force, et dans tout son besoin. De manifester quelque chose, dans une matière, par une matière, des matériaux. Et c’est déjà trop dire…

D’un presque-rien. Faire arriver -…, le lointain. Je ne sais avant de commencer. Et encore moins lorsqu’il s’agit de lâcher. Je ne “représente pas”, disons que ça questionne comme ça peut. Et la peinture n’est pas une solution…Ni une résolution (la soustraction fait partie de l’attaque). Quant à élaborer un discours-sur… Ce serait bien mal à-propos.
Un discours-dans ? A peu près.

Fort heureusement – et pour notre plus grand malheur – nos peaux sont parcourues de lettres, et trouées de langage. Le “sensible pour le sensible” laisse tranquille les coquilles vides, renforce le monde dit “réel” ou “objectif” d’une physique dite moderne, surannée, d’un partage du sensible à bout du souffle : des objets dans le monde et des idées dans des subjectivités.

Entre les deux ? Des machines à calculer. Et à suicider. Or, c’était bien entre qu’il s’agissait d’explorer, pour agir autrement. Pas forcément faire.

Avant la mort de l’art, il y a mort d’hommes qui auraient pu.

De plus en plus, ce sont les idéogrammes qui m’ont passionné, plutôt que l’éthérique des idées. Le dessin des lettres et ce qu’ils suggèrent, les étymons, l’ouverture des mots, les signes criants, la vie derrière et dans les mots.

Et les manières de taire, comme les façons alambiquées de les faire redescendre en apocryphes. Pour de nouveaux mouvements ascensionnels.

Sens, en ces trois acceptions. Sensation, signification, orientation. Tout cela est-il vraiment mort ? M’approcher de ce que j’ignore…

***

La lettre, vivifiée, charrie une certaine brutalité. Une densité brute du vivre. Du vivre comme expression. Voire une certaine sauvagerie (solus + vagus dit l’errance solitaire et l’imprévisibilité). Le sauvage défie l’idée même de “cause” dans l’extériorité. L’ancien n’est pas le passé : à nouveau, rien ne passe. Cause toujours.

Tempêtes, grâces et orages, cruautés et silences, des bonheurs et des promesses. Ça se peint ? Le bleu intense, le jaune dans le blanc, la confiance, et le vent violent ? La gravité, un suspens, un frémir, une fugue, un possible, le Soudain, un désir ? Le spasme, le sanglot, la rudesse, le vibré, le battement, l’Ouvert ?

Je n’oppose pas violence à enfance. Au contraire, l’enfance est le pays de la violence, abandonné par paresse et par discipline. Les gens ont peur de leur violence et, brusquement, vous faites surgir une violence non canalisée.

Georges Raillard

Je ne suis donc pas soucieux d’illustrer quoi que soit. Je ne sais pas ce que je fais, j’explore. C’est la fin de quelque chose, et le début d’une autre. Un début bien entamé. Un grondement de fond. Comme ce qui commence se quitte sans fin.

Enfance nouvelle, pour laquelle, à l’évidence, je manque de mots. Grandir enfin ? Un texte à paraître aux Éditions du Sapin se dénommera Enfance&toi.

Tout cela a résolument à faire avec la nuit, ou le nocturne. Le refuge, le terrier, l’obscur. Ob-scursus. Ce qui se tient là, toujours déjà : devant. Gratter la terre pour trouver la source, les sources, fouiller. Re-fuir pour trouver un centre. Refuser les complaisances. Rater, réussir, rater, rater mieux. [Beckett] Creuser le ciel – la terre est tissée de ciel – car c’est bien là que nous logeons. Dans cette autre lumière (le noir est non seulement une couleur, mais aussi une lumière).

Des cendres de la lumière, chacun.e part du manque d’amour. Ce que je cherche dans l’enfance, c’est de ne plus la faire rimer avec innocence. Le haut c’est le bas. Sans commencement. Désapprendre. Ensemencer, encommencer.

Quel est le trait qui dit : ”je t’aime” sans qu’on puisse en douter ?

Eluard

Le mot “abstrait” est ici très pratique. Il rassure tous les pouvoirs.

Tàpies

Trifouiller, frapper, gratter, perforer, balafrer, maculer, tracer, inciser, éponger, couler, caresser… est-ce abstrait ?

Tout cela est un voici.
(quelque part, dans l’inachevé)

Je redeviens un idiot, parce que je comprend de moins en moins, disait je ne sais plus qui. Il va falloir poursuivre l’enquête ou l’investigation. Ouverte, insatisfaite. Qu’est-ce que ferait un “tableau qui pense” ? Ou plutôt : comment agirait-il ? Et en deçà de la pensée, laisserait passer la rêvée : rêves de pierres et d’air, de lunes et d’ombres, d’aubes farouches, de terres ensevelies ou d’impressions éphémères…

Essai qui s’éloigne de la peinture-peinture, en expérimentant la peinture. Oui, encore et malgré tout.

Une expression plastique qui atteigne des zones plus émouvantes et profondes.

Miró

Matière-pensée, qui n’associe plus artificiellement ce qui fut d’abord séparé. Des porte-silences ? Et l’humain, non comme démiurge “créateur”, mais comme simple accompagnateur.

La peinture a peut-être bien, encore, quelque chose à montrer, dans son retrait même.

La peinture habitée par sa dévastation historique, comme une trace toujours neuve de ce qui émeut au plus profond nos grottes traversées. Nos superficies comme profondeurs.

Frayer la voie à la merveille.

Une force d’interruption. Pour l’unique question.
Inactuelle.

Une pensée opératoire, bricoleuse et généreuse, qui n’aie plus peur du noir,
ni des ruines.

Ou un naître faillible parmi les décombres…

Or c’est de cela qu’il est question : du poids qui continue à s’exercer à notre insu sur notre pensée, sur notre langage, et même sur notre perception – et qui nous oblige à voir, à penser et à dire le monde d’une certaine façon.

Jean-Marie Pontévia, Tout a peut-être commencé par la Beauté

Automne 2023, Sans titre, 80×60, Technique mixte

Irrépressiblement. Nécessairement.
Caverne, et précipice.

Provenirs et projections. Lieu de la dérobée.
Équilibre précaire entre du revenant et du devenant.

Hiver 2024, Percée, 80×80, Technique mixte

Entendre, plutôt que vouloir dire. Tendre l’ouïe.
L’imprononçable. L’invisible. Les invisibles.
Mais l’air est rempli d’hommes. De clôtures, de murs, et de pivots.
Se faire tympan, et donner résonance à ce qui n’a pas de mot.

Automne 2023, Sans titre, 60×80, Technique mixte

Ce ne sont pas tellement les peintures qui sont illusionnistes, c’est déjà la perception, qui s’abuse comme un trompe-l’oeil et qui attend de la peinture une confirmation tautologique ou spéculaire de ses propres projections.

Michel Thévoz, Dubuffet ou la révolution permanente

Hiver 2024, ils l’ont raconté, 80X80, Technique mixte

Au centre, je discernais quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants
(Ez 1, 5)

Automne 2023, enfantine I, 40×60, Technique mixte

La vie ne passe pas de la naissance à la mort,
mais de l’enfance à l’enfant.

Nicolas Zurstrassen, Enfance&toi

Hiver 2024, Sans titre, 60×40, Technique mixte

Tout cela a résolument à faire avec la nuit, ou le nocturne. Le refuge, le terrier, l’obscur. Ob-scursus. Ce qui se tient là, toujours déjà : devant. Gratter la terre pour trouver la source, les sources, fouiller. Re-fuir pour trouver un centre. Refuser les complaisances. Rater, réussir, rater, rater mieux. Creuser le ciel – la terre est tissée de ciel – car c’est bien là que nous logeons. Dans cette autre lumière (le noir est non seulement une couleur, mais aussi une lumière.)

Automne 2023, Sans titre, 70×70, Acrylique

Le mot “abstrait” est ici très pratique. Il rassure tous les pouvoirs. (Tàpies) Trifouiller, frapper, gratter, perforer, balafrer, maculer, tracer, inciser, éponger, couler, caresser… est-ce abstrait ?

Printemps 2024, volcaniques I, 30×80, Huile sur toile

Être : au présent, c’est-à-dire au plus vulnérable. Laisser-être, surtout, ce qui prend. Sans concept ni visée stricte. Jamais préparé, guetter le surgissant. Strates insues, magma bouillonnant, forces impromptues… et le retrait. Ah ! Le retrait. Énergie vitale, et univers autonome. Comme temps suspendu. Spéculer ; alors : être aux aguets. Intervenir, … un peu.

Automne 2023, La maison brûle, 80×100, Technique mixte

Nous sommes devenus très pauvres en expériences de seuil (à distinguer soigneusement de la frontière) : le seuil devient un espace dans lequel peuvent survenir des changements, des passages et mêmes des phénomènes de flux et de reflux, comme pour les marées.

Giorgio Agamben, Quand la maison brûle

Printemps 2024, Sans titre, 80×80, Technique mixte

C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : le monde des Esprits s’ouvre pour nous.

Gérard de Nerval, Aurélia ou Le Rêve De La Vie

Printemps 2024, Sans titre, 60×50, Huile sur toile

La mutation des normes et leurs frontières ça se fait par le milieu, comme les traditions j’imagine. C’est aussi une affaire de zones de contact, de lisières de points de basculement, de diffusion lente comme l’huile de ricin au fond des cuisses, de transmissions partielles et impalpables, répétées, détournées, ratées, rempotées, déformées, re-formées, c’est des anti-discours.

Léa Rivière, L’odeur des pierres mouillées

Automne 2023, Sans titre, 17×30 et 13×22, Huile sur cuivre et bois

Tempêtes, grâces et orages, cruautés et silences, des bonheurs et des promesses. Ça se peint ? Le bleu intense, le jaune dans le blanc, la confiance, et le vent violent ? La gravité, un suspens, un frémir, le désir ? Le spasme, le sanglot, la rudesse, le vibré, le battement, l’Ouvert ?

Automne 2023, enfantine II, 70×70, Acrylique

Nous avons envers l’enfant mort qui est nous la même responsabilité qu’envers les espérances toujours en souffrance du passé. Manière de vivre selon le rappel des possibles, à même l’impossible. Opacités retranscrites. Menues ténèbres comme bouquet, réserves monstrueuses de beauté où puiser, offrir de l’ombre à l’abri du dit-à, du fait-pour, du voulu-par…

Nicolas Zurstrassen, Enfance&toi

Hiver 2022, Hâvel, 116×81, Huile sur toile

Buée de buées – dit Qohélet – buée de buées, tout n’est que buée ! Quel profit y-a-t-il pour l’homme dans toute la peine qu’il peine sous le soleil ? (Qo 1, 2-3)

Hiver 2022, Sans titre, 61×46, Huile sur toile

Des cendres de la lumière, chacun.e part du manque d’amour. Ce que je cherche dans l’enfance, c’est de ne plus la faire rimer avec innocence. Le haut c’est le bas. Sans commencement. Désapprendre. Ensemencer, encommencer.

Printemps 2024, ressac, Atelier du Pèrî

But tell me, where do the children play ?

Yusuf Islam

La mémoire que j’affectionne, loin d’être la dépositaire du disparu, est pour moi le lieu inépuisable des apparitions, d’un nouveau qui n’a pas d’âge.

Jean- Bertrand Pontalis, L’enfant des limbes


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : Nicolas Zurstrassen | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Nicolas Zurstrassen | Précisons que Nicolas Zurstrassen n’est pas l’autre Zurstrassen : son oncle Pirli est compositeur, pianiste et accordéoniste ; ils ne travaillent donc pas la même matière. En cela, Pirli Zurstrassen est à nos yeux le Mitsuko Ushida du piano (à bretelles). A découvrir sur son site officiel : pirlizurstrassen.be.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

GERARD : Le théâtre royal de la Monnaie, jusqu’en 1950 (1988)

Temps de lecture : 10 minutes >

Et si on parlait culture ? En 1988, avec la plume qu’on lui connaît, le journaliste Jo Gérard consacrait un ouvrage à La Franc-Maçonnerie en Belgique (Bruxelles : Edition J.M. Collet), tout en précisant bien :

Dois-je le dire ? Je ne suis pas franc-maçon, aussi est-ce sans parti pris, en toute probité intellectuelle, que j’entrepris la rédaction de mon ouvrage.

Et pour lever toute équivoque, ledit ouvrage s’ouvre sur une fort belle (mais fort ambiguë) citation d’Erasme :

J’entends me conduire en dialecticien, non en juge, en critique et non en dogmatique, prêt à recevoir de n’importe qui une doctrine plus exacte ou mieux établie.

Un chapitre y est consacré au théâtre royal de La Monnaie (Bruxelles) et à un de ses directeurs emblématiques. Nous vous en livrons la transcription ci-dessous…


[…] Voltaire disait : “Je vais à l’opéra pour digérer.” Et Saint-Èvremond proclamait : “Une sottise chargée de musique, de danses, de machines, de décoration est une sottise magnifique, mais toujours une sottise.” Saint-Èvremond n’était qu’un snob grinçant, raisonneur, emperruqué et pomponné de l’occiput à l’âme. Capable de conseiller à des Grieux de mieux rétribuer les charmes de Manon, l’affreux ‘moraliste’ aurait estimé Carmen bien vulgaire et Werther plutôt ridicule. Saint-Èvremond n’est pas le public. Ce dernier veut des mythes, des houles de passion, des cieux infinis, des palais de marbre, et que les héros soient aussi grands que les maux dont ils gémissent en chants sublimes montant vers les ors et la pourpre des vieux rideaux drapés dans l’ombre et le temps.

L’opéra est un feuilleton musical avec des péripéties, une horlogerie d’événements, des coups de théâtre et un dénouement déchaînant, à la fois, l’orchestre, les amants, les meurtriers et les spectateurs.

La Monnaie, cette immense boîte à musique est aussi en 1949 une  ménagerie, un fabuleux bestiaire, dont les greniers abritent le cygne de Lohengrin, le sanglier de Tannhauser, les monstres de la Flûte enchantée. Plumes, hures, gueules d’enfer sont entretenues avec soin et régulièrement vaporisées d’antimite.

Mais les chevaux de Boris Godounov sont fournis par la gendarmerie, le petit âne de Sancho Pança vient du parc Josaphat et les deux poneys de l’Elixir d’amour, l’opéra de Donizetti, quittent, pour les feux de la rampe, les paisibles écuries d’une vieille boulangerie bruxelloise.

Le moindre malentendu peut tourner en apocalyspe. On avait dit à un nouvel accessoiriste : “Vous garnirez la boîte à pistolets de Werther.” Lorsqu’en scène, au moment le plus pathétique du drame, Charlotte l’ouvrit, cette boîte, elle y trouva… deux petits pains. Le public prit le fou-rire de la belle pour un ultime sanglot.

Tout n’est qu’illusion. Les meubles de scène par exemple, sont plus grands que ceux d’un salon bourgeois. Ne mobilise-t-on pas l’optique comme la voix, la lumière, le geste et les arabesques du ballet ?

D’étonnants artisans bâtissent ces rêves de toile et de bois. En 1949, les menuisiers de la Monnaie utilisent cinq mille mètres de lattes, par an, mille cinq cents kilos de clous et huit mille mètres carrés de toile pour les décors. “Il nous faut cinq grands seaux de colle pour peindre un ciel,” me confie un petit vieux aux besicles de magicien. Le théâtre possède trois mille paires de souliers, bottes, poulaines, guêtres, brodequins, escarpins, talons rouges, verts, bleus, cuirs fauves et cartons peints.

J’ai vu mille perruques, les scalps de toutes les gloires : Marguerite, Salomé, Lucrèce… En 1949, une perruque de figurant vaut six cent cinquante francs [quarante francs belges = un euro]. Celle d’un chanteur de mille deux cents à deux mille francs. Cléopâtre en porte une admirable pour séduire César dans l’opéra de Haendel. Cette fulgurante toison, longue, serpentine, aux reflets bleus comme un noeud de vipères coûta sept mille francs.

Je fais la grimace. On m’explique : “Il faut piquer les cheveux un à un dans un tulle spécial. Cette opération dure une semaine ; elle exige au moins deux cent soixante grammes de cheveux ; un cheveu pèse moins d’un milligramme.”

L’origine de ces voluptueuses crinières ? “Les couvents, monsieur, sont de gros fournisseurs. Ne coupe-t-on pas les boucles des novices lors de leur entrée dans les ordres ?” On ne m’épargne aucune précision : “Les cheveux de religieuses italiennes sont trop gros, nous préférons les scandinaves ou les hollandais, plus souples et plus fins.” La collection de perruques de la Monnaie est évaluée à un million et demi de francs.

© dhnet.be

Et les costumes ? Dans cette maison où l’on coupe les cheveux en quatre, on n’habille pas les grandes héroïnes n’importe comment. Il faut du taffetas pour la Traviata, du satin pour cette garce de Manon, du crêpe georgette pour les voiles de Salomé dans Hérodiade. Les ateliers de couture de la Monnaie découpent et assemblent six mille mètres de tissu par an, dix mille mètres de coton écru, des kilomètres de galons dorés ou argentés. Si le théâtre possède deux cent cinquante décors complets, il s’enorgueillit d’abriter vingt-cinq mille costumes dans ses garde-robes.

À ces impressionnantes statistiques, l’armurier de l’opéra oppose celles de son arsenal : quatre mille lances, fusils, arbalètes, boucliers, armures, poignards, arcs, épées, flèches, etc. Les électriciens ripostent en énumérant leurs trois mille lampes, le grand lustre qui pèse une tonne et demie, et le fameux projecteur qui dessine, avec indiscrétion, un cercle de lumière autour des duos d’amour. “Sans nous, pas d’opéra”, assurent les électriciens. Dans Fidelio, de Beethoven, il faut éclairer le cachot où trépasse le malheureux époux de Léonore. On entend alors le régisseur crier à l’homme du projecteur : “Vous me ferez un bleu sale, que cela donne gluant !” Aussitôt, de troubles lueurs moisissent sur les murailles de la prison.

Mais tout n’est point truquage et toc. Les cloches du Prince Igor et de Parsifal pèsent, respectivement, quatre cents et six cents kilos. En hiver, on brûle quatre tonnes de charbon par jour pour chauffer le théâtre, et le pompier de service m’a révélé que pour lutter contre l’incendie, la Monnaie disposait de trente-huit prises d’eau, de douze avertisseurs, de douze échelles et de vingt et une sortie de secours.

Le premier théâtre de la Monnaie, qui devait flamber en 1855, fut bâti à l’aube du XVIIIe siècle, à l’emplacement même qu’occupe celui d’aujourd’hui. C’était alors un immense terrain vague, où broutaient ânes et chèvres, entre les ruines d’un couvent de dominicains. La construction coûta dix-huit mille florins, qui étaient devenus un million deux cent quatre-vingt-cinq mille francs lorsque le feu détruisit l’édifice.

La Monnaie fut, dès ses origines, un opéra d’avant-garde. En 1707, elle monta Bellérophon, que décrit, en ces termes, un chroniqueur de l’époque : “Il y avait une grande trappe, une grande roue, qui sert à la lever, trois monstres qui se placent dessus , le temple de la Gloire, l’autel du sacrifice, la chimère et deux culottes de peau pour les hommes qui vont dedans, la victime en peau de veau, trois chars avec leurs cordages, les ponts sur lesquels passent Pallas et Bellérophon, sans omettre le cheval Pégasse qui traverse les airs grâce à un contrepoids.

On signait alors d’étonnants contrats. Jean-Baptiste Meeûs, propriétaire du theâtre, le louait à la troupe Jean-Richard Durant, moyennant des arrhes qui consistaient en : “Deux pièces de vin de Bourgogne, qui seront délivrées au propriétaire a son apaisement (sic) en nature ou en valeur.” Le 22 mars 1870, la Monnaie créait Lohengrin, dix-sept ans avant Paris, et c’est en 1880, devançant une fois de plus Paris de quatre années, qu’elle représenta Hérodiade.

© GOB

Après la guerre, sous la direction de Corneil de Thoran, l’opéra monta cent trente-neuf créations dont quarante-quatre oeuvres belges. Corneil de Thoran est un grand monsieur, très fin, au long nez émacié, humant, délicat. A peine gravées dans ce visage de bénédictin, des rides menues en accentuent le charme. Il a le geste calme et précieux, porte des cravates en soie et travaille tard dans la nuit. Ses projets pour la saison 1950 ? La Bovary d’Emmanuel Bondeville, Jeanne au bûcher de Honegger, Macbeth de Verdi, le Mariage de Télémaque de Jules Lemaître et The Rake’s Progress de Stravinsky. Corneil de Thoran est assisté par Robert Ledent, dont il convient de dire grand bien. Robert Ledent a une face triangulaire, mobile, piquetée d’yeux d’écureuil et surmontée d’une tignasse rebelle à toute discipline. Très jeune, très audacieux., il croit à l’avenir de l’opéra. Robert Ledent, embossé derrière des monceaux de paperasses, dans un bureau étroit comme une casemate, me mitraille de chiffres : “On prétend que les nouvelles générations boudent l’opéra ? – Faux, archi-faux : du premier octobre 1949 au premier février 1950, nous avons délivré dix mille cinq cents billets d’étudiants, soit trois mille cent de plus qu’en 1948-1949. Nous jouons trois cent trente jours sur trois cent soixante-quatre, et la moyenne des spectateurs est de neuf cents par représentation. Alors ?”

Le petit cigare noir de Corneil de Thoran monte et descend en signe d’approbation, tandis qu’à la fumée se mêlent des volutes de valses. Ne répète-t-on pas une opérette où Strauss père et fils font tourner de jolies Viennoises ? On s’imagine, parfois, que si la Monnaie demande des subsides, c’est uniquement pour jouer Faust, Mignon ou Lakmé. Le problème est plus complexe et plus ample. En fait, ce théâtre devrait être considéré telle une vaste et nécessaire académie d’art lyrique.

La culture musicale n’exige-t-elle pas la représentation d’oeuvres oubliées, aussi bien que celle de livrets et de partitions inédits ? A moins d’admettre que la Belgique devienne une quelconque Béotie standardisée et mécanisée, ne faut-il pas qu’artistes et public puissent voir et entendre de temps à autre le Mariage secret de Cimarosa, Céphale et Procris de Grétry, ou le César de Haendel, tout en suivant de près les opéras écrits les opéras écrits par les contemporains ? En dehors des quelque cinquante titres du répertoire, la Monnaie fait un effort admirable pour doser l’ancien et le neuf. Elle n’hésita pas à offrir à ses fidèles les plus audacieux opéras du siècle, en mettant à l’affiche les Benjamin Britten, les Honegger, les Alban Berg, les Gottfried Einem, les Richard Strauss. Aussi longtemps qu’on ne voudra pas admettre que la Monnaie est une indispensable école d’art, son sort demeurera précaire et sa cause ignorée ou mal comprise par l’opinion, la presse, les milieux politiques. Oublie-t-on qu’on forme à l’opéra, sur la scène ou dans les ateliers, des chanteurs, des danseurs, des chefs d’orchestre, des artisans spécialisés, des couturières, des électriciens, des metteurs en scène, des peintres de décors ?

© lesoir.be

On demande à tout ce personnel des efforts inouïs et aussi mal rétribués que possible. En avril 1950, par exemple, les artistes furent payés en trois fois, au fur et à mesure des recettes.

Les avatars, qui ne font pas honneur à la Belgique, méritent d’être comparés à la situation des opéras étrangers. Sait-on qu’en 1950, la Scala de Milan reçoit sept cent millions de subsides annuels récoltés grâce à une taxe de deux pour cent frappant tous les autres spectacles théâtraux, sportifs et cinématographiques ? L’opéra de Budapest, dont l’activité est rigoureusement semblable à celle de la Monnaie, dispose d’un personnel presque double : huit chefs d’orchestre, cent dix instrumentistes, soixante-deux solistes, un chœur de cent dix exécutants et un corps de ballet de cinquante-quatre sujets.

En 1950, nous écrivions : “Ce n’est évidemment pas à coups d’expédients que l’on renflouera la Monnaie. Lorsque, le 6 juin la concession accordée à M. Corneil de Thoran vint à expiration, un autre candidat se présenta. Il était directeur de casino et avait imaginé une formule mirobolante : ouvrir une salle de jeu au palais d’Egmont. Ses bénéfices auraient permis de subventionner la Monnaie. D’autres bons esprits suggérèrent de supprimer les Opéras de Verviers, de Gand, de Liège, pour concentrer tous les efforts sur ceux de Bruxelles et d’Anvers.

En 1946, M. Corneil de Thoran et ses collaborateurs s’étaient engagés à faire quatorze millions de recettes annuelles. Ils ont, en 1950, dépassé ce chiffre d’un gros million.

Le méthodes publicitaires de la Monnaie datent du temps des fiacres et des becs Auer. Jamais une affiche illustrée, rien que de mornes placards jaunâtres et aussi avenants que la première page du Moniteur.

Mais il ne suffit  pas d’attirer le public. Ce dernier n’est-il pas heurté par le caractère désuet et parfois impayable de certains décors et de maints artifices scéniques qui éblouissaient les foules… en 1875 ? Il faut donc poursuivre l’effort entrepris pour renouveler la présentation des œuvres du répertoire. La Monnaie n’a-t-elle pas modernisé en 1949, la mise en scène, les décors et les costumes des Noces de Figaro, de Lohengrin, de Tosca, de Carmen et de Lakmé ?

L’extérieur même du bâtiment devrait, lui aussi, subir quelques améliorations. Pourquoi ne pas décaper toute la façade pour remettre au jour la pierre naturelle combien plus jolie que le plâtre crémeux et crasseux qui la recouvre ? M. Corneil de Thoran, qui est propret comme pas un, voudrait même que soient supprimés les deux urinoirs encastrés dans le théâtre, l’un rue des Princes, l’autre, rue de la Reine. Le 17 octobre 1949, il écrivait à M. van de Meulebroeck : “La disparition  de ces édicules s’impose en vue d’éviter que des relents pestilentiels et des odeurs nauséabondes ne se dégagent aux abords immédiats du théâtre. De plus, la plus grande partie des usagers de ces déversoirs publics est composée d’individus interlopes qui se livrent à des exibitions.” M. de Thoran est un petit délicat, mais qui lui donnerait tort ?

Oserait-on traiter de mégalomane l’administration de la Monnaie, parce qu’elle voudrait acquérir deux machines à écrire ? Elle n’en possède qu’une, préhistorique, et elle loue une vieille machine additionneuse à main. En 1950, le theâtre n’est même pas équipé d’un appareil enregistreur sur bandes, et il doit en emprunter un lorsqu’il en a besoin. Les chaudières, également antédiluviennes, devraient être remplacées. Faut-il révéler que le menuisiers chargés de construire les décors font encore tout ce travail à la main, comme en 1830 ?

Pelleas et Mélisande © lamonnaiedemunt.be

Sous prétexte d’économies, voilà où vont se nicher de nombreuses et d’invisibles dépenses, qu’un rééquipement sérieux de théâtre permettrait de résorber. Ce n’est, par exemple, qu’en 1949 que la Monnaie put acheter un tracteur et des remorques pour le transport de ses décors. En 1947, une firme particulière accomplissait ce travail moyennant cent soixante deux mille francs. Grâce au matériel de la maison, ces frais tombère·nt à quatre-vingt-sept mille francs. On estimait en 1950 que pour permettre à la Monnaie de remplir son rôle avec éclat, il faudrait cinquante-cinq millions par an. […]

Jo Gérard


Ouvrage épuisé @ CP

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : transcription, partage, édition, correction et iconographie | sources : GERARD Jo, La franc-maçonnerie en Belgique (Bruxelles : Edition J.M. Collet, 1988) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : carte postale représentant la façade principale du théâtre de la Monnaie © Régie des bâtiments (BE) ; l’atelier de couture © dhnet.be ; Corneil de Thoran © GOB ; l’opéra est une académie © lesoir.be ; Pelleas et Mélisande © lamonnaiedemunt.be.


Plus de scènes en Wallonie…

COLLIGNON, Georges (1923-2002)

Temps de lecture : 7 minutes >

[MUSEEPLA.ULIEGE.BE] Georges COLLIGNON (Flémalle-Haute, 26 août 1923 – Liège, 5 février 2002). Formé à Liège, à l’Ecole du Livre et dans une imprimerie, Collignon est d’abord ouvrier typographe. Il entre aux cristalleries du Val Saint-Lambert comme dessinateur exécutant et, parallèlement, suit les cours de dessin à l’Académie de Liège en soirée. Afin d’échapper au travail obligatoire en Allemagne, il s’inscrit aux cours de jour de 1942 à 1945. C’est grâce à Auguste Mambour, son professeur, qu’il sent naître sa vocation d’artiste. Dès l’immédiat Après-guerre, il est actif dans des groupes d’avant-garde : Réalité-Cobra (1949), la Jeune Peinture Belge (1945-1948) et Art abstrait (1952-1956). Il obtient le Prix de la Jeune Peinture Belge (1950) et le Prix Hélène Jacquet (1952). Collignon participe à la plupart des expositions de l’APIAW, de 1946 à 1964, il présente aussi des expositions personnelles et collectives tant en Belgique qu’à l’étranger dont les Biennales de Sao Paulo (1961) et de Venise (1962, 1970).

Georges Collignon séjourne lontemps à Paris. En 1948, grâce à la bourse du Gouvernement français, il y reste 6 mois. Puis il y habite de 1950 à 1969 et fréquente régulièrement les abstraits Hartung, Jacobsen, Magnelli et Vasarely. Malgré cet éloignement, Collignon reste en contact avec Liège et la Belgique : il est sollicité à plusieurs reprises pour diverses interventions à Liège (immeuble à Droixhe, restaurant de la gare des Guillemins – l’oeuvre est aujourd’hui disparue – Service des Constructions de l’ULg au Sart-Tilman), à Ougrée (hôtel de ville) et à Bruxelles (halls de la RTB-BRT au boulevard Reyers).

Il est difficile de définir la manière de Collignon tant la diversité de l’expression est grande. Le meilleur dénominateur commun à toutes ses expériences serait sans doute la qualité proprement picturale du travail. Qu’il s’agisse d’abstraction ou de figuration à laquelle il revient au milieu des années 1960, ses recherches témoignent d’une sensibilité de la ligne, du rythme et de la couleur qui le place parmi les peintres belges les plus remarquables de son temps.


[HOMMAGE A GEORGES COLLIGNON] Avec Georges Collignon un évènement qui allait être historique s’est déroulé à Flémalle (Liège, Belgique). Nous étions fin des années 40. Dans le monde, une révolution picturale se préparait, mais il était difficile d’en prendre conscience et d’en mesurer toute l’étendue de façon objective. Une sorte de pulsion animait intellectuellement certains artistes en quête de recherche en matière d’art plastique, et elle semblait nécessaire dans le contexte de notre évolution.

Plus rien ne s’était affirmé depuis les obscurs moments de guerre que l’humanité venait de traverser et un manque de contenu intellectuel et spirituel se faisait sentir.

Les plus lucides des artistes cherchèrent une voie nouvelle dans des concepts d’ordre plastique où ils pourraient s’exprimer, tout en restant dans une lignée historique qui faisait suite à l’évolution de l’art moderne.

Par raisonnement et par esprit de synthèse, l’art abstrait, qui avait déjà connu quelques obscurs pionniers (devenus célèbres aujourd’hui) allait s’étendre à travers le monde, telle une vague de fond.

Jamais une telle révolution picturale s’étendant d’un continent à l’autre ne s’était vue auparavant. Georges Collignon était de ceux-là, qui dans son atelier de Flémalle allait produire les premières oeuvres abstraites de notre communauté avant de partir pour Paris. De ce mouvement d’après guerre, Georges Collignon allait être l’égal des plus grands peintres abstraits de ce siècle.

Né créateur, son imagination en a les pleins pouvoirs, il su de rien imaginer un univers de forme et de couleur d’une grande valeur plastique ; il su aussi inventer son langage pictural avec grande clarté. Ses dons de coloriste lui firent découvrir des harmonies chromatiques d’une richesse exceptionnelle qui lui est personnelle.

L’abstraction est sans doute une des plus nobles conquêtes de l’art, elle est, peut-être, la démarche extrême de l’aventure spirituelle, non pour autant vue de manière exclusive, métaphysique ou prophétique, mais pleinement humaine.

Cette réflexion sur l’art abstrait est de monsieur Philippe Roberts-Jones, Secrétaire Perpétuel de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Je tenais à la citer car elle est toute à l’honneur de Georges Collignon. Il fallait un certain courage intellectuel dans la recherche, fin des années 40, et une intuition particulièrement sensible pour aller à la découverte d’une esthétique nouvelle et surtout d’une nouvelle façon de penser la peinture. Je me souviens d’une phrase qu’il me disait à l’époque et qui semblait l’inquiéter : “L’on peut être sincère et se tromper.” Il fut sincère et ne se trompa pas.

Depuis quelques années déjà, Georges Collignon a changé de voie ; il est revenu à la peinture figurative l’enrichissant de ses expériences dues à l’art abstrait.

Son oeuvre est imposante et ne peut s’oublier; elle tient une place de première importace dans l’évolution historique de l’art de peindre. Le contenu humaniste de cette oeuvre ne peut s’effacer dans le temps.

Léopold Plomteux, Centre Wallon d’ Art Contemporain
de la communauté Française de Belgique


Georges Collignon né en 1923 à Flémalle-Haute (LIEGE) en Belgique. Elève de l’Académie des Beaux-Arts de Liège de 1939 à 1945. Première exposition à la galerie Apollo à Bruxelles en 1946. Membre de l’association Jeune Apollo à Bruxelles en 1946. Membre de l’association Jeune peinture belge et du mouvement CoBrA fondé en 1948. Partage en 1950 avec Alechinsky et Dubosc le prix de la jeune peinture belge décerné pour la première fois, il fait partie du groupe des mains éblouies, à la galerie Maeght de Paris, dans lequel se trouvaient : Alechinsky, Corneille et Doucet.

Georges Collignon créa avec Pol Bury le groupe Réalité CoBrA qui était la première tentative pour défendre et promouvoir l’art abstrait en Belgique. En 1951 il participa à la première exposition du groupe CoBrA à Paris, organisée par Ch. Dotremont et M. Ragon. En 1952, il obtint le prix Hélène Jacquet. En 1955, il fut sélectionné pour le prix Lisbonne et en 1960 pour le prix Marzotto.

Au milieu des années soixante, délivré de l’obscurité et du mystère, Collignon va se déployer dans un luxe de couleurs qu’il n’abandonnera plus ; sûr de lui, il va suivre sa voie avec conviction. Le monde des images qu’il a découvert personnellement, son savoir-faire technique, sa connaissance des couleurs, son sens et son expérience de l’ordonnance spatiale, sont devenus des valeurs sûres, les jalons qui vont baliser son itinéraire.

A partir de 1967, Georges Collignon est revenu à une peinture figurative, cette figuration continuera de s’imposer et débouchera sur une peinture quelque peu mystérieuse, sensuelle, richement décorée de couleurs profondes, d’argent et de feuilles d’or, une peinture au caractère byzantin et surréaliste, la période abstraite (1946-1966) avait pris fin.

La reconnaissance internationale de sa peinture suivait avec sa désignation pour la Biennale de Sâo-Paulo, en 1958 et celle de Venise en 1970. Il a été élu membre de l’académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique en 1975. En 1977, il entre au Grand Orient de Belgique. Il est décédé à Liège le 5 février 2002, à 78 ans.


QUI ÊTES-VOUS GEORGES COLLIGNON ?

Un fort belle histoire… de l’Art qui a commencé en 1939 à l’Académie des beaux-Arts de Liège et qui se poursuit inlassablement. Comment évoquer l’œuvre d’un de nos plus grands peintres belges, alors que les plumes les plus distinguées l’ont fouillée, analysée, aimée – ce qui constitue par ailleurs une bibliographie très intéressante ? En rappelant le plus simplement possible les temps forts de sa carrière. La rencontre avec Paul KLEE, lors d’une visite à la biennale de Venise en 1948, paraît avoir été décisive dans l’engagement du peintre vers l’art non figuratif. Dès ce moment, il commence une oeuvre importante où son exceptionnel don de coloriste est mis en évidence. Sa probité et son amour du beau travail ne l’abandonneront jamais. Sa participation au mouvement CoBrA va le confirmer dans cette discipline et le faire connaître dans le circuit international de l’art. En 1951, Il part pour Paris ety séjournera jusqu’en 1969. Il va tout naturellement avoir sa place dans les plus importants salons d’art abstrait de l’époque, aux côté d’un MAGNELLI, d’un ALECHINSKY, d’un DELAHAUT, d’un BURY… c’est une époque importante.


Du 9 février au 1er mars 1951, se tiendra à Paris, dans la librairie 73, boulevard Saint Michel, une exposition qui groupera des dessins, gouaches et sculptures de Gilbert, Alechinsky, Bury, Claus, Collignon, Jacobsen, Corneille, Osterlin et Tajiri. C’est la première manifestation de CoBrA à Paris ; ce n’est pas la dernière.

Le Petit Cobra N °4 Hiver 50/51

Bazaine pourtant dans son petit livre sur l’art abstrait, a pu, avec une intelligence tres nuancée, situer quelques uns des points de repère de la peinture aujourd’hui.
Aussi bien, si nous avons à CoBrA choisi l’étiquette expérimentale est-ce parce qu’elle ne suppose aucun programme, pas plus qu’elle ne nous en remet simplement à l’aventure. “L’essentiel, dit encore Ragon, c’est d’aller.” Nous sommes allés, nous allons, nous n’avons pas attendu d’êtres arrivés pour partir. Et l’exposition des Mains éblouies a révélé que nous avions ensemble, déja gagné un pas. Ragon ne s’y est pas trompé qui saluait la participation de quatre peintres de CoBrA : Pierre Alechinsky (qui a fait pour Derriere le Miroir des lithographies significatives) ; Georges Collignon, Corneille, Doucet. Ces quatre peintres étaient rassemblés là par hasard : la galerie Maeght s’était adressée à chacun d’eux ; mais ce n’est pas un hasard qu’ils soient rassemblés dans CoBrA, et qu’ils formaient dans une exposition parfois heurtée, un ensemble frappant (notamment dans la salle de la librairie). Nous voulons rappeler l’intérêt que présentaient les envois de Laurent de Brunhojf, Pierre Humbert et Néjad.

C.D., CoBrA n°7, page 26

Il a eu des activités abstrait-constructivistes et aussi des activités CoBrA. Dotremont songe certainement au petit livre Le Crayon et l’Objet, qu’il ne trouva pas sans qualités et dont le texte repris dans le dernier numéro de CoBrA, est signé par Brian Martinoir. Cet auteur wallon traite dans un élan lyrique de l’art abstrait. Faut-il relever l’influence de Bachelard dans ces raisonnements ? La plaquette est rehaussée de gravures de Collignon ; on relève également la présence d’une gouache du même artiste dans le numéro 10 de CoBrA.
Après avoir débuté comme figuratif abstrait, Georges Collignon (né en 1923) opte à partir de la fin des anées quarante pour une abstraction que l’on pourrait qualifier d’esthétique et de poétique. Il est le seul membre du groupe Réalité à s’être manifesté à quelques reprises au sein de CoBrA. Ainsi est-il présent à l’exposition de Liège avec deux peintures, deux gouaches et un monotype. Selon Geirlandt, l’aventure CoBrA aurait permis à l’art abstrait de mieux s’enraciner en Belgique, on assiste par exemple en 1952 à la fondation du groupe Art abstrait que rejoignirent nombre d’anciens membres de la Jeune Peinture belge, dont Collignon.

IIe EXPOSITION INTERNATIONALE D’ART EXPERIMENTAL
Palais des Beaux-Arts de Liège du 6 octobre au 6 novembre 1951
ORGANISÉE PAR LA SOCIÉTÉ ROYALE DES BEAUX-ARTS DE LIÈGE
ET PAR
L’INTERNATIONALE DES ARTISTES EXPÉRIMENTAUX (CoBrA)

Georges Collignon fils a publié un mini-florilège de l’oeuvre de son père et l’intégrale du document est disponible dans notre DOCUMENTA. Cliquez sur l’image pour le télécharger…

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : Hommage à Georges Collignon (collection privée) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Georges Collignon fils.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

Le développement de l’énergie solaire a-t-il été torpillé en 1882 ?

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[THECONVERSATION.COM, 30 janvier 2025À la fin du XIXe siècle, le Français Augustin Mouchot (1825-1912) inventait un ingénieux concentrateur solaire. Mais la bureaucratie technique de l’époque, chargée de l’évaluer, en a livré une appréciation biaisée en la comparant au charbon qui alimentait les machines à vapeur – condamnant, au passage, l’appareil et ses multiples applications.

En matière d’énergie solaire, plusieurs moyens ont permis, au XXe siècle, de stopper l’innovation et de garantir le monopole des énergies fossiles et de leurs savoirs. Par exemple : la menace pure et simple, le rachat de brevets, la montée au capital ou encore la fermeture d’activité. L’expertise tendancieuse – sinon mensongère – a pu constituer un autre levier, ainsi que le montre le cas de l’évaluation officielle des appareils solaires d’Augustin Mouchot et de son associé Abel Pifre, à la fin du XIXe siècle.

Absent des manuels scolaires et délaissé des commémorations nationales pour le bicentenaire de sa naissance en 2025, le professeur de mathématiques appliquées et de physique Augustin Mouchot (1825-1912) est le pionnier français méconnu de l’énergie solaire moderne. Il a défendu et démontré les atouts de l’énergie solaire thermique et thermodynamique, particulièrement pour les pays de la zone intertropicale. Et cela, dès son ouvrage de synthèse et de prospective en 1869, puis avec un premier moteur à vapeur solaire de retentissement international, présenté à l’Exposition universelle de 1878 à Paris. Mais ce dernier a également rencontré après une mission de trois ans en Algérie et des financements publics importants, les incompréhensions auxquelles les énergies énergies renouvelables ont été confrontées depuis cette période. Ce qui n’a pas été sans lui valoir des adversaires…

Une commission d’étude transsaharienne de la chaleur solaire

La Commission des appareils solaires est créée le 19 février 1880 dans le cadre des travaux préparatoires du chemin de fer transsaharien. Elle doit tester les concentrateurs solaires à vapeur développés depuis près de 15 années par Augustin Mouchot – et depuis 1878 par Abel Pifre – dans la perspective du pompage de l’eau indispensable à la recharge des locomotives et au développement de gares-dépôts de combustible.

L’assassinant du colonel Flatters et de son escorte lors de la seconde reconnaissance du tracé, le 16 février 1881, un an et deux mois avant la remise du rapport de la commission, mettra fin au projet. La commission rassemble alors deux ingénieurs, un colonel et deux professeurs aux facultés de médecine et des sciences de Montpellier. L’appareil solaire testé, doté d’un réflecteur de trois mètres de diamètre, est construit par la société d’Abel Pifre, officiellement constituée en janvier 1881 et première entreprise au monde à commercialiser des cuiseurs, distillateurs et moteurs solaires. Les essais ont lieu en 1881 au fort de Montpellier sous la supervision du professeur de physique André Crova (1833-1907), qui rédigera le rapport final.

Docteur en physique électrochimique, avec 74 publications touchant à l’optique, à l’électricité, aux ‘radiations calorifiques’ – dont celles du Soleil –, c’est un pionnier du calcul de la ‘constante solaire’, quantité d’énergie solaire reçue par la Terre hors atmosphère sur une surface d’un mètre carré exposée perpendiculairement au soleil.

Les étranges calculs du ‘rendement industriel’

La note manuscrite d’André Crova, discutée durant la séance du 3 avril 1882 de l’Académie des sciences, est la version courte du rapport qu’il publie dans les mois suivants, qui comporte quarante-cinq pages et une illustration. Son diagnostic déborde du projet transsaharien et met en regard l’énergie solaire avec la grande énergie fossile, alors concurrente, que représente le charbon.

On s’est préoccupé dans ces dernières années de tentatives faites en vue d’utiliser pratiquement l’énergie des radiations solaires. Ces radiations sont en effet la cause presque unique de tous les phénomènes atmosphériques, de tout travail moteur, et de la vie sous toutes ses formes, à la surface de notre globe. Mais ces forces motrices, irrégulières et sujettes même à faire défaut à un moment donné, sont maintenant partout remplacées par celle de la vapeur, qui, toute coûteuse qu’elle est, a du moins pour elle la constance et la régularité, qui sont une des premières conditions que l’industrie demande à un moteur.

André Crova inaugure ainsi le discours des experts dont l’influence va se renforcer au fil de l’ère thermo-industrielle. Spécialiste d’un domaine étroit – la mesure des radiations solaires –, il est mandaté pour l’évaluation d’une technologie de conversion énergétique – les récepteurs solaires thermodynamiques Mouchot-Pifre –, dans le cadre d’une ligne de transport à l’intérieur du Sahara. Au final, il délivre un avis non pas sur le fond, mais sur sur les formes d’énergie qui devraient être privilégiées dans le cadre de la modernité. Ce glissement fait de son rapport la première grande condamnation officielle de l’utilisation du rayonnement solaire pour produire de l’énergie.

Car la commission ne s’arrête pas sur les applications pratiques de la machine à vapeur solaire. Citons par exemple :

      • 189 jours de fonctionnement sur l’année en 1881 à la latitude de Montpellier et 14 litres d’eau distillée (c’est-à-dire, vaporisée) par jour de fonctionnement en moyenne ;
      • la possibilité d’y ajouter une pompe ou un moteur rotatif ;
      • celle de procéder à la distillation d’alcools, de plantes ou à la pasteurisation de l’eau ou des aliments ;
      • celle de procéder à la cuisson de la nourriture humaine ou pour les animaux ;
      • celle de procéder à la calcination et au chauffage de matériaux (chaux, graisses, briques, poteries, pâte à papier) ;
      • la possibilité d’en faire une pile thermoélectrique ;
      • la possibilité de produire de la glace avec l’ammoniac et une machine des frères Carré, (comme Mouchot le fit en 1878) ;
      • la possibilité éventuelle de procéder de faire tourner une machine à coudre ou d’imprimer des journaux avec.

Mais non, le travail d’André Crova se limite à la mesure d’un ‘rendement industriel de l’appareil‘, à partir du ‘nombre de calories emmagasinées par la chaudière‘.

Le principe est le suivant :

      • La chaudière placée au centre du réflecteur solaire vaporise de l’eau à partir de laquelle, une fois la vapeur refroidie dans un serpentin, il est possible, ‘au moyen de la formule de Regnault’, de calculer ‘le nombre de calories utilisées par l’appareil’ ;
      • Simultanément un ‘actinomètre’ évalue le rayonnement solaire d’heure en heure, corrigé par la température, l’hygrométrie de l’air et la hauteur du soleil (c’est-à-dire, la transparence et l’épaisseur atmosphériques), afin de calculer les ‘calories incidentes’ ;
      • En divisant le premier chiffre par le second, on obtient un rapport, que l’on appelle ‘rendement économique de l’appareil’. En 1881 à Montpellier, il a été évalué à 0,491 calorie par mètre carré, avec un maximum à 0,854.

En un mot, à l’évaluation de la puissance effective, de la fonctionnalité et de la praticité des appareils solaires s’est substituée, au prix d’une somme d’approximations considérables, la simple évaluation d’un rendement théorique : celui du nombre de calories captées par rapport aux calories disponibles. Le tour de passe-passe accompli autorise le physicien rapporteur André Crova à conclure sur des hypothèses économiques, et non à se prononcer sur l’intérêt technoscientifique du principe et du fonctionnement du moteur solaire.

Four solaire de Mouchot et Pifre, conservé au CNAM à Paris © Rama

La condamnation du solaire

C’est donc sur un mode conditionnel que la condamnation de l’énergie solaire est exprimée en 1882. Il est intéressant de noter que les termes en sont restés presque inchangés jusqu’à nos jours, y compris pour les autres types de conversion d’énergie tels que le photovoltaïque – solaire vers électrique – ou l’éolien – mécanique vers électrique. Déjà en 1882, la régularité économique et la disponibilité des combustibles fossiles dans les pays développés sont les principaux arguments avancés par André Crova.

En France et dans les climats tempérés, l’énergie de la radiation solaire est trop affaiblie au niveau du sol […] pour que l’on puisse espérer pouvoir emprunter dans des conditions économiques et régulières une partie de l’énergie solaire pour l’appliquer aux besoins de l’industrie. Telle est mon opinion personnelle, qui résulte des expériences que nous avons faites pendant la durée de l’année 1881. […] Remarquons d’ailleurs que, dans les conditions dont nous parlons, le prix du travail moteur ou de la chaleur équivalente a une importance relativement faible, vu la facilité de transport du combustible. […] Mais dans les pays où le soleil […] envoie des radiations plus intenses, la conclusion serait-elle identique ? La réponse à cette question exige la connaissance de trop de points spéciaux pour que nous puissions la donner ici.

Le professeur d’université André Crova, spécialiste de la mesure de la chaleur solaire, exécute avec les mots d’un expert industriel les appareils Mouchot-Pifre. Il admet pourtant des limites à son travail. En effet, lorsque

le vent souffle avec force dans la direction de l’orifice de l’actinomètre […] les observations sont impossibles […], tandis que la distillation (c’est-à-dire la production de vapeur, ndlr) se produit même dans les circonstances les plus défavorables, pourvu que le soleil brille.

Autrement dit, l’appareil, plus efficient que son ‘mesureur’, fonctionne même les jours où l’on ne peut effectuer de mesures. Dans son mémoire à l’Académie des sciences, le physicien admet aussi qu’en l’absence d’isolation de la chaudière, la température extérieure influence davantage la distillation de l’eau que le soleil. Pire, puisque l’actinomètre ne laisse pas passer les mêmes longueurs d’onde que le manchon en verre de la chaudière. Comme l’écrit André Crova,

par les plus fortes intensités, les radiations obscures (rayonnement infrarouge, ndlr), non transmissibles par le verre, sont arrêtées par le manchon, et le rendement diminue, quoique la quantité de chaleur utilisée augmente.

Ainsi, du fait du choix d’un tel rendement comme valeur d’évaluation, les appareils solaires ‘fonctionneraient’ moins bien dans les périodes précises où justement ils chauffent le plus. On croit rêver. La notion de rendement pour une source primaire d’énergie gratuite et inépuisable révèle ici sa limite : nul besoin d’être physicien pour comprendre que plus le soleil brille, plus l’énergie solaire est abondante, quand bien même la qualité de la conversion/captation du rayonnement baisse avec l’augmentation de l’intensité de ce rayonnement.

‘De l’eau froide sur le soleil de M. Mouchot’

Mais le coup de grâce tient dans l’image que retient la presse, c’est-à-dire la mise en équivalence du rendement maximum du mètre carré solaire selon les calculs précédents et de la quantité de charbon correspondant. Celui-ci représente :

à peu près la chaleur produite par 240 grammes de charbon, en admettant que la moitié de la chaleur qu’il produit en brûlant soit utilisée à vaporiser l’eau.

Une poignée de carbone polluant contre une heure de soleil sur un mètre carré de métal brillant ? Sans gaz à effet de serre, éternellement et gratuitement, mais avec des intermittences ? On peut se demander ce qu’il serait advenu du monde si André Crova n’avait pas déversé sans vergogne ‘de l’eau froide sur le soleil de M. Mouchot’, ainsi que relèvera immédiatement le journaliste scientifique de l’époque Louis Figuier. Malgré les démentis, deux ans plus tard l’entreprise d’Abel Pifre disparait, et avec elle les projets et brevets solaires d’Augustin Mouchot.

Changer de regard sur l’énergie solaire ?

L’histoire d’Augustin Mouchot n’est pas un cas isolé. L’économiste Sugandha Srivastav soulignait, au sujet d’un autre innovateur solaire – américain celui-ci – arrêté dans sa course au début du XXe siècle, que

s’il est douloureux de réfléchir à ce grand “et si” alors que le climat s’effondre sous nos yeux, cela peut nous apporter quelque chose d’utile : savoir que tirer de l’énergie du soleil n’a rien d’une idée radicale, ni même nouvelle. C’est une idée aussi vieille que les entreprises de combustibles fossiles elles-mêmes.

Aurions-nous aujourd’hui, 143 plus tard, la même sévérité sur le potentiel des ressources solaires et les mêmes certitudes à propos des énergies fossiles que la commission du ministère des travaux publics de Montpellier ? C’est la question qu’il nous faut poser, de façon urgente, à tous les André Crova de notre temps.

Frédéric Caille, ENS (Lyon, FR)


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Rama ; © DP.


Plus de presse en Wallonie…

AWAP : Découverte du patrimoine. Guide facile à lire et à comprendre (Journées du patrimoine 2024)

Temps de lecture : 8 minutes >

[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE] L’Agence wallonne du Patrimoine – Pour transmettre le patrimoine wallon aux générations futures. Le patrimoine de Wallonie est un héritage commun. Il concerne tout le monde. Depuis 1988, la gestion du patrimoine culturel immobilier est réalisée par le Service public de Wallonie. Au nom de la collectivité, les agents du SPW assurent la pérennité de ce patrimoine et veillent à son maintien dans un environnement bâti et naturel de qualité. En Wallonie, on dénombre près de 4 000 biens classés au titre de monument, de site, de site archéologique ou d’ensemble architectural. La gestion du patrimoine repose sur les principes de la conservation intégrée qui visent une politique globale de sauvegarde et de réhabilitation du patrimoine culturel prenant en compte la valeur et le rôle de ce patrimoine pour la société. Ce concept a influencé l’élaboration des politiques partout en Europe et a considérablement élargi la notion même de patrimoine. La formation aux différents métiers liés au patrimoine, ainsi que la promotion du patrimoine au plus large public possible font aussi partie des missions de l’Agence wallonne du Patrimoine (AWaP). [En savoir plus sur le site de l’AWAP…]


Journées du patrimoine

[JOURNEESDUPATRIMOINE.BE] C’est en 1989 que la Wallonie et dix-neuf communes bruxelloises accueillent la première Journée du Patrimoine. L’année 1993 constitue un double tournant. Mises au pluriel, les Journées du Patrimoine en Wallonie occupent désormais tout un week-end et c’est l’année de l’instauration des thèmes. En 1994, la gratuité d’accessibilité aux monuments, aux ensembles architecturaux et aux sites inscrits au programme est demandée à tous les organisateurs. Le libre accès généralisé est un des éléments qui fait le succès des thèmes successifs déclinés par les Journées de 1994 à 2012, ceux-ci s’avérant par ailleurs très porteurs : Patrimoine industriel et social, Patrimoine rural, Patrimoine archéologique, Patrimoine militaire, Patrimoine médiéval, Patrimoine insolite… Des centaines de milliers de visiteurs ont ainsi participé à ces Journées depuis leur création. Un pic de fréquentation a été réalisé en 2003 grâce au choix d’un sujet très accrocheur, Châteaux et demeures privées. Le record du nombre d’activités a été, quant à lui, atteint en 2016, avec la thématique Patrimoine religieux et philosophique. Parmi les centaines de sites ouverts chaque année, on compte des lieux généralement inaccessibles au public qui décident d’ouvrir exceptionnellement leurs portes à cette occasion. […] Chaque année, les Journées du Patrimoine proposent, le 2e week-end de septembre, de découvrir gratuitement le patrimoine wallon.


Cliquez sur la vignette…

 

En 2024, l’AWAP a édité une brochure didactique à l’attention des plus jeunes, un Guide facile à lire et à comprendre (FALC) dont nous transcrivons des extraits ci-dessous, pour vous en donner un avant-goût. La version complète et illustrée est téléchargeable sur le site des Journées du patrimoine

 

 

Découverte du Patrimoine. Guide facile à lire et à comprendre (FALC)

Avant-propos

Le patrimoine, ce sont les choses laissées par les personnes qui ont vécu avant nous : des bâtiments ; des beaux paysages ; des objets anciens ; des traditions, comme des fêtes. La brochure est divisée en 3 parties :

      1. qu’est-ce que le patrimoine ?
      2. qui s’en occupe ?
      3. comment on s’en occupe ?

Tu trouveras aussi des informations sur les métiers du patrimoine.

Le patrimoine, c’est quoi ?

Le patrimoine est un héritage, transmis de génération en génération. Ce sont des choses que les personnes du passé nous ont laissées. Voici quelques exemples de patrimoine : des bâtiments anciens (châteaux, églises, maisons…) ; des sites archéologiques (ruines…) ; des objets d’art (peintures, sculptures, meubles…) ; des traditions (histoires, chansons, danses, fêtes…) ; des ressources naturelles (parcs, paysages particuliers, jardins botaniques…).

Certains bâtiments, qui sont construits aujourd’hui, deviendront peut-être du patrimoine. Les personnes pourront encore y vivre ou les visiter après nous.

Patrimoine est un mot masculin. Depuis peu, on utilise aussi un mot féminin :  Matrimoine. Le mot Matrimoine est utilisé pour parler des choses laissées par les femmes : les traditions, leurs métiers, leurs inventions, leurs peintures et leurs livres…

Les 3 types de patrimoine
      1. patrimoine naturel >< patrimoine culturel
      2. patrimoine matériel >< patrimoine immatériel
      3. patrimoine immobilier >< patrimoine mobilier
© AWAP
Le patrimoine naturel ou culturel, c’est quoi ?

Le patrimoine naturel, ce sont : les jardins de châteaux, les milieux marins, les forêts anciennes…

Le patrimoine culturel, ce sont : les bâtiments, les objets, les fêtes…

Le patrimoine culturel matériel ou immatériel, c’est quoi ?

Le patrimoine culturel matériel, c’est tout ce qu’on peut toucher : les objets, les bâtiments…

Le patrimoine culturel immatériel, c’est tout ce qu’on ne peut pas toucher : les fêtes, les danses, les chansons…

Le patrimoine culturel immobilier ou mobilier, c’est quoi ?

Le patrimoine culturel immobilier, c’est tout ce qu’on ne peut pas bouger : les bâtiments, les immeubles…

Le patrimoine culturel mobilier, c’est tout ce qu’on peut déplacer : les objets, les peintures, les statues…

Le patrimoine culturel immobilier, c’est quoi ?

Ce sont les monuments et les vestiges archéologiques. Les vestiges archéologiques, ce sont des ruines, des vieux objets trouvés dans la terre.

Les monuments

Un monument, c’est un bâtiment qui permet de se souvenir du passé. Des spécialistes étudient les bâtiments anciens. Ce sont des historiens, des archéologues. Ils examinent les bâtiments pour comprendre leur histoire, savoir comment les protéger.

Il y a plusieurs sortes de monuments. Les monuments sont classés par :

      • Fonction : à quoi sert le bâtiment ? Un bâtiment peut servir à plusieurs choses. Exemple : un château peut aussi devenir un restaurant.
      • Style : c’est la mode de l’époque. Chaque style a un nom différent. Exemples : l’Art nouveau, l’Art déco…
      • Époque : c’est le moment de la construction.

Dans le patrimoine, on trouve aussi un héritage industriel. Cela veut dire : des usines, des ateliers, des mines…

Dans le patrimoine, on trouve aussi le petit patrimoine. Cela veut dire : des fontaines, des lampes, des cloches…

Les vestiges archéologiques

Les vestiges archéologiques sont des vieux objets trouvés dans la terre. Un archéologue est une personne qui fouille la terre. La personne cherche des vieux objets et des traces du passé. Ce sont les objets de nos ancêtres. Les ancêtres, c’est quoi ? Les ancêtres sont les personnes qui ont vécu avant nous. Les objets trouvés sont souvent cassés.

QUI ? LES ACTEURS DU PATRIMOINE

Les acteurs du patrimoine sont les personnes qui travaillent pour le patrimoine : archéologues (personnes qui fouillent la terre), restaurateurs d’art (personnes qui réparent les objets), tailleurs de pierre (personnes qui remplacent les pierres abîmées)…

La Belgique est divisée en 3 grandes parties qui s’appellent les régions (la Flandre, la Wallonie, Bruxelles).

La Région wallonne (la Wallonie)

Chaque région a son chef qui s’occupe du patrimoine. Ce chef s’appelle un ministre. Ce ministre a ses règles pour s’occuper des choses importantes. Il doit protéger les biens du patrimoine (des châteaux, des églises, des maisons anciennes…).

L’Agence wallonne du Patrimoine (AWaP)

Le ministre du patrimoine se fait aider par une grande équipe. L’équipe s’appelle : l’Agence wallonne du Patrimoine (AWaP) :

      1. Protéger
        L’équipe protège notre patrimoine en créant des lois.
      2. Restaurer
        L’équipe répare les bâtiments.
      3. Valoriser
        L’équipe travaille pour que le patrimoine serve encore aujourd’hui.
      4. Fouiller
        L’équipe fouille la terre pour trouver des objets et des restes du passé.
      5. Former
        L’équipe apprend aux travailleurs à s’occuper des bâtiments.
      6. Sensibiliser
        L’équipe explique aux gens que le patrimoine est important.
La Commission royale des monuments, sites et fouilles (CRMSF)

La Commission est une assemblée. Ce sont des personnes qui travaillent ensemble pour : conseiller le ministre sur les travaux à faire ; dire au ministre quand un bâtiment doit être protégé.

Les propriétaires, associations, architectes, artisans et entreprises

Il y a d’autres personnes qui s’occupent du patrimoine en Wallonie :

      1. Les associations. Ce sont des personnes qui travaillent pour faire connaître le patrimoine.
      2. Les artisans. Ce sont des personnes qui travaillent pour réparer les bâtiments.

COMMENT ? LES OUTILS POUR GÉRER LE PATRIMOINE

Recensements et mesures de protection
Les inventaires

Pour protéger le patrimoine, on fait des listes et des classements. On fait des listes avec toutes les choses qui font partie du patrimoine. Ces listes s’appellent des inventaires. On fait des inventaires par : bâtiments ; objets trouvés dans le sol et restes du passé ; donjons ; anciennes églises ; anciennes usines ; parcs et jardins…

On fait aussi des inventaires des petites choses du patrimoine : des lavoirs, des fours à pain, des moulins…

Le patrimoine classé

Certains bâtiments et paysages sont tellement beaux et importants qu’ils sont classés. Cela veut dire que ces bâtiments et paysages sont protégés par une loi. Il est interdit de modifier les bâtiments sans autorisation du ministre. Les bâtiments classés sont les plus importants et les plus rares.

On a beaucoup de bâtiments importants et de paysages classés en Wallonie :

      • bâtiments importants (châteaux, églises…),
      • paysages (parcs, jardins…).
© awap

Quand un bâtiment ou un parc est classé, on met un blason bleu à l’entrée. Cela veut dire qu’il est protégé. On ne peut pas le réparer ou le modifier sans autorisation.

En plus des bâtiments et paysages, on classe aussi les objets importants et les fêtes : les tableaux, les sculptures, les vieux meubles, les carnavals, les chansons… Ce sont d’autres personnes qui s’en occupent.

Le patrimoine exceptionnel de Wallonie

Le patrimoine exceptionnel, c’est quoi ? Ce sont les plus beaux bâtiments : des châteaux magnifiques, des ruines qui racontent notre passé…

La liste du patrimoine mondial

En plus du patrimoine de notre pays, il existe un patrimoine mondial. C’est l’UNESCO qui s’en occupe. L’UNESCO est un groupe de personnes qui travaillent pour le patrimoine mondial. L’UNESCO a créé une liste des plus beaux bâtiments et sites du monde. Chez nous, 8 sites sont dans la liste :

      1. Les 4 ascenseurs du canal du Centre et leur site (La Louvière et Le Roeulx),
      2. Les 7 beffrois (Binche, Charleroi, Gembloux, Mons, Namur, Thuin et Tournai),
      3. La cathédrale Notre-Dame de Tournai,
      4. Les minières néolithiques de silex de Spiennes (Mons),
      5. 4 sites miniers majeurs (le Grand-Hornu, Bois-du-Luc, le Bois du  Cazier et Blegny-Mine),
      6. La ville de Spa,
      7. Des sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale (front Ouest),
      8. Des portions de la forêt de Soignes.
Conservation, restauration et réaffectation

Il faut prendre soin du patrimoine. Pour cela, il faut faire attention à 3 choses :

      1. conserver : c’est très important, il faut éviter que les bâtiments s’abîment.
      2. restaurer : c’est réparer les bâtiments qui sont cassés.
      3. réaffecter : c’est donner une nouvelle fonction aux bâtiments qui ne sont plus utilisés. Par exemple, un château devient une salle des fêtes.

Parfois, un bâtiment classé ne peut plus être utilisé comme il l’était avant. Il est devenu : trop vieux, trop petit… Alors on va faire autre chose dedans : une ancienne ferme peut devenir un lieu de fêtes ; une vieille usine peut devenir un musée ; une église peut devenir une bibliothèque.

Les bâtiments classés sont très importants. Il faut protéger les bâtiments classés. Protéger un bâtiment veut dire qu’on doit pouvoir continuer à y vivre, à l’utiliser ou le visiter sans le modifier. Parfois, un bâtiment s’abîme avec le temps. On doit alors faire des travaux. C’est le ministre qui donne de l’argent.

Sur chantier : focus sur les métiers du patrimoine

Lorsqu’il faut faire des travaux, il faut un chef qui décide. Le chef est un architecte. L’architecte va dire aux autres personnes ce qu’il faut faire. Ces autres personnes sont : un maçon (il répare les murs en pierre et en brique), un couvreur (il répare le toit), un peintre (il peint les murs), un plafonneur (il répare les murs à l’intérieur du bâtiment), un jardinier (il s’occupe des parcs et des jardins)…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : awap | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © awap.


Plus d’initiatives en Wallonie…

TRADUCTION : Néologie traductive – Vade Mecum pour traducteurs (1995)

Temps de lecture : 28 minutes >

La traduction (humaine) est un métier exigeant et un domaine technique qui reste vivant face aux technologies soutenues par l’intelligence artificielle (un oxymore !). Nous partageons avec vous la transcription partielle d’une plaquette réalisée en 1995 par le Centre de terminologie de Bruxelles (CTB, Bruxelles). Elle avait été réalisée avec le soutien du Service de la langue française de la Direction générale de la Culture et de la Communication.

N.B. Le document transcrit ici est assez technique : si vous n’avez pas d’affinités particulières avec le domaine linguistique, visitez plutôt notre BIBLIOTECA et choisissez un livre selon votre bon plaisir…


TABLE DES MATIERES

PRESENTATION

Ce vademecum est un élément d’une initiative appelée Néologie traductive, réalisée avec le soutien du Service de la langue française de la Direction générale de la Culture et de la Communication. Il s’adresse aux traducteurs, dont l’activité quotidienne est une source importante de néologismes. Cette action a trois objectifs :

    1. l’assistance en matière de néographie,
    2. le recensement et la diffusion des néologismes créés ou rencontrés par les traducteurs, et
    3. l’étude de la pratique néographique des traducteurs.

Ces objectifs sont poursuivis par les initiatives suivantes :

      • formation d’un réseau de traducteurs qui désirent signaler, par  l’intermédiaire du CTB, les néologismes créés par eux-mêmes ou rencontrés au cours de leur travail ;
      • distribution de ce vademecum rédigé à l’intention des traducteurs ;
      • assistance directe, par téléphone, à la création néologique ; rappel des matrices lexicogéniques de telle ou telle discipline, propositions de néologismes, recherche dans les banques de terminologie et autres sources ;
      • collecte et échange, par domaine de spécialité, des néologismes créés par les traducteurs qui participent à l’action ;
      • étude philologique, terminologique et socio-culturelle des néologismes ainsi récoltés.

Cette initiative s’intègre également dans un projet du RINT (Réseau International de Néologie et de Terminologie), qui a l’intention de mettre sur pied un réseau francophone d’échange de néologismes.

INTRODUCTION

Dans les différents domaines de la vie sociale, les usagers créent leurs termes au fur et à mesure de leurs besoins. Le lexique s’enrichit ainsi continuellement, notamment pour dénommer ou désigner de nouvelles réalités. Le traducteur sera donc souvent confronté à des problèmes terminologiques qu’il devra résoudre, le plus souvent par lui-même. Il rencontrera des termes dans la langue-source (LS) pour lesquels il n’existe pas encore d’équivalent dans la langue-cible (LC). Si l’on définit la néologie comme l’ensemble des techniques de formation de nouveaux termes, il s’occupera donc, si nécessaire, de néologie.

Néologie primaire et néologie traductive

On peut distinguer deux types de néologie : celle où la formation d’un nouveau terme, dans une langue précise, accompagne la formation d’un nouveau concept et celle où le terme existe déjà dans une langue et où un nouveau terme est créé dans une autre langue. La situation typique dans laquelle se déroule le premier processus est la situation de travail (le laboratoire de recherche, la fabrication de nouveaux produits, etc.). La situation typique de la deuxième forme de néologie est la traduction. Appelons la première forme néologie primaire et la deuxième néologie traductive.

La néologie traductive peut être le fait, sporadique ou plus ou moins systématique, d’instances chargées de terminologie. Ces instances proposent des équivalents pour des termes qui souvent circulent déjà dans la langue d’arrivée sous forme d’emprunts, de calques ou de termes jugés mal formés.

Cependant, la forme la plus ancienne et la plus naturelle de néologie traductive, c’est-à-dire la formation et l’introduction de nouveaux termes qui ont déjà un précédent linguistique, est la traduction, activité quotidienne des traducteurs de textes techniques et scientifiques. Ils sont les premiers à être confrontés aux nouveaux termes en LS et aux nouveaux concepts, pour lesquels lem métier les contraint à proposer un équivalent dans la LC.

Nous appelons donc “néologie” la création d’un nouveau terme par un traducteur et, pour la facilité de notre propos, “néologisme” un nouveau terme, proposé dans une traduction, tout en sachant qu’un néologisme n’existe réellement que si le terme entre dans tm certain usage, qui ne se réduit pas à une communication unique entre l’auteur du terme créé et ceux qui prennent connaissance du nouveau terme.

Les principes de la néologie traductive

La néologie traductive obéit en premier lieu aux principes mêmes de la traduction.

Un premier principe peut être formulé ainsi : on ne traduit pas une langue dans une autre langue (Ll>L2), mais une traduction rend un message exprimé dans la langue-source. Ceci a des conséquences pour la néologie traductive.

Le traducteur ne cherche pas systématiquement des équivalents pour tous les termes du texte à traduire (il ne traduit jamais mot à mot) ; il ne crée donc pas systématiquement des équivalents pour tous les termes qu’il rencontre et pour lesquels il n’existe pas d’équivalent dans la langue-cible. Il crée de nouveaux termes s’ils sont utiles pour la transmission correcte du message. Sa première obligation n’est pas l’équivalence des tennes, mais l’équivalence du message.

Dans le cas de la traduction par équivalence des termes, qui joue un rôle plus important dans la traduction spécialisée que dans la traduction de textes plus littéraires, le traducteur ne cherche pas d’emblée à traduire le terme. Il identifie la notion exprimée par le terme du texte de départ et réexprime ensuite la notion dans le texte traduit. La question qu’il se posera est donc celle-ci : quel est le terme dans la langue-cible dont le sens correspond exactement à la notion exprimée par le terme dans la langue-source ? L’adéquation, c’est-à-dire la qualité qu’a un terme de bien convenir à la notion qu’il exprime, dans le contexte précis du texte à traduire, est donc l’exigence principale.

Le traducteur aura la même attitude lorsque, dans le cas d’équivalents manquants, il doit combler les lacunes et proposer de nouveaux termes. Avant de passer par le prisme du système de la langue, le néologisme passe par le prisme du système notionnel, ce qui est d’ailleurs la meilleure façon de s’affranchir du terme utilisé dans la langue-source.

En s’attachant avant tout au référent, le traducteur sait qu’une réalité peut souvent être considérée et dénommée selon plusieurs facettes ou points de vue. Cette attitude lui permettra de créer de bons équivalents, des termes qui donnent une image aussi nette que possible du référent. La connaissance de l’univers notionnel du domaine, grâce à laquelle le traducteur appartient à la même conummauté de pensée que l’auteur et le lecteur, lui permettra de reconnaître plus facilement la fonction du néologisme dans la LS.

Un deuxième principe, d’ordre terminologique cette fois, valable pour toute traduction, est le respect des traditions pour la formation des termes dans le domaine de spécialité considéré. Chaque science, chaque discipline, chaque technique se définit par une terminologie particulière, structurée et conditionnée par la spécificité de son objet, de son point de vue et de ses finalités. Chaque discipline ne possède pas seulement son système notionnel propre, mais également ses matrices terminogéniques, qui lui font choisir de préférence certaines lois de construction des termes. Un nouveau terme n’est pas un objet isolé mais un élément d’un système plus ou moins structuré. Le traducteur professionnel expérimenté distingue ce qui est linguistique de ce qui est terminologique. Il sait qu’en terminologie, il y a peu d’équivalents établis. Les équivalents présentés dans les dictionnaires ne sont en fait que des possibilités auxquelles le traducteur est libre ou non de donner vie. On pourrait dire, paradoxalement, que le seul véritable terminologue est le traducteur.

Le troisième principe, enfin, relève du respect de la langue-cible. Dans ses créations de termes, le traducteur sera conservateur et suivra les voies tracées par la langue.

Les termes français se rattachent généralement à des éléments préexistants de la langue, permettant d’en saisir, ne fût-ce que superficiellement, la signification. Les termes sont souvent motivés : les raisons du choix de leur forme sont transparentes et au moins une partie des termes est immédiatement intelligible.

Les nouveaux termes doivent, à leur tour, offrir la possibilité d’engendrer des dérivés dans leur catégorie lexicale ou dans d’autres catégories lexicales. Ils doivent pouvoir s’intégrer dans des formations syntagmatiques futures.

Les différents procédés de formation des termes présentés dans ce vademecum permettent de créer des termes qui s’intègrent naturellement dans la langue.

Le vocabulaire de spécialité est formé sur la base des mêmes principes que les mots de la langue commune. Il est rare que des mots entièrement neufs voient le jour. Les nouveaux mots, et dans une proportion encore plus grande, les nouveaux termes, sont, généralement, des assemblages d’éléments existants.

Ainsi, ce guide répertorie-t-il les différents procédés de combinaison de matériaux lexicaux permettant la constitution de nouvelles unités lexicales. Ces procédés sont au nombre de neuf : la dérivation, la confixation, la composition, la formation syntagmatique, l’emprunt, l’abrègement, la néologie de sens, la création ex nihilo et l’éponymie.

1. DERIVATION

Les termes peuvent être dérivés d’autres termes par adjonction d’affixes, par conversion grammaticale ou, plus rarement, par suppression d’affixes.

1.1 Affixation

L’affixation consiste en l’agglutination d’éléments lexicaux, dont un au moins n’est pas susceptible d’emploi indépendant, en une forme unique. Les éléments d’un terme dérivé sont la racine et les affixes. La racine est la base à partir de laquelle sont dérivées les formes pourvues d’affixes (égal– pour le terme égalité, detect– pour le terme détecteur). Les affixes sont les éléments adjoints au radical. Ils sont appelés préfixes s’ils précèdent le radical (ex. renommer) et suffixes s’ils le suivent (ex. changement).

Voici quelques préfixes: a- (moral> amoral) ; an-, (ovulatoire > anovulatoire) ; dé- (calquage > décalquage) ; co- (efficient > coefficient) ; dis- (capacité > discapacité) ; é- (changer > échanger) ; in- (égalité > inégalité) ; mé-  content > mécontent), avec la variante mes- (entente > mésentente) ; pré- (établir > préétablir) ; re- (combiner > recombiner).

Un même préfixe peut avoir des significations différentes. Par exemple, le préfixe in- a un sens différent dans les termes insubmersible (qui ne peut pas être submergé) et infiltrer (pénétrer peu à peu). Les préfixes ne changent pas la catégorie lexicale du radical, contrairement aux suffixes.

On peut grouper les suffixes suivant les transformations lexicales qu’ils font subir aux mots auxquels ils s’attachent.

      1. Suffixes qui transforment les verbes en noms :
        Ils peuvent marquer l’action ou son résultat. Les principaux suffixes de cette catégorie sont les suivants : -ion (oxyder > oxydation) ; -age (empoter > empotage) ; -ment (dénombrer > dénombrement) ; -ure (couper > coupure) ; -is (semer > semis) ; -(a)nce (résonner > résonance) ; -ing (camper > camping) ; -at (alcool > alcoolat) ; -aison (incliner > inclinaison) ; -erie (pêcher > pêcherie). Ils peuvent désigner l’agent, humain ou non animé : -eur/-euse (employer > employeur/employeuse) ; -(at)eurl-atr)ice (calculer > calculateur/calculatrice) ; -oir (semer > semoir). Ce dernier suffixe peut désigner également un lieu ou un objet (présenter > présentoir) -oire (nager > nageoire).
      2. Suffixes qui transforment les adjectifs en noms :
        En voici quelques-uns : -eur (gros > grosseur) ; -ie (malade > maladie) ; -esse (gros > grossesse) ; -itude (exact > exactitude) ; -ise (franc > franchise) ; -té (sonore > sonorité) ; -(a)nce (résistant > résistance) ; -isme (bilingue > bilinguisme) ; -cité (critique > criticité).
      3. Suffixes qui transforment les noms ou les adjectifs en verbes :
        Le suffixe le plus utilisé est -er/-iser (gaz > gazer ; fertile > fertiliser). Cependant certains verbes créés par analogie ou non adoptent un autre suffixe (alunir, suivant l’exemple d’atterrir; blanc > blanchir, théâtral > théâtraliser). Une transformation du nom ou de l’adjectif en un verbe s’accompagne souvent de l’ajout d’un préfixe (froid > refroidir, mer > amerrir).
      4. Suffixes qui transforment des noms en adjectifs :
        -é (accident > accidenté) ; -u (feuille > feuillu) ; -(a)ble (carrosse > carrossable) ; -aire, forme savante du suffixe -ier (cession > cessionnaire) ; -el (institution > institutionnel) ; -uel (texte > textuel) ; -eux (granit > graniteux) ; -ien, utilisé pour créer des termes par antonomase (Freud > freudien) ; -if, utilisé surtout avec des noms en -tion (information > informatif) ; -in (cheval > chevalin) ; -ier (betterave -> betteravier) ; -ique, qui s’emploie surtout avec des noms qui finissent en -ie, ou en -tion (écologie > écologique) ; -iste (anarchie > anarchiste) ; -ais, sert à former des adjectifs toponymiques (Ecosse > écossais) ; -ois, qui crée aussi des toponymiques (Dole > dolois) ; de même que -ain (Amérique > américain) ; -an (Perse > persan) ; -éen (Méditerranée > méditerranéen).
      5. Suffixes qui transforment des verbes en adjectifs :
        On trouve dans cette catégorie les suffixes -(a)ble (programmer > programmable) ; ce suffixe présente la variante -ible (nuir > nuisible) ; -eur (détecter > détecteur).
      6. Suffixe qui transforme des verbes en adverbes :
        Le suffixe -ment (isoler > isolément).
      7. Suffixes qui ne changent pas la catégorie lexicale du terme source :
        Un certain nombre de suffixes ne changent pas la catégorie lexicale du radical : -(ijer, utilisé surtout pour dénommer des métiers (plomb > plombier), mais aussi pour former d’autres types de termes (chèque > chéquier) ; -ière (café > cafetière) ; -aire (disque > disquaire) ; -erie (chancelier > chancellerie) ; -iste, sert à désigner des “acteurs” (document > documentaliste) ; -ien, sert à dénommer des métiers, des activités (chirurgie > chirurgien) ; -ade (colonne > colonnade ) ; -at (professeur > professorat) ; -ure ( cheveu > chevelure) ; -aine (cent > centaine) ; -ance (induction > inductance) ; -ée (cactus > cactée), -eté (citoyen > citoyenneté), etc.

Un autre groupe important est celui des suffixes qui servent à changer le genre du nom, généralement du masculin au féminin. Dans le cas des noms de métiers, ils sont actuellement très productifs.

Les autres suffixes qui s’unissent à des adjectifs et à des verbes sans changer leur catégorie lexicale (augmentatifs, diminutifs, etc.) ont plutôt une valeur connotative, ce qui fait qu’ils ne sont pas productifs dans les langues de spécialité (LSP).

Un terme peut avoir plusieurs préfixes et/ou suffixes à la fois (ex. prédébourrement). Dans le cas des termes préfixés et suffixés on parle de dérivation parasynthétique.

1.2 Conversion grammaticale

La conversion grammaticale ou dérivation impropre (aussi appelée hypostase) est le processus par lequel une fonne peut passer d’une catégorie grammaticale à une autre sans modification formelle. Le terme ainsi créé est donc homonymique par rapport au terme d’origine, mais il acquiert des nuances sémantiques différentes de celui-ci.

Les différents types de conversion grammaticale sont :

      1. Passage d’un adjectif à un substantif :
        L’adjectif substantivé garde le genre du terme de base du syntagme (ex. en informatique, on dit un périphérique pour un élément périphérique). Il s’agit en fait d’une ellipse du noyau du syntagme (dans ce cas-ci élément) qui reste sous-entendu.
      2. Passage d’un substantif à un adjectif :
        Dans certains mots de type N+N, le noyau du syntagme est modifié par un autre nom qui agit comme adjectif (ex. dans le terme navire-hôpital, on peut considérer le nom hôpital comme un adjectif qualificatif du mot navire). Certains substantifs se transforment parfois en adjectifs à travers des procédés métaphoriques (un atout maître). Dans les créations récentes on peut citer les termes ARN satellite ou cellule hôte.
      3. Passage d’un verbe à un substantif :
        Ce type de dérivation consiste en la substantivation d’un infinitif. Elle permet de traduire le procès sous la forme la plus abstraite, sans détermination de l’agent du procès. On établit une opposition entre l’infinitif substantivé et la forme nominale, le premier terme étant réservé à la forme abstraite du procès et le deuxième à la forme plus concrète (le penser/ la pensée ; le parler/ la parole).
      4. Passage d’un verbe à un adjectif :
        Un participe présent est utilisé comme adjectif. Il s’agit d’une alternative à la dérivation, qui peut produire également le changement de catégorie grammaticale. En fait, -ant est devenu un véritable suffixe, qui peut servir à fabriquer des adjectifs ou des substantifs sans la médiation d’un verbe. Les adjectifs verbaux en -ant peuvent se substantiver.
      5. Passage d’un adjectif à un adverbe :
        L’adjectif perd sa faculté de variation en genre et en nombre et devient un adverbe (ex. parler net, filer doux…). Ce procédé est très utilisé dans le langage de la publicité mais peu dans la création néologique en terminologie.
      6. Changements verbaux :
        Un verbe peut acquérir une constrnction pronominale (s’accidenter) ; il peut devenir transitif ou intransitif (démarrer ; il a été démissionné) ; il peut prendre la catégorie de verbe auxiliaire (voir), etc. Ce phénomène est peu fréquent.
      7. Passage d’un nom propre à un nom commun :
        Ce type de changement affecte surtout les noms déposés qui, par le principe de la synecdoque (relation partie/tout), finissent par dénommer tous les objets d’une même catégorie : l’exemple le plus célèbre est celui du mot bic utilisé pour désigner tous les stylos à bille. Ce procédé est aussi très courant dans le jargon de certaines sciences et techniques : le terme aspirine, par exemple, est fréquemment employé pour tout médicament à base d’acide acétylsalicylique. Il arrive également qu’un nom déposé finisse par supplanter un terme plus complexe : téflon utlisé au lieu de polytétrafluoroéthylène et fréon au lieu de dichlorodifluorométhane.
1.3 Suppression d’affixes (Dérivation régressive)

La dérivation régressive consiste en la création d’une unité lexicale par réduction à la racine par la suppression d’affixes. Il s’agit d’un procédé peu utilisé. On le trouve dans le terme terminologue qui procède du terme terminologie.

Pour qu’il y ait une dérivation de ce type, il faut que le terme affixé ait été créé avant le terme non affixé. (ex. le terme évaluation n’a pas été créé par dérivation régressive à partir du terme réévaluation ; le second a été créé par dérivation à partir du premier).

La suppression d’affixes de catégorie grammaticale se produit dans le cas du passage d’un verbe à un nom (ajouter-> ajout ; apporter-> apport, etc.) Ce processus est apparenté à la dérivation impropre.

Conseil :

La dérivation est un procédé très productif dans les LSP. Les termes dérivés sont à la fois brefs, précis et constituent une hiérarchie motivée. Utilisez l’affixation pour la restriction du sens d’un mot. Il est plus facile de dériver un terme à partir d’un substantif que d’un adjectif ou un verbe.

Attention :

Les différentes langues ne connaissent pas les mêmes suffixes et il arrive que les mêmes suffixes ne désignent pas la même notion. ( ex. Mycosis est le terme générique employé en anglais pour dénommer toutes les affections parasitaires provoquées par des champignons, tandis que mycose en français désigne les maladies à excroissances ou tumeurs fongueuses de la peau).

Les terminaisons adjectivales doivent souvent être traduites différemment. Exemple: Le suffixe anglais -al peut être traduit en français par une dizaine de formes différentes :

      • -ai-aire > embryonal / embryonnaire
      • -al(e) > renal / rénal ; cervical / cervical(e)
      • -ienïne) > retinal / rétinien
      • -ifère > seminal / séminifère
      • -atif -ative > germinal / germinatif
      • -e > mediastinal / médiastine
      • -éïe) > sacral / sacré
      • -éal > subungual / sous-unguéal
      • -inïe) > palatal / palatin
      • -eux, -euse > scarlatinal / scarlatineux
      • -ue > vagal / vague
      • -onnier > mental/ mentonnier
      • -ulaire > appendical / appendiculaire
      • -ique >limbal / limbique

On dit artère coronaire mais maladie coronarienne ; calcul urinaire mais abcès urineux. Donnez votre préférence à des affixes plus longs (-iser au lieu de -er).

2. CONFIXATION

La confixation consiste en la composition de termes à partir de radicaux liés (appelés confixes ou formants), constitués de racines grecques ou latines liées n’ayant pas à proprement parler le statut de mot. Ces formants se soudent pour donner, avec ou sans affixes, des mots confixés (hydrogène, gyroscope, biosphère, agronomie). La confixation est un processus productif, comme en témoigne la liste des termes normalisés : hectographie, hexachlorobenzène, hostogramme, homopolymère, etc.

2.1 Caractéristiques

Voici quelques caractéristiques des mots confixés :

      • Le formant qui détermine doit précéder le formant déterminé : dans le terme épigraphie, le formant modificateur épi– est placé devant le formant régissant –graphie.
      • On ne peut généralement pas renverser l’ordre des éléments de composition quand il existe un rapport de détermination entre les éléments (philatéliste, bibliophile, philologue-logophile).
      • Un terme peut être composé de plusieurs fonnants à la fois (ex. lévoangiocardiogramme).
      • Un même formant peut être antérieur, postérieur ou être placé au milieu du terme (anthropologie, philanthropie, misanthrope).
      • Les formants antérieurs se terminent par une voyelle si le confixe postérieur commence par une consonne. Autrement, on élide la voyelle du premier (amphithéâtre, mais amphotère).
      • La voyelle de liaison est généralement o dans le cas des formants d’origine grecque (électromotricité) et i dans le cas des formants d’origine latine (fébrifuge).
      • On ne met pas de voyelle de liaison quand le premier élément est une préposition dans la langue d’origine (permutation).
      • Un formant peut avoir des variantes graphiques autres que celle de la voyelle de liaison (neurone, mais névralgie). Ils peuvent présenter, par exemple une alternance vocalique, c’est-à-dire une variation de voyelle (capacité, récupérer, municipalité).
      • Pour une même notion, on trouve parfois en concurrence un formant latin et une formant grec (anthropomorphe, hominidé).
      • De même, il peut y avoir plusieurs fonnants pour dénommer un même concept ( ex. vagin se dit en grec kolpos, elutron et koléos qui ont donné respectivement en français colpocèle, élytrotomie et koléoptose).
      • Un terme peut présenter deux fois le même formant (mélomèle).
2.2 Combinaisons hybrides

Les terminologues et les comités de normalisation préfèrent recourir à des confixes homogènes et refusent en général les combinaisons hybrides du type latin + grec (ex. sérologie, altimètre, ovoïdal, spectroscope), grec + latin (hexadécimal, hydrocarbure, automation, aéroducteur) ou classique + moderne (bicyclette, hydronef, aéronavigable).

Conseil :

La confixation est un procédé très productif dans la plupart des langues occidentales. Elle contribue aussi à l’unification internationale de la terminologie. Les termes formés par confixation sont courts et faciles à mémoriser. Si la signification du formant est connue, ce qui est souvent le cas, les termes sont motivés. La majorité des néologismes en médecine et en
biologie sont des confixes.

Attention :

Les formants grecs sont souvent assortis de suffixes latins : polytechnique, pétrification, désoxyribonucléique, ou vice-versa, un formant latin peut être suivi d’autres formants grecs : alvéolite, chimiothérapie, lacrymogène, cellulite. On trouve également des combinaisons avec des composants modernes : visiophonie, extensomètre, télécopie, kleptomanie, syntoniseur, électrochoc, radiodiffusion.

Certains formants ont des variantes, qui ne sont pas toujours équivalentes :

      • CEREBRO :
        cérébro- cérébro-spinal, hémisphères cérébraux ;
        céphalo- céphalo-rachidien ; céphalopodes
        encéphalo- encéphalographie
      • CHEMO :
        chémo- chémosensibilité
        chimio- chimiothérapie
      • NEURO :
        neur( o )- neuroleptique
        névr( o )- névroptères
      • OOPHORO :
        oophor(o)- oophoropexie
        ovari( o )- ovariopathie
      • PROCTO :
        procto- proctologie
        recto- rectoscopie

Les formants n’ont pas toujours la même forme :

      1. Changements orthographiques : apocope, addition ou suppression d’une voyelle ou d’une consonne d’appui.
        Exemple :
        cupri- / cupro
        olé(i)- / olé( o )-
        phreno- / phrénico
        zygomato- / zygomatico
      2. Permutation des éléments quand l’ordre déterminant-déterminé ne correspond pas avec celui de la langue source (si l’on veut éviter un calque non-nécessaire) :
        Exemple :
        nasolacryntal / lacrymonasal
        cardioneural / neuro-cardiaque
        tibiofibular / péronéo-tibial
        vesicouterine / utéro-vésical
      3. Modulation d’un élément :
        Exemple :
        brachial / huméral
        pharyngo / glosso
        femoral / crural

Un même préfixe peut être traduit différemment et engendrer des doublets :

circum- > circon- / péri
contra- > contra-/ contro- / contre
dis- > dis-/ dés-/ ex
hyper- > hyper- /ana-/ oxy- / poly- /super-/ sur
hypo- > hypo- / infra- / sous- / sub- / a
intra- > intra- / endo- / inter-

Les préfixes ou suffixes sont sujets à des changements phonétiques / orthographiques pour des raisons d’euphonie. Ainsi, la voyelle o disparaît parfois devant une autre voyelle : megaloencephalon > mégalencéphalie. On peut insérer des lettres d’appui pour faciliter la prononciation : méga(l)opsie.

Certains préfixes subissent une apocope ou une contraction : meg(a)- par(a)-

3. COMPOSITION

La composition consiste en l’union de deux ou plusieurs mots constitutifs qui conservent leur forme complète pour donner une unité lexicale neuve (donnée-image, sous-armé, eau-de-vie, hautbois…). Le mot composé peut être soudé (alcoolépilepsie) ou bien lié par un trait d’union entre les constituants (bulbo-cavemeux).

Une voyelle de liaison, généralement le o a pour fonction d’unir les composantes de l’adjectif composé qui se présentent normalement en relation de coordination (technico-industriel, euro-américain, socio-culturel). Les termes ainsi construits constituent un cas intermédiaire entre confixation et composition.

3.1 Structure

La structure d’un terme composé est normalement celle d’un élément déterminé par un ou plusieurs éléments déterminants (dans le terme bloc-cylindres, par exemple, le mot bloc est déterminé par le mot cylindres). La relation entre les éléments (notamment dans le cas des substantifs) peut être également une relation de coordination (déclencheur-limiteur, contacteur-disjoncteur). Les substantifs s’accordent alors en nombre et sont souvent joints par un trait d’union. Le premier élément peut être considéré comme prédominant, puisqu’il donne son genre à l’ensemble, mais cette prédominance est très réduite du point de vue sémantique, notamment dans le cas de la désignation d’une réalité “hybride” (par exemple, le terme bar-hôtel, qui n’est vraiment ni un bar ni un hôtel).

Une construction syntaxique peut recouvrir différents rapports notionnels. Ressort-soupape pourrait signifier aussi bien ressort pour soupape que ressort avec soupape. De même, tm même rapport notionnel peut s’exprimer sous des formes syntaxiques différentes.

L’ordre déterminé + déterminant est propre au français bien qu’on puisse trouver également l’ordre inverse notamment dans des formations d’origine étrangère (doparéaction, radium-thérapie, lysat-vaccin), dans les confixes et les calques.

Le groupe déterminé + déterminant est créé par substitution d’un trait d’union ou d’une voyelle de liaison au joncteur.

Le groupe déterminant + déterminé, quoique non naturel au français, connaît un certain succès à cause de l’influence de l’anglais. Le déterminant a une valeur quasi adjectivale. Ainsi, le terme auto-école, peut être interprété comme une école “qui a rapport à l’automobile”.

3.2 Combinaisons courantes

Les combinaisons les plus courantes sont :

      • N + N (transmission-radio, bloc-cylindres, wagon-citerne). Ce type de formation établit des rapports soit de coordination (ex. président-directeur), soit de subordination (image-radar) ;
      • V + N (pose-tube, essuie-glace, lance-torpilles). Le nom a souvent la fonction de complément direct. Ce type de composition peut être utilisé comme adjectif (ex. une galerie paraneiges) ou comme substantif (ex. un cache-radiateur) ;
      • Adj + Adj (sourd-muet, gris-bleu, aigre-doux). Ces composés sont produits par ellipse du joncteur ;
      • Adj + N (gros-porteur, haut-parleur) ; (l’adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le terme de base) ;
      • N + Prép + N (rez-de-chaussée, main-d’oeuvre). Ce type de formation est à mi-chemin entre la composition et la formation syntagmatique, car ces unités peuvent être considérées comme un syntagme soudé.
3.3 Variantes

Il existe un type de formation intermédiaire entre la dérivation et la composition : la formation à l’aide de morphèmes grammaticaux autonomes antérieurs tels qu’après, demi, non et sous dont la forme et la fonction les situent entre mot et préfixe (sous-ensemble).

Il existe également un type de formation intermédiaire entre la confixation et la composition. On peut réunir en un faux composé un confixe (lié) et un mot (libre). ex. téléguidage, télépéage. Ce type de formation est assez courant.

Conseil :

Les termes composés sont en général assez brefs (souvent deux mots), motivés et sans précision excessive.

Attention :

Respectez la syntaxe du français : le nom déterminé vient avant le complément ou l’adjectif déterminant :

image-ratio (ratio image)
image-satellite (satellite picture)
chèque-voyage (traveller’s check)
couvre-bec (mouthpiece cap)

Utilisez le trait d’union (couper-coller, presse-papier, audio-prothèse, aide-ouïe intra-auriculaire).

4. FORMATION SYNTAGMATIQUE

Un syntagme est un groupe d’éléments formant une unité de sens dans une organisation hiérarchisée. Ce nouveau terme a des propriétés dénominatives différentes de celles des éléments qui le composent.

Le degré de lexicalisation d’un syntagme se situe dans un continuum dont les deux pôles sont la lexicalisation complète et le syntagme libre. Le terme-syntagme a un répertoire restreint de mots faibles (conjonctions, articles, pronoms, verbes auxiliaires). Son étendue est plus limitée que celle des syntagmes libres. A cet égard un syntagme lexicalisé ne peut pas franchir un certain seuil s’il veut rester fonctionnel dans la communication. De même, il doit pouvoir s’intégrer sans difficulté dans des textes spécialisés.

Les critères de lexicalisation sont : l’existence d’une définition spécialisée, la position dans le système terminologique donné, la maniabilité, la récurrence et la cohésion syntaxique. Il n’est, par exemple, pas possible d’étendre le complément en ajoutant un nouvel élément sans briser le sens du syntagme original (gaz très inerte n’aurait pas le même sens que gaz inerte).

4.1 Structure

La structure des termes-syntagmes est toujours la même : le noyau, qui peut être un substantif, un verbe, un adjectif ou un adverbe, est modifié par un ou plusieurs éléments (le complément) : de(s) nom(s), adjectif(s) ou un ou plusieurs syntagmes prépositionnels ou nominaux.

4.2 Combinaisons courantes

Les formules les plus productives sont les suivantes :

      • N + Adj, appelé syntagme épythétique (hélice carénée, chaine pyrotechnique, charge utile) ;
      • N + N, appelé aussi syntagme asyndétique (plan média, point zéro, fréquence vidéo) ;
      • N + Prép + N (chambre de combustion, arrêt d’urgence, barre de contrôle, fermeture à glissière) ;
      • N + Adj + Adj (couverture fertile interne, séquences répétées directes, munition chimique binaire) ;
      • N + Adj + Prép + N (épaisseur réduite d’ozone, distance proximale au sol, plasmide hybride de résistance).

Il y a une nette prépondérance des termes-syntagmes nominaux.

Dans les syntagmes verbaux, le verbe est normalement suivi d’un objet direct ou d’un complément circonstanciel, l’un et l’autre pourvus d’un article (fondre au noir).

En français, on construit surtout des syntagmes épithétiques et des syntagmes avec joncteur, aussi appelés synapses, du type réacteur à eau lourde.

A l’intérieur d’un terme-syntagme, on peut établir des rapports hiérarchiques de type syntaxique. Par exemple, dans un syntagme nominal subordinatif, le noyau est constitué d’un nom modifié par un adjectif, un syntagme prépositionnel, un syntagme nominal ou une combinaison des précédents. Ainsi, dans le terme réacteur à neutrons rapides, le noyau réacteur se voit modifié par le syntagme prépositionnel à neutrons rapides.

L’extrême flexibilité paradigmatique fait du syntagme nominal un excellent
instrument en terminologie. Un grand nombre de néologismes est construit de cette manière (cellule à haute pression à enclumes de diamants, angioplastie transluminale, archéologie sociale, polymérisation par transfert de groupe).

Conseil :

Procédé très productif en sciences et en techniques. Les termes-syntagmes sont faciles à comprendre.

Attention :

Les termes-syntagmes ne doivent pas être trop longs. Utilisez éventuellement l’abrègement.

Les termes-syntagmes de la langue-source peuvent souvent être traduits comme tels, mais tenez compte des règles grammaticales de la langue d’arrivée :

coal-fired fumace > chaudière à charbon
air-operated ejector > éjecteur à air
pressure type terminais > bornes à pression

Ou bien cherchez des termes équivalents dans la langue d’arrivée :

growth of germs > prolifération microbienne
retaining wall > mur de soutènement
crossing sweeper > balayeur de rues

5. EMPRUNT

Il y a emprunt quand une langue A utilise et finit par intégrer une unité linguistique qui existait précédemment dans une langue B et que A ne possédait pas ; l’unité empruntée est elle-même appelée emprunt. Le terme peut être emprunté avec ou sans adaptation phonique ou graphique. On distingue l’emprunt direct, l’emprunt intégré et le calque.

5.1 Emprunt direct

L’emprunt direct consiste en l’introduction d’un mot d’une autre langue sans modification. Un terme emprunté ne garde pas toujours sa signification originelle. Drugstore, par exemple, ne recouvre pas les mêmes réalités aux Etats-Unis et en France.

L’emprunt peut avoir des synonymes : cabine de pilotage / cockpit ; liste de vérification / check-list ; aérofrein / spoiler ; volet de bord d’attaque / slat.

Dans le cas de termes-syntagmes ou de mots composés, il peut exister des emprunts partiels (ex. bande-vidéo).

5.2 Emprunt intégré

L’intégration d’un emprunt se fait par adaptation lexico-morphologique, graphique ou phonique complète ou partielle (le radical du terme ne change généralement pas tandis que les affixes sont adaptés (containeur, listage). Le suffixe anglais -ing est très souvent substitué par le suffixe -age, (dopage, doping), -er est substitué par -eur (hydrocraker > hydrocraqueur).

5.3 Calque

Le calque est un type d’emprunt particulier : ce n’est pas le terme de la langue-source qui est conservé, mais bien sa signification qui est transférée, sous forme traduite et à l’aide de mots existants, dans la langue-cible (ex. steam engine, machine à vapeur).

Conseil :

L’emprunt se justifie quand le terme est précis dans la langue-source, quand il est court, quand il est en usage dans une communauté internationale. Le fait qu’il soit facile à prononcer est un atout. Quand il s’agit d’une terminologie spécialisée, l’intégration graphique n’est pas nécessaire.

Attention :

Vous pouvez expliquer ou paraphraser un emprunt. Tout dépend de votre public-cible. Il convient d’éviter l’abus des calques, tel que, par exemple, thérapie occupationnelle pour traduire occupational therapy, alors qu’il existe en français le mot confixé ergothérapie.

6. ABREGEMENT

L’abrègement consiste en la suppression d’un certain nombre d’éléments (quelques lettres, des syllabes, quelques mots…) d’un terme. Le procédé est fort répandu dans les sciences et les techniques. Il existe trois types essentiels d’abrègement : la troncation, l’acronymie et la siglaison.

6.1 Troncation

La troncation consiste en la formation de nouveaux termes par la réduction à une syllabe de plus de deux phonèmes d’un mot source. Il existe trois types de troncation: l’aphérèse, la syncope et l’apocope.

L’aphérèse est la suppression de la partie initiale d’un mot (autobus -> bus). Ce procédé est rare dans les langues de spécialité. La syncope est la suppression d’une ou plusieurs lettres de la partie médiane d’un mot. Elle se rapporte le plus souvent à des mots composés contenant plusieurs radicaux qui font que le mot est trop long. (alcoolomètre >alcoomètre). L’apocope est la suppression de la partie finale d’un mot. C’est une méthode souvent utilisée pour abréger les unités de mesure (ex. radiation -> rad, kilo(gramme)). Les apocopes étant employées au pluriel reçoivent la terminaison correspondante, ce qui démontre leur fonctionnement autonome.

6.2 Acronymie

L’acronymie consiste en la formation de termes à partir de plusieurs autres termes, dont on utilise des éléments (transpondeur > transmetteur +répondeur). Les éléments peuvent être :

      1. une apocope et une aphérèse : gravicélération (gravitation + accélération), aldol (aldéhyde+ alcool) ;
      2. deux apocopes : modem (modulateur + démodulateur), aldéhyde (alcool + dehydrogenatum) ;
      3. deux aphérèses : nylon (vinyl + coton) ;
      4. une apocope : publipostage (publicité + postage), musicassette (musique + cassette) ;
      5. une aphérèse : bureautique (bureau + informatique), vidéophone (vidéo + téléphone) ;
      6. une apocope et une syncope : amatol (ammonium nitrate + trinitoluène).
6.3 Siglaison

La siglaison consiste en la création d’un nouveau terme à partir de certaines lettres d’un terme de base (souvent un syntagme). Les sigles peuvent faire partie d’un syntagme lexical (ADN hyperhélicoïdal). Les sigles sont souvent polysémiques. Par exemple, dans le domaine de l’environnement, le sigle TOMS peut se référer à Total Ozone Monitoring Spectrometer, Total Ozone Monitoring System, Total Ozone Mapping Spectrometer et Total Ozone Mapping System.

Si on consulte un dictionnaire de sigles, on s’aperçoit rapidement qu’il n’y a pas de règles de formation précises en ce qui concerne la siglaison :

      • On peut prendre seulement les mots forts du syntagme (Organisation des Nations Unies -> ONU) ou les mots forts et les mots faibles (Société à Responsabilité Limitée-> SARL) ;
      • On peut prendre seulement la première lettre des mots qui composent le syntagme (Habitation à Loyer Modéré-> HLM) ou quelques lettres (Association Française de Normalisation -> AFNOR) ou les syllabes initiales de chaque mot (Belgique-Nederland-Luxembourg -> BENELUX).
      • Les nouveaux termes peuvent se référer à des termes syntagmes (Aliments végétaux imitant la viande -> AVIV) ou à des termes composés (magnétohydrodynamique -> MHD, électrosplanchnographie -> ESG).
      • Souvent, les termes à plusieurs composants se trouvent réduits en des sigles qui ne représentent pas la totalité de leurs composants (Action dynamique spécifique des aliments -> ADS).

Les sigles peuvent paraître dans le texte avec ou sans points. L’absence de ponctuation peut être indicative du degré de lexicalisation. Le genre des tennes créés par siglaison est, en général, celui de la base générique du syntagme principal sous-jacent (on dit une LSP parce que la base générique est langue). Un grand nombre de sigles, symbolisant des concepts spécialisés, sont commandés par l’ordre syntaxique anglo-américain. Les sigles qui se prononcent comme s’il s’agissait d’un mot sont bien intégrés dans le système phonique. Ce phénomène favorise la création de dérivés et, par conséquent, la lexicalisation.

Conseil :

La brièveté est, cela va de soi, l’atout principal de ces termes. Les sigles peuvent se combiner avec des termes-syntagmes : ADN polymérase, ARN nucléaire de grande taille.

Certains sigles internationaux ne sont pas traduits :

ASCII (American Standard Code for Information Interchange)
DOS (Disk Operating System)
SONAR (Sound NAvigation Ranging)

Traduisez de préférence un sigle par un sigle (quitte à l’expliquer), mais respectez la syntaxe de la langue d’arrivée. Ne dépassez pas 5 lettres. Le terme produit doit pouvoir être prononcé facilement.

7. NEOLOGIE DE SENS

La néologie de sens consiste à employer un signifiant existant déjà dans la langue considérée et à lui conférer un contenu qu’il n’avait pas jusqu’alors. La relation établie entre le terme existant et le terme nouveau est normalement de type métaphorique, qu’il s’agisse d’un trope proprement dit ou d’un emprunt de sens.

7.1 Tropes

Ce procédé de formation consiste à donner un nouveau sens à un terme existant à travers l’établissement de rapports d’analogie : on fait abstraction de certains traits significatifs du terme existant et on les “transporte“, en ajoutant les nouveaux traits qui fourniront un nouveau signifié tout en neutralisant les traits qui ne conviennent pas à la nouvelle dénomination. La métaphorisation peut être appliquée à un terme simple ou à un terme-syntagme.

La différence entre la métaphore et la métonymie réside dans le fait qu’il s’agit d’un rapport de contiguïté dans le cas de la métonymie ou la synecdoque et qu’un rapport de similitude dans le cas de la métaphore. Le terme famille de gènes, par exemple, qui désigne l'”ensemble de gènes ayant de grandes ressemblances fonctionnelles et structurelles,” a été créé par métaphore à partir du mot famille dont un des traits sémantiques est celui de la ressemblance entre les personnes qui la forment. C’est un rapport de similitude. Dans le cas du terme antenne appliqué à une émission de radio, on a un rapport de contiguïté avec l’appareil qui sert à diffuser les ondes. On
parle de métonymie quand on établit des relations de type :

      • cause-effet (le mot émission désigne l’action de diffuser à distance et le résultat de cette action),
      • contenant-contenu (le terme aérosol peut désigner le liquide projeté sous pression, le jet lui-même, l’appareil servant à produire ce jet encore le liquide présent dans le récipient diffuseur),
      • activité-résultat (le terme terminologie peut faire référence aussi bien à l’activité de recherche et d’étude du vocabulaire scientifique et technique qu’aux produits résultant de cette activité : les dictionnaires spécialisés ou les bases de données terminologiques),
      • abstrait-concret (le terme tribune désigne à la fois le lieu physique où l’on exprime des idées et un genre d’émission où le public peut exprimer ses vues par téléphone).

Ce processus de création est lié à un autre trope: la synecdoque, qui consiste à établir un rapport partie/tout (ou relation d’inclusion) entre le néologisme et le mot de base.

7.2 Emprunt de sens

L’emprunt de sens est un calque sémantique: le sens du mot dans la langue A est repris dans le mot de la langue B. Un néologisme créé par métaphore, métonymie ou synecdoque peut être traduit en utilisant le même processus.

7.3 Changement de sens

Il arrive aussi qu’un mot reçoive une signification entièrement nouvelle lors du passage d’une LSP à une autre ou lors du passage de la langue commune à une LSP. Le passage d’un terme d’une LSP à une autre LSP se produit fréquemment dans le cas de domaines apparentés. Il s’agit généralement d’une modification partielle du sens premier et non pas d’un changement complet. Le vocabulaire des mathématiques a, par exemple, prêté de nombreux termes aux informaticiens : aléatoire, algorithme, interpolation, matrice… Dans tous ces cas, le terme conserve dans sa nouvelle acception des traits sémantiques de son champ lexical d’origine et en acquiert d’autres de celui où il entre.

Quand les domaines ne sont pas apparentés, la signification du terme peut changer entièrement. Le mot divergence est employé en mathématiques ou en physique pour décrire une situation où deux lignes ou deux rayons vont en s’écartant. La divergence nucléaire est l’établissement de la réaction en chaîne dans un réacteur. Le passage d’un mot de la langue commune à une LSP se produit surtout à travers les tropes. Le mot prend alors un sens plus restreint. Ainsi le mot autonome a plusieurs significations mais en informatique, il signifie “matériel fonctionnant de façon indépendante“.

Conseil :

Procédé productif en LSP. Les termes sont souvent motivés. Les métaphores, qui prédominent par rapport aux autres tropes, introduisent parfois un élément ludique et sont de ce fait accueillies favorablement.

Attention :

L’emprunt de sens ou le calque sémantique est condamné par certains, bien que les linguistes nous assurent qu’il ne porte pas atteinte à la langue. Pour les tropes: utilisez la même métaphore ou cherchez une métaphore analogue.

8. CREATION EX NIHILO

La création ex nihilo consiste en la combinaison libre d’unités phonétiques choisies de façon arbitraire. Toute combinaison de phonèmes est théoriquement susceptible d’acquérir une signification. Le terme babar, qui dénomme dans le vocabulaire de la technique nucléaire un moniteur, a été créé ainsi. Dans l’industrie certains noms de marques déposées ont été créés de cette façon.

Une variante de ce type de formation est la création ludique. Le terme anglais cotarnine (ou cotarnin) est l’anagramme de narcotine (la cotarnine étant obterme par oxydation de la narcotine) ; l’acide contenu dans la noix de galle est connu sous le nom d’acide ellagique (adjectif ayant été formé sur la base de l’inversion).

Une autre variante est celle des termes formés par onomatopée (le bang des avions à réaction, qui dénomme la percussion du mur du son, ou de l’emprunt anglais big bang, qui dénomme l’explosion qui donna lieu à l’univers connu).

Conseil :

Procédé rare en traduction. Importez directement les néologismes ainsi créés et ajoutez une explication, si nécessaire.

9. EPONYMIE

L’éponymie est la création néologique qui consiste à dénommer un nouveau concept par un nom propre, un éponyme (le nom d’un inventeur, un toponyme, etc.) En chimie, un certain nombre d’éléments portent le nom de dieux classiques (plutonium, neptunium, uranium…) ou bien font référence à des personnes ou à des institutions connues (l’élément 99 est aussi connu sous le nom d’einsteinium, en souvenir d’Einstein, et l’élément 98 est appelé également californium en hommage à l’Université de Californie où en avait fait la découverte).

L’éponyme est parfois utilisé pour remplacer une expression descriptive d’une longueur incommode. On dit plus facilement maladie de Pick-Herxheimer que pachydermie plicaturée avec pachypériostose de la face et des extrémités.  L’éponyme est parfois en concurrence synonymique avec un autre terme. Ainsi, l’espace de Kauth-Thotnas est aussi appelé espace indiciel, l’indice de Tucker est également connu sous le nom d’indice de végétation, etc. Les éponymes varient d’un pays à l’autre : les auteurs anglais appellent syndrome de Homer le syndrome Claude Bernard-Homer des Français, mais dénomment syndrome de Claude Bernard le syndrome d’excitation du même sympathique appelé en France syndrome de Pourfour du Petit. Les éponymes peuvent être polysémiques. Le terme syndrome d’Albright dénomme soit une tubulopathie congénitale (l’acidose tubulaire chronique idiopathique avec hypercalciurie et hypocitraurie) soit une dysplasie fibreuse des os avec pigmentation cutanée et puberté précoce.

Les noms propres sont parfois employés comme adjectifs. (agathonique, kafkaïen, cartésien…) ou pour dénommer les membres d’une école de pensée ou d’un mouvement politique (épicurien, kantien, gaulliste…). Ce type de création néologique est aussi appelé antonomase. Un nom propre peut également s’unir à un formant savant (ex. chlorobrightisme, nom formé à partir de l’éponyme Bright ou curiethérapie, formé à partir du nom propre Curie).

Conseil :

Ce n’est pas aux traducteurs d’inventer des éponymes. Demandez conseil aux spécialistes du domaine. Ils vous donneront, en l’absence d’un éponyme correspondant, un synonyme.

Attention :

Un même éponyme peut parfois désigner des notions différentes : syndrome d’Albright dénomme soit une tubulopathie congénitale, l’acidose tubulaire chronique idiopathique avec hypercalciurie et hypocitraturie, soit une dysplasie fibreuse des os avec pigmentation cutanée et puberté précoce. Même si l’éponyme semble identique dans deux langues, il peut correspondre à des concepts tout à fait différents.


Quelques affixes et radicaux

a-, an- : non, sans
ab-, abs- : de, hors
ad-: vers
aéro-: air
agro-, agri- : champ
amb- : les deux
anté- : avant
anti- : contre
apo- : loin de, à partir de
haro- : poids
bary- : lourd
bathy- : profond
bi-, bis: deux fois
bio-: vie
calci-, calcio: chaux
calori- : chaleur
centi- : cent
circon-, circum- : autour de
co-, con- : avec
cryo- : froid, glace
cyclo- : cercle
déci-: dix
di- : deux fois
dia- : à travers
dis-: éloigné
dynamo- : force
épi- : sur
ex-: hors de
exa-: six
exo-, ex- : au dehors
géo-: terre
giga- : géant
gonio- : angle
gyro- : cercle
hecto- : cent
hém(at)o- : sang
hepta- : sept
holo- : entier
homéo- : semblable
homo- : le même
hydro-: eau
hygro- : humide
hyper- : au-dessus
hypo- : dessous
hypso- : hauteur
in-: dans
infra- : au-dessous
inter- : entre
intra-: à l’intérieur
isc-: égal
kilo-: mille
macro- : grand
maxi-: maximum
méga- : grand
méro- : partie
méta- : au-delà
micro- : petit
milli-: mille
mini-: minimum
mono-: seul
moto- : moteur
multi- : nombreux
nano- : nain, petit
octo-, octa-, oct- : huit
ornni-: tout
ortho- : droit
pan-, panto- : tout
para- : à côté de
para- : protégeant
penta- : cinq
per- : à travers
péri- : autour de, au dessus
pétro- : pierre
phono- : voix , son
photo- : lumière
pico- : un millième de
milliardième de
pluri- : plusieurs
poly- : nombreux
post- : après
pro- : pour, en avant de
proto-, prot- : premier
pseudo- : menteur
pyro-: feu
quadri-, quadr- : quatre
radio- : rayon
rétro- : en arrière
servo- : qui sert
sidér-, sidéro- : fer
stéréo- : compact, solide
sub-: sous
super- : sur, au-dessus
supra- : au-dessus, au-delà
syn-, sy-, sym- : avec
techno- : art
télé- : loin, à distance
téra- : monstre
tetra, tétr- : quatre
thermo- : chaud
topo-: lieu
trans- : par-delà
tri- : trois
ultra- : au-delà
uni-, un-: un
-chrome : couleur
-chrone : temps
– cide: tuer
-cole : cultiver
-colore : couleur
-culteur : cultivateur
-ergie : travail
-fère : qui porte
-fuge : fuire
-gène : produire
-gone : angle, côté
-gramme : écriture
-graphie : écrire
-ide(s) : apparence, forme
-logie : discours, théorie
-rnétr: mesure
-morphe : forme
-nôme: nom
-nome: loi
-ode : chemin
-oïde : apparence, forme
-onyme: nom
-phile : ami, aimer
-phobe : craindre
-phone : voix, parler
-scope : observer
-sphère : sphère
-stat : fixer
-techn : art, savoir-faire
-thèque : ranger


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : Réseau de néologie traductive – Centre de terminologie de Bruxelles (RINT) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP.


Traduire plus en Wallonie…

MERTENS, Pierre (1939-2025) : textes

Temps de lecture : 7 minutes >
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[BIBLIOTECA] Pierre Mertens est juriste et spécialiste en droit international ; à ce titre il a joué depuis 1967 un rôle d ‘observateur aux points chauds du monde. Il est également chroniqueur au journal Le Soir. Dans ses romans (L’Inde ou l’Amérique, 1969 ; La Fête des anciens, 1971 ; Les Bons Offices, 1974 ; Terre d’asile, 1978 et surtout Les Éblouissements, Prix Médicis 1987), il poursuit une réflexion sur les différents types d’exils auxquels condamnent les idéologies contemporaines comme sur les douloureux rapports entre humains. À la fois engagée et désabusée, l’œuvre est une de celles qui a le plus incité les écrivains et intellectuels francophones de Belgique à rechercher une nouvelle définition de leur rapport à la société. On doit aussi à Mertens, qui joue sur un clavier très large, des nouvelles, des dramatiques de télévision, une pièce de théâtre et un livret d’opéra.


Les pierres

Le poète et médecin Gottfried Benn erre dans le Berlin de 1946.

Un soir qu’il rentre chez lui, à Schoneberg, mais qu’à cause d’une insolite, d’une inédite douceur de l’air, il s’attarde un peu du côté de la Westfalischestrasse, il entend des voix, toutes proches, s’élever des ruines. Il s’arrête un instant. Un homme et une femme débattent mezza voce un problème domestique : l’emploi du temps de celui-là, l’usage que fait l’autre de l’argent du ménage, l’éducation qu’il conviendra de donner à leur enfant. Le badaud voudrait se remettre en marche, pour s’éloigner de ce couple qu’il a surpris dans son intimité. Mais quelque chose le retient, qui le déconcerte. Que, pour entendre cette conversation, il n’ait pas dû forcer ni même ouvrir une porte… Que cela se soit passé à ciel ouvert. Il lève la tête.

Au premier étage d’un immeuble dont la façade a été soufflée, un homme et une femme sont bien assis l’un en face de l’autre. Comme si de rien n’était. Ils sont seuls au monde. Ils ne se sont pas encore aperçus que le mur qui les séparait de la rue a disparu. Ou bien ils en ont depuis très longtemps fait leur deuil. Cela pourrait se passer en Sicile, un jour où le volcan menaçait d’entrer en éruption : les gens seraient bien forcés de poursuivre en plein air, sur la piazzetta sonore, les querelles engagées dans l’ombre des maisons…

Du reste, observe le promeneur, même ici l’été reviendra. Mais voici qu’il panique : de quel été s’agira-t-il, en quelle année ? Un vertige le saisit. Souvenirs et saisons s’intervertissent, ou se confondent, puisque tous, désormais, s’inscrivent dans ce même décor de ruines inamovibles qu’on ne
fait plus coulisser sous les yeux, ni dans la mémoire.

Mais ce paysage immuable, la lumière de l’été le fait trémuler. Dans cette même rue, des soldats marchèrent, dansèrent au pas de l’oie. Et, non loin d’ici, les corps de ceux qu’on exécutait tressautaient, dansaient sous l’impact des balles. Depuis quelque temps, tout, dans ce pays, s’est mis à danser. La réalité même des choses. Ou leur irréalité. Les maisons se sont mises en marche. Les boulevards furent agités de convulsions. Il suffit que la lumière d’un été imminent caresse et lèche ces églises décapitées, ces statues mutilées, ces portails écartelés, cette bouillie de pierres, cette purée de béton, pour qu’on doute d’avoir bien vu. Que le soleil se lève à nouveau sur un pareil panorama constitue tout un événement, pense le miraculé.

On se balade dans l’univers du trompe-l’œil. Qu’est-ce qui est porte, et qu’est-ce qui est fenêtre ? Les meubles sur les trottoirs, ces tas d’ordures sous les toits. Le dehors est à l’intérieur, et à l’extérieur le dedans. La ville a été retournée comme un gant. On l’a mise cul par-dessus tête. On a mis ses tripes à l’air. On l’a couchée à ses pieds. À présent, elle est aussi horizontale que verticale. On l’a fondue. On l’a remodelée. On dirait qu’un géant cambrioleur a tout culbuté sur son passage, dans sa rage de ne pas découvrir ce qu’il était venu chercher. Les illusions d’optique qui assaillent le promeneur donnent en lui l’élan à une noire hilarité. Il lui vient des idées bouffonnes. Ce champ de décombres que la mort a labouré et ensemencé, où elle a pondu ses œufs de fer, peut-être n’est-ce que le décor coûteux d’une ultime représentation de théâtre aux armées, mise en scène par Dieu lui-même, avec d’énormes moyens, pour ridiculiser Richard Wagner ? Le Créateur s’est fait Fra Diavolo, il a manipulé comme des maisons de poupées ces résidences d’adultes incendiaires, plaçant le faîte de l’une sur la charpente d’une autre. Ici, un plafond tient tout seul au-dessus de l’abîme. Là, une cheminée part à la recherche d’une toiture. Et enfin, on contemple ce qui se passe, en même temps, à tous les étages des immeubles comme dans une mise en scène d’avant-garde : on ne perdrait plus rien des activités de chacun, de la cave au grenier. Tout se déroulerait dorénavant dans la transparence. Personne n’aurait plus de secrets pour quiconque.  L’Histoire a déshabillé les hommes, elle ne les rhabillerait pas de sitôt. On échangerait, au marché noir, du vide contre du trop-plein. Ce que le poète n’a qu’à peine osé rêver, la guerre l’a accompli, en réunissant le revolver du meurtre et le parapluie de la survie sur la machine à coudre le temps. On dirait qu’ici des aveugles se sont entre-tués. Pour une fois, le cauchemar durerait plus longtemps que la nuit.

Nous regardons les ruines, pense le piéton des ruines. Mais surtout les ruines nous regardent. Anthropomorphisme des pierres. Chaque ruine est un visage détruit, aux yeux écarquillés. Chaque ruine nous tend un miroir. Nous nous reconnaissons tellement mieux en elle que du temps où il y avait là une construction – le temps où une construction usurpait la place d’une future ruine. Nous découvrons enfin que nous sommes à nous-mêmes notre propre ruine.

Goethe, se rappelle le poète ambulant, disait que “bâtir une maison, planter un arbre, mettre au monde un enfant, c’est faire acte d’homme.” Les dernières semaines de la guerre, à Landsberg, le poète ne pouvait plus lire que cela : les écrits intimes de Goethe, ses lettres à Bettina et d’autres interlocuteurs privilégiés. Étrange comme nous, Allemands, de quelque bord que nous soyions, et quelle que soit notre vision du monde, nos empathies, nos détestations, nous nous réconcilions presque toujours sur le nom du chancelier aulique. Pourquoi le lire à Landsberg, en 1944 ? À la recherche de quelle clé pour les événements d’alors ? En quête de quelle consolation ? Alors, que penser d’une formule telle que : “Bâtir une maison, planter un arbre – l’arbre de Goethe, sans doute, le majestueux chêne de Goethe à Buchenwald ! -, mettre au monde un enfant… ?” Moi qui n’ai contribué que par hasard à mettre au monde une fille, et ne m’en suis plus guère occupé depuis lors ; moi qui n’ai, en ce bas monde, pas même planté une pousse de pois de senteur, quelle leçon attendais-je donc, ou quel baume, du chancelier aulique ? Quant à l’invite qu’il nous adresse à devenir le bâtisseur de notre propre demeure, je me demande ce qu’il penserait en considérant ce qu’il est advenu des cités allemandes ? Et s’il répéterait son enthousiasme de Valmy ?

Le poète lève à nouveau la tête vers le premier étage de l’immeuble de la Westfälischestrasse, sur le seuil duquel il s’est arrêté tout à l’heure, et son regard grimpe le long des autres étages, jusqu’au dernier, puis, de là, enjambe un balcon à demi démantelé, et redescend, étage par étage, jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble voisin : n’en déplaise à Monsieur de Goethe, songe-t-il, nous ne devrions plus, comme de son temps, raconter de la même façon, comme si rien ne s’était passé, l’histoire de ces gens-là. Oh ! bien sûr, on pourra toujours tenter de le faire, et d’aucuns n’y manqueront pas, et ne nous faisons pas de souci pour eux : ils auront encore des millions de lecteurs. Et ils produiront, parfois même, de beaux livres, qui relateront quelque chose comme l’histoire d’un professeur entiché, pour son malheur, d’une chanteuse de cabaret, ou celle du tuberculeux épris d’une radiographie de sa bien-aimée, ou, encore, la chronique des mauvais garçons, des souteneurs et des petites gens du quartier de la place Alexandre, voire, dans la meilleure des hypothèses, les souffrances d’un jeune homme en proie à un impossible amour, ou les tourments de ce confrère à moi qui n’eut pas peur d’échanger son âme contre un peu de vraie vie… À présent, on ne troque plus son âme que contre un mégot de cigarette, et, si l’on perd son ombre, c’est que le corps, au cœur du grand saccage, fut soudain las de la porter encore, et s’en est débarrassé dans sa fuite éperdue au bord d’une route incendiée ! Depuis que toutes les fictions ont brûlé dans
l’un ou l’autre autodafé, ou en même temps que les villes qui les inspirèrent, ce devrait en être fini des belles histoires allemandes ! Puisque l’affreuse fiction de l’Histoire s’est faite réalité, il serait décent de ne plus rien imaginer d’autre avant longtemps !

Mais, pour dire le désastre, les mots, eux aussi, vont manquer. Pour exprimer la béance, il y aura pénurie encore. Rationnement de la parole. Certes, comme pour le reste, gageons que les trafiquants, quant à eux, feront encore de bonnes affaires. Jusqu’au cœur du chaos, ils écouleront sans peine l’ersatz d’un beau style néo-weimarien…

Le poète rêve d’un langage qui se mettrait de lui-même en berne, et qui, pour renaître de ses cendres, se résoudrait à déposer d’abord le bilan de sa propre banqueroute.

Les journaux enseignaient qu’au tribunal de Nuremberg on avait dû, à titre rétroactif, qualifier les crimes commis d’épithètes inédites. Comment, pour évoquer les ruines, ne forgerait-on pas aussi une écriture des ruines ? Pour faire écho au dénuement, des phrases dénudées jusqu’à l’os ? La paix des cimetières appelait un verbe déterré vif. Contre ceux qui, se lamentant sur le sort des pierres, faisaient de leur cœur une pierre de plus.

Le soir tombe. Avant de se remettre en marche, l’homme ferme les yeux. Il écoute. Souvent, ces temps-ci, il croit percevoir la rumeur d’une sourde avalanche. D’un lointain éboulement.

Les Éblouissements (1987)


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Existe-t-il un “langage jeune” ?

Temps de lecture : 5 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 9 janvier 2025On associe souvent des expressions à la mode ou des pratiques comme le verlan à la jeunesse. Mais n’est-ce pas un abus de langage d’évoquer un parler “jeune” ? Y a-t-il vraiment un vocabulaire ou un usage de la syntaxe qui permettraient d’identifier des façons de s’exprimer propres aux jeunes ?

“Gadjo”, “despee”, “tchop” : ces mots sont associés, dans les discours médiatiques, à un “parler jeune”. Nombreux sont les articles qui s’arrêtent sur ce vocabulaire pour le rendre accessible aux autres générations ou encore les dictionnaires destinés aux parents qui semblent ne plus comprendre leurs ados.

Alors, ce parler jeune existe-t-il vraiment en tant que tel ? Pourrait-il être résumé à un lexique qui lui serait propre ? Plusieurs études ont été menées en linguistique sur ces pratiques langagières, mais celles-ci ne constituent pas un champ homogène, notamment parce qu’elles concernent des situations sociolinguistiques diverses.

Si nous voulons considérer l’existence d’un parler jeune, il faudrait a minima le penser au pluriel. Il n’y a pas deux personnes pour parler de la même façon et une même personne ne parle pas constamment de la même manière. Tous les individus possèdent plusieurs répertoires ou plusieurs styles, les jeunes ne font pas exception.

Définir la jeunesse : des critères biologiques ou sociologiques ?

Avant de voir s’il existe des éléments constitutifs d’un répertoire commun aux jeunes, une question se pose : qui sont ces jeunes ? Pour reprendre Bourdieu, l’âge n’est qu’une donnée biologique manipulée autour de laquelle des catégories peuvent être construites.

La catégorie “jeune” a pu être définie selon des critères d’indépendance par les démographes : fin des études, entrée dans la vie active, départ du domicile familial… Mais ces critères ne sont plus tout à fait valables aujourd’hui. La catégorie “jeunes” est largement interrogée et interrogeable.

Dans les discours médiatiques et les études linguistiques, il s’agit en réalité surtout de jeunes issus de milieux urbains, milieux multiculturels et plurilingues. Les jeunes sont souvent des adolescents. L’adolescence correspondrait à une période d’écart maximum à un français “standard”, à un français valorisé, notamment, à l’école.

Mais y aurait-il même des traits langagiers qui nous permettraient d’identifier des façons de parler propres aux personnes regroupées dans cette catégorie ? On peut s’appuyer, pour aborder cette question, sur le corpus MPF (Multicultural Paris French), un ensemble d’enregistrements (au total 83 heures) réalisés auprès de 187 locuteurs “jeunes” habitant la région parisienne.

Lexique, syntaxe, accent : des particularismes chez les jeunes ?

L’analyse des pratiques langagières de ces jeunes met en lumière plusieurs traits récurrents. Au niveau lexical, on relève des procédés comme l’apocope, ou perte d’une syllabe, dans “mytho” pour “mythomane” par exemple. On retrouve aussi le verlan, avec des mots comme “chanmé”, qui correspond à l’inversion des syllabes de “méchant”, ou encore “despee” qui cumule emprunt à l’anglais “speed” et verlanisation. À côté d’autres emprunts plus anciens, comme “kiffer” emprunté à l’arabe kiff (aimer) bien entré dans le français avec l’ajout de la terminaison “-er”, nous identifions “gadjo” emprunté au romani (“garçon”) ou “chouf”, emprunté à l’arabe et signifiant “regarde”.

Sur le plan syntaxique, peu de choses sont relevées, car il s’agit en réalité du niveau du système langagier qui est le moins souple. Si certains relèvent par exemple l’omission du “ne” dans les structures négatives (“je lui répondrai pas”), celle-ci n’est en réalité pas spécifique aux jeunes. Ce phénomène reflète davantage les usages du français parlé plus ordinaire.

Du côté de l’”accent” (regroupant la mélodie ou encore la prononciation de certaines voyelles ou consonnes), certains traits ont pu être identifiés comme l’avant-dernière syllabe qui se fait plus longue, le contour emphatique ou encore l’affrication forte des /t/ comme dans “confitchure”. Toutefois, des études montrent également que ces traits ne sont pas propres aux jeunes (c’est le cas de l’affrication ou encore du contour emphatique, nous utilisons ce dernier pour mettre en relief un élément et nous le retrouvons lorsqu’un locuteur est engagé dans l’interaction).

L’affrication, nouveau phénomène de langage (TV5 Monde, février 2024)

Hormis le débit qui pourrait être spécifique aux façons de parler jeunes (les jeunes parleraient plus vite, utiliseraient plus de mots à la minute), il faut noter que les particularismes relèvent de l’exploitation de procédés qui n’ont rien de novateur. Le verlan se retrouvait chez Renaud (“laisse béton“), les emprunts qu’on ne voit plus avec abricot emprunté, par le portugais ou l’italien, de l’arabe al-barqûq, parking emprunté à l’anglais ou encore schlinguer emprunté à l’allemand et que nous retrouvons notamment chez Hugo, dans les Misérables :

C’est très mauvais de ne pas dormir. Ça vous fait schlinguer du couloir, ou, comme on dit dans le grand monde, puer de la gueule.

Victor Hugo

Il en va de même pour les structures où le que semble omis, “je crois c’est les années soixante“. Celles-ci sont pointées du doigt et attribuées aux jeunes. Toutefois, elles aussi sont employées par des moins jeunes, comme chez ce locuteur de 40 ans “je pense ça leur fait plaisir” et nous les retrouvons dans le Roman de Renart datant de la fin du XIIe siècle : “Ne cuit devant un an vos faille” (“je ne crois pas il vous en manque avant un an“).

Effet de loupe : des façons de parler rendues visibles par les réseaux

Si les procédés n’ont rien de novateur, alors d’où vient cette impression de “parlers jeunes” ? Celle-ci repose sur un “effet loupe” ou un effet de concentration, selon la sociolinguiste Françoise Gadet. Ces parlers jeunes seraient perçus par la multiplication des particularismes : emploi du verlan, d’emprunts, du contour emphatique, etc.

L’effet loupe est lui-même renforcé par les médias ou par les discours qui mettent en avant ces phénomènes sur les réseaux sociaux. Et si l’on a l’impression que “pour cette génération, c’est plus marqué qu’avant“, c’est probablement parce que ces façons de parler sont désormais plus facilement observables. Les communications médiées par les réseaux rendent les productions linguistiques visibles à grande échelle. Ces “effets de mode” linguistiques ne sont toutefois pas exclusifs à la jeunesse actuelle. Chaque génération a ses préférences, mais rien ne disparaît tout à fait : un terme comme “daron” bien qu’ancien, traverse les époques.

1983 : Comment parlent les lycéens ? (Archive INA, 2019)

Finalement, les jeunes exploitent le système de la langue française pour l’enrichir et répondre à différents besoins. Les mots créés ne sont pas de simples équivalents de ce qui pouvait exister, mais s’en distinguent bien. Selon Emmanuelle Guerin, un “clash” (emprunt à l’anglais) prend un sens plus spécifique que choc puisqu’il évoque une confrontation verbale : “Ils menaient le clash avec la prof.” Lorsqu’il y a créations, celles-ci enrichissent le répertoire linguistique en répondant à des besoins d’identification à des groupes (ces phénomènes se retrouvent souvent dans des interactions où la connivence prime) ou d’expression.

Il n’existe donc pas un parler jeune, mais des façons de parler par des personnes catégorisées comme “jeunes”. On qualifie des façons de parler “jeune” par la présence (et surtout la concentration) de certains éléments linguistiques, ce qu’on peut retrouver chez des moins jeunes, par exemple, chez Stéphane âgé de 36 ans : “Je sais pas qui vous êtes tu vois ce que je veux dire je leur ai fait comme ça (.) genre je parfois il y a des jeunes ils ont la haine sur nous hein […] Non mais c’était eux les nejeus en vrai.

Si certains mots utilisés par les jeunes semblent échapper aux moins jeunes, rappelons que tout le monde (y compris vous et moi) emploie parfois des termes qui peuvent être incompréhensibles pour notre entourage, notamment ceux issus de notre milieu professionnel. Il n’y a rien d’alarmant dans ces “parlers jeunes” : chaque génération a ses modes d’expression, et les quelques mots jugés incompréhensibles par les médias ne reflètent pas l’étendue des répertoires concernés.

Auphélie Ferreira, Université de Strasbourg


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Plus de presse en Wallonie…

CAVAIGNAC : La franc-maçonnerie – 101 questions sans un tabou (Dervy, 2018)

Temps de lecture : 24 minutes >

[4ème de couverture] 101 questions sans un tabou. “Que désigne l’expression enfants de la veuve ?” “Pourquoi le crâne est-il un symbole en franc-maçonnerie ?” “Pourquoi les francs-maçons portent-ils des gants blancs ?” Défiez-vous sur le sens des symboles et du rituel maçonniques. Percez le mystère de leur origine et découvrez l’histoire des pratiques qui se déroulent dans le secret des Loges. Rédigé avec franchise et sans langue de bois par François Cavaignac, historien spécialiste de la franc-maçonnerie, le livret inclus dans ce jeu vous guidera vers un chemin maçonnique éclairé…


Table des matières

      1. Règle du jeu,
      2. Questions/Réponse rouges (les valeurs, l’institution),
      3. Questions/Réponse vertes (l’histoire),
      4. Questions/Réponse bleues (les symboles),
      5. Un jeu de cartes pour s’initier à la franc-maçonnerie ? Par François Cavaignac,
      6. Biographie de l’auteur,
      7. Bibliographie de l’auteur.

Règle du jeu

Un jeu conçu, écrit et réalisé par : Yasmine Bonhomme, François Cavaignac et Valeria Cassisa.

ISBN 97910 242 0252 5

Ce jeu est constitué de 101 cartes réparties en trois domaines auxquels est associée une couleur pour les différencier. Rouge : ce qui se rapporte aux valeurs, à l’institution. Vert : ce qui se rapporte à l’histoire. Bleu : ce qui se rapporte au symbole.

À partir de trois joueurs : chaque participant prend trois cartes et les tient devant lui. Le joueur 1 lit à voix haute la question inscrite sur l’une des trois cartes de son choix.
Cas A : si personne ne sait répondre, la carte est considérée comme perdue. Elle est donc mise de côté et formera un tas avec les cartes perdues à venir. Le joueur 1 reprend une carte pour avoir toujours trois cartes en main, et c’est au tour du joueur suivant de poser une question.
Cas B: le joueur qui répond en premier correctement à la question posée remporte la carte qu’il dépose à côté de lui. Le joueur 1 lit alors une deuxième question à laquelle seul le joueur qui a bien répondu est autorisé à répondre. Si celui-ci ne sait pas répondre, voir cas A (le joueur 1 devra reprendre deux cartes pour avoir trois cartes en main).
Si la réponse du joueur interrogé est bonne, celui-ci remporte la carte et le joueur 1 lui lit la troisième et dernière question. Si sa réponse est juste, il récupère la carte. Le joueur 7, qui n’a plus de carte en main, reprend trois cartes. Et c’est au tour du joueur suivant de poser les questions.

Deux joueurs : le joueur 1 lit la question au joueur 2.
Cas A : si le joueur 2 ne sait pas répondre, la carte est considérée comme perdue. Elle est mise de côté et formera un tas avec les cartes perdues à venir. Le joueur 1 reprend une carte pour avoir toujours trois cartes en main, et c’est au tour du joueur 2 de poser les questions.
Cas B : si le joueur 2 donne la bonne réponse, il remporte la carte qu’il dépose à côté de lui. Le joueur 1 lui pose une deuxième question. Si le joueur 2 ne sait pas répondre, voir cas A (le joueur 1 devra reprendre deux cartes pour avoir trois cartes en main). Si le joueur 2 répond correctement, il prend la carte et le joueur 1 lui pose la dernière question. Si le joueur 2 sait répondre, il prend la troisième carte. Le joueur 1, qui n’a plus de carte en main, tire trois nouvelles cartes. Puis c’est au tour du joueur 2 de poser les questions suivant le même principe.
Les cartes comportent un nombre de points allant de l à 3 en fonction du degré de difficulté de la question. C’est le joueur qui a le plus de points à la fin du jeu qui a gagné.

Nous avons reproduit les différentes cartes dans wallonica.org :

Un jeu de cartes pour s’initier à la franc-maçonnerie

par François Cavaignac

Le jeu est dans la nature humaine ; l’historien néerlandais Johan Huizinga (1872-1945) en a fait l’un des critères anthropologiques de la culture (Homo ludens, 1938) et l’écrivain français Roger Caillois (1913-1978) en a rappelé l’importance sociale dans Les Jeux et les Hommes (1957). La tension, la joie et l’incertitude sont-elles liées à l’instinct de compétition qui anime la plupart des enfants et des hommes dans leurs jeux ? Faut-il voir dans le jeu un lien ontologique avec le sacré ? Autant de questions – parmi d’autres – qui animent de nombreux psychologues, sociologues et historiens des Games Studies à la recherche d’une explication globale du phénomène.

Si le jeu semble immémorial, le jeu de cartes est attesté en Chine à partir du VIIème siècle. Il a connu un développement considérable et universel, toutes les cultures semblant l’avoir pratiqué. Exemple type du jeu de société, le jeu de cartes est très lié au contexte social et historique dans lequel il s’inscrit : sa graphie est souvent le reflet des structures collectives, politiques ou idéologiques. Le standard mondial du jeu de cartes est de 52 cartes.

Il ne faut pas s’étonner que la franc-maçonnerie, institution éminemment sociale car porteuse de tolérance et de fraternité, fasse l’objet depuis quelques temps d’une approche ludique sous plusieurs formes : cartes, jeu de l’oie, quizz, énigmes, Trivial Pursuit, etc. Pour ce qui concerne ce jeu, notre utilisation d’un système de cartes répond aux objectifs classiques de facilité, de compétition et de valorisation par points pour chaque joueur, clairement définis dans un règlement.

L’idée est également pédagogique : dans un monde ouvert et connecté, dominé par les technologies de la vitesse et du virtuel, pourquoi ne pas se servir des outils les plus simples pour mieux faire connaître une société décriée depuis sa création moderne (fin du XVIIème siècle) ? Les maçons éclairés ont conscience de cette nécessaire ouverture au monde.

Nous avons donc choisi 101 cartes – plutôt que mille et une – dont les réponses sont toutes argumentées mais dont le contenu retrace les aléas et les incertitudes de l’histoire et du symbolisme, matières ne constituant guère des domaines de vérités définitives. Enfin, ce jeu s’adresse en priorité aux Apprentis, c’est-à-dire aux maçons nouvellement initiés, mais il peut également intéresser les Compagnons fraîchement montés en grade et, bien
sûr, les profanes que le sujet titille.

La franc-maçonnerie sans un tabou

Cher Lecteur, mon Frère, ma Soeur,

N’imagine pas que les pages qui suivent soient l’exercice convenu d’une introduction classique ! Peut-être est-il présomptueux de l’affirmer ainsi, mais il te faut savoir, et c’est, je l’espère, l’originalité de ce texte, qu’il est le fruit de trente-huit ans d’une pratique maçonnique assidue, d’échanges, de lectures, d’études, de travaux personnels, de situations vécues, de confrontations d’idées, de fâcheries et de réconciliations, de convictions confirmées ou aménagées, de critiques adressées ou reçues qui ont souvent agacé la sensibilité. Devenir franc-maçon est un engagement : non pas un engagement indéfectible et sacralisé comme celui des ordres religieux, mais un engagement raisonné sans cesse et renouvelé à chaque tenue.

La franc-maçonnerie n’est pas une secte : elle n’implique pas de  subordination psychologique ni de changement de personnalité ; on peut la quitter sans avoir à craindre la vengeance des Frères, contrairement à ce que soutiennent encore les anti-maçons sur la base d’une interprétation littérale de rituels anciens façonnés par le romantisme. Mais elle réclame une volonté, une lucidité, une persévérance, une ouverture d’esprit qui sont continus.

Je te propose dans ces quelques pages trois perspectives, qui seront autant de parties du texte, non pas pour rester dans l’académisme du plan ternaire mais plutôt pour respecter la symbolique du grade d’Apprenti dont le chiffre spécifique est le trois.

Tu dois d’abord saisir l’exceptionnalité de cette institution : la franc-maçonnerie est unique. Je ne te cacherai pas ensuite ses faiblesses : suis mon précepte, n’idéalise jamais la franc-maçonnerie ! Enfin, j’essaierai de te montrer combien elle représente, par sa méthode et sa culture, un outil philosophique capable d’appréhender l’avenir.

LE LECTEUR.– En quoi la franc-maçonnerie est-elle aussi exceptionnelle ?

LE NARRATEUR.– Elle est d’abord et avant tout une société de pensée initiatique ; cette société repose sur une philosophie de la Raison et de la Liberté ; elle promeut des valeurs humanistes dont l’amalgame en fait une association unique.
La formulation moderne de l’histoire légendaire de la franc-maçonnerie remonte à 1723, date à laquelle un pasteur écossais, James Anderson, a publié un ouvrage intitulé Constitutions. Ce texte contient quatre parties : une Constitution, qui reprend l’histoire du métier de maçon ; des Obligations, qui comportent les principales modalités du travail des Frères ; des Règlements généraux, qui complètent les articles précédents en organisant le fonctionnement de la fédération des Loges ; enfin, on trouve plusieurs chants maçonniques. L’une des originalités de ce texte, parmi de nombreuses autres, est de considérer que la franc-maçonnerie doit devenir un “Centre d’Union” entre des hommes que rien ne prédisposait à se rencontrer : “[…] le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance» (art. ler). Ces hommes – les femmes ne seront admises qu’à la fin du XIXème siècle, en France – se réunissent régulièrement pour travailler et réfléchir ensemble.

LE LECTEUR.– Mais ce n’est qu’un club à l’anglaise ?!

LE NARRATEUR. – Cela peut paraître ainsi ! Et même si cela était, quoi d’inavouable ?
En vérité, cette société de pensée obéit à des valeurs morales, nous le verrons plus loin, et permet à ses adhérents d’évoquer tous les sujets possibles à l’exception de la politique et de la religion, toujours sources de conflit.
Le Grand Orient de France s’est affranchi, en 1877, de cette double obligation, en affirmant la liberté absolue de conscience de chacun de ses membres ; cela a été un pas décisif dans la construction d’une franc-maçonnerie tournée vers la société profane.
Mais ne nous éloignons pas ! La pratique régulière des réunions maçonniques crée rapidement entre les membres des liens de camaraderie ; l’esprit de l’institution est d’accepter de se livrer devant les autres en mettant de côté les conventions sociales : une discussion maçonnique est, par principe, franche et intime. Au-delà, s’établit donc une amitié telle qu’indiquée par Anderson et se construit une fraternité. Anderson l’érige en valeur absolue: “[…] l’amour fraternel [est] le fondement et la pierre angulaire, le ciment et la gloire de cette ancienne fraternité” (Constitutions, art. VI, § 6).
Ce concept d’amour fraternel, tu t’en doutes, Lecteur, est l’objet de multiples interprétations philosophiques et morales dans la vie des Loges : il trouve à s’exprimer à l’occasion des infortunes de la vie profane des uns ou des inévitables difficultés de gestion administrative de tout groupement humain (démissions, radiations, etc.). Mais il constitue la quintessence et l’idéal même de l’Ordre. À la fin de chaque tenue une chaîne d’union, où les frères et soeurs se tiennent par la main, rappelle l’importance de l’amour fraternel et insiste sur “la grandeur et la beauté de ce symbole”, son sens profond étant de conserver “les uns envers les autres la plus fraternelle affection et de travailler sans relâche à réaliser la grande oeuvre de la fraternité universelle.” Sur les sceaux maçonniques, la poignée de main apparaît souvent pour représenter ce lien fraternel.
La seconde caractéristique de cette société maçonnique est d’être initiatique. Mais qu’est-ce que cela signifie ? L’initiation est un processus anthropologique classique repris par la franc-maçonnerie ; mais les sciences humaines contemporaines ont du mal à l’appréhender, c’est pour elles une énigme, tout comme d’ailleurs la franc-maçonnerie…
Pourtant, Lecteur, mon Frère, ma Soeur, comprends une chose simple : l’initiation est un fait social universel. Dans la plupart des sociétés humaines, depuis les temps les plus immémoriaux, les hommes semblent s’être livrés à des cérémonies pour honorer les dieux, les ancêtres ou la Nature. Ces cérémonies ont donné lieu à des rituels et ont été auréolés de mystère parce que le cycle mort/renaissance est systématiquement abordé, comme si les hommes étaient obsédés par cette question. Le tout enrobé du secret et de la promesse du passage dans un état censé être supérieur ! Quoi de mieux pour enflammer l’imagination dans les grands moments de la vie ? Bien sûr, les religions à mystères, orientales et gréco-latines, s’en sont emparé. Fille de la culture occidentale, la franc-maçonnerie à son tour l’a reprise pour en faire la clé de voûte de son propre mystère.

LE LECTEUR.- Mais tous les maçons sont-ils d’accord sur ce problème de l’initiation ?

LE NARRATEUR. – Oui, sur le principe, mais pas sur la définition ! Ce serait trop facile ! L’initiation donne lieu à des interprétations nombreuses, divergentes et parfois opposées ; au fond, chaque franc-maçon, selon sa conception philosophique ou son cheminement, en a une vision personnelle. On s’accorde toutefois à penser, au minimum, que c’est un long processus d’éveil à la conscience ; c’est un processus actif et personnel car c’est l’individu qui doit se réaliser pleinement par l’enseignement et la méthode qui lui sont transmis. Par l’initiation, l’homme cherche à comprendre le sens de sa condition sur terre et à bâtir une harmonie avec le monde.
Tu le vois, Lecteur, la franc-maçonnerie est intéressante : elle est une démarche individuelle mais pas solitaire car la construction de soi ne se fait pas sans les autres. D’autant que les principes philosophiques qui sous-tendent cette institution appartiennent à l’Histoire et promeuvent la Raison et la Liberté. La franc-maçonnerie est en partie issue des Lumières. Ce mouvement du XVIIIème siècle repose sur trois fondements philosophiques qu’il est indispensable de rappeler en ce début du XXIème siècle: la raison, la liberté et le progrès. La raison cherche à connaître et à comprendre le monde ; la liberté permet à l’individu d’être un sujet de droits, ce qui justifie le contrat social ; le progrès, enfin, accorde la primauté à l’esprit scientifique sur la Providence, il promeut l’esprit critique comme seul moyen d’analyse. Les philosophes rejettent ainsi toute autre autorité que la raison. N’est-ce pas extraordinaire, à notre époque post-moderne et déconstructrice, d’avoir une société de pensée qui rappelle ces évidences de l’humanisme ? Les Loges ont très vite adhéré à cette nouvelle vision du monde, même celles qui donnaient la priorité à la Tradition.

LE LECTEUR.– Les Lumières ont aussi été accusées d’être à l’origine des Révolutions qui ont détruit l’ordre ancien. Et beaucoup pensent que l’individualisme exacerbé de notre temps en provient également…

LE NARRATEUR.– On peut le soutenir, bien sûr ! Mais la franc-maçonnerie échappe à ce type de critiques car elle assigne à la raison et à la liberté un objectif clair la recherche de la vérité. J’y reviendrai plus loin.

LE LECTEUR.– Et la morale dans tout ça ?

LE NARRATEUR. – Ne sois pas trop pressé ! Ton empressement montre ton intérêt, c’est parfait ! La morale n’est pas oubliée ; elle est même omniprésente dans les Constitutions d’Anderson : “Un maçon est obligé, par son engagement, d’obéir à la loi morale“,  écrit-il d’entrée (art. 1er). S’en suivent tout au long du texte l’énonciation des vertus nécessaires : loyauté, discrétion, bonne réputation, obéissance, humilité, courtoisie, sincérité. Tous les auteurs maçons mentionnent depuis lors la morale car elle est au coeur de l’institution. Tout tourne autour de la notion de devoir, qui est devenue la clé de voûte de la philosophie morale maçonnique. Certes, il existe une subtilité quelques textes maçonniques évoquent l’étude de la morale plutôt que “l’obligation pratique de la morale”, mais ce n’est qu’une habileté formelle. Car un travail d’analyse profond et régulier, tel qu’il est demandé au franc-maçon, qui ne déboucherait pas sur une praxis ne pourrait s’expliquer que par la dissimulation et le mensonge envers soi-même. Tu le vois, cher Lecteur, mon Frère, ma Soeur, il y a la lettre, et il y a l’esprit ! Je reconnaîtrais volontiers que, s’il s’arrêtait là, cet ensemble philosophique pourrait être banal, ou bancal. Heureusement, la franc-maçonnerie adogmatique y ajoute le principe d’égalité et celui, déjà énoncé, de liberté absolue de conscience.
La liberté est déjà l’une des conditions prérequises d’admission en franc-maçonnerie. Anderson précise qu’il faut être “né libre“, et la formule traditionnelle reprise par les rituels indique que le candidat doit être “libre et de bonnes moeurs” où l’on retrouve la morale… Cette faculté s’exprime en Loge par le droit de vote individuel, par la liberté de penser et de parole, par la liberté d’interprétation des symboles.
Le Grand Orient de France y a ajouté la liberté absolue de conscience : ce principe lui est consubstantiel. Tu me pardonneras de citer le texte de l’article premier de la Constitution du Grand Orient de France : “Considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation individuelle de ses membres, elle [la franc-maçonnerie] se refuse à toute affirmation dogmatique.” C’est exceptionnel et unique ! Quelle société de pensée en fait autant ? Cette maxime ne consiste pas à nier les croyances ; il s’agit simplement du droit pour un franc-maçon de croire ou de ne pas croire, l’obédience restant neutre vis-à-vis des convictions de ses membres.
L’adjectif “absolue” s’adresse d’abord aux athées, agnostiques et libres penseurs, la portée de ce principe ayant été surtout religieuse.
Quant à l’égalité, elle est rappelée par la Constitution du Grand Orient de France : :dans les réunions maçonniques, les francs-maçons sont placés sous le niveau de l’égalité la plus parfaite ; il n’y a pas d’autre hiérarchie que celle des offices exercés. Les rituels d’ouverture des travaux indiquent à chaque tenue qu’il faut “laisser les métaux à la porte du temple“, l’expression signifiant qu’il faut abandonner la posture profane et accepter l’égalité entre tous. Enfin, le niveau reste le symbole très présent de cette égalité maçonnique. Anderson le rappelle : “[ … ] Les maçons sont comme des Frères sous le même niveau” (art VI, § 3). Que dis-tu de tout cela, cher Lecteur ?

LE LECTEUR.– Je saisis bien la présentation qui est faite. Effectivement, elle est séduisante. Mais, excuse ma naïveté, il manque quelque chose. Ces grands principes que tu évoques avec chaleur, peut-être avec fougue, impliquent-ils des valeurs particulières ? Ou la franc-maçonnerie pratique-t-elle des valeurs communes aux sociétés humaines? Dans ce domaine, quelle est sa particularité ?

LE NARRATEUR.– Bien vu ! Tu as raison, je dois aborder cet aspect des valeurs, il est essentiel ! Trois valeurs représentent l’épine dorsale de la franc-maçonnerie : la solidarité, la tolérance et le travail. Anderson, on l’a vu, érige la fraternité en valeur absolue. Mais, cher Lecteur, mon Frère, ma Soeur, la fraternité pourrait ne rester qu’un vain mot, plus théorique que pratique. Les maçons lui ont donné une traduction concrète : la solidarité.
Cette valeur est directement issue des corporations de métiers médiévales qui mutualisèrent leurs moyens pour se prémunir contre les aléas de la vie. La pratique de la solidarité est un devoir de tout maçon non seulement envers un Frère mais aussi envers chacun. Le serment prêté par l’Apprenti lors de l’initiation est clair. “Je promets[ .. ] de mettre en pratique, en toutes circonstances, la grande loi de solidarité humaine qui est la doctrine morale de la franc-maçonnerie.”
La deuxième valeur consubstantielle à la franc-maçonnerie est la tolérance. Largement issue des Lumières – souviens-toi de Locke et de Voltaire – elle est née dans les conditions de luttes politiques et religieuses de l’Angleterre
des XVII et XVIIIèmes siècles. Elle ressort implicitement du fameux article premier des Constitutions d’Anderson : ceux qui pratiquent la maçonnerie peuvent garder leurs propres opinions du moment qu’ils sont loyaux envers les autres. Pour moi, la tolérance est inséparable de l’éthique maçonnique ; elle est une vraie pratique tant la variété des opinions est infinie. Crois-en mon expérience, elle est souvent difficile à vivre car elle a une dimension contraignante c’est une attitude positive qui permet d’admettre que l’autre dispose d’une part de vérité , mais c’est aussi un exercice de maîtrise de soi et de liberté d’être soi. Son champ d’application est infini, ce qui lui confère un caractère flou, qui se heurte à une aporie : peut-on tolérer l’intolérance ? Le franc-maçon doit réfléchir à tout.
Enfin, je ne voudrais pas oublier le travail. Toute Loge est symboliquement un chantier en activité, de nombreux symboles rappellent la nécessité permanente du travail. Lors de l’initiation, il est demandé au candidat de prendre la ferme résolution de travailler sans relâche à son perfectionnement spirituel et moral, une phrase du serment de l’Apprenti développe ce point : “Je promets de travailler avec zèle, constance et régularité à l’oeuvre de la franc-maçonnerie”. Les frères et soeurs sont qualifiés d’ouvriers et il est régulièrement rappelé la nécessité de longs et pénibles efforts car l’heure du repos n’est pas arrivée… Tu le comprends, la franc-maçonnerie estime que le travail est un devoir. Et ce principe est plus que jamais d’actualité ; par exemple, la question du revenu universel est importante : remet-elle en cause ce principe quand on pense que le travail permet à l’homme de se réaliser ?
Un ultime point dans cet ensemble de valeurs humanistes qui caractérisent la franc-maçonnerie, en particulier la franc-maçonnerie adogmatique comme celle du Grand Orient de France, c’est la laïcité. C’est l’essence même du Grand Orient Depuis la loi de 1905 qui organise la séparation de l’Église et de l’État et qui garantit la liberté de culte, elle est une construction permanente car elle touche profondément à la fois la vie personnelle et la vie en société. Cette particularité philosophique en fait une conception sociale globale qui nécessite des ajustements continuels au regard des évolutions sociétales : l’élaboration de la laïcité n’est jamais finie ! Ne pas oublier, en effet, qu’elle signifie autant la liberté d’incroyance que la liberté d’indifférence ou la possibilité de changer d’opinion. Elle conjugue la liberté de conscience, la sécularisation des institutions et l’égalité des religions via la neutralité religieuse de l’État. Elle est un principe régulateur des relations sociales démocratiques. Nous savons tous que ce principe de laïcité s’est effrité au cours du XXème siècle, nous savons tous qu’il est menacé par la réapparition du religieux et la faiblesse du politique, nous savons tous que ses enjeux actuels concernent aussi le domaine culturel et identitaire ! Raison de plus pour réaffirmer combien elle est importante devant la montée des communautarismes !

LE LECTEUR.– Devant une présentation aussi élogieuse, pourrais-tu me dire quels sont les défauts de la franc-maçonnerie ? Je ne peux imaginer, même si je suis prêt à reconnaître votre exceptionnalité, même si vous êtes censés rechercher la perfection, que vous y soyez parvenus ! Les saints eux-mêmes ont des zones d’ombre…

LE NARRATEUR.– Oh ! Comme tu as raison, cher Lecteur ! Les francs-maçons n’aiment guère aborder cet aspect de leur vie ! Je dis à tout candidat à la franc-maçonnerie, comme je le dis à tout Apprenti déjà initié, comme je te le dis à toi-même : il ne faut pas idéaliser la franc-maçonnerie ! Je ne vais rien te cacher ; ton engagement n’en sera que plus éclairé et plus solide. Les maçons sont des hommes de conviction ; la maîtrise de soi tant recherchée est un perfectionnement permanent qui n’aboutit pas à chaque coup ! Oppositions et affrontements existent : non seulement au moment des élections annuelles qui peuvent donner lieu à des rivalités de personnes, mais aussi, plus noblement, lorsqu’il s’agit de conceptions philosophiques ou sociétales. Ces crises de sensibilité n’empêchent pas la fraternité, aussi paradoxal que cela puisse te paraître. Il peut y avoir des conflits de personnes violents qui engendrent des scissions de Loges – ce que nous appelons un essaimage – et des réconciliations plusieurs années après entre les antagonistes.
La variété des caractères humains se retrouve ainsi dans nos Loges. On y discerne tous les types décrits par les moralistes et dramaturges. L’attitude la plus désagréable, et malgré tout assez répandue, est la cordonnite : ce n’est pas une maladie, encore que… Cette appellation désigne la recherche systématique d’une fonction élective. En effet, cette fonction s’accompagne, pour le frère une fois élu, de marques de respect et de reconnaissance dans les cérémonies maçonniques. Il entre solennellement dans le temple, parfois accompagné d’un rituel particulier ; il est présent à l’Orient, bien visible sur l’estrade à côté du Vénérable , il porte un cordon spécifique – ou un autre signe extérieur (rosette, cocarde ou médaille) – qui se doit d’être significatif pour cela, on y trouve des motifs symboliques brodés de fil d’or, il y a des décors satinés, des sautoirs aux couleurs vives. Bref ! Il y a parfois des relents de courtisanerie d’Ancien Régime et de mépris aristocratique en contradiction avec la simplicité et l’humilité maçonnique. Ces écarts individuels ne sont pourtant pas décisifs : l’Ordre continue d’exister grâce aux milliers de frères et de soeurs anonymes qui pratiquent du mieux qu’ils peuvent les vertus réclamées. Plus gênantes sont les faiblesses collectives. Elles concernent essentiellement l’affairisme que les anti-maçons mettent si souvent en exergue à la moindre occasion. On a souvent reproché à la franc-maçonnerie de favoriser, sous couvert de solidarité, l’affairisme de certains de ses membres ; les affaires (abus de biens sociaux, détournements de fonds, abus de confiance, trafics et fraudes) ont effectivement parfois éclaboussé la vie de l’Ordre. Dans la même perspective, on reproche aux fraternelles de favoriser cet affairisme. Les fraternelles ? Les maçons apprécient de se retrouver en dehors des Loges et des obédiences, pour se connaître et échanger. Ces regroupements, parfois informels, ou plus souvent associatifs, s’effectuent généralement selon un critère unique : il faut être domicilié dans une même ville, ou être membre d’un même corps de métier, d’une même entreprise ou d’un même ministère. Les réunions sont régulières mais sans cérémonial ni décors maçonniques : il s’agit souvent de déjeuners ou de dîners dans lesquels un frère fait un exposé ouvrant un débat. C’est vrai, la dérive peut être rapide vers la constitution d’un lobby motivé uniquement par des perspectives professionnelles ou privées, avec de dangereuses conséquences affairistes.
À la fin du XXe siècle, de nombreux scandales ont impliqués des adhérents de plusieurs obédiences françaises via des fraternelles. Je te rassure, cher Lecteur, la plupart des grandes obédiences ont pris des mesures destinées à assainir ce domaine, même si les tentatives de contrôle ou les condamnations n’altèrent pas la vigueur des fraternelles qui semblent correspondre à un vrai besoin des frères et soeurs. En réalité, personne ne peut garantir que la procédure de recrutement et l’enseignement moral diffusé en Loge empêchent des aigrefins de s’infiltrer.
Un frère qui cherche à se constituer un carnet d’adresses et un réseau de relations se trouve assez rapidement en contradiction avec l’esprit maçonnique, sauf exception il est rare que l’atmosphère de la Loge l’y encourage. La proportion d’escrocs est infime mais le scandale public est toujours dévastateur ; les obédiences prennent des mesures de suspension et d’exclusion pour remédier à la situation.

LE LECTEUR.– As-tu d’autres aspects désagréables à m’indiquer aussi franchement ?

LE NARRATEUR.– Oui, cher Lecteur, il existe également au moins deux autres sources d’inquiétude. D’abord les risques d’un “symbolisme symbolâtre” et ensuite ceux de l’élitisme.

LE LECTEUR.– Qu’entends-tu par ce redoublement barbare : “symbolisme
symbolâtre” ?

LE NARRATEUR.– C’est une invention de mon cru ! Certains auteurs ont popularisé le terme unique de “symbolâtrie.” Comme j’aime le symbolisme dans une version modérée, je préfère accoler un adjectif disqualifiant pour montrer qu’il s’agit d’une dérive ; dérive qui, hélas, prend de plus en plus d’importance… Le symbolisme dispose de deux facultés : celle de transformer un objet en signe pour exprimer un fait ou une opinion ; et celle de créer, pour appréhender ce signe, une chaîne indéfinie de correspondances qui sont autant de significations pouvant tout à la fois se conforter ou s’opposer. C’est une magnifique manifestation de l’intelligence humaine qui a été reprise par la franc-maçonnerie et dont elle est de venue la substance de la vie initiatique.
Tant qu’il s’agit de considérer le symbolisme comme un moyen, il n’y a rien à dire, mais quand il devient une fin, une fin absolue, il présente plusieurs risques que les maçons ne veulent pas prendre en compte, aveuglés qu’ils sont par ce finalisme. D’une part, le symbolisme est amené à minimiser, sinon dans certains cas, à nier la raison ; pour ce courant de pensée, le symbole dépasse en lui-même les mesures de la raison car celle-ci fragmente la richesse du symbole. Or, la franc-maçonnerie telle qu’elle est issue des Lumières est fondée sur la raison. D’autre part, quelles que soient les formules utilisées, le symbolisme recherche en réalité une transcendance, de nombreux auteurs l’admettent sans fard ; affranchi des contraintes de la raison, le symbole s’élève au-dessus de l’ordre intelligible des choses. Or, la franc-maçonnerie adogmatique accepte l’athéisme.
Enfin, se considérant comme une voie d’exploration des profondeurs de l’Être, le symbolisme promeut l’inconscient, or, l’initiation est, de l’avis de tous, une démarche d’accès à la conscience.
Pour finir ce registre délicat pour les maçons il faut évoquer la double tentation de l’élitisme et du conservatisme, souvent associés. Les francs-maçons aiment à se donner de l’importance ! Depuis qu’Anderson a décidé qu’Adam était le premier maçon ils s’imaginent bien volontiers qu’ils sont sortis de la cuisse de Jupiter… Plus sérieusement, ils sont saisis par l’idée qu’ils sont supérieurs au profane du simple fait de la pratique réflexive en Loge : celle-ci crée une distance par rapport à la vie quotidienne ou à l’événementiel et donc une certaine lucidité éclairante. C’est aussi l’une des grandes idées véhiculées par l’ésotérisme : il existe une élite spirituelle seule capable de l’approfondissement intellectuel susceptible de comprendre les vérités éternelles. Cet élitisme a également des origines historiques l’aristocratisme des Hauts Grades qui se retrouve dans le caractère monarchique de certains Rites.
Tu dois me trouver bien sévère ? Mais j’ai oublié la tentation conservatrice ! Elle est très liée à la précédente. Les raisons sont multiples : l’application d’un rituel immuable qui répète une gestuelle formelle, la mentalité née du secret protecteur vis-à-vis du monde profane, la prise en compte des opinions de chacun au nom de la tolérance, qui obère tout questionnement critique, le thème de la Tradition dans son acception la plus simple (saint Paul aux Corinthiens : transmettre ce qui a été reçu), le tribalisme obédientiel, le ronronnement dans l’environnement convenu de la Loge, voilà autant d’éléments qui confortent un traditionalisme insidieux qui s’empare du maçon à son insu. Le risque conservateur est en fait consubstantiel à la franc-maçonnerie ! Dans le monde postmoderne, le narcissisme et le repli identitaire ont touché les maçons qui y trouvent confort et conventionnalisme…

LE LECTEUR.– C’est accablant !

LE NARRATEUR.– Non ! C’est la vie de toute société humaine ! Rien de dramatique ni d’anormal. La nature humaine est ce qu’elle est ! D’autant que la franc-maçonnerie, dont j’ai d’entrée souligné l’exceptionnalité, dispose aussi d’une culture et d’une méthode qui en font une voie d’avenir indéniable.  Les maçons passent leur temps à se poser des questions, la pratique du doute étant l’une de leurs méthodes essentielles. Ils s’interrogent ainsi régulièrement sur la signification de leur propre histoire et sur celle de leur devenir.
Pour eux, la question qui s’est posée assez rapidement a été celle de la relation entre la Tradition et la Modernité. Le traditionalisme maçonnique, dans sa version courante, se veut une volonté explicite de retour aux sources, notamment chrétiennes, et des valeurs qui s’y rattachent. La tradition est ainsi un dépôt dont les attributs sont l’ancienneté et la continuité, dépôt capitalisé avant d’être transmis par chaque génération à la suivante. Pour certains, plus catégoriques encore, il existe une Tradition primordiale dont toutes les religions et les courants ésotéristes sont des manifestations dégradées ; le traditionalisme exprime ainsi un refus définitif de la Modernité. La Tradition, par nature, est élitiste : je te l’ai déjà fait entrevoir. Elle serait réservée à des esprits supérieurs capables de différencier l’éphémère, qui est factice, du sérieux plus proche de la Vérité ; cette capacité est fondée sur l’ésotérisme comme moyen et fin de la Vérité.
Avec Anderson, on est dans la Modernité : les notions maçonniques de base sont la tolérance et l’universalisme, complétées ensuite par celles de liberté, d’égalité et de fraternité, et couronnées par le concept de laïcité.
Cette franc-maçonnerie permet de séparer la sphère des convictions religieuses d’ordre individuel de la sphère des convictions sociales d’ordre collectif. Elle accepte ainsi toute la gamme des opinions intermédiaires ou partielles dans une pratique équilibrée de la maçonnerie : mixité, adaptation des rituels, etc.
Le mécanisme de l’élection aux fonctions maçonniques est un point qui focalise ce débat. Les traditionalistes soutiennent que la Tradition s’accompagne d’un fonctionnement hiérarchique et symbolique absolument contraire à la démocratie. Dès lors, l’idéologie démocratique serait une fausse séduction car la franc-maçonnerie reste malgré tout fondamentalement hiérarchique, un Apprenti et un Compagnon n’ayant pas, par exemple, les mêmes droits qu’un Maître. Inversement, les modernes trouvent dans ce dispositif électoral le soubassement d’un Ordre démocratique.
Dans la continuation de cette perspective moderniste, la philosophie maçonnique de l’Histoire trouve à s’épanouir dans deux utopies : le progrès et l’idée d’un gouvernement mondial.

LE LECTEUR.– Ce ne sont pas des idées proprement maçonniques ? Les philosophes, déjà…

LE NARRATEUR.– Pas complètement, en effet. j’en conviens bien volontiers  ! Mais la franc-maçonnerie les a érigées en idéal pour créer de l’harmonie entre les hommes. L’idée de progrès apparaît avec force en franc-maçonnerie avec la Révolution française : le progrès philosophique place l’Homme au centre de la réflexion et de la connaissance et le progrès politique établit le peuple souverain.
Ces idées correspondent aux attentes et aux pratiques maçonniques d’éducation par la raison, d’égalité des hommes, d’espoir dans un avenir meilleur libéré des contraintes naturelles par la science et les techniques. La participation des francs-maçons à la vie de la Cité – ils furent actifs dans la rédaction des cahiers de doléances mais se répartirent ensuite dans tous les camps politiques – montre leur attachement à une transformation à la fois individuelle et collective de l’Homme et de la société.
Quant à l’idée d’un gouvernement mondial, elle est liée au pacifisme profond de la franc-maçonnerie : cette institution n’a jamais en tant que telle commandité un crime par exemple ; peut-on en dire autant de l’Église ? Ce pacifisme traduit la volonté de l’Ordre d’étendre la fraternité à toute l’humanité. Fort en vogue au XVIIIème siècle, l’idée d’un gouvernement mondial, qui a inspiré la création de la Société des Nations (7929), puis de l’ONU (7948), est plus que jamais présente au Grand Orient de France, très attaché à l’idée d’une république planétaire : constitution d’une entité politique universelle fondée sur la laïcité, reconstruction d’un État-providence, création d’une gouvernance mondiale et d’une citoyenneté planétaire avec un parlement universel.
Bien sûr, ce sont là de belles idées, mais, regarde combien la question environnementale conduit à un embryon de coopération entre tous les pays : l’accord de Paris de 2015 sur le climat est le premier accord universel de ce type. Il faut avoir espoir en l’Homme ! D’autant que les maçons, avec leurs nombreuses légendes proposées dans leurs différents rituels, détiennent toute une série d’instruments de réflexion philosophique.
Pour faire face à l’avenir, la franc-maçonnerie dispose de deux grandes potentialités philosophiques : la construction de soi et l’élaboration d’une conscience critique sociale. La construction de soi repose d’abord sur la recherche de la perfection. Non ! Non ! Ce n’est ni la perfection divine, ni la sainteté religieuse ! C’est la capacité à apprendre à se connaître de même que c’est le travail de l’Apprenti ; on appelle cela “polir sa pierre.” Ce travail se continue au grade de Compagnon car il faut que cette pierre, une fois polie, puisse s’intégrer parfaitement dans l’édifice commun que représente la Loge. Je l’ai déjà évoqué plus haut : cette démarche n’est pas sans adversité. Eh bien ! la maçonnerie suggère la structuration du moi dans l’adversité.
Elle n’est pas un simple club, rien n’est facile. Mais quel plaisir de travailler sur soi avec l’aide des autres ! La construction de soi résulte aussi de la maîtrise du Temps. Qu’est-ce à dire ? Notre société contemporaine considère le présent comme le référent principal, déconnecté du passé comme du futur ; les nouvelles formes d’expression de notre rapport au temps, ce sont l’urgence, l’immédiateté, l’instantanéité, la vitesse. Nous avons perdu la notion de profondeur. Cette réalité rend bien difficile l’introspection qui requiert un temps intérieur et une réappropriation de soi. Accepte ce diagnostic : l’image éphémère ne facilite pas la pensée construite. Or, la maçonnerie apprend à prendre en compte le temps ! Il faut du temps pour se développer et mûrir, il faut du temps avant de gravir les échelons rituels de la démarche maçonnique, il faut du temps pour être reconnu par ses frères et soeurs. Le temps est une nécessité absolue. Certains n’hésitent pas à dire aux jeunes Apprentis qu’en franc-maçonnerie, le temps n’existe pas ! Je ne vais pas jusque-là car s’il faut tenter de maîtriser le temps, je ne pense pas qu’on puisse l’abolir.
La seconde potentialité philosophique de la franc-maçonnerie c’est, à mon avis, la capacité à élaborer une conscience sociale critique. Elle s’établit par la recherche d’un idéal de justice. La problématique de la justice est essentielle : le développement des inégalités et de la précarité, la concentration des richesses chez un nombre de plus en plus restreint de personnes sont des marqueurs contemporains de cette absence de justice qui nourrit, du moins en partie, les populismes.
La franc-maçonnerie traite sans cesse de ce problème dans ses rituels, dans ses travaux et dans ses actions de solidarité. Cette recherche s’accompagne d’une autre. plus âpre peut-être, c’est la quête de la Vérité. Je l’ai déjà évoquée précédemment. La recherche de la Vérité est le but ultime de la philosophie. C’est un thème permanent en franc-maçonnerie et il est peu de textes, quels que soient les degrés, qui ne la mentionnent. Le franc-maçon essaie d’être un chercheur consciencieux et désintéressé de la Vérité. Dès sa demande d’adhésion il accepte une remise en cause de ses certitudes. Des questions apparaissent très vite dans son cheminement : la recherche de la Vérité est-elle un besoin naturel de l’homme ? La vérité est-elle objective? Quelle place donner à l’expérience personnelle ? Une vieille formule hermétique, plus connue sous la forme V.I.T.R.I.O.L., l’oriente dans cette voie : Visita interiora terrae, rectificandoque invenies occuftum lapidem que l’on traduit par “Visite l’intérieur de la Terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée”, c’est-à-dire la vérité intérieure. Ainsi, la vérité maçonnique n’est-elle pas institutionnelle ou dogmatique ; elle concerne le for intérieur de chaque maçon. Or, elle est d’autant plus importante que nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité, où plus rien n’est considéré comme vrai, où tu peux affirmer le contraire de ce que tu fais sans risquer l’erreur ou le mensonge ! Ici, la maçonnerie est vraiment à la pointe de l’actualité et de la philosophie.
Cher Lecteur, je t’ai dit tout ce que je pouvais pour t’éclairer à ce stade. À toi de jouer à présent ! Puisse ce jeu de cartes t’aider à saisir les diverses facettes de la franc-maçonnerie : historiques, humaines, institutionnelles, rituéliques, etc. Mais je ne voudrais pas te décourager : il est difficile de tout comprendre de l’extérieur. Les Anciens l’affirmaient déjà sans complexe. Pour preuve, un quatrain attribué au compositeur de musique Jacques Naudot, qui a vécu au XVIIIème siècle, et qui est très répandu parmi les maçons.

Pour le public, un franc-maçon
Sera toujours un vrai problème,
Qu’il ne saurait résoudre à fond
Qu’en devenant maçon lui-même.

Bon jeu !

François Cavaignac


[CEPADUES.COM] François Cavaignac, né en 1948, est cadre supérieur de la fonction publique (administrateur civil) à la retraite. Après un début de carrière au Ministère de l’Éducation nationale il a notamment été Directeur des services administratifs et financiers de l’Etablissement Public du Musée d’Orsay (Ministère de la Culture), Adjoint au secrétaire général du CNRS (Ministère de la Recherche), et Secrétaire général de la Commission Interministérielle du Château de Vincennes (Ministère de la Défense). Titulaire de deux maîtrises (Droit public et Lettres-Histoire) il est également docteur en histoire avec une thèse soutenue en 2001 à Paris I Panthéon-Sorbonne sur Eugène Labiche. Franc-maçon depuis 1979 il a participé à la création de plusieurs loges, exerçant à différentes reprises les fonctions de vénérable de loges symboliques et de président d’ateliers de la Juridiction écossaise. Ses principaux thèmes de recherche concernent l’histoire de la franc-maçonnerie, la perception de la franc-maçonnerie par le monde profane à travers certaines institutions (le théâtre et la littérature) et l’herméneutique des rituels et des mythes maçonniques. Il a ainsi publié régulièrement depuis 2004 plusieurs articles et ouvrages sur ces sujets. Il est membre du comité de rédaction des Chroniques d’histoire maçonnique (GODF).

Ouvrages du même auteur (hors articles de revues)
      • La Franc-maçonnerie, 300e anniversaire, 1777-2017 (Levallois-Perret, Bréal, 2017),
      • Les Mythes maçonniques revisités (Paris, Dervy, 2016),
      • Balades maçonniques en littérature (Bruxelles, EME, 2014),
      • Second Surveillant. Comment faire avec les Apprentis ? (Paris, Dervy, 2013),
      • 50 fiches pour comprendre la franc-maçonnerie (Paris, Bréal, 2012),
      • Les Francs-maçons au théâtre de la Révolution à la Belle Époque (Paris,
        Véga, 2011),
      • La Culture théâtrale à Étampes au XIXe siècle (Paris, L’Harmattan, 2007),
      • Eugène Labiche ou La gaieté critique (Paris, L’Harmattan, 2003).

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : dervy-almora.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête © Le Lombard.


Plus de symboles en Wallonie…

LEMAIRE : La Société libre d’Émulation, une histoire riche et vivante (CHiCC, 2003)

Temps de lecture : 4 minutes >

Au fil des générations, dans la mémoire des Liégeois, l’Emulation est restée synonyme de séances d’Exploration du Monde, du Touring Club, de concerts ou pièces de théâtre dans l’écrin confortable qu’était la salle de spectacles.

Toute l’aventure partit d’une bonne idée, celle qui, à la fin du 18e siècle, rassembla plusieurs citoyens soucieux de pourvoir leur ville d’un centre de réunions et d’actions culturelles, dirions-nous aujourd’hui. Créée en 1779 sous la protection éclairée du prince-évêque François-Charles de Velbrück, la Société d’Emulation, constituée sur le modèle des académies qui florissaient alors en France, oeuvrait dans une ambiance de sociabilité érudite ; elle était également chargée de la surveillance de la plupart des établissements scolaires fondés à Liège par ce prince-évêque : la Société pour l’Encouragement des Beaux-Arts, l’Académie de peinture, de sculpture et de gravure, l’Ecole de dessin appliqué aux Arts mécaniques, le Cours de Droit civil et économique, l’Ecole d’accoucheuse,…

Grâce à un don de Velbrück, ses activités avaient pour cadre un petit mais bel édifice de 1762, appelé “Salle des Redoutes”. Elle était située place du Grand Collège dont les constructions seront incorporées plus tard dans l’Université. On y trouvait une bibliothèque, les journaux liégeois et aussi parisiens, un cabinet de physique expérimentale et une salle de réunion où se donnaient des concerts, des conférences et des expositions.

La chute de l’Ancien Régime a entraîné la fermeture des salons de l’Emulation et on peut considérer qu’elle n’a rouvert ses portes qu’en 1809, sous le régime français. L’épithète “libre” a alors été adjointe à son nom. Il y avait eu occupation de troupes dans les locaux et il a fallu reconstituer les collections et le mobilier, faire deuil du cabinet de physique expérimentale dont le matériel avait disparu.

Le 19e siècle fut un siècle d’or pour la Société avec le développement de l’Université car la plupart des professeurs étaient aussi membres de l’Emulation. Les étudiants y avaient entrée libre. On put alors assister à l’audition de conférenciers (dont un des plus acrobatiques fut assurément Paul Verlaine, plutôt éméché), de littérateurs et critiques, d’œuvres musicales, dont certaines dirigées par leurs compositeurs, tels Franz Liszt et des représentants de l’Ecole de Musique russe venus sous l’égide de la Comtesse de Mercy-Argenteau.

Le bâtiment bénéficiera au cours du 19e siècle de modifications importantes, par l’adjonction d’un deuxième étage surmonté d’un fronton triangulaire, et par la rénovation, vers 1850, de la salle néo-gothique par l’architecte Jean-Charles Delsaux. Ulysse Capitaine a établi, en 1862, un catalogue de la bibliothèque qui recensait 2 262 manuscrits. Comme nous le renseigne le Liber memorialis de Renier Malherbe (publié pour le centenaire de l’association), l’Emulation établit très vite des relations avec des sociétés savantes étrangères et compta parmi ses membres résidants, correspondants et honoraires de nombreuses sommités scientifiques nationales et internationales.

Ruines du bâtiment de l’Émulation © histoiresdeliege.wordpress.com

Le siècle suivant débuta par une catastrophe : le soir du 20 août 1914, au début de la première guerre mondiale, une soldatesque, avinée pour la circonstance, fusilla 28 personnes et mit le feu à de nombreuses maisons de la place de l’Université. L’Emulation brûla de fond en comble, avec perte totale de sa bibliothèque, de ses archives, de ses collections et des orgues. Seul vestige conservé de son passé foisonnant : une feuille de titre des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand !

En mars 1918, Emile Digneffe, Président du Conseil, et son collègue Auguste Laloux entamèrent la reconstitution de la Société. La Ville mit à disposition de l’Emulation un ensemble de parcelles expropriées. Dans le projet de l’architecte Julien Koenig, le nouvel immeuble aura une façade, sur la place du Vingt-Août, de 31 mètres de large, avec une surface près de six fois supérieure à celle de l’ancienne. Inspirée du style Louis XVI, elle sera revêtue de petit granit et de brique avec des bas-reliefs sculptés en calcaire de Larochette. En comptant la galerie et la loge royale, la salle pouvait asseoir quelque 600 participants. Dans son prolongement se trouvait la salle d’expositions dont les cimaises ont accueilli des manifestations de l’Union liégeoise du Livre et de l’Estampe (alors filiale de l’Emulation), de l’A.P.I.A.W., de l’Oeuvre des Artistes

Le 17 mai 1939 eut lieu, en grande pompe, l’inauguration de ce nouveau bâtiment qui allait, cette même année, contribuer aux fastes de l’Exposition Universelle de l’Eau, dont le Commissaire du Gouvernement se trouvait être le baron de Launoit, Président de la Société. Hélas, moins d’un an après, la deuxième Guerre mondiale et l’Occupation allaient entraîner, pour l’Emulation, l’indisponibilité de ses locaux. De 1940 à 1948, ils sont réquisitionnés par le Département de la Justice. Ensuite, les trois derniers étages seront loués à la Radio, à l’Université, au Grand Liège ainsi qu’à des services-clubs.

Maison Renaissance © Ph.Vienne

Depuis 1985, le bâtiment de la place du Vingt-Août est loué à la Communauté française pour y abriter la Section des Arts de la Parole du Conservatoire Royal de Musique de Liège. La Société libre d’Emulation est réinstallée depuis 1986 dans la Maison Renaissance, dans une courette de la rue Charles Magnette. Ce petit édifice à tourelle d’angle, vestige subsistant du couvent des Sœurs de Hasque (classé, entièrement restauré en 1931 puis, extérieurement, en 1990) est à la fois son siège administratif, le lieu de certaines activités et le creuset de ses initiatives culturelles.

D’après un texte de Guy Dehalu, Administrateur-Secrétaire général de l’Emulation, Alfred Lamarche, membre de l’Emulation, et Anne-Françoise Lemaire.

  • image en tête de l’article : le nouveau bâtiment de l’Émulation après son inauguration en 1939 © histoiresdeliege.wordpress.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Anne-Françoise LEMAIRE, organisée en novembre 2003 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

COLARD : Portrait de A (série Draga, 2021, Artothèque, Lg)

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COLARD, Marion, Portrait de A (série Draga)

(photographie et dessin sur papier calque, 70 x 50 cm, 2021)

Marion COLARD est née à Liège en 1992, elle vit et travaille à Bruxelles. 

Après un master en Animation Socio-culturelle et Education à l’IHECS, elle obtient un certificat formation continue en Médiation culturelle à l’ULB.

En 2015, elle réalise son stage de fin d’étude en Roumanie. C’est le point de départ d’une recherche sur les différentes manières de montrer les réalités vécues des personnes Roms.

Cette artiste aborde des questions sociétales avec une démarche multidisciplinaire. Elle s’intéresse aux histoires des personnes en marge de la société, elle “cherche à faire émerger la beauté brute et la force de celleux qui se construisent à l’écart. Trouver une magie au milieu d’un chaos, souvent systémique”.

“Ma démarche artistique est centrée sur les rapports interpersonnels et subjectifs, mon travail se construit de la même manière que je vis mes expériences : intensément, collectivement et de façon multiple.” (M. Colard)

Lors d’une résidence en Roumanie (2021), Marion Colard a organisé avec des groupes d’enfants, des ateliers artistiques pour questionner l’identité. Les œuvres qui en sont ressorties proposées font partie de la série “Draga” (“Ma chérie” en roumain).

Elle a demandé aux enfants de dessiner ce qu’ils aimaient et détestaient. Celui-ci a répondu qu’il aimait la lune et la fumée dans la maison et qu’il détestait les clowns qui mangent les oignons.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marion Colard | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

BLEXBOLEX : La Fêlure I/IV (2009, Artothèque, Lg)

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BLEXBOLEX, La Fêlure I/IV

(sérigraphie, 45 x 45 cm, 2009)

Né en 1966, BLEXBOLEX (Bernard Granger), artiste français, vit à Leipzig, en Allemagne. Après un passage aux Beaux-arts d’Angoulême, il découvre la sérigraphie et apprend les techniques de l’édition sur le tas. Directeur de collection chez Cornelius, il lance les collections Lucette et Louise. Depuis 2006, il travaille à une œuvre importante autour de l’imagier : L’imagier des gens, qui a reçu “Le prix du plus beau livre du monde” à la Foire du livre de Leipzig, Saisons et Romances. Ce triptyque s’impose comme un chef d’œuvre de l’édition jeunesse.

Dans ses livres graphiques, Blexbolex utilise diverses techniques, toujours avec minutie. Son style rappelle les polars des années 1950-1960, avec un graphisme et un chromatisme très marqué évoquant la technique du pochoir.

Cette sérigraphie fait partie du livre La Fêlure (éd. Ouvroir Humoir, 2009), un récit graphique rythmé en 24 planches. Un détective se trouve confronté à des événements faisant irruption sans raison. L’intrigue de ce petit précis de mécanique graphique échappe ensuite aux règles de narration classique. Une mise en scène décalée dans laquelle excelle l’auteur.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Blexbolex ; the-comics-journal.sfo3.digitaloceanspaces.com/ | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

SASEK : Piccadilly Line (1959, Artothèque, Lg)

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SASEK Miroslav, Piccadilly Line

(digigraphie, 50 x 40 cm, original 1959)

Miroslav SASEK est né en 1916 à Prague, dans l’ancienne Tchécoslovaquie. À la fin des années 1930, après des études d’architecture, il commence à produire des illustrations pour des journaux et des albums jeunesse.

En 1947, il part à Paris pour étudier aux Beaux-Arts puis s’installe à Munich comme illustrateur et peintre. Durant les années 1960, il entame une série de livres illustrés qui comprendra plusieurs capitales ou pays, ouvrages qui rencontreront un succès international et seront couronnés de plusieurs prix. Quatre de ces 18 albums seront adaptés en dessins animés. Miroslav Šašek disparaît en 1980, en Suisse.

Cette reproduction est tirée de l’ouvrage sur Londres (This is London), paru en 1959.

Elle représente les usagers attendant en sous-sol l’arrivée du métro. La ligne de fuite et les courbes sont exagérées, donnant une impression de torsion de l’ensemble.

Les illustrations de Sasek sont typiques du style graphique des années ’60. Les lignes sont simples, les couleurs tranchées. Les dessins sont pleins de charme et d’humour, riches en détails et accompagnés de courts textes.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Miroslav Sasek ; radio.cz | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

COLON : Lignes de faille (2018, Artothèque, Lg)

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COLON Ariane, Lignes de faille

(photographie argentique, 19 x 19 cm, 2018)

Ariane COLON a fait des études d’assistante sociale puis de sociologie. Après 11 ans de sa vie consacrés à accompagner les publics fragilisés (secteur associatif et milieu carcéral), elle entame son parcours photographique tout en continuant son travail. En 2002, elle s’inscrit à l’Atelier Créatif de photographie N&B argentique organisé par le Centre Culturel de Namur (sous la direction de Baudoin Lotin) et elle s’équipe d’un réflex 24×36 CANON AE1 ; 20 ans plus tard, ce dernier est toujours son fidèle compagnon. Plus tard, un appareil photo Diana F+, acquis pour 8 euros, va lui ouvrir les horizons débridés de la Lomography.

Avec 4 autres photographes, elle crée le collectif Filtre 2 , principalement dédié à la photographie analogique argentique.

La série Grise Mine a été photographiée dans la région de Douchy-les-Mines, dans le nord de la France.

“C’est un de ces pays noirs qui vous cueille avec les stigmates de son passé de profondeurs, de labeur, d’exploitation (des mines et des hommes) : terres, maisons, visages, atmosphère… tout y est d’abord (première vue et approche) gris. […] Mais “pas que” pour qui sait y voir. […] Une communauté de vie, de foi, de larmes certes parfois, mais aussi de la fierté, de la gouaillerie, et de la joie. C’est en tout cas ce que j’ai perçu, senti, ressenti, en arpentant ces lieux et c’est la trace que j’ai cherché à en garder et à montrer.” (A. Colon)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

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SAGAN : textes

Temps de lecture : 6 minutes >

 

Il leur arriva ce qui arrive à un homme et une femme entre qui s’installe le feu. Très vite, ils ne se rappelèrent plus avoir connu autrefois le plaisir, ils oublièrent les limites de leur propre corps et les termes de pudeur ou d’audace devinrent aussi abstraits l’un que l’autre.
L’idée qu’ils devraient se quitter, dans une heure ou deux, leur semblait d’une immortalité révoltante. Ils savaient déjà qu’aucun geste de l’autre ne saurait jamais être gênant, ils murmuraient en les redécouvrant les mots crus, maladroits et puérils de l’amour physique et l’orgueil, la reconnaissance du plaisir donné, reçu, les rejetaient sans cesse l’un vers l’autre.
Ils savaient aussi que ce moment était exceptionnel et que rien de mieux ne pouvait être donné à un être humain que la découverte de son complément. Imprévisible, mais à présent inéluctable, la passion physique allait faire – de ce qui aurait pu être, entre eux, une passade – une véritable histoire.

La chamade (1965)


[d’après LIVRECRITIQUE.COM] Françoise Sagan (1935-2004), de son vrai nom Françoise Quoirez, est une écrivaine française qui a marqué la littérature française du XXe siècle. Connue pour ses romans tels que Bonjour tristesse ou Un certain sourire, elle a également mené une vie tumultueuse et passionnée. Dans cet article, nous vous proposons de découvrir sa biographie complète, de son enfance à sa mort, en passant par ses succès littéraires et ses relations amoureuses.

La jeunesse de Françoise Sagan

Françoise Sagan est née le 21 juin 1935 à Cajarc, dans le Lot. Elle est la fille unique de parents divorcés et a grandi avec sa mère à Paris. Dès son plus jeune âge, elle a montré un grand intérêt pour la littérature et a commencé à écrire des histoires dès l’âge de 10 ans. Elle a été scolarisée dans des établissements privés prestigieux, mais a été renvoyée de plusieurs d’entre eux pour son comportement rebelle et son manque d’intérêt pour les études. À l’âge de 18 ans, elle a passé son baccalauréat en candidat libre et a commencé à fréquenter les cercles littéraires parisiens. C’est à cette époque qu’elle a commencé à écrire son premier roman, Bonjour Tristesse, qui a été publié en 1954 et qui a connu un succès immédiat. Ce livre a fait d’elle une célébrité instantanée et a lancé sa carrière d’écrivain. La jeunesse de Françoise Sagan a été marquée par son indépendance d’esprit, sa passion pour la littérature et son désir de vivre intensément. Ces traits de caractère se retrouveront tout au long de sa vie et de son œuvre.

Son entrée dans le monde littéraire

Françoise Sagan a fait son entrée dans le monde littéraire en 1954 avec la publication de son premier roman, Bonjour Tristesse. Ce livre, écrit à l’âge de dix-huit ans, a immédiatement connu un succès retentissant et a été traduit en plusieurs langues. Il a été salué par la critique pour son style élégant et sa description de la jeunesse dorée de la France des années 1950.

Ce premier roman a lancé la carrière de Françoise Sagan, qui a ensuite publié de nombreux autres livres, dont Un certain sourire, Aimez-vous Brahms et La Chamade. Elle est devenue une figure emblématique de la littérature française de l’après-guerre, connue pour son style incisif et sa capacité à décrire les relations amoureuses complexes.

Malgré son succès, Françoise Sagan a également connu des périodes difficiles dans sa vie personnelle et professionnelle. Elle a été confrontée à des problèmes d’addiction et a été impliquée dans plusieurs scandales médiatiques. Cependant, elle a continué à écrire jusqu’à sa mort en 2004, laissant derrière elle une œuvre littéraire qui continue d’être appréciée par les lecteurs du monde entier.

Le succès de Bonjour tristesse

Le succès de Bonjour tristesse a été phénoménal dès sa publication en 1954. Le roman, écrit par Françoise Sagan à l’âge de 18 ans, a été salué par la critique et a connu un immense succès auprès du public. Il a été traduit en plusieurs langues et a été adapté au cinéma en 1958.

Le livre raconte l’histoire de Cécile, une jeune fille de 17 ans qui passe l’été sur la Côte d’Azur avec son père et sa maîtresse. Cécile est une adolescente rebelle qui profite de la vie sans se soucier des conséquences. Mais lorsque son père tombe amoureux d’une autre femme, Cécile décide de tout faire pour empêcher cette relation.

Bonjour tristesse a été salué pour son style élégant et sa capacité à capturer l’essence de la jeunesse et de l’insouciance. Le livre a également été critiqué pour son immoralité et son manque de profondeur. Cependant, cela n’a pas empêché le roman de devenir un classique de la littérature française et de propulser Françoise Sagan sur la scène littéraire internationale.

Les relations de Françoise Sagan avec les artistes de son temps

Françoise Sagan était une figure emblématique de la scène littéraire française des années 1950 et 1960. Elle était également très proche de nombreux artistes de son temps, notamment des écrivains, des peintres et des musiciens. Parmi ses amis les plus proches figuraient Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Juliette Gréco et Miles Davis. Elle a également entretenu des relations amicales avec des artistes tels que Pablo Picasso, Salvador Dali et Francis Bacon. Ces amitiés ont souvent inspiré son travail, et elle a écrit sur de nombreux sujets liés à l’art et à la culture. Françoise Sagan était une personnalité fascinante et complexe, et ses relations avec les artistes de son temps ont contribué à façonner son œuvre et sa vie.

Les scandales et les controverses

En 1957, Sagan a été arrêtée pour possession de drogue et condamnée à une amende. Cet incident a eu un impact négatif sur sa carrière et son image publique. Elle a également été impliquée dans des scandales liés à sa vie amoureuse tumultueuse, notamment avec son mari Bob Westhof, qui était marié à une autre femme au moment de leur rencontre.

Malgré ces controverses, Sagan a continué à écrire et à publier des romans acclamés par la critique, tels que Un certain sourire et Des bleus à l’âme. Elle est devenue une figure emblématique de la littérature française et a inspiré de nombreux écrivains et artistes. Sa vie tumultueuse et ses scandales ont contribué à sa légende et ont fait d’elle une icône de la culture populaire.

La vie amoureuse de Françoise Sagan

La vie amoureuse de Françoise Sagan a été tumultueuse et passionnée. Elle a eu de nombreuses relations amoureuses tout au long de sa vie, avec des hommes et des femmes. Elle a été mariée deux fois, mais ses mariages ont tous deux été de courte durée. Elle a également eu des liaisons avec des personnalités célèbres telles que le réalisateur Louis Malle et l’écrivain Jacques Laurent. Malgré ses nombreuses relations, Sagan a souvent exprimé une certaine solitude et un désir de trouver un amour véritable et durable. Sa vie amoureuse a été une source d’inspiration pour son travail littéraire, et elle a souvent exploré les thèmes de l’amour et de la passion dans ses romans et ses pièces de théâtre.

Sa carrière cinématographique

Françoise Sagan a également connu une carrière cinématographique prolifique. En 1958, son roman Bonjour Tristesse a été adapté au cinéma par Otto Preminger, avec Jean Seberg dans le rôle principal. Le film a été un succès international et a contribué à la renommée de Sagan.

En 1960, elle a écrit le scénario du film Les Amants de Louis Malle, qui a été un autre succès critique et commercial. Elle a également travaillé sur d’autres projets cinématographiques, notamment La Chamade en 1968, basé sur son propre roman, et Un peu de soleil dans l’eau froide en 1971.

Sagan a également été impliquée dans le monde du théâtre, écrivant plusieurs pièces qui ont été mises en scène à Paris. Elle a également travaillé comme actrice, jouant dans des productions théâtrales et cinématographiques.

Sa carrière cinématographique a été marquée par son style unique et sa capacité à capturer l’essence de la vie moderne. Ses œuvres ont été saluées pour leur honnêteté et leur sensibilité, et ont inspiré de nombreux artistes à travers le monde.

Les dernières années de sa vie

Les dernières années de la vie de Françoise Sagan ont été marquées par des problèmes de santé et des difficultés financières. En 2002, elle a été victime d’un accident vasculaire cérébral qui l’a laissée partiellement paralysée. Malgré cela, elle a continué à écrire et à publier des livres, notamment Un chagrin de passage en 2003 et La maison de Raquel Vega en 2006.

Cependant, ses problèmes financiers ont persisté et elle a été contrainte de vendre sa maison de campagne en Normandie en 2004. Elle a également été impliquée dans des scandales fiscaux et a été condamnée à une amende pour fraude fiscale en 2005. Malgré ces difficultés, Françoise Sagan a continué à écrire jusqu’à sa mort en 2004, à l’âge de 69 ans…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : e.a. livrecritique.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : La Chamade, un film d’Alain Cavalier (1968) © Les Films Ariane.


Plus de littérature en Wallonie…

BEAUCHARD, dit DAVID B : Mon grand-père au front (2017, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

BEAUCHARD Pierre-François dit DAVID B, Mon grand-père au front

(lithographie, 65 x 80 cm, 2017)

Né à Nîmes en 1959, DAVID B, nom de plume de Pierre-François Beauchard, vit et travaille à Bologne. Il est l’un des fondateurs de la maison d’édition L’Association, qui renouvela les codes de bande dessinée française au début des années 1990. Après des études d’Arts Appliqués à Paris, David B. publie ses premiers dessins dans différentes revues. Ses carnets de rêves, ou plutôt de cauchemars, publiés par L’Association, attirent l’attention. Entre 1996 et 2003, il créé “L’Ascension du Haut Mal”, série autobiographique consacrée notamment à la maladie de son frère aîné, l’épilepsie. En une quinzaine d’années, il se retrouve à la tête d’une bibliographie abondante comptant plus d’une soixantaine d’ouvrages, dont certains en tant que scénariste.

Cette lithographie nous présente une scène de guerre. Des petits soldats terrifiés se cachent parmi des débris de tranchées. Au milieu de ce chaos semble trôner le grand-père de l’auteur. A la place de son visage, une forme noire ressemblant à une faux… peut-être la faux de la mort.

Le thème de la mort est très présent dans l’ensemble du travail de l’artiste. David B. l’explique par son enfance marquée par les crises d’épilepsie de son frère; chaque crise étant vécue comme une petite mort. (d’après MELPUBLISHER.COM)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © David B ; benzinemag.net | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin