LOUIS : [46.051297, -14.513506/11.07.17/16/12 :14](2018, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

LOUIS Bernard,[46.051297, -14.513506/11.07.17/16/12 :14]

(sérigraphie, n.c., 2018)

Après une formation en animation culturelle à l’ESA Saint-Luc Liège, Bernard LOUIS (né en 1961) devient enseignant en dessin et éducation plastique en secondaire et professeur de sérigraphie en Techniques d’impression artistiques en Cours de Promotion sociale, dans cette même institution. Fin 2019, il est détaché de l’IES Saint-Luc comme conseiller pédagogique auprès du SeGEC pour les Secteurs Arts et Habillement/Textile.

Il continue de se perfectionner en participant à des ateliers et séminaires sur la sérigraphie et les techniques d’impression. Il participe régulièrement à des expositions collectives.

Le titre de cette œuvre reprend les coordonnées GPS du lieu, ainsi que la date et l’heure de la prise de vue.

Bernard Louis pratique cet art subtil de l’interprétation de photos d’architecture urbaine, exploitant les détails, jouant avec la confrontation des matériaux, profitant de l’intervention des hommes et du temps qui passe.

Si la sérigraphie est son outil de prédilection, c’est avec la couleur qu’il s’exprime. Il affectionne tout particulièrement la transparence des encres de quadrichromie, usant des surimpressions, des translations, des rotations et des décalages pour mettre en valeur le sujet, les matières et textures, la lumière. (d’après B. Louis)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Bernard Louis ; comptoirdesressourcescreatives.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

NOËL : L’église Sainte-Marie des Anges (Liège) (CHiCC, 2012)

Temps de lecture : 4 minutes >

Suite à la ‘réforme pastorale‘ d’il y a une dizaine d’années [en 2012], les paroisses de Sainte-Véronique, Sainte-Marie des Anges, Notre-Dame du Rosaire à Sclessin et du Sacré-Coeur à Cointe constituent l’unité pastorale Saint-Benoît aux portes d’Avroy. Dans l’Ancien Régime, Sainte-Véronique était une paroisse très étendue (sud de la ville, Tilleur, une partie de Saint-Nicolas et, sur la rive droite, Fétinne et Angleur), puis elle se limita au sud de Liège, englobant ce qui deviendra la paroisse Sainte-Marie, Cointe, le Laveu et Saint-Christophe. L’église Sainte-Véronique existait au début du XIXe siècle (les affirmations de sa consécration en présence de Charlemagne relèvent de la légende).

Ce qui est aujourd’hui la paroisse Sainte-Marie relève donc de Sainte-Véronique jusque vers le milieu du XIXe siècle. Ce territoire était peu peuplé et occupé par des terres agricoles (42% cotillages, 17% houblonnières, 10% vergers, selon le plan cadastral de 1827). Ce qui deviendra Sainte-Marie avait ses lieux de culte à ses extrémités : l’abbaye du Val-Benoît, la chapelle Saint-Maur à Cointe (début XVe) et, enfin et surtout, la chapelle du Paradis, édifiée en 1649 à l’initiative du grand verrier Henri Bonhomme pour abriter une statue réputée miraculeuse, Notre-Dame de Grèce, statue aujourd’hui honorée à Sainte-Marie. La chapelle du Paradis occupait l’emplacement du building construit actuellement au coin du quai de Rome et de la rue de Fragnée.

Sociologiquement, vers la moitié du XIXe siècle, Fragnée se modifie et se peuple. Le train arrive aux Guillemins en 1842, l’industrie se développe, les terrains agricoles se muent en habitations et l’érection d’une seconde paroisse à Sainte-Véronique devient nécessaire. En 1886, après discussions sur les intérêts immobiliers et financiers du projet, les autorités politiques décident du plan d’urbanisme de la place des Franchises, des rues qui y aboutissent et de l’emplacement de l’église. Le 5 avril 1869, l’arrêté royal établissant la paroisse est signé par Léopold II et, le même jour, l’évêque de Liège, monseigneur de Montpellier, fait de même au plan religieux.

Le terrain est offert par le baron Charles de Potesta et la famille Lesoinne pour recevoir l’église, un presbytère, une maison vicariale et d’autres habitations pour les employés de l’église. Les subsides viendront de la Ville pour un tiers, d’autres [subsides] de l’État et de la Province, et l’intervention des fidèles financera le reste. C’est l’architecte Évariste Halkin qui établit les plans mais il décède à 45 ans, avant la fin des travaux. Il semble que son fils, âgé  de 21 ans, ait pris le relais (mais les deux Halkin signaient de la même manière, par un E majuscule, initiale de leur prénom).

L’édifice est construit dans un style de transition entre le roman et le gothique. La structure extérieure est en moellons de grès équarris du bord de l’Ourthe. L’ensemble est très sobre, la façade peu ornée, le clocher, carré, à deux étages est couvert d’un toit pyramidal. La longueur intérieure est de 60 mètres, le transept fait un peu moins de 30 mètres et la largeur des nefs est de 20 mètres. Les vitraux sont du verrier Osterrath et les petites nefs sont ornées des quinze mystères du Rosaire par Grosset. L’autel principal est réalisé dans un très beau marbre de Tunisie par un dénommé Fincoeur et la peinture par Jules Helbig.

L’église est consacrée le 19 mai 1874 par monseigneur de Montpellier et la première messe célébrée par monseigneur de Mercy-Argenteau, archevêque de Tyr. La cérémonie a été longue et grandiose. En 1876, les orgues sont inaugurées, le buffet a été sculpté par la maison Merveille, tout comme les confessionnaux. Plus tard seulement on aménagera la chapelle Notre-Dame de Grèce et le très beau chemin de croix en terre cuite (1925).

Contrairement à la Première Guerre, la Seconde Guerre mondiale occasionnera de très graves dégâts : fin mai 1944, suite aux bombardement américains (toiture, voûtes, vitraux), et par après, la chute d’un V1 à proximité rendra l’église inutilisable. La paix revenue, l’église reçoit de nouvelles cloches (les anciennes avaient été enlevées par les Allemands pour être fondues) et de nouveaux vitraux, dessinés par monsieur Louis, jeune professeur à l’Académie, et offerts par monsieur et madame Stiels. Entre 1950 et 1963, les dommages de guerre reçus et les dons des fidèles permettront la mise en place de nouvelles verrières ainsi que la peinture d’une grande fresque de la Vierge.

d’après Juliette NOËL

  • Illustration en tête de l’article : intérieur de l’église © Manu Utility

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Juliette NOËL, organisée en novembre 2012 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

KUSAMA, Yayoi (née en 1929)

Temps de lecture : 6 minutes >

[CONNAISSANCE DES ARTS, 6 novembre 2025] Peu d’artistes ont joui de leur vivant, dans l’histoire de l’art, d’un rayonnement équivalent à celui de Yayoi Kusama (née en 1929). C’est une légende vivante, bien vivante même, qui continue à travailler à l’âge de 96 ans.

Une icône mondiale de l’art – comme le sont Van Gogh, Dali, Andy Warhol et Frida Kahlo – que s’arrachent les grandes marques de luxe. À l’image de Louis Vuitton qui, au printemps 2023, planta devant la Samaritaine, face au Pont Neuf, une immense statue de l’artiste, de 15 mètres de hauteur, recouverte de ses fameux pois colorés, qui tenait en main un élégant petit sac griffé « L.V. ». Une artiste à (re)découvrir à la Fondation Beyeler.

Essence artistique

Pour éviter que l’œuvre et les précieux messages de cette artiste aux multiples talents (peintre, sculptrice, performeuse, autrice, poétesse et créatrice de mode) ne finissent noyés sous les collaborations commerciales qu’elle a elle-même entretenues, nous vous invitons à prendre la direction de Bâle pour faire plus ample connaissance avec l’œuvre et avec le personnage. Vous ne serez pas déçus.

C’est là, dans cette Fondation Beyeler posée au milieu des champs, des pâturages et des vignes, que l’œuvre de Yayoi Kusama a pris ses quartiers. L’occasion de découvrir, quatorze ans après l’exposition du Centre Pompidou, sept décennies de création d’une artiste qui échappe à tous les courants dont elle s’est systématiquement démarquée. L’exposition réunit plus de 300 œuvres des années 1950 à aujourd’hui venues du Japon, de Singapour et de plusieurs pays d’Europe, dont 130 jamais été montrées en Europe. Elle se déploie dans l’un des lumineux espaces dédiés aux expositions temporaires et aussi dans les jardins du musée où plusieurs œuvres en trois dimensions ont été installées.

La nature pour imaginaire

Yayoi Kusama naît en 1929, à Mastumoto, au Japon, dans une famille bourgeoise qui a fait fortune dans le noble et beau métier de pépiniériste. C’est sans aucun doute l’immersion dans le monde bruissant et vivant des arbres et des végétaux qui lui donne le goût des balades dans la campagne environnante. La nature la captive dès son plus jeune âge et marquera, par la suite, profondément sa création. Comme l’attestent les pois, fleurs et citrouilles, omniprésents dans son œuvre, mais aussi une multitude de motifs et de formes, répétitifs et exubérants, inspirés du monde des plantes.

Le polka dot pour signature

Vers l’âge de dix ans, elle est sujette, pour la première fois, à des hallucinations alors qu’elle se trouve dans la maison familiale. J’ai vu la totalité de la pièce, tout mon corps, et l’univers entier recouverts de fleurs rouges. À cet instant même, mon âme s’est trouvée comme effacée. J’ai eu alors l’impression d’être rétablie, de retourner vers l’infini, dans des temps éternels et dans l’espace absolu”, écrit-elle dans son autobiographie Infinity Net publiée en 2002.

Elle réalise, en 1950, son premier autoportrait qui figure un pois rose sur fond noir bordé de pétales, comme une fleur sans tige, que vous pourrez admirer dans une des premières salles. Ce motif – le polka dot – répété à l’infini devient alors sa signature. Ce sont ces mêmes proliférations de pois, reproduits sur des toiles, qu’elle expose en 1959 à New York, où elle s’est installée en 1957 pour fuir les conflits avec sa mère, et aussi cette société japonaise conservatrice, patriarcale et asphyxiante, encore meurtrie par la Seconde Guerre mondiale.

Yayoi Kusama, “Love Is Calling” (2013) © icaboston.org

Mettre en formes les traumatismes

Ses œuvres des années 1950 trahissent ses peurs et ses traumatismes. Comme Corpses (1950), réseau inextricable de cordes de couleur marron, tordues et emplies de nœuds, ou Screaming Girl (1952), figurant une gueule grande ouverte et des yeux hallucinés, qui rappelle Le Cri d’Edvard Munch. On retrouve ce même combat de la vie contre la mort dans Atomic Bomb (1954), représentant un énorme et terrifiant champignon rouge et noir dressé sur un fond lumineux couleur crème, souvenir angoissé des bombardements d’août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki. Kusama avait alors 16 ans.

Ce sont d’autres peurs qu’elle cherche à conjurer, à partir du début des années 1960, avec ses Soft sculptures et Accumulations. Comme One Thousand Boats Show (1963), barque ornée d’innombrables protubérances phalliques blanches. Ces profusions de pénis, loin d’être une apologie d’une sexualité débridée, sont, en réalité, un moyen pour elle d’exprimer sa peur du sexe. Cette peur panique causée par des souvenirs d’enfance quand sa mère lui demanda d’espionner son père – volage – lors de ses liaisons adultérines.

Conscience de faire partie d’un Grand Tout

Intégrée à la scène culturelle new-yorkaise, Yayoi Kusama s’engage, dans les années 1967-1969, dans les mouvements de la contre-culture. Elle multiplie les happenings, avec sa fameuse série des Anatomic Explosions, dans des lieux emblématiques de la ville. Le 14 juillet (date d’une célèbre révolution) 1968, quatre jeunes hommes et femmes nus se produisent, au son d’un bongo, aux pieds de la statue de George Washington, non loin de la Bourse de New York, pendant que l’artiste peint sur leurs corps une multitude de pois bleus. Cette performance pacifiste, Love and Peace, vise à dénoncer l’interminable guerre du Vietnam. Lors d’un autre happening, organisé quelques mois plus tard, en octobre 1968, à Wall Street, c’est la Bourse,”qui appauvrit les travailleurs”, qu’elle encourage les participants à “oblitérer” sous une profusion de pois.

Ses Selfs Obliterations montrant le corps de Kusama recouvert d’une multitude de pois colorés, que vous pourrez voir dans la salle 5 du parcours, n’évoque nullement l’annihilation ou l’élimination de soi, mais, au contraire, la conscience de faire partie d’un ‘Grand Tout’, d’un réseau de pois interconnectés, auquel les êtres humains sont tous reliés. C’est ce même message que porte sa série de peintures, baptisée My Eternal Soul, à laquelle elle travaille depuis 2009. Celle-ci rappelle l’univers des peintures des aborigènes d’Australie. Ces œuvres à l’acrylique aux couleurs éclatantes, où se mêlent visages, fleurs et pairs d’yeux, évoquent, ici encore, la profonde interconnexion entre l’Homme et le Cosmos, du microcosme et du macrocosme. Kusama s’emploie à donner vie, dans ces huiles poétiques jubilatoires, aux forces et aux rythmes invisibles qui animent la Nature.

Remettre l’imagination au pouvoir

En 2021, à l’âge de 92 ans, elle se lance dans une nouvelle série, Every Day I Pray for Love, un joyeux ensemble de peintures de petits formats dans lesquelles sont insérées des bribes de poèmes en anglais ou en japonais. Elles rendent compte de la conviction intime de l’artiste que l’imagination possède le pouvoir de transformer le monde et que l’art a la capacité de guérir. En tant qu’artiste, écrit-elle, je pense qu’il est important de livrer un message d’amour, de paix et d’espoir à ceux qui souffrent, et de laisser ce message d’amour éternel aux jeunes générations”.

Eric Tariant


Yayoi Kusama, “Pumpkin”, à Naoshima (J) © archive.com

L’infini à portée de regard

[RTS.CH, 24 octobre 2025] Des toiles aux installations immersives, les pois et les filets demeurent le cœur battant de l’œuvre de Yayoi Kusama. Ces motifs répétitifs incarnent pour elle le principe de l’infini, la perte des repères et la fusion entre soi et le monde.

Dans les Infinity Mirror Rooms, créées dès les années 1960 à New York, le spectateur se voit démultiplié à l’infini, happé par la lumière et la matière. “Avec ce jeu de miroirs et de lumière, on a l’impression d’être dans un espace vivant, qui respire, presque organique. C’est une expérience à la fois troublante et méditative“, explique-t-elle.

Les citrouilles, symboles d’un monde réconfortant

Impossible d’évoquer Yayoi Kusama sans ses citrouilles, motifs récurrents depuis son enfance. “Pour elle, la citrouille est un élément botanique réconfortant, un corps stable qui relie la terre au cosmos.” L’exposition en présente plusieurs, dont une monumentale sculpture de plus de trois mètres de diamètre. “Yayoi Kusama décline ce motif sous toutes les formes: papier mâché, résine, peinture à l’huile, acrylique… C’est un symbole d’ancrage et de paix“, explique la commissaire d’exposition. Symbole devenu culte, la citrouille a même inspiré le monde de la mode : en 2023, Louis Vuitton confiait à Yayoi Kusama la création d’un sac… en forme de courge.

Une artiste entre engagement et liberté

Réalisée en collaboration avec le Musée Ludwig de Cologne et le Stedelijk Museum d’Amsterdam, l’exposition rend également hommage à une artiste profondément engagée. “Yayoi Kusama est l’une des artistes les plus innovantes du XXe et du XXIe siècle. A New York, elle a côtoyé Andy Warhol, Donald Judd et les figures du pop art et du minimalisme. Elle a milité pour la paix, la liberté d’expression et la libération des corps“, souligne Mouna Mekouar.

Ses performances des années 1960, ses happenings contre la guerre du Vietnam ou encore ses mariages symboliques pour défendre les droits des homosexuels témoignent d’un esprit libre, audacieux et résolument pacifiste.

Aujourd’hui, les œuvres de Yayoi Kusama s’arrachent à prix d’or. Sa silhouette – cheveux rouges, coupe au bol, regard malicieux – est devenue aussi reconnaissable que ses créations. A 96 ans, elle continue de peindre chaque jour dans son atelier-hôpital de Tokyo, poursuivant son exploration de l’infini.

Valentin Jordil


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | sources : Connaissance des arts ; rts.ch | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room (2025) © Yayoi Kusama / Mark Niedermann


Plus d’arts visuels en Wallonie et à Bruxelles…

DELVILLE : First poets (2015, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DELVILLE Chris, First poets

(eau-forte à la pointe sèche, 40 x 30 cm, 2015)

Chris DELVILLE est née à Liège en 1957, mais vit et travaille à Bruxelles. Elle a étudié la peinture à l’Ecole Supérieure des Arts de l’Image “Le 75” (Woluwe-St-Lambert) et a ensuite suivi, en 1981, une année de dessin à Londres, à la Central School of Arts. Elle entre en 1991 dans l’atelier de gravure de l’école des arts d’Uccle, avec Anne Wolfers, puis obtient en 1997 une bourse à l’atelier de gravure à la Cité des Arts de Paris.

Elle remporte le prix de la gravure à La Louvière en 1994 et le Prix européen de la gravure Bruges 2002.

Entre 2012 et 2021, l’artiste a animé l’atelier de gravure au Club Antonin Artaud (Centre de jour pour adultes souffrant de difficultés psychologiques). Elle est membre de l’atelier KASBA (Bruxelles) depuis 2019.

Cette gravure est réalisée à la pointe sèche, technique de prédilection de l’artiste. Elle comporte des inscriptions écrites à l’envers, illisibles, que l’on retrouve souvent dans l’œuvre de Chris Delville.

Dans les sujets de ses gravures, le thème des voyages est présent, ainsi qu’une certaine poésie et une grande sensibilité.

“La gravure, c’est un trait strident qui tranche sans diviser – là où se dit ce qui se contredit – c’est la tendresse même.” (Chris Delville)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Chris Delville ; ateleir-kasba.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

ARTIPS : On dirait le Sud…

Temps de lecture : 3 minutes >

[d’après NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 1 décembre 2025] Où l’on découvre une ville qui soigne tous les maux. Décembre 1917. Henri Matisse est atteint d’une mauvaise bronchite qu’il a toutes les peines du monde à guérir ! Pour la soigner, il décide de faire un séjour dans le sud de la France. On dit, en effet, que le climat méditerranéen sec et chaud aide à se débarrasser des problèmes pulmonaires…

Ni une, ni deux, l’artiste loue une petite chambre d’hôtel à Nice avec vue sur la mer. Mais là encore, pas de chance !

MATISSE Henri, Tempête à Nice (1919-1920) © Musée Matisse, Nice

La pluie s’abat sur la côte pendant près d’une semaine et le peintre est à deux doigts de faire demi-tour. Heureusement, après un bon coup de vent, le soleil pointe le bout de son nez et Matisse décide de rester. Et il a bien fait : en plus d’un lieu de repos, Nice devient pour lui une vraie source d’inspiration. Il se met à peindre des “intérieurs niçois”, des scènes domestiques qui baignent dans la clarté de la côte d’Azur.

Dans ces toiles, Matisse fait poser des modèles, agence des natures mortes, et s’amuse avec la lumière qui transperce les persiennes. Il laisse ainsi transparaître sa joie d’être là, même si les paysages ne sont pas le sujet principal.

Son environnement finit donc par imprégner sa palette. Peu à peu, son style évolue, les compositions s’harmonisent, les couleurs se font plus subtiles… Une rupture avec sa période fauve qui précède, quand ses toiles étaient colorées vivement et plus expérimentales.

Henri Matisse peignant le modèle Henriette Darricarrère, atelier de la place Charles-Félix (Nice, 1921) © Archives Henri Matisse

Finalement, ce qui devait être un simple séjour se transforme en véritable histoire d’amour. Matisse fréquente plusieurs hôtels avant de s’installer définitivement à Nice en 1921. Pour ce qui est de la bronchite, il semble que l’air méditerranéen ait fait son effet… Cela ne reste finalement qu’un mauvais souvenir pour l’artiste et un sacré coup de chance pour le reste de sa carrière !

Quand j’ai compris que chaque matin je reverrai cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur. (Henri Matisse)

MATISSE Henri, affiche pour l’Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne (UMAM) et la promotion de la Ville de Nice (1949) © DR

La ville de Nice est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en tant que “villégiature d’hiver de Riviera”. Il faut dire qu’elle possède de nombreux atouts, de ses monuments historiques à ses sentiers de randonnée, sans oublier un bord de mer idyllique. Au passage, ne ratez pas le Musée Matisse Nice qui abrite l’une des plus grandes collections de l’artiste ! Un bon moyen de comprendre son attachement pour Nice…

La rédaction d’Artips


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : MATISSE Henri, Odalisque jaune (1937) © Musée de Philadelphie ; © Musée Matisse, Nice ; © Archives Henri Matisse.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

Cinq auteurs de jeunesse à faire absolument découvrir aux enfants

Temps de lecture : 6 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 24 juin 2022] Pour trouver des livres qui toucheront durablement l’imagination d’un enfant, pourquoi ne pas s’aventurer dans la bibliothèque de grands auteurs comme Marie-Aude Murail ou Jean-Claude Mourlevat ? Quelques pistes à explorer à l’occasion du Salon du livre de jeunesse de Montreuil.

La littérature de jeunesse est un secteur particulièrement dynamique, ce qui multiplie les possibilités de découvertes pour les lecteurs en herbe ou confirmés. Mais comment s’orienter alors entre tous ces contes, romans, albums, fictions historiques ou séries pour repérer les titres qui interpelleront votre enfant ? Les œuvres de ces cinq auteurs et illustrateurs, désormais incontournables auprès du jeune public, offrent de nombreuses pistes pour commencer le voyage.

Beatrice Alemagna

Cette autrice et illustratrice est née à Bologne. Bercée par les aventures de Fifi Brindacier et le roman Le Baron Perché, d’Italo Calvino, Beatrice Alemagna décide à 8 ans de devenir peintre et autrice de livres. Ce qu’elle a parfaitement réussi à faire avec une cinquantaine de livres édités, dont le multi-traduit Mon amour, aux éditions Hélium.

Son album Un grand jour de rien, chez Albin Michel jeunesse, plusieurs fois récompensé, met en scène un enfant obligé de sortir sous la pluie au lieu de jouer à son jeu vidéo. On y retrouve le style “fondu” de Beatrice Alemagna, où les matières ont l’air de se mêler, tout en donnant du relief et de la texture. Les pointes de couleurs vives semblent illuminer ses illustrations.

Ses livres sont pensés comme des objets avec des calques, des collages, des formats atypiques et parfois très peu de texte mais qui laissent toute la place à l’interprétation de l’adulte lecteur et de l’enfant écoutant. Son dernier livre Adieu Blanche-Neige revisite le conte laissant la parole à la belle-mère dans toute sa cruauté, son ambivalence et sa douleur. Le propos a toujours plusieurs niveaux de lecture ce qui rend son œuvre accessible pour plusieurs âges et permet des interprétations diverses.

Marie-Aude Murail

Membre de la “Charte des Auteurs et des Illustrateurs de Jeunesse” et décorée de plusieurs prix dont le prestigieux “Prix Hans Christian Andersen”, qui lui a été décerné en 2022, Marie-Aude Murail est un des piliers de la littérature française de jeunesse.

Elle naît en 1954 au Havre, dans une famille d’artistes. Plus tard, à la demande “Comment on devient auteur pour les enfants ?“, elle répondra : “On le devient par hasard et on le reste par conviction.” La majeure partie de son œuvre, publiée à L’École des loisirs s’adresse aux adolescents. Elle se rapproche de leur monde et fait vivre des personnages auxquels ils peuvent s’identifier, avec un mouvement de balancier entre identification et projection, pour imaginer d’autres possibles et d’autres horizons. Elle soutient l’idée que le public doit sentir qu’elle aime ses personnages et ses lecteurs.

Cliquez pour plus d’infos…

plus célèbres, comme Oh, boy ! (2000), Simple (2004), Vive la République ! (2005) ou Miss Charity (2008), les séries se succèdent : Émilien (1989-1992), Nils (1991-1998) et Malo de Lange (2009-2012) conquièrent le cœur des adolescents, L’espionne, publiée chez Bayard depuis 2001, celui des lecteurs plus jeunes.

Aujourd’hui, Sauveur & Fils, autour d’un psychologue qui aide des jeunes en souffrance, en est à sa septième saison, le deuxième volet de l’adaptation en bande dessinée de Miss Charity, contant les aventures d’une petite fille pleine de curiosité de la bonne société anglaise du XIXe siècle, va bientôt paraître et les enquêtes policières dans les rues du Havre (co-écrites avec son frère Lorris) sont désormais trois : Angie, Souviens-toi de septembre et À l’hôtel du pourquoi pas ?.

Jean-Claude Mourlevat

Recommander la lecture des livres pour la jeunesse de Jean-Claude Mourlevat est-ce si original ? Cet ancien professeur d’allemand, passé par le théâtre, comme interprète et metteur en scène, traduit dans une vingtaine de langues ainsi qu’en braille, récompensé par le prestigieux prix Astrid-Lindgren en 2021, jouit d’une renommée internationale.

Nombre d’adultes ont lu à leurs enfants et petits-enfants, ou fait lire à leurs élèves, quelques-uns de ses livres mémorables. En fin de primaire, on peut lire L’Enfant Océan, réécriture par transposition à l’époque contemporaine du Petit Poucet de Perrault, combiné – les spécialistes parlent de “contamination”, lorsque l’on tresse plusieurs sources littéraires – à des réminiscences de Hansel et Gretel, des frères Grimm. Mais la vraie prouesse de l’auteur est ailleurs. Celui-ci renouvelle l’exploit de Faulkner dans son roman polyphonique Tandis que j’agonise. Mourlevat écrit dans les silences du conte de Perrault, il donne la parole à tous les personnages, y compris, de manière virtuose, à tous les frères de ce petit taiseux de Poucet.

D’autres se souviennent d’avoir dû relire plusieurs soirs de suite le chapitre du concours de jurons de La Ballade de Cornebique à leurs enfants trépignant de joie et s’empressant de réemployer ces insultes archaïques et savoureuses.

Cliquez pour plus d’infos…

Le récent roman Jefferson, destiné aux enfants de 9 ans et plus, traite de sujets sérieux, avec nuances, et une agilité tonale qui permet de passer du suspense le plus angoissant à la franche rigolade ou à l’humour subtil. Le récit démarre à la suite du meurtre d’un coiffeur, un blaireau dénommé Edgar, dont est accusé le héros, Jefferson, un jeune hérisson. L’enquête, lancée avec son ami, le cochon Gilbert, pour échapper à une erreur judiciaire, constitue le nœud de l’intrigue. Elle ne s’articule à la cause animale que dans un second temps : il s’avère que la victime militait secrètement en faveur de cette cause, dénonçant la manière dont les animaux souffrent dans les abattoirs.

Les dialogues entre les personnages valent leur pesant d’or, notamment grâce à l’emploi récurrent par ces personnages animaux d’expressions humaines, le sens figuré venant doubler le sens propre. Ainsi “la vieille bique” est-elle une vieille chèvre, épouse d’un juge…

Claude Boujon

Cliquez pour plus d’infos…

Claude Boujon a aussi été peintre, sculpteur et marionnettiste. Auteur et illustrateur, il fait partie des figures incontournables auprès du jeune public, à l’âge de la maternelle. Ce qui frappe, dans les textes comme dans les dessins, c’est leur simplicité, alliée à une grande expressivité. Tout tient dans une posture, un regard, une onomatopée. Son univers est d’une extrême richesse et faussement facile, car entrer dans un album de C. Boujon, c’est entrer en littérature, passer par une petite porte pour s’ouvrir aux relations entre personnages, au pouvoir des mots, aux questions du lecteur. C’est lui que le renard regarde, droit dans les yeux, sur la couverture de Bon appétit ! Monsieur Renard.

Les incipit déclenchent une quête, toujours avec humour : “Il était une fois un jeune loup qui ne savait pas qu’il était un loup“, dans L’apprenti-loup, ou “Quand la sorcière Ratatouille se compara à la photo du magazine, elle se trouva moche“, dans Ah ! Les bonnes soupes.

Chez Claude Boujon, il est question du vivre ensemble, comme dans La brouille, savoureuse histoire de voisinage, et dans L’intrus, où les Ratinos font face à une “montagne de chair“. Il est aussi question de livres, dans Un beau livre, et dans Le Crapaud perché, où le héros “aurait pu passer des jours entiers le nez dans un bouquin.” Un de ses textes les plus drôles, La chaise bleue, est l’histoire d’une amitié et une ode à l’imaginaire car “Une chaise c’est magique. On peut la transformer.

Susie Morgenstern

Cliquez pour plus d’infos…

Née aux États-Unis en 1945, écrivant depuis la fin des années 1970, Susie Morgenstern est une autrice incontournable en littérature de jeunesse. Ses œuvres sont à la fois touchantes et complexes. Ayant beaucoup écrit pour les lecteurs de l’âge du primaire, elle s’est tournée ces dernières années vers un public plus mûr avec des textes sur le désir adolescent tels que Touche-Moi, publié en 2020, ou encore sur la technologie et les relations inter-générationelles avec iM@mie. Ses œuvres les plus emblématiques s’adressent aux lecteurs de 8 à 12 ans avec La Sixième, Joker, Lettres d’amour de 0 à 10, ou encore Les deux moitiés de l’amitié. Alors que les deux premiers ouvrages se concentrent sur l’école, les deux derniers de la liste sont de belles réflexions sur l’amour et l’amitié entre les générations et entre les religions.

Lisa Antoine-Pénelon, Éléonore Cartellier,
Anne-Marie Monluçon, Chiara Ramero et Fanny Rinck


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © The Conversation.


Plus de presse en Wallonie…

PORET : Adèle (2022, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

PORET David, Adèle

(impression sur porcelaine,  8.5 x 13 cm, 2022)

Né en 1987, David PORET vit et travaille à Liège. Après une formation en Illustration à l’ESA Saint-Luc Liège, il a développé une pratique de dessinateur durant plusieurs années. En 2021, il a obtenu un master en gravure aux Beaux-Arts de Liège (atelier de Maria Pace).

En 2021, il remporte le prix du jury dans le cadre du prix de la gravure au Centre de la gravure et de l’image imprimée (La Louvière). En 2022, il expose à L’espace jeune artiste du Musée de la Boverie (Liège)

Il est aujourd’hui professeur à Saint-Luc Liège.

“Le travail de David Poret témoigne d’une envie de conserver et de transmettre un souvenir – en dépit de son caractère irrévocablement éphémère – et de celle d’expérimenter l’érosion du temps et l’effacement qu’il provoque à travers la matière. […] des images imprimées au bleu de cobalt sur porcelaine, retraçant un voyage à la mer qui s’efface petit à petit. Référence aux scènes de genre et paysages illustrant les carreaux de Delft, l’œuvre tend, par son support, vers la persistance d’un instant volatil. […]”

(d’après Céline Eloy – Exposition à Espace jeune artiste, La Boverie, Liège)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : David Poret | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

VIENNE : Un parcours de la sculpture publique contemporaine à Liège (CHiCC, 2023)

Temps de lecture : 14 minutes >

Pourquoi “un” parcours ? Tout simplement parce que, vu le nombre de sculptures, il a fallu faire un choix de ce qui allait être proposé. “Parcours” parce que, d’une part, vu le temps dont nous disposons, nous ne ferons qu’évoquer ces œuvres sans aller loin dans l’analyse ; d’autre part, j’ai opté pour une suite obéissant à une logique géographique : c’est donc un parcours possible à suivre sur le terrain.

Concernant la sculpture, puisqu’il fallait poser des choix, j’ai fait celui de ne prendre en compte que la ronde-bosse (il n’y aura donc pas de bas-reliefs tels que ceux de Waha, par exemple). J’ai également exclu les monuments commémoratifs. Cependant, comme à toute règle, il y aura l’une ou l’autre exception.

Par sculpture publique, on entend sculpture située et visible dans l’espace public (en ville, dans les parcs). Cela exclut les musées, dont le Musée en plein air du Sart-Tilman, qui pourrait être l’objet d’une conférence à lui seul.

Enfin, “contemporaine” : en histoire, on considère que la période contemporaine va de 1789 à nos jours. Les œuvres sont choisies essentiellement de la période allant de 1945 à aujourd’hui, soit les 80 dernières années, ce qui correspond plutôt à une définition anglo-saxonne de l’époque contemporaine.

Ceci étant posé, je vous invite à suivre ce parcours…

Paul Renotte, Maternité, s.d. (Bd des Hauteurs/rue Jean Riga)

Paul Renotte est né à Ixelles en 1906. Il achève ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Liège en 1925, ensuite il part pour Paris. De retour à Liège en 1932, il rejoint le Parti communiste et, en 1936, est élu conseiller provincial de Liège, puis conseiller communal en 1938. Après la guerre, Paul Renotte devient échevin en charge, notamment,  des Beaux-Arts. Il reconstitue le Musée des Beaux-Arts, institue le Musée de l’art wallon, fait restaurer le Cabinet des Estampes, lance les Concerts de midi… Il abandonne ensuite la politique et retourne à sa carrière artistique : en 1955, il est nommé professeur à l’Académie et se tourne résolument vers l’art non figuratif.  Il décède en 1966, à l’âge de 60 ans.

On ne sait rien de cette œuvre, une Maternité, encore figurative quoique assez schématique. Paul Renotte a épousé Jeanne Massart, déjà mère d’une fille. Ensemble, le couple Renotte-Massart en aura une autre, Fanny. Cette dernière épousera Georges Yu (cinéaste liégeois) et sera mère de trois enfants dont Jean-Christophe (licencié en histoire de l’art, cinéaste lui aussi). Jeanne Massart-Renotte reprendra des études d’infirmière et, plus tard, développera les méthodes d’accouchement sans douleurs et fera la promotion de la contraception. Ceci explique peut-être aussi le choix du sujet par Paul Renotte.

Fernand Tomasi, Hommage aux mineurs italiens, 1996 (av. de Fontainebleau)

Fernand Tomasi est né à Orsinfaing (Villers-sur-Semois) en 1934. Il apprend la taille dans la menuiserie de son père, puis il travaille dans les mines de charbon (Bois du Cazier). Diplômé comme régent littéraire, il enseigne au Congo Belge de 1958 à 1960. Il revient ensuite en Belgique où il enseigne, à Virton, jusqu’en 1990. Il enseigne également, bénévolement, la sculpture dans différents mouvements de jeunes et d’amateurs. Parallèlement, il publie plusieurs livres (romans, poésie).

Cette sculpture a été offerte à la Ville de Liège par différents donateurs (des entrepreneurs italiens, pour la plupart), en mémoire des mineurs italiens. C’est un hommage aux expatriés qui ont contribué à la prospérité économique de la région. L’emplacement n’a pas été choisi par hasard : il est proche du lieu où s’étendait le charbonnage de Bonne-Fin (fermé en 1965). La représentation des mineurs est assez  “brutes”, rappelant à la fois le travail du bois et l’art “naïf”.

René Julien, L’Envol de la Wallonie, installation 1997  (quai Van Beneden)

René Julien est né en 1937 à Grâce-Hollogne et mort en 2016 à Cavaillon. Il a étudié à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, où il sera par la suite professeur avant d’être nommé directeur de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Josse-ten-Noode.

L’Envol de la Wallonie est symbolisé par deux jeunes filles jouant à saute-mouton. C’est une oeuvre monumentale en bronze de 5 mètres de haut. Il s’agit d’un thème déjà traité par René Julien, de manière récurrente, en plus petits formats. Cette allégorie avait été commandée par le Gouvernement wallon, à la demande du Ministre-Président Guy Spitaels, et elle devait prendre place dans les jardins de l’Élysette. Mais l’œuvre n’a été achevée qu’après le remplacement de Guy Spitaels par Robert Collignon qui a choisi de faire placer l’œuvre sur le quai Van Beneden, nouvellement réaménagé.

Presque en face, de l’autre côté de la Meuse (place des Carmes), se trouve un autre Saute-mouton, au style plus “caricatural”, dû à  Mady Andrien (1973).

Daniel Dutrieux, Socles. Boules. Poèmes, 1995 réinstallation 2011 (square François Jacqmin)

Daniel Dutrieux est né à Gand, en 1955. Il a effectué ses études à l’ERG (Ecole de Recherche Graphique) à Bruxelles. Il est l’auteur de nombreuses oeuvres urbaines, dont plusieurs à Liège.

L’œuvre de Daniel Dutrieux avait d’abord été installée, en 1995, dans le quartier du Longdoz avant d’être replacée dans un square que la ville de Liège a décidé de rebaptiser, pour l’occasion, square François Jacqmin.

Les socles surmontés de sphères qui composent cette installation sont gravés de poèmes de 13 poètes belges choisis par l’artiste et Jacques Izoard : François Jacqmin évidemment, William Cliff, Francis Édeline, Jacques Izoard, Eugène Savitzkaya, Marcel Thiry,…

“La sensuelle sobriété de ces formes géométriques auraient certainement plu à François Jacqmin. Aurait-il vu dans les arêtes des socles celles de la pensée, dans la rondeur des sphères celle du réel sensible ?” (Gérald Purnelle).

L’alphabet Braille investit par deux fois son œuvre : il est présent une première fois sur les colonnes arborant la place, il l’est une seconde fois dans le plan même. Dans ce plan, en effet,  les boules tracent les signes qui signifient “boule” et les socles tracent les signes qui signifient “socle.”

Dutrieux a déjà utilisé l’alphabet Braille dans une œuvre au Sart-Tilman : Virage aux idées claires de Magritte (1984). Dutrieux associe image et langage. Nous avons des yeux mais ne voyons/savons pas la langue des aveugles. C’est une réflexion sur la vue, la différence entre voir et regarder : nous avons tous vu cette œuvre mais qui l’a regardée ?  Prendre le temps de regarder, prendre le temps de lire…

Idel Ianchelevici, Le Plongeur, 1939, copie en polyester par Victor Paquot, réinstallation 2000 (Port des Yachts)

Ianchelevici est né en 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. C’est en 1931, après son service militaire, qu’il s’installe véritablement à Liège. Il étudie à l’Académie des Beaux-Arts  puis s’installe à Bruxelles.

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. Il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble.

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. L’œuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois.

La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

(Il existe de nombreuses œuvres de Ianchelevici à Liège, qui ont fait l’objet d’une conférence à la CHiCC en 2019).


Georges Grard, L’Eau et La Terre, 1962-1964 (pont Albert Ier)

George Grard est né à Tournai en 1901 et mort à Saint-Idesbald en 1984. Issu d’un milieu modeste, il étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai et opte finalement pour la sculpture. Déjà à l’époque, ses nus sont critiqués parce que considérés comme trop osés. Il exerce différents métiers, dont l’un, dans une fonderie bruxelloise, lui permet de s’initier au bronze.

La ville de Tournai lui octroie une bourse et il part pour Paris où il découvre Maillol et Renoir et fait la rencontre de Despiau. Par la suite, il ne retourne pas à Tournai mais installe son atelier à Saint-Idesbald. Abandonnant une forme d’art déco et de cubisme, il fait évoluer son style sur le modèle des Français rencontrés à Paris. En 1945, avec La Caille (dont il existe un exemplaire au Sart-Tilman), il réalise une de ses œuvres les plus remarquables. Tout l’oeuvre de Grard se décline en une longue série de minutieuses variations à la gloire du nu féminin.

L’influence africaine se fait ressentir dans ses oeuvres, à partir de son séjour au Congo en 1957 – c’est notamment le cas dans ces deux bronzes. Notons que ces sculptures ont été installées peu après l’indépendance du Congo (1960.

Roger Jacob, sans titre, 1972 réinstallation 2017 (bd Frère-Orban)

Roger Jacob (1924-1975) est né à Arlon. Il étudie la sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. En 1949, il s’installe dans les Ardennes belges et y développe son art, partagé entre abstraction et figuration. C’est au début des années ’70 qu’il s’installe en région liégeoise. Sa vision artistique évolue définitivement vers le non-figuratif. Une de ses grandes préoccupations est l’intégration de l’art dans l’espace public. L’utilisation de l’acier corten lui permet d’envisager la réalisation d’œuvres de plus grands formats.

L’œuvre de Roger Jacob a été conçue pour l’entrée de l’usine à zinc que Prayon avait implantée à Ehein (Engis) dans les années ’70. Réalisée en acier corten, elle a été fortement endommagée par les aléas du temps, notamment à cause des retombées acides qui ont entraîné des perforations des tôles d’acier, trop minces. La Ville de Liège souhaitant réimplanter ce monument sur son territoire, le Groupe CMI a offert à la Ville la restauration de l’œuvre. Elle a été réimplantée sur le boulevard Frère-Orban à quelques pas de la nouvelle passerelle, la Belle Liégeoise. La sculpture a été amenée à Liège par voie fluviale.

Nicolas Schöffer, Tour cybernétique (ou  spatio-dynamique), 1961 (Boverie)

Nicolas Schöffer (Schöffer Miklós) est né en 1912 à Kalocsa (Hongrie) et décédé en 1992 à Paris. Il est l’un des principaux acteurs de l’art cinétique, mais surtout de l’art cybernétique. L’art cinétique est un courant artistique qui propose des œuvres contenant des parties en mouvement. Le mouvement peut être produit par le vent, le soleil, un moteur ou le spectateur.

La Tour cybernétique est une sculpture abstraite de 52 mètres de haut qui se compose d’une ossature aérée en tubes d’acier. Cette ossature, munie de pales, de formes et de dimensions variées, se mue grâce à des moteurs actionnés par un cerveau électronique. Outre la structure métallique, le fonctionnement d’ensemble du dispositif cybernétique repose sur trois organes : un système d’éclairage, un système de sonorisation, et, régissant le tout, un cerveau électronique qui déclenche trois types d’action (mouvement, musique et éclairage de la tour).

À l’origine, elle réagissait à son environnement grâce à un cerveau électronique situé dans le Palais des Congrès. Dans ce but, l’œuvre est notamment équipée de microphones, de capteurs de lumière, d’un hygromètre et d’un anémomètre. Après analyse des données, cette intelligence artificielle les traduisait par le mouvement des plaques polies, par des jeux de lumière tant naturelle qu’artificielle et par la production de séquences sonores composées par Henri Pousseur.

Joseph Rulot, exécuté par Jules Brouns, La Légende wallonne, installation 1965 (Boverie)

Joseph Rulot est né à Liège en 1853 et mort à Herstal en 1919. Sculpteur et statuaire, formé à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, il y est nommé professeur de sculpture en 1904. Gagné par le mouvement symboliste, Joseph Rulot apporte une solide contribution à l’émergence de l’affirmation wallonne.

Habités par le souhait de doter la Wallonie d’une image forte, les membres de la Fédération wallonne envisagent, dès 1895, la création d’un monument en mémoire du poète dialectal Nicolas Defrecheux. Honorer un poète revient à magnifier la spécificité la plus claire de la Wallonie : sa langue. Premier écrivain dialectal reconnu sur le plan régional, Defrecheux s’impose comme figure emblématique de l’identité wallonne. Leur choix se porte alors sur Joseph Rulot.

Plutôt que de mettre en avant la figure de Defrecheux, Rulot concentre son attention sur la poésie wallonne et place l’homme de lettres au second plan. Son monument, à réaliser en bronze et en pierre de Meuse, ne présente pas de faces à proprement parler ; il peut être envisagé de tous les côtés. Pensé pour être érigé dans un parc, au centre d’un plan d’eau, il se déploie en hauteur (10 mètres environ) sous la forme d’un monticule autour duquel prennent place des personnages en reliefs et en ronde-bosse.

Ce n’est qu’en 1908, après bien des débats sur la qualité esthétique de l’œuvre et sur l’opportunité de sa réalisation, que le Conseil communal arrête sa décision : il accepte de l’élever au parc de la Boverie. En 1914, tous les éléments semblent enfin réunis pour permettre la concrétisation de l’œuvre, prévue pour faire une douzaine de mètres de hauteur. L’architecte Paul Jaspar, désigné pour dresser les plans de la structure du monument, se dit prêt, tout comme Rulot. Les fondations commencent mais la guerre entraîne l’arrêt des travaux, puis Rulot meurt en 1919. Au sortir du conflit, la somme en possession du Comité Defrecheux n’est plus suffisante pour reprendre la réalisation.

Au cours des années 1950, le statuaire Jules Brouns, élève de Rulot, parvient à donner vie à une des figures du monument, La Légende. La Ville de Liège accepte d’acheter l’œuvre et de la placer dans le parc de la Boverie, non loin de l’endroit où devait prendre place le mémorial. La Légende, figure méditative et hiératique, vêtue d’un lourd drapé aux plis verticaux, personnifie les contes et les histoires. Elle porte la main au visage dans un geste qui traduit la pensée. On peut noter quelques similitudes avec la Dame blanche du Mémorial Walthère Dewé, oeuvre de Brouns également.

Marnix d’Haveloose, La Toilette, 1910 (Boverie)

Marnix d’Haveloose (1885-1973) a fait ses premiers pas à Bruges, avant de parfaire sa formation à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où il fait toute sa carrière comme professeur, puis comme directeur. Son œuvre ne comporte pas que des bustes et des nus, il réalise aussi des monuments aux morts et des monuments funéraires.

L’oeuvre, d’une sensualité empreinte d’un certain maniérisme, contraste évidemment avec  l’érotisme torride du Faune mordu de Jef Lambeaux (1903) dont elle est voisine.

Bernar Venet, Arcs, 2004 (Boverie)

Bernar Venet est un artiste plasticien français, né en 1941 à Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes de Haute-Provence). Il débute comme assistant décorateur à l’Opéra de Nice de 1958 à 1960. Ensuite, il vit près de 40 ans aux États-Unis où il se fait connaître pour ses sculptures en acier et ses œuvres conceptuelles.

De 1971 à 1976, il marque une pause dans ses recherches, cesse toutes pratiques artistiques et revient en France où il écrit et enseigne à la Sorbonne. La ligne, sous toutes ses variantes mathématiques et ses manifestations physiques, prend une place prépondérante dans son travail.

En 1983, Bernar Venet met en place la structure de base de ses Lignes indéterminées. Il les réalise en acier corten et les installe dans de nombreux espaces urbains et collections publiques, notamment à Paris, Berlin, Tokyo, Pékin, San Francisco…

Il est invité en 1984 par le ministère de la Culture à réaliser Arc majeur sur l’autoroute A6, projet qui n’aboutira pas. En revanche, cette œuvre est finalement installée en Belgique sur l’autoroute E411, en 2019.

Maria Vita Goral, Perles universelles, 2023 (pont de Fragnée)

Maria Vita Goral est née en Ukraine en 1991. Elle a fait ses études à l’Académie Nationale des Arts de Lviv, puis à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Elle compte déjà plusieurs expositions à son actif.

Perles Universelles est une installation sculpturale, prévue pour une durée de six mois. Elle consiste en quatre perles nacrées de couleurs symboliques et différentes (blanche, champagne, rosée et noire, en acier laqué et verni) placées dans l’écrin des coquillages portés par les Titans. Ces quatre perles, adaptées aux proportions des statues de Victor Rousseau, accueillent le passant à l’entrée et à la sortie du pont, favorisant un dialogue entre le contemporain et le passé.

L’intention de ce projet offre un regard sur l’art contemporain coexistant avec l’art de l’époque, en pensant aux ressources de notre terre ainsi qu’aux valeurs démocratiques, à la diversité culturelle ainsi qu’aux responsabilités artistiques vis à vis de l’environnement urbain. Les quatre couleurs choisies, qui correspondent à des couleurs de perles existantes, font également référence à la diversité de l’espèce humaine qui en fait aussi la richesse.

Afin de respecter les desiderata du Service du Patrimoine, aucune fixation n’a été utilisée pour maintenir les sphères dans leur coquille. C’est leur propre poids (350 kg) qui assure la stabilité de celles-ci tout en respectant la résistance des matériaux utilisés (bronze).

(auteur inconnu), Jeanne Rombaut, fin des années 50 (rue de Berloz/rue des Beaux-Arts)

Le dimanche 3 avril 1955, au Ciné-Rio à Sclessin, un incendie éclate alors que 150 spectateurs, dont beaucoup d’enfants, viennent de regagner leur place après l’entracte.  C’est la panique, la seule sortie de secours encore praticable ne permet pas le passage de tout le monde, les gens se bousculent, se piétinent tandis que les poutres du plafond enflammé s’écrasent sur ceux qui n’ont pas pu sortir.

Il y aura 39 morts, dont 22 enfants. On apprendra plus tard qu’une jeune fille de 13 ans, Jeanne Rombaut, après être sortie en tirant son frère par la main, était rentrée dans le brasier pour tenter de sauver d’autres enfants qui l’accompagnaient. Elle n’en ressortira pas vivante.

Un monument est érigé à sa mémoire, à Sclessin. L’oeuvre n’est pas signée, l’auteur semble inconnu des principaux historiens de Sclessin. Bien qu’il s’agisse d’un monument civil, l’expression de mater dolorosa prêtée à Jeanne n’est pas sans rappeler les figures de piétas, notamment celle de Michel-Ange.

Louis Gérardy, Enfant chevauchant une tortue, années 50 réinstallation 1998 (place du Batty)

Né à Liège, Louis Gérardy (1887-1959) étudie la sculpture à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège. Même s’il se considère lui-même comme étant principalement un sculpteur animalier (souvent en bas-reliefs), Louis Gérardy a également reçu commande de la Ville de Liège pour des œuvres commémoratives, telles que le buste du poète wallon Emile Gérard (place du Flot) ou la statue du Général Bertrand (place Théodore Gobert).

Conçu dans les années 1950, l’Enfant chevauchant une tortue fait partie de ces commandes. Il s’agit d’une œuvre tardive de Gérardy, puisqu’il décède en 1959, traduisant son goût pour la représentation animale en même temps qu’une facture classique, sinon académique, qui résume assez bien sa production en général. La sculpture était destinée à orner la pataugeoire de la plaine de Cointe, où elle faisait également office de fontaine – à l’origine, la tortue et le poisson crachaient de l’eau. L’œuvre sera retirée dans les années 1970 et placée dans les locaux de l’Échevinat de l’Instruction publique. Lors de la création du rond-point de la place du Batty, le Comité de quartier de Cointe a demandé à la Ville que la sculpture revienne dans son quartier d’origine – ce qui est le cas depuis 1998.

Le thème d’un enfant chevauchant une tortue peut paraître étrange mais on le retrouve déjà dans des objets décoratifs du XIXe siècle ainsi que dans Blondine, conte de la comtesse de Ségur. À Bruxelles, le sculpteur Jacques Marin l’a également traité dans la Fontaine des Danaïdes (ou Fontaine Horta) (1923). Aujourd’hui, l’amateur d’art contemporain songe inévitablement au Searching for Utopia de Jan Fabre (2003).

La tortue, symbole de tempérance, modère la fougue de la jeunesse. Et tant la tortue, par sa longévité, que l’enfant, par sa jeunesse, ont tout l’avenir devant eux…

Conclusion

Le pitch de cette conférence disait : “Vous en croisez certaines sans plus les voir, vous en admirez d’autres sans en connaître l’histoire, sans compter celles qui se cachent et que vous découvrirez peut-être…”  J’espère avoir pu, tout à la fois, satisfaire votre curiosité et l’éveiller davantage.

Philippe Vienne

Toutes les photos © Philippe Vienne

Remerciements à Maria Vita Goral et Philippe Delaite


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Philippe VIENNE, organisée en mai 2023 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

PHILIPPONNEAU : L’Oiseau à deux becs #26 (2013, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

PHILIPPONNEAU Olivier, L’Oiseau à deux becs #26

(gravure sur bois, 30 x 22 cm, 2013)

Olivier PHILIPPONNEAU forme un duo avec Raphaële Enjary avec qui il entame une collaboration dès leurs études à Paris. Ils développent rapidement un intérêt commun pour la gravure sur bois. Sensibles aux impressions artisanales, ils voient le tirage de leurs estampes comme une étape essentielle pour donner vie et chaleur à la simplicité de leurs images.

D’albums jeunesse en expositions accompagnées de jeux en bois, l’illustration est pour eux le moyen de raconter des histoires, quel que soit le support.

En 2016, ils créent les éditions 3œil avec Sylvain Lamy pour continuer leurs recherches autour du livre et de la fabrication et en 2020, ils lancent la collection Philonimo, traduite aujourd’hui dans plusieurs pays.

Cette illustration est tirée du livre L’oiseau à deux becs (éd. MeMo), adaptation d’une histoire du Pancha Tatra, un recueil de contes traditionnels indiens datant du VIe siècle après JC.

L’oiseau, comme tous les animaux de ces illustrateurs, est simple et stylisé et les paysages formés de motifs géométriques. On y retrouve l’intérêt des illustrateurs pour l’art aborigène et la culture japonaise.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Olivier Philipponneau ; imagiervagabond.fr| remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

AWAP : L’Art Déco en Wallonie, un siècle de modernité

Temps de lecture : 9 minutes >

[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] Il y a cent ans, en 1925, Paris accueillait l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. De cette manifestation naquit un terme, Art déco, qui allait bientôt désigner un mouvement artistique d’ampleur mondiale.

Un jalon symbolique de cette transition aux frontières de l’Art nouveau et de l’Art déco est le Pavillon de la Belgique, conçu par Victor Horta pour l’Exposition internationale de 1925. Confronté à des contraintes du site – forme en « T » et conservation des arbres existants – Horta opte pour une architecture mesurée, structurée de volumes clairs et géométriques, réalisée en bois et en staff. Il renonce aux envolées végétales de sa période précédente pour une composition plus sobre et équilibrée.

© creazilla.com

Le pavillon abritait un hall central et plusieurs salles décorées par des artistes belges : frise ajourée de Pierre Braecke à l’entrée, statues de Marcel Wolfers, mobilier, vitraux et tapisseries modernes. Saluée dès 1926 dans la revue La Construction moderne pour sa cohérence et la sincérité de son modernisme, cette oeuvre affirmait déjà pour le public belge une transition esthétique maîtrisée entre héritage et modernité.

Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.

L’Art déco — naissance d’un style

Né dans les années 1910 et épanoui au cours des années 1920, l’Art déco apparaît d’abord comme une réaction aux courbes végétales de l’Art nouveau. Ses lignes sont sobres, symétriques et rigoureuses, souvent inspirées du cubisme. Le style embrasse toutes les disciplines : architecture, mobilier, verrerie, tapisserie, vitrail, mode, arts graphiques. L’ambition est celle d’un véritable art de vivre moderne, qui associe beauté, confort et fonctionnalité. Loin d’être figé, l’Art déco varie selon les contextes : monumental et solennel dans les édifices publics, raffiné et élégant dans les intérieurs privés, parfois exotique ou inspiré de l’Antiquité dans les décors.

L’Art déco en Europe

L’Art déco se diffuse rapidement dans l’entre-deux-guerres. En France, il marque de son empreinte Paris, mais aussi de nombreuses villes de province comme Nancy, Reims ou Saint-Quentin.

HORTA Victor, Palais des Beaux-Arts de Bruxelles © smarttravelers.de

La Belgique s’illustre très tôt : dès 1919, Victor Horta, le maître de l’Art Nouveau, entreprend la construction du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, considéré comme une oeuvre charnière. Dans toute l’Europe, le style accompagne l’essor des grands équipements urbains et traduit l’optimisme retrouvé après la Première Guerre mondiale. Son influence dépasse largement le continent : aux États-Unis, le Chrysler Building à New York (1930, William Van Alen) en est l’icône, tandis qu’en Afrique du Nord, la ville de Casablanca s’est dotée de nombreux bâtiments Art déco. En Asie, le Park Hotel de Shanghai (1934, László Hudec) et l’Eros Cinema de Mumbai (1938, Shorabji Bhedwar) témoignent, eux aussi, de la diffusion de ce style à l’échelle mondiale.

Un patrimoine vivant en Wallonie

La Wallonie ne sera pas en reste, elle conserve aujourd’hui un patrimoine Art déco qui témoigne de cette effervescence. Dans les villes industrielles comme Liège, Charleroi ou La Louvière, l’Art déco s’est incarné dans des maisons bourgeoises, des salles de spectacles, des cinémas ou encore des maisons du peuple.

À Liège, l’architecte Louis Rahier a marqué de son empreinte le quartier des Vennes, tandis que Jean Lejaer réalisait, avec la complicité d’artisans ornemanistes, le spectaculaire Forum (1922, cfr. vitrail en en-tête de cet article), véritable oeuvre d’art total.

L’hôtel de ville de Charleroi et son beffroi © delcampe.net

À Charleroi, l’hôtel de ville et son beffroi (1936), conçus par Jules Cézar et Joseph André, symbolisent la monumentalité Art déco au service du pouvoir public. La Louvière s’illustre avec l’habitation-atelier du peintre Fernand Liénaux (1927), conçue par Charles Emonts, tandis que dans le Borinage, Philippe-Alphonse Vancraenenbroeck signe la Maison du Peuple de Dour (1928), alliant espaces sociaux et décors géométriques.

À Namur, le quartier des Carmes constitue un ensemble remarquable. Développé à partir des années 1920, il concentre plusieurs immeubles Art déco aux façades typiques, reconnaissables à leurs lignes sobres, leurs baies verticales et leurs décors stylisés en ciment ou en ferronnerie. Ce quartier illustre parfaitement la diffusion du style dans un tissu urbain en pleine mutation au sortir de la Première Guerre mondiale. Les cinémas et les commerces qui s’y sont implantés, tels que le Caméo (1921), témoignent de l’importance de l’Art déco dans la vie culturelle et sociale de Namur.

Le style imprègne également l’architecture religieuse (voir l’article ci-dessous).

Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.

Des édifices protégés et reconnus

Ce patrimoine, longtemps discret, est aujourd’hui mieux reconnu. Plusieurs édifices Art déco sont classés monuments en Wallonie et certains figurent au Patrimoine immobilier exceptionnel de Wallonie, la plus haute distinction régionale. C’est le cas de l’hôtel de ville et du beffroi de Charleroi, du Forum à Liège et de l’église Notre-Dame du Travail à Bray, inscrite au Patrimoine exceptionnel en 2022. D’autres, comme l’église Saint-Aybert à Bléharies ou la Maison du Peuple de Dour, sont également protégés. Ces classements confirment la valeur patrimoniale d’édifices qui témoignent d’une époque où la Wallonie s’inscrivait pleinement dans les courants artistiques internationaux.

Le centenaire, une occasion de redécouverte

L’année 2025 marque le centenaire de l’Art déco et donne lieu à de nombreuses initiatives. Bruxelles, sous l’impulsion d’urban. brussels, a placé 2025 sous le signe de l’Art déco avec une série d’expositions et de visites guidées.

La villa Empain (Bruxelles) © pinterest.com.mx

La Villa Empain, joyau Art déco restauré par la Fondation Boghossian, présente Echoes of Art Deco jusqu’à l’automne. Le musée BELvue propose un parcours Années folles / Art déco de juin 2025 à janvier 2026, tandis que la fondation Madeleine 7 (Bruxelles) met à l’honneur l’Âge d’or du Val Saint-Lambert à travers une exposition consacrée au cristal.

En France, deux grandes institutions parisiennes célèbrent l’événement : le Musée des Arts décoratifs, avec l’exposition 1925–2025. Cent ans d’Art déco (22 octobre 2025 – 22 février 2026), et la Cité de l’architecture et du patrimoine, avec Paris 1925 : l’Art déco et ses architectes (22 octobre 2025 – 29 mars 2026).

Pour prolonger la découverte

L’actualité éditoriale accompagne ces commémorations. Plusieurs ouvrages sont parus en 2025, notamment le catalogue du Musée des Arts décoratifs (1925–2025. Cent ans d’Art déco), la revue In Situ. Revue des patrimoines (n° 55, dossier consacré à l’Art déco) et le catalogue de l’exposition Echoes of Art Deco.

En Wallonie, l’AWaP propose l’ouvrage de référence Le patrimoine du xxe siècle en Wallonie et plusieurs volumes des Carnets du Patrimoine consacrés à l’architecture de l’entre-deux-guerres, parmi lesquels :

      • Barlet J. & Joris F., 2008. Le Forum de Liège et l’oeuvre de Jean Lejaer, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 50), 60 p., 5 €.
      • Bioul A.-C., 2024. Marcel et Jacques Depelsenaire, une famille d’architectes à Charleroi, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 177), 64 p., 10 €.
      • Dehon D., 2024. Le patrimoine de la ville de Binche, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 176), 64 p., 10 €.
      • Gaiardo L. & Billen C., 1999. Les maisons en marbrite et cimorné en Wallonie, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 27), 48 p., 5 €.

À lire (sélection récente)

      • 2025. 1925–2025. Cent ans d’Art déco, Paris, MAD.
      • 2025. Héritages et patrimoines de l’Art déco, In Situ. Revue des Patrimoines, 55.
      • 2025. Echoes of Art Deco (guide du visiteur), Bruxelles, Fondation Boghossian.
      • Charlier S., 2024. Le xxe siècle en Wallonie. De l’architecture au patrimoine, Namur, Agence wallonne du Patrimoine, 384 p., 35 €.

Pour explorer ce patrimoine et consulter la liste actualisée des biens  protégés, rendez-vous sur le site internet :

Sophie Denoël


Les églises Art déco en Wallonie

[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] L’Art déco s’est exprimé en Belgique, surtout à Bruxelles et en Wallonie, non seulement dans l’architecture civile, mais aussi dans le domaine religieux. Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles églises furent construites suite à la croissance urbaine et au besoin de modernité, en s’éloignant du néogothique traditionnel. Ces édifices combinent lignes géométriques épurées, volumes monumentaux et matériaux modernes comme le béton armé ou la brique sobre.

Eglise ND du travail à Bray © antennecentre.tv

L’église Notre-Dame du Travail à Bray (Binche) est située dans l’ancienne cité minière du Levant de Mons, et fut construite en 1932 pour la  communauté ouvrière, après la catastrophe minière de 1927 qui fit 25 victimes. Conçue par l’architecte Henri Balthazar, elle adopte un style Art déco sobre avec des murs en béton armé et une toiture en tuiles hennuyères. Les sculptures de façade, dues à Joseph Gillain (futur auteur de bande dessinée connu sous le nom de Jijé), représentent des mineurs et leur famille, symbolisant le lien étroit entre foi et monde du travail. À l’intérieur, les vitraux, grilles, tabernacle et chandeliers sont décorés dans l’esprit Art déco. Le mobilier et les vitraux reprennent ce même esprit, mêlant dévotion et hommage aux ouvriers. Classée monument en 2012 dans sa totalité et reconnue patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2022, l’église demeure un témoignage emblématique de l’histoire sociale et spirituelle du bassin minier hennuyer.

© lacoste.be

L’église Saint-Aybert de Bléharies (Brunehaut), oeuvre d’Henry Lacoste, est un chef-d’oeuvre de l’Art déco. Reconstruite entre 1919 et 1926 après les destructions de la Première Guerre mondiale, elle est l’une des premières églises modernes de Belgique grâce à l’usage novateur du béton armé apparent. L’extérieur présente une façade triangulaire et un clocher octogonal. L’intérieur, sans transept ni piliers, est éclairé par trois rangs de lucarnes. Les arcs et la charpente en béton créent un espace clair et unifié. Le mobilier, conçu par Lacoste, en béton, granito et fer forgé, s’intègre à l’architecture. Le vitrail du chevet, surnommé “mur de lumière”, illumine le choeur. Fidèle à l’esprit de l’Art déco, Lacoste y conçoit l’ensemble — structure, décoration et lumière — comme une oeuvre totale. L’église est classée monument historique depuis 1993.

L’église Saint-Vincent de Liège, érigée entre 1928 et 1930, également chef-d’oeuvre de l’architecture Art déco, est conçue par l’architecte Robert Toussaint. Elle se distingue par son audacieuse utilisation du béton armé et son dôme imposant recouvert de tuiles émaillées vert-de-gris. La façade est réalisée en béton armé, un matériau innovant à l’époque, permettant des formes fluides et une grande stabilité. L’entrée principale est précédée d’une large arcade en plein cintre, renforçant l’impression de grandeur de l’édifice. À l’intérieur, les vitraux présentent des motifs géométriques, intégrant des couleurs vives et des formes stylisées. Le mobilier, bien que sobre, reflète des lignes épurées typiques de l’Art déco, avec des éléments en bois sculpté et des détails métalliques.

Reconstruite entre 1924 et 1926, l’église Saints-Pierre-et-Paul de Warneton, surnommée la « Cathédrale de la Lys » est un autre bel exemple d’architecture religieuse Art déco. Mélangeant néo-roman et néo-byzantin, elle se distingue surtout par son mobilier en grès flammé aux reflets cuivrés et argentés typiques de ce style. Le maître-autel en céramique vernissée, les vitraux colorés, le grand lustre central et les ferronneries forment un ensemble homogène, fidèle à l’esprit Art déco. Lumière et matériaux nobles traduisent l’ambition de modernité. L’édifice a été classé en 2021.

La basilique de Cointe © flickr.com

Dominant la ville de Liège depuis la butte de Cointe, l’église du Sacré-Coeur et Notre-Dame-de-Lourdes, souvent surnommée « basilique de Cointe », est l’un des monuments les plus emblématiques du paysage liégeois. Édifiée entre 1928 et 1936, l’église fut conçue dans le cadre du Mémorial Interallié de Cointe, un vaste ensemble dédié à la fois à la reconnaissance envers le Sacré-Coeur et à l’hommage rendu aux Alliés et aux victimes du conflit. Confiée à l’architecte Joseph Smolderen, la construction s’étend sur près d’une décennie. L’église est consacrée en 1936. Son architecture témoigne d’un subtil mélange de style néo-byzantin et Art déco, typique des années 1930. Bâtie en béton armé, pierre bleue et briques cimentées, elle présente un plan centré dominé par une grande coupole visible de loin. À l’intérieur, la lumière et les volumes monumentaux confèrent à l’ensemble une atmosphère à la fois majestueuse et sobre. Après plusieurs décennies de culte, l’église est désacralisée en 2010 et, en 2011, la Région wallonne la classe comme monument régional, reconnaissant sa valeur patrimoniale exceptionnelle. Divers projets ont été proposés pour redonner vie à ce géant de béton.

En définitive, l’Art déco a profondément marqué l’architecture religieuse au cours de la première moitié du xxe siècle. Ce style a su concilier monumentalité et modernité, tradition spirituelle et innovations techniques. L’usage du béton armé, les lignes géométriques épurées, la lumière sculptée par les vitraux et l’élégance des matériaux nobles traduisent une volonté d’ancrer l’expression religieuse dans son temps. Ces églises, parfois encore méconnues, constituent aujourd’hui un patrimoine unique, à la fois artistique et spirituel, qui témoigne de l’audace et de la créativité de cette période.

Marguerite Bernard


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : agencewallonnedupatrimoine.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © rtbf.be ; © creazilla.com ; © smarttravelers.de ; © antennecentre.tv ; © lacoste.be ; © flickr.com ; © delcampe.net.


Plus de presse en Wallonie…

ARTIPS : Attention au grand méchant loup !

Temps de lecture : 4 minutes >

[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 10 novembre 2025Où l’on découvre une bande dessinée qui a du mordant. Années 1940. En pleine Occupation, un garçon de treize ans traverse Paris pour se rendre chez le dessinateur Edmond Calvo. Coursier pour des journaux, il doit récupérer au plus vite les planches commandées à l’artiste qui, comme à son habitude, n’a pas encore terminé.

Mais le malheur de la presse fait la joie du jeune livreur ! L’artiste l’autorise en effet à le regarder finir son travail… Sous ses yeux, Calvo croque l’actualité avec humour. Sa signature ? Transformer les hommes en animaux pour en faire des caricatures pleines de mordant. Et s’il manque parfois de temps, c’est qu’il s’est lancé en secret, avec le scénariste Victor Dancette, dans un autre projet ambitieux : raconter en bande dessinée la Seconde Guerre mondiale aux enfants.

C’est toute l’idée de l’album, La Bête est morte !, qui transforme cette période sombre en fable animalière où les nazis sont tournés en ridicule. La couverture annonce d’ailleurs la couleur : Hitler apparaît sous les traits d’un loup dépenaillé, la mèche en bataille et les vêtements en haillons. Loin du dictateur redouté, il n’est plus qu’une bête vaincue, symbole de l’effondrement de son idéologie.

Edmond François Calvo, Victor Dancette, couvertures originales de La Bête est morte !, 1944 © Gallimard

À l’intérieur, les Français prennent l’apparence de lapins ou d’écureuils, les Américains de bisons et les Soviétiques d’ours blancs… Sous des airs de conte illustré, Calvo parvient à dénoncer la barbarie, illustrée par la férocité des loups, tout en rendant son message accessible. Ce stratagème lui permet d’évoquer les atrocités de cette guerre, comme les fusillades de résistants et la déportation des Juifs lors de la Shoah.

© Gallimard

C’est d’ailleurs la même méthode qu’utilisera bien plus tard Art Spiegelman dans sa bande dessinée culte, Maus.

La Bête est morte ! est finalement publiée en deux volumes entre la Libération et 1945 : le succès est énorme et fait entrer Calvo dans la légende. Quant au jeune coursier, ces moments auprès du dessinateur l’ont profondément marqué. En effet, il s’agit d’un certain Albert Uderzo qui, des années plus tard, deviendra un des deux papas du célèbre Astérix !

L’histoire n’est pas dans les mots, elle est dans la lutte. (Paul Auster)


EXPO | “La Bête est morte !”. Dessiner, résister, témoigner

[BNF.FR] Grâce au succès d’un appel au don et au mécénat, la BnF a fait l’acquisition en 2025 des 77 planches originales de La Bête est morte ! dessinées par Calvo. Acte de résistance et œuvre mémorielle, ce chef-d’œuvre est exposé dans la Rotonde du musée de la BnF [11 octobre 2025 > 1er février 2026], en regard d’une sélection de pièces conservées dans différents départements.

Monument de la bande dessinée, La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux est imagé par Edmond François Calvo (1892-1957), sur un scénario de Victor Dancette (1900-1975), directeur des éditions Générale Publicité (G. P.) et, pour la première partie, Jacques Zimmermann (1899-1977), publiciste, prisonnier de retour d’Allemagne marqué par l’expérience des Kommandos.

Un récit conçu dans la clandestinité

Publié en deux fascicules chez G. P., le premier “pendant le troisième mois de la Libération“, le second en juin 1945, La Bête est morte ! transpose dans le règne animal le conflit, conté par Patenmoins, écureuil vétéran s’adressant à ses petits-enfants. Conçu dans la clandestinité, ce récit de l’Histoire immédiate sous la forme d’une fable animalière est un acte de résistance doublé d’un témoignage pour les générations futures.

Les Allemands sont représentés en loups conduits par “le Grand Loup” (Hitler) et ses deux acolytes que sont le “Cochon décoré” (Göring) et le “Putois bavard” (Goebbels), les Italiens en hyènes, les Russes en ours blancs, les Anglais en dogs, les Américains en bisons… tandis que les Français forment un peuple bigarré composé de lapins, écureuils, grenouilles, cigognes… Opérations militaires et événements politiques sont exposés avec un fascinant sens du détail, tout comme la Résistance tant intérieure qu’extérieure et la vie quotidienne des civils (exode, rationnement, torture, exécutions, massacres). Enfin, La Bête est morte ! est la première bande dessinée à évoquer le martyre des Juifs, dénonçant la déportation et les “camps de la mort d’où l’on ne vit jamais aucun revenir.

Un chef-d’œuvre du neuvième art

Au sommet de son art, Calvo réalise une époustouflante mise en page et excelle dans le rendu du mouvement, servi par une esthétique de la couleur directe. Réaliste dans la violence et l’horreur, le dessin confère au récit sa pleine puissance dramatique, adoucie toutefois par la figure animale, l’humanisation d’un arbre, d’un avion ainsi que par l’esprit enfantin et ludique pointant sur le théâtre de la guerre.

La Bête est morte ! à la lumière des collections de la BnF

La présentation au public de cette acquisition exceptionnelle est l’occasion d’éclairer chacune des planches exposées par des documents issus des collections de la BnF et témoignant des faits relatés : impressions clandestines ; archives de la Résistance (Jean Moulin, Germaine Tillion, Madeleine Jégouzo, Maurice Ténine), dont certaines exposées pour la première fois ; photographies (Henri Cartier-Bresson, Robert Capa) ; dessins d’artistes déportés (Jacques Lamy) ; enregistrements sonores, partitions et films d’époque ; documents de propagande (tracts, affiches)… Rapprochées des planches originales, toutes ces pièces démontrent combien l’œuvre, véritable geste de la résistance à la Bête, est documentée et fait acte de mémoire.

Carine Picaud et Yann Kergunteuil


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Gallimard.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

CAUMIANT : Plaqueminier du Japon (2017, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

CAUMIANT Damien, Plaqueminier du Japon

(photographie, 53 x 53 cm, 2017)

Originaire de Stavelot, Damien CAUMIANT (né en 1982) a suivi des études à l’ESA Saint-Luc Liège, puis à l’ERG à Bruxelles.

“[…] La pratique de Damien Caumiant s’articule autour de l’idée du déplacement, de l’exploration du territoire et de l’espace ; elle est avant tout liée au sens d’un profond dépaysement et d’un questionnement itinérant, plus ou moins rêveur, dans la lignée des photographes (Philippe Herbet en tête) qu’il fréquente ou dont, avec prudence et modestie, il admire le travail…” (d’après WEGIMONTCULTURE.BE)

Cette photographie fait partie de son premier livre, Construire un feu, paru chez Yellow Now (collection Angles vifs) en 2019.

Quelques images, quelques voyages
s’engager
s’abandonner (parfois) aux formes, aux
couleurs, à la vie
marcher, éprouver, épuiser et s’épuiser
respirer
marcher encore
trouver son rythme
glaner
la démarche est une question d’allure. (D.Caumiant)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Damien Caumiant | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DADO : Un Doisneau peut en cacher un autre (expo, 2025)

Temps de lecture : 5 minutes >

On a souvent une vision réductrice de l’art du photographe français Robert Doisneau (1912-1994). La postérité n’a retenu de lui que sa tendresse pour les scènes populaires et anecdotiques, ces images d’Épinal un peu trop sucrées qui semblent figer Paris dans un éternel sourire de carte postale : une ville d’ouvriers rieurs malgré la misère, d’écoliers espiègles prêts à faire les 400 coups et de jeunes amants s’embrassant sous la pluie.

DOISNEAU Robert, Le baiser de l’Hôtel de Ville (Paris, 1950) © Atelier Robert Doisneau

Malgré leur qualité graphique exceptionnelle, leurs cadrages audacieux et leurs lumières enchanteresses, ces photographies trop ciblées donnent parfois l’impression de feuilleter un vieux manuel de morale illustré, dont l’humanisme semble imprégné de naphtaline et de bonbons à la violette. On y mythifie un Hexagone de l’après-guerre, momifié dans sa propre sentimentalité et expurgé de la violence urbaine et des luttes sociales qui culmineront en mai 1968. Comme si Doisneau n’avait été que le porte-parole d’une France rassurante, flatteuse pour la nostalgie, réduite à un décor où tout semble joué d’avance. Dans l’opinion publique, il est devenu le photographe de la connivence facile, de la complaisance souriante, et son célèbre Baiser de l’Hôtel de Ville le symbole d’un crime de ‘lèse-imposture’.

Pourtant, un autre Doisneau existe, plus passionnant, engagé et avant-gardiste. La remarquable exposition que lui consacre le Musée de la Boverie, rassemblant 400 photos sur les 450 000 prises par l’artiste, déconstruit les clichés et révèle combien cet artiste a exploré des genres multiples avec un regard bien moins complaisant et enjoliveur qu’on ne le croit. On y découvre d’abord un portraitiste d’exception, capable d’unir l’art, l’environnement et la personnalité de ses modèles, écrivains ou plasticiens, atteignant parfois de véritables états de grâce avec Ponge, Sagan, Tinguely, Arp, Léger, Colette, Giacometti ou Picasso. On y voit aussi un Doisneau impliqué dans le monde de la publicité au sein de Rapho, première agence de presse photographique fondée en 1933, qu’il rejoint en 1946 sous la direction de Raymond Grosset. Sa créativité y demeure vive, son humour y transparaît souvent, offrant un contrepoint ironique à des commandes plus alimentaires qu’inspirantes.

Il y a encore le Doisneau avant-gardiste, expérimentant en laboratoire, grâce à des appareils tels que le Speed Graphic (1964), le phénomène des distorsions de ses sujets et de ses prises de vue, donnant naissance à de surprenantes déformations visuelles, comme celles de la tour Eiffel, en 1965. Il réalise aussi des montages en relief, d’une modernité saisissante, tels que La maison des locataires ou du Pont des Arts à la mairie de Pantin (1972), qui pourraient prétendre au statut d’installation à part entière.

DOISNEAU Robert, Nicolas Schöffer à Liège le 27 mars 1962 © Atelier Robert Doisneau

On retrouve également le photographe de mode pour le magazine Vogue (de 1949 à 1963), captant l’élite et les élégantes sans toujours y trouver un terrain d’expression pleinement stimulant. Son activité de photo-reporter retient elle-aussi l’attention : ses séries photographiques en Belgique, à Bruges, à l’Exposition universelle de 1958, ou encore à Liège, où il immortalise Nicolas Schöffer et sa tour cybernétique, témoignent d’un regard curieux, attentif aux signes de la modernité.

Enfin, il y a le Doisneau des petites gens : banlieusards, marginaux, prostituées parisiennes, piliers de comptoir, mineurs de Lens, internés de la prison-hospice de Nanterre, sidérurgistes de la vallée de la Fensch — tous saisis sans fard. Ces univers sans mise en scène révèlent son humanité à chaque instant : une empathie en phase avec la vie réelle et les laissés-pour-compte, sans jamais sacrifier la rigueur formelle. L’exposition rappelle combien sa fibre sociale, son engagement communiste et sa solidarité trouvent racine dans ses années passées aux usines Renault (1934-1939), durant lesquelles il observe le Front populaire. Cet engagement explique l’importance qu’il accorda toujours à la presse de gauche, prioritaire sur toute autre activité. Des images longtemps méconnues qui s’avèrent pourtant essentielles à la compréhension de son œuvre.

Au-delà des sujets, le style singulier de Doisneau est immédiatement reconnaissable. Ses cadrages privilégient souvent une distance moyenne, ni trop proche, ni trop lointaine. Ce refus du gros plan absolu comme de la plongée spectaculaire traduit une forme de retenue, une volonté de ne pas imposer l’émotion. Le spectateur reste libre de circuler dans la scène, comme dans une rue. La composition de Doisneau offre un espace au regard, sans enfermer le spectateur dans celui du photographe.

Photographier, pour lui, ce n’est pas dominer la réalité, mais s’y fondre avec douceur. Doisneau privilégie la perspective oblique, légèrement décalée, comme si l’appareil s’était déclenché en marchant. Dans ses vues de banlieue ouvrière ou de marchés parisiens, cette perspective densifie le réel. Les lignes convergentes attirent le regard vers un point où le monde se resserre : un visage, un geste, un sourire. La profondeur devient affective plutôt que spatiale ; ce qu’elle relie, ce ne sont pas seulement les plans du décor, mais les degrés d’émotion.

Doisneau excelle également à briser la rigidité de la ligne de fuite. Une perspective trop prononcée figerait l’image ; il la rompt par un détail : une silhouette en contrepoint, une bicyclette qui traverse le champ, un chien débordant du cadre. Ces ruptures maintiennent la vivacité de l’image, empêchant la composition de se refermer sur elle-même. Sa perspective n’impose pas l’ordre, elle offre la respiration, celle d’un monde où le déséquilibre participe de l’harmonie. La perspective, chez Doisneau, a une portée morale : elle place le photographe à hauteur d’homme. Jamais de plongées dominatrices, ni de contre-plongées héroïques ; toujours un regard où les lignes s’ouvrent à la mesure du corps. Cette modestie optique est une éthique : voir sans dominer, composer sans figer. La perspective, chez lui, n’est pas un instrument de maîtrise mais un outil de relation.

Ainsi, loin des clichés et des images consensuelles, l’œuvre de Robert Doisneau révèle une complexité formelle insoupçonnée. L’exposition de la Boverie donne à voir un Doisneau réel, pluriel, exigeant, à la fois critique et poétique, documentariste et créateur, qui traduit dans chaque cadrage cette capacité rare à conjuguer humanité, esthétique et éthique. Découvrir cette pluralité, c’est comprendre que derrière le visage souriant de Paris se cache un artiste d’une modernité et d’une profondeur intemporelles, dont la portée dépasse de loin les images emblématiques qui ont traversé le temps.

Cliquez pour plus d’infos…

À voir jusqu’à 19 avril 2026…

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Atelier Robert Doisneau.


Regarder plus en Wallonie…

ARTIPS : Un baiser qui fait tomber des murs

Temps de lecture : 2 minutes >

[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 7 novembre 2025Où l’on découvre un amour qui refroidit les cœurs. 1989. Le monde a les yeux rivés sur l’Allemagne : le mur qui sépare la ville de Berlin en deux est en train de s’effondrer. Ce moment tant attendu n’est pas seulement politique, il bouscule aussi le monde de l’art…

En effet, quelques mois plus tard, près de 120 artistes issus de 21 pays s’emparent des vestiges du mur. Sur la portion de 1,3 km qui a été conservée, ils expriment l’euphorie de la réunification, mais aussi les espoirs et les désillusions qui l’accompagnent. Peu à peu, leurs fresques transforment ce vestige du passé en East Side Gallery, la plus grande galerie à ciel ouvert du monde. Parmi ces peintures, il y en a une qui marque les esprits…

Dmitri Vrubel, Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel (25 juillet 1991, East Side Gallery, Berlin) © Joachim F. Thurn – Adagp

Il s’agit de l’œuvre monumentale de 15 mètres carrés peinte par Dmitri Vrubel, un artiste russe. Cette dernière, ironiquement nommée Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel, met en scène deux anciens dirigeants : on y voit le président de l’URSS, Leonid Brejnev, et son homologue de la RDA (l’Allemagne de l’Est, alors communiste) en train de s’embrasser.

Cette composition s’inspire d’un véritable baiser qui a eu lieu entre eux en 1979. Mais rien de romantique là-dedans ! Ce “baiser fraternel” est en l’occurrence une tradition politique montrant la proximité des deux États. Si Vrubel lui donne sa place sur les restes du mur, c’est donc pour souligner la complicité politique dangereuse et étouffante qui a uni l’URSS et la RDA pendant de longues années. Ce sont justement la chute du mur et la réunification de l’Allemagne qui y ont mis fin !

Très vite, cette fresque devient l’une des œuvres les plus photographiées de Berlin. Après des années d’intempéries et de dégradations, le Baiser a d’ailleurs été restauré en 2009 par Vrubel en personne : une manière de préserver cette histoire… et de rappeler que l’East Side Gallery reste un espace de création.

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. (Isaac Newton)

Anne-Violaine Doux


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ‘Baiser fraternel‘ entre Leonid Brejnev et Erich Honecker à l’occasion de la célébration des 30 ans de la RDA (5 octobre 1979) © dpa picture alliance.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

Savez-vous qui a inventé le mot “Wallonie” ?

Temps de lecture : 2 minutes >

[RTBF.BE, 22 septembre 2025] Assez curieusement, il n’existait, jusqu’au milieu du 19e siècle, aucun nom officiel pour identifier les provinces du sud de la Belgique. Il y avait juste l’adjectif “wallon” : on disait la “langue wallonne”, le “pays wallon”, les “provinces wallonnes”, etc. Et c’est dans les années 1840 que pour la première fois apparait dans un texte le mot “Wallonie.”

Qui est l’auteur de cette innovation ? Les historiens hésitent entre deux noms. Certains pensent que ce serait un écrivain namurois qui s’appelait Honoré Chavée. Mais d’autres, plus nombreux, penchent pour un juriste, namurois lui aussi, Joseph Grandgagnage. Ce serait lui qui aurait inventé ce mot, en 1844, dans un recueil de poèmes appelé les Wallonades et qui présentait divers sites de notre région,” nous précise Jean-François Pacco.

Qui est Joseph Grandgagnage ?

Joseph Grandgagnage est né à Namur en 1797, rue de l’Arsenal, d’une famille de commerçants aisés. Il fait des études de droit à Liège et entame une carrière de magistrat, comme substitut à Namur, puis il gravit tous les échelons, pour devenir premier président de la Cour d’Appel de Liège.

Comme juriste c’est un savant, qui publie des livres de droit et notamment de droit ancien. C’est aussi un progressiste pour l’époque. On pratiquait encore le duel et notre Joseph va militer pour que ce soit interdit, que les duellistes soient assimilés à des meurtriers et leurs témoins à des complices. Il va aussi combattre la peine de mort. Il s’intéresse à la politique étrangère, est un fervent défenseur de l’identité belge. Et c’est un écrivain, un poète, un randonneur. Avec pas mal de récits qui décrivent nos régions, leur histoire, leurs beautés naturelles.

Laurent Cheppe, rtbf.be


François-Charles-Joseph Grandgagnage © connaitrelawallonie.wallonie.be

[CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE] (François-Charles-) Joseph GRANDGAGNAGE (Namur 20/06/1797, Embourg 19/02/1877). Formé au Collège de France puis à l’Université de Liège, docteur en Droit (1820), avocat (1820-1823), il est nommé substitut du Procureur du roi à Namur (1823-1830), puis Conseiller près de la Cour d’Appel de Liège. Dans le nouvel État belge, il gravit tous les échelons et devient président de la Cour d’Appel (1849), puis premier président (1862) avant d’être admis à l’éméritat en 1869. Parallèlement à sa carrière de magistrat, Joseph Grandgagnage déploie une activité littéraire importante et de qualité qui lui vaudra d’entrer à l’Académie de Belgique en 1835. Cette année-là, il publia Les voyages et aventures de M. Alfred Nicolas au royaume de Belgique, deux volumes où il pointait les ridicules du romantisme et des mœurs politiques de son temps. Oncle du philologue Charles Grandgagnage, François-Charles-Joseph Grandgagnage est surtout le père philologique du mot Wallonie. C’est en effet à la page 601 de la Revue de Liège, parue en 1844, que Grandgagnage utilise et crée le mot Wallonie qui sera repris par la suite par d’autres philologues, avant d’être popularisé par Albert Mockel qui lui attribue le sens politique que l’on connaît aujourd’hui.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | sources : rtbf.be ; Connaître la Wallonie | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © delcampe.net ; © connaitrelawallonie.wallonie.be.


Lire plus en Wallonie…

HENROT par DADO : Une vie et quelques jours heureux (roman, 2025)

Temps de lecture : 6 minutes >

On se lève un matin en chérissant la journée qui s’annonce et, le soir venu, on se couche en regrettant d’être né. Ce jour-là, c’est l’enfer. Cet enfer-là, je l’ai connu.

Certains premiers romans résonnent comme des confidences, d’autres comme des révélations. Une vie et quelques jours heureux de Joseph HENROT – ancien instituteur de 68 ans installé à Saint-Hubert – paru en 2025 aux Editions Memory, appartient à cette seconde catégorie. Le livre ne se contente pas de raconter un drame : il le transfigure. L’Ardenne de 1969, faite de forêts profondes et de silences, devient sous sa plume une scène universelle où mémoire, illusion, crime et vérité se livrent une lutte sans merci.

Au commencement était le drame : Gilles, le narrateur, n’a que douze ans lorsqu’il apprend le meurtre de son père. Son monde bascule. Quelques années plus tard, devenu adulte et instituteur — tout comme le fut Henrot lui-même, né en 1957 comme son personnage — il est sollicité par un certain Janus, figure énigmatique, qui l’invite à se pencher sur cet assassinat. Gilles est alors bien résolu à venger la mort de son père. À partir de cet instant, le roman se mue en une quête de vérité implacable, une reconstitution acharnée où les souvenirs se brouillent et les certitudes s’effondrent au fil des révélations, au contact d’une réalité insaisissable.

À l’instar des tragédies antiques, ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui priment, mais ce qui relève des non-dits. Ce qui se dérobe, ce qui échappe, a autant de puissance que ce qui est dévoilé. Ainsi, le roman s’ouvre sur une béance originelle, transformant une existence en quête de sens et de vérité. On assiste moins à la dissection d’un monde qu’à sa remise en question permanente. Car l’adulte qui raconte ne parvient pas à cerner la réalité : il vacille dans le doute. Il ne déroule pas un récit : il le met en question. Henrot ne se borne pas à planter un décor ; il érige le village ardennais en microcosme d’un chaos annoncé.

Belvédère de Wellin © Samira Boudou

Les allées et venues dans les bois, les visites familiales, le regard scrutateur d’une petite société locale deviennent le véritable théâtre de l’intrigue. La communauté rurale, à la fois chaleureuse et violente, se transforme en une arène où se déploient solidarités et exclusions. La ruralité n’est pas idéalisée : elle se révèle dans ses noirceurs et ses ambiguïtés. Chaque visage porte un masque, chaque silence cache un secret. Ce n’est pas seulement le destin d’un fils qui se dessine, mais la radiographie d’une société sous ses faux-semblants.

Le livre dialogue avec toute une tradition littéraire : le roman d’initiation, le récit campagnard, la chronique familiale. Mais il en déplace les codes. Le cheminement initiatique ne conduit pas à l’épanouissement, mais à l’irréversible perte de l’innocence. Le milieu champêtre selon Henrot ne proclame pas l’harmonie rurale, il en dévoile toute la noirceur. La chronique familiale n’exalte pas les liens du sang, elle montre leur fragilité. C’est là le paradoxe du livre : profondément ancré dans une terre, il refuse toute complaisance régionaliste ; profondément intime, il atteint à l’universel.

L’une des forces de frappe de l’ouvrage réside dans la galerie de personnages qui peuplent le roman. Chacun apparaît d’abord comme une silhouette familière – des parents aimants, un amour de jeunesse retrouvé, une figure politique hautaine et menaçante… Mais très vite, Henrot creuse la psychologie de chacun avec une acuité remarquable. Les protagonistes se révèlent complexes, ambigus et traversés de contradictions. Le roman devient alors un véritable théâtre d’âmes, où nul n’est réduit à un rôle fixe, où les contours humains se révèlent par touches fines, par lents dévoilements, jusqu’à ce que la vérité finisse par se révéler insaisissable. Derrière la façade des convenances se dissimule une inquiétude, parfois une cruauté, toujours une part d’ombre. On retrouve là les ficelles du roman psychologique, transposées dans le décor rugueux d’un village ardennais.

Henrot excelle aussi dans l’art des dialogues. Là où d’autres s’embourberaient dans des conversations inutiles, lui donne à ses personnages une voix qui claque. L’échange de propos n’est pas seulement un outil narratif : il est la substance vivante du roman. C’est dans les joutes verbales que se déploient la grandeur et la petitesse des protagonistes, que surgissent l’ironie et la colère, que s’enchaînent suspense et rebondissements. Par moments, l’impression est celle d’une pièce de théâtre dissimulée dans le roman, tant les répliques fusent naturellement.

À mesure que l’intrigue se déploie, le livre prend les allures d’un polar de la ruralité. La disparition du père de Gilles en constitue l’étincelle inaugurale, mais la véritable intensité surgit lorsque l’attention se déplace : vers les amours anciennes, la rumeur d’un adultère maternel, les rivalités de pouvoir qui traversent la communauté. La tension procède moins des actions que de l’attente des révélations, des contradictions insistantes, des brusques volte-face. Dans ce cadre rustique, le quotidien le plus ordinaire se charge d’une gravité souterraine, chaque geste pouvant receler une vérité détonnante. De la rencontre entre la chronique villageoise et la dramaturgie du thriller naît une densité singulière.

Certains pourraient reprocher à l’auteur une retenue stylistique, une discrétion parfois excessive malgré des passages d’une grande beauté lyrique. Mais c’est précisément cette sobriété qui confère à la narration sa force. Comme si l’auteur savait qu’il n’appartient pas aux mots de dire la douleur, mais seulement d’en effleurer la surface. L’histoire avance par touches, ellipses et silences. Le lecteur comble les lacunes et c’est dans cet effort que naît l’émotion.

Cette économie de moyen n’empêche pas le récit d’être traversé par une question cruciale : qu’est-ce que la vérité ? Chez Henrot, celle-ci n’est jamais révélée dans l’immédiat, mais toujours différée. Chaque certitude est rongée par le doute, chaque souvenir fissuré par une ombre. Tout, chez l’écrivain est affaire de masques. Ce que l’on croit être une révélation n’est jamais que l’annonce d’un nouveau secret. Une certitude s’impose ? Elle sera contredite quelques pages plus loin. Un lien familial semble assuré ? Il vacille la minute d’après. L’auteur s’amuse de ces illusions, déjouant sans cesse les attentes du lecteur. On croit tenir la clé, et la serrure change. Ce n’est pas un roman de filiation classique, mais un récit où l’identité elle-même est mouvante, instable, contestée. Les vérités ne sont pas données, elles se dérobent. L’intrigue avance comme une spirale de révélations sans cesse remises en cause. Aucune certitude n’est acquise, comme si l’auteur s’amusait à déconstruire admirablement les attentes de son lecteur. Et, comme chez Pirandello, chaque personnage a sa vérité.

C’est là que l’auteur atteint une dimension universelle : il ne raconte pas seulement l’histoire d’un fils en quête de réponses sur la mort de son père, sur ses origines, sur son identité, mais celle de tout être confronté à l’instabilité du réel. Les certitudes familiales, au lieu d’être un refuge, se transforment, au fil des chapitres, en un champ de bataille.

Une vie et quelques jours heureux appartient à ces livres qui interrogent moins le monde qu’ils ne le déstabilisent. Dans ces Ardennes à la fois concrètes et symboliques, il rappelle que toute vie se compose de jours incertains, que le bonheur, fragile et fugitif, se mesure à la lumière qui l’oppose à l’opacité du monde, que la littérature naît toujours d’une absence ou d’un manque et qu’il suffit parfois de quelques jours heureux pour justifier la valeur d’une existence. Avec ce premier roman, Joseph Henrot s’impose d’emblée comme une voix singulière et attachante des lettres belges.

Stéphane DADO


Joseph Henrot © Objectif Plumes

[OBJECTIFPLUMES.BE] Joseph Henrot est né en 1957 à Chanly, un village de la commune de Wellin. Il vit aujourd’hui dans la commune de Saint-Hubert. Il est marié et père de deux enfants. Il se plaît à rappeler l’importance des rencontres qui éveillent le goût de la lecture et de l’écriture et qui façonnent une vie. Une fois son diplôme d’instituteur en poche, il exercera divers métiers : éducateur, employé commercial, responsable logistique et, bien entendu, enseignant. Pendant toutes ces années, il garde dans un coin de sa tête les paroles d’un de ses professeurs, Monsieur Luc Massart qui, un jour, lui suggéra : “Écrivez, écrivez pour vous, peut-être qu’un jour, vous écrirez pour d’autres“. Lors de sa mise à la retraite, il fait le grand saut et se lance dans l’écriture d’un premier roman.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © fotocommunity.fr ; © Samira Boudou ; © objectifplumes.be.


Lire plus en Wallonie…

DADO : Expo “Japoniaiseries. Fantaisies japonaises au temps de Félicien Rops” (Musée Rops, Namur)

Temps de lecture : 5 minutes >

Vernissage ce samedi [18 octobre 2025], au musée Félicien Rops de Namur, de la très belle exposition Japoniaiseries. Fantaisies japonaises au temps de Félicien Rops, qui convie le visiteur à explorer la fascination complexe de l’artiste belge pour l’art japonais. À travers une sélection d’œuvres de Rops et des productions japonisantes d’artistes contemporains tels qu’Alfred Stevens, James Ensor, Armand Rassenfosse, Auguste Donnay, Auguste Rodin, Edgar Degas ou Mary Cassatt, l’exposition révèle les multiples facettes de cette influence et rappelle combien l’art japonais fut l’une des sources profondes de la modernité de la fin du XIXᵉ siècle.

Des estampes ukiyo-e — littéralement images du monde flottant, représentant les sensations éphémères, les saisons, la nature changeante, la beauté féminine, les courtisanes, la vie urbaine, les théâtres et les spectacles — ainsi que des objets d’art japonais des périodes Edo (1603–1868) et Meiji (1868–1912) constituent les sources d’inspiration directes des grands artistes de l’époque. L’exposition met enfin en lumière la manière dont Rops sut intégrer les principes et les méthodes de l’art nippon à sa propre modernité, oscillant entre admiration et ironie à l’égard de ceux qui s’appropriaient l’esthétique japonaise sans en saisir la portée spirituelle et symbolique.

© Stéphane Dado

L’ouverture du Japon au monde et au commerce international, consécutive à la restauration Meiji en 1868, marque un tournant décisif dans l’histoire des arts européens. Après plus de deux siècles d’isolement, l’archipel offre soudain à l’Occident un univers esthétique neuf, raffiné et déconcertant. Cette rencontre entre deux civilisations nourrit, dès les années 1860, une véritable fascination que l’on baptisera bientôt le japonisme. Plus qu’une mode décorative, il s’agit d’un choc culturel et visuel qui transforma en profondeur le regard européen sur l’art, la nature et la modernité. À Paris, à Bruxelles, à Londres et jusqu’à New York, l’onde du japonisme se propagea comme une révélation : celle d’un art affranchi des pesanteurs académiques, d’un regard neuf sur la nature et sur la beauté du quotidien.

Son essor s’explique par un contexte intellectuel et social favorable à la curiosité pour l’Orient. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les sociétés européennes sont traversées par une double tension : la modernisation industrielle, d’une part, et la nostalgie d’un monde plus organique, de l’autre. Le Japon, perçu comme un pays à la fois archaïque et raffiné, semble offrir l’image d’un équilibre perdu — une civilisation où la beauté imprègne le quotidien et où l’art n’est pas séparé de la vie.

Katsushika Hokusai, Vent fin, matin clair (Série ‘Trente-six vues du Mont Fuji’ vers 1829-1833) © Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes

À Paris, le goût pour l’exotisme se diffuse à travers les Expositions universelles, vitrines du progrès mais aussi théâtres de la diversité culturelle. Celle de 1867, où le Japon présente pour la première fois un pavillon national, provoque un véritable ravissement : le public découvre les estampes d’Hokusai, d’Utamaro et d’Hiroshige, ainsi que les laques, céramiques et tissus qui tranchent avec la lourdeur décorative du Second Empire. Ces objets, d’une simplicité raffinée, séduisent une bourgeoisie cultivée en quête de distinction et de nouveauté.

Le rôle des intermédiaires fut essentiel dans la diffusion du goût japonais. À Paris, le marchand d’art Siegfried Bing — futur fondateur de la galerie L’Art nouveau en 1895 et auquel le musée consacra il y a quelques années une exposition — devient la figure centrale du japonisme. Il importe, expose et publie les merveilles de l’art nippon dans sa revue Le Japon artistique (1888–1891), qui influencera durablement les artistes européens. Autour de lui gravitent des collectionneurs passionnés tels qu’Edmond de Goncourt — premier, avec son frère Jules, à évoquer les estampes japonaises dans la littérature avec le roman Manette Salomon (1867) —, Philippe Burty ou Théodore Duret, dont les salons deviennent de véritables laboratoires du goût oriental.

La passion pour le Japon fut également nourrie par un ouvrage clé : la Hokusai Manga, recueil d’esquisses où le maître Hokusai dresse un inventaire du vivant — animaux, gestes, visages, paysages, monstres, architectures. Publiée dès 1814 et diffusée en Europe à partir de 1854, dans le sillage de l’expédition de l’officier américain Matthew Calbraith Perry, qui força le Japon à s’ouvrir au commerce international, cette encyclopédie graphique devint un livre de chevet et une source d’inspiration pour de nombreux artistes. Elle leur montrait que tout, dans la nature, pouvait devenir signe et rythme. Monet, Van Gogh et Degas y découvrirent une liberté de trait et une économie de moyens qui marquèrent durablement l’évolution de la peinture moderne.

DONNAY Auguste, Nature morte japonaise (vers 1890) © La Boverie (Liège)

Pour les artistes européens, le japonisme ne fut pas une simple importation de motifs : il bouleversa la conception même de l’image. L’estampe japonaise proposait un espace plat, sans perspective centrale, où la ligne et la couleur créaient une harmonie nouvelle. Cette liberté formelle fascinait les peintres en quête d’émancipation vis-à-vis du canon académique. En Europe, Monet (collectionneur d’estampes dès l’âge de seize ans), Degas, Whistler, Toulouse-Lautrec ou Van Gogh découvrirent en Hokusai un maître de la composition moderne : cadrages inattendus, asymétrie, effets de vide et de mouvement, couleurs franches. L’usage du papier japonais, avec ses fibres capables de capter la lumière d’une manière inédite, participait de la fascination générale, renforçant l’image de cette modernité.

Chez les artistes belges, le japonisme prit des résonances plus singulières. Installés à Paris, Félicien Rops et Alfred Stevens incarnèrent le lien direct entre les milieux artistiques belges et la capitale française. Stevens accumula dans son atelier parisien des objets japonais qu’il intégra dans ses scènes intimistes, où la femme moderne évolue parmi les paravents et les éventails de l’Extrême-Orient. Le japonisme devient alors un signe de raffinement, une esthétique du luxe silencieux — que Rops dénoncera comme superficielle et mièvre, la qualifiant avec une ironie mordante de ‘japoniaiseries’.

Hokusai, Le rêve de la femme du pêcheur (Tako to Ama, 1814) © British Museum

Pour Rops, le Japon est avant tout un territoire de liberté érotique et d’ironie visuelle. Ses gravures, mêlant sensualité, cruauté et élégance du trait, révèlent un dialogue implicite avec la finesse calligraphique des estampes. Loin d’un exotisme décoratif, le Japon devient pour lui le miroir d’une sensibilité décadente, d’un art où la forme raffinée dissimule la perversion, le voyeurisme et un érotisme provocateur. Cette dimension, déjà présente dans la culture japonaise — comme en témoigne la célèbre estampe d’Hokusai représentant l’accouplement d’une pêcheuse et de deux pieuvres (1814) —, inspira de nombreuses variations occidentales, de Rops à Rodin en passant par Khnopff et Rassenfosse.

ROPS Félicien, Qui aime les japoniaiseries ? © Stéphane Dado

Rops réalisa également des œuvres parodiques, se moquant du style japonisant d’Alfred Stevens, ainsi que des lettres et enveloppes ornées de dessins à destination de ses amis amateurs d’art nippon. Ce corpus japonisant, bien que minoritaire dans l’ensemble de son œuvre, constitue un volet à la fois délectable et révélateur de son univers artistique, merveilleusement mis en lumière dans cette très belle rétrospective.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | crédits illustrations : en-tête, Chinoiseries de Georgette Meunier (1859-1951) © Stéphane Dado ; .© Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes ; © La Boverie (Liège) ; © British Museum.


Plus d’arts visuels en Wallonie…

VIENNE : Théodore Hannon et Spa

Temps de lecture : 4 minutes >

Né à Ixelles le 1er octobre 1851, Théodore Hannon (plus souvent appelé Théo) est le fils de Joseph-Désiré Hannon, professeur de botanique et de zoologie à l’Université de Bruxelles. C’est donc assez naturellement qu’il entreprend des études de médecine, qu’il ne poursuivra cependant pas jusqu’à leur terme. En 1874, avec d’autres étudiants bruxellois, il fait ses débuts dans le Journal des Étudiants “où la politique dominait les préoccupations littéraires”.

Le 28 novembre 1875, il fonde la revue hebdomadaire L’Artiste où l’on retrouve, entre autres, Camille Lemonnier, Lucien Solvay et le Spadois Léon Dommartin, dit Jean d’Ardenne. Cette revue, ralliée au naturalisme, publiera également Verhaeren, Zola, Huysmans, Verlaine… avant de disparaître en 1880. Sous le pseudonyme transparent de “Hannonyme”, Théodore Hannon est également rédacteur à La Chronique, journal qui compte dans ses rangs Léon Dommartin mais, aussi, Flor O’Squarr.

Hannon est l’auteur de recueils de vers où transparaît l’influence de Baudelaire (Rimes de joie, par exemple, dont la seconde édition est illustrée par Félicien Rops), de revues de fin d’année, d’une opérette (Candélabre), d’une “parodie-éclair” (La valkyrigole) et d’oeuvres à caractère pornographique (publiées sous les pseudonymes évocateurs de “Frère Culpidon” et “Monsieur de la Braguette”) ; il est également le librettiste de deux ballets (Pierrot macabre, de Pietro Lanciani, et Smylis, de Léon Dubois).

Intéressé par la peinture et engagé avec passion pour faire valoir ses conceptions artistiques, Théo Hannon s’est essayé à l’aquarelle et laisse quelques oeuvres attachantes. Il s’éteint à Etterbeek le 7 avril 1916, à l’âge de soixante-quatre ans.

Th.Hannon, “Route de la Sauvenière” © Ph. Vienne

Théodore Hannon compte plusieurs Spadois parmi ses relations : outre Léon Dommartin, il est également lié avec Henri Marcette ; les deux artistes collaborent en effet à L’Album, société internationale d’aquafortistes, constituée à l’instigation de Félicien Rops. Ses séjours à Spa sont attestés par les oeuvres dont il sera question ci-après, mais aussi par un document plus officiel : il s’agit de l’acte de décès, à Spa, de Flor O’Squarr, sur lequel Théodore Hannon (“homme de lettres”) figure comme déclarant.

Le 23 août 1887, Hannon fait représenter pour la première fois, au Théâtre de Spa, Spa, tout le monde descend ! , “revue-opérette en trois actes et quatre tableaux”. La musique est signée de Lanciani, également auteur du ballet Pierrot Macabre dont Hannon a été le librettiste ; quant aux décors, ils sont dûs au talent du peintre spadois Victor Renson.

La revue, loin d’être un chef-d’oeuvre, met en scène toute une série de caractères et de lieux ou d’objets personnifiés (“La Géronstère”, “Le Barisart”, “La Roulette”,…). C’es ainsi qu’apparaît d’ailleurs “La Boîte de Spa” qui vient se plaindre de son déclin : “Hélas ! moi qu’on mettait dans l’ouate et le papier de soie, on va me mettre sur la paille… on trouve que je suis démodée.” Hannon se livre également à des plaisanteries sur les bobelins, leur crédulité et leur vie amoureuse, risquant des comparaisons fort peu galantes telles que : “vos promenades sont comme les femmes : il y en a de reposantes, il y en a de fatigantes, il y en a d’horizontales… il y en a d’édifiantes”.

Quatorze ans plus tard, Théo Hannon participe à un album d’autographes et de dessins (Spa-album) édité à l’occasion des fêtes données à Spa, du 3 au 6 août 1901, au profit de l’oeuvre pour la protection de l’enfance. Il y livre un Croquis spadois  intitulé Au Pouhon ; on y lit notamment : “C’est au Pouhon que le matin / Se rendent les gentes chloroses”  ou encore “Qu’importent les lèvres blêmies / Si la bouche est toujours en coeur ?” 

Th. Hannon, “Ancien hôtel Britannique” (1890) © Ph. Vienne

Homme de lettres, Hannon est aussi aquarelliste ; il laisse notamment une série d’oeuvres prises aux quatre coins de la ville d’eaux. Ainsi, le Crépuscule près d’Annette et Lubin  évoque-t-il quelques vers de Spa, tout le monde descend !  : C’était l’autre soir, d’un pas lambin / Je gravissais, l’âme charmée / La Montagne d’Annette et Lubin / De serpolet tout embaumée”.

La Rue de la Sauvenière, de 1890, est également appelée Ancien hôtel Britannique et a d’ailleurs figuré à ce titre à l’exposition Souvenirs de l’hôtellerie spadoise  organisée au Musée de la Ville d’Eaux durant l’été 1991. La ferme de Longchamps, qui apparaît au travers d’un feuillage que l’on devine bruissant, et la Route de la Sauvenière, au ciel crépusculaire, sont des odes au charme de la nature spadoise.

Littérature et peinture sont autant de facettes d’un même talent, celui d’un artiste enthousiaste, entier, spirituel est gouailleur qui, comme tant d’autres, aima séjourner à Spa.

Philippe Vienne

Faire-part de décès de Théo Hannon

Cet article est une version raccourcie et enrichie de photos couleur d’un article publié dans Histoire et Archéologie Spadoises n°70 de juin 1992 (titre original : Un artiste “hannonyme” à Spa : Théodore Hannon) où l’on trouvera les notes et références bibliographiques.

 

 

 


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Théodore Hannon, La ferme de Longchamps (coll. privée) © Ph. Vienne | Remerciements aux collectionneurs privés.


Plus d’arts visuels en Wallonie et à Bruxelles…

JAMPUR FRAIZE : Roquette Man (2020, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

JAMPUR FRAIZE (MAZET, Bernard), Roquette Man

(impression numérique, 18 x  18 cm, 2020)

Né en 1964 à Bagnols sur Cèze (Gard), JAMPUR FRAIZE part étudier l’illustration et la bande dessinée en Belgique, aux Beaux-Arts de Saint Luc à Liège en 1984. Il commence à auto-publier régulièrement des fanzines ce qui lui permet de faire connaître son travail aux éditeurs indépendants chez qui il publie des bandes dessinées depuis 1995. Parallèlement à ça, il travaille pour la presse adulte et pour enfants, réalise des illustrations (pochettes de disques, affiches d’évènements, illustrations publicitaires, cartes de vœux, faire-parts…) et expose régulièrement ses travaux. Musicien et passionné de musique, il expose souvent dans le milieu du jazz et du rock.

Ses dessins sont publiés dans la presse chez Fluide Glacial, Psikopat, Rock & Folk, Jazzman, Spirou, la Gazette du Rock, La Mouise, Popo Color , PLG, le Matin, , Picsou Magazine, Capsule Cosmique, Telemoustique, Phileas et Autobule, la Gazette du rock… (d’après Bernard Mazet)

Illustration figurant dans son livre Le monde merveilleux du rock (La Cafetière, 2020). Ce livre retrace l’histoire du rock en compilant illustrations faites pour l’occasion et illustrations déjà publiées dans la revue La Gazette du Rock. Comme à l’accoutumée, on retrouve dans ce dessin de Jampur Fraize musique, humour et jeu de mots.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jampur Fraize ; plg-editions.com | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DELHEZ : Histoire d’un paradis perdu, le Val-Benoît (Liège) (CHiCC, 2015)

Temps de lecture : 3 minutes >
L’histoire du Val-Benoît s’échelonne sur trois périodes :
1. La période agraire (1224-1789)

Construction d’un prieuré et d’une chapelle en 1224 ;  le doyen de Saint-Paul, Othon de Jeneffe, fonde l’abbaye en 1226 et les religieuses cisterciennes de Robermont s’y installaient en 1230. En 1232, acquisition de 50 bonniers (43,5 ha) de bois sur la colline de Cointe, puis acquisition de revenus d’indulgences et de colonies rurales à partir de 1245. L’abbaye et la chapelle s’achèvent en 1265, entourées d’un mur d’enceinte (le site couvre une superficie de 5 bonniers) et une porte est construite à l’endroit de la porterie actuelle, plus une porte plus petite donnant accès à la Meuse.

Des privilèges sont accordés par différents papes : rentes héritables, fermages, l’abbesse cellérière, assistée de gestionnaires, ne peut être traduite en jugement. La communauté est limitée à 45 religieuses en 1330. En 1516, évacuation suite aux débordements de la Meuse ; pillage par le prince d’Orange en 1568. Entre 1516 et 1592, saisies, faillites, nombreux conflits juridiques mais deux abbesses hors du commun : Marguerite de Horion (1569-1597) et Marguerite de Noville (1594-1631) concourent à la restauration immobilière, mobilière et à la reconsolidation financière (reconstruction en style Renaissance mosane en 1629).

L’abbaye du val Benoît © chokier.com

Plusieurs inondations et incendies mineurs surviennent pendant le XVIIe siècle mais, au XVIIIe siècle, deux abbesses redonnent éclat et prospérité au Val-Benoît : Anne de Monfort (1725-1749) et Louise de Sarto (1776-1790). Le 18 août 1789, l’ancien régime disparaît et c’est la fin d’un règne et la décadence de l’abbaye.

2. La période industrielle (1797-1927)

Les bâtiments et terrains (40 bonniers – 35 ha) sont vendus au citoyen Pierre Lesoinne en 1797. La ferme Thiernesse (Kinkempois) est acquise par Nicolas Lesoinne en 1797. L’ensemble (90 bonniers) devient propriété de Jules Hauzeur en 1837. La ferme est laissée à l’abandon à partir de 1840 et, en 1841, on construit la gare de Kinkempois et le port de Renory. La ferme est ses dépendances sont cédées à Albert Lamarche qui y fera construire le Château Lamarche ou Petit Val-Benoît. L’église, transformée en scierie, est démolie vers 1810. Le site devient alors industriel : le charbonnage du Val-Benoît, un quai de chargement, un complexe agricole (Van der Heyden). En 1834, installation d’une usine à canons de fusils (John Cockerill) et d’une usine de fonte malléable (Maximilien Lesoinne).

En 1854, l’abbaye est occupée par la veuve de Nicolas Lesoinne, Charles Lesoinne ainsi qu’Édouard Hauteur et son épouse. Laurent Charles Van der Heyden à Hauzeur hérite du Val-Benoît au décès de son épouse, Julie Lesoinne. En 1898, le château devient la propriété de Marie Van der Heyden à Hauzeur, épouse d’Albert Lamarche. De 1854 à 1944 cette demeure est successivement habitée par Adolphe Lesoinne, Éléonore Hauzeur (épouse d’André Roman) et Marie Roman, deuxième épouse d’Albert Lamarche.

3. La période scientifique (1927-2014)

En 1924, l’Université de Liège acquiert l’abbaye avec ses dépendances (superficie : 7 ha), le mobilier restant propriété de la famille Van der Heyden. La nouvelle Faculté des sciences appliquées, dans un style moderniste inspiré de l’Art Déco, est inaugurée le 26 novembre 1937, en présence du roi Léopold III. Les divers instituts s’édifient de 1937 à 1939. Mais le quartier est fortement endommagé par les bombardements du pont du Val-Benoît, en 1944. Les bâtiments universitaires sont reconstruits entre 1952 et 1955 et l’abbaye réédifiée en 1952 en récupérant une partie des matériaux d’origine. La château Lamarche accueille la faculté de géologie jusqu’en 2002.

Le bâtiment du Génie Civil restauré par la SPI © miceliegespa.be

Les facultés universitaires sont progressivement transférées au Sart-Tilman à partir de 1967 et les derniers étudiants ingénieurs architectes quittent le site en 2006. Le CRM, inauguré en 1964, est démoli de 2013 à 2015. Le site, à l’abandon, est démantelé progressivement. La 4e période est à écrire…

DEPREZ : Martine (2021, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DEPREZ Françoise, Martine

(photographie, 40 x  60 cm, 2021)

Françoise DEPREZ a suivi des cours du soir à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, avec Frédéric Materne comme professeur. Elle a ensuite complété sa formation en suivants différents ateliers, des cours à L’Académie d’été (AKDT) notamment avec Sandrine Lopez, ainsi que plusieurs workshops en ligne dispensés par Sébastien Van Malleghem.

Depuis 2016, elle a participé à diverses expositions collectives. En 2021 a eu lieu l’exposition “Toujours l’eau” à la Cité Miroir, à Liège, exposition liée à la parution d’un livre du même titre.

Cette photographie est tirée du livre “Toujours l’eau”, dont les textes sont de Caroline Lamarche (éd. du Caïd, 2021).

Après les terribles inondations qui ont eu lieu dans les vallées de la région liégeoise, Françoise Deprez et Caroline Lamarche sont parties à la rencontre des habitants. On voit ici la responsable de la bibliothèque de Pepinster, sur son lieu de travail dévasté.

“J’écoutais attentivement les récits et m’imprégnais des lieux afin de capter au mieux les émotions véhiculées par les personnes ainsi que l’état des murs, la lumière qui filtrait par endroit, avant de prendre des photos que je voulais sobres et justes. […] Quant aux photographies, elles sont comme les mots: simples, directes, frontales, mais respectueuses. Au-delà des portraits, elles font voir le délabrement, le dénuement, mais elles laissent aussi deviner la volonté de reconstruire et parfois tout simplement le soulagement d’être encore là.” (Françoise Deprez)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Françoise Deprez ; rep.etopia.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

MOYSSON, Émilie (née en 1977)

Temps de lecture : 4 minutes >

[EMILIEMOYSSON.COM] Emilie Moysson est née à Libourne en 1977. Diplômée en 2001 en photographie prise de vue de l’école des Gobelins à Paris, c’est aux Studios Daylight qu’elle perfectionne son intérêt pour la lumière auprès de photographes de mode, de portrait et de nature morte comme Eric Traoré, Benny Valsson, Philippe Salomon entre autres.

En tant que portraitiste, elle réalise en 2007 les photographies des réalisateurs Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud pour le dossier de presse du film Persepolis, elle collabore ensuite avec des magazines d’art, de cinéma, de musique et différentes maisons de disque. En 2012, elle réalise un documentaire sur l’artiste Claude Lévêque, avec le soutien de la DRAC, aujourd’hui elle réalise, filme et monte elle-même des portraits et clips de musique. Elle enseigne par ailleurs la photographie et dirige des ateliers pour l’école des Gobelins et Lignes & Formations.

Parallèlement, Emilie développe un travail artistique plus personnel, dans lequel elle cherche durant ses voyages à travers le monde, le moment où le merveilleux apparait dans la réalité crue, à l’affût d’un point de vue qui laisse le spectateur à l’abri “les images magiques [d’Emilie Moysson] pansent pareilles à des pensées magiques ou des mantras vitrés” (Julie Coutureau, artiste plasticienne, à propos de Are you hoping for a miracle ?).

La vue, l’angle, le cadre, la lumière, lui permettent de servir la quête ou la création d’un instant extra-ordinaire qui permettra au spectateur de décrocher “(…) Marche, flotte, vole, peu importe pourvu que tu lâches prise sur un champ de pesanteur en position satellite, la vue feutrée sans gravité. Pourvu que ça transforme ton sol. Gélatine-dynamite. Gélatine explosive. Claudel te l’a dit : ça te déracinera la cambuse (…).” (Julie Coutureau, à propos de Its so quiet…sh’sh’.)


[RISEART.COM, 7 novembre 2023] Les photographies d’Emilie Moysson sont le fruit de sa recherche constante du moment parfait : celui où ce qui est merveilleux et organique se produit dans la réalité. En maîtrisant les techniques de la photographie, de la mise en scène et de la lumière, elle parvient à capturer des moments simplement extraordinaires.

Portraitiste de formation, Émilie Moysson a réalisé des séances photo de grandes figures du cinéma, de la mode et du journalisme. Elle développe en parallèle une recherche artistique portée sur le sensible, la création numérique, la superposition d’images comme une vraie quête du beau. Retour sur une artiste complète qui a véritablement su imprimer sa patte.

Portraitiste engagée

C’est en 2001 qu’Émilie Moysson obtient un diplôme en photographie – prise de vue à l’École des Gobelins à Paris. Originaire du Sud-Ouest, elle poursuit dans la voie des arts avec pour objectif de se perfectionner auprès de portraitistes, dont les photographes de mode, mais également d’approfondir ses connaissances concernant l’utilisation de la lumière et notamment dans les natures mortes.

Sa nouvelle carrière de portraitiste la conduit à rencontrer de grandes personnalités du monde de l’art parmi lesquelles les réalisateurs Spike Lee, Mathieu Kassovitz, John Malkovitch, mais aussi Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud pour le dossier de presse du film Persepolis. Des musiciens, des acteurs et des journalistes ont par ailleurs croisé la route de cette portraitiste amoureuse de son objectif. Émilie Moysson collabore par ailleurs avec des magazines d’art, de musique, de mode et côtoie régulièrement des créateurs.

Repérer avant de créer

Avant chaque prise de vue se pose la question de l’histoire à raconter. Que dire, comment et pourquoi ? Émilie Moysson s’attache toujours à ce que ses photos véhiculent une idée et traduisent un concept. Lorsque la réflexion sur la préparation de la future prise de vue s’instaure, la photographe s’attache à définir quel outil va lui permettre de capter l’instant.

Appareil argentique, numérique ou Polaroïd, tout est possible pour cette artiste qui se plaît à travailler ses images lors de la prise de vue. Pour la série ItsSOquiet, Émilie Moysson a reshooté en numérique et en argentique des impressions argentiques d’après négatif. La photographe remet en scène ces tirages par l’ajout de sources lumineuses, de gélatines de couleur, par des procédés de surimpressions, d’incrustations de peinture ou de matière.

Il semble fort compliqué aujourd’hui de proposer un concept nouveau, jamais pensé. C’est pour cela qu’il faut donner beaucoup de soi, proposer une sensibilité unique, se lancer dans chaque nouvelle série de tout son être.

Il n’y a pas eu de retouche à l’ordinateur, mais bien deux séries photographiées en deux temps : l’image finale est une seconde photo d’une première photo mise en scène. Tous les effets sont réalisés au moment de la prise de vue et non en postproduction, ce qui explique ainsi l’apparition de brillances ou d’irrégularités sur les formes découpées et posées sur le tirage.

Ses portraits de mode reposent sur un principe semblable. Une réflexion sur le sujet, la portée d’un message, mais aussi sur le lieu qui reste à définir. La photographe repère, définit, évalue la potentialité de chaque lieu. Quel moment, quelle pose permettront de raconter le mieux le modèle ou les créations des designers ? Pour choisir un sujet, c’est une question de variabilité. Le moment, la période, les histoires à raconter, celles de sa vie qu’elle laisse entrevoir en filigrane à travers ses clichés. Surtout, faire décrocher le spectateur de sa réalité, à l’aspirer un instant vers une “quatrième dimension du refuge”.

On fait de l’Art parce qu’on en a envie, parce qu’on en a besoin, mais la finalité du processus est de trouver celui, celle qui comprendra, ressentira et s’appropriera notre œuvre. C’est cet échange qui procure un sentiment si merveilleux qu’il efface tous les doutes !

En parallèle de ses diverses créations pour la mode et le cinéma, Émilie Moysson développe un travail artistique plus personnel et intime, à travers lequel elle retranscrit l’émotion d’une nature morte, comme synonyme d’une beauté retravaillée. Au détour de ses voyages, elle transporte le regard vers des lieux bienveillants, où elle se perd parfois à la seule découverte. L’artiste investit chacune de ses séries d’une grande sensibilité, elle y apporte du sens sans pour autant écarter le rêve, le merveilleux et l’enchantement.

Les séances de photo, ce sont aussi des rencontres notables, la découverte de personnalités attachantes, parfois un peu cinglées, à la classe folle, des familles parfaitement uniques, des designers géniaux, des vieux copains qui se laissent prendre en photo sur le rooftop d’un nouveau restaurant à Hong Kong, tout autant de souvenirs qui éveillent la sensibilité d’Émilie Moysson et la hissent vers des contrées plus profondes, plus intimes.

Cécile Martet


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Emilie Moysson | visiter le site de Emilie Moysson


Plus d’arts des médias en Wallonie et à Bruxelles…

FELGENHAUER : Autel (2020, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

FELGENHAUER Barbara Salomé, Autel

(photographie, n.c., 2020)

Née à Huy en 1992, Barbara Salomé FELGENHAUER est diplômée de l’atelier de photographie à l’ESA Saint-Luc à Liège en 2013 et de l’ENSAV La Cambre à Bruxelles en 2022. Elle obtient son master avec la mention grande distinction et le Prix de la Fondation Boghossian 2022 avec son projet Terrapolis. En 2023, elle est lauréate du Prix Fintro, Bruxelles. La même année, trois de ses photographies ont intégré la collection publique du BPS22 en 2023. 

Elle travaille actuellement à Bruxelles dans son atelier au sein des Ateliers Mommen.

De la série “J’ai rêvé l’obscur”, d’après le livre Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique de Starhawk, publié en 1982 aux USA.

“J’ai rêvé l’Obscur s’inspire librement d’écoféminisme et de ses dimensions païenne et spirituelle. Il propose une autre vision du monde inspiré de diverses croyances, fait de déesses, de vierges et de sorcières, de rocailles et de grottes, de mythes et de rêves…
Ici, on parlera de puissance plutôt que de pouvoir. C’est l’univers des forces invisibles de la Nature, un monde où l’on (re)ferait corps avec la Terre. Il relie le spirituel au politique, le sacré au profane. Ce propos n’a aucune visée dogmatique. C’est une attraction, une spiritualité qui m’est propre.” d’après BARBARASALOMEFELGENHAUER.BE

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Barbara Salomé Felgenhauer | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DADO : L’exposition “Panachronique” de Garance Gasser (Espace 251 Nord, Liège, 2025)

Temps de lecture : 8 minutes >

Tout juste sortie de l’Académie des Beaux-Arts de Liège, l’Alsacienne Garance GASSER, à vingt-six ans à peine, se voit offrir sa première exposition personnelle à l’Espace 251 Nord. Cette présentation, fruit d’une résidence accomplie au cours de sa dernière année d’études dans les locaux de la Brasserie Haecht à quelques encablures de la galerie, concentre quatre toiles monumentales et deux natures mortes de format plus intime.

Les sous-sols rassemblent quant à eux une esquisse miniature (une petite tête de mouton) ainsi qu’un ensemble de travaux préparatoires dont la valeur documentaire n’est pas négligeable. Présentés sur les feuilles d’un grand rouleau déployé couvert de notes, d’images et de fragments reliés entre eux, ces travaux évoquent les cartographies mentales des séries policières que les enquêteurs épinglent aux murs, entrecroisant indices, photographies et mots pour faire surgir des réseaux de sens. Ici, l’enquête n’est plus criminelle mais artistique : ce dispositif révèle, dans sa genèse même, la manière dont l’artiste tisse ses références, organise ses symboles et construit peu à peu l’architecture de ses visions. Ce cabinet de réflexion condense les nourritures iconographiques d’une pensée dense, enchevêtrée de ramifications à la manière des rhizomes de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

La démarche de Garance Gasser s’érige sur trois piliers indissociables. Le premier est la réappropriation de thématiques historiques d’une rare densité, de recherches bibliographiques poussées (l’artiste tient de son père et de son grand-père cette passion de la lecture), puisées au cœur d’écrits philosophiques et théologiques des humanistes rhénans du Moyen Âge et de la Renaissance. Il s’agit pour la plupart de précurseurs critiques de la Réforme avant la Réforme, comme Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur flamboyant qui remplissait la cathédrale de Strasbourg de foules ardentes, ou Sebastian Brant, immortalisé par sa Narrenschiff (La Nef des fous, 1494). Ils nourrissent, tout comme Érasme, son imaginaire et inspirent son monde graphique. En arrachant ce matériau érudit à son contexte d’origine pour le transposer dans l’espace de sa peinture, l’artiste est consciente d’abolir la frontière du temps : ce passé soudain mis au goût du jour devient un outil critique, dirigé contre les dérives et les fanatismes de notre quotidien.

Le second axe réside dans le dialogue permanent que l’artiste instaure entre l’iconologie, le symbolisme, les grandes matrices de l’histoire de l’art – tel L’Agneau mystique de van Eyck, le Lai d’Aristote, les danses macabres du XIVe siècle – et les objets les plus ordinaires de notre quotidien contemporain : combinaison sanitaire, boîte de conserve, appareil photographique numérique. De cette friction entre l’ancien et le moderne naît une critique impitoyable de notre époque, transformée en un miroir sans concession.

Enfin, le troisième pilier est celui d’une exigence formelle où dominent lenteur et persévérance. Chaque toile exige de longs mois de travail patient, même si l’artiste admet mener de front plusieurs chantiers simultanément. C’est dans cette obstination, dans ce temps accordé à la maturation des images, que se forge un style singulier : une figuration réaliste d’une minutie scrupuleuse qui se laisse traverser par le côté plus onirique, voire surréaliste (Le Cheval de ses principes fait penser à la plastique de Dali), de l’allégorie et déploie un réseau de résonances multiples. Même les supports choisis par Garance pour peindre sont relié à l’histoire et portent une charge de sens sans jamais être anodins : il peut s’agir, par exemple, de panneaux provenant d’anciens meubles de ses parents, témoins d’une mémoire familiale préservée. Ainsi, de la rencontre entre érudition et imagination, passé et présent, rigueur et invention, s’élève une œuvre déjà habitée d’une voix propre, où la peinture se fait pensée, et la pensée vision.

Fuyant l’effervescence des Journées du patrimoine pour échapper à la foule, je me suis retrouvé, ce samedi, à converser en tête-à-tête avec Garance durant plus de deux heures et demie autour de son art. Ce fut pour moi un véritable éblouissement, la sensation que l’artiste entrouvrait devant moi les portes secrètes de son œuvre, m’offrait l’accès à son univers intime et m’y guidait avec la bienveillance d’un Virgile accompagnant Dante dans les pages sublimes de la Divine Comédie.

Ne vois-tu pas les fous danser © Espace 251 Nord

Son univers pictural est foisonnant, polysémique, jubilatoire par le nombre de références qui s’y superposent. Ainsi, la toile Ne vois-tu pas les fous danser, conçue sur deux grands panneaux qui rappellent les diptyques anciens, concentre à elle seule un foisonnement de strates interprétatives, superposant l’idée de mort et de folie avec des références explicites aux danses macabres médiévales, à La Nef des fous de Brant comme de Bosch, à L’Éloge de la folie d’Érasme, à la chorémanie de Strasbourg, cette ‘épidémie de danse frénétique’ qui poussa en 1518 des centaines d’habitants à se mouvoir sans répit dans les rues, jusqu’à l’épuisement, la blessure ou parfois la mort. À l’avant-plan, deux personnages frappés par la folie sont entraînés dans une ronde par deux figures intemporelles enveloppées d’un tissu évoquant la mort. Le fou de droite est pris de convulsions qui rappellent la dévotion à saint Guy, tandis que celui de gauche se tient aux côtés d’un médecin tenant des ciseaux, prêt à trancher le fil de la vie, à la manière de la Parque Atropos. Cette seconde figure pourrait être l’incarnation du milliardaire américain Bryan Johnson, fou de vouloir s’injecter le plasma sanguin de son fils dans une quête obsessionnelle de longévité, une critique acerbe de tout ce courant transhumaniste qui recherche l’immortalité. Le supposé Johnson est relié par un fil bleu à une limule, fossile vivant vieux de 450 millions d’années, qui apparaît en bas à gauche de la composition. La présence incongrue de ce vieil animal préhistorique, dont le sang bleu est utilisé aujourd’hui dans l’industrie pharmaceutique pour tester la pureté des vaccins (son sang coagule au contact de toute contamination bactérienne), signale une tension entre ancienneté et modernité et rappelle que la science, malgré ses avancées, reste tributaire de forces naturelles immuables et indifférentes à la folie humaine. En arrière-plan, une ville impersonnelle, standardisée, s’étend avec ses gratte-ciel à perte de vue. Elle évoque le paysage déprimant et uniforme de nos sociétés contemporaines, enlaidies par surproduction et la surpopulation, symboles de l’anonymat et de la perte de repères. Sur la droite, un chien semble hurler à la mort, conscient de la folie qui embrase le monde et de sa marche inexorable vers la destruction, se faisant l’écho animalier d’une Cassandre ignorée de tous.

La folie et l’aveuglement de notre époque, livrée aux fanatismes des prédicateurs de toutes obédiences, occupent le centre de trois toiles inspirées d’un cycle célèbre de sermons de Jean Geiler de Kaysersberg, les 14 Hasenpredigten (Les quatorze sermons du lièvre). Dans ces prêches, le lièvre — figure du pêcheur — sert de fil conducteur. L’art de préparer son civet, en apparence culinaire, devient une suite de paraboles : dépouiller, cuire, servir ne sont plus des gestes pratiques, mais autant d’étapes spirituelles symbolisant la métamorphose de l’âme entre les mains de Dieu.

Les quatorze sermons du lièvre © Stéphane Dado

Garance transpose ce thème avec un regard sans concession. Son fou, coiffé d’un bonnet d’âne qui masque ses yeux, incarne l’aveuglement. Il tient à l’envers un livre marqué du chiffre 14 — preuve qu’il applique sa doctrine à contresens — et dépèce de l’autre main un lièvre, image de son âme sacrifiée aux dogmes. Comme les statues de la cathédrale de Strasbourg, son dos grouille de serpents et de crapauds, symboles de tentation. Obéissant au dogme mais voué à la transgression, ce fanatique illustre, pour Garance, la fatalité humaine : celle de sombrer dans le péché. Pourtant, loin de condamner, l’artiste semble animée d’une sagesse précoce qui lui inspire une forme de pardon. On devine que pour elle, l’humanité se définit davantage par ses égarements que par l’obéissance à une doctrine.

Le Cheval de ses principes © Stéphane Dado

Dans sa toile magistrale Le Cheval de ses principes, Garance convoque le Lai d’Aristote pour rappeler que nul n’échappe aux flèches de l’Amour : pas même Aristote, qui, tout en exhortant Alexandre le Grand à s’en méfier, n’a su lui-même résister à sa puissance. Par cette référence, l’artiste affirme avec clairvoyance sa lutte contre le règne des apparences : celui des réseaux sociaux, des influenceurs et des prétendus détenteurs de vérité, qui imposent leurs mensonges et abusent l’humanité.

Une autre œuvre, une nature morte d’une grande subtilité, transpose le thème du civet de lièvre dans un registre contemporain : le mets est cette fois contenu dans une boîte de conserve, à l’étiquette vintage séduisante. Cette image, métaphore des faux-semblants du marketing et des illusions publicitaires, révèle un plat ‘prêt à consommer’, privé de l’élaboration progressive qui seule confère grâce culinaire et profondeur spirituelle. Elle traduit la condition d’une époque livrée au fast thinking, propre à une société de consommation où chaque idée se trouve aussitôt remplacée par une autre, sans repères stables ni horizon véritable.

Le regard de Garance demeure implacable : de l’humanité, il n’y a rien à attendre, sinon sa disparition prochaine. Cette conviction trouve son expression la plus saisissante dans la toile intitulée Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu — titre d’une poésie sombre dont l’artiste a le secret. Au centre de la composition gît un agneau mort, écho inversé au célèbre polyptique de Van Eyck. Trois figures en combinaison, le visage masqué pour se protéger d’une humanité condamnée, entourent la dépouille. La gamme chromatique, volontairement sourde, sombre et dépourvue d’éclats, prend délibérément le contrepied des coloris flamboyants de L’Agneau mystique.

Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu © Stéphane Dado

Ces trois personnages rappellent, par leur disposition, les anges de Van Eyck, mais ils incarnent désormais des figures déchues : témoins passifs d’une création qui s’effondre. L’un d’eux laisse transparaître l’horreur, tandis que les deux autres fixent la scène à travers l’objectif de leur appareil photographique, à l’image de ces journalistes relatant la misère du monde sans compassion ni compréhension véritables.

Le constat est sans appel : Garance s’impose comme une créatrice à nulle autre pareille. Elle se montre pourtant réticente à se définir comme artiste, tant sa démarche intellectuelle et ses recherches priment, à ses yeux, sur la dimension purement formelle de son travail. Cette part créative demeure néanmoins indissociable de sa personne et mérite d’être considérée à égalité avec son exploration de l’histoire. Chez elle, le traitement pictural semble presque relégué au second plan face à la primauté des idées.

Il n’en demeure pas moins que son art gagnerait encore en puissance si elle consentait à approfondir sa formation technique. Un travail méticuleux sur le rendu du détail, l’usage des glacis et la maîtrise des lumières héritées des maîtres qu’elle vénère permettrait de renforcer considérablement l’impact de son univers, sans pour autant céder à l’imitation servile. Cette orientation rappellerait la démarche entreprise par Michael Triegel, qui a su nourrir sa peinture d’un dialogue exigeant avec la tradition.

Garance possède, par ailleurs, toutes les qualités d’une universitaire : rigueur intellectuelle, clarté de pensée, sens de la structure et une soif de savoir inextinguible, comparable au tonneau des Danaïdes. Un parcours académique, orienté vers l’histoire médiévale et la Renaissance, s’impose presque comme une évidence pour approfondir encore la portée de ses toiles et en démultiplier la résonance.

À ces dispositions s’ajoute une véritable maîtrise de l’écriture. Sa création, foisonnante de symboles, appelle l’explication, et nul ne saurait mieux qu’elle en révéler les multiples significations. Rare chez les peintres, cette aptitude à analyser son propre travail, mais aussi à réfléchir plus largement sur l’art et ses incidences dans le monde contemporain, confère à sa démarche une dimension supplémentaire.

Elle n’a donc pas à choisir : recherche, peinture et écriture constituent les trois combats qu’elle doit mener de front. Son art singulier naît précisément de la conjonction de ces disciplines. Loin d’être intimidée par une tâche aussi colossale, elle semble prête à s’y consacrer corps et âme. Si elle poursuit avec constance cette voie tripartite, elle pourrait, d’ici dix ans, prétendre légitimement figurer parmi les artistes majeurs de son époque.

En attendant cette reconnaissance, l’on se réjouit de découvrir l’œuvre qu’elle prépare pour le Trésor de la cathédrale de Liège — une commande passée avec un rare flair par Julien Maquet — qui fera probablement référence au reliquaire de Charles le Téméraire, au Sac de Liège de 1468, et dont l’achèvement est prévu pour ce mois de novembre. Il ne fait nul doute que cette nouvelle création, attendue avec impatience, révélera une fois encore la profondeur symbolique et la puissance visionnaire de cette merveilleuse artiste.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | contributeur : Stéphane Dado | crédits illustrations : © Stéphane Dado ; © Espace 251 Nord.


Plus d’opinions en Wallonie…

ARTIPS : Ma tortue bien-aimée

Temps de lecture : 2 minutes >

[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 29 septembre 2025Où l’on découvre des artistes qui se donnent un mal de tortue pour arriver à leurs fins. 2024. Les artisans des Ateliers Loire sont affairés à une tâche délicate. Penchés sur le vitrail d’une tortue hilare, ils sont en train d’insérer un petit bout de verre rouge pour figurer sa langue… Une tortue ? Eh oui, le personnage représenté n’est autre que Caroline, le sympathique reptile de la bande dessinée Boule et Bill !

Depuis quelques années, Stéphanie Gori Loire et son père Hervé, à la tête des Ateliers, se sont lancé un sacré défi : représenter les héros de leur enfance avec du verre et selon les techniques traditionnelles du vitrail en plomb. Ce sont donc les grandes figures de la BD franco-belge, de Lucky Luke à Gaston Lagaffe en passant par le Marsupilami, qui prennent vie entre les mains expertes des maîtres verriers. Concrètement, il s’agit d’abord d’adapter une case de l’œuvre, de la dessiner sur un carton à la taille réelle pour servir de modèle, avant de produire les verres colorés. La plupart sont d’ailleurs peints pour rendre les détails des personnages et des décors.

Une fois cuits, ces verres sont découpés et assemblés comme un puzzle à l’aide de baguettes de plomb. 1 700 heures ont été nécessaires pour produire six séries de 16 vitraux ! Les Ateliers Loire n’ont reculé devant aucune difficulté. En l’occurrence, la langue de Caroline demande la réalisation d’une prouesse technique : le montage en chef-d’œuvre. L’artisan découpe un trou dans la plaque de verre représentant la tête de notre tortue. C’est à l’intérieur qu’il insère le petit morceau de langue rouge. Et bien sûr, il faut faire attention de ne rien casser !

Cette opération est si complexe qu’elle faisait partie des épreuves pour devenir maître verrier au XVe siècle…

Avec leurs Caroline, Lucky Luke et autres Gaston, les Ateliers font ainsi d’une pierre deux coups : transmettre les savoir-faire anciens tout en prouvant que le vitrail reste une forme de création contemporaine.

Faire de la bande dessinée, c’est comme voir ses rêves. (Chris Ware)

Cliquez pour plus d’infos…

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, vitrail de Caroline la tortue en cours de réalisation © Studio Boule & Bill, 2025 © Ateliers Loire, Stéphanie Gori Loire.


Plus d’artefacts en Wallonie…

LE BRUCHEC : Sans titre (2021, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

LE BRUCHEC Marie, Sans titre

(gravure sur plexi, n.c., 2021)

Marie Le Bruchec vit et travaille à Rouen, en France. Architecte de formation, elle a ensuite entrepris des études de photographie à l’Université de Paris VIII. Les Polaroïds arrachés lui ont permis de basculer du photographique au graphique, permettant une liberté d’utilisation de différents média (photographique, monotype, gravure peinture), et donnant à l’œuvre un caractère hybride.

Les œuvres de l’artiste se promènent entre le réel et la fiction. Elle pratique un travail sur le détournement du réel, sur le pouvoir de l’illusion de la photographie.

“C’est un univers végétal, toujours à la limite entre paysage et abstraction, entre graphie et photographie, sur le fil, la crête en quête de légèreté” (M. Le Bruchec)

Cette œuvre fait partie de la série Gravures noires.

“Nous nagions vers le large, un violent orage arrive sur nous : le ciel, très vite obscurci, s’est chargé de noir. La pluie frappait si fort la mer que les gouttes rebondissaient à la surface de l’eau, devenant des milliers de petites boules lumineuses en suspension. Nous pouvions croire à un essaim de lucioles, une envolée de lanternes. La limite entre l’eau et l’air n’était plus, nous étions face à une apparition magique et inquiétante à la fois.” (M. Le Bruchec)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marie Le Bruchec | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

CARABEDIAN : Désactiver la fatalité

Temps de lecture : 8 minutes >

[SOCIALTER.FR, n°71, août-septembre 2025] La science-fiction fait sa révolution. Peut-on se réapproprier le futur, alors que la catastrophe a déjà commencé ? Dans ce numéro, Socialter explore le courant informel de la science-fiction qui renoue avec l’ambition utopique et imagine des futurs post-capitalistes, à l’instar de l’autrice Corinne Morel Darleux, qui, dans une nouvelle inédite, plonge dans les lendemains d’une révolution décroissante. Architectes minutieux, les plumes de cette nouvelle SF bâtissent une galaxie foisonnante d’organisations sociales et politiques désirables. Mais régénérer le genre implique, comme le rappellent les auteurs afrofuturistes, de rompre avec l’inconscient colonial qui a longtemps marqué les fantasmes de conquête spatiale. Alors que le réel du techno-fascisme dépasse bien souvent les récits d’anticipation, bâtir des imaginaires désirables semble plus que jamais une urgence politique…


Désactiver la fatalité

Un livre n’aura jamais le même poids qu’un char d’assaut, le même impact qu’un missile Jericho, la même vélocité qu’une balle de sniper, ni même la vie infinie d’une donnée enregistrée par une caméra de surveillance. Un livre ne rendra jamais l’eau potable, ne replantera une forêt, ne nourrira une population, ni ne dépolluera les sols. Un livre ne protégera jamais contre un coup de matraque, ne mettra pas à bas les inégalités et injustices, ni ne renversera les tyrans comme un tsunami renverse les centrales nucléaires.

© Jules Naleb

Et pourtant. Marx voyait dans les idées et la théorie des forces matérielles capables de changer le monde (Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844). À la question que soulevait le philosophe Etienne TassinPourquoi agissons-nous ? nous ajoutons “Pourquoi devons-nous imaginer ?” Non pas pour fuir ce monde qui chaque jour semble de plus en plus désespérant, mais au contraire pour commencer à agir dessus, en interrogeant nos rapports à la technique, à l’écologie et enfin à la politique. Et pour ce faire, un livre peut tout. Car il existe, comme la formule le philosophe Miguel Abensourune impulsion obstinée vers la liberté et la justice, qui, en dépit de tous les échecs, de tous les désaveux, de toutes les défaites, renaît dans l’histoire, refait jour, qui, au plus noir de la catastrophe, se fait entendre, résiste, comme si la catastrophe même suscitait une nouvelle sommation utopique.

En ces temps troublés, l’œuvre d’imagination apparaît comme une nécessité politique, voire un nouveau paradigme révolutionnaire. Imaginer, inventer d’autres possibles, ouvrir les imaginaires, il semble y avoir comme une sorte d’injonction à déjouer le déferlement dystopique.

La dystopie ou l’imaginaire de la fatalité

Dans un monde saturé par les catastrophes annoncées, les imaginaires eux-mêmes semblent en effet en crise. L’épuisement politique est aussi un épuisement des récits. La capacité à formuler des alternatives se heurte à un réalisme oppressant, à une croyance dans l’inévitabilité des formes dominantes. La dystopie semble avoir supplanté toute autre forme d’imaginaire. Les récits d’effondrement, de catastrophe, d’autoritarisme, nous saturent. Nous nous sommes habitués aux images de villes s’étirant à l’infini, leurs cheminées crachant du feu, sous une pluie acide perpétuelle : c’était le décor du film Blade Runner de Ridley Scott, c’est maintenant une image classique voire conformiste. La dystopie a pu être un outil de mise en garde, comme l’a été 1984 de George Orwell sur le totalitarisme et la surveillance généralisée, ou encore le Neuromancien de Gibson sur les enjeux politiques et sociaux liés à l’essor des réseaux internet dans les années 1980. Elle semble pourtant à présent avoir basculé dans une forme de normalisation. Le futur dépeint est sombre, mais il n’est que trop familier. L’étrangeté n’inquiète plus, elle est attendue. Pire : elle est déjà là. Nous vivons dans une dystopie réalisée, où l’angoisse est devenue un sentiment politique partagé.

Blade Runner de Ridley Scott (1982) © The Ladd Company

La dystopie, dans sa version contemporaine, ne crée plus de rupture avec le réel. Elle ne produit plus d’effet d’étrangéisation. Elle conforte l’idée que le pire est inévitable, que les dés sont jetés. Elle cesse de déranger pour devenir spectacle. Comme l’illustrent les nombreux blockbusters ou séries de science-fiction ces dernières années : films postapocalyptiques à la Mad Max, attaques de zombies et survivalisme comme dans The Walking Dead ou The Last of Us, aliénations technologiques dans Black Mirror ou encore dictature et torture porn dans The Handmaid’s Tale. La dystopie est bankable. Et ce que la science-fiction avait de subversif est peu à peu détourné par le marché, absorbé dans des logiques de profit, de storytelling et de marketing anxiogène. En somme, la dystopie ne fait plus de détour, elle n’est plus vraiment dissidente (même si ces œuvres dystopiques peuvent avoir plein de qualités politiques et artistiques par ailleurs). Les récits ou images dystopiques paraissent ressasser infiniment ce que l’on connaît (ou parfois ce que l’on vit très concrètement) en accentuant telle ou telle caractéristique avec un focus tantôt sur le pouvoir capitalistique, le dérèglement climatique, ou la montée des fascismes.

Quelles images de futurs désirables voulons-nous voir fleurir ?

Face au désastre en cours, l’utopie et le désir des possibles se pressent aujourd’hui à nouveau sur toutes les lèvres. Aussi bien de celles et ceux qui se soucient du monde, de ses catastrophes présentes et à venir, et qui sentent au plus profond toute l’urgence d’une sortie du capitalisme mondialisé, que de celles et ceux qui pensent pouvoir tirer profit, avec force cynisme, de cette capacité d’imaginer ce qui n’est pas encore.

Car ce n’est pas un simple problème de quantité du type “nous manquons cruellement d’utopies.” C’est également un problème de qualité : il s’agit bien de se demander quelles images de futurs désirables nous voulons voir fleurir, c’est-â-dire des images positives, divertissantes certes, mais surtout émancipatrices, foncièrement critiques de toutes formes d’ordre établi, conscientes de l’histoire des luttes, soucieuses de la liberté des individus autant que de la vie des autres espèces, profondément originales et audacieuses dans leurs formes, dans leurs explorations et les expérimentations qu’elles rendent possibles.

Mais certainement ni naïves ni vaines. Ces utopies proposent, font des tentatives, sont toujours en construction. Et le renouvellement du corpus de science-fiction, qu’on le nomme aujourd’hui Solar Punk, Hope Punk ou SF positive, montre bien, malgré tout, que ce sont dans et par les mots et les images que peuvent se construire les alternatives. Il existe d’ailleurs une généalogie de l’esprit utopique en science-fiction. Par exemple, dans les années 1960-1970, des autrices féministes ont trouvé dans la science-fiction les moyens de rendre compte de mondes où le patriarcat aurait disparu, comme dans le roman d’Ursula K. Le Guin Les Dépossédés, ou The Female Man de Joanna Russ (tristement traduit par L’autre moitié de l’homme dans son édition française). La question écologique a bien entendu également pu être abordée grâce aux outils de décentrement et de construction d’alternatives de la science-fiction comme chez Ernest Callenbach et son Ecotopia.

Une réappropriation du futur s’impose

Dans les ruines du capitalisme, face aux décombres de l’Anthropocène, il ne s’agit pas de reconstruire un monde à l’identique, mais d’imaginer d’autres structures, d’autres liens, d’autres formes d’organisation. Et l’utopie est là pour ça. Son intérêt ne réside pas (tant) dans sa réalisation, mais dans sa fonction de déplacement. Elle n’a pas besoin d’être appliquée pour être efficace : elle l’est déjâ lorsqu’elle agit sur nos représentations, lorsqu’elle fait vaciller nos certitudes. L’utopie n’est ni promesse ni programme : elle est une provocation, une invitation à dérégler les réalités.

Une réappropriation du futur s’impose. En revisitant les utopies non comme des fuites idéales, mais comme des pratiques imaginatives concrètes, il s’agit bien de retrouver une force subversive capable de nous faire entrapercevoir que d’autres possibles existent. “La forme utopique est elle-même une méditation représentationnelle sur la différence radicale, sur l’altérité radicale, et sur la nature systémique de la totalité sociale, si bien que l’on ne peut imaginer de changement fondamental dans notre existence sociale qui n’ait d’abord projeté des visions utopiques comme une comète des étincelles.” écrivait le critique marxiste Fredric Jameson en 2007. Et si l’on veut filer la métaphore, n’oublions pas qu’une étincelle pourrait bien mettre le feu à la plaine. Se plonger dans les récits de science-fiction, d’ailleurs, de lendemains, c’est aussi se soucier du monde, qui n’est jamais qu’une composition de mondes et de leurs devenirs. C’est “penser au-delà de ce qu’on pense“, comme l’écrirait le philosophe Emmanuel Levinas, c’est accueillir les brèches qui fissurent ce qui se donne comme norme.

Star Trek : Discovery © Paramount

Côtoyer des extraterrestres, des mutants, des technologies étranges, des planètes plus ou moins hospitalières, des robots plus ou moins sympathiques comme dans Le Cycle de la Culture d’lain M. Banks, lutter contre des empires galactiques fanatiques, hacker des conglomérats techno-capitalistes comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio, créer des communautés anti-patriarcales et queer comme dans les Histoires de moines et de robots de Becky Chambers, s’aventurer aux confins de l’univers à bord de vaisseaux scientifiques sans tomber dans le colonialisme comme dans la série Star Trek : Discovery, ce n’est pas fuir mais être impliqué. Tout cela est une prémisse nécessaire à la résistance. Alors que nous baignons dans des images rétrofuturistes, c’est-à-dire de rêves techniques datant du siècle dernier – que, pourtant toute la science-fiction (politiquement sensée) n’a eu de cesse de démonter-, qui emprisonnent notre avenir. S’il est nécessaire d’agir, il est aussi important de savoir quelles images, quels mots nous guident. Allant plus loin encore, d’affirmer que, sans ces mots, il est même inenvisageable d’agir. On rencontre ici la novlangue de Big Brother telle que décrite par George Orwell dans 1984, qui vise à l’amoindrissement et à la destruction calculée du nombre de mots disponibles, si bien que disparaît la capacité même de produire des images inédites et potentiellement subversives.

Peut-être pourrions-nous en appeler aujourd’hui à la constitution d’une nouvelle langue comme acte de résistance, d’ouverture, de trouble et d’imprévisible, de pluralisation et de liberté, qui serait à même de lutter contre le no alternative poisseux, gluant et collant. Contre les récits hégémoniques, fictifs et réels, peut-être pourrions-nous l’appeler chaoslangue, à la suite de la pensée d’Edouard Glissant pour qui le chaos-monde n’est pas le désordre destructeur mais la prolifération non-hiérarchique des formes, des cultures, des imaginaires. Cette chaoslangue serait le refus d’une langue unique, homogénéifiante au service d’une universalité autoritaire, totalitaire ou globalitaire. Une langue qui ne vise pas à nommer un monde figé, mais à faire proliférer les mondes. Pour sortir de la dystopie qui s’installe comme norme, il nous faut des récits qui percent la chape du présent, qui proposent d’autres grammaires, d’autres temporalités, d’autres manières d’être au monde. Pour faire cela, la science-fiction est un outil doubleplusgood, comme l’aurait dit Big Brother, ou extraordirévolutionnaire si nous parlions la langue utopique du chaos. Et ça tombe bien, cette langue existe déjà. On la trouve chez celles et ceux qui travaillent à déjouer le réel en nous invitant à plonger dans la science-fiction: Li-Cam, Samuel Delany, Michael Roch, Ada Palmer, N. K. Jemisin, luvan, Ketty Steward, Catherine Dufour, Rivers Solomon et tellement d’autres. Et avec eux, nous pourrions désactiver la fatalité.

Alice Carabédian, philosophe et essayiste

Philosophe et essayiste. Spécialiste de la science-fiction, Alice Carabédian publie en 2022 Utopie radicale, Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines (Seuil), un essai qui plaide pour des utopies émancipatrices dans nos imaginaires contemporains. Ses recherches polymorphes tissent des liens avec des artistes, chercheurs, auteurs, militants. Depuis 2023, elle co-dirige La machine dans le jardin, festival sur les imaginaires techniques qu’elle a cofondé à Mellionnec, dans les Côtes d’Armor.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, correction, édition et iconographie | sources : Socialter n°71 | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © reddit.com ; © Jules Naleb ; © The Ladd Company ; © socialter.fr ; © Paramount ; © Seuil.


Plus de presse en Wallonie…

CHAUSSON : Sorcière (s.d., Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

CHAUSSON Julia, Sorcière

(gravure sur bois, n.c., s.d.)

Julia CHAUSSON est née en 1977. Diplômée de l’École des Arts Décoratifs de Paris, formée à la gravure, elle a publié de nombreux livres pour les enfants : La clé sous la porte aux éditions À pas de loups, Un flamant dans la ville, La pluie est amoureuse du ruisseau aux éditions Rue du monde, et beaucoup d’autres…

Elle a créé une collection de comptines (Les petits chaussons aux éditions Rue du monde), livres en carton destinés aux tout-petits dès 6 mois.

Julia Chausson réalise également des livres d’artiste, des affiches, des logos, du mobilier et des jeux pour les enfants.

Dans son atelier aux portes de Paris, Julia Chausson crée des images en gravure sur bois. Ses images, très graphiques, sont composées d’aplats de couleurs et de blanc.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Julia Chausson ; babelio.com | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

FAIVRE D’ARCIER : Offrande de fleurs (2016, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

FAIVRE D’ARCIER Virginie, Offrande de fleurs

(technique mixte, 79 x 59 cm, 2016)

Virginie FAIVRE D’ARCIER a étudié les Arts Plastiques à Bruxelles et la gravure à Liège.

Après une licence en Anthropologie, et un mémoire sur les sâdhus en Inde, elle s’est expatriée au Vietnam, au Sénégal et au Laos. Durant ces années elle a continué ses recherches en Art en parallèle à une constante formation sur les pratiques des métiers d’art traditionnel et la culture des pays qui l’ont accueillie.

L’artiste passe du tissu (teinture, tissage, broderie), à la céramique, à la laque et au papier.

“[…] Un ami graveur ayant perdu sa jeune épouse, au lieu de lui porter une fleur tous les jours sur l’hôtel aux ancêtres, il a imprimé un lotus, il l’imprimera tous les jours pour elle. C’est ce lien d’amour exprimé par les fleurs et la gravure qui m’a amenée à cette recherche sur les offrandes et la place des fleurs dans le bouddhisme et la vie laotienne. Cela m’a conduit à observer la complexité de la nature, la répétition des formes qui sont toutes différentes, les nuances des couleurs et la lumière forte du soleil laotien. Le bouddhisme enseigne que dans les plus petits détails d’une feuille on y retrouve toute la grandeur du monde. J’ai joué avec la lumière, coupé le papier tel le soleil laotien découpe les formes et reconstruit la couleur. […]”  (d’après VFAIVREDARCIER.WIXSITE.COM)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Virginie Faivre D’Arcier ; lesateliers04.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

BENIT : Dépossession identitaire et langagière, le monde de “Silence” de Didier Comès (extraits)

Temps de lecture : 13 minutes >

[RODIN.UCA.ES : Université de Cadix, Espagne] Dans un article intitulé La parole inhabitable (1990), Daniel Laroche nous rappelle que “la création littéraire ne prend […] relief et sens que rapportée à cette ombre originaire qui est en même temps son envers et sa tentation permanente : le silence“, lequel, “objet d’une nostalgie essentielle mais rarement explicite“, offre à la littérature “un thème névralgique” (Laroche, 1990 : 131). Et de signaler que cette problématique qui imprègne la production littéraire francophone de Belgique depuis le XIXe siècle —et plus particulièrement depuis le courant symboliste et des écrivains comme Georges Rodenbach (Le Règne du silence, 1891) et Maurice Maeterlinck (Le silence, in Le trésor des humbles, 1896)— resurgit notamment dans de nombreux romans régionalistes parus en Belgique au cours des premières décennies du XXe siècle (de La Bruyère ardente de Georges Virrès en 1900 au Village gris de Jean Tousseul en 1927) ou, plus tard, dans les essais et récits de Hubert Juin, un écrivain issu du milieu rural gaumais […]

Au carrefour de deux langues et de deux cultures

C’est précisément à cette époque troublée —en décembre 1942— et dans un endroit d’”entre-deux” que Dieter Comès (1942-2013) voit le jour, lui qui, vivant en milieu diglossique —comme les grands écrivains francophones de Flandre des XIXe et XXe siècles—, est, selon ses propres dires, un “bâtard de deux cultures —latine et germanique” qui, par ailleurs, baigne depuis sa plus tendre enfance “dans un fantastique rural” (Monsieur & Baronian, 1982 : 79). Situé sur la route qui mène d’Eupen à Malmédy, à quelques encablures de l’Allemagne, Sourbrodt, le village natal de Comès, se distingue par un monument, celui qui fut érigé à la mémoire de l’abbé Pietkin, défenseur de la langue française dans la région, sous le régime allemand d’avant 1918. Car le destin linguistique de “la Nouvelle Belgique” —une région qui englobe principalement la partie germanophone des cantons prussiens passés sous juridiction belge suite au Traité de Versailles (1919)— fut longtemps indécis.

Dans son étude sur Le français en région germanophone (1997a), Klinkenberg indique que la langue française ne fit irruption dans la contrée qu’en 1920, lorsqu’un régime militaire décréta le bilinguisme dans l’administration et l’enseignement —ce qui provoqua le départ de 3800 autochtones dont quelque 200 employés et 126 enseignants. Paradoxalement, l’incorporation définitive —en 1925— des Cantons rédimés dans la Belgique flexibilisa quelque peu le régime linguistique ; en effet, la loi belge stipule que la langue des enseignements primaire et moyen est celle de la région et qu’il revient aux communes de déterminer le moment propice à l’introduction à l’école primaire de la deuxième langue —le français, dans le contexte qui nous occupe. Mais, si le statut de l’allemand était juridiquement identique à celui des deux autres langues officielles du pays, jamais il ne le fut politiquement.

Au cours de la décennie trente, profitant de l’essor du pangermanisme, un puissant courant irrédentiste se développa dans cette région si bien que, dès les premiers jours de l’Occupation —en mai 1940—, ce que l’on nomme administrativement les Cantons de l’Est furent tout simplement annexés par le IIIe Reich, et la législation allemande appliquée sans délai… ni trop de résistance.

Aussi, dès la Libération, des mesures de répression furent-elles prises contre cette contrée peuplée d’inciviques et de traîtres à la patrie ! Sur le plan (socio)linguistique, il en résulta une forte suspicion entre les deux communautés (pour les francophones, l’allemand était l’idiome du nazisme ; pour les germanophones, le français était celui de la répression) ainsi qu’une minoration de la langue allemande dans la vie sociale et culturelle, et, partant, une francisation des différents corps administratifs —parmi lesquels le secteur de l’enseignement où l’épuration du personnel germanophone fut ‘compensée’ par l’importation et la constitution d’un corps enseignant unilingue francophone. Tout ceci explique une prépondérance certaine du français dans l’enseignement secondaire après 1945. […]

Ainsi donc, comme l’ensemble de la population de cette Nouvelle Belgique, la famille de Comès vit-elle au carrefour de deux langues et de deux cultures, d’autant plus que, si sa mère parle habituellement le français et le wallon, son père (qui sera réquisitionné par l’occupant et envoyé sur le front russe) s’exprime plus volontiers en allemand. À n’en pas douter, le terroir où il est né et a grandi ainsi que le plurilinguisme familial alimenteront l’univers thématique du bédéiste, qui n’obtint la nationalité belge qu’après la Libération et dont le prénom sera alors francisé —pour une meilleure intégration !— par les frères maristes de Malmédy, lesquels l’obligent de surcroît, lui le gaucher, à écrire de la main droite. […]

Comme d’autres oeuvres de Comès (La belette et Eva), Silence —où s’affirme “une conception ethnologique de l’existence qui a pour fondement le respect de l’autre” (Rosier, 1986 : 28)— est “un roman-miroir sur les espérances déçues de notre temps, d’ici et d’ailleurs. A travers la progression d’un récit entrecoupé de nombreux retours en arrière comme dans Silence, Didier Comès parle de la Wallonie, de la région comprise entre Eupen, Malmédy et St-Vith et du drame vécu par ses habitants lors de la guerre 1940-1945, des Ardennes et des légendes de la campagne, des faibles, des pauvres et des marginaux, de ses haines et de ses amours avec un rêve immense de tendresse.” (Rosier, 1986 : 44-45) […]

Silence, un être différent et déraciné, en quête d’identité et de parole

© Casterman

C’est donc en 1979, dans À suivre, que l’auteur de Ergün l’Errant et de L’ombre du corbeau publie sa grande chronique paysanne et initiatique intitulée Silence, un “roman dessiné” qui lui vaudra la reconnaissance internationale et de multiples récompenses.

Comme il le signale à Thierry Groensteen dans les Cahiers de la bande dessinée : “Je voulais illustrer le problème de l’incommunicabilité, et plus précisément de la méfiance instinctive à l’égard des gens ‘différents’, méfiance qui débouche sur la violence. Personnellement, j’ai toujours éprouvé une forme de tendresse envers les êtres marginaux, quels qu’ils soient. Peut-être parce que moi aussi, je me range dans cette catégorie. Le seul fait d’aimer le jazz, dans un petit village aux moeurs assez rigoristes, passait, sinon pour une perversion, au moins pour une bizarrerie.

L’action se déroule au cours des années soixante-septante, dans un petit hameau apparemment paisible des Ardennes belges, ironiquement appelé Beausonge, car, “dans cette campagne ardennaise, où le diable et le bon dieu font bon ménage, des êtres comme “La Mouche” craints et redoutés ont énormément d’importance, d’autant plus que la sorcellerie sert la haine ! et la haine, ce n’est pas ce qui manque à Beausonge…” (Comès, 1980 : 99). Rien d’étonnant donc à ce que certains de ses habitants y soient la proie d’horribles cauchemars et de douloureux maux de tête !

C’est là que vit une espèce d’anti-héros, un personnage dépourvu, comme l’indique son nom, de l’usage de la parole. Muet et illettré —”je mapel silence é je sui genti“, écrit-il phonétiquement sur l’ardoise par laquelle il communique avec son entourage—, Silence, de par son apparence tranquille et sa simplicité extrême, diffère sensiblement des autres villageois, aussi bien mentalement que physiquement. Dès le début, nous le découvrons en train de manipuler sereinement —diaboliquement, penseront ceux qui l’appellent “face de serpent” (id. : 31, 254) et “satanée face de sorcier” (id. : 35)— une vipère avec laquelle il échange un regard troublant de connivence.

Assurément, Silence est totalement étranger aux préoccupations terre-à-terre de ceux qui, alentour, s’affairent à soigner le bétail et autres animaux domestiques et martyrisent les saloperies de bestioles sauvages, telle la chouette cruellement clouée sur la porte d’une ferme afin de protéger l’endroit “de tous malheurs, maléfices et autres diableries” (id. : 12). Telles sont les paroles du sorcier Gaspard Nailis, dit La Mouche (en raison de l’odeur qu’il dégage et qui attire les mouches), en réponse au cacique Abel Mauvy, dont le visage tourmenté reflète les appréhensions et les angoisses et contraste vivement avec celui, doux et régulier, du simplet dont il redoute curieusement les supposés pouvoirs diaboliques. Ne lui suffit-il pas en effet, pour se sentir espionné et piquer une colère, d’apercevoir cet idiot qui ignore tout du mal et n’entend rien aux normes capitalistes ni aux rapports de force gouvernant la communauté mais qui, selon certains, “ressemble de
plus en plus à “l’autre” —ce qui ne soit par faire particulièrement plaisir à Abel… et je le comprends” (id. : 36) ? “Tu sais, le muet, il m’inquiète… Tu crois pas qu’il aurait la “mauvue” des fois ? […] Si ça s’éveillait ?…” (id. : 14).

En effet, ce demeuré bienheureux, réduit au rôle de domestique et de souffre-douleur, et marqué par son maître d’une étiquette dont il ne saisit guère le sens (“Il è genti le maite avec moi… Il me di toujour que je sui le roi dé inbécil !… cé domage que je sai pa ce que cè un inbécil !” (id. : 80)), ne pourrait-il, un beau jour, braver l’interdit (pénétrer dans la grange où sont remisés de vieux objets et décors théâtraux ainsi que d’anciennes photos familiales à même de piquer sa curiosité et de ressusciter quelques fantômes du passé) et, du coup, sortir de l’amnésie et du beau songe mensonger où il a été consciemment plongé ? C’est que, privé de parole, Silence l’est aussi de mémoire et de passé. D’où vient cet être infantile qui rêve de voir la mer (sa mère) et ferait n’importe quoi pour un morceau de gâteau ? Personne ne le sait ou, plutôt, ne semble vouloir se le rappeler, car, à Beausonge, tous sont inféodés au potentat Abel Mauvy auquel les lient de lourdes dettes et une complicité criminelle.

Mobilisé, comme les autres hommes du village, dans les gardes-frontières au début de la Deuxième Guerre, Mauvy, en sa qualité d’exploitant agricole, échappe à la captivité et regagne sa ferme dès l’invasion de la Belgique par les Allemands en mai 1940. De retour à Beausonge, il surprend sa promise avec le tzigane Georgio qu’il tue d’un coup de fourche dans le dos, avec l’approbation des villageois qui enterrent secrètement le corps et recommandent à sa veuve Sara de garder le silence. Enceinte, Violante — dont la trahison est mise sur le compte d’un envoûtement du gitan — est alors contrainte par son père d’épouser Mauvy qui flaire la bonne affaire : les frères de sa femme toujours absents, c’est lui qui gérera les deux fermes, devenant de ce fait le maître des deux domaines et l’homme le plus influent de la région.

Veuf à la naissance de son rejeton illégitime, né muet de surcroît, Mauvy n’éprouve aucun mal à exciter la colère des paysans à l’égard de Sara, convertie malgré elle en diseuse de bonne aventure et promptement surnommée “la sorcière“, et à la rendre responsable de la mort atroce de la sienne et de l’infirmité innée de Silence. Cette femme qui avait la “mauvue” — le mauvais oeil — et qui, par jalousie, avait jeté un sort à la mère et à l’enfant et provoqué le malheur à Beausonge, ne méritait-elle pas, victime expiatoire, d’avoir les yeux brûlés ? L’horrible sentence fut exécutée sur-lechamp par les culs-terreux encagoulés — à l’exception de Mauvy — qui, la tenant solidement, approchèrent de ses yeux le fer rougi au feu d’un brasero.

© Casterman

Tel est le récit que Sara, avide de vengeance depuis cette sinistre nuit, relate à Silence, après lui avoir administré un puissant élixir destiné à chasser les brumes qui obscurcissent son esprit, à lui révéler et à amplifier les redoutables pouvoirs qu’il possède à l’état latent, à lui ouvrir, dit-elle, “les portes de l’oubli et de la vie” (id. : 87). Désormais, des liens de haine à l’égard des habitants de Beausonge et de Mauvy en particulier — qui, par ressentiment et afin d’exercer une mainmise croissante sur lui, n’a fait qu’aggraver la débilité de son fils — devraient les souder. Car, ajoute-t-elle avant que l’effet des drogues ne se dissipe, “le temps de la vengeance est arrivé… car tu es venu !” (id. : 114). La lutte sera dès lors impitoyable entre Sara la vindicative, bien décidée, pour arriver à ses fins, à se servir de Silence, et La Mouche qui, appelé au chevet de Mauvy, réussira à le soulager de ses violentes migraines, à défaut de pouvoir éliminer sa concurrente délivrée in extremis par Silence de l’horrible maléfice létal destiné à la neutraliser. En guise de représailles, elle lui jettera à son tour un sortilège sous forme d’araignées traquant une mouche enfermée dans un bocal, l’acculant ainsi au suicide.

Pantin sous l’emprise de celle qui n’hésite pas à jouer de ses charmes, coiffé (à la demande de la sorcière et chaque fois qu’il sera question de se venger) du bonnet de fou que son père portait lors des représentations théâtrales et par lequel il devient le substitut de son géniteur, Silence, converti en prince fou — celui qui, comme le mat dans le jeu de tarot, périra tragiquement (id. : 64) —, sera initié aux arcanes de la magie opérative par Sara la noire, bien résolue à semer la terreur dans Beausonge. Cependant, à celui qui a tant apprécié le bref instant de lucidité et d’intelligence qui lui fut octroyé et qui progressivement recouvre la mémoire des humiliations longuement endurées, elle ne pourra inculquer “la hène“, “cet drol de maladie…” (id. : 116) qui rend si triste. Incapable d’accomplir sa mission de justicier jusqu’au bout — il délivre Mauvy du charme mortel auquel l’a soumis sa maîtresse (“Pauvre maite ! il a mal… il va mourir cè pas bien ! mêm sil à méchan cè pas bien !” (id. : 178)) —, Silence contraindra celle-ci à reconnaître la suprématie de la bonté et du pardon sur le mal et la haine et, sous l’effet du bonheur produit par la chaleur de l’amour, à renoncer à la vengeance.

Le chapitre VI, La nef des fous, met lui aussi clairement en scène la fonction hautement sociale du langage et illustre le lourd handicap qui affecte irrémédiablement tous ceux auxquels la parole est soustraite. Car “par la parole, l’homme se pose en sujet face au monde et aux autres qu’il a le pouvoir de définir. Privé de la parole, il est réduit au rôle d’objet” (Everaert, 1988 : 158). Incapable de se déclarer à la sorcière aveugle – qui confirme que “la pensée [est] moins forte que le verbe” (Comès, 1980 : 136) – autrement que par écrit (“Silence aim la sorcière“), accusé du viol et du meurtre sadique de celle-ci, le muet ne pourra pas non plus se défendre contre les accusations pesant sur lui, d’autant plus que la main de l’assassin a habilement effacé le m (“Silence ai la sorcière“). Dès lors, n’est-il pas le coupable idéal aux yeux de tous, des autorités policières et judiciaires, et tout spécialement de celui dont le nom ne cesse de démentir le prénom car, chez Mauvy, c’est toujours le côté Caïn domine ?… “et si jamais ces messieurs de la ville prennent connaissance des histoires de sorcellerie… c’est alors qu’ils vont le prendre pour un dingue, et s’ils approfondissent les recherches dans le village, ils tomberont sur un bec : personne ici n’a intérêt à ressortir l’histoire des gitans !” (id. : 204). Car “silence !“, n’est-ce pas aussi et avant tout le mot d’ordre du hameau et de ses habitants ?

Incarcéré dans une section réservée aux malades mentaux, Silence l’innocent y fait la connaissance de Blanche-Neige, un nain qui lui conseille de se faire passer lui aussi pour fou (dont lui-même s’autoproclame le roi : “I am the king“, est-il écrit dans son dos) — et ce afin de sauver sa tête aux assises ; c’est, dit-il, que “toi comme moi, nous serons toujours rejetés ! Les gens n’aiment pas ceux qui sont différents… ils en ont peur !” (id. : 215) — et lui
présente quelques-uns de ses camarades dont un ancien dentiste féru d’occultisme. C’est par l’intermédiaire de ce médium, qui s’est fraisé le crâne pour s’ouvrir le troisième oeil, celui de la sagesse et de la vision intérieure, que la morte indiquera à Silence la stratégie (brûler les champignons et respirer la fumée) à suivre pour connaître la vérité et assouvir la vengeance.

Durant la nuit de Noël, profitant de la distraction générale, Blanche-Neige et Silence font la belle et se réfugient au “Cirque de la gaieté” de passage dans la ville, tenu notamment par Zelda, une naine montreuse de serpents fascinée elle aussi par les pouvoirs de celui dont elle a remarqué les beaux yeux de serpent et dont elle aimerait faire son partenaire.

© Casterman

Prévenu par Toine le malintentionné de l’arrivée du muet et déterminé à en finir, Mauvy, surpris, se fait assommer par Silence informé moyennant une vision du sort cruel enduré par la sorcière. “Je m’appelle Silence et je suis… e je sui gentil… gentil… genti… […] quès qui sa pasé ? je sè plu trè bien…” (id. : 271), clame néanmoins celui qui, sur le point de poignarder son maître, retrouve sa candeur originelle dès que la drogue suspend ses effets. Venu rechercher le coquillage que lui a offert Sara et “ousque la mèr è dedan ! […] Cè bô la mèr !…” (id. : 272), il sera finalement abattu par Mauvy, lequel, fouillant dans le sac de sa victime, en libère une vipère qui le happe au cou… sous le regard venimeux de Blanche-Neige accouru au secours de son ami et l’indifférence de Toine heureux de ce dénouement qui l’affranchit de ses dettes.

En guise de conclusion : le triomphe de la différence

Évoquant les retrouvailles, au-delà de la mort, des amants, les images finales, oniriques, nous réintroduisent dans le monde du “beau songe”, celui de la pureté et de l’innocence : loin de constituer une fin en soi, la mort violente de Silence, qui, au cours de son itinéraire initiatique, a su convertir en positif le destin négatif qui lui était proposé, est promesse de renaissance et accès à une vie nouvelle. Face à la mer tant désirée, déguisé en prince des fous —mais la folie n’est-elle pas aussi “parole de vérité refoulée par l’ordre établi” (Rosier, 1986 : 48)—, le héros est rejoint par Sara la désirable, celle qui, éclairée par l’amour, est enfin guérie de sa cécité, aveuglée qu’elle était par la haine. Guidés par un vol de goélands, ces deux êtres, dont les veines sont irriguées par du sang gitan —”Tu comprends maintenant d’où te vient ton attirance pour la mer… c’est le sang de ton père qui parle en toi : le sang de Georgio. Le même que le mien” (id. : 115)—, s’immergent lentement, main dans la main, après s’être échangé un intense regard… Dans le sable de cette grève qui rappelle les Saintes-Maries-de-la-Mer, lieu de pèlerinage des gitans, seules restent visibles les traces de pas de ces nomades qui recevront ailleurs ce que la vie d’ici-bas leur refusa.

© Casterman

Ainsi, “de la différence subie et maudite à la différence assumée et triomphante, […] le récit a opéré une subversion des catégories” (Everaert, 1988 : 161). Et ce bouleversement des idées et des valeurs reçues n’est-il pas la raison d’être du carnaval, présent dans Silence à travers plusieurs personnages ambigus —tels Blanche-Neige l’homme-crapaud et Zelda la femme-serpent— et quelques thèmes : la folie, le cirque, les nombreuses pratiques de sorcellerie, les fêtes, les déguisements (Silence portant un chapeau d’empereur puis le bonnet de bouffon ; le gardien de prison déguisé en papa Noël ; les masques et les accoutrements outranciers portés par les fous lors de la fête de Noël…) ? Comme le signalent Denis et Klinkenberg, au cours de la phase dialectique, la double thématique du déficit identitaire et de l’aliénation linguistique est servie par une série de techniques littéraires, parmi lesquelles la résurgence de la thématique du carnavalesque, un concept critique forgé par le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine : se tenant loin de tout prétendu réalisme

[le discours carnavalesque] permet de modéliser un type de texte où plusieurs voix se font entendre, voix auxquelles une égale dignité est reconnue ; de sorte que ce qui est habituellement considéré comme inférieur ou illégitime est traité sur le même pied que ce qui est supérieur ou légitime, et que le supérieur est de facto rabaissé ; le carnaval voit le “triomphe d’une sorte d’affranchissement provisoire de la vérité dominante […], d’abolition provisoire de tous les rapports hiérarchiques”. (Bakhtine) (Denis & Klinkenberg, 2005 : 234)

Et pareil renversement débouche invariablement sur une régénération et une renaissance. Mais personne, aimerait—on conclure, ne sait où Silence et Sara vécurent leur dernière aventure…

André Bénit


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation, édition et iconographie | sources : BÉNIT A., Dépossession identitaire et langagière : le monde de Silence de Didier Comès | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Casterman.


Plus de bandes dessinées en Wallonie…

Les écoles de cinéma en Belgique

Temps de lecture : 2 minutes >

[LALIBRE.BE, dossiers] En Belgique, plusieurs écoles spécialisées dans les arts du spectacle – et réputées internationalement – offrent des formations, généralement dispensées par des professionnels :

      • INRACI : Doyenne des écoles de cinéma belges, l’Institut National de Radioélectricité et Cinématographie fut fondé en 1938 par Henri Storck, figure majeure du documentaire. L’INRACI propose un cursus de trois ans. Il n’y a pas d’épreuve d’admission.
        www.inraci.be
      • IAD : Autre école pionnière, l’Institut des Arts de Diffusion (IAD) fut fondé en 1959. Plus de deux mille professionnels y ont été formés. Direction de la photographie et montage y sont notamment réputés. Les prétendants doivent passer un examen d’entrée.
        www.iad-arts.be
      • INSAS : Réputée pour les réalisateurs, l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle et des Techniques de Diffusion a été créé par Raymond Ravar en 1962. La formation est exigeante et l’accès, limité en nombre, implique de passer des épreuves d’admission qui diffèrent selon l’option choisie.
        https://insas.be
      • ESRA : Renommée en France, l’école Supérieure de la Réalisation Audiovisuelle (ESRA) a ouvert un campus à Bruxelles en 2015. L’ESRA propose des formations techniques dans les métiers du cinéma et du son.
        www.esra.edu
      • SAE : Présente dans vingt-six pays, la School of Audio Engineering (SAE) propose une série de formations en scénario, montage, vidéo, mixage, enregistrement et prise de son. Les étudiants sont acceptés sur dossier, entretien puis épreuve.
        www.sae.edu/bel
      • Préparts : Pour les lycéens souhaitant se préparer aux hautes écoles précitées, il existe des formations préparatoires, notamment à la Préparts Film, à Bruxelles, qui allie pratique, théorie et technique.
        www.preparts.be
      • ENSAV La Cambre : Pour ceux plus spécifiquement attirés par le cinéma d’animation, l’Ecole nationale supérieure des arts visuels de La Cambre (ENSAV), à Bruxelles, propose une section animation de renommée internationale. Un examen d’entrée est requis.
        www.lacambre.be
      • Haute Ecole Albert Jacquard : La Haute Ecole Albert Jacquard à Namur offre des formations en animation 2D et 3D.
        https://heaj.be
      • ULB : A l’Université Libre de Bruxelles, le master en Arts du Spectacle, option Cinéma, combine études théoriques sur le cinéma et formation à l’écriture de scénarios.
        https://bit.ly/ULGMasterSpectacle
      • ULg : L’Université de Liège (ULg) propose un master en Arts du Spectacle, spécialisé en études cinématographiques et audiovisuelles. Les deux années de master mêlent pratique et stages. Admission sur dossier.
        https://bit.ly/ULGMasterSpectacle
      • ESACT : L’Ecole Supérieure d’Acteurs du Conservatoire royal de Liège (ESACT) propose une formation au métier d’acteurs. Alliant pratiques et aspects théoriques, les étudiants suivent des études complètes. Les élèves intègrent l’école après avoir passé quatre épreuves d’admission.
        https://www.crlg.be/
      • Arts2 : L’Ecole Supérieure Arts2 de Mons. En plus des arts visuels et de la musique, cette école d’enseignement supérieur propose une formation au métier de comédien pour ceux qui le souhaitent, après passage d’un examen d’entrée.
        https://esapv.be/
      • Université de Namur : L’Université de Namur propose aux étudiants bacheliers “Philosophie et Lettres” et “Informations et Communications” des cours d’introduction au langage cinématographique et/ou un cours de critiques des sources cinématographiques.

[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : lalibre.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, d’après un film de Bouli Lanners, Nobody has to know (2021) © Ad Vitam Distribution.


Plus de cinéma en Wallonie…

BEDIER : Le cycle de la Table Ronde (1922)

Temps de lecture : 8 minutes >

En 1922, Joseph BEDIER  (1864-1938), distingué romaniste de l’Académie française à qui l’on doit les éditions critiques de Tristan et Yseult ou de la Chanson de Roland, préfaçait un ouvrage publié dans la collection des Romans de la Table Ronde nouvellement rédigés par Jacques Boulengé. Le volume dont nous avons hérité contenait la réécriture par ledit Boulengé de L’Histoire de Merlin l’Enchanteur et de Les enfances de Lancelot (Paris : Plon, 1922). En voici le texte intégral…


Dès son apparition aux alentours de l’an 1225, le roman en prose de Lancelot du Lac fut regardé comme le Miroir de toute chevalerie, comme la Somme de toute courtoisie, comme le Roman des romans. Les plus belles fictions du cycle de la Table Ronde, déjà contées au douzième siècle par tant de poètes dispersés, s’y trouvaient rassemblées en un seul corps d’ouvrage, et la légende souveraine du saint Graal, entrelacée à ces innombrables légendes de féerie et d’amour, les dominait, les enveloppait toutes de sa splendeur. Aussi ce grand livre, continûment admiré, ne cessa-t-il, durant des siècles, d’enchanter les cœurs. Pour le maintenir en vogue, des remanieurs, de temps à autre, le récrivaient : il en circulait au quinzième siècle plusieurs versions rajeunies.

Vint la Renaissance. On le lisait encore, à telles enseignes que les presses parisiennes s’empressèrent, dès 1488, d’en publier, en trois tomes in-folio, un renouvellement que, dans les cinquante années qui suivirent, il fallut jusqu’à cinq fois réimprimer. Or, au milieu du siècle, aux jours où se formait la Pléiade, il put sembler un instant que ce vieux Doctrinal de prouesse et d’honneur, si fortuné jusqu’alors, allait connaître une fortune nouvelle, plus haute encore.

BURNE-JONES Edward, Le rêve de Lancelot à la chapelle du Saint-Graal (1896) © DP

Car, aux pages de la Défense et illustration de la langue française, où Joachim Du Bellay appelle de ses vœux le Poète futur et lui trace son programme, il lui recommande par-dessus tout de se faire l’émule de l’Arioste et lui dit : “Comme Arioste donc, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l’histoire de son poème, choisy moy quelqu’un de ces beaux vieulx romans françoys, comme un Lancelot, un Tristan, ou autres, et en fay renaître au monde une admirable Iliade et laborieuse Enéide.”

Ainsi Du Bellay et Ronsard, qu’on se représente à tort comme tout Grecs et tout Latins, ont commencé par recevoir des vieux romanciers de France des inspirations et des leçons. Ainsi Lancelot et la reine Guenièvre, Viviane, Perceval, Galaad ont hanté les bords du petit Liré et du Loir gaulois. Ainsi, à l’âge des longs espoirs et des vastes pensers, l’Angevin et le Vendômois, ces artistes ardents et lucides, si pleinement conscients de leur mission de rénovateurs, ne concevaient pas de tâche plus noble que d’animer d’une vie nouvelle nos antiques légendes : “Choisy moi quelqu’un de ces beaux vieulx romans françoys, comme un Lancelot…

Hélas ! on ne le sait que trop, le conseil ne fut pas suivi. Pour des raisons multiples, les unes accidentelles et les autres profondes, la Pléiade se fraya d’autres voies. “On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion,” mais non pas les chevaliers d’Arthur, et la forêt de Broceliande se dessécha. Vers la fin du siècle, en 1591, le soin de renouveler une fois encore le Lancelot fut abandonné à quelque commis de librairie, qui le résuma outrageusement en un seul tome, de 166 pages in-8. Alors ce fut la fin : ce roman tomba du décri dans l’oubli. De nos jours, hors du cercle étroit des érudits, quel lettré l’a jamais lu ? Les noms mêmes des héros qu’il met en scène ne sont plus que des grelots vides. Nous ne connaissons plus que par un vers de Dante Galehaut, seigneur des Iles Lointaines, — et Perceval, en français d’aujourd’hui, se prononce Parsifal.

C’est que le temps a fait son œuvre, dira-t-on, et c’est la loi commune. Sans doute. Encore convient-il de remarquer que ce livre français, oublié en France, a survécu en Angleterre, en Allemagne, en Italie. Il serait long de suivre en ces divers pays l’histoire de ses destinées. Mais regardons un instant en Angleterre.

© simonandschuster.com

En Angleterre vivait, à la veille de la Renaissance, un certain sir Thomas Malory, qui aimait les romans français. On ne sait rien de lui, sinon qu’il n’était pas un auteur de métier, mais un petit gentilhomme du comté de Warwick, qui prit part comme combattant à la guerre des Deux Roses : valens miles, dit son épitaphe, récemment retrouvée. Or ce bon chevalier, épris de notre roman de Lancelot, s’avisa, vers l’an 1470, de le traduire en sa langue, à la libre manière du temps, c’est-à-dire qu’il inséra dans son ouvrage des épisodes empruntés à d’autres modèles français. Le hasard voulut qu’il fût bon écrivain, si bon que sa prose n’a presque pas vieilli. Aussi cette ample composition, la Morte d’Arthur, comme il l’avait intitulée, imprimée d’abord en 1485 par les presses vénérables de Caxton, maintes fois réimprimée au temps d’Elisabeth et jusqu’en plein dix-septième siècle, et tout au long du dix-neuvième en des éditions sans nombre, demeure-t-elle un livre classique, l’un des joyaux du trésor qui forme en Angleterre le patrimoine spirituel de la nation. Par ce livre, tout Anglais cultivé sait d’enfance les légendes du roi Arthur, de Sir Gawain, de Sir Galaad. C’est de ce livre que Tennyson a tiré les plus belles de ses Idylles du roi, de lui que procèdent les plus précieuses idées poétiques d’un Matthew Arnold et d’un Swinburne, et, dans le domaine de l’art, d’un Burne-Jones. Mystérieux pouvoir du goût, d’une langue saine, d’un bon style ! Ce Malory ne fut qu’un traducteur, un adaptateur : sans lui pourtant, dans l’Angleterre d’aujourdhui, ni la poésie, ni la pensée, ni l’art ne seraient tout à fait ce qu’ils sont.

Ne se peut-il pas que le vieil auteur du Lancelot ait trouvé enfin, chez nous aussi, un renouveleur digne de lui et qui représente en quelque mesure à nos yeux cet Arioste français dont rêvait la Pléiade, ce Malory que nous envions aux lettres anglaises ? Voici que M. Jacques Boulenger s’efforce de le remettre en lumière et en honneur. L’entreprise que le comte de Tressan en 1775, puis Paulin Paris en 1868, ont essayé d’accomplir, il la tente à nouveau, mieux armé que ses devanciers. Il dispose de la magnifique édition du Lancelot, en sept forts volumes in-4o, qu’a publiée à Washington, de 1909 à 1913, aux frais de la Carnegie Institution, M. H. Oskar Sommer. Il dispose aussi des commentaires multipliés par de récents érudits, de la très ingénieuse et très profonde Étude de Ferdinand Lot sur le roman de Lancelot (1918), du livre pénétrant d’Albert Pauphilet sur la Queste del saint Graal (1921). À lire son premier volume, celui-ci, on voit d’emblée, à divers indices, que M. Jacques Boulenger n’a négligé aucune de ces sources d’information, et, en outre, que, s’inspirant surtout de la Vulgate, telle que la présente l’édition Sommer, il a connu par surcroît et exploité à l’occasion d’autres versions des mêmes légendes, le Merlin du manuscrit Huth, le Joseph d’Arimathie de Robert de Borron, les poèmes de Chrétien de Troyes, etc.

Tantôt il transcrit sans plus, tantôt, et plus souvent, il adapte. Ainsi a fait avant lui son maître Jean Moréas, en ses Contes de l’ancienne France. Ainsi ont fait plus récemment, chacun selon son tempérament et selon des formules très diverses, tant d’autres renouveleurs, romanciers ou poètes. Voyez le drame de Guillaume d’Orange de Lionel des Rieux, et, sous forme narrative, la Légende de Guillaume d’Orange de Paul Tuffrau ; – et les Contes de la Vierge, de Jérôme et Jean Tharaud ; – les Amours de Frêne et Galeran et la Pucelle à la rose d’André Mary, – et le Huon de Bordeaux d’Alexandre Arnoux : multa renascuntur, au prix de quels efforts ingénieux ! Il faut observer patiemment la manière des vieux maîtres, s’imprégner de leurs couleurs, de leur esprit, puis, procédant comme ils procédaient eux-mêmes à l’égard de conteurs plus anciens, modeler à nouveau la matière épique ou romanesque, élaguer, transposer, combiner, développer ou réduire ; et parfois renouveler, c’est créer.

Arthur retirant l’épée du perron de pierre © essentiels.bnf.fr

Mais j’en appelle à ces récents écrivains, de qui M. Jacques Boulenger se fait l’émule : tous s’accorderont à l’admirer pour l’ampleur et pour la hardiesse de sa tentative. Songeons que ce volume qu’il nous offre, le premier d’une longue série, ne donne encore que le prologue du drame, rien que l’allegro de la symphonie ; — que la Vulgate, dans l’édition Sommer, compte 2800 pages grand in-quarto ; — qu’il s’agit d’abréger cette immense histoire sans l’appauvrir, et surtout d’obtenir du lecteur qu’il se plaise aux méandres des aventures, à leur fourmillement et à leur enchevêtrement. Puis, telle est la singulière et inéluctable condition de l’entreprise que les difficultés croissent pour le narrateur à mesure que progresse la narration. Au début, en effet, ce n’est guère que la féerie légère des contes de Bretagne, “si vai et si plaisants“, ce ne sont que des thèmes aimables et brillants de chevalerie et de courtoisie, ceux-là même où se complaisait l’Arioste :

Le Donne, i Cavalier, l’arme, gli amori,
Le cortesie…

Mais peu à peu se multiplient les épisodes qui sont des présages et des préfigurations de la Quête du saint Graal, et mystérieusement toutes les aventures s’acheminent et convergent vers la légende sainte, chargée de symboles et de mystère. Peu à peu les chevaleries terriennes s’orientent vers les chevaleries célestes. Il faudra que paraisse dans l’action le héros qu’ont annoncé les prophéties, le chevalier aux armes couleur de feu, le Promis, le Désiré, Galaad, celui que tous à son approche salueront de la même parole d’accueil : “Sire, bien soiez vos venuz, que molt vos avons désiré a veoir” ; car il vient pour rompre les enchantements, pour mettre fin aux temps aventureux, pour animer les chevaliers d’Arthur à la recherche du saint Graal, qui n’est autre que la recherche de Dieu. Il faudra, en un mot, qu’après les livres courtois et féeriques du début, Merlin et Lancelot, se déroule le livre ascétique et mystique du Graal, puis encore le livre tragique de la Mort d’Arthur, où sera dépeint le Crépuscule des héros.

Quelle diversité des thèmes et des tons, et que d’obstacles rencontrera le narrateur au Pays de la Merveille, sur la route qu’il se fraye à travers la forêt âpre et dure !

Ces difficultés, bien faites pour tenter un esprit “rompu à toutes les métamorphoses“, M. Jacques Boulenger, n’en doutons pas, les a mesurées : il aura aimé sa tâche pour ses risques mêmes. La haute aventure qu’il ose tenter, il saura la mener à bien, s’il est muni d’un talisman. Lequel ? J’ai lu quelque part, dans un de ses livres, ceci :

La race se marque dans le style par un certain tour vif, naturel, aisé, attique ou extrêmement français (c’est tout de même), qu’on y a de naissance et qu’on n’acquiert jamais ; par une façon inimitable de couper, d’agencer ses phrases, de choisir ses tournures, ses expressions, ses mots mêmes, de manière que tout ait d’abord un air ‘de chez nous’, populaire ensemble et royal à force d’aisance, un je ne sais quoi de fort mais de léger, de traditionnel et de neuf, de vieux comme notre patrie et de jeune comme elle.

Jacques Boulenger, …Mais l’art est difficile ! (1921-22)

Ces lignes, M. Jacques Boulenger les a écrites visiblement sans retour sur lui-même et à une heure où il ne pensait pas à nos vieux romanciers. Elles leur conviennent pourtant, et j’ose les appliquer à lui comme à eux. : “Sire, bien soiez vos venuz, que molt vos avons désiré a veoir.

Joseph BÉDIER


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : BOULENGE Jacques, L’Histoire de Merlin l’Enchanteur & Les enfances de Lancelot (1922) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Arrivée de Galaad à la cour © essentiels.bnf.fr ; © simonandschuster.com ; © DP.


Plus de symboles en Wallonie…

GAMBIER : Symboles sculptés des églises romanes (2018)

Temps de lecture : 15 minutes >

Ce livre, consacré aux symboles sculptés dans les églises romanes, n’est pas un énième dictionnaire de symboles, compilation de toutes les interprétations circulant depuis des lustres. Il se diférencie parce qu’il ne s’intéresse qu’aux symboles romans, en explicitant leur origine et les raisons de leur signification. Il s’inscrit dans le droit fil de travaux d’autres chercheurs pour qui les symbolismes chrétien et roman ne sont pas des sujets de libre interprétation mais reposent sur la tradition catholique.

Depuis le second concile de Nicée, en 787, l’image placée dans les églises est soumise à l’autorité des ecclésiastiques en fonction de la doctrine catholique et de la tradition. Derrière le sculpteur d’un chapiteau, l’imagier, il y a obligatoirement un moine qui lui en dicte le contenu. Cette obligation a prévalu jusqu’au concile Vatican Il.

Dans un précédent travail, j’ai pu établir l’origine bénédictine du symbolisme roman, et plus particulièrement la responsabilité des bénédictins de Cluny. Ces moines avaient une mission, apporter l’Évangile aux hommes pour qu’ils se convertissent. D’où le contenu du message du symbolisme roman : le combat spirituel.

Le symbolisme roman présente une approche radicalement différente de celle des autres symbolismes. Ceux-ci se sont élaborés point par point, au fil des siècles et du développement des cultures, sous forme de mono-symboles, sans intention autre que d’exprimer des notions intellectuelles.

Le symbolisme roman relève, lui, d’une intention globale. Il s’est construit en quelques années (25 ans), sur le socle du symbolisme chrétien né des Pères de l’Église*, dans le but de répandre un enseignement, celui du combat spirituel. C’est une construction intellectuelle, ce qui est confirmé par la juxtaposition, sur un même chapiteau, de plusieurs symboles sous la forme d’un rébus. Le message est délivré non seulement par les symboles mais surtout par leur mise en scène. Contrairement aux autres, le symbolisme roman est un véritable langage global religieux, achevé dans sa conception lorsqu’il a commencé à se répandre. Ainsi, chercher à expliquer certains symboles en les séparant du contexte et de cette globalité n’a pas de sens.

Nous verrons qu’un paradigme* à part entière a été créé avec le symbolisme roman. Pour le comprendre, il faut penser religieux et surtout il faut souvent penser autrement. Un exemple nous permet d’approcher cette notion, celui des chapiteaux où les personnages tirent la langue. Si l’on se réfère aux textes bibliques, les personnages ne tirent pas la langue, ils la montrent.

Les symboles utilisés dans l’art roman proviennent d’abord de la Bible par les symbolismes juif et chrétien. Pour les symboles purement romans, ils sont soit créés de toute pièce par les moines bénédictins, soit repris par eux à d’autres civilisations non chrétiennes. Dans ce cas, leur signification n’a plus rien à voir avec celle de leurs origines ; à l’instar de symboles païens christianisés les Pères de l’Église, les bénédictins les ont intégrés au paradigme roman.

Prenons l’exemple du lion ailé. Chez les Assyriens de Nimroud, le lion ailé était un génie protecteur. Suite aux visions d’Ézéchiel, puis de saint Jean, le lion ailé est devenu le symbole de l’évangéliste saint Marc. Personne n’aurait l’idée de se référer aux Assyriens pour expliquer ce lion. Pourtant, c’est ainsi que l’on tente d’expliquer sirène, centaure et autre griffon. Cette conception réductrice s’appuie sur des schémas tout faits, des idées reçues qui confondent tous les symbolismes en un seul comme si le génie humain n’avait pas été capable de diversité.

Abbatiale de Fleury ou de Saint Benoît sur Loire (Loiret, FR) © Hunza

Ces chercheurs ne tiennent pas compte du phénomène de la révélation du Christ et de la signification propre et unique qu’aucune culture antérieure ne pouvait connaître puisque liée à cette révélation. Ainsi, les Pères de l’Église ont non seulement créé leurs propres symboles mais ont reconduit des symboles juifs en les explicitant avec une vision chrétienne. On constate que les moines romans ont procédé de la même manière vis-à-vis du symbolisme chrétien, générant un symbolisme en partie distinct de celui-ci, alors que tous deux sont bel et bien catholiques. Les chercheurs ne tiennent pas compte dans leurs travaux des aspects religieux de la sculpture romane. Tous répètent pourtant que les symboles sont dans des églises mais sans prendre en compte les affirmations de l’Église concernant justement son contrôle de l’image dans les églises.

Dans un livre écrit en 1286, le Rational, l’évêque de Mende, Mgr Guillaume Durand, décrit et commente le symbolisme des rites et des bâtiments de l’Église catholique, affirmant que le symbolisme chrétien provient de l’Écriture sainte et qu’il ne peut être expliqué que dans le sens de la tradition de l’Église et qu’elle seule possède les clefs des symboles.

En 1867, monseigneur de la Bouillerie, en introduction à son livre Études sur le symbolisme de la nature, rappelle quelques points essentiels : “Le symbolisme n’est pas un caprice de poésie ou d’imagination ; il s’appuie sur une tradition vénérable qui est demeurée constante dans l’Église ; et cette tradition, à son tour, prend sa source dans la parole de Dieu. […] Toutefois, la science des symboles est, je le répète, essentiellement traditionnelle. Ce n’est point à son propre sentiment, mais à celui de l’Église que le symboliste doit demander ses interprétations ; les textes sacrés ne lui appartiennent pas ; ils sont le bien propre de l’Église et l’Église seule peut en fixer le sens. [ … ] Les Pères ont été les plus sûrs et les plus éloquents symbolistes de l’Église. Leur œuvre principale a été de révéler aux fidèles le sens caché de nos saints livres…”

L’évêque Durand de Mende explicite la symbolique des colonnes et des chapiteaux et la raison pour laquelle seuls les chapiteaux sont sculptés jusqu’aux environs de l’an 1100 : “Et les colonnes de l’église, ce sont les évêques et les docteurs qui soutiennent le temple de Dieu par la doctrine catholique, comme les évangélistes soutiennent spirituellement le trône de Dieu… Les bases des colonnes figurent les évêques successeurs des apôtres, qui supportent tout le poids de l’église. Le sommet des colonnes, c’est l’esprit des évêques et des docteurs. Car de même que les membres sont conduits par la tête, ainsi nos paroles sont dirigées par notre esprit et par nos œuvres. Les chapiteaux sont les paroles de la Sainte Écriture que l’Église nous fait un devoir de méditer, et auxquelles nous sommes obligés de conformer nos actions en les observant.”

MgrDurand a raison, c’est bien dans l’Écriture inspirée qu’il faut aller chercher l’explication des sculptures des chapiteaux. En 1025, les chapiteaux historiés font leur apparition sur la tour-porche du monastère bénédictin de Saint-Benoît-sur-Loire. Ils racontent une histoire, accueillant personnages, animaux et végétaux se détachant sur la corbeille.

Les chapiteaux se partagent deux thématiques. La première concerne essentiellement la vie de saint Benoît. Mais le second groupe appartient à la sculpture symbolique. La qualité et l’aboutissement du symbolisme de ces premiers chapiteaux historiés sont remarquables. Tout est dit, l’essentiel est déjà là de ce qui va se développer en quelques dizaines d’années, au point de recouvrir toute l’Europe occidentale des mêmes symboles, pour enseigner le même message. Toute la base du symbolisme y figure déjà : la bourse, les animaux qui pèsent sur la tête, les animaux qui mangent leur queue, les feuillages comme vertus, l’acrobate, les serpents qui parlent aux oreilles, la corde, etc. Cela démontre non seulement la motivation qui présida à l’élaboration de ce message mais aussi son caractère non spontané. Tout était pesé, calculé, prévu, conçu dans une globalité qui correspond au message à enseigner.

Le onzième siècle, s’en tenant aux textes, ne sculpta que des chapiteaux. Mais après 1100, liberté fut prise de sculpter des arcatures, des tympans, des absides ou des murs, tout en respectant les thèmes récurrents qui nous permettent d’établir un catalogue les classifiant par ordre thématique spirituel. Néanmoins il est possible de les présenter par ordre alphabétique. C’est à cela que nous allons consacrer les pages suivantes.

Nous attirons l’attention du lecteur sur le fait qu’un même symbole va se trouver sur de nombreux chapiteaux, associe à des symboles différents. Dans l’actualité de notre recherche, nous avons rencontré la sirène associée de trente-huit manières différentes à d’autres symboles. La méthode du recoupement est celle qui prévaut pour tenter de définir les symboles qui n’existaient pas à l’époque des Pères de l’Église ou qui ont été empruntés à d’autres cultures.

© ekladata.com

La règle appliquée est de rester dans le droit fil de la tradition de l’Église comme cela a été rappelé par plusieurs papes et conciles, et dans l’état d’esprit de l’enseignement des bénédictins. Pour cela, il fut nécessaire de se conformer aux quatre règles de lecture et d’interprétation des Écritures : littérale, allégorique, anagogique* et tropologique*, comme l’ont enseigné les papes jusqu’en 1943 avec l’encyclique Divino afflante Spiritu de Pie Il. Il est dès lors difficile d’établir un classement simple des symboles. On constate que les symboles présents dans l’art roman correspondent à une dizaine de catégories :

      • animaux réels : serpent, lion, aigle, agneau, etc. ;
      • animaux mythologiques : centaure, sirène, sagittaire, dragon ;
      • animaux fantastiques à caractères humains ;
      • parties du corps humain : barbe, genoux, jambes, seins, langue, main, oeil, etc. ;
      • hommes : hommes nus, enfants nus, orants, acrobates, etc. ;
      • animaux fantastiques composites ;
      • parties d’animaux : corne, queue, etc. ;
      • symboles graphiques : rouelle, cercle, spirale, etc. ;
      • objets divers : perle, corde, armes, couronne, pierre, cloche, instruments de musique, etc. ;
      • végétaux : palmettes, feuillages, arbres, etc.

Références bibliques

De nombreux symboles traités dans ce livre doivent leur existence à des versets bibliques. Pour permettre au lecteur de se faire une opinion sur la pertinence de notre analyse et éventuellement replacer dans le contexte les textes utilisés, la référence est systématiquement placée entre parenthèses en fin de citation. Un index des livres de la Bible (commune à toutes les religions chrétiennes) permet de se reporter aux bons textes. Ainsi, (1 Sam : 12/15) correspond au 1er livre de Samuel, chapitre 12, verset 15 ; (Ps 128 : 118-27) signifie psaume 128, chapitre 118, verset 27. Pour le Nouveau Testament, le principe est le même : (Matt. : 24/35) correspond à l’évangile de Matthieu au chapitre 24, Verset 35 ; (2 Pi : 3/9) désigne la seconde épître de Pierre, chapitre 3, verset 9.

Lire un chapiteau

La partie supérieure d’un chapiteau, qui reçoit souvent des décors ou des éléments simples comme des créneaux est le tailloir ; la partie centrale, sculptée de scènes, est la corbeille ; la partie inférieure est l’astragale. Les chapiteaux sont dits historiés lorsque les sculptures racontent une histoire qui peut être la vie d’un saint mais aussi un événement spirituel.

© vogage-roman-art.blogspot.com

Sur de nombreux chapiteaux, plusieurs personnages occupent la corbeille sur trois ou quatre faces. Il s’agit la plupart du temps du même individu représenté dans des actions différentes et complémentaires, de façon à exposer, les tenants et les aboutissants d’une action. La plupart du temps, l’action se déroule de droite à gauche.

Sur la corbeille, du chapiteau d’Anzy-le-Duc, quatre scènes se succèdent. À l’extrême droite le personnage est un acrobate, il effectue un retournement spirituel : il se convertit. Dans l’angle, le même personnage tient ses genoux : il contrôle sa démarche de conversion. Au centre, il renaît de lui-même, accouchant symboliquement de l’homme nouveau de saint Paul. Ainsi, le démon de gauche joue du pipeau, affirmant son impuissance dans cette conversion.

Vrais et faux chapiteaux

Certains refusent de considérer dans le symbolisme les chapiteaux des XIXe et XXe siècles. Deux cas se présentent. À Autun ou à Saint-Germain-des-Prés, à Paris, des chapiteaux sont des copies à l’identique. Les originaux sont visibles au lapidaire d’Autun ou au musée du Moyen Âge de Paris, il n’y a donc pas de difficultés à utiliser les copies. En revanche, dans la nef de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire, berceau du symbolisme, des chapiteaux sont sculptés ‘à la manière’ du Moyen Âge. Dans ce cas, il est d’abord nécessaire de savoir ce qui les a inspirés.

Un peu de vocabulaire

ANAGOGIE. L’anagogie fait partie des quatre modes traditionnels d’interprétation de l’Écriture Sainte avec les modes littéral ou historique, allégorique et tropologique. L’anagogie est l’interprétation figurée d’un texte des saintes Écritures qui permet le passage du sens littéral à un sens spirituel et mystique, l’élévation de l’esprit aux choses célestes et éternelles. Chiffré par des symboles, c’est le sens le plus élevé mais le moins évident des Écritures.

TROPOLOGIE. La tropologie est l’emploi du sens figuré des Écritures pour mettre en avant le sens moral, pour comprendre ce que nous devons faire. Exemple, le vocable Jérusalem qui, selon le mode de lecture, va acquérir quatre acceptions différentes. Au sens littéral et historique, c’est la capitale d’Israël, la cité terrestre ; au sens allégorique il s’agit de l’Église militante ; au sens tropologique, elle symbolise l’âme humaine fidèle ; et au sens anagogique, c’est la patrie céleste, l’objectif spirituel à atteindre des chapiteaux romans. De ce fait, on comprend la revendication ecclésiale d’interprétation des écritures sous le crible de la Tradition et des Pères afin d’éviter les interprétations hétérodoxes. De nombreux symboles romans proviennent d’une interprétation anagogique des textes de la Bible.

PARADIGME. Le mot paradigme vient du grec ancien paradeïgma qui signifie modèle ou exemple. Selon les sciences qui l’utilisent, on sens n’est pas toujours le même. Dans cet ouvrage, il est employé pour définir la façon dont le système du symbolisme roman a été conçu et pensé dans ses grandes lignes, de manière à en faire un mode global de pensée. Les concepteurs du symbolisme ont détaché les symboles qui le composent de leur provenance initiale et les ont intégrés au système fermé qu’ils élaboraient en fonction du christianisme. Pour exprimer certains concepts, ils ont également créé des symboles nouveaux qui venaient s’intégrer au paradigme et poursuivaient son enrichissement. Il s’agit d’une vision différente, d’un univers intellectuel différent qui, même s’il récupère des éléments d’autres paradigmes, ne tient pas compte de la définition de leurs symboles. En pénétrant dans le paradigme du symbolisme roman, il faut apprendre à penser autrement, uniquement en fonction de la notion chrétienne de combat spirituel qui sous-tend et justifie ce symbolisme. Du point de vue épistémologique, l’unité du symbolisme roman est remarquable. D’un bout à l’autre de l’Europe des moines du XIe siècle, le concept de combat spirituel, son expression par un vocabulaire symbolique, l’approche humaine de la notion de péché dénotent une conception monastique toute en retenue et en intelligence.

PERES DE L’EGLISE. Cette expression désigne les grands théologiens de l’Église ancienne (avant le VIIIe siècle) qui, par leur travail théologique et historique basé sur la Révélation, ont contribué à l’élaboration ou à la défense de la doctrine catholique. Outre leur vie sainte, leur œuvre doit être exempte d’erreurs doctrinales et doit avoir bénéficié de l’approbation de l’Église. Grâce à leur travail clairement défini pour la défense de la foi, ils sont devenus des références doctrinales, des fondements de la tradition. Parmi eux, on peut citer Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse, Cyril d’Alexandrie, Ambroise de Milan, Irénée de Lyon, Augustin, etc. Ils sont à l’origine d’un symbolisme chrétien, basé sur les qualités du Christ, qui sera un des éléments constitutifs du symbolisme roman. Dix-sept d’entre eux sont également Docteurs de l’Église. Ce titre, défini canoniquement, proclame l’importance exceptionnelle de leur œuvre pour la doctrine de l’Église catholique.

Bibliographie sommaire

ISBN 979-10-94302-31-6

Les sculptures des églises romanes portent un message, celui du combat spirituel de l’homme. Une vingtaine de thématiques constituent ce langage propre à l’art roman. Symboles sculptés des églises romanes est un guide qui permet de comprendre la signification des sculptures qui composent un chapiteau roman. Sous forme alphabétique, il recense 170 des principaux symboles qui écrivent le message des pierres. Les nombreuses photographies permettent le recoupement des symboles mis en scène différemment d’une église à l’autre. Les références accompagnant le texte sont la clef essentielle de leur compréhension. Avec 25 ans de recherche et des milliers de chapiteaux photographiés et analysés, Gérald Gambier est le spécialiste du symbolisme roman. On lui doit, entre autres, l’explication de symboles comme la sirène, la bourse, l’atlante, la roue ou les animaux musiciens.

      • BOUILLERIE (Mgr Alexandre-François-Marie Roullet de la -), Etude sur le symbolisme de la nature interprété d’après l’Écriture Sainte et les Pères (1866) ;
      • BOUILLERIE (Mgr Alexandre-François-Marie Roullet de la -), Étude sur le symbolisme de la nature interprété d’après l’Écriture Sainte et les Pères (1867) ;
      • DURAND DE MENDE (Mgr Guillaume), Manuel pour comprendre la signification symbolique des cathédrales et des églises, extrait du Manuel des divins offices ou Rational (2005) ;
      • GAMBIER (Gérald), Le Rébus du symbolisme roman (2016).

Arbre

L’arbre est un symbole ambivalent, il peut être l’arbre de vie ou l’homme. Deux arbres sont plantés au Jardin d’Eden, l’arbre de vie et celui de la connaissance. Pour Origène, comme pour saint Cyrille de Jérusalem : “Le Christ, qui est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, est aussi l’arbre de vie, sur lequel nous devons être entés…” Ce postulat est toujours la base de l’art roman.

Arbre de vie (Rouffach, Alsace, FR) © Guy Lerdung

Selon saint Jérôme, l’arbre est le symbole de l’homme qui porte de bons ou de mauvais fruits. Pour lui, chaque homme a une analogie avec un type d’arbre selon le genre de vertu dont il est orné. “Déjà la cognée est à la racine des arbres. Tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.” (Luc : 3/9). Le même Père voit aussi dans l’arbre le symbole de “l’homme juste et ferme dans la vertu, et que les vents conjurés des tribulations de la vie ne sont pas capables de déraciner” (Epit. VI et Comment. ln Osée). La tendance des Pères de l’Église est de dire que, dans l’autre vie, on reconnaîtra les justes, arbres vivants et vigoureux, parés du feuillage et des fruits de leurs œuvres, tandis que les impies paraîtront secs et arides.

L’Apocalypse attribue aux feuilles de l’arbre de vie le pouvoir de guérir les nations de leur paganisme : “Puis l’ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place, de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les nations. » (Apo : 22/1-2).

Jusqu’ici les vertus proviennent de l’arbre de vie, mais un glissement de sens permet d’établir avec d’autres versets une relation entre le feuillage et l’homme juste, celui qui cultive les vertus : “Heureux l’homme qui ne suit pas le conseil des impies… JI est comme un arbre planté près des ruisseaux ; qui donne son fruit en la saison et jamais son feuillage ne se flétrit.” (Ps : 1/1-3).

POISSON

À l’origine, le Christ compare les hommes aux poissons et la pêche est l’une des images par lesquelles il a figuré l’œuvre du salut des hommes. Les eaux sont le symbole du baptême, or le poisson ne peut vivre que dans l’eau, le poisson devient tout naturellement le symbole du chrétien.

Avec l’art roman, les choses se compliquent. La mer est l’image du monde avec les flots des sollicitudes, les tempêtes des passions, les écueils des échecs. Elle figure le milieu où s’agitent les convoitises et les turpitudes humaines. Les poissons deviennent alors les hommes plongés dans les abîmes de leurs appétits charnels et de la flamme de leur orgueil. Que cherchent ainsi les poissons au fond des eaux ? Leur nourriture ! Formidable symbole où il est facile “de reconnaître les hommes qui vivent de la vie du monde. Leurs intérêts et leurs passions s’entrecroisent et se combattent ; c’est une lutte incessante où les puissants triomphent, où les faibles succombent”, ils se dévorent entre eux (Mgr de la Bouillerie).

Le poisson, qui représentait l’homme pêcheur parce que vivant dans les eaux troubles de ses passions, devient le symbole du péché de cet homme. C’est l’acception romane, qui explique que l’on trouve tant de poissons au portail des églises. C’est une manière d’avertir l’individu qu’il doit laisser son péché à la porte avant d’entrer. De nombreux chapiteaux représentent un homme portant un poisson gigantesque pour lui. Cela correspond au pécheur accablé par le poids de sa faute.

Une scène est fréquente, celle d’un personnage qui chevauche un poisson en signe de maîtrise de son péché. À Andlau, la femme qui chevauche le poisson en crache un ; non seulement elle domine son péché mais elle le recrache.

SIRENE

Pour aborder la sirène, lire d’abord l’article Poisson. La sirène à deux queues est une création de l’art roman au XIe siècle. Aucun texte ne l’évoque dans la Bible. Elle n’a aucun rapport avec la sirène oiseau tentatrice de l’Odyssée. Des centaines de sirènes peuplent les murs de nos églises parce que ce concept était une nécessité du message délivré par les bénédictins, le combat spirituel. C’est en recoupant les actions des sirènes mises en scène qu’il devient possible de proposer une explication en harmonie avec la doctrine catholique qui sous-tend le symbolisme roman.

Les cent vingt sirènes examinées dans trente-neuf mises en scène différentes montrent toujours des actions positives. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment admettre qu’un symbole du mal puisse trôner au tympan des églises à côté du l’agneau crucifère ? La sirène est la conscience de l’homme. Cette nécessité correspond au poisson-péché. C’est pour cela que les sirènes capturent autant de poissons sur les chapiteaux.

C’est aussi la raison des sirènes qui soufflent dans un cor. Elles appellent à la vigilance, première recommandation faite à un nouveau converti pour éviter qu’il ne retombe dans les turpitudes de sa vie ordinaire.

Fresque à Saint-Chef (Dauphiné, FR) © balconsdudauphine-tourisme.com

À Chauvigny, une sirène tient par le cou un oiseau dans chaque main. Symboliquement, elle s’attribue le message qui vient des envoyés du ciel. La sirène de Saint-Chef frappe de sa lance le mal qui sort de la bouche de l’homme sous forme de serpents, tandis que des poissons entrent par les oreilles (à gauche, ill.). Celle de Châtel-Montagne distribue la communion. D’autres sont couronnées, munies d’une auréole ou ceintes d’une corde. Certaines possèdent une raie dans les cheveux, tressent leurs cheveux ou les montrent, se mettent un voile sur la tête, tirent la langue, nourrissent leur petit ou sont placées dans un ouroboros. Celle de Souvigny arrête une flèche du sagittaire qui désignait sa bouche, donc ses paroles, comme digne d’intérêt, tout en peignant sa longue chevelure, et les centaures de Bessuéjouls tiennent les queues de la sirène. Sur l’archivolte de Vouvant, deux sirènes croisent leur queues. L’une tient un oiseau et un poisson et l’autre soulève ses cheveux et le cercle de l’éternité. Ces cinq symboles sont un magnifique résumé de l’enseignement du symbolisme roman…

Gérald Gambier


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : GAMBIER Gérard, Symboles sculptés des églises romanes (2018) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © tourisme-aveyron.com ; © balconsdudauphine-tourisme.com ; © Guy Lerdung ; © Hunza ; © vogage-roman-art.blogspot.com ; © ekladata.com | Nous partageons ce texte avec réserve : l’analyse des symboles s’y inscrit ouvertement dans une lecture confessionnelle. Ce qui ne diminue pas son intérêt mais appelle une lecture éclairée. A ce titre, le scrupuleux respect du discours catholique dont fait preuve l’auteur l’amène à des contradictions dans les interprétations symboliques. Cliquons curieux et… critiques


Plus de symboles en Wallonie…