La fraternité, une valeur qui rassemble ou qui exclut ? Retour sur une histoire et ses ambiguïtés

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[THECONVERSATION.COM, 17 décembre 2025Terme clé de la devise républicaine, trônant aux frontons de toutes les mairies [françaises], la fraternité est un terme traversé d’ambivalences qu’éclaire l’histoire. Plus que comme un principe, moral ou politique, ne faudrait-il pas plutôt l’envisager comme une métaphore ? Avec les possibilités et les limites que cela suppose, elle apparaît alors pour ce qu’elle est : une image puissante, à mettre au service d’une lutte.

La fraternité trouve une place particulière dans l’imaginaire français. Terme clé de la devise républicaine, trônant aux frontons de toutes les mairies, elle apparaît universelle et comme hors du temps. Pourtant, cette valeur a bien une histoire, tumultueuse s’il en est, et même une actualité.

En 2018, les institutions de la République française se sont prononcées deux fois sur la fraternité. D’un côté, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié un avis relatif à la révision constitutionnelle. Ce texte fait écho aux conclusions de la chercheuse Réjane Sénac, laquelle était également présidente de la Commission parité du HCE, en affirmant que “le terme de fraternité dit, non pas la neutralité républicaine, mais l’exclusion historique et légale des femmes de la communauté politique.” Le HCE recommandait par conséquent d’envisager des alternatives comme “solidarité” ou “adelphité“, ce dernier terme désignant les enfants d’un même parent, sans distinction de genre. La fraternité, c’est la bande de frères – sans les sœurs.

Cédric Herrou © larepubliquedespyrenees.fr

De l’autre, par suite de l’affaire Cédric Herrou, poursuivi pour avoir aidé quelques deux cents personnes migrantes à traverser la frontière entre l’Italie et la France, le Conseil constitutionnel a déclaré que “la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle“, ce qui lui confère un poids juridique. Il revient donc au législateur d’arbitrer “entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public.” La fraternité ouvrait soudain une brèche juridique pour un internationalisme de terrain – aussi longtemps, du moins, qu’on n’accuserait pas celui-ci de troubler l’ordre.

Les ambiguïtés historiques de la fraternité

La fraternité, qui avait fini par faire partie des meubles de la République, se retrouvait par deux fois au cœur des débats constitutionnels ; tour à tour soupçonnée et consacrée. Cette ambivalence n’est pas accidentelle. Célébrée par l’ensemble du spectre politique, la fraternité n’est que rarement définie, si bien qu’on en ignore le plus souvent l’extension (qui est un frère et selon quel critère ?) et la signification (à quoi engage cette relation fraternelle ?). L’appel à la fraternité, vague et sans objet, est aussi unanime qu’inconséquent.

Les manques et les ambiguïtés de la fraternité ne sont pas nouveaux. Si la fraternité a été une valeur importante dans la rhétorique des sans-culottes en 1789, elle trouve son point d’orgue dans le Printemps des peuples, en 1848, qui mit fin à la monarchie de Juillet en France et fit trembler les couronnes réactionnaires de l’Europe. Cette notion de fraternité permettait aussi bien d’imaginer la nation, conçue comme une bande de frères, que les relations pacifiques entre les nations.

Pourtant, dès 1848, on pourrait accuser la fraternité d’illusion, d’exclusion et d’infantilisation. À la communauté des frères s’opposent ces figures négatives que sont, respectivement, les faux frères, les non-frères et les petits frères.

Les deux premières critiques sont bien connues. Selon Marx et Engels, la fraternité serait une illusion qui ne dure qu’un temps, c’est-à-dire aussi longtemps que les intérêts matériels des différentes classes s’alignent. Elle serait également une exclusion, car, malgré son universalisme affiché, elle exclut les non-frères. Ainsi les femmes, qui étaient sur les barricades, se sont vu refuser le droit de vote dit “universel.” Les frères ne reconnurent pas leurs sœurs en République.

L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises (1848), par François-Auguste Biard © Wikimédia

La dernière critique dénonce l’intégration hiérarchisée, comme lors de l’abolition de l’esclavage dans les anciennes colonies. Afin de faire appliquer la décision du Gouvernement provisoire, Sarda Garriga, nouveau gouverneur de La Réunion, accosta sur l’île en octobre. Son discours, face à une société coloniale divisée, en appelait à l’unité fraternelle :

Dieu vous a créés frères […] Si ceux qu’une triste classification avaient constitués les maîtres doivent apporter un esprit de fraternité […] dans leurs rapports avec leurs anciens serviteurs […] n’oubliez pas, vous frères qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d’entrer.

On attendit la fin de la récolte de la canne pour concrétiser l’abolition, le 20 décembre 1848. “Tous égaux devant la loi, vous n’avez autour de vous que des frères“, commença Sarda Garriga, avant de prévenir :

La colonie est pauvre : beaucoup de propriétaires ne pourront peut-être pas payer le salaire convenu qu’après la récolte. Vous attendrez ce moment avec patience. Vous prouverez ainsi que le sentiment de fraternité, recommandé par la République à ses enfants, est dans votre cœur.

Au nom de la fraternité, on avait mis fin à l’esclavage. Au nom de la fraternité toujours, on imposait maintenant aux personnes anciennement réduites en esclavage de continuer à travailler dans les exploitations coloniales afin de maintenir l’ordre de la société coloniale.

La fraternité comme métaphore

Dès son apogée en 1848, la fraternité avait été mise aussi bien au service de la révolution que de la réaction, de l’exploitation que de la libération. Son ambivalence n’est donc pas accidentelle mais tient à sa nature. On fait souvent de la fraternité une valeur qui devrait guider notre action. Or, la fraternité n’est pas tant un principe, moral ou politique, qu’une image.

Comme l’a bien vu l’historien Benedict Anderson, dès que la communauté atteint une certaine taille, nous ne pouvons plus nous la représenter exactement d’où le recours à une image (la nation est “une bande de frères“). Cette image est donc nécessairement inadéquate (à strictement parler, la nation “n’est pas” une bande de frères), ce qui est la définition classique de la métaphore. Une image ne se comprend qu’en lien avec un imaginaire donné, c’est-à-dire ancré dans un contexte culturel. Si l’image peut traverser les époques et les géographies, comme c’est le cas de la métaphore fraternelle, l’imaginaire, lui, est situé historiquement et socialement.

L’inadéquation métaphorique de l’image à la chose ne doit pas être pensée comme un manque ou un raté. La métaphore permet notamment de rendre la communauté imaginable. Surtout, elle va connoter la chose (la nation est “quelque chose comme” une bande de frères) et la charger affectivement (la nation est “notre” bande de frères). Les images contribuent à susciter un attachement viscéral à cette communauté de hasard qu’est la nation.

Sororité, adelphité, fraternité

L’image fraternelle est-elle encore d’actualité ? On peut être tenté de se tourner vers d’autres images familiales, comme la sororité, qui consacre la relation entre toutes les femmes, mais rien que les femmes, ou l’adelphité, qui évoque le lien entre les enfants d’un même parent, sans distinction de genre.

© belzaran.fr

Quoique la sororité soit une image particulièrement puissante aujourd’hui, elle n’est pas exempte des ambiguïtés qui traversaient la fraternité. L’universalisme féminin de la sororité produit également une illusion d’unité qui invisibilise les relations de domination de race et de classe au sein de la communauté des sœurs. Comme il y a des petits frères, il y a de petites sœurs. Par ailleurs, la sororité manque de clarté quant à son extension et sa signification : s’étend-elle à toutes, y compris au groupe féministe d’extrême droite Némésis, à Marine Le Pen ou à Giorgia Meloni et, si tel est le cas, qu’implique-t-elle exactement ?

L’adelphité, de son côté, si elle permet d’échapper à la binarité du genre, ne résonne guère pour l’heure en dehors des cercles militants, ce qui limite sa charge affective.

Les métaphores n’offrent pas de boussole politique ou morale. Dès lors, que faire de la fraternité ? Deux voies sont déjà ouvertes. Soit on peut l’abandonner en faveur d’autres images jugées plus prometteuses, comme la sororité ou l’adelphité ; soit faire avec, notamment du fait de son ancrage si particulier dans l’imaginaire républicain français. Si ces deux options prennent des directions différentes, elles relèvent toutes deux d’une même “pragmatique de l’image“. Penser la fraternité ne devrait pas en faire un fétiche, mais nous conduire à appréhender sa puissance affective afin de mettre cette métaphore, parmi d’autres, au service de nos luttes.

Arthur Duhé, Université Paris 8/Vincennes-Saint-Denis


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, d’après La liberté guidant le peuple d’après Delacroix (1830) © decosadex.fr ; © larepubliquedespyrenees.fr ; © Wikimédia ; © belzaran.fr.


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Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ?

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[THECONVERSATION.COM, 22 décembre 2025Pendant les fêtes de fin d’année, les échanges se crispent souvent sur des questions politiques. Des recherches en psychologie et en sciences politiques éclairent les mécanismes qui alimentent ces conflits et ceux qui permettent de les désamorcer.

Nombreux sont ceux qui redoutent les discussions de famille sur les sujets politiques : écologie, immigration, conflit israélo-palestinien, relations entre les sexes et les générations… Celles-ci sont souvent tendues, et peuvent créer de l’autocensure ou du ressentiment. Des recherches en psychologie et en sciences politiques, de nature aussi bien qualitative qu’expérimentale, offrent un éclairage sur les mécanismes qui causent ces tensions. Elles identifient également de bonnes pratiques susceptibles de faire de nos discussions politiques des lieux d’apprentissage et d’échange plus cordiaux et respectueux, tout en permettant l’influence idéologique et sans nier la légitimité des désaccords politiques.

La tendance à présumer de mauvaises intentions

Notre esprit est configuré pour surdétecter l’hostilité chez autrui – un mécanisme qui a vraisemblablement protégé nos ancêtres dans leurs environnements évolutionnaires, mais qui nous induit souvent en erreur aujourd’hui. En surdétectant l’hostilité, nous nous prémunissons du risque de maltraitance, mais nous risquons de présupposer de l’agressivité quand elle est absente.

Or, dans nos sociétés modernes et démocratiques, riches et condamnant largement la violence verbale et physique, la plupart de nos concitoyens n’ont qu’exceptionnellement des intentions négatives. L’un des effets psychologiques majeurs d’un environnement social plus riche et moins violent est en effet la diminution de l’impulsivité et de l’agressivité individuelle.

Les Tontons flingueurs (film de Georges Lautner, 1963) © Gaumont

Les citoyens peuvent, bien sûr, être en désaccord politique vivace, et légitime, sur ce qu’il convient de faire pour rendre la société meilleure. Et la société est indéniablement parcourue de rapports de pouvoir et d’inégalités entre groupes. Mais la plupart des citoyens souhaitent des changements qu’ils pensent sincèrement susceptibles d’améliorer la société. L’impression qu’un interlocuteur est hostile ou stupide provient souvent de la distance entre ses croyances et les nôtres, acquise auprès de sources médiatiques et de fréquentations sociales très différentes, plutôt que de défaillances morales fondamentales.

Les pièges rhétoriques qui empoisonnent les échanges

Les travaux philosophiques sur l’argumentation ont identifié de longue date plusieurs procédés rhétoriques, souvent inconscients, qui empoisonnent facilement nos échanges. Comme mettent en garde les chercheurs Peter Boghossian et James Lindsay dans leur livre How to Have Impossible Conversations (2019), deux d’entre eux apparaissent particulièrement souvent dans les discussions politiques.

L’homme de paille (ou strawman) consiste à caricaturer la position de l’autre pour la rendre facile à contrer. Les recherches montrent que ce procédé est un produit naturel de notre esprit en contexte de désaccords moraux et qu’il empêche d’entrer réellement en dialogue. L’interlocuteur perçoit, à raison, une absence d’effort pour comprendre ce qu’il dit dans toute sa finesse, ce qui génère une impression d’être pris pour un idiot. Il en résulte une impression de fermeture à son point de vue, de mépris pour son intelligence, qui retire toute marge de manœuvre pour la persuader.

À l’inverse, la pratique de l’homme d’acier ou steel man – reformuler la position de l’interlocuteur de la manière la plus charitable possible, dans des termes dans lesquels la personne se reconnaît – permet de signaler son respect. Il est très rare que le discours idéologique soit en déconnexion totale avec les faits (fake news mises à part). La construction d’un steel man force chaque interlocuteur à adopter un minimum la perspective de l’autre, ce qui enrichit la compréhension mutuelle et produit une impression de bienveillance.

De même, notre tendance à poser de faux dilemmes apparaît souvent contre-productive. Ces derniers réduisent des questions nécessairement complexes à deux alternatives simplistes, mutuellement exclusives : soit nous acceptons une immigration incontrôlée, soit nous vivons dans une république raciste ; soit c’est la culture, soit c’est la biologie qui explique les différences psychologiques entre les sexes, etc.

La tendance à réduire une question sociale complexe à un faux dilemme constitue presque un réflexe lorsqu’on possède de fortes convictions morales sur le sujet. Cela amène les personnes à se comporter comme si elles avaient un message à délivrer, qu’elles affirmeront avec rigidité jusqu’à ce qu’elles aient le sentiment d’avoir été ‘entendues’ – quitte à dénier toute nuance et toute validité aux observations pertinentes du point de vue opposé.

L’importance de reconnaître les extrémistes dans son propre camp

Les recherches qualitatives et expérimentales sur la négotiation et la résolution de conflit – dialogues intercommunautaires entre Israéliens et Palestiniens – suggèrent qu’un enjeu important pour susciter la confiance dans les situations conflictuelles est de paraître rationnel et autonome par rapport à son camp politique.

Nosferatu, fantôme de la nuit (film de Werner Herzog, 1979) © Werner Herzog

La reconnaissance du fait que dans son propre camp aussi, certaines personnes défendent des positions excessives, commettent des violences verbales ou physiques, ou nient certains faits scientifiques, constitue un signal d’autonomie. Cette attitude démontre qu’on n’est pas totalement aveuglé par la loyauté partisane, établit plus de confiance et peut ouvrir des voies d’influence.

Les bénéfices d’une posture d’apprentissage

La pratique de l’enquête de terrain ethnographique montre que même face à quelqu’un dont les idées nous indignent ou nous inspirent l’incrédulité (croyants en la théorie de la Terre plate), il est possible d’apprendre, avec empathie, sur sa vision du monde. De même, il est utile d’envisager son partenaire de discussion politique comme le membre intéressant d’une tribu lointaine, qui mérite le respect, plutôt que comme le soutien d’un parti politique que l’on est tenté de mépriser.

Garder ses inférences sous contrôle

Les travaux sur la pragmatique linguistique montrent que les discussions politiques sont faites d’échanges de répliques au sujet desquelles les participants font des inférences (tirent des conclusions à partir de ce qu’ils entendent) qui vont souvent au-delà du sens que les locuteurs ont réellement voulu donner à leurs phrases. Cette pratique consistant à inférer ce que la personne serait en train de dire à partir de ce qu’elle a littéralement dit nous sert à compenser le caractère inévitablement vague de la parole.

Le problème est que ces inférences sont souvent biaisées par des stéréotypes qui négligent les subtilités des opinions individuelles, et par la peur d’entendre quelqu’un dire des choses dont on craint qu’elles aient des conséquences ‘dangereuses’. Ces inférences peuvent alors conduire à accuser nos interlocuteurs de défendre des positions qu’ils n’ont jamais défendues ni même pensées, simplement parce que leurs phrases ressemblent à des opinions qui nous effraient. Par exemple :

      • Les discriminations systémiques sont partout” : cet énoncé peut être perçu comme relevant d’une idéologie de gauche radicale, ce qui irritera nombre de personnes de droite. Mais il peut aussi simplement constater que certaines inégalités persistent au-delà des intentions individuelles, sans imputer de culpabilité collective ni nier les progrès réalisés.
      • La sécurité doit redevenir une priorité” : ce type d’énoncé peut être associé, à gauche, à des positions sécuritaires, autoritaires ou à une stigmatisation des minorités. Mais il peut aussi exprimer une préoccupation légitime pour les victimes de criminalité dans certains quartiers, sans impliquer de solutions répressives disproportionnées.

Les motivations sociales au-delà de la recherche de vérité

Il importe aussi de garder en tête que nos discussions politiques sont influencées par des motivations sociales, souvent inconscientes, comme paraître moral et bien informé pour se donner une bonne image, et mobiliser les autres autour de nos causes. Le problème est que ces préoccupations, bien qu’adaptatives dans nos cercles sociaux, nous poussent souvent vers l’exagération et la mauvaise foi. Par exemple, l’exagération d’une menace sociale – impact de l’immigration, imminence du changement climatique – ou le déni d’un progrès – déclin du sexisme, de la pauvreté – peuvent permettre de signaler sa loyauté envers un camp politique et de mobiliser l’engagement autour de soi.

Mais lorsque notre audience n’est pas politiquement alignée, exagération et mauvaise foi peuvent faire passer les membres de son propre camp politique comme refusant la nuance sur des sujets complexes. Cela peut endommager le lien de confiance avec ses interlocuteurs, et retire alors toute perspective d’influence.

Ces principes de base qui, lorsqu’ils sont appliqués, peuvent permettre aux discussions politiques de devenir des lieux d’influence et d’apprentissage plutôt que de confrontation stérile entre des thèses caricaturales. Sans non plus nier la légitimité de nos différences d’opinions.

Antoine Marie, École normale supérieure (ENS) – PSL


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GODINAS : La Paix de Fexhe (CHiCC, 2014)

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La Paix de Fexhe (1316) est un texte mythique qui conditionnera implicitement l’histoire de la principauté de Liège, et c’est en son nom que les Liégeois feront la révolution à partir de 1789. Ce texte appartient au patrimoine immatériel de notre histoire et de l’histoire de la démocratie, puisqu’il limite les pouvoirs du Prince. Il est à l’origine du développement et du rôle que joue, dans le gouvernement de la Principauté, l’assemblée des 3 États (Sens du Pays). Au fil du temps, le Prince tentera de limiter ces libertés allouées et la Paix de Fexhe ne devra sa longévité et son maintien que grâce à une institution née dans sa foulée, qui en sera le prolongement et le garant : le tribunal des XXII.

Le XIVe siècle est très différent du nôtre :

      1. L’individu seul ne se conçoit pas, il s’inscrit dans une solidarité familiale, de caste, de village et de corporation ensuite ;
      2. La société n’est pas égalitaire, tous les hommes ne naissent pas libres et égaux ;
      3. À chaque catégorie sociale correspond un système judiciaire qui lui est propre : clergé, paysans, bourgeois, chevaliers (avec l’usage de la vengeance privée, droit qui leur est reconnu) ;
      4. Dans cette société inégalitaire, ce sont les villes qui manifestent le plus de dynamisme et obtiennent des chartes dites “de franchises” qui réglementent leurs rapports avec l’autorité. À l’intérieur des villes, les marchands entrepreneurs monopolisent le gouvernement de la ville. Dans le courant du XIIIe siècle, les métiers lutteront pour obtenir un partage du pouvoir ;
      5. Le souverain, au départ, gouverne en maître absolu.

Quels étaient les systèmes politiques à cette époque ?

En Angleterre, la Grande Charte (Magna Carta) entraîne le respect des lois, une bonne justice et le contrôle du pouvoir royal par le clergé et les barons. En France, le pouvoir royal devient absolu, “ci veult le roi ci veult la loi.” La Principauté de Liège est terre d’empire, le Prince est nommé par le Pape avec les interventions soit du roi de France soit du Saint-Empire. Elle représente une terre riche, convoitée par les voisins, d’où nécessité de la protéger et, particulièrement, le plateau de Hesbaye, difficile à défendre. Un système défensif s’installe, avec des forteresses (Aigremont, Waleffe, Waremme) dont le Prince nomme les châtelains, ainsi que des châteaux, maisons fortes et tours, points de défense secondaires confiés à des chevaliers.

Monument commémorant la Paix de Fexhe, à Fexhe-le-Haut-Clocher © l’avenir.net

La guerre des Awans contre les Waroux

Humbert Corbeau d’Awans exerce un leadership jusqu’à contester les droits de la cité de Liège. Antagonistes, les Waroux et les Awans, ainsi que leurs clans, se font la guerre sur base du code d’honneur qui régit cette société de chevaliers et permet la vengeance. Face à ces désordres incessants, guérillas et pillages, le Mal-Saint-Martin, le Prince-Évêque Adolphe II de la Marck ordonne la tolérance zéro : tout délit prouvé sera sanctionné (affaire d’Eustache de Hognoul, en 1315). Les adversaires, épuisés, sont contraints à se réconcilier par un traité, en 1316…

La Paix de Fexhe

      1. Chacun doit être jugé conformément à la loi selon la condition du prévenu et la nature du délit ;
      2. Si le représentant de l’évêque, ou l’évêque lui-même, refuse de conduire la procédure “par loi et par jugement“, l’exercice de la justice peut être suspendu ;
      3. Le gardien et l’interprète des lois et coutumes ne peut être que le Sens du pays (la sagesse du pays), commission juridique regroupant le chapitre cathédral, les chevaliers, les villes et le Prince ; soit l’évêque et les trois états (en fait, les trois ordres : clergé, guerriers et travailleurs).

Ces dispositions seront complétées en 1373 par le tribunal des XXII, élu chaque année par le chapitre cathédral, les chevaliers et les villes, et dont la mission sera de juger les officiers épiscopaux accusés de prévarication.

d’après Anne GODINAS

Charles Fourier, ce penseur du XIXe siècle qui voyait le travail comme un plaisir

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[THECONVERSATION.COM, 25 novembre 2025] Charles FOURIER (1772-1837) est l’un des premiers auteurs à développer une critique du capitalisme libéral. Un philosophe dénigré par Karl Marx pour son socialisme utopique. Considéré tantôt comme un être fantasque, tantôt comme un inventeur encombrant, il exerce une carrière de commerçant durant une grande partie de sa vie. Une de ses réflexions résonne dans notre actualité : qu’est-ce qui peut motiver l’individu à l’égard de son travail ?

Il est probablement l’auteur le plus original parmi les socialistes français du XIXe siècle, considérés comme utopiques, tels Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) ou Étienne Cabet (1788-1856). Les travaux que j’ai menés dans le cadre d’une thèse d’État sur les socialistes utopiques ont mis en évidence l’idée que, chez Charles Fourier, le travail n’était pas l’élément premier, mais une activité entraînée par des motivations, une “attraction passionnée.”

Charles FOURIER (Besançon 1772- Paris 1837) © meisterdrucke.uk

L’idée principale qui se dégage de son œuvre ? Les transformations des structures de production nécessitée par les crises, le chômage et la misère, doivent prendre la forme d’un collectivisme décentralisé. Ce dernier repose sur une propriété associée dont l’élément central est constitué par “la phalange” ou commune sociétaire.

Les nouvelles relations sociales sont analysées notamment dans la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), le Nouveau Monde industriel et sociétaire ou invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle, distribuée en séries passionnées (1829), la Fausse Industrie morcelée, mensongère et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique donnant quadruple produit (1835-1836). Ces ouvrages mettent l’accent sur l’aliénation économique, doublée d’une aliénation affective qui ne peut être dépassée qu’en libérant l’individu de toutes les contraintes qui l’empêchent de se réaliser.

Dans ce nouveau système, par quoi les travailleurs et travailleuses sont-ils motivés, en dehors de l’argent ?

Motivations non pécuniaires

L’existence de rapports humains dans la production implique pour Charles Fourier la prise en considération des motivations non pécuniaires. Il critique dans le premier tome de la Théorie de l’unité universelleles méthodes qui laissent dans l’oubli la plus vaste, la plus nécessaire des études, celle de l’Homme, c’est-à-dire de l’attraction passionnée.” Une organisation doit reposer sur l’association libre des attractions entre les êtres humains pour atteindre l’harmonie. Plaisirs et travail ne sont pas opposés, mais promus.

L’étude du monde du travail doit être “celle de l’homme social” centrée sur le “social et le passionnel“, en d’autres termes sur l’analyse des motivations. L’unité de production, en tant qu’organisation, est commandée à la fois par les impératifs économiques et techniques de la production, mais également par les besoins psychologiques des travailleurs.

Luxe des ateliers et bagne de l’usine

Le point de départ de sa réflexion est celui de l’adaptation physiologique, du corps, de l’individu à son travail. Charles Fourier insiste sur la nécessité d’usines harmonieuses, “le luxe des ateliers” et sa conséquence sur la santé des travailleurs. Une usine ne doit pas être un bagne. Il met l’accent sur l’importance des couleurs, des peintures souvent refaites, des conditions de température et de propreté des ateliers.

Charles Fourier est le penseur du phalanstère, contraction de phalange et de monastère, le regroupement organique des éléments considérés nécessaires à la vie harmonieuse d’une communauté appelée phalange © Wikimedia

L’organisation du travail doit s’attacher à réduire les distances entre les postes de travail. Une opération de production va échoir à plusieurs groupes de travail et être décomposée en “éléments distincts.” Dans le Nouveau Monde industriel et sociétaire, il souligne que cet “exercice parcellaire en fonctions” va favoriser le passage d’un poste de travail à l’autre. Il s’agit de permettre “au travailleur exécutant” de replacer cette opération dans le tout de la production.

Papillonner contre la monotonie

Le passage d’un poste de travail à l’autre satisfait le besoin de variété, analysé sous le nom de “papillonne.” Les attitudes désignées sous le nom d’ennui, liées “à la monotonie d’un travail sans diversion” soulignées dans La Fausse Industrie, peuvent être réduites par l’alternance des tâches. Ces dernières nécessitent un fractionnement de la journée de travail et l’introduction de pauses. “Le but serait manqué si cet enchaînement de plaisirs ne coopérait pas au bien de l’industrie active” dit-il dans le tome III de la Théorie de l’unité universelle.

Pour Charles Fourier, le temps de travail doit être découpé en séances de deux heures. Cette division quotidienne pas à négliger les aspects économiques, tels que l’accroissement de la production et de la productivité.

“Perfection du tout” dans le travail en groupe

Il y a chez Charles Fourier l’idée que l’organisation du travail possède des propriétés sociales et psychologiques indépendantes de la technologie. Le machinisme ne peut répondre aux besoins des humains. C’est dans cette perspective qu’il faut développer le sentiment de coopération, d’appartenance à un groupe et l’émulation en favorisant le travail collectif.

© rusland-colleges.nl

C’est là que réside la profonde originalité du socialiste utopique. Son analyse rompt absolument avec l’hypothèse de la foule, associée à la perte du sentiment de responsabilité de l’individu, lorsqu’il rappelle dans le Nouveau Monde industriel et sociétaire que le groupe est “une masse liguée par identité de goût pour une fonction exercée.” Des hommes et femmes avec la même “attraction passionnée.”

Le groupe n’est pas une simple collection d’individus. Selon Charles Fourier, il implique des relations stables entre sept à neuf personnes. Il est analysé comme un moyen d’expression des motivations individuelles. Le travail en groupe satisfait le besoin de comprendre la signification de la tâche. La compréhension du but aiguise le besoin de contribuer à “la perfection du tout“, le besoin d’achever.

Sens de la vie

La motivation est dénommée par l’auteur “composite.” Dans ce contexte, les considérations affectives deviennent aussi importantes que les considérations économiques comme le taux de salaire, les horaires, etc. “Le lien ne serait que simple s’il se bornait à exciter l’émulation industrielle par appât du gain. Il faut y joindre des véhicules tirés d’autres passions comme les rencontres amicales“, précise Charles Fourier dans la Théorie de l’unité universelle.

Les relations affectives, faites de coopération et d’émulation, au sein du groupe de travail sont analysées sous le nom de “cabaliste.” Bien entendu, la motivation pécuniaire existe, mais l’aspect relationnel a pour conséquence de rendre plus complexe l’interprétation du comportement humain. “Les membres du groupe sont entraînés au travail par émulation, amour-propre, et autres véhicules compatibles avec celui de l’intérêt” rappelle-t-il dans la Théorie des Quatre Mouvements. L’amour-propre nous amène à tenir compte d’autrui. Cet échange réciproque satisfait le besoin de dignité, d’être reconnu dans son travail.

De Charles Fourier se dégage l’idée actuelle que l’accroissement de la productivité est souvent le résultat de la double exigence de la production et de la recherche d’un bien-être de l’individu. “Pour découvrir notre fin, il était deux conditions à remplir, la première de créer la grande industrie, fabriques, sciences et arts ; quand la grande industrie est créée, il reste à remplir la deuxième condition, la recherche du sens de notre vie” rappelle-t-il.

Bernard Guilhon (SKEMA Business School)

A lire également dans la WALLONICA  : Le phalanstère du Bois du Cazier (Marcinelle) vs. le phalanstère de Charles Fourier… et d’autres encore


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Comment les juges (français) tracent la ligne entre critique d’une religion et stigmatisation des fidèles

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[THECONVERSATION.COM, 29 septembre 2025Certaines critiques de la religion relèvent-elles de la liberté d’expression ou basculent-elles dans la stigmatisation des croyants ? En France, la frontière est juridiquement ténue. Dans les prétoires, les juges tranchent, au cas par cas, loin des slogans et des polémiques médiatiques.

Les mots et discours qui circulent dans l’espace public sont régulièrement au cœur de controverses autour des limites de la liberté d’expression. Ils soulèvent des interrogations récurrentes sur les droits des individus, figures publiques ou anonymes, à tenir certains propos. Parmi les sujets les plus sensibles figurent les discours critiques à l’égard des religions.

Si certains les considèrent comme l’expression légitime d’une opinion ou d’un désaccord avec une doctrine, d’autres y voient une forme de stigmatisation insidieuse visant les croyants eux-mêmes. Ainsi, ce qui relève pour les uns d’un simple rejet intellectuel d’une croyance peut apparaître, pour les autres, comme une attaque implicite contre ceux qui y adhèrent. Ces divergences reflètent des clivages idéologiques profonds, qui alimentent la virulence des débats dans l’espace public.

Sans prétendre trancher ce débat, il faut souligner que ces tensions se jouent également dans les salles d’audience. Comment les juges français tracent-ils la ligne entre la critique d’une religion et la stigmatisation de ses fidèles ? La justice reconnaît-elle que cette frontière peut parfois s’estomper, que la critique peut glisser vers la stigmatisation ?

Offense ou préjudice ? Une distinction juridique essentielle

En France, la liberté d’expression repose sur la loi du 29 juillet 1881, qui garantit une parole libre dans l’espace public tout en posant des limites : diffamation, injure, provocation à la haine ou apologie de crimes sont ainsi sanctionnées. Longtemps concentré à la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris, ce contentieux s’est largement diffusé sur le territoire français avec les réseaux sociaux, impliquant désormais des anonymes autant que des figures publiques.

DAUMIER Honoré, Les Avocats (ca. 1860) © Artsy.net

Pour les juges, la méthode reste constante : identifier la cible des propos, puis en apprécier le sens selon le contexte. Ce cadre juridique repose sur une distinction essentielle : on ne punit pas une opinion, mais un discours portant atteinte à des personnes. Cela rejoint l’opposition formulée par le philosophe français Ruwen Ogien (1947-2017) entre offense, dirigée contre des idées ou des croyances, et préjudice, qui touche des individus ou des groupes identifiables.

Ainsi, critiquer une religion, même de manière virulente, relève de la liberté d’expression, alors que viser explicitement ses fidèles en excède les limites. Les tribunaux font la différence entre des propos sur ‘l’islam’ ou sur ‘le catholicisme’, qui désignent des dogmes religieux, et ceux visant ‘les musulmans’ ou ‘les catholiques’, assimilables à des attaques contre des personnes. Cette ligne de séparation permet d’expliquer certaines décisions judiciaires : Michel Houellebecq, par exemple, a été relaxé en 2002 après avoir qualifié l’islam de “religion la plus con“, la justice estimant qu’il s’en prenait au dogme, non aux croyants.

Le blasphème n’est plus un délit en France depuis 1881

Cette distinction opérée entre croyance et croyants s’explique par le fait que, depuis 1881, le blasphème n’est plus un délit en France. La critique de figures ou de symboles religieux est donc légalement permise, même si elle choque. Mais cela n’empêche pas certains groupes de considérer ces critiques comme des atteintes aux croyants eux-mêmes. À intervalles réguliers, des associations saisissent les tribunaux pour tenter de faire reconnaître qu’une offense dirigée contre une religion constitue en réalité un préjudice infligé à ceux qui la pratiquent. La sociologue Jeanne Favret-Saada a bien analysé ce phénomène dans les Sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma. 1965-1988 (2017), en montrant comment, dans certaines procédures, ces associations tentent de transformer une offense symbolique en une atteinte personnelle devant la justice.

La dernière tentation du Christ de Martin Scorcese ne plaît pas à tout le monde (1988) © Barbara Alper/Getty Images

La plupart des actions en justice liées à des offenses religieuses sont portées par des associations chrétiennes, notamment catholiques. En première ligne, l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif), qui multiplie les procédures pour dénoncer ce qu’elle considère comme de la christianophobie. Pour elle, critiquer un dogme ou un symbole religieux revient à attaquer les croyants eux-mêmes. Dès 2010, le chercheur Jean Boulègue (1936-2011) relevait déjà que 90 % de ces affaires étaient engagées par des chrétiens, avec l’intention de faire reconnaître juridiquement l’offense comme un préjudice réel.

Des associations musulmanes ont tenté d’emprunter la même voie, notamment lors des procès contre Michel Houellebecq, en 2002, ou contre Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet, en 2007. Mais la justice a tranché systématiquement en faveur d’une relaxe, les juges estimant que la critique visait la religion, non les musulmans en tant que groupe. Une position réaffirmée régulièrement : tant que le discours cible le dogme et non les fidèles, elle reste protégée par la liberté d’expression. En 2006, la Cour de cassation a même annulé une condamnation contre une publicité pastichant la Cène, rappelant qu’un symbole religieux peut être détourné sans que cela constitue une injure.

Si le principe juridique semble clair, son application se heurte à certains discours qui le mettent à mal. Dès lors que le discours s’éloigne du sens littéral, par des procédés comme la métonymie ou la personnification, l’identification de la cible devient plus complexe. C’est dans ces zones grises que se joue aujourd’hui la frontière entre critique légitime d’une croyance et discours stigmatisant des croyants.

Quand le discours prend des détours : la métonymie et la personnification à l’épreuve du droit

Le sens littéral des mots ne suffit pas toujours à identifier leur cible. Le contexte, le ton, l’intention, et certaines figures de style peuvent en modifier la portée.

Parmi elles, la métonymie désigne un objet par un autre auquel il est lié : dire “boire un verre“, c’est évoquer le contenu, non le contenant. Dans le vers de Paul Éluard, “Paris a froid, Paris a faim“, Paris désigne les habitants, non la ville elle-même. Ce glissement, bien connu des linguistes, peut devenir source d’ambiguïté en justice, où l’interprétation précise des propos est cruciale. La métonymie permet de suggérer sans nommer, de contourner les interdits sans les enfreindre explicitement. Dans les prétoires, elle pose la question suivante : où s’arrête la critique d’une idée ou d’un dogme, et où commence l’attaque d’un groupe de personnes ?

Double assassinat de Magnanville (2016) © 20minutes.fr

Un premier exemple éclaire ces enjeux. Un arrêt de la Cour de cassation du 16 mars 2021 portait sur un tract diffusé après l’attentat de Magnanville (Yvelines), où figuraient les slogans “Islam assassin” et “Islam dehors“, associés à un poignard ensanglanté. La question posée aux juges : ces slogans visaient-ils la religion ou, métonymiquement, ses fidèles ? Le tract, en attribuant à l’islam des intentions humaines (volonté de soumettre, violence), recourait à la personnification, ce qui ouvre la voie à une désignation implicite des musulmans.

Le tribunal correctionnel a vu dans ce procédé une attaque indirecte contre les pratiquants, renforcée par d’autres expressions stigmatisantes caractéristiques du discours raciste (“grand remplacement“, “invasion“). La cour d’appel, au contraire, a opté pour une lecture littérale, jugeant que l’absence de mention explicite d’un groupe empêchait de qualifier les propos d’incitation à la haine. La Cour de cassation a cassé cette décision, rappelant qu’on ne peut faire abstraction du discours figuré ni de ses effets implicites. Ce cas oppose donc deux lectures : l’une, contextuelle et figurale, attentive aux procédés stylistiques ; l’autre, strictement littérale, limitée au sens des mots en dehors de leur usage en contexte.

Une autre affaire, liée à des propos tenus en 2013 à Belfort (Territoire de Belfort), met en lumière un autre aspect de cette frontière floue entre critique de la religion et stigmatisation des croyants. La même personne que celle du tract y déclare : “Oui je suis islamophobe, et alors ? La haine de l’islam, j’en suis fière. L’islam est une saloperie […], c’est un danger pour la France.” Contrairement au tract, ici la religion est explicitement visée, sans glissement apparent vers les fidèles. La prévenue assume une hostilité envers une religion, et non envers ceux qui la pratiquent. Elle est condamnée en première instance par des juges qui acceptent d’y voir un glissement entre haine de la religion et haine des croyants, mais relaxée en appel : les juges reconnaissent la violence du propos, mais estiment qu’il relève d’une opinion sur une religion, sans intention manifeste de stigmatiser un groupe. Ce raisonnement interroge. Peut-on vraiment dissocier des formules comme “haine de l’islam” ou “l’islam est un danger” de toute portée sociale sur les croyants ? Revendiquer son islamophobie comme l’affirmation d’une haine à l’égard d’une croyance peut à l’inverse être vu comme une manière de contourner l’interdit de la haine envers les personnes, sous couvert de critiquer une abstraction.

Ces deux affaires illustrent les limites d’une approche strictement littérale et les difficultés que la distinction entre. Si les propos ne franchissent pas toujours le seuil de l’incitation légale, ils révèlent combien la frontière entre critique du dogme et attaque des croyants peut être instable, et parfois exploitée pour rester dans la légalité.

L’affaire Houellebecq, évoquée plus haut, en offre une nouvelle illustration. Dans une interview, l’écrivain affirme : “La religion la plus con, c’est quand même l’islam.” La justice y voit une critique de la religion en tant que telle, et non une attaque contre ses fidèles. Pourtant, lorsqu’il poursuit en déclarant : “L’islam naît avec la volonté de soumettre le monde […]. C’est une religion belliqueuse, intolérante, qui rend les gens malheureux“, le discours glisse vers une personnification du dogme. Ce procédé ouvre la voie à une lecture métonymique, susceptible d’assimiler croyance et croyants. Là encore, l’interprétation littérale masque les effets de glissement potentiels du propos et l’ambiguïté de leur cible.

Les exemples étudiés montrent que la justice française s’efforce de maintenir une distinction délicate entre la critique du dogme et l’attaque dirigée contre les croyants eux-mêmes. Toutefois, cette frontière demeure instable, car elle peut facilement être contournée. Les mots, en contexte, peuvent glisser insidieusement de l’abstraction théologique à la stigmatisation implicite d’un groupe de fidèles. Ce glissement, souvent permis par les ressources mêmes du langage – métonymie, personnification, implicite – exige des juges une lecture fine et contextualisée des discours, attentive non seulement à leur contenu littéral, mais aussi à leurs effets, leurs sous-entendus, et à l’intention qui les anime.

Si la liberté de critiquer les religions constitue un principe fondamental en droit français, elle ne saurait servir de paravent à des propos qui, sous des apparences abstraites, ciblent en réalité un groupe identifiable. La langue, par sa richesse et sa souplesse, permet précisément ces déplacements de sens : les ignorer serait faire preuve d’un dangereux aveuglement.

Anna Arzoumanov, philologue (Sorbonne Université)

Anna Arzoumanov est l’autrice de Juger les mots. Liberté d’expression, justice et langue (Actes Sud, La compagnie des langues, 2025).


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ELISEE RECLUS à Bruxelles : dernières années du géographe anarchiste et écologiste

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[d’après KAIROSPRESSE.BE n°68, 22 février 2025] Porté par les idéaux du siècle des Lumières et de la Révolution française, le XIXe siècle européen est animé par un puissant mouvement d’émancipation populaire. Celui-ci est rendu possible par l’essor de l’instruction publique et nécessaire par les conséquences de la révolution industrielle qui exacerbe les inégalités sociales et les mécanismes d’exploitation des classes dominées, par les structures encore vivaces de l’Ancien Régime, mais aussi et surtout par la bourgeoisie triomphante. C’est ainsi que, mues par leur refus des injustices et de l’exploitation, ainsi que par leur foi en un progrès humain débarrassé des superstitions véhiculées par la religion, vont se constituer les grandes idéologies émancipatrices de ce siècle : socialisme, communisme et anarchisme.

Anarchiste, Communard, banni

Outre Pierre-Joseph Proudhon, Élisée Reclus (1830-1905) est, aux côtés de ses grands amis Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, l’une des principales figures anarchistes de l’époque. Il dénonce l’exploitation du peuple par l’Église, l’État et la bourgeoisie et prône avec talent et succès l’avènement d’une société fondée sur la solidarité, l’entraide et la libre association. Alors qu’il est, fort injustement, un peu oublié aujourd’hui, sa popularité est alors immense, comparable à celle d’un Victor Hugo.

1871 : la barricade de la place Blanche défendue par les femmes @ thecollector.com

En 1871, il participe à la Commune de Paris. Arrêté le fusil à la main par les Versaillais, condamné par le Conseil de guerre à la déportation en Nouvelle-Calédonie, Reclus voit sa peine commuée en 10 ans de bannissement grâce à la pétition de soutien signée par une centaine de scientifiques de renom, dont Charles Darwin. Refusant de présenter un recours en grâce, sa peine ne sera commuée qu’en 1879.

ARPENTEUR DE LA PLANÈTE, ENCYCLOPEDISTE ET AMOUREUX DE LA NATURE

Outre la pureté de son engagement libertaire et son intégrité morale sans faille, Reclus doit sa popularité à son immense travail d’arpenteur du monde et de géographe encyclopédiste. Héritier d’une sensibilité romantique, marcheur infatigable, légumiste et naturiste, cet amoureux de tous les paysages et de toutes les manifestations du vivant dans leur infinie diversité est le grand précurseur d’une écologie sociale soucieuse des interactions harmonieuses entre l’homme et son milieu. À ses yeux, ainsi qu’il l’affirmera dans l’incipit de L’Homme et la terre, “l’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même.” Il chante l’émotion que l’on ressent “à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d’infortune, mais tous également en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos.”

Sous la Troisième République, les chemins de fer, les conquêtes coloniales et l’essor de l’instruction publique stimulent l’intérêt du plus grand nombre pour la géographie et les voyages. D’où la longue et fructueuse association entre Reclus et la jeune maison d’édition Hachette. Publiée entre 1875 et 1893, composée de 19 forts volumes et riche de plus de 4.000 cartes et illustrations, sa Nouvelle géographie universelle connaît un grand succès populaire. Avec un sens extraordinaire du détail significatif, Reclus procède à l’inventaire systématique de notre planète, jusque dans ses confins les plus reculés. Il dépeint et raconte la Terre et les hommes d’une manière unique, qui allie la rigueur scientifique et une poésie se nourrissant du sentiment de la beauté naturelle et de l’amour des hommes et de la liberté.

COROT Camille, Paysage, soleil couchant (1865-1870) © Musée de Grenoble

Citons à titre d’exemple un passage du Sentiment de la nature dans les sociétés modernes, l’un de ses premiers grands textes, paru en 1866. Homme de son temps, Reclus est certes partisan du progrès, gage d’émancipation de l’humanité, mais il dénonce le saccage de la nature qui en est le corollaire : “Certainement, il faut que l’homme s’empare de la surface de la Terre et sache en utiliser les forces ; cependant, on ne peut s’empêcher de regretter la brutalité avec laquelle s’accomplit cette prise de possession. […] La nature sauvage est si belle : est-il donc nécessaire que l’homme, en s’en emparant, procède géométriquement à l’exploitation de chaque nouveau domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions vulgaires et des limites de propriété tirées au cordeau ? S’il en était ainsi, les harmonieux contrastes qui sont une des beautés de la Terre feraient bientôt place à une désolante uniformité.”

ÉLISÉE ET BRUXELLES, CAPITALE DES DÉBITS DE BOISSON, DE LA  TABAGIE ET DU MOUVEMENT SOCIAL

Riche d’aventures et de rencontres, la vie de Reclus est longue et son œuvre immense. Pour célébrer sa mémoire et encourager nos lecteurs à le découvrir par eux-mêmes, nous avons choisi d’évoquer les dernières années de sa vie en Belgique. Dans le tome IV de sa Nouvelle géographie universelle consacré à l’Europe du Nord-Ouest, Reclus présente ainsi l’une des particularités de la population bruxelloise : “En aucun pays du monde, les tavernes, les salles de bal et les cafés n’ouvrent plus largement leurs portes pour inviter les passants. Bruxelles et ses faubourgs ont près de 9.000 établissements pour le débit des boissons, c’est-à-dire un pour 40 personnes[ … ]. La dépense ordinaire d’un buveur moyen ne peut être évaluée à moins de 180 francs par an, et les menus frais pour les liqueurs et le tabac doublent toujours la somme enlevée au ménage. Parmi tous les pays d’Europe, la Belgique est celui dont les habitants réduisent en fumée la plus grande quantité de tabac : ils dépassent même à cet égard leurs voisins de la Néerlande et de l’Allemagne.” Sans qu’il n’exprime de jugement moral, on peut penser que le sobre Élisée se désole de tels excès, qui affaiblissent les classes populaires et leurs capacités de révolte contre l’injustice. En même temps, la profusion de débits de boisson est un bon indicateur de la forte présence ouvrière générée par le grand nombre d’ateliers d’artisans, mais aussi d’industries légères au sein même de cette ville en pleine expansion.

SCANDALE À L’ULB ET FONDATION DE L’UNIVERSITÉ NOUVELLE

En 1891 et 1892, plusieurs attentats à la bombe affolent la France. Reclus, qui dénonce tout d’abord une provocation de la police – “Ces fantaisies explosives ne peuvent être attribuées à des anarchistes conscients” – doit se rendre à l’évidence après l’arrestation de Ravachol qui, lors de son procès, défend avec éloquence ses convictions anarchistes. Reclus est sommé de s’en désolidariser. Or, tout en récusant le recours à la violence, il “refuse de jeter l’anathème à Ravachol, mais admire au contraire son courage, sa bonté, sa grandeur d’âme, la générosité. avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à ses dénonciateurs.

Arrestation de Ravachol © Le petit journal

Peut-être la direction de l’ULB n’avait-elle pas eu connaissance de tels propos qui, de nos jours, l’eussent à coup sûr fait condamner pour apologie du terrorisme. Quoi qu’il en soit, Reclus reçoit une invitation du recteur et de l’administrateur de l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui ont “le grand honneur de lui avoir fait conférer le titre d’agrégé de géographie comparée, afin qu’il puisse venir, s’il le désirait, enseigner en Belgique.” C’est la Belle Époque et les débuts de l’Art nouveau. Avec toutes les richesses de la mine, de l’industrie et du Congo, au cœur d’une vie culturelle, intellectuelle et artistique intense, c’est l’époque où Bruxelles bruxellait et brillait de tous ses feux. Grâce à la relative liberté d’expression qui prévaut en Belgique et la présence d’institutions progressistes comme l’ULB, grâce aussi à sa position géographique à la croisée des grands pays d’Europe du Nord-Ouest et à la croissance rapide d’un prolétariat éduqué, Bruxelles joue alors un rôle central pour les mouvements anarchistes et socialistes. Reclus et sa compagne, Caroline Ermance, acceptent volontiers l’invitation de l’ULB et préparent leur déménagement.

Ravachol condamné à mort et guillotiné, la campagne d’attentats se poursuit. En décembre 1893, l’anarchiste Auguste Vaillant lance une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des Députés. Dans la foulée de cet attentat, qui blesse plusieurs personnes, mais n’en tue aucune, la Chambre vote des lois scélérates qui restreignent liberté de presse et d’association. La chasse aux anarchistes est lancée tous azimuts. Le domicile d’Élisée Reclus est perquisitionné. Avec son frère Élie et son neveu Paul, qui le seconde étroitement dans ses travaux géographiques, les Reclus sont d’autant plus dans le collimateur que, juste avant l’attentat, Vaillant a adressé son Journal de mon explosion à Paul, dont il admire les écrits libertaires ! Le nom de Reclus sent le soufre et Élisée apprend par les journaux que son cours à l’ULB est reporté d’un semestre. Après un débat houleux, le conseil d’administration décide par 11 voix contre 4 de l’ajourner sine die. Les étudiants protestent en masse et les délégués de tous leurs cercles déclarent solennellement “ne reconnaître à aucune autorité le droit de leur défendre de penser ce qui leur plaît.” Le député libéral Paul Janson prend la tête d’un comité de soutien : “Cet outrage immérité prive la jeunesse de leçons précieuses et porte l’atteinte la plus grave à la renommée de la Belgique, hospitalière et libre […]. Si les auteurs de la résolution coupable qui vous a soulevés n’ont pu trouver dans leur maturité les conseils qui sauvegardent l’honneur de l’établissement qu’ils ont la prétention de diriger, que ce soit votre jeunesse et vos actes qui les leur donnent sans ménagements. Il importe de démontrer à ce corps qui se recrute lui-même qu’il n’est plus en accord avec le large esprit qui doit inspirer une université libre qui se dit libre.” Ce texte est signé par une bonne partie de l’intelligentsia belge, dont le célèbre poète symboliste Émile Verhaeren. Lui aussi partisan de l’éminent géographe, le recteur Hector Denis démissionne. La direction de l’ULB se cabre et prend des sanctions contre les professeurs et les étudiants qui soutiennent Reclus. La cavalcade d’une centaine d’étudiants protestataires provoque la panique, si bien que la direction décide de fermer l’université temporairement.

Dans un contexte politique tendu, la scission est consommée. À l’invitation d’Hector Denis et de la loge maçonnique des Amis philanthropes, Élisée Reclus donne une première conférence au temple de la loge sise rue du Persil, au cœur de Bruxelles, devant une salle bondée de 800 personnes. Autant d’autres ne peuvent entrer, faute de place. Son éloge de la vérité “qui nous rendra libres” suscite l’enthousiasme de l’assistance. Grâce à l’appui de Denis et de personnalités socialistes, ce cours introductif est le prélude à la création de l’Université nouvelle, une institution pionnière en matière de liberté académique et de démocratisation du savoir. Inspirée par des théories pédagogiques modernes, notamment celles d’Ovide Decroly, cette université ne délivre pas de diplôme, mais elle est gratuite et ouverte à tous, sans distinction de classe où de genre. Autour d’Élisée et de son frère Élie qui enseigne l’histoire comparée des religions et l’anthropologie, de nombreux professeurs y prodiguent des cours d’une grande variété : droit, sociologie, anatomie, psychiatrie, arts plastiques, etc. En lettres, l’Université nouvelle est la première en Belgique à étudier l’histoire de la littérature flamande. Jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque, les circonstances ayant changé, elle rejoindra l’ULB, l’Université nouvelle voit se succéder des conférenciers prestigieux tels Georges Eekhoud, Camille Lemonnier, Victor Horta ou encore Guillaume Apollinaire.

JUSQU’AU BOUT, L’HOMME ET LA TERRE

Quant à Élisée, il résidera à Bruxelles de 1894 à sa mort, survenue en 1905. À l’Université nouvelle, Reclus enseigne la géographie sociale, un domaine qu’il définit comme l’étude des interactions entre les sociétés humaines et leur environnement. Il s’attache à montrer comment ces relations évoluent sous l’effet des dynamiques sociales, politiques et économiques. À partir de ses cours, il travaille d’arrache-pied, avec l’aide de son neveu Paul, à L’Homme et la Terre, où, ainsi qu’il l’explique dans sa préface, “dans la succession des âges, se montrera l’accord de l’Homme et de la Terre, où les agissements des peuples s’expliqueront, de cause à effet, par leur harmonie avec l’évolution de la planète.” Il s’efforce de dégager les lois fondamentales de l’histoire humaine, envisagée dans toute sa diversité, selon les continents et les époques : “La lutte des classes – à l’exception des peuplades restées dans le naturisme primitif -, la recherche de l’équilibre – car le viol de la justice crie toujours vengeance – et la décision souveraine de l’individu – première cellule fondamentale, qui s’agrège ensuite et s’associe comme il lui plaît aux autres cellules de la changean·te humanité -, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l’étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu’on puisse leur donner le nom de lois.” Des six gros volumes de cet ouvrage fondateur de la géohistoire, seul le premier paraîtra de son vivant. De 1905 à 1908, Paul en révisera le manuscrit et assurera la publication posthume.

Bien inséré dans les cercles intellectuels et artistiques de la capitale belge – il est ainsi très ami avec Émile Verhaeren et le peintre néo-impressionniste Theo Van Rysselberghe, tous deux de sensibilité anarchiste -, Élisée sympathise avec plusieurs de ses étudiants. Ainsi de la jeune Alexandra, fille de communards exilés en Belgique, avec laquelle il devise en se promenant le long des étangs d’lxelles. Bien plus tard, celle-ci voyagera au Tibet et au Népal et deviendra célèbre sous le nom d’Alexandra David-Néel. Élisée est à présent un vieillard, et il aura la douleur de perdre son frère Élie en 1904. Il suit de peu dans la tombe celui qui fut, toute leur vie durant, son meilleur ami et comme son alter ego : il meurt le 4 juillet 1905 à Torhout, près de Bruges, dans la résidence campagnarde de Florence de Brouckère, son dernier amour. Si la nouvelle de sa disparition fait les gros titres des journaux et provoque un émoi considérable dans de nombreux pays, conformément à ses dernières volontés, seul son neveu Paul suit le cercueil. Il est placé dans la fosse commune du cimetière d’lxelles, où gît déjà Élie. Une plaque discrète signale leur présence : Élie Reclus 1827-1904 – Élisée Reclus 1830-1905.

S. Kimo (et le concours de Thomas Sennesael,
créateur de la visite guidée Ixelles : quartier
d’artistes et d’anarchistes
)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, correction, édition et iconographie | sources : Kairos n°68 “Élisée Reclus en Belgique : dernières années du géographe anarchiste et écologiste” | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © laviedesidees.fr ; @ thecollector.com ;  © Musée de Grenoble ; © Le petit journal | Merci à Pénélope & Michel.


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Spinoza ou la démocratie comme État ‘absolument absolu’

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[THECONVERSATION.COM, 28 juillet 2025] Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent ses concepteurs ? Pour le Hollandais Baruch Spinoza (1632-1677), penseur singulier, véritable anomalie au XVIIe siècle, la démocratie est le meilleur des régimes, celui qui confère le plus de puissance et de stabilité à l’État. En permettant l’expression des conflits nés des passions humaines, les assemblées démocratiques élaborent un savoir collectif et des normes qui préservent la concorde civile.

À l’époque classique, dans une Europe dominée par le modèle de la monarchie absolue de droit divin, la démocratie n’a pas bonne presse. Il est un défaut que la plupart des philosophes lui imputent, c’est la longueur des délibérations en assemblée, le temps perdu en discussions lorsque l’urgence se fait sentir. Rien de mieux alors qu’un chef qui saura couper court et contourner l’obstruction que représente l’expression des désaccords. Hobbes en particulier fera de l’incompétence des membres des grandes assemblées propres à la démocratie l’un de ses vices majeurs. Pis, ces délibérations seraient le ferment des factions, qui mèneraient inexorablement à la guerre civile. Voilà ce qui à ses yeux vient “définitivement” assurer la supériorité du régime monarchique sur le régime populaire ou démocratique.

Une anomalie à l’âge classique

Dans ce concert de reproches, Spinoza fait entendre une tout autre voix. Le Traité politique (1677), son dernier ouvrage resté inachevé, élabore ce qu’Étienne Balibar appelle une “science de l’État” qui vise à en assurer la conservation et à le préserver contre les débordements violents des masses. Après le renversement brutal, en 1672, de la République de Hollande qui, sans être une démocratie, reposait sur un pouvoir parlementaire fort, après le retour en grâce de l’absolutisme royal, Spinoza a bien conscience qu’aucune théorie politique conséquente ne peut éluder la question de la sécurité de l’État, seule à même de garantir celle des individus.

Un principe gouverne la démonstration : la sécurité de l’État, monarchie, aristocratie ou démocratie selon la typologie devenue classique, ne doit jamais reposer sur la loyauté d’un seul homme ou de quelques-uns. Pour assurer sa propre conservation, un État doit donc se rendre impersonnel, et s’appuyer sur un ensemble de mécanismes qui rendent impossible qu’un petit nombre ait entre ses mains le salut de tous et décide de tout en vertu de ses propres affects. Parmi ces rouages institutionnels figurent en bonne place les assemblées, qui reconfigurent totalement la monarchie comme l’aristocratie, en y introduisant systématiquement des contre-pouvoirs, qui sont autant de résistances et de garde-fou au despotisme. À travers les conseils, les syndics, les sénats et toutes sortes d’instances délibératives dont les fonctionnements et les relations sont minutieusement décrits, Spinoza entreprend donc d’étendre aux autres types de régimes ce qui est vu communément comme l’un des inconvénients majeurs de la démocratie.

On arrive alors à ce paradoxe qui fait du spinozisme une “anomalie sauvage” au cœur du siècle classique : c’est en se démocratisant toujours plus, c’est-à-dire en augmentant le nombre de ceux qui ont part à la décision et à l’exercice du pouvoir, que l’État devient plus puissant et plus stable. En un mot, la démocratie est l’État “absolu en“, ou “absolument absolu” (omnino absolutum imperium), car il tend à faire coïncider le souverain avec la multitude tout entière.

L’absolutisme de l’État n’est plus pensé contre la liberté des citoyens, mais par elle. Le chapitre XVI du Traité théologico-politique (1670) affirmait déjà que la démocratie était l’État le plus naturel, parce qu’il est le plus conforme à l’égalité et à la liberté “que la nature accorde à chacun.” Comme l’a montré Alexandre Matheron, la nécessité logique veut que les hommes s’organisent démocratiquement, la démocratie devient la règle et non plus l’exception.

L’expérience et les affects comme matière de la pensée politique

Ce paradoxe s’explique par le terrain nouveau assigné à la politique : l’expérience et la matière fluctuante et irrationnelle des affects. Spinoza n’est pas un utopiste, c’est paradoxalement au nom d’un réalisme lucide que la démocratie est préférée à tous les autres régimes. À partir de ce donné incontournable que sont les affects, Spinoza récuse toute transcendance du pouvoir à la puissance de la multitude, clé de voûte de sa conception démocratique du politique.

Le principe qui découle de ce naturalisme intégral tient dans la formule jus sive potentia : le droit (jus) du souverain s’étend aussi loin que s’étend sa puissance (potentia), c’est-à-dire sa capacité à se faire obéir dans les faits. Dès lors que la politique consiste dans un rapport de puissances, la multitude devient l’instance de légitimation ultime, l’unique puissance instituante : quand bien même elle se trouverait privée de toute représentation politique, si le pouvoir soulève par ses décisions ou sa conduite une indignation générale, la mécanique passionnelle s’enclenche et ouvre la voie à un renversement de l’État. Se pose alors la question des stratégies institutionnelles visant à canaliser les passions en vue d’une plus grande autonomie du corps politique.

La multitude comme sujet politique. L’union en lieu et place de l’unité

Le concept de multitude, que Spinoza préfère à celui de peuple, sous-entend que ce qui est premier, c’est une multiplicité, rendue diverse et conflictuelle par le jeu des passions. Le but de la mécanique institutionnelle est dès lors de produire une union, qui n’est ni unité, ni uniformité, sur la base de cette dynamique contradictoire qui peut conduire aux divisions, mais aussi à la concorde.

Frontispice du “Léviathan” de Thomas Hobbes (1651) © fredericgrolleau.com (2019)

Loin d’être cet agrégat de volontés singulières unifiées seulement par l’État comme chez Hobbes, la multitude devient chez Spinoza le véritable sujet politique, toujours en devenir, car elle n’accède à ce statut de sujet qu’à la condition d’œuvrer en commun : chez Spinoza, on ne se libère pas seul ni sans les autres. Or la nature des affects oppose plus souvent les hommes les uns aux autres qu’elle ne les unit. C’est à l’échelle collective et civile que les individus accèdent à une forme d’autonomie, sous réserve d’un État bien constitué où les institutions peuvent déjouer les tendances passionnelles destructrices. Non pas en court-circuitant l’expression des dissensus par la censure ou par des dispositifs d’accélération de la prise de décision et de contournement de la discussion. Au contraire, cette conflictualité doit se déployer au grand jour et trouver à s’exprimer sur le plan institutionnel. Spinoza s’oppose à la pratique des secrets d’État qui entretiennent la défiance de la multitude tenue dans l’opacité.

Ainsi, au sein de la monarchie, le Conseil du roi, dont le fonctionnement a tout d’une assemblée, devient le véritable organe de la décision, le monarque n’ayant pas d’autre option que de promulguer ce qui a été décidé collectivement sans lui. Si, dans le régime aristocratique, seule la classe des patriciens exerce le pouvoir, elle a vocation à s’élargir toujours plus, jusqu’à coïncider, à terme, avec la multitude. On comprend dès lors pourquoi la démocratie apparaît comme le meilleur régime, puisqu’il comporte structurellement l’assise la plus large, le socle le plus puissant : la multitude ne menace plus le souverain dès lors qu’elle s’identifie à lui.

Vertu du conflit et invention démocratique

Cette place confiée aux discussions ne permet pas pour autant de ranger la pensée politique spinoziste du côté d’une conception procédurale de la démocratie, qui rationaliserait en assemblée les désaccords d’un peuple réputé ingouvernable. La démocratie de Spinoza n’est pas non plus à proprement parler une démocratie libérale, qui prendrait l’individu libre et rationnel pour point de départ et pour finalité. Car Spinoza conteste l’existence d’un libre-arbitre qui permettrait à tout un chacun de se déterminer indépendamment de causalités externes qui limitent son action. Les individus ne se suffisent pas à eux-mêmes, ils sont dépendants les uns des autres pour leur survie et leur vie affective se compose dans un rapport étroit avec leurs semblables.

Jaurès à la tribune du Parlement (juin 1913) © DP

La conflictualité provient de cette situation d’interdépendance qui à la fois oppose et unit les hommes entre eux. Ce n’est donc pas “en dépassant” les conflits ni en les occultant que la décision collective sur le bien commun est prise, bien au contraire c’est “en les traversant” que l’on peut faire surgir dans le moment interminable et parfois intense de la discussion ce à quoi personne n’avait pensé auparavant. Autrement dit, la démocratie est éminemment le lieu de l’invention.

L’éloge des discussions en assemblée que l’on trouve au chapitre IX, §14 du Traité politique (1677) décrit au sein d’une aristocratie décentralisée et démocratisée l’élaboration d’un véritable savoir démocratique, produit dans l’espace de la confrontation et de l’expression, des différences et des singularités d’un réel qui n’est ni uniforme ni immuable, au sein d’instances élues nombreuses et diverses. Il s’agit bien de travailler à même les divisions, en les formulant de façon toujours plus fine et plus exacte :

C’est la liberté qui périt avec le bien commun, lorsqu’un petit nombre d’individus décident de toutes choses suivant leurs seuls affects. Les hommes en effet sont de complexion trop épaisse pour pouvoir tout saisir d’un coup ; mais ils s’affinent en délibérant, en écoutant et en discutant ; et, à force d’explorer toutes les pistes, ils finissent par trouver ce qu’ils cherchaient, qui recueille l’assentiment de tous, et à quoi personne n’avait pensé auparavant.

Être plus spinoziste que Spinoza : la voix des femmes et la démocratie à venir

Le Traité politique (1677) s’interrompt brusquement avec la mort de son auteur au seuil de l’exposé portant sur le régime démocratique, laissant place, pour une part, à l’interprétation. Reste que la démocratie, dont la spécificité consiste à étendre le droit de voter et d’assurer les charges de l’État à tous, en vertu non d’un choix mais d’un droit, est bien pour Spinoza le meilleur régime.

Dans un geste d’ouverture et de fermeture, Spinoza consacre les premiers paragraphes de cet ultime chapitre à dresser la liste des exclus, des “sans voix“, qui n’ont vocation ni à gouverner ni à siéger au sein des assemblées. Cette liste comprend celles et ceux qui ne relèvent pas de leur propre droit, étant dépendants d’un autre pour leur subsistance : en tout premier lieu les salariés et les femmes.

La démocratie spinozienne serait donc avant tout une démocratie de propriétaires mâles. L’expérience montre que les femmes ne gouvernent nulle part à parité avec les hommes, mais là où Spinoza impose une limite au développement spontané des forces de la multitude à laquelle appartiennent bien les femmes, il nous faut être plus spinoziste encore, et déduire de l’histoire et de l’expérience l’égalité de toutes et de tous, en lieu et place de la prétendue “faiblesse” d’un genre soupçonné d’ajouter de la division entre les hommes qui rivaliseraient pour les séduire. Les régimes archétypaux que décrit Spinoza ne sont que des combinaisons parmi d’autres, et rien n’empêche que l’expérience produise d’autres genres de démocratie.

Retenons de Spinoza que toute exclusion de la discussion, toute accélération du temps de la délibération sont au sens strict contre-productives. Elles entravent le processus d’invention de solutions nouvelles au profit d’une reproduction de l’ordre existant. Plus grave encore, elles ne font pas disparaître les conflits, qui menacent alors de se muer en affects destructeurs. La représentation institutionnelle n’épuise pas l’éventail des interventions possibles de la multitude, en témoigne au chapitre XX du Traité théologico-politique (1670) le vibrant plaidoyer de Spinoza en faveur de la liberté de parole, qui ne peut être ôtée sans que l’État lui-même s’expose à la corruption et à la ruine.

Transportons-nous, pour finir, dans le contexte actuel : les commissions d’enquête parlementaires, les pétitions, toutes ces modalités de contrôle et d’interpellation du pouvoir exécutif par des représentants au sein d’instances élues ou en dehors d’elles, par la multitude elle-même, font la véritable puissance d’un État qui, en leur faisant droit, assure sa propre stabilité. Elles incarnent une démocratie réelle : non pas une belle totalité unifiée et paisible, mais bien cette chose en elle-même conflictuelle. Elles traduisent les divisions qui tissent le lien social, en un processus toujours ouvert de production des normes par la multitude elle-même. À ce titre, la démocratie est bien chez Spinoza l’autre nom du politique.

Céline Hervet, philosophe


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, statue de Spinoza à Amsterdam © CP ; © fredericgrolleau.com (2019) ; © DP.


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BELGIQUE : Définition du ‘cordon sanitaire’ (Charte de la démocratie, 2022)

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[REVUEPOLITIQUE.BE, 8 mai 2022] Le 8 mai est la date anniversaire de la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie qui a mis fin à la Seconde guerre mondiale en Europe. Elle marque la fin des atrocités commises durant cette période funeste. Le 8 mai est également la date anniversaire de la signature, par l’ensemble des partis politiques démocratiques francophones de Belgique, de la Charte de la démocratie qui consacre le principe du cordon sanitaire à l’encontre des formations politiques dont le programme ou l’action mettent en péril les valeurs fondamentales et constitutionnelles de notre système démocratique. Cette Charte a vu le jour pour la première fois le 8 mai 1993 en réaction aux percées électorales des partis d’extrême droite en Belgique.

[…] Face à la menace grandissante que constituent les idéologies d’extrême droite ou de même nature en Europe pour la cohésion sociale et le vivre-ensemble, pour nos institutions et notre système démocratiques, il est plus que jamais nécessaire de montrer notre détermination à défendre l’ensemble des valeurs fondamentales et principes constitutionnels de notre régime démocratique.
Ainsi, en tant que formations politiques démocratiques, nous réitérons notre engagement de ne pas nous associer au sein d’une coalition politique aux formations ou aux partis qui portent des idéologies ou des propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique, tels que la remise en cause de l’État de droit, le recours à la violence ou le renversement du régime parlementaire ou démocratique.
Nous réitérons notre refus de mettre en place des exécutifs s’appuyant sur de telles formations. Dans le cadre du débat démocratique et à l’occasion des campagnes électorales, nous nous engageons également à ne pas adopter et à condamner tout discours, toute attitude qui aurait pour effet d’amplifier artificiellement les peurs qui font le lit des formations d’extrême droite ou de même nature.
Nous nous engageons à refuser de participer à tout débat ou à toute manifestation auxquels participeraient des représentants de formations ou partis politiques porteurs d’idéologies ou de propositions susceptibles d’attenter aux principes qui fondent notre démocratie.
Nous nous engageons à ne jamais adopter de comportement ou à tenir des propos qui donnent de la visibilité ou qui amplifient des propos reflétant des idéologies d’extrême droite ou de même nature, nationalistes, identitaires, discriminatoires, racistes ou antisémites.
Nous rappelons que le racisme, la xénophobie, la discrimination et l’antisémitisme ne sont pas des opinions mais sont des délits qu’il convient de dénoncer et de faire condamner…

Signé par : Georges-Louis BOUCHEZ (Mouvement Réformateur), François DE SMET (Défi), Paul MAGNETTE (Parti Socialiste),  Rajae MAOUANE (Ecolo), Jean-Marc NOLLET (Ecolo), Maxime PRÉVOT (Les Engagés).

© delorscentre.eu

Code de bonne conduite entre partis démocratiques à l’encontre des formations ou partis qui manifestement portent des idéologies ou des propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique

La bonne conduite à l’encontre des formations ou partis, belges ou étrangers, qui manifestement portent des idéologies ou des propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique est définie de la manière suivante :

      1. Ne pas s’associer à une coalition politique, aux formations ou partis qui manifestement portent des idéologies ou des propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique.
      2. Refuser de mettre en place des exécutifs s’appuyant sur de telles formations.
      3. Ne pas soutenir, cosigner ou voter les motions ou propositions dont l’initiative émane de mandataires de ces partis ou formations, quel que soit le sujet de la motion.
      4. Refuser tout mandat qui aurait été obtenu grâce au soutien ou à l’abstention des mandataires issus de ceux-ci.
      5. Ne pas soumettre à discussion ou négocier l’adhésion d’un de ces partis ou d’un de ces mandataires en vue du dépôt ou du vote d’un texte ou d’un amendement.
      6. Mettre tout en œuvre pour éviter de confier une fonction spécifique à un élu issu de ce type de parti ou formation (bureau d’assemblée, rapporteur, président de commission, questure, etc.) ou de permettre à ces élus de se constituer en groupe politique reconnu.
      7. Ne pas inviter un parti ou une formation de ce type ou un élu issu d’un tel parti ou d’une telle formation à une réflexion ou négociation en-dehors du travail parlementaire (Assises, réformes de l’Etat, etc.) ou d’y participer en cas de présence de ceux-ci.
      8. Ne pas adopter un comportement de sympathie ou de familiarité aboutissant à la banalisation ou à la respectabilisation des élus, candidats ou militants issus de ces formations ou partis, en Belgique ou à l’étranger et ce, en tout moment et en tout lieu (en ce compris l’ensemble de l’enceinte parlementaire), que l’activité soit directement liée ou non à l’activité parlementaire.
      9. Ne pas adopter un comportement ni tenir ou répercuter des propos, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, aboutissant à banaliser, à donner de la visibilité ou à amplifier des propos à caractère discriminatoire, xénophobe raciste ou antisémite ou des propos tenus par des personnes, vivant en Belgique ou à l’étranger, qui promeuvent manifestement des idées d’extrême droite ou de même nature ou des idéologies ou propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique.
      10. S’engager à modérer les propos visés au point 9 qui s’exprimeraient sur les comptes réseaux sociaux de nos formations.
      11. Refuser de participer à toute manifestation, événement, activité auxquels ces partis ou formations ou leurs mandataires, candidats et militants participeraient, en ce compris toute manifestation visant à confronter les opinions des candidats (débat, forum, rencontre, etc.) pendant la campagne électorale.
      12. Refuser de participer à tout débat audiovisuel ou organisé par des sites internet, des influenceurs ou par des comptes sur les réseaux sociaux auquel un mandataire, un candidat ou un militant issu de ces formations ou partis participerait.
      13. Refuser de contribuer à un ouvrage collectif de quelque nature que ce soit (journalistique, littéraire, etc.) dès lors qu’un co-auteur appartiendrait à ces formations ou partis.
      14. Refuser de collaborer à une interview croisée dans les médias avec un mandataire, candidat ou militant issu d’une de ces formations et s’assurer préalablement de la non-utilisation détournée de propos dans le cadre d’une interview non annoncée comme croisée.
      15. Mettre tout en œuvre pour éviter de mettre à disposition de ces formations et partis ou de ses mandataires, candidats et militants des locaux, infrastructures, services publics ou toute autre ressource.
      16. Mettre tout en œuvre pour empêcher tout rassemblement, manifestation ou défilé sur la voie publique organisé par une formation d’extrême droite ou de même nature.
      17. Éviter de donner à ces formations ou partis une publicité dont ils tireraient bénéfice. Dans cet objectif, la concertation entre partis démocratiques sera privilégiée en vue de dégager de manière commune la mise en œuvre la plus opportune du présent Code.

Ce code de bonne conduite s’applique en tout lieu et en toute circonstance aux partis signataires, à leurs mandataires, à leurs candidats et à leurs militants.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : revuepolitique.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © lalibre.be ; © delorscentre.eu | N.B. Les extraits de phrases en caractère gras dans le code bonne conduite sont en caractères normaux dans le texte original. Wallonica fecit…


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Aux sources de la démocratie : penser le ‘commun’ avec Alcméon, Héraclite et Démocrite

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[THECONVERSATION.COM, 15 juillet 2025] Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent les penseurs de la démocratie ? Premier volet de notre série consacrée aux philosophes et à la démocratie avec Alcméon, Héraclite et Démocrite, trois Grecs contemporains de l’invention démocratique, au Ve siècle avant notre ère.

La réflexion ancienne sur la démocratie peut-elle nous aider à comprendre et à résoudre les crises que traversent nos démocraties ? Il faut certes se méfier des ressemblances induites par la persistance des mots. Au Ve siècle avant notre ère, le mot “démocratie” devient courant en Grèce ancienne pour caractériser un type de régime qui donne le pouvoir (kratos) au peuple (dêmos). Il s’agissait d’un régime assurant la domination du peuple – pris aussi en un sens social et économique, par opposition aux élites – par le biais d’institutions où il se rassemble ou par l’intermédiaire du tirage au sort (respectivement l’Assemblée ou le Conseil, à Athènes).

La démocratie est cependant plus que cela, et c’est ce que l’on peut découvrir en explorant sa préhistoire au sein des cités grecques du VIe siècle avant notre ère, qui furent secouées par d’intenses crises sociales et donnèrent lieu à un haut degré d’innovation institutionnelle. Cet âge de l’expérimentation politique met en avant la mobilisation collective pour défendre et sauvegarder les institutions, et voit émerger la cité comme une forme du commun, une manière d’agir ensemble et de prendre soin des biens communs.

C’est sous cet aspect que les expériences politiques de l’Antiquité grecque stimulent de nouveau la réflexion sur les expérimentations démocratiques contemporaines, comme le montre le travail original de Chloé Santoro, qui a examiné le dispositif de la convention citoyenne sur la fin de vie (CCFV) à l’aune de l’Athènes antique, pour en sonder les limites et les potentialités. Les philosophes des VIe et Ve siècles, ceux que l’on dit “présocratiques” et que l’on tient souvent pour des penseurs de la nature, peu intéressés par la politique, peuvent-ils aussi contribuer à cette réflexion ?

Alcméon, Héraclite et Démocrite nous donnent en effet, chacun à leur manière, accès au sens de cette expérience d’invention du commun dont ils furent les témoins. Ils nous rappellent que la démocratie ne saurait être viable si elle n’est pas, elle aussi, une forme de mise en commun des tâches et des devoirs, des joies et des peines ; qu’elle suppose de réaliser une certaine forme d’égalité et que chacun perçoive la loi comme un bien commun ; qu’elle suppose enfin que la vie des cités s’accorde avec l’ordre du monde et ne se détourne pas de la réalité.

Avant la démocratie : penser l’isonomie avec Alcméon

Alcméon de Crotone était un savant, actif au tournant du Ve siècle, dans cette colonie grecque du sud de l’actuelle Italie, région que l’on appelait alors “Grande Grèce” tant elle était peuplée de cités grecques. Dans un fragment de son œuvre perdue (DK 24 B 4), nous le voyons expliquer qu’un corps est en bonne santé, si les “puissances” qui sont en lui, à savoir le chaud, le froid, le sec, l’humide, l’amer, le doux entrent dans un mélange bien proportionné. En revanche, la maladie se déclare sous l’effet d’un excès de ces puissances, si par exemple le chaud ou le froid prend l’ascendant sur les autres. La santé serait donc une “isonomie des puissances“, tandis que la maladie serait une “monarchie” au sein de celles-ci. Apparemment, Alcméon ne nous parle que de santé et de maladie. Pourtant, son vocabulaire semble avoir une résonance politique. Que signifie en particulier ce terme d’isonomie ?

Alcméon est contemporain d’un événement qui s’est déroulé autour de 510, dans l’île de Samos, proche de la côte de l’actuelle Turquie, et qui nous été raconté par Hérodote, dans ses Histoires (III, 142). Alors que l’île est sous la menace d’une invasion perse et que son tyran vient d’être assassiné, un certain Maiandros, assurant le pouvoir par intérim, décide de convoquer une assemblée, déclare “poser au milieu le pouvoir” et proclame “l’isonomie” des citoyens. La “mise au milieu” correspond à l’une des manières dont les Grecs créent des choses communes, en partageant au sein d’une communauté un bien auquel chacun peut prétendre prendre part. Les pratiques de distribution étaient fréquentes dans ces sociétés très anciennes : la viande au banquet, le gibier entre chasseurs ou le butin entre guerriers devient ainsi une chose commune. Ce qui est posé au milieu, c’est ce dont chacun aura une part et dont personne n’aura plus qu’un autre.

C’est donc le pouvoir qu’il s’agit de partager ainsi entre tous les citoyens, et c’est précisément cela, le sens de l’”isonomie“, à savoir que chacun ait une part égale du pouvoir, que chacun l’exerce, ensemble ou à son tour. Voilà ce que Maiandros pense qu’il faut faire entre égaux, car c’est le partage égal qui convient aux égaux. Nous comprenons mieux ce qu’Alcméon voulait dire d’un corps en bonne santé : comme la bonne cité, un corps sain fait contribuer toutes les puissances à son bon fonctionnement, selon un mélange bien proportionné, qui peut inclure des moments d’action commune et des moments d’action alternée. La monarchie, dans un corps comme dans une cité, ouvre la voie à l’excès de puissance et à la maladie. Nous comprenons que pour Alcméon, il n’y a pas d’un côté de la politique et de l’autre de la nature et des corps – il y a, en toutes choses, des forces qui concourent à maintenir l’ordre commun et des forces qui le menacent.

Au fondement de la cité et de l’univers : penser le commun avec Héraclite

D’une vingtaine d’années plus jeune qu’Alcméon, Héraclite d’Éphèse est né autour de 520, dans cette cité du littoral occidental de l’actuelle Turquie qu’on appelait alors l’Ionie, une région elle aussi peuplée de cités grecques. Héraclite développe une réflexion sur le “commun” : il emploie le terme grec xunos (qui sera remplacé en grec classique par koinos), qui caractérise précisément la chose qui est commune entre les membres d’une communauté, par opposition à ce qui est individuel (idios). Ainsi, la réalité de notre monde est une forme de commun, à laquelle nous accédons lorsque nous faisant vraiment usage de notre pensée, qui, elle aussi, est donnée en commun à tous (fragment 113). Lorsque nous croyons avoir une pensée individuelle, nous sommes comme les rêveurs qui s’éloignent, le temps de leur sommeil, du monde commun (fr. 89). Contrairement à ce que dira le sophiste Protagoras, aucun individu n’est la mesure des choses : la réalité, c’est ce qui nous est commun. Ce à quoi nous pensons accéder seuls n’est que du vent.

Cette pensée a aussi une dimension politique. Héraclite établit une analogie entre la manière dont la pensée qui connaît l’univers s’appuie sur “ce qui est commun à tous” et la manière dont la cité s’appuie sur la loi (fr. 114). La cité ne vivra que pour autant que les lois humaines qui la nourrissent se fondent sur les lois qui gouvernent toutes choses, lois qui sont divines. Là encore, rien n’est plus opposé à ce que dira le sophiste Protagoras, fondant l’accord démocratique sur les seules perceptions partagées, à un moment donné, par les citoyens de la cité. Une cité ne se gouverne pas comme il nous plaît de le faire, mais comme il faut qu’elle le soit pour prendre place au sein d’une réalité plus vaste. Dès lors, il n’y a pour le peuple qui veut faire prévaloir l’intérêt commun qu’une seule voie possible, indiquée par le fragment 44 : “Le peuple doit combattre pour sa loi comme pour son rempart.” La loi qui fonde le commun protège le peuple, y compris de lui-même ; elle lui permet d’être une communauté et, ainsi, de trouver sa place au sein de l’univers.

Héraclite témoigne ainsi d’un siècle de réformes politiques par lesquelles on tentait de résoudre les crises qui divisaient le peuple, opposaient les riches et les pauvres, en réinstituant la communauté sur de nouvelles bases, par diverses méthodes de brassage et de redistribution des places et des rôles. La grande réforme à laquelle on attribue, en 507-508, l’apparition de la démocratie à Athènes, la réforme de Clisthène, est l’aboutissement de cette histoire, celle de l’art politique de brasser la population pour lui rendre la concorde et lui offrir une nouvelle capacité d’action collective.

S’engager ou ne pas s’engager dans les affaires publiques : Démocrite

Démocrite d’Abdère, né vers 470, dans cette cité de Thrace située sur le littoral face à l’île de Thasos. Elle fut durant la vie de Démocrite une démocratie, et le philosophe semble ainsi avoir eu l’occasion de réfléchir à la vie démocratique et à ses vicissitudes. Il explique que lorsque l’on a du bien, il n’est pas convenable, et certainement peu profitable, “de négliger ses affaires pour œuvrer à celles des autres” (fr. 253). Le riche peut ainsi avoir tendance à ne voir dans le commun que ce qui intéresse les autres. Mais, poursuit Démocrite, si l’on ne néglige pas les affaires publiques et que l’on accomplit son devoir civique, on peut aussi se faire une mauvaise réputation “même si on ne vole pas ni ne commet d’injustice“, car la vie au service de la cité nous donne mille occasions de commettre des erreurs et d’être exposé au ressentiment de nos concitoyens. Vivre dans une démocratie qui exige de chacun qu’il fasse sa part, c’est donc toujours prendre le risque de se voir reprocher de ne pas agir assez – comme le riche qui préfère ne s’occuper que de ses affaires – ou d’agir trop – comme le citoyen qui se mêle de tout et mécontente chacun.

Démocrite semble avoir éprouvé les fatigues de la démocratie. Pourtant, il nous rappelle, dans le fragment 252, qu’”il faut faire le plus grand cas des affaires de la cité, afin qu’elle soit bien administrée.” En effet, “sa sauvegarde est la sauvegarde de tout, et sa ruine est la ruine de tout“. Or, ajoute-t-il, il semble que la seule manière de préserver la cité, ce soit que chacun s’abstienne de vaincre ses adversaires “au détriment de l’équité” et que personne ne parvienne à “s’approprier le pouvoir contre l’intérêt commun“. Voilà donc ce à quoi nous condamne la vie démocratique : il ne faut cesser d’endurer le poids de l’engagement, si nous voulons éviter que le commun ne cède sous la pression des ambitions des uns et de la désaffection des autres. Au fond, les penseurs anciens nous disent peut-être qu’une démocratie ne tient qu’aussi longtemps qu’elle est une chose commune, c’est-à-dire une république.

Arnaud Macé, auteur de La République (CNRS Editions, 2025)


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MURAT : Toutes les époques sont dégueulasses (2025)

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[ACTUALITTE.COM, 30 mai 2025] La littérature a toujours été le reflet de notre société, les réactions qu’elle suscite révèle les attentes, les rejets ou l’enthousiasme du public et témoigne des changements de mentalités. Si les changements déclenchent parfois des polémique, un courant, apparu depuis quelques années, remet en cause les classiques. Laure Murat reprend à son compte la formule d’Antonin Artaud pour le titre d’un court essai sur le “wokisme” en littérature : Toutes les époques sont dégueulasses.

EAN 9782378562533

Professeure de littérature à l’université de Los Angeles, l’écrivaine qui, il y a deux ans, avait obtenu le Prix Médicis essai pour Proust, un roman familial, n’hésite pas à reformuler la question du débat qui, pour elle, est mal posée. L’autrice s’accorde sur le fait que chez Ian Fleming, les propos de James Bond choquent par un sexisme déplacé, par exemple dans L’espion qui m’aimait, une femme lance au héros : “Toutes les femmes aiment être plus ou moins violées. Elles aiment être prises. C’est la douce brutalité contre mon corps meurtri qui a rendu son acte d’amour si merveilleusement pénétrant.” Propos difficilement acceptables à notre époque, qui méritent attention. Plus discutable est la remise en cause des textes pour enfants de Roald Dahl. Dans James et la pêche géante : “Tante éponge était spectaculairement grosse/Et terriblement flasque de surcroît” a été remplacé pour ne pas ne pas stigmatiser les enfants en surpoids par : “Tante éponge était une méchante vieille brute/Et mériterait d’être écrasée par les fruits.

Laure Murat expose la différence entre réécriture et récriture, une différence fondamentale à comprendre pour que le débat soit le plus clair possible : “la réécriture relève de l’art et de l’acte de création, la récriture de la correction et de l’altération.” La réécriture a toujours existé, prenons les tragédies grecques, elles ont toutes été réécrites, Racine par exemple avec Andromaque ou Phèdre, et remises au goût du jour pour le public. Cette réécriture est un acte de création alors que la récriture est un acte de modification.

La revendication actuelle pointe du doigt des propos ou des personnages offensants. Le risque de modification serait de déformer trop le personnage et ses propos et rendre ainsi le récit incompréhensible. Retoucher les propos d’un personnage sans changer sa manière de penser et sa vision du monde, rend d’une part le texte inintelligible et trahit les intentions de l’auteur.

Récrire c’est prendre le risque d’effacer ce qui a été et qui reste un témoignage sur la pensée de l’époque : “Éliminer ce qui gêne aujourd’hui au motif que cela nous offense, c’est priver les opprimés de leur oppression.” En éliminant ce qui gêne, la récriture falsifie l’Histoire pour la rendre plus acceptable, ce qui pourrait s’apparenter à une censure.

Pour replacer le texte dans la période, Laure Murat propose de le contextualiser à l’aide d’une préface ou postface de l’éditeur afin de le restituer dans l’époque et le rendre accessible, un travail d’historien littéraire en sorte. Attention cependant aux intentions de l’éditeur qui derrière la notion nécessaire de pédagogie, cache bien évidemment une nécessité tout autre, celle de la rentabilité économique.

© lemonde.fr

Une initiative qui fait couler beaucoup d’encre, est celle du Sensitivity Reader, pratique qui consiste à retoucher le texte en amont par des juristes par exemple, afin d’évacuer toute source de polémique. On se souvient de la virulence d’un débat entre deux écrivains à ce sujet (Nicolas Mathieu-Kev Lambert) : l’un défendait le droit à la création et à l’imperfection tandis que l’autre, plaidait pour le droit à la précision.

La solution est une lecture éclairée des œuvres dites “litigieuses” qu’on souhaite lire, le lecteur a le droit aussi de ne pas lire ces œuvres qui dérangent. L’avantage des œuvres réécrites est celle d’avoir le choix de lire encore les œuvres originales qui pourront toujours témoigner de ce qui a été.

Le wokisme n’est finalement que la feuille de vigne qui recouvrait les sexes sur les tableaux de la renaissance, un acte de pudibonderie qui n’a jamais empêché la curiosité.

Christian Dorsan


[RADIOFRANCE.FR/FRANCECULTURE, 5 juin 2025] Dans un essai paru chez Verdier, l’écrivaine Laure Murat entend poser calmement des termes clairs au débat sur la réécriture des classiques.

Intitulé Toutes les époques sont dégueulasses, citation d’Antonin Artaud, l’essai de Laure Murat, écrivaine et professeur aux États-Unis, entend faire le bilan provisoire et dépassionné d’un grand débat de notre temps : la question de la réécriture des œuvres classiques. Un débat dans lequel volent en escadrille des tas de mots pièges, souvent anglais : la Cancel culture, le wokisme, les sensibility readers, la pensée décoloniale, l’intersectionnalité, le totalitarisme d’atmosphère, bref des tas de termes minés et passionnels, que Laure Murat dispose avec sang-froid et pragmatisme, non sans, peut-être, les simplifier un peu trop.

Elle commence par expliquer que ce livre est une pause dans l’embrouillamini contemporain, et pour ce faire, elle s’applique à opérer une première distinction : entre la réécriture — processus artistique qui consiste à tirer d’une œuvre une autre œuvre, exemple Carmen de Bizet réécrit à partir du roman de Mérimée ; et la récriture, un processus pratique qui consiste à amender ou corriger une œuvre pour des raisons stratégiques, par exemple le remplacement de termes jugés blessants pour les personnes grosses dans Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl. Une mise au point théorique simple, qui lui permet rapidement de s’attarder sur le deuxième processus qu’elle juge un problème, voire une bêtise : il ne suffit pas de changer le titre de Dix petits nègres pour altérer véritablement l’esprit profondément réactionnaire et possiblement raciste du livre d’Agatha Christie. Une bêtise qui est aussi, “une affaire de gros sous”, puisque ses diverses “récritures” servent moins le progrès intellectuel et politique que l’industrie qui les conduit. Et Laure Murat de pointer l’opportunisme marchand de cette “pasteurisation des livres.

Qu’est-ce qu’une œuvre ?

Une pasteurisation qu’elle sépare de la “lecture sensible”, qui a fait si peur il y a quelque temps à Nicolas Mathieu et au sein duquel elle fait une autre bonne distinction : d’une part la lecture sensible des classiques, qui consistent à contextualiser un canon qu’il est bon de redéfinir constamment pour qu’il vive, avec, par exemple de bonnes préfaces critiques : d’autre part une forme de lecture/censure qui s’appliquerait aux livres contemporains, dont les auteurs seraient forcés de conformer leurs récits à une soi-disant doxa “wokiste“, jusqu’à parfois s’autocensurer eux-mêmes. Danger qu’elle minimise toutefois, en rappelant que si censure il existe aujourd’hui sur les livres aux États-Unis notamment, elle s’exerce sur tout un corpus de romans écrits par ou sur des personnes LGBT dans les bibliothèques et les établissements scolaires.

© Le fils de bulle

Il est difficile de ne pas être d’accord avec Laure Murat, tant ses arguments sont simples et nets, et ses exemples bons — mais je me suis demandée si c’était aussi simple que ça. J’ai repensé en fermant le livre à cette manière de dire en introduction : “j’écris ce livre pour faire une pause“, manière apparemment de refroidir le débat, mais aussi quelque chose d’un peu professoral, un léger surplomb qui exigerait sans doute plus de volume, plus d’arguments, et plus d’exemples. Si le débat est aussi compliqué, aussi déchirant, ce n’est pas parce que ceux qui le pratiquent sont tous des poulets sans tête qui courent en tous sens, c’est parce que les subtilités qui le régissent sont redoutables. Et cette distinction par exemple entre “réécriture” et “récriture” n’est pas si évidente si on y réfléchit bien. Cela m’est apparu au cours du livre, quand elle évoque l’infléchissement de certains contes pour des raisons morales ou de protection de l’enfance : faut-il considérer que les films Disney sont des réécritures ou des récritures des classiques ? Probablement les deux…

En bref, Laure Murat ne se situe probablement pas hors de la mêlée, mais dedans, et c’est très bien, car cette mêlée ne produit à mon avis pas que de vaines controverses, elle donne à penser continuellement à ce que c’est qu’une œuvre, un classique, et qu’est-ce que c’est que la pensée critique.

Lucile Commeaux


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La banalité du mal : ce que dit la recherche en psychologie sociale

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[THECONVERSATION.COM, 1er juin 2025] La recherche en psychologie sociale réfute la thèse de la banalité du mal. La violence dans les hiérarchies sociales est exercée par des individus qui se distinguent par un élément : leur orientation autoritaire – et ainsi par un comportement particulièrement coercitif, inégalitaire et intolérant.

Le chercheur en psychologie sociale Stanley Milgram publie en 1964 la première recherche expérimentale sur la soumission à l’autorité. Son protocole consiste à demander à des personnes volontaires d’infliger des décharges électriques à un autre participant (en réalité un compère de Milgram) dans le cadre d’une recherche prétendument sur les effets de la punition sur l’apprentissage. Un échantillon de psychiatres prédit une désobéissance quasi unanime, à l’exception de quelques cas pathologiques qui pourraient aller jusqu’à infliger un choc de 450 volts.

Les résultats provoquent un coup de tonnerre : 62,5 % des participants obéissent, allant jusqu’à administrer plusieurs chocs de 450 volts à une victime ayant sombré dans le silence après avoir poussé d’intenses cris de douleur. Ce résultat est répliqué dans plus d’une dizaine de pays auprès de plus de 3 000 personnes.

Ces données illustrent la forte propension à l’obéissance au sein de la population générale. Elles montrent également des différences individuelles importantes puisqu’environ un tiers des participants désobéit. Les caractéristiques socio-démographiques des individus et le contexte culturel semblent n’avoir aucune influence sur le comportement dans le protocole de Milgram. Comment expliquer alors les différences individuelles observées ?

Nous avons conduit une nouvelle série d’expériences dans les années 2010. Nos résultats montrent un taux d’obéissance similaire ainsi qu’une influence notable de l’autoritarisme de droite : plus les participants ont un score élevé à l’échelle d’autoritarisme de droite, plus le nombre de chocs électriques administrés est important.

Recherche sur l’autoritarisme

La psychologie sociale traite la question de l’autoritarisme depuis plusieurs décennies. Cette branche de la psychologie expérimentale a notamment fait émerger dès les années 1930 une notion importante : celle d’attitude.

Une attitude désigne un ensemble d’émotions, de croyances, et d’intentions d’action à l’égard d’un objet particulier : un groupe, une catégorie sociale, un système politique, etc. Le racisme, le sexisme sont des exemples d’attitudes composées d’émotions négatives (peur, dégoût), de croyances stéréotypées (“les Noirs sont dangereux“, “les femmes sont irrationnelles“), et d’intentions d’action hostile (discrimination, agression).

Les attitudes sont mesurées à l’aide d’instruments psychométriques appelés échelles d’attitude. De nombreux travaux montrent que plus les personnes ont des attitudes politiques conservatrices, plus elles ont également des attitudes intergroupes négatives (e.g., racisme, sexisme, homophobie), et plus elles adoptent des comportements hostiles (discrimination, agression motivée par l’intolérance notamment). À l’inverse, plus les personnes ont des attitudes politiques progressistes, plus elles ont également des attitudes intergroupes positives, et plus elles adoptent des comportements prosociaux (soutien aux personnes défavorisées notamment).

Les attitudes politiques et les attitudes intergroupes sont donc corrélées. Une manière d’analyser une corrélation entre deux variables est de postuler l’existence d’une source de variation commune, c’est-à-dire d’une variable plus générale dont les changements s’accompagnent systématiquement d’un changement sur les autres variables. Dit autrement, si deux variables sont corrélées, c’est parce qu’elles dépendent d’une troisième variable. La recherche en psychologie sociale suggère que cette troisième variable puisse être les attitudes autoritaires. Cette notion regroupe des attitudes exprimant des orientations hiérarchiques complémentaires :

      • l’orientation à la dominance sociale, une attitude orientée vers l’établissement de relations hiérarchiques, inégalitaires entre les groupes humains ;
      • l’autoritarisme de droite, une attitude orientée vers l’appui conservateur aux individus dominants.

La recherche en psychologie expérimentale, en génétique comportementale et en neurosciences montre invariablement que ce sont les attitudes autoritaires, plus que toute autre variable (personnalité, éducation, culture notamment), qui déterminent les attitudes intergroupes, les attitudes politiques, et ainsi le comportement plus ou moins coercitif, inégalitaire, et intolérant des personnes.

Autoritarisme dans la police

Étudions le cas d’un groupe : la police. Plusieurs études montrent que les policiers nouvellement recrutés ont des scores significativement plus élevés à l’échelle d’autoritarisme de droite que la population générale.

Ce résultat important suggère que les personnes autoritaires sont plus susceptibles de choisir une carrière dans la police (autosélection) et/ou que la police a tendance à privilégier les personnes autoritaires pour le recrutement (sélection). Les personnes autoritaires et l’institution policière semblent réciproquement attirées, ce qui entraîne un biais de sélection orienté vers l’autoritarisme de droite qui, on l’a vu, est responsable d’attitudes politiques conservatrices et d’attitudes intergroupes négatives.

À des fins de recherche, des universitaires ont développé un jeu vidéo simulant la situation d’un policier confronté à une cible ambiguë et devant décider de tirer ou non. Des personnes noires ou blanches apparaissent sur un écran de manière inattendue, dans divers contextes (parc, rue, etc.) Elles tiennent soit un pistolet, soit un objet inoffensif comme un portefeuille. Dans une étude menée aux États-Unis, les chercheurs ont comparé la vitesse à laquelle les policiers décident de tirer, ou de ne pas tirer, dans quatre conditions :

      1. cible noire armée,
      2. cible blanche armée,
      3. cible noire non armée,
      4. cible blanche non armée.

Les résultats montrent que les policiers décidaient plus rapidement de tirer sur une cible noire armée, et de ne pas tirer sur une cible blanche non armée. Ils décidaient plus lentement de ne pas tirer sur une cible noire non armée, et de tirer sur une cible blanche armée. Ces résultats montrent un biais raciste dans la prise de décision des policiers. Ils réfutent l’hypothèse d’une violence policière exercée par seulement “quelques mauvaises pommes.

On observe dans toutes les régions du monde une sur-représentation des groupes subordonnés parmi les victimes de la police (e.g., minorités ethniques, personnes pauvres). Les chercheurs en psychologie sociale Jim Sidanius et Felicia Pratto proposent la notion de terreur systémique (systematic terror) pour désigner l’usage disproportionné de la violence contre les groupes subordonnés dans une stratégie de maintien de la hiérarchie sociale.

Soutien des personnes subordonnées au statu quo

On peut s’interroger sur la présence dans la police de membres de groupes subordonnés (e.g., minorités ethniques, femmes).

Une explication est l’importance des coalitions dans les hiérarchies sociales tant chez les humains que chez les primates non humains, comme les chimpanzés, une espèce étroitement apparentée à la nôtre. On reconnaît typiquement une coalition quand des individus menacent ou attaquent de manière coordonnée d’autres individus. Le primatologue Bernard Chapais a identifié plusieurs types de coalition, notamment :

      • les coalitions conservatrices (des individus dominants s’appuient mutuellement contre des individus subordonnés qui pourraient les renverser) ;
      • l’appui conservateur aux individus dominants (des individus subordonnés apportent un appui aux individus dominants contre d’autres individus subordonnés) ;
      • les coalitions xénophobes (des membres d’un groupe attaquent des membres d’un autre groupe pour la défense ou l’expansion du territoire).

La police regroupe des individus subordonnés motivés par l’appui conservateur aux individus dominants (tel que mesuré par l’échelle d’autoritarisme de droite) et la xénophobie (telle que mesurée par les échelles de racisme).

Dans son ensemble, la recherche en psychologie sociale réfute la thèse de la banalité du mal. La violence dans les hiérarchies sociales est exercée par des individus qui se distinguent par leur orientation autoritaire, et ainsi par un comportement particulièrement coercitif, inégalitaire, et intolérant.

Le mauvais état de la démocratie dans le monde suggère une prévalence importante des traits autoritaires. Lutter contre l’actuelle récession démocratique implique, selon nous, la compréhension de ces traits.

Johan Lepage, Psychologie sociale UGA (FR)


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Existe-t-il encore du commun entre les « communautés » ?

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[EDL.LAICITE.BE, 26 mai 2025Dans un monde où les différentes formes d’interculturalités se mélangent ou s’affrontent, la notion de “bien commun” est interrogée. Comment définir ce qui appartient à tous dans nos sociétés marquées par la diversité ? Quels conflits surgissent lorsque différentes communautés revendiquent un accès équitable aux ressources communes ?

Le bien commun pose autant de défis que le nombre de fois que nous le mettons à l’épreuve. Mais en avons-nous encore besoin et existe-t-il vraiment ? Y a-t-il quelque chose qui nous relie, nous unit tous, malgré nos identités plurielles ? Central en philosophie politique et en éthique sociale, le bien commun désigne l’ensemble des ressources, des institutions et des conditions permettant à une communauté de prospérer et de garantir le bien-être de tous.

Le bien commun n’est pas si nouveau que ça. Historiquement, chez Aristote, il est lié à la cité et à l’idée que la politique doit viser le bonheur collectif. Selon Rousseau, il est au cœur du contrat social, où chaque individu accepte de limiter ses intérêts personnels pour le bien de tous. Quand chez John Rawls, il est réinterprété à travers la justice sociale et l’équité.

Justice et équité, c’est précisément là que le combat se joue. Les inégalités structurelles marginalisent depuis la nuit des temps certaines communautés. Mais l’État de droit et nos démocraties telles que nous les connaissons doivent, en théorie, se soucier d’une juste redistribution des ressources et des droits pour garantir un accès équitable au bien commun. Le philosophe canadien Charles Taylor souligne d’ailleurs que le bien commun doit inclure une politique de reconnaissance, respectant les identités culturelles. Or comment définir le plus justement possible un bien commun qui respecterait les particularismes culturels ? Un bien commun par et pour tous ?

Balle au centre

D’après le philosophe Édouard Delruelle, nous avons moins le sens du bien commun que jadis et c’est un danger : “Nous sommes dans une société anomique, comme disait Durkheim, soit égoïste, soit identitaire, une société où la désorganisation sociale résulte de l’absence de normes communes. Toute la sociologie est née des “modernes” et de leur observation de la montée des individualismes. Nous avons de plus en plus de mal à trouver un équilibre entre l’individualisme et un chef absolu. À un niveau plus moral, il s’agirait d’éviter les extrêmes par un sens plus fort du bien commun. Mais celui-ci est exigeant, c’est à contre-courant, cela suppose aussi de se sentir impliqué et concerné par la société dans laquelle on vit.

Alors devrait-on s’interroger sur ce qui pourrait faire barrage à ce sentiment ou au contraire le renforcer ? Un autre spécialiste de l’étude des politiques migratoires, d’intégration et des inégalités sociales, Andrea Rea, évoque, lui, la notion de “sentiment d’injustice”. Selon le professeur ordinaire de sociologie, fondateur du groupe de recherche GERME (Group for research on Ethnic Relations, Migration and Equality), “il faut dépasser la question de l’inégalité. On peut être égaux, mais traités de manière différenciée, cela crée un sentiment d’injustice. Avoir par exemple le même salaire mais pas la même reconnaissance.

Multiples et uniques

Or ce sentiment d’injustice est directement lié à la notion d’identité. D’après Thomas Gillet, philosophe et éthicien, nos identités sont multiples. Dans son dernier ouvrage, Identité.s : les démocraties à la croisée des chemins, il en redéfinit les termes : “L’identité est évolutive. Elle englobe des attributs, des caractéristiques, certaines que l’on choisit, que l’on va déterminer librement, d’autres que l’on ne choisit pas, qui sont déterminées, extérieurement ou biologiquement. Ensuite, c’est un processus par lequel on va chercher à se différencier ou à s’assimiler à des groupes. C’est toujours un double mouvement. À la fois, je tente de ressembler, je m’assimile à un groupe et, en même temps, à l’intérieur de ce groupe-là, je suis unique.

Andrea Rea ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que nous sommes l’addition de plusieurs identités. “Parfois inconsciemment, nous nous réclamons d’identités différenciées. Nous ne déclinons pas la même identité dans les diverses interactions que nous avons. En fonction des personnes qui sont présentes, nous avons tendance à nous présenter de manières différentes. Nous sommes multiples, il n’y a pas une identité.

Les identités, une cause de discriminations et d’inégalités

© aivs-soleil.re

Revenir sur la multiplicité de nos identités semble être véritablement important pour pointer et peut être “re-” définir ce qui peut nous être commun à tous.tes. “Je viens d’une immigration italienne, poursuit-il, jusqu’à 18 ans, on m’appelait André, parce qu’Andréa, c’était féminin. Et pendant toutes mes études primaires, on m’a enlevé des points d’orthographe, car je ne voulais pas mettre d’accent sur mon prénom. Ce sont des processus d’institution qui imputent une identité à autrui, mais qui génèrent de la colère et un sentiment d’injustice.

Jamal a 20 ans, et est issu de l’immigration marocaine, 3e génération ; il témoigne : “Nous sommes amenés à nous poser ces questions : qui sommes-nous et d’où venons-nous ? Beaucoup de Belges nous reprochent de garder nos coutumes et notre culture marocaines. En revanche, au Maroc, les Marocains nous reprochent d’être trop européanisés. En fin de compte, nous sommes tiraillés entre deux cultures. J’ai souvent l’impression que c’est la société belge qui nous met sur le dos le statut d’immigrés et qui nous parle d’intégration. C’est de la tarte à la crème. Comment peut-on parler d’intégration à un jeune né ici ? Pour moi, l’intégration, elle est d’abord économique.

C’est en quelque sorte la notion de “double conscience” apportée par le sociologue afro-américain W.E.B. Du Bois dès 1903, posant le défi de “toujours se regarder à travers les yeux d’une société blanche.Ahmed Medhoune, co-directeur de l’ouvrage Belgica Biladi. Une histoire belgo-marocaine, commente : “C’est ce qu’exprime Jamal dans son témoignage ; cette galerie de miroirs, dans laquelle lui et ses amis grandissent, renvoie des reflets négatifs du groupe auquel ils appartiennent et d’eux-mêmes. Avoir sa “double conscience” dans une galerie de miroirs négatifs amène à la honte, au mépris de soi et pas à sa construction.”

Or pour faire “commun”, comme le disait Édouard Delruelle, il faut se sentir inclus et concerné par la société dans laquelle on vit. “Et c’est le rôle de l’institution, précise Thomas Gillet, de ne pas rappeler en permanence aux personnes dites “d’origine étrangère” qu’elles viendraient d’ailleurs et qu’elles ne seraient pas de la tendance majoritaire. Il y a là une véritable et urgente responsabilité institutionnelle et notamment de l’institution scolaire.”

Entre idéal universel et réalités locales

L’éducation tout comme la santé ou l’environnement sont des biens communs qui doivent concerner chacun et être accessibles à tous. Mais n’y aurait-il pas un risque d’universalisation forcée ? Imposer un bien commun sans tenir compte des spécificités culturelles peut être perçu comme une nouvelle forme de domination. Comment concilier des visions différentes du bien commun ? Le multiculturalisme favorise-t-il une société plus inclusive ou contribue-t-il à la création de communautés parallèles, menaçant l’idée d’un bien commun national ?

Il faudrait inciter les citoyens à produire ensemble des activités communes, dans lesquelles ils se reconnaîtraient, poursuit Thomas Gillet. Moi, j’ose espérer qu’aujourd’hui, il y a encore un élément qui peut faire commun. C’est la question des droits fondamentaux. Il convient de s’assurer que, tous, nous considérons légitime que ces droits soient maintenus pour nous et les autres. Est-ce qu’on a même jamais eu un point commun dans l’histoire de l’humanité ? Je ne pense pas. Notre travail, c’est d’arriver à le créer. La Déclaration universelle des droits humains, c’est un horizon, un objectif.” Et Andrea Rea d’ajouter : “Construire des luttes autour des biens communs comme la préservation de notre terre, c’est un élément essentiel pour moi. Puisque nous sommes aujourd’hui obsédés par la dette que nous allons laisser à nos enfants. Nous sommes des êtres humains sur une planète que nous mettons en danger.

Pour conclure, je voudrais préciser que la particularité de ces jeunes citoyens du monde, en réalité, c’est leur hyperconnectivité et la proximité géographique des pays d’origine. Il ne faut pas perdre de vue que beaucoup de jeunes femmes et hommes ont grandi avec un ici et un ailleurs“, complète Ahmed Medhoune. Le bien commun n’est donc pas une notion figée. Il doit être repensé en fonction des réalités culturelles mais aussi des inégalités sociales de chaque société. Qu’il s’agisse des ressources naturelles, du numérique, des politiques multiculturelles ou des dynamiques urbaines, il est primordial d’adopter une approche inclusive pour garantir un véritable partage des richesses et des opportunités.

Catherine Haxhe, journaliste


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Relations entre voisins : la force des liens faibles

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[THECONVERSATION.COM, 22 mai 2025] Souvent présentées sous l’angle du déclin ou des conflits, les relations de voisinage sont encore très vivantes. En témoigne la Fête des voisins qui célèbre son vingt-cinquième anniversaire cette année. Mais comment se côtoie-t-on selon les milieux sociaux ?

Les relations de voisinage n’ont pas bonne presse. Dans les discours communs et les débats publics, elles sont bien souvent présentées sous le registre du déclin – on ne voisinerait plus aujourd’hui comme avant – ou sous celui des conflits de voisinage. Ce constat fait écho à de grandes enquêtes répétées aux États-Unis qui documentent la montée de l’isolement dans ce pays.

Mais comment voisine-t-on aujourd’hui en France ?

Cette question est à l’origine de l’ouvrage sur les liens sociaux de proximité publié en mai 2025, à partir de l’enquête Mon quartier, mes voisins, réalisée en 2018-2019 avec le collectif Voisinages. Cette recherche s’est déroulée un peu plus de trente-cinq ans après l’enquête Contact entre les personnes (1982-1983), qui constituait le dernier travail de référence de grande ampleur sur la question. Dans notre recherche, 2 572 personnes, sélectionnées aléatoirement au sein de 14 quartiers (bourgeois, populaires, gentrifiés…) ou communes périurbaines (urbaines ou rurales) situés en région parisienne et en région lyonnaise, ont été interrogées.

Les relations de voisinage : un fait social stable

Contrairement aux idées reçues sur le sujet, les relations de voisinage n’ont pas décliné au cours des dernières décennies. Le constat est sans ambiguïté : sur l’ensemble des indicateurs comparés (conversations, visites au domicile, échanges de services…), les proportions obtenues dans les deux enquêtes sont extrêmement proches.

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Ainsi, 75 % des personnes interrogées dans l’enquête de 2025 sont entrées chez un voisin dans les douze derniers mois (73 % dans l’enquête Contacts des années 1990) ; 63 % ont reçu un service dans leur voisinage (contre 62 % en 1982-1983).

L’isolement complet des relations de son quartier s’en trouve même légèrement réduit : la proportion d’individus exclus de toutes relations diminue de 9 à 6 %. Cette forte stabilité des relations de voisinage vaut aussi pour les conflits, qui ne sont pas significativement plus fréquents dans notre enquête que dans l’enquête Contacts….

Le voisinage n’est donc pas mort, loin de là, et il est loin de se réduire à la figure ultramédiatisée des conflits de voisinage.

Les liens de proximité, entre conversations et services

Ce lien social noué avec ceux qui nous entourent est cependant de nature et d’intensité extrêmement variées ; il peut revêtir une grande diversité de forces, fonctions et contenus.

Au niveau minimal, le lien de voisinage est un lien faible, fait de rencontres informelles et de conversations dans les espaces publics. Ce type de lien est le plus répandu (94 % des individus entretiennent régulièrement des conversations dans leur quartier), et il remplit une fonction sociale manifeste : en tant qu’inconnus familiers, ces personnes avec qui l’on noue des contacts plus ou moins éphémères participent d’un sentiment de sécurité ontologique en certifiant la familiarité avec le quartier ou la commune de résidence.

Mais des parts conséquentes de la population entretiennent des liens plus approfondis. Ainsi, plus des trois quarts des individus ont rendu ou reçu des services dans leur quartier dans la dernière année. Ces liens, dits instrumentaux, rassemblent un ensemble varié de services. Parmi les plus fréquents, on trouve l’entraide liée à l’absence du logement (garder les clés, arroser les plantes, nourrir les animaux, récupérer un colis) : si 58 % des individus participent à ce type service, il est d’autant plus fréquent que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale puisque 67 % des cadres le déclarent, contre 48 % des employés, ouvriers et inactifs.

Voisins aux fenêtres d’un immeuble

On retrouve ce poids de la hiérarchie sociale concernant les services liés au quotidien, comme le prêt d’objets, outils ou ingrédients (qui est déclaré par un individu sur deux), et l’aide pour le bricolage ou le jardinage (qui concerne une personne sur quatre).

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D’autres services sont davantage liés à la configuration familiale (22 % des individus s’entraident pour la garde des enfants ou pour les accompagner ou récupérer à l’école ou à des activités). D’autres encore, plus rares et ayant ceci de particularité d’être généralement asymétriques, concernent quasi exclusivement les classes populaires : 4 % des individus se sont fait aider dans des démarches administratives et 4 % se font conduire ou accompagner quelque part.

Les relations conviviales, plus électives

Sept habitants sur dix entretiennent des liens conviviaux, qui prennent généralement la forme d’apéros ou repas partagés avec leurs voisins ou d’autres habitants de leur quartier. Ces liens concernent là encore davantage les classes moyennes et supérieures, que les employés, ouvriers ou inactifs. L’étude révèle en outre que ces relations sont davantage sélectives : les voisins que l’on invite à notre table sont davantage choisis au sein d’un large ensemble d’individus, pouvant habiter d’autres immeubles du même quartier et partageant souvent avec son invité, des caractéristiques sociodémographiques – classe d’âges, situation conjugale et familiale, classe sociale – proches, même si les liens de voisinage, pris dans leur ensemble, sont moins homophiles que dans la plupart des autres cercles sociaux des individus (relations professionnelles, relations amicales, etc.).

Du voisinage aux amitiés

Les liens sociaux de proximité comportent également des liens forts : toutefois, les individus avec qui ces liens privilégiés sont entretenus perdent généralement le qualificatif de voisins. Parmi les habitants des quartiers enquêtés dans Mon quartier, mes voisins, 16 % déclarent avoir un membre de leur famille et 38 % indiquent avoir des amis dans leur quartier.

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Ces liens forts, surtout lorsqu’ils sont amicaux, sont généralement associés à un investissement plus intensif dans la sociabilité de voisinage. Là encore se révèle le poids des gradients socioéconomiques : 42 % des cadres ont des amis dans leur quartier alors que ce n’est le cas que d’un tiers des membres des classes populaires.

Cette catégorisation de différents types de liens ne doit pas faire oublier qu’une même personne peut entretenir à la fois différents types de liens. Un même individu peut avoir, par exemple, à la fois des relations de forte intensité, nourries d’échanges et de partages, avec certains de ses voisins, des relations de bon voisinage, reposant sur des discussions et des petits échanges de services, avec d’autres, et des relations plus faibles, voire des contacts éphémères, ou des conflits, avec d’autres encore. Et ces liens peuvent évoluer au fil du temps : se renforcer, s’affaiblir ou disparaître.

Le voisinage comme ressource

Au-delà de la fête des voisins, à laquelle participe au moins de temps en temps environ un quart de la population, le voisinage occupe en France une place importante dans l’intégration sociale des individus. Il procure des ressources variées. Les relations de voisinage dites conviviales peuvent d’abord être analysées comme des ressources en soi, dans la mesure où ces liens sociaux apportent la protection et la reconnaissance nécessaires à l’existence sociale.

Les liens de proximité apportent également de l’aide explicite, pour organiser son quotidien ou partir de son logement en toute sérénité. Ils se révèlent particulièrement déterminants lorsqu’ils permettent à des franges de la population d’accéder à des services qu’ils ne pourraient supporter économiquement s’ils devaient y recourir par l’intermédiaire du secteur marchand (garde d’enfants, taxi, coupes de cheveux, réparations). Enfin, ces liens apportent des informations dans des domaines aussi différents que les stratégies scolaires, l’emploi, le logement, les bons plans, les aides à la parentalité, etc.

Joanie Cayouette-Remblière & Jean-Yves Authier, sociologues


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FRANCE, Anatole : On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels (L’Humanité, 18 juillet 1922)

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Cher citoyen Cachin,

Je vous prie de signaler à vos lecteurs le récent livre de Michel Corday, Les Hauts Fourneaux, qu’il importe de connaître. On y trouvera sur les origines de la conduite de la guerre des idées que vous partagerez et qu’on connaît encore trop mal en France ; on y verra notamment (ce dont nous avions déjà tous deux quelque soupçon) que la guerre mondiale fut essentiellement l’œuvre des hommes d’argent, que ce sont les hauts industriels des différents États de l’Europe qui, tout d’abord, la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en jeu leur fortune, en tirèrent d’immenses bénéfices et s’y livrèrent avec tant d’ardeur, qu’ils ruinèrent l’Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde.

© DP

Écoutez Corday, sur le sujet qu’il traite avec toute la force de sa conviction et toute la puissance de son talent. — “Ces hommes-là, ils ressemblent à leurs hauts fourneaux, à ces tours féodales dressées face à face le long des frontières, et dont il faut sans cesse, le jour, la nuit, emplir les entrailles dévorantes de minerai, de charbon, afin que ruisselle au bas la coulée du métal. Eux aussi, leur insatiable appétit exige qu’on jette au feu, sans relâche, dans la paix, dans la guerre, et toutes les richesses du sol, et tous les fruits du travail, et les hommes, oui, les hommes mêmes, par troupeaux, par armées, tous précipités pêle-mêle dans la fournaise béante, afin que s’amassent à leurs pieds les lingots, encore plus de lingots, toujours plus de lingots… Oui, voilà bien leur emblème, leurs armes parlantes, à leur image. Ce sont eux les vrais hauts fourneaux !

Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mouraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l’ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels.

Gillam Bernhard, Les protecteurs de nos industries (Puck, 1883) © DP

Ces maîtres de l’heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes : des usines, des banques, des journaux. Michel Corday nous montre comment ils usèrent de ces trois machines à broyer le monde. Il me donna, notamment, l’explication d’un phénomène qui m’avait surpris non par lui-même, mais par son excessive intensité, et dont l’histoire ne m’avait pas fourni un semblable exemple : c’est comment la haine d’un peuple, de tout un peuple, s’étendit en France avec une violence inouïe et hors de toute proportion avec les haines soulevées dans ce même pays par les guerres de la Révolution et de l’Empire. Je ne parle pas des guerres de l’ancien régime qui ne faisaient pas haïr aux français les peuples ennemis. Ce fut cette fois, chez nous, une haine qui ne s’éteignit pas avec la paix, nous fit oublier nos propres intérêts et perdre tout sens des réalités, sans même que nous sentions cette passion qui nous possédait, sinon parfois pour la trouver trop faible.

Michel Corday montre très bien que cette haine a été forgée par les grands journaux, qui restent coupables, encore à cette heure, d’un état d’esprit qui conduit la France, avec l’Europe entière, à sa ruine totale. “L’esprit de vengeance et de haine, dit Michel Corday, est entretenu par les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas la dissidence ni même la tiédeur. Hors d’elle, tout est défaillance ou félonie. Ne pas la servir c’est la trahir.”

Gaza © unicef.fr

Vers la fin de la guerre, je m’étonnais devant quelques personnes de cette haine d’un peuple entier comme d’une nouveauté que l’on trouvait naturelle et à laquelle je ne m’habituais pas. Une dame de beaucoup d’intelligence et dont les mœurs étaient douces assura que si c’était une nouveauté, cette nouveauté était fort heureuse. “C’est, dit-elle, un signe de progrès et la preuve que notre morale s’est perfectionnée avec les siècles : la haine est une vertu ; c’est peut-être la plus noble des vertus.” Je lui demandais timidement comment il est possible de haïr tout un peuple : “Pensez, madame, un peuple entier c’est grand… Quoi ? Un peuple composé de millions d’individus, différents les uns des autres, dont aucun ne ressemble aux autres, dont un nombre infiniment petit a seul voulu la guerre, dont un nombre moindre encore en est responsable, et dont la masse innocente en a souffert mort et passion. Haïr un peuple, mais c’est haïr les contraires, le bien et le mal, la beauté et la laideur.

Quelle étrange manie ! Je ne sais pas trop si nous commençons à en guérir. Je l’espère. Il le faut. Le livre de Michel Corday vient à temps pour nous inspirer des idées salutaires. Puisse-t-il être entendu ! L’Europe n’est pas faite d’États isolés, indépendants les uns des autres. Elle forme un tout harmonieux. En détruire une partie, c’est offenser les autres. Notre salut c’est d’être bons Européens. Hors de là, tout est ruine et misère.
Salut et fraternité,

Anatole FRANCE


© DP

Anatole France : un écrivain notoire de la IIIe République

[GALLICA.BNF.FR, 10 décembre 2024] À l’occasion du centième anniversaire de la disparition d’Anatole France (1844-1924), ce billet revient sur son œuvre et son parcours. Écrivain engagé et auteur majeur de la IIIe république, il subit cependant lors de son décès des attaques portant ombrage à la postérité de son œuvre.

De son vrai nom, François Anatole Thibault, il est né le 16 avril 1844 à Paris et est mort le 12 octobre 1924 à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire). Dès les origines, déjà les livres et la littérature : son père était libraire. Anatole France est à la fois romancier, nouvelliste et critique. D’abord icône de la Nation – voir quel pseudonyme (“France”) il s’est justement choisi ! – il n’échappe pas, de son vivant, à la verve satirique et au crayon caricatural [l’article original propose des caricatures d’Anatole France, voir ici…]

L’écrivain et critique Jules Lemaître (1853-1914), membre de l’Action française, évoque ainsi en 1909 cet esprit libre, sa marque la plus sûre, dans Les Hommes du jour. Il devient toutefois par la suite la cible des Surréalistes, notamment de Louis Aragon et d’André Breton. Ce tract surréaliste publié à la mort d’Anatole France constitue une publication à charge […]

Anatole France est l’image même de l’homme engagé, témoin de son temps. Ainsi dénonce-t-il le génocide arménien. Il soutient alors l’écrivain et poète Archag Tchobanian (1872-1954) : “M. Tchobanian partage, avec le père Charmetant, l’honneur d’avoir dénoncé au peuple français cet épouvantable égorgement qui demeurait depuis de longs mois un secret diplomatique.” Il s’engage ardemment dans le camp dreyfusard ce qui participe à sa postérité. Au lendemain de la publication de J’accuse d’Émile Zola en janvier 1898, il signe la première pétition, dite des intellectuels qui réclamne la révision du procès de l’officier. On retrouve cet engagement dans Monsieur Bergeret à Paris. Il exprime également son admiration pour Jean Jaurès, dans la préface à l’ouvrage de Charles Rappoport, Jean Jaurès : l’homme, le penseur, le socialiste (1915) : “Je viens de lire votre livre sur Jaurès. Je l’admire et l’approuve du commencement à la fin. Vous seul pouviez embrasser ainsi les aspects de ce vaste génie.

Publié en 1881, Le crime de Sylvestre Bonnard est le premier roman d’Anatole France. Sylvestre Bonnard est un érudit menant une vie austère entouré de livres. Son principal compagnon est un chat nommé Hamilcar, “prince somnolent de la cité des livres.” Il cherche un manuscrit du XIVe siècle de la traduction française de La Légende dorée, de Jacques de Voragine. L’auteur donne à réfléchir ici sur un certain type de fanatisme : l’amour absolu de l’érudit bibliophile pour les livres. À travers une enquête passionnante, il rend son personnage attachant en le confrontant à des dilemmes éminemment humains. Anatole France reçu pour cette œuvre le prix Montyon de l’Académie Française en 1882.

Son Histoire contemporaine est parue entre 1897 et 1901 en quatre volumes. Cette œuvre est une satire de la France de la IIIe république, à travers une peinture de mœurs. Le fil conducteur est la personne de M. Bergeret, professeur de lettres classiques. Le premier volume, L’Orme du mail, décrit des milieux ecclésiastiques bien éloignés des principes qu’ils sont censés prêcher. C’est un monde d’intrigues. L’anticléricalisme point dans certains passages. Il y décrit des esprits faibles, manipulables par les supérieurs ecclésiastiques, en vue d’accroître leur pouvoir et dénonce leur dogmatisme. Parfois, il met en avant la dureté de ces milieux cléricaux. Notamment quand l’Abbé Lantaigne renvoie Firmin Piédagnel du séminaire : “Vous ne faites plus partie de cette maison.” Dans la deuxième partie, Le Mannequin d’osier, M.Bergeret est comme enfermé dans sa vie étroite. La description de son cabinet de travail semble une métaphore de sa vie. Il oppose ses pensées à la réalité bien moins glorieuse : “Ce cabinet de travail où le maître de conférence aiguisait ses fines pensées d’humaniste n’était qu’un recoin difforme.” M. Bergeret semble vivre dans ses rêves, afin d’échapper au réel. La description d’une villa idyllique personnifie le rêve qui se heurte au réel : “M. Bergeret attristé par l’inélégance de sa vie étroite, rêva de quelque villa où, sur une blanche terrasse, au bord d’un lac bleu, il mènerait de paisibles entretiens.

Les dieux ont soif, roman publié en 1912, narre l’histoire d’Evariste Gamelin qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Cette histoire se passe sous la Terreur de 1793-1794. Le principal protagoniste semble emblématique du personnel des sections révolutionnaires. Evariste Gamelin paraît se penser comme moral, dans le camp de la vérité, par opposition à l’ancienne société pensée comme immorale : “Il y reconnaissait la dépravation monarchique et l’effet honteux de la corruption des cours.” L’ambiance de soupçon et de délation propre à la Terreur est présente. Evariste Gamelin affirme que “La Révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain.” Il incarne en cela les excès, la rigidité et la médiocrité de celui qui fait preuve d’une foi sans borne en la Révolution et qui, pour finir, enverra à la mort nombre de ses semblables. C’est ce que le personnage de Maurice Brotteaux, son opposé, a pour fonction de mettre en lumière : “J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme […] La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera, et vous persuadera des crimes.” À l’inverse de Gamelin, Brotteaux fait preuve d’une prudente mesure face aux fanatismes à l’œuvre dans cette époque troublée. Evariste Gamelin finit d’ailleurs guillotiné à la suite du 9 thermidor an II.

France est élu à l’Académie française en 1896 et obtient le prix Nobel de littérature en 1921. C’est un sceptique, et les personnages qui peuplent ses romans le prouvent : nous pourrions prendre pour exemple l’Abbé Lantaigne dans L’Orme du mail, ou Evariste Gamelin dans Les dieux ont soif. C’est bien cette propension au doute que relève l’écrivain René Jeanne, dans un article publié dans La Herse. Paul Verlaine, dans la revue littéraire Les Hommes d’aujourd’hui du 1er janvier 1890, lui rend un hommage. Autre prestigieux admirateur : Marcel Proust, qui le rencontra dans le salon de Madame Arman de Caillavet. Il lui demande de préfacer Les Plaisirs et les jours. Puis il s’inspirera de l’écrivain pour créer le personnage de Bergotte, dans À la recherche du temps perdu. À ses obsèques, le 18 octobre 1924, la foule fut immense à rendre un dernier hommage au grand écrivain.

Thierry Pastorello, BnF


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Plus d’engagement en Wallonie…

Habillage éthique ou le marketing de la vertu en trompe-l’œil

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[THECONVERSATION.COM, 22 avril 2025Responsables, inclusives, engagées… Nombreuses sont les marques revendiquant des valeurs fortes. Mais ces promesses restent parfois en surface. C’est ce que met en perspective le terme d’habillage éthique, la stratégie de communication d’une entreprise ou d’une organisation qui cherche à améliorer son image de marque en se réclamant abusivement de valeurs éthiques.

Recommandée par la Commission d’enrichissement de la langue française, l’expression “habillage éthique” repose sur une tension entre deux registres de sens. D’un côté, le mot “habillage” désigne ce qui recouvre, ce qui rend présentable, ce qui maquille parfois. De l’autre, l’”éthique” renvoie à une réflexion sur les principes qui guident nos actions, qu’ils relèvent de la morale et/ou de la déontologie. Associer les deux, c’est pointer une contradiction : celle d’un discours éthique qui reste en surface, sans ancrage réel dans les pratiques.

Une éthique caméléon : entre green, pink et blue washing

Défini par le Journal officiel du 16 juillet 2024, l’”habillage éthique” constitue “une stratégie de communication d’une entreprise ou d’une organisation qui cherche à améliorer son image de marque en se réclamant abusivement de valeurs éthiques.

La critique est dans la définition : il s’agit ici d’une mise en scène, d’un vernis vertueux appliqué sans transformation intrinsèque. L’habillage éthique désigne le recours à certaines valeurs comme éléments de langage, voire comme accessoires de communication. On s’affiche “responsable”, “engagé”, “solidaire”, sans que ces qualificatifs n’aient de véritable traduction dans les modes de production ou de gouvernance.

L’habillage éthique est la traduction, dans la langue de Molière, du terme de fairwashing. Il est ainsi dans la parfaite lignée des expressions d’habillage humanitaire (empathy washing) et d’habillage onusien (blue washing) mis en perspective dans le Journal officiel du 13 décembre 2017. Alors que l’habillage humanitaire désigne “la stratégie de communication d’une entreprise ou d’une organisation qui cherche à améliorer son image de marque en se réclamant abusivement de valeurs humanitaires“, l’habillage onusien, quant à lui, se réfère à une “stratégie de communication d’une entreprise ou d’une organisation qui cherche à améliorer son image de marque en se réclamant abusivement des valeurs promues par l’Organisation des Nations unies.

L’habillage éthique s’inscrit donc dans une série de stratégies désormais bien identifiées, comme le greenwashing (valorisation écologique fictive, dite verdissement d’image), le pinkwashing (récupération de la cause LGBTQ+ à des fins d’image), ou bien encore le femwashing (utilisation opportuniste de discours féministes). L’habillage éthique en est une sorte de synthèse : il absorbe tous les registres de vertu.

Quand l’éthique devient un argument… jusqu’à la dissonance

Face à l’exigence des consommateurs, à leur sensibilité aux enjeux sociaux et écologiques, les entreprises sont poussées à se positionner. Mais, entre contraintes de rentabilité, chaînes d’approvisionnement mondialisées et logiques de volume, changer les mots est souvent plus simple que de changer les modèles. Dans ce contexte, l’habillage éthique apparaît pour les marques comme une manière de redorer leur image, mais le vernis s’écaille… Des exemples concrets en témoignent, notamment en termes de greenwashing : lancée en 2010, la collection “Conscious” de H&M a été critiquée pour son manque de traçabilité et son faible impact réel.

Autre cas emblématique : sponsor des Jeux olympiques de Paris 2024, Coca-Cola a annoncé vouloir limiter l’usage du plastique à usage unique avec des fontaines à boissons et des gobelets réutilisables. Or, comme a pu le dénoncer l’association France nature environnement (FNE), la plupart des boissons provenaient de bouteilles en plastique. Le décalage entre promesse et réalité a ainsi déclenché une forte polémique. Quant à Mercedes-Benz, la marque a été accusée de pinkwashing après avoir affiché un logo arc-en-ciel sur ses réseaux sociaux pendant le mois des fiertés… tout en s’abstenant de le faire dans des pays où l’homosexualité est interdite.

Ce qui est en jeu dépasse le seul comportement des marques. C’est le langage de l’éthique lui-même qui se trouve profondément affaibli lorsqu’il est manipulé à des fins de réputation. La prolifération de pratiques dites d’habillage éthique fragilise la confiance : les consommateurs ne savent plus ce qu’il convient de croire.

Dans ce contexte, les initiatives sincères risquent d’être perçues comme suspectes, noyées dans un flot de promesses vagues. In fine, nommer l’habillage éthique, c’est poser un acte de lucidité. Ce n’est pas rejeter toute communication de valeurs, mais appeler à une cohérence entre les discours et les pratiques. L’éthique ne saurait ainsi être réduite à un outil de marketing. En matière de responsabilité des organisations comme ailleurs, les mots ne suffisent pas, seuls les actes comptent.

Sophie Renault, Université d’Orléans


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Plus de discours en Wallonie…

Le film « Barbie » est-il vraiment féministe ?

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[THECONVERSATION.COM, 9 mars 2025] Depuis la révélation le 27 avril 2022 des premières images du film Barbie, réalisé par Greta Gerwig, et de celles qui ont été diffusées jusqu’à sa sortie officielle, une vague de rose semble déferler sur les univers de la mode et de la décoration : la tendance Barbiecore. Une tendance qui devrait durer encore quelques mois si l’on en croit le succès du film, qui a généré 155 millions de dollars de recettes durant le week-end de sa sortie aux États-Unis, réalisant ainsi le meilleur lancement de l’année 2023. La poupée – qui n’est pourtant pas si jeune –, alimente de nouveau de vives passions et est érigée au rang d’icône féministe. Retour sur son histoire et sur le succès du film – et attention : spoilers !

La première Barbie a été commercialisée par l’entreprise Mattel en 1959 : elle est la création de Ruth Handler, femme de l’un de ses fondateurs – dont l’histoire est rappelée dans le film. Ce que ne dit toutefois pas le long-métrage, c’est que Barbie a été conçue d’après Lilli, un personnage de bédé du quotidien allemand Bild Zeitung, décliné en poupées de collection. Rapidement, Barbie a remporté un succès retentissant auprès des filles américaines, puis du monde entier – plus d’un milliard de poupées vendues à ce jour –, la physionomie adulte de la poupée rompant avec les traditionnels poupons jusque-là proposés aux enfants.

Barbie a dès le départ été critiquée pour son apparence, car elle incarne tous les stéréotypes de la beauté dite “occidentale” (peau claire, cheveux blonds…) et se distinguait au départ des autres poupées par ses mensurations hypertrophiées, notamment sa poitrine développée et sa taille trop fine.

Néanmoins, elle fut aussi rapidement présentée comme une “femme émancipée”, propriétaire de sa propre “maison de rêve” et d’une voiture de luxe assortie à ses tenues (une Corvette Stingray 1956 rose dans le film), exerçant aussi bien des métiers considérés comme “féminins” – top-modèle, hôtesse de l’air, baby-sitter… –, que d’autres dits “masculins” – chirurgienne, conductrice de train, astronaute…

La réalisatrice Greta Gerwig et Mattel introduisent d’ailleurs le film en martelant l’argument-clef de la franchise : Barbie can be anything ! Barbie réussit ainsi à concilier une apparence très féminine où le rose, couleur du féminin par excellence, est omniprésent, tout en offrant aux filles la possibilité de se projeter dans une diversité de professions qu’elles pourraient exercer une fois adultes.

Barbie est alors devenue un objet de débats sur la conception et la perception de la féminité, opposant les personnes qui l’estiment sexiste à celles qui la trouvent féministe. Cela ne l’a pas empêchée de devenir une icône populaire – au contraire – inspirant des maisons de couture (Moschino, Balmain…), ou des artistes, qui l’encensent (Arielle Dombasle, Andy Warhol…) ou la critiquent (Luisa Callegari, Lio…).

Barbie, de Barbie Land au monde réel

Dans le film de Gerwig, toutes les Barbie vivent libres et heureuses à Barbie Land, pays idyllique et rose, dans lequel elles occupent des postes importants (physiciennes, juges, présidentes…), tandis que les Ken passent leur temps à “plager” au bord de l’eau (c’est-à-dire à ne rien faire).

L’affiche du film met d’ailleurs en exergue l’opposition entre Barbie qui “peut tout faire” (She’s everything) et Ken qui se contente d’être lui-même, sans avoir d’activité particulière (He’s just Ken). La version française ajoute une critique ironique du rôle d’homme-objet de Ken en traduisant le slogan associé à Ken par “Lui, c’est juste Ken“, un jeu de mot sur “Ken“, qui est aussi le verlan de “niquer“, nous menant à entendre “Lui sait juste ken“.

Si la Barbie héroïne (incarnée par Margot Robbie) est le cliché parfait de la poupée (d’ailleurs qualifiée de “Barbie stéréotypée“), les autres Barbie sont toutes différentes en termes de taille, de poids, de race ou de handicap, faisant écho aux poupées de la gamme “Barbie Fashionistas“, commercialisée par Mattel en 2016.

Un jour, Barbie est assaillie de pensées mortifères et doit alors quitter sa vie parfaite à Barbie Land pour retrouver la fille qui joue avec elle dans le monde réel et qui semble souffrir. Sans cela, elle risquerait d’être malmenée et de finir en “Barbie Bizarre“.

Elle part seule dans sa voiture rose, mais Ken (Ryan Gosling) – dépeint comme stupide et ne pouvant vivre sans Barbie – s’incruste dans ce périple. Dans le monde réel, Barbie découvre les violences sexistes et sexuelles (VSS) et la réification de son corps au travers du regard masculin. Ken découvre de son côté un patriarcat qui le valorise en tant qu’homme, système qu’il décide d’instaurer à Barbie Land.

© Mattel

Aidée par Gloria (America Ferrera), sa propriétaire retrouvée, Barbie doit donc désormais apprendre à “jouer de ses charmes” et exploiter la “faiblesse des hommes” pour reconquérir Barbie Land, ce qu’elle fait en se jouant de Ken et ses acolytes, puis décide de devenir humaine pour vivre dans le monde réel.

Quand Barbie devient femme

L’argument “féministe” du film repose sur l’empouvoirement des Barbie, capables d’occuper n’importe quel poste sans renoncer à leur féminité, à la mode, au maquillage ou au rose, ce qui est déjà un argument employé pour promouvoir la poupée et contrer les critiques qui verraient en Barbie un modèle stéréotypé de féminité et un idéal corporel fantaisiste, source de complexe pour les filles.

Conciliant la féminité avec des compétences d’ordinaire associées au masculin, Barbie serait donc une alliée possible du féminisme. Toutefois, Mattel réaffirme aussi sans cesse la féminité de sa poupée, dont les instruments de travail ou les tenues sont presque toujours “féminisés” – ce qui passe notamment par l’ajout de rose – lorsqu’elles occupent des postes scientifiques ou techniques.

Être féminine apparaît ainsi comme la “compétence” première de Barbie, ce qui amenuise celles véritablement nécessaires dans l’exercice de sa profession, tout en rendant plus exceptionnelle la présence de femmes dans certaines carrières.

En soulignant ainsi la particularité féminine de Barbie, Mattel insiste sur son appartenance au groupe des “femmes”, distinct de et opposé à celui des “hommes” que représente Ken. Dans le monde réel, ces deux catégories sociales entretiennent des rapports de genre hiérarchisés (les hommes sont supérieurs aux femmes), qui reposeraient prétendument sur des différences “naturelles” liées au sexe. Une telle justification ne devrait pas exister dans le monde de Barbie : les poupées étant dépourvues d’appareils génitaux – ce qui fait l’objet de plusieurs scènes comiques dans le film –, il est impossible de faire reposer l’opposition entre femmes et hommes sur la différence des sexes.

C’était sans compter sur la réalisatrice, qui conclut son œuvre par un rendez-vous gynécologique de Barbie, devenue humaine. Si l’effet comique est évident, cette scène finale vient naturaliser la féminité de Barbie et réduire les relations sociales entre les Barbie et les Ken, calquées sur celles entre femmes et hommes, à une spécificité biologique. Or, comme l’explique la sociologue féministe Colette Guillaumin, les inégalités entre femmes et hommes ne sont pas déterminées par la biologie mais par les rapports sociaux subis ; elles sont donc un problème de société et de droits (lutte contre les VSS, égalité salariale…) indépendant du sexe.

Barbie Power ( ?)

Pour la sociologue anglaise, spécialiste des questions de genre Shelley Budgeon, considérer la féminité comme une source de pouvoir fait partie de la rhétorique post-féministe, sur laquelle s’appuie de toute évidence le film.

Phénomène médiatique et culturel plus que mouvement militant, le post-féminisme est incarné par la “troisième vague féministe” des années 1990, prônant l’autonomie individuelle des femmes et la conciliation entre féminité et pouvoir, qui se caractérise dans la culture populaire par l’apparition de films et de séries télévisées mettant en scènes des femmes fortes et féminines (Buffy contre les vampires, Alias…).

Mais si les Barbie sont puissantes, c’est que Barbie Land est un matriarcat qui n’a fait qu’inverser les rôles du patriarcat. Pourtant, Monique Wittig expliquait bien que de telles stratégies n’améliorent en rien la question des inégalités de rapports de genre : “seul le sexe de l’oppresseur change“. C’est pourquoi la penseuse féministe plaidait pour la construction d’un modèle social indépendant des normes de genre.

De plus, en exprimant leur puissance par la séduction des Ken qui veulent introduire le patriarcat à Barbie Land, les Barbie reconduisent l’hégémonie du couple hétérosexuel comme unique modèle d’épanouissement pour les femmes.

Barbie doit ainsi “faire avec” le patriarcat, condamnée à son destin de femme : lorsqu’elle décide de devenir humaine, le fantôme de sa créatrice Ruth Handler (Rhea Perlman) lui fait entrevoir une vie faite d’enfants, de mariages et de femmes enceintes. Si Barbie peut être qui elle veut, ce n’est donc qu’à condition de remplir ses rôles de femme : employée modèle, mais aussi épouse, mère et maîtresse de maison.

Rose comme… marketing

Après une première partie truffée de références aux modèles de Barbie dénonçant les biais sexistes du jouet comme ceux produits par Mattel, la seconde se veut pédagogique. Barbie prend ainsi conscience des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes, mais l’ambition féministe ne va pas plus loin.

Les Barbie parviennent en effet à sauver leur royaume non pas en combattant le patriarcat, mais en usant de la séduction, de l’empathie et de la résilience. L’héroïne en vient même à pardonner Ken son ambition de domination dont elle devrait porter la culpabilité, car elle ne lui aurait pas suffisamment prêté attention…

Ainsi, si Mattel – qui coproduit le film et dont on sent la grande participation à l’écriture du scénario – revient avec ironie sur ses échecs commerciaux, comme le couple Midge et Alan – comparses de Barbie et Ken, dont la commercialisation en 2002 d’une version enceinte de Midge a fait scandale car vue comme la promotion de la grossesse adolescente – son organisation dirigée par des hommes, ou sur le consumérisme de Barbie, le film de Gerwig n’est ni plus ni moins qu’une opération marketing de grande ampleur.

© lavanguardia.com

Le film s’inscrit donc dans une campagne de femvertising. Contraction des termes “feminism” et “advertising” (publicité), ce terme renvoie à la réappropriation de concepts (empouvoirement, diversité…) et de figures féministes pour améliorer une image de marque et/ou conquérir une nouvelle clientèle.

Face à la concurrence des poupées Bratz et American Girls qui lui ont fait perdre de lourdes parts de marché, Mattel tente de redorer l’image de Barbie en la rendant plus inclusive, avec en 2016 la collection “Barbie Fashionistas“, qui intègre depuis dans ses rangs un modèle en fauteuil roulant, un avec un appareil auditif et, cette année, un porteur du syndrome de Down (ou trisomie 21).

Le cast et la bande-son du film intégrant de nombreuses icônes pop-féministes (comme l’actrice franco-britannique Emma Mackey vue dans la série Sex Education, la chanteuse-star Dua Lipa, la rappeuse Nicki Minaj…) s’inscrit alors dans le prolongement de cette stratégie marketing.

Greta Gerwig ayant signé des films ouvertement féministes comme Lady Bird et Little Women, il semble néanmoins que la démarche féministe de la réalisatrice soit sincère, même si elle a certainement dû procéder à des arrangements trop nombreux pour convenir au cahier des charges de Mattel, vidant le film de son ambition politique.

Derrière les paillettes du “féminisme Barbie”

Alors que la tendance Barbiecore est présentée comme “féministe”, elle n’en a en réalité que le qualificatif, laissant miroiter aux femmes que porter des vêtements hyperféminins (jupes courtes, talons hauts…) ou manger un hamburger rose en référence à Barbie, comme le propose une célèbre chaîne de fast-food seraient une forme de revendication.

Redite plus flashy de la tendance millennial pink de 2016 – nommé d’après la génération de millennials (né·e·s entre les années 1980 et 2000) à laquelle elle s’adresse, et qui s’appuyait sur la même rhétorique post-féministe de féminité puissante –, elle consiste en réalité à reproduire des clichés sexistes et à réaffirmer une prétendue “différence sexuée” qui ne porte préjudice qu’aux femmes, en les invitant à porter des tenues contraignantes et à dépenser toujours plus d’argent dans des accessoires pour (ré)affirmer leur identité féminine.

Si le film Barbie se moque parfois de cette injonction consumériste à la féminité, il ne parvient que difficilement à en proposer une critique solide, et encourage même au contraire l’achat de nombreux produits dérivés issus du film, dont plusieurs poupées à l’effigie des acteurs et actrices, alors déshumanisés pour devenir à leur tour des hommes et des femmes-objets…

Kévin Bideaux, Université Paris 8


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Plus de cinéma en Wallonie…

Au-delà de la sexualité, les faux-semblants du consentement

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[THECONVERSATION.COM, 23 mars 2025] Volontiers associé à la sexualité, où il est promesse d’avancée dans la lutte contre les violences, le consentement est en fait présent dans une grande partie de nos interactions sociales. Terme ambigu, il masque bien souvent une relation déséquilibrée au préjudice de celle ou de celui qui consent. Le consentement est facilement considéré comme le fondement de toute relation sociale équilibrée et solution ultime pour en régler les maux. Cette hypervalorisation du consentement a ses raisons. Elle ne doit pas en dissimuler les profondes ambiguïtés. Plusieurs travaux récents s’efforcent d’en saisir la complexité et éclairent sur les risques qu’elle présente.

Sait-on vraiment ce qu’est consentir ? Quel est le sens du consentement ? Comment se forme-t-il ? Comment valablement l’exprimer ? Quelle en est la temporalité ?

Un consentement en trompe-l’œil

Ces questions prennent une nouvelle épaisseur dans le contexte contemporain. C’est peu dire que le consentement est un thème d’une grande actualité. Il l’est dans des domaines à fort écho social tels que les relations sexuelles, le suivi des prescriptions de vaccination, le respect de la norme (que l’on pense au phénomène des ‘gilets jaunes’).

Ce n’est cependant pas dans ces contextes, qui inclinent souvent à des réactions épidermiques peu propices à une réflexion sereine, que nous voulons situer nos propos. D’autant que nombre d’autres domaines, moins médiatisés en raison de leur dimension technique, tels que le développement des modes alternatifs de règlement des litiges, ou le consentement numérique, et qui pourtant irriguent notre quotidien, sont particulièrement éclairants lorsque l’on veut évoquer les ambiguïtés du consentement.

Derrière l’aphorisme « céder n’est pas consentir », la frontière est plus floue qu’il n’y paraît, expliquait Clotilde Leguil, psychanalyste et philosophe, en 2021, sur France Culture.

En réalité, celui-ci est omniprésent tout bonnement dans le sentiment d’une tension accrue opposant, d’une part, l’excès de consentement associé à l’individualisme (“je suis, donc je dois pouvoir consentir“), d’autre part, la réalité dégradée d’un consentement en trompe-l’œil (“je consens librement à partager toutes mes données ou à acheter impulsivement un objet ?”) et mythifié (la cérémonie du mariage, avec son échange public des consentements, a-t-elle jamais fait disparaître les mariages forcés ?)…

Le consentement, partout et nulle part. Il semblerait que rien ne peut exister sans avoir été consenti. Mais cette banalisation du consentement ne signe-t-elle pas sa fin ?

Aucune place pour la négociation

La valorisation du consentement est flatteuse dans la mesure où elle exalte l’individualisme ambiant et prétend faire rempart à l’abus, à la domination de celui qui veut obtenir d’un tiers une action. En exigeant l’expression objective et concrète d’un consentement, venant souligner l’acte à venir, on protégerait la personne en ajoutant une étape complémentaire entre son être et son comportement : prendre le temps d’objectiver, de matérialiser, son inclinaison pour ce qui vient. La réalité de la mise en œuvre du consentement oblige à modérer cette vision enjouée.

En effet, on ne peut garantir, par le seul consentement, la validité et l’efficacité de la protection des intérêts de la personne. Moins encore en considération d’un consentement de plus en plus souvent donné dans l’urgence, ou du moins dans l’instantanéité, sans qu’un processus de réflexion ne puisse être engagé ni le consentement proprement discerné.

Pourtant, nos relations sociales naviguent entre individualisme et phénomène de masse, et leur appréhension par le droit passe par une sollicitation croissante d’un consentement présenté comme une alternative à l’imposition de la norme. Plutôt que d’imposer un comportement, on sollicite la participation de l’intéressé au processus, par son consentement… Sans pour autant laisser place à la négociation, à la coconstruction de ce qu’il adviendra, sans laisser un choix véritable (on n’impose pas les cookies sur un site de commerce en ligne, mais sans consentement, pas d’accès à tous ces objets du désir).

 

Sait-on vraiment à quoi l’on consent ?

D’un côté, le recours au consentement, si fictif soit-il, est indispensable dans la mesure où il responsabilise la personne qui devra formaliser positivement, par le droit, son adhésion à tel acte, telle action. C’est aussi un insidieux transfert de charge vers l’individu : celui qui consent engage sa responsabilité ; pas de responsabilité sans consentement, à moins que ce ne soit l’inverse.

D’un autre côté, le consentement protège la liberté du consentant à l’égard d’une contrainte privée, publique ou sociale, voire d’un ‘modèle de société’ lorsqu’au nom de certaines valeurs ou raisons impérieuses, on cherche à imposer une action déterminée. Pas de liberté sans consentement, à moins que ce ne soit l’inverse.

De fait, désormais, les invitations – les injonctions ? – au consentement se multiplient, au point que le domaine du consentement s’étend bien au-delà du périmètre traditionnel du contrat. Mais sait-on vraiment à quoi on consent ? Assure-t-on la qualité du consentement ? À la lumière d’un contexte de technicisation globale des relations sociales et de biais cognitifs, il est impératif de questionner le risque de discordance entre le fait de consentir et le sens de ce à quoi l’on consent.

Le développement des formes multiples de recueil du consentement, et à l’évidence l’élargissement du champ de ce dernier, ouvre de nouveaux chemins d’autonomie, mais avec quelle(s) liberté(s) réelles, quels risques, quelles finalités ?

Les formes juridiques

Les neurosciences nous éclairent sur le libre arbitre et ses conditions. La philosophie nous rappelle que consentir n’est pas vouloir. La sociologie révèle la représentation sociale qui se joue lorsque consentir devient céder à la nécessité (que n’est-on prêt à accepter pour intégrer ‘le groupe’, quel qu’il soit ?), tandis que la criminologie alerte : céder n’est pas consentir.

Il est impératif de mieux comprendre le consentement, pour mieux en observer les formes juridiques, partout complexifiées, souvent présumées voire imposées, comme en droit privé des affaires.

Les choses sont donc moins simples qu’il n’y paraît. On soulignera deux éléments.

Premièrement, exiger le consentement ne garantit pas l’authenticité de l’expression de la volonté du consentant. C’est au mieux un “euphémisme du vouloir” (M. Messu, Le sens du consentement, in M. Cannarsa, M. Disant, M. Monot-Fouletier, F. Toulieux, Le Consentement. Mutations et perspectives, Mare et Martin, 2024). Choisir d’aller dans une direction sans pour autant savoir très bien où l’on va, prendre un risque en acceptant d’ignorer partiellement ce à quoi on consent. Chacun fait régulièrement l’expérience d’accepter des cookies, de consentir au partage de données, pour accéder à un service numérique. Quant au malade qui souffre, maîtrise-t-il parfaitement les choix dans son parcours de santé face à un corps médical expert ?

Il n’y a pas dans le consentement le volontarisme que l’on voudrait y voir. Il y a au contraire, de plus en plus, une forme de passivité et de suivisme, voire un risque de fabrique artificielle du consentement (J.-Ph. Pierron, La Fabrique du consentement), mais qui n’engage pas moins le consentant. Placer l’individu à l’abri de son consentement, c’est le mettre à découvert de son engagement. S’étant prononcé avant que l’interaction sociale proposée ne se produise, il ne peut en connaître très précisément les contours : le consentement n’est pas la ratification, il n’est pas toujours libre et rarement parfaitement éclairé, et pourtant il marque de façon objective l’engagement de celui qui l’accorde.

L’une des principales illusions du consentement tient à l’instantanéité dans laquelle il s’exprime. Elle ne laisse pas le temps à la volonté de se construire et d’évoluer. Il est alors d’autant plus impérieux d’organiser le déconsentir. Ce pourrait être particulièrement utile sur Internet, où l’on consent actuellement au partage de nos données sans limites de temps, sans possible regret. Car, en l’état, l’hypervalorisation du consentement revient à préserver moins la volonté autonome du consentant que le maintien dans l’ombre du demandeur, encore considéré comme un tiers qui s’engage peu. Que dit-il précisément de son intention, de ses projets, de ce qu’il fera de notre consentement ?

L’exigence ‘brute’ d’un consentement n’est donc pas en tant que telle une garantie suffisante lorsqu’on veut protéger une potentielle victime. Il n’est pas une fin, mais simplement un moyen ; il n’est pas un aboutissement, mais une étape dont on doit penser la vulnérabilité (comment le recueillir, peut-on s’assurer qu’il soit libre et éclairé ?) et la temporalité (comment tenir compte de l’évolution du contexte ayant donné naissance au consentement ?).

Deuxièmement, éluder le consentement et forcer une personne à entrer dans une relation contractuelle peut parfois être souhaitable. Car le consentement n’est pas qu’un acte solitaire. Il peut être un acte égalitaire, solidaire, conçu comme impliquant les intérêts de tiers, voire un intérêt général.

Ainsi d’une entreprise en position dominante qui, en droit de la concurrence, devra contracter avec des opérateurs qu’elle n’aurait pas choisis si sa volonté pouvait s’exprimer librement. Ainsi également du consentement forcé, lorsqu’est en jeu l’accès à un service jugé essentiel, raison d’être, par exemple, des contrats bancaires imposés aux banques pour l’accès à des services ‘de base’.

C’est bien encore l’intérêt général et la continuité de l’exécution du service public qui justifient d’apprécier de façon différenciée la gravité des vices du consentement dans les contrats administratifs, permettant au juge de maintenir un contrat contre la volonté d’un des contractants (H. Hoepffner, Le consentement dans les contrats administratifs).

Une certaine objectivisation du consentement

Forcer le consentement peut aussi se justifier par la nécessité de lutter contre une discrimination illégale : on ne peut refuser de signer un contrat, ou refuser de le maintenir, à raison du sexe, de l’origine, de l’orientation sexuelle, du lieu de domicile, de l’âge ou de la situation de famille du cocontractant potentiel.

Forcer le consentement contre le contractant, jusqu’où ? C’est un enjeu juridique concret qui traverse les frontières, non sans subtilités, illustré par l’affaire d’une fleuriste américaine ayant refusé de signer un contrat de fourniture de bouquets pour le mariage d’un couple de même sexe (R. De Caria, Love all, serve all (coactivement) : le problème de l’obligation pour les entreprises de contracter contre leur volonté in M. Cannarsa, M. Disant, M. Monot-Fouletier, F. Toulieux, Les Mutations du consentement. Études juridiques internationales, Mare et Martin, à paraître septembre 2025).

Tout ceci témoigne d’une forme d’objectivisation du consentement, qui induit que le consentement n’est plus ce qu’il a si longtemps semblé être, la forme la plus évidente d’expression de l’individualité. Il est sans doute temps d’envisager son alternative pour mieux nommer ce qu’il prétend désigner : une simple autorisation, le témoignage d’une acceptabilité dans laquelle la garantie de la loyauté, condition de la confiance, doit avoir toute sa place.

Marjolaine Monot-Fouletier & Mathieu Disant (FR)


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Plus de littérature en Wallonie…

KLINKENBERG : Culture libératrice ou culture libertarienne ? (2025)

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[LALIBRE.BE/DEBATS, 12 mars 2025] La rubrique Débats de La Libre vient de publier un texte intitulé “La culture ne devrait pas grimper par subsides, mais s’élever par plébiscite” (8 mars 2025). La culture a sauvé sa vie, nous explique son auteur, en lui permettant de comprendre le monde. Comment ne pas applaudir ? Nous sommes nombreux à avoir fait les mêmes expériences, et j’ai eu le plaisir tout personnel de constater que j’ai vibré aux mêmes textes que lui. Mais on est bien étonné quand il nous explique ce qui relie secrètement ceux-ci : serait-ce la passion du style ? la pénétration psychologique ? le coup d’œil sociologique ? Non : “Ces œuvres n’ont pas eu besoin d’un gouvernement ou d’un ministre de la culture pour exister.

© tract-linguistes.org

À partir de ce constat, l’ode à la culture se mue en une véritable charge contre la “culture subventionnée” : une culture élitiste “arrosée par l’argent public” ; une culture dont les acteurs vivraient “dans un entre-soi confortable“, “se félicitant mutuellement d’être financé par l’État plutôt que d’être acclamé par le public.” Et se profile ainsi un monde où l’artiste doit pour percer “ajuster son œuvre à des critères politiques et idéologiques“, séduire “un comité ministériel” et obéir à un “cahier des charges bureaucratique.” Je dois commencer par rassurer l’auteur. Ce qu’il décrit n’existe tout bonnement pas dans le pays où nous vivons, lui et moi : la Belgique francophone.

Je ne puis certes témoigner que de quelques modestes expériences de la “culture subventionnée” de ce pays : dix années à la Commission d’aide à l’édition, vingt autres à la Commission des lettres, quarante au Conseil de la langue française. Toutes charges exercées bénévolement, à titre de service à la communauté, en marge de ma carrière de chercheur.

Prenons pour seul exemple la Commission des lettres. Son travail consiste principalement à attribuer des bourses permettant à des écrivains et écrivaines d’être soulagés, un mois ou deux et quelque fois davantage, de leurs charges quotidiennes de façon à leur permettre de mener à bien leur œuvre dans les meilleures conditions ; à sélectionner les textes qui représenteront la littérature de notre Communauté dans les pays où l’on s’intéresse à nous ; à évaluer des projets éditoriaux risqués.

Sont-ces des “fonctionnaires” qui opèrent ces choix ? Non : on ne trouve dans cette Commission que des citoyens comme moi, représentant un éventail de profils et de sensibilités très diversifié : des auteurs et autrices ; des représentants des associations professionnelles (d’écrivains, de l’édition), des universitaires ayant fait de la culture leur objet de recherche et offrent leur expertise à la collectivité… À elle seule, cette diversité interdit que la créativité encouragée puisse être orientée par quelque critère idéologique. Au contraire, elle rend les membres de la Commission et celles et ceux qu’elle soutient témoins et acteurs des tensions inhérentes à la création. Elle les préserve de l’encroûtement et les pousse à être sensibles aux “attentes culturelles de l’époque“, qui seraient parait-il boudées par la culture subsidiée. Et, loin de les inciter à vivre dans un entre-soi, tend à les rendre pleinement acteurs de la société. Et jamais — je dis bien : jamais — un ou une ministre de la culture n’a interféré dans notre travail pour imposer ses vues.

On devrait donc sourire devant le tableau brossé, en l’attribuant généreusement à un enthousiasme frôlant la naïveté. Comme on devrait sourire devant une certaine conception romantique de la création, où l’artiste est génial parce que maudit, innovant parce que misérable : “L’histoire nous enseigne que c’est la contrainte et la nécessité qui forcent la créativité.

Mais non : nous ne pouvons pas sourire.

Derrière les critiques adressées à une culture vivant de subventions se profile en effet une conception politique de la culture. On se souviendra qu’un président de parti belge a récemment fait savoir qu’il verrait bien disparaitre chez nous le Ministère de la culture (il n’y a pas de tel Ministère aux États-Unis, et la culture étasunienne domine pourtant le monde, nous expliquait-il…). Dans cette conception, on verrait la culture débarrassée de la “tutelle étatique“, ses ressources pouvant à la rigueur provenir du mécénat privé, mais on verrait surtout ses critères de qualité désormais définis par le seul audimat.

Non, nous ne pouvons pas sourire. Car une révolution culturelle a lieu, des deux côtés de l’Atlantique. Elle correspond à un plan cohérent, où les secteurs publics se voient dénier toute légitimité, que ce soit dans la culture ou dans la science. Des deux côtés de l’Atlantique, on oppose les prétendus privilèges d’une “poignée d’initiés” au vrai peuple. Ce peuple à qui les oligarques prétendent rendre sa dignité, mais en lui vendant ce temps de cerveau disponible qui lui permettra d’audimater à qui mieux mieux.

His dark Materials (2019) d’après Philip Pullman © imdb.com

Bien sûr, c’est du côté occidental de l’Atlantique que cette révolution culturelle se manifeste aujourd’hui de la manière la plus spectaculaire. Nous y voyons, éberlués, un gouvernement sabrer chaque jour dans les programmes culturels, mais aussi dans les programmes de recherche, les programmes d’éducation, les programmes alimentaires ; on l’y voit mettre en place une chasse à la science, sœur de la culture, et à l’esprit scientifique tout court. Et tout cela toujours au nom de la liberté, cette liberté qu’invoquait J.D. Vance pour critiquer une Europe ne s’ouvrant pas assez aux partis liberticides. Et s’il est trop facile d’évoquer 1984, cette terrifiante parabole où les mots sont pervertis, on ne peut être que frappé par le fait que la trumpienne traque aux sorcières (“Prendre les mesures appropriées pour corriger les fautes passées du gouvernement fédéral“) est programmée dans un décret prétendant “Rétablir la liberté d’expression et mettre fin à la censure fédérale.” On frémit donc quand on voit la notion de culture être associée à celle de liberté, quand on sait comment ce mot est aujourd’hui détourné de son sens noble, dans un tour de passe-passe orwellien.

Car si c’est du côté américain que cette révolution culturelle-là se fait le mieux voir, elle a commencé aussi chez nous, et l’opposition que d’aucuns établissent entre la culture qui sait se vendre et une culture élitiste déconnectée du réel participe de cette acclimatation. Au moment où le président des États-Unis demande à la nouvelle ministre de l’Éducation, Linda McMahon, de démanteler son ministère — ce qui pourrait donner des idées plus grandioses encore à ceux qui entendent démanteler chez nous celui de la culture —, il est temps de nous opposer, à notre niveau, à un mouvement dont l’aboutissement, l’histoire nous l’a appris, est l’abolition du savoir, de la culture et, in fine, de la vraie liberté : non celle de quelques-uns, mais celle de toutes et tous.

Jean-Marie Klinkenberg, Membre de l’Académie royale de Belgique


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AI Slop : ce phénomène créé par l’intelligence artificielle nous amène-t-il vers un “internet zombie” ?

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[RTBF.BE, 21 février 2025] L’intelligence artificielle envahit de plus en plus notre monde et brouille les frontières entre réel et imaginaire. Un phénomène relativement nouveau inonde internet : l’AI Slop. Pour le moment sans contrôle, il menace notre confort numérique. Explications dans Matin Première. 

L’AI Slop se manifeste sur de nombreux sites que vous consultez peut-être tous les jours comme Pinterest. Cette plateforme d’inspiration fait défiler sous vos yeux des images selon vos centres d’intérêt – cuisine, mode, dessin, photo, coiffure, déco – et vous épinglez celles qui vous plaisent dans des tableaux dédiés qui ne sont qu’à vous, qui sont publics ou privés, sortes de vision boards de votre vie rêvée : que ce soient des idées de vêtements “vintage pour l’hiver”, ou des idées pour décorer vos toilettes avec du papier-peint. Bref, Pinterest c’est une petite bulle tout à fait superficielle et confortable dans laquelle se lover quand le monde va mal. Mais cette bulle ne protège plus sur Pinterest : la plateforme est en train de muter sous nos yeux. Les photos de déco se ressemblent de plus en plus, les modèles maquillage ou coiffure ont la peau et la beauté trop lisse. Même les recettes : les assiettes remplies de pâtes sont désormais irréelles.

Internet gangréné par les images produites par l’IA

En effet, Pinterest est gangrené par les images générées par l’IA. 70% des contenus sur la plateforme sont faux aujourd’hui. C’est la directrice créative d’une agence de pub qui l’affirme dans une enquête menée par le Figaro. Elle le sait car au sein de son agence elle-même, on fournit de plus en plus d’images produites par IA. C’est tellement moins cher et plus facile que d’organiser une séance photo avec des comédiens.

Des milliers d’utilisateurs se plaignent du même problème sur plusieurs forums Reddit. Une dame parle même des modèles de crochet qui sont maintenant générés par IA. Et donc impossibles à reproduire dans la vraie vie. Les internautes sont en colère, demandent à la plateforme d’instaurer un outil de filtre pour signaler et éviter ces fausses images. Peine perdue semble-t-il pour le moment.

Mais c’est quoi exactement l’AI Slop ?

‘AI’ c’est pour ‘Artificial Intelligence’. ‘Slop’ en anglais désigne la bouillie industrielle que l’on donne aux cochons… L’AI Slop c’est donc l’expression pour nommer cette bouillie d’IA que l’on nous sert sur tous les supports numériques.

© radiofrance.fr

On l’a dit, Pinterest n’est pas le seul site concerné : vous trouverez des vidéos sur YouTube ou TikTok générées par l’IA, souvent pleine d’erreurs et doublée d’une fausse voix, vous tomberez sur de faux sites de recettes, avec des images fake et des instructions où il manque des ingrédients ou qui ne veulent rien dire, on parle même de livres générés par IA, auto-édités puis vendus sur Amazon.

Bref, l’AI Slop, c’est une masse numérique jetable, sans aucune valeur ajoutée, qui est produite à grande échelle avec, derrière, l’intention de faire du profit. L’objectif de ce foisonnement d’images fausses, c’est de nous faire regarder des vidéos ou de nous rediriger vers des sites ‘zéro contenu qualitatif’ mais sur lesquels nous sommes exposés à de la publicité.

Des enjeux financiers pour des créateurs d’images à partir d’IA en Asie

Puisqu’il faut faire du clic, ces faux contenus vont suivre les logiques algorithmiques. Il faut que ça provoque de l’engagement. Les célébrités, les cryptomonnaies, les enfants, les animaux, sont des sujets qui fonctionnent bien. Et d’où viennent ces contenus ? Le site 404 Media a par exemple remonté le fil jusqu’à des internautes en Inde ou d’en d’autres pays d’Asie qui produisent ces images pour se voir rétribuer par le programme Performance Bonus de Facebook. Ils reçoivent quelques dizaines de dollars par image ayant percé et cela peut grimper quand celle-ci devient virale. Et peu importe si l’image et les informations sont fausses.

Le Figaro explique par exemple que le 31 octobre dernier, des milliers de personnes ont afflué dans les rues de Dublin pour une parade d’Halloween… c’était faux. C’est un site créé par IA et sourcé au Pakistan qui avait perçu que c’était un thème qui générait du trafic. Même chose pour un soi-disant feu d’artifice à Birmingham pour le Nouvel An.

Une perte de confiance et un internet à deux vitesses

Face à cet afflux d’images incontrôlées et incontrôlables, il faudra voir si les plateformes vont réagir, imposer un filtre, trier ces images et ces infos. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Il faut dire que les internautes postent de moins en moins sur les réseaux et cet afflux d’images artificielles vient donc compenser pour l’instant.

Car les effets pourraient être dévastateurs pour des plateformes abondamment utilisées. Si le slop continue d’enfler, on va d’abord perdre confiance, se méfier de tout et se lasser. Une artiste interrogée par le Figaro explique notamment que pour elle, Pinterest n’est déjà plus un vrai moteur de recherche, fiable, essentiel.

Sur le long terme, deux options s’offrent à nous, engendrant une refonte structurelle d’internet :

      • On naviguerait sur un internet zombie, envahi de contenus irréels dont la masse exponentielle sera alimentée par des IA qui échangeront entre elles et auront leur propre compte sur les RS. On pourrait imaginer alors un internet à deux vitesses, cet internet zombie low cost pour les pauvres, et des espaces de contenus de qualité mais qui nécessitent le temps, les compétences et l’argent pour être trouvés. Autant dire réservé à une classe mieux armée socioéconomiquement ;
      • On connaîtrait un sursaut, un grand ‘non’ généralisé à ces contenus, et des plateformes qui instaurent des filtres. Un retour vers les contenus de référence, comme les médias traditionnels ou les contenus labellisés humains. Une nouvelle ère des blogs et des sites persos, sans algorithmes.

La saturation du slop serait-elle peut-être le sursaut dont on a besoin pour repenser nos usages numériques ?

Marie Vancutsem


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X, Meta, Amazon et Google : le moment de bascule pro-Trump

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[THECONVERSATION.COM, 15 février 2025] La puissance des plates-formes américaines telles que X, Amazon, Google ou Meta, désormais capables d’imposer leurs diktats aux États, est inédite à l’échelle de l’histoire. Récit d’une conquête fulgurante fondée sur une prédation généralisée.

La remise en cause des grands réseaux sociaux atteint aujourd’hui un niveau jamais rencontré, souligné par les appels massifs à quitter X. Elle fait suite à l’expression par leurs leaders, lors la prise de fonctions de Donald Trump, de positions politiques extrémistes. Mais la confusion règne et il est difficile de comprendre les logiques à l’œuvre dans une telle effervescence, où certaines postures se contredisent elles-mêmes (par exemple, interdire TikTok puis l’autoriser). Essayons d’y voir clair autour de mises en perspective.

Un enjeu de corruption du pouvoir politique comme point de départ

Les grandes firmes de la tech se sont bousculées pour financer la campagne de Trump puis sa cérémonie d’investiture, avec des montants tels qu’ils auraient été interdits en Europe. On peut s’en émouvoir, mais le fait est que ce faisant, elles ne font que profiter des modalités de financement politique (dites ‘SuperPAC’) introduites en 2010, qui autorisent des dépenses illimitées dans le cadre d’une élection. Il convient donc de se souvenir que les plates-formes du numérique avaient fait de même précédemment en faveur du camp démocrate, en espérant des retours qui ne sont pas venus. D’un point de vue structurel, c’est bien la corruption via les SuperPAC, comme l’avait indiqué dès 2010 le juriste Lawrence Lessig (Republic, Lost, 2011), qui détruit la démocratie américaine et non les positions politiques des leaders de la tech.

Pourquoi l’alliance des démocrates et de la tech a-t-elle capoté ?

Dans les années 2010, le libéralisme économique assumé, la liberté d’expression sans entraves à la mode américaine, appartenaient au camp démocrate. Trump I était vent debout contre les plates-formes, assimilées à des entreprises de fake news comme les médias en général. Les soutiens financiers de Trump I venaient plutôt des industries traditionnelles, pétrolière ou automobile notamment, et des opérateurs de télécoms mobilisés contre les plates-formes.

Mais en 2018, le scandale Cambridge Analytica révèle la négligence voire la complicité de Facebook, permettant d’influencer certains comptes dans des États clés lors des élections de 2016. C’est alors qu’après avoir prôné un laisser-faire absolu, dirigeants républicains comme démocrates basculent vers une politique de fermeté. En 2019, 48 procureurs et la Federal Trade Commission se coordonnent pour engager une procédure de démantèlement des grandes plates-formes agrégeant quantité de services, telles que Google et Facebook/Méta. Ces procédures, rejetées une première fois en 2022, sont encore en cours.

Les élections de 2020 cristallisent cette méfiance dès lors que Trump en conteste les résultats et soutient l’insurrection du Capitole, le 6 janvier 2021. Dans la foulée, les grandes plates-formes suspendent les comptes de Trump et d’organisations des assaillants. Trump crée Truth Social, les Proud Boys se réfugient sur Parler, etc.

Pour autant, les plates-formes, malgré leur prise de conscience de leur responsabilité, restent critiquées par les démocrates. Ils se rendent compte, un peu tard, que les formats de viralité qui guident les plates-formes, favorisent des expressions simplistes, réactives, clivantes, falsifiées, tout ce qui constitue un discours élémentaire d’extrême droite contre toutes les explications complexes des processus.

Jen Schradie, sociologue du numérique au Centre de recherche sur les inégalités sociales (Sciences po), a montré à quel point, dès les années 2010, ce sont ces courants qui ont profité des plates-formes et, particulièrement, depuis la pandémie de Covid qui a entraîné un recul très net de l’esprit critique de type scientifique.

Au même moment, les effets du Règlement général sur la protection des données (RGPD) commencent à se faire sentir en Europe. Il est même répliqué par l’État de Californie. À cela s’ajoute, le renforcement de la méfiance générale quant à la politique éditoriale trop tolérante vis-à-vis de Trump, de Steve Bannon et consorts, qui se conjugue à la suspicion de l’utilisation des données personnelles et aux effets délétères des réseaux sur certaines personnalités, ainsi que l’a montré Frances Haugen, lanceuse d’alerte qui publie les Facebook papers en 2019. Bref, le vent tourne pour les plates-formes du point de vue réglementaire, et la mise en place de modération, bien que coûteuse, s’annonce impérative.

La contre-offensive lancée par Musk et suivie par les autres plateformes

Nouvelle crise lorsque Elon Musk entreprend de racheter Twitter en 2022 : exode massif de comptes, départ d’annonceurs, rien n’arrête Musk qui taille dans les effectifs en visant en priorité les équipes de modération. Cet achat devient un moment clé de la campagne que Musk veut entreprendre contre l’idéologie dite woke qui, selon lui, aurait envahi ce réseau. Il a bien l’intention de devenir le porte-drapeau d’une révolution libertarienne en se servant de la plate-forme pour pousser tous ses arguments anti-État, antirégulation, anticensure. Il s’allie – alors provisoirement – avec les équipes de Trump issues d’une autre tradition réactionnaire, protectionniste et autoritaire, unis seulement par le culte du profit, de la concurrence sans régulation et de l’affaiblissement de l’État.

Cette alliance s’étend, à l’occasion de l’élection présidentielle de 2024, aux autres plates-formes qui ont compris qu’elles ont tout à gagner, premièrement, à interrompre le cycle de contrôle qui se mettait en place et à profiter de la dérégulation trumpiste ; deuxièmement, à bénéficier de son offensive extractiviste pour une énergie abondante, problème clé des data centers des plates-formes qui jettent aux orties leurs ‘engagements’ environnementaux. Au point d’en rajouter sur le plan idéologique, comme Mark Zuckerberg affichant une prétention masculiniste qui rappelle les origines de cette application qu’il avait créée pour classer les filles à Harvard. Ou Musk qui se lance dans une campagne aux relents nazis, aux États-Unis puis à l’étranger, en s’affirmant anti-immigrants, tout en défendant une émigration sélective dont les entreprises de la tech ont besoin (et plus spécialement d’Indiens formés, travaillant sans limites horaires et dans l’obéissance totale).

Objectif numéro 1 des plates-formes : poursuivre leur entreprise de prédation générale

Le modèle économique, culturel et légal des plates-formes depuis 2009 repose sur la prédation, et cela concerne aussi bien YouTube que Meta ou Twitter/X. Prédation des données personnelles pour la publicité programmatique, contre le RGPD européen. Prédation des contenus produits par les médias professionnels, normalement protégés par des droits d’auteur qui ont suscité des conflits très vifs entre Google et Facebook et les médias en Australie et au Canada. Depuis, les enjeux se sont aggravés avec l’utilisation de ces contenus pour entraîner leur IA sans avertir les ayants droit, y compris des scénaristes qui, en protestation, ont fait grève à Hollywood. Certains médias ont conclu des accords contraints et forcés, d’autres ont refusé, comme le New York Times. Prédation des entreprises : depuis les années 2010, les plates-formes ont racheté leurs concurrents ou les sociétés possédant des technologies de pointe, comme l’IA. Enfin, prédation des investissements et des talents.

Cette toute puissance, devenue l’égale des États est inédite dans l’histoire, le seul modèle comparable étant celui des compagnies des Indes (néerlandaise, anglaise et française) à partir de 1600 (Boullier, Puissance des plateformes numériques, territoires et souverainetés, Sciences po, 2022, 2e édition).

Cette puissance leur permet aujourd’hui d’attaquer de front les États hors des États-Unis, d’où les conflits ouverts avec l’Union européenne et avec le Brésil. Elle leur permet aussi de pénétrer en profondeur l’État américain en vue de devenir son fournisseur exclusif – comme pour Amazon –, de lui dicter ses politiques industrielles et spatiales, et d’acheter des électeurs ou des candidats, comme l’a fait Musk avec Trump qui a immédiatement fourni le retour sous forme de poste quasi ministériel.

Des solutions existent, qui feront l’objet d’un nouvel article à retrouver sur The Conversation.

Dominique Boullier, Sciences Po


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TOUSSAINT : L’affaire Rushdie, dernière carte de Khomeiny ? (Journal des procès n°147, 24 mars 1989)

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Edito…

Force est de déplorer – par les temps qui courent, où court également l’obscurantisme, jusque dans les couloirs de nos pouvoirs – que le journalisme n’exerce pas pleinement ce dernier, fut-ce en quatrième position. Car “Premier ou quatrième pouvoir, ou encore contre-pouvoir, le journalisme est mis en question en ce début de XXIe siècle. La multiplication des réseaux d’information et de communication, la mainmise de puissances économiques sur les médias, le contournement ou la stigmatisation des journalistes par des politiques, la défiance des publics envers les paroles d’experts, tout se conjugue pour considérer que le journalisme tel qu’on le connaît depuis le XIXe siècle est en passe de disparaître. Qu’en est-il ?” [Eveno, 2018]

Partant, n’est-ce-pas le juste moment pour arrêter les larmoiements sidérés : indignez-vous et entrez en résistance, préconisait Stéphane Hessel ! Pour nous, il ne faut pas lire cet appel à la dignité comme un raidissement suranné, une élégance de fin de civilisation : en temps de guerre comme en temps de disette morale, un résistant, c’est un homme ou une femme qui marche debout et qui ne considère pas l’adversité régnante (qu’il s’agisse de l’occupation nazie, du marketing politique américain ou de la droitisation de l’Europe et… de la Belgique) comme une fatalité, globale et pérenne.

A moins de croire en un Dieu incompétent ou pervers, on voit qu’il n’est de fatalité que par le fait d’hommes et de femmes, qui se lèvent le matin, se grattent la tête avant leur café, qui se couchent le soir avec leur mal de dos et qui, entre les deux, ont posé des actes avec plus ou moins d’aveuglement.

Globale, la situation ne peut être, puisque déjà elle ne passe pas par vous et moi. Soljenitsyne martelait : “Non, le mensonge ne passera pas par moi. De tous les nœuds, c’est le plus simple à défaire. De tous les gestes, le plus dévastateur. C’est le battement d’ailes du papillon gros de toutes les tempêtes à venir. La clef de notre libération est là : le refus de participer personnellement au mensonge ! Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas par moi !” Il appelait ainsi à rompre “le cercle imaginaire de notre inaction.”

La pensée totalitaire, dans ses plus belles érections mentales, présuppose la pérennité. Hélas pour les fantoches aux cheveux oranges (qui n’aiment pas les filles aux cheveux bleus), hélas pour les prédicateurs en robe longue, hélas pour les chefs de guerre qui ne vivent bien qu’en temps de guerre, jamais une situation forcée, contre-nature, ne s’est imposée durablement dans notre histoire. A travers les temps les plus troublés – par la peste brune ou la peste tout court – jamais une crispation fasciste, jamais une tentative de figer au quotidien les mouvements des hommes et des femmes, jamais une volonté de faire durer un polaroïd pris le premier jour de la révolution n’a pu durer : le dictateur monte à la tribune “pour mille ans” et finit quelques années plus tard, en chaise roulante, à faire le guignol sur le tarmac d’un aéroport. Ciao Augusto.

Voilà peut-être un parcours de rédemption ouvert à ceux de nos journalistes qui souffrent intimement d’avoir trop pratiqué le copier-coller avec les dépêches de Belga, de l’AFP ou, la chose est courante, les articles de leurs confrères. Ce n’est pas nouveau mais c’est plus visible aujourd’hui : il est grand temps que les hommes et les femmes reprennent leurs esprits et entrent en résistance contre la marée sombre. Cela demande une liberté absolue de conscience mais également un accès ouvert à cette conscience, un peu plus libre des aveuglements actuels, sans “écailles sur les yeux” dirait Proust. N’est-il pas de plus belle motivation pour un quatrième pouvoir en quête d’un renouveau ?

Lors, l’élégance ironique et le sérieux pimenté du chroniqueur judiciaire Philippe Toussaint fait date, lui qui a porté à bout de bras – et pendant des années – un périodique de qualité comme le Journal des Procès (dont nous dématérialisons les archives dans notre DOCUMENTA). Sa plume est belle et… vigilante !

Patrick Thonart


[Journal des Procès n°147, 24 mars 1989] Le moins qu’on puisse dire est que l’ordre d’assassinat de Salman Rushdie fulminé par Khomeiny a pris le monde occidental de court. Très vite, on a pu lire sous des plumes dites autorisées (expression irritante s’il en est !) des avis ou même des opinions plus structurées selon quoi il faudrait tenir compte de la légitime susceptibilité d’un milliard de musulmans – légitime parce qu’ils sont un milliard ? respectable s’ils étaient deux milliards ? et sacrée s’ils étaient trois milliards ? Il faudrait comprendre, entendons et lisons-nous que Salman Rushdie n’aurait pas dû… N’aurait pas dû quoi ? Ecrire les Versets sataniques, ou même songer, songer seulement à écrire ce livre ? Ou qu’on aurait pas dû le publier, donc qu’il fallait censurer ?

Philippe Toussaint @ Journal des Procès

La provocation n’a, et nous l’espérons bien, ne sera jamais notre fort au Journal des procès, même si tolérance ne rime point pour nous avec indifférence. Le pis est, en quelque manière que ce soit, de ne jamais prétendre s’engager, tout au moins de ne pas le tenter, fût-ce avec les gémissements dont parle Pascal. S’il est vrai que les choses sont souvent, ou même le plus souvent en gris, il arrive aussi que ce soit noir ou blanc. Le crime des crimes paraît pourtant être aujourd’hui, pour l’intelligentsia, de ne pas entrer immédiatement en discussion, de ne pas, comme un déclic, faire intervenir l’argumentation dont les ressources sont délicieuses et infinies.

Cette tendance, devenue incoercible, obnubile peutêtre, dans l’affaire Rushdie, quelques éléments remarquables. Khomeiny est ou se prétend un mystique, c’est-à-dire un de ces imams qui seraient en communication directe avec Dieu et indiquent donc d’une voix sûre le sens de vérités révélées contenues dans le Coran. La discussion est certes difficile entre un athée ou un agnostique et un mystique. Elle engendre presque nécessairement l’ahurissement chez l’un et une colère sacrée chez l’autre, ce qui n’est point propice à la compréhension mutuelle. Toutefois, lorsque Khomeiny condamne Salam Rushdie à mort pour avoir écrit les Versets sataniques, mais fait accompagner cette condamnation d’une prime, allégoriquement en dollars, on se prend à lui retirer la moindre estime. Voilà que le Dieu d’Abraham aurait brusquement besoin, pour conforter l’alliance, de payer les fidèles ! A moins, comme le supputait récemment à la R.T.B. un des invités de Jacques Baudouin, que cela ne démontre qu’en réalité les fulminations de Khomeiny ne suscitent pas, dans le monde musulman, et même en Iran, un enthousiasme suffisant pour se passer de récompenses terrestres ?

La quasi certitude, un peu honteuse, où nous sommes que Salman Rushdie sera, non point exécuté mais abattu – les mots ont leur sens – prend dès lors autre figure puisqu’il existe, en Iran comme dans le reste du monde, des personnes capables de tuer n’importe qui pour de l’argent. Ce ne seraient plus d’ardents shiîtes qui abattraient pieusement Salman Rushdie mais d’ordinaires tueurs à gages.

Cette réflexion, si simple et, nous semble-t-il, si convaincante – sauf à croire qu’on peut être à la fois un soldat de Dieu et Son stipendié -, n’élude pas une des dimensions de la mort programmée de Rushdie, à savoir la provocation dont il aurait fait preuve avec les Versets sataniques, et plus précisément un souci de commercialisation. En choisissant un sujet dont il savait, par avance, qu’il susciterait une réaction indignée, il aurait tablé sur une publicité de mauvais aloi.

Cliquez pour afficher l’original…

C’est un domaine où on ne s’aventurera que prudemment. Plusieurs films, comme par exemple La dernière tentation du Christ, ont ainsi heurté (il serait
dérisoire de dire : ‘à tort ou à raison’) des sensibilités chrétiennes, notamment catholiques, ce qui amène à faire réflexion sur la liberté dans la création, d’une part, qui est le propre de l’artiste et, d’autre part, l’obligation où est celui-ci de suivre son inspiration, chose très différente assurément de son compte en banque ou même de sa notoriété.

A cet égard, Salman Rushdie n’est pas n’importe qui. Ceux qui s’intéressent à la littérature savent que c’est un grand écrivain dont, avant l’affaire, on citait le nom pour le prix Nobel. C’est un de ces auteurs dont on peut se persuader a priori qu’il ne choisissent  ni le sujet ni le développement de leurs livres mais que ceux-ci s’imposent à eux.

Cette liberté dans la création (l’expression est de Virginia Woolf) est en réalité l’alternative aux vérités révélées et l’on conçoit dès lors aisément que Khomeiny fasse de Salman Rushdie l’ennemi numéro 1, exactement comme dans Le nom de la Rose, le seul ennemi réel est un livre consacré au rire.

L’affaire Rushdie n’est-elle pas à cet égard, si l’on parvenait à se désintéresser de la vie de Salman Rushdie, une excellente chose ? Elle constitue en effet une fuite en avant de l’intégrisme shiîte incarné par Khomeiny et va contraindre l’Islam tout entier à choisir entre cet ayatollah et des conceptions, non pas plus rationnelles, mais plus inquiètes et plus soumises à la pensée de bien d’autres gloires de la philosophie iranienne islamique, d’Averroës à Ali Gilâni ou Jamshîd Nûri en passant par Sadrâ Shirâzi et tant d’autres que Khomeiny voudrait oblitérer.

Qu’il ait ou non reçu un coup de téléphone de Dieu, Khomeiny essaie, oserait-on dire banalement ? de prendre le leadership de l’Islam dont le réveil, depuis si longtemps annoncé et qui, bien que compromis par les richesses pétrolières entretenant en fait le sous-développment, paraît s’annoncer ailleurs qu’en Iran.

Le quitte ou double lancé avec la mort programmée et stipendée de Salman Rushdie, aura peut-être son cadavre mais ce serait aussi celui d’un Islam humilié et donc désespéré.

Philippe Toussaint


© blick.ch

[d’après MARIANNE.NET, 4 février 2025] Liberté d’expression. “C’est donc toi” : le procès de l’auteur de l’attentat contre Salman Rushdie s’ouvre, près de trois ans après les faits. […]

Le procès de l’homme accusé d’avoir failli tuer Salman Rushdie dans une attaque au couteau s’ouvre mardi au nord de New York, aux États-Unis. L’écrivain est visé depuis 1989 par une fatwa de l’Iran réclamant sa mort pour son roman, Les Versets sataniques. Le procès doit démarrer par la sélection du jury devant un tribunal du comté de Chautauqua. Cette localité bucolique de l’État de New York, au bord du lac Erié, à la frontière avec le Canada, avait été secouée à l’été 2022 par cette agression qui avait coûté un œil à l’auteur américano-britannique, né en Inde. […]

Cette agression avait choqué le monde entier, de la communauté littéraire aux capitales occidentales qui avaient apporté leur soutien à Salman Rushdie, symbole mondial de liberté d’expression. Le jeune homme a plaidé non coupable devant la justice de l’État de New York. Il est aussi poursuivi devant la justice fédérale pour “acte de terrorisme au nom du Hezbollah“, le mouvement libanais chiite soutenu par l’Iran. Téhéran avait nié toute implication dans l’attaque.

“Surpris” qu’il ne soit pas mort

C’est donc toi“, avait confié avoir pensé l’auteur à la vue de l’assaillant. Apparu en public avec un cache-œil après son rétablissement, Salman Rushdie, 77 ans, a livré son récit de l’attaque dans son livre Le Couteau (Gallimard) paru en 2024…

La rédaction de marianne.net


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[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage, édition et iconographie | sources : auteur ; Journal des Procès ; marianne.net | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Die Presse ; © blick.ch.


Plus d’expression libre en Wallonie…

FRAZIER : Guide de la sécurité en ligne pour les femmes en 2025

Temps de lecture : 26 minutes >

[d’après FR.WIZCASE.COM, 23 mai 2024] Les femmes et les filles sont à la fois les cibles et les boucs émissaires du harcèlement en ligne : nous sommes choisies et puis blâmées, comme si nous demandions à être harcelées. Le cycle a toujours été vicieux et sans fin, mais nous en avons assez. Il est temps pour nous de prendre le contrôle et de mettre fin aux attaques contre les femmes en ligne. En ligne, les femmes sont soumises au harcèlement, à la violence, à l’oppression et à des situations généralement inconfortables auxquelles peu d’hommes (voire aucun) sont confrontés. L’Intelligence Unit de The Economist a mené une étude et découvert que 85 % des femmes dans le monde ont été témoins de violences en ligne contre d’autres femmes. Uniquement dans l’UE, 10 % des femmes signalent avoir été victime de cyberharcèlement depuis l’âge de 15 ans.

Les effets du cyberharcèlement peuvent être écrasants et avoir de vraies conséquences, telles qu’une faible estime de soi, l’insomnie, la dépression et les pensées suicidaires. Heureusement, la prise de conscience toujours croissante de la cyberviolence à l’égard des femmes a donné naissance à des outils et stratégies utiles pour prévenir et lutter contre le harcèlement en ligne.

Vous avez le droit de vous sentir en sécurité dans votre peau et de participer au monde pleinement. Avec ce guide de la sécurité en ligne, vous disposerez des outils dont vous avez besoin pour réduire, prévenir et gérer les nombreuses formes de harcèlement en ligne.

Comment vous protéger du harcèlement sur les réseaux sociaux

Les utilisatrices les plus fréquentes des réseaux sociaux dans le monde sont les filles de 15 ans et, malheureusement, c’est aussi l’âge auquel la plupart des filles signalent subir leur première expérience de harcèlement en ligne. Alors que les jeunes filles apprennent généralement de meilleures stratégies pour gérer le harcèlement en ligne à mesure qu’elles grandissent et continuent à utiliser les réseaux sociaux, 42 % des femmes réagissent au harcèlement en l’ignorant.

Le harcèlement sur les réseaux sociaux ne se limite pas aux seules femmes, mais il est indéniable que le harcèlement sur les réseaux sociaux est bien pire pour les femmes que pour les hommes. Les femmes doivent faire face à des commentaires répugnants sur leur corps, à des photos sexuelles non sollicitées, à des menaces de mort, à des menaces de viol, et pire encore. Et les études montrent que les femmes trans courent encore plus de risques d’être victimes de violence en ligne et hors ligne. La transphobie et le harcèlement en ligne envers les femmes trans mettent souvent en œuvre des erreurs de genre intentionnelles, du deadnaming [en français ‘morinom’ : nom de naissance d’une personne transgenre, utilisé avant qu’elle n’adopte un prénom qui reflète mieux son identité de genre] et des insultes transphobes, qui ont toutes des conséquences néfastes sur la santé mentale et l’estime de soi des femmes trans.

Mais il y a bel et bien une lumière au bout du tunnel. Partout dans le monde, les femmes s’empouvoirent grâce aux réseaux sociaux pour attirer l’attention sur ces problèmes et bien plus encore, principalement via le mouvement #metoo. En plus d’attirer l’attention sur la violence et les maltraitances subies par les femmes, le mouvement sensibilise le monde aux problèmes systémiques plus vastes auxquels les femmes sont confrontées.

Nous avons le droit absolu de nous sentir en sécurité en personne et nous méritons de nous sentir en sécurité en ligne. Pour vous protéger du harcèlement sur les réseaux sociaux, vous ne devez pas pour autant supprimer vos comptes et perdre le contact avec votre réseau.

Il y a en fait beaucoup de choses que vous pouvez faire pour vous protéger, tout en continuant à participer. Certains sites et applications proposent des options spécifiques à la plateforme, mais il existe des astuces et conseils généraux qui s’appliquent partout.

Pour rendre les choses faciles, j’ai choisi de vous indiquer à la fois ce que vous pouvez faire en général, et les fonctionnalités spécifiques à plusieurs plateformes pour vous protéger.

Conseils pour utiliser les réseaux sociaux

1. Bloquer et signaler – Si quelqu’un vous dérange ou dérange quelqu’un d’autre, bloquez-le et signalez-le à la plateforme.

La première chose que vous devez faire lorsque quelqu’un commence à vous harceler, ou que vous voyez quelqu’un se faire harceler, est de le bloquer et de le signaler. Ce n’est pas un idéal, car nous savons, grâce aux controverses passées, qu’un harcèlement manifeste est parfois ignoré et que les gens peuvent créer de nouveaux comptes après les avoir bloqués. Mais au moins de cette façon, la personne ne pourra plus vous contacter.

2. Rendre vos paramètres privés – Empêchez les utilisateurs indésirables de vous identifier, de vous envoyer des messages ou de vous trouver.

Presque toutes les applications et tous les sites Web vous offrent la possibilité d’empêcher les autres de vous identifier, de gérer qui peut vous envoyer des messages directs, et de contrôler votre visibilité. Vous souhaiterez peut-être laisser votre profil public sur certains sites et le rendre entièrement privé sur d’autres, mais je vous recommande fortement de choisir au moins les options qui ne permettent pas à des inconnus de vous envoyer un message privé. J’ai fait cela et ma boîte de réception est devenue un endroit beaucoup plus zen.

3. Supprimez l’accès à votre emplacement – Gardez votre emplacement exact à l’abri des regards du public.

Ce n’est presque jamais une bonne idée d’indiquer votre emplacement exact sur les réseaux sociaux. Cela peut vous rendre plus vulnérable face au harcèlement et rend vos profils beaucoup plus faciles à trouver pour les indésirables. Si vous souhaitez partager votre emplacement, faites-le lorsque vous n’y êtes plus, ou choisissez une zone plus large. Par exemple, choisissez la ville dans laquelle vous vous trouvez, et non le quartier.

4. Gérez vos contacts – Assurez-vous de connaître la personne avant d’accepter un ami ou de suivre une demande.

Soyez attentive face aux demandes d’amis que vous acceptez. Si leur nom et leur photo de profil ne vous disent rien et que vous n’avez pas d’ami(e)s commun(e)s, ce n’est probablement pas une bonne idée d’accepter. Ces personnes peuvent être des escrocs, des robots ou, pire encore, un compte finsta (faux Instagram). Les Finstas deviennent un moyen populaire de cacher ce que vous faites aux autres et de traquer les personnes qui les ont bloqués. Si vous acceptez des demandes de personnes que vous ne connaissez pas ou de comptes professionnels, veillez à ne pas partager trop de données personnelles.

Twitter

Amnesty International a longtemps critiqué Twitter (ou X) pour ses réponses laxistes à la violence et au harcèlement envers les femmes. Malgré quelques progrès mineurs au cours des dernières années, le fait est que l’entreprise n’en fait pas assez pour protéger les femmes, en particulier les femmes appartenant à certains groupes ethniques ou minoritaires.

Par exemple, l’actrice Leslie Jones s’est sentie obligée de quitter Twitter après la sortie du nouveau Ghostbusters en 2016. En tant que seule actrice de couleur dans le film, elle a été visée plus par rapport au reste des femmes. Elle a reçu tellement de commentaires et de menaces racistes qu’elle a estimé qu’elle n’avait d’autre choix que de quitter la plateforme, car Twitter n’en faisait pas assez pour mettre fin au harcèlement.

Cela peut sembler extrême, mais ce n’est qu’un autre jour dans la vie d’une femme qui s’exprime (ou même existe simplement) sur Twitter. Même les femmes moins célèbres, voire pas du tout, doivent subir des flots constants d’insultes et de menaces.

Toutefois, même si l’histoire de Twitter est glauque, il existe plusieurs façons de vous protéger sur le réseau.

      1. Protégez vos tweets – Choisissez qui peut consulter vos tweets. Le plus souvent, les femmes sont harcelées en ligne par des inconnus ou par des comptes anonymes sur Internet. La meilleure façon d’éviter toute attention indésirable de la part d’étrangers est de « protéger » vos Tweets. Cela signifie que seuls vos abonnés peuvent voir ce que vous tweetez et les informations complètes de votre profil. Cela signifie également que vous devez approuver chaque nouveau follower.
        Si vous préférez ne pas protéger vos Tweets, vous pouvez également restreindre les personnes qui peuvent vous répondre. Vous pouvez choisir d’autoriser n’importe qui à vous répondre, uniquement les personnes que vous suivez, ou uniquement les personnes que vous mentionnez. Cela peut être particulièrement utile si vous tweetez sur un sujet controversé.
      2. Créez 2 profils – Ayez un compte personnel privé et un profil professionnel public. En tant que femmes, nous comprenons que le harcèlement au travail est bien réel et bien sérieux. Malheureusement, cela peut également s’étendre aux comptes Twitter liés à votre job. Si vous devez conserver un compte Twitter pour votre vie professionnelle, je vous suggère fortement de créer des comptes distincts. De cette façon, vous pouvez limiter qui a accès à vos données personnelles, tout en attirant des abonnés et en développant votre réseau.

Facebook et Instagram

Il est facile de se sentir assez à l’aise et partager des données personnelles sur Facebook, car c’est pour cela que le réseau a été conçu. Malheureusement, il n’y a aucun moyen de vraiment vérifier qu’une personne avec qui vous êtes ami(e) sur Facebook est bien celle qu’elle prétend être. Vous ne savez jamais donc vraiment qui a accès à ce que vous publiez sur la plateforme.

Les femmes courent un risque plus élevé d’être harcelées en raison de la nature d’Instagram. Le plaisir de voir des gens aimer vos photos et la possibilité de monétiser votre compte rendent attrayants la création d’un compte public et l’ajout d’autant de followers que possible. Mais cela vous expose également au harcèlement de la part d’inconnus.

Pire encore, comme les Leaks 2021 de la société Facebook (maintenant appelée Meta) l’a montré, Meta est peu réactif en matière de suppression des contenus préjudiciables et est pleinement conscient des dommages que ses plateformes peuvent causer. C’est pourquoi, en tant que femme, il est essentiel que vous soyez attentive à ce que vous partagez et à qui peut voir votre contenu. Voici quelques façons de reprendre le contrôle de vos comptes Facebook et Instagram.

      1. Limiter le partage – Décidez si et qui peut partager vos publications avec d’autres personnes en dehors de votre liste d’amis. La meilleure façon d’éviter les commentaires indésirables d’inconnus sur Facebook et Instagram est de faire en sorte qu’ils ne puissent simplement pas voir vos publications. Vous pouvez définir votre profil comme privé et désactiver le partage afin que vos ami(e)s ne puissent pas partager vos publications avec leurs ami(e)s. Ce n’est pas un moyen infaillible de vous assurer que les personnes indésirables ne voient pas vos publications, mais cela réduit la probabilité.
      2. Choisissez votre public – Choisissez qui peut voir vos publications et qui ne le peut pas. Facebook et Instagram vous permettent de contrôler qui peut voir vos publications : ami(e)s, ami(e)s d’ami(e)s (uniquement sur Facebook), vous seule ou tout le monde. Vous pouvez créer un public par défaut pour chaque partie de votre profil et modifier le public pour vos publications individuelles si vous préférez. Les deux réseaux proposent des vidéos et des photos qui disparaissent, que vous pouvez partager dans votre Story et qui ont les mêmes contrôles de confidentialité que votre page principale. Vous pouvez créer des listes d’ami(e)s proches, ou partager avec tous vos ami(e)s et abonné(e)s. Mais n’oubliez pas que même si elles disparaissent après 24 heures, les utilisateurs peuvent toujours faire une capture d’écran ou prendre une photo avec un autre appareil, afin que vous ne receviez pas de notification de capture d’écran.

C’est tout à fait normal de vouloir un profil public sur Facebook et Instagram. C’est fun de partager vos opinions avec le monde entier ! Si vous choisissez cette option, je vous recommande de créer un profil ouvert au public, et un autre privé et réservé aux personnes que vous connaissez.

TikTok

TikTok est devenu une plateforme sociale fun et sympa pour réaliser ou regarder des vidéos créatives. Malheureusement, tout comme les sites de réseaux sociaux plus anciens, TikTok est également un site sur lequel les femmes sont souvent victimes de harcèlement, de cyberintimidation et ciblées par des contenus inappropriés. La bonne nouvelle est que TikTok offre un contrôle très précis sur qui peut voir ce que vous publiez, qui peut commenter, qui peut vous taguer et bien plus encore.

L’un des plus grands atouts de TikTok, et l’une des choses qui le rendent si dangereux, est son algorithme de pointe. Lorsque vous avez un profil ouvert, vos vidéos sont présentées à des personnes aléatoires en fonction de votre emplacement, du contenu de la vidéo et de vos abonnés.

Contrairement à d’autres sites et applications, il n’existe aucun moyen de désactiver complètement l’accès de TikTok à votre emplacement. Vous pouvez désactiver les services de localisation, mais l’application indique “Si vous désactivez les services de localisation, TikTok continuera à estimer votre position en fonction des informations de votre système/opérateur et de votre adresse IP.” Même lorsque j’utilise un VPN, TikTok me montre toujours du contenu clairement basé sur le pays dans lequel je me trouve.

L’une des choses les plus intéressantes avec TikTok, ce sont ses outils de collaboration vidéo. Ainsi, lorsque vous cherchez à protéger votre vie privée sur TikTok, la première chose que vous devez décider est la manière dont vous souhaitez interagir avec les autres utilisateurs. Si un harceleur fait un Duo ou un Collage de votre vidéo, cette vidéo devient son contenu. Après cela, à cause de l’algorithme de TikTok, il est probable que cela se retrouve dans les flux d’autres personnes, ce qui multipliera les risques de harcèlement.

Heureusement, les paramètres de TikTok vous permettent de choisir exactement qui peut voir vos vidéos et qui peut en faire quoi. Vous pouvez choisir d’autoriser les « abonné(e)s », les « abonné(e)s que vous suivez » ou « uniquement moi » séparément pour presque toutes les fonctionnalités proposées par l’application.

Si vous souhaitez autoriser les Duos et les Collages, vous devez les définir sur « abonné(e)s que vous suivez ». De cette façon, vous pourrez collaborer avec d’autres et savoir où votre contenu est publié.

Snapchat

Snapchat a été l’une des premières applications à introduire des messages et des photos qui disparaissent. Même s’il est moins populaire qu’avant, les gens l’utilisent toujours pour ces fonctionnalités, car il est omniprésent. Il n’existe pas autant de façons de sécuriser votre profil que sur d’autres applications, mais elle dispose des mêmes paramètres de confidentialité de base que la plupart. Vous pouvez définir votre compte comme privé, masquer votre emplacement, et choisir qui peut et ne peut pas vous contacter. Jetez un œil au tutoriel sur les paramètres de confidentialité de Snapchat pour voir comment sécuriser votre profil.

LinkedIn

LinkedIn est un hybride de réseau social et professionnel. En tant que service de réseautage professionnel et de recherche d’emploi, il est destiné à un usage professionnel, mais il fonctionne comme les autres grands réseaux sociaux. Malheureusement, les femmes sont également victimes de harcèlement dessus.

Des femmes ont signalé ont été invités à sortir via des messages LinkedIn, ont reçu des commentaires misogynes sur des publications et ont même vu leurs données personnelles obtenues via leur CV être exploitées. Même si les utilisateurs ne bénéficient pas de l’anonymat sur LinkedIn comme sur d’autres sites, le harcèlement sur LinkedIn n’en est pas moins grave et non moins dangereux.

Voici quelques moyens de vous protéger sur LinkedIn :

      1. Acceptez prudemment les connexions – Refusez les demandes de connexion émanant de personnes extérieures à votre secteur d’activité ou à vos cercles personnels. Vous pouvez analyser les demandes de connexion demandées en examinant les degrés de séparation de LinkedIn, en vérifiant si vous êtes dans le même secteur et en examinant leur profil. Si vous ne les connaissez pas et qu’ils ne font pas partie de votre domaine d’activité, il est plus sûr de refuser la demande de connexion.
      2. Supprimez les informations de contact de votre CV – Supprimez votre numéro de téléphone et votre adresse e-mail de votre CV public. Vous ne devez pas mettre votre numéro de téléphone et votre adresse personnelle sur votre CV LinkedIn, pour éviter tout contact indésirable et anonyme. Au moins si vous recevez un message sur LinkedIn, vous pouvez voir le nom et le profil de la personne.

Comment partager des photos en toute sécurité

Les commentaires désagréables sur les photos sont devenus l’un des principaux moyens par lesquels les femmes sont harcelées sur Internet. Malheureusement, de nombreuses personnes ont l’impression qu’une photo partagée est une invitation à partager une opinion (non demandée) sur le corps, la sexualité, les vêtements d’une femme, etc.

Instagram est l’un des pires endroits pour cela, mais le triste fait est que Meta a reconnu que ses applications posaient problème et ne fait toujours rien pour y remédier. Cela signifie que, pour l’instant, il nous incombe de faire de notre mieux pour nous protéger.

Et les femmes n’ont pas seulement à se soucier de ce qu’elles publient sur les réseaux sociaux. Nous devons également nous soucier de ce que nous envoyons aux gens en privé. Le revenge porn, les deep fakes, et le simple fait de partager des images avec d’autres personnes ou sites Web sans consentement est devenu un énorme problème.

Il n’existe pas de règles strictes pour éviter les problèmes liés au partage de photos. Il existe de bonnes raisons de partager des moments personnels de notre vie, et nous ne devrions pas avoir à nous enfermer pour éviter d’être des victimes. La bonne nouvelle est qu’il y a des choses que nous pouvons faire pour atténuer le harcèlement, tout en étant en mesure de partager toutes nos photos les plus sympas.

      1. N’utilisez pas de géotags – Évitez de partager votre position. Les géotags indiquent votre emplacement ou l’emplacement dans lequel une photo ou une vidéo a été prise. Des sites tels qu’Instagram et Facebook vous permettent d’indiquer un emplacement sur vos photos. Lorsque vous ajoutez cette balise, n’importe qui peut voir votre photo lorsqu’il ou elle recherche cette balise (sauf si votre profil est verrouillé ou privé). Éviter l’utilisation de géotags permet d’éviter que le harcèlement en ligne ne se transforme en problèmes en personne.
        Si vous souhaitez que les gens sachent où vous vous trouvez, vous pouvez ajouter votre emplacement une fois que vous n’y êtes plus, choisir un emplacement plus général (par exemple, choisir la ville dans laquelle vous vous trouvez et non votre localisation exacte) ou restreindre les personnes qui peuvent voir les photos que vous avez géolocalisées.
      2. Supprimer les informations EXIF – Supprimez manuellement les informations EXIF potentiellement révélatrices des photos. Les informations EXIF sont les données stockées par votre appareil photo sur vos photos. Ces détails incluent le nom de votre appareil, les paramètres que vous avez utilisés pour prendre la photo, où et quand la photo a été prise et parfois même le numéro de série de votre appareil photo.
        Dans la plupart des cas, il n’est pas possible d’avoir un accès immédiat à ces données sur les photos de quelqu’un d’autre, mais il existe des programmes conçus pour révéler les données EXIF sur des photos qui ne vous appartiennent pas. Donc, si quelqu’un voulait obtenir cette information, il pourrait.
        Il existe des moyens de désactiver et de modifier les données EXIF directement depuis votre appareil, bien que ceux-ci diffèrent considérablement en fonction de ce que vous avez utilisé pour prendre vos photos. Il existe également des applications que vous pouvez obtenir pour votre appareil et qui sont conçues pour supprimer les données EXIF de vos photos. Découvrez à quoi servent les données EXIF et comment les supprimer avec Consumer Reports.
        Si elles sont effacées par la plupart des réseaux sociaux et des applications de messagerie chiffrées, les données EXIF restent lorsque vous partagez une photo par email ou SMS. Si vous souhaitez conserver certaines données EXIF, mais que vous ne faites pas entièrement confiance à la personne avec laquelle vous partagez des photos, vous devez au moins supprimer vos données de localisation avant de les partager, peu importe comment ou ce que vous partagez.

Soyez prudent avec le contenu qui disparaît – Prenez les mêmes précautions que vous prendriez avec des photos normales. Ce n’est pas parce que les photos et les vidéos disparaissent de votre flux qu’elles ont disparu pour de bon.

Il va sans dire que la disparition de contenu est l’une des nombreuses méthodes utilisées par les agresseurs pour harceler les femmes en ligne. Snapchat et Instagram disposent tous deux de fonctionnalités permettant aux photos et aux vidéos de disparaître après un certain délai. Parce que ces messages et publications disparaissent, les gens envoient souvent des choses via Snapchat ou publient des choses sur leur Story qu’ils ne feraient pas si c’était plus permanent. Pourtant, les agresseurs et les harceleurs peuvent toujours les sauvegarder, soit en prenant des captures d’écran et des enregistrements d’écran, soit en prenant une photo avec un autre appareil.

Alors que Snapchat était autrefois l’application incontournable pour les activités torrides, d’autres options plus sûres ont été développées ces dernières années. Dust est une application hautement chiffrée qui n’affiche pas votre nom à l’écran avec vos messages et vos photos, ce qui rend plus difficile pour quiconque de relier les messages à vous. Confide est un autre choix populaire, en particulier pour l’envoi de nus, en raison de sa fonctionnalité de flou sur capture d’écran, qui permet de réduire le risque de revenge porn.

Comment utiliser les applications de messagerie en toute sécurité ?

Les commentaires et photos inappropriés et explicites, le catfishing, le cyberharcèlement et les escroqueries sont autant de problèmes courants que les femmes rencontrent sur les applications de messagerie. La structure, les fonctionnalités et les paramètres de confidentialité de chaque application indiquent à quel point il est difficile de faire face au harcèlement lorsqu’il se produit sur la plateforme.

Les applications de messagerie telles que WhatsApp, Kik et Discord sont des endroits populaires, car elles fournissent des plateformes chiffrées qui rendent la communication instantanée et sécurisée. La plupart des applications de messagerie sont plus sécurisées que les SMS, ce qui attire des milliards d’utilisateurs sur leurs plateformes par an. Toutefois, tout comme les autres espaces en ligne, les applications de messagerie présentent des inconvénients et des risques pour les utilisateurs, en particulier les jeunes femmes.

Malgré les risques liés à l’utilisation de l’une de ces applications, les applications de messagerie ne sont pas mauvaises en soi. Alors, ne désinstallez pas vos applications de messagerie pour revenir aux SMS. Avec la bonne application et les bonnes stratégies de sécurité, vous pouvez communiquer en toute confiance et mettre un terme au harcèlement avant qu’il ne dégénère.

Toutefois, vous remarquerez maintenant que de nombreux conseils s’appliquent également à d’autres espaces virtuels. Mettre en œuvre ces stratégies sur toutes les plateformes constitue le moyen le plus efficace de se défendre contre le cyberharcèlement et de prendre le contrôle de votre présence en ligne.

[L’article original décrit ici les qualités, risques et bonnes pratiques liés aux messageries instantanées : Kik, Discord, WhatsApp & Signal]

Comment utiliser les forums en ligne en toute sécurité

Comme tous les autres espaces sur Internet, les forums en ligne peuvent être dangereux pour les femmes. Reddit, l’une des plateformes de discussion les plus populaires, est largement connue pour renfermer du contenu grossier, du harcèlement, du trolling et d’autres problèmes. Ce n’est pas surprenant, puisque Reddit est le septième site le plus populaire aux États-Unis et le neuvième dans le monde.

Historiquement, les millions de personnes qui affluent sur la plateforme trouvent des « subreddits » en fonction de leurs intérêts, qui peuvent inclure n’importe quoi, depuis des pages innocentes pleines de photos d’animaux jusqu’à des personnes qui s’identifient comme des incels et utilisent le forum pour répandre leur haine envers les femmes.

Les trolls envahissent depuis longtemps des espaces en ligne qui ne leur sont pas destinés dans le seul but de harceler les autres, le plus souvent des femmes et des minorités raciales. Les participantes au subreddit r/BlackGirls ont été confrontées à des commentaires racistes et misogynes de la part de trolls dans ce qui était censé être un espace sûr permettant aux femmes noires de se connecter. Lorsqu’elles ont lancé un nouveau subreddit appelé r/BlackLadies pour échapper au harcèlement, les trolls ont également migré.

De même, le subreddit r/rape était destiné à être un endroit sûr pour les victimes d’agression sexuelle. Malheureusement, il a aussi vu son lot de commentaires de trolls accusant les victimes, ou autres commentaires violents et autrement inappropriés avant que Reddit ne décide de le fermer. Si Reddit a finalement pris des mesures pour résoudre les problèmes qui prévalent sur le site, son personnel a longtemps été critiqué pour son focus sur la liberté de parole au lieu de la sécurité de ses utilisateurs.

Que vous utilisiez Reddit, Quora ou une autre plateforme de forum en ligne populaire, les meilleures pratiques en matière de sécurité sont les mêmes.

Suivez ces étapes pour rester en sécurité sur les forums :

      1. Fournissez le moins de données personnelles ou d’identification possible.
      2. Utilisez un service d’adresse email temporaire pour vous inscrire.
      3. Créez des comptes jetables si vous souhaitez demander des conseils ou donner des données personnelles.
      4. Désactivez les notifications de réponses à vos publications et commentaires en cas de besoin.

Comment gérer le harcèlement sur un lieu de travail virtuel

Si les formes les plus courantes de cyberharcèlement se produisent sur les réseaux sociaux, le harcèlement des femmes en ligne sur leur lieu de travail constitue également un problème. Étant donné qu’une grande partie de notre travail se fait aujourd’hui en ligne, ce problème n’a fait qu’empirer. Vous avez le droit de vous sentir en sécurité et en confiance au travail, même si votre « travail » se déroule techniquement à votre domicile via Zoom, Slack ou Microsoft Teams.

Les gens interagissent différemment en ligne, même les collègues que vous connaissez en personne. L’anonymat que ressentent les gens derrière leur écran leur permet souvent de faire des choses qu’ils ne feraient pas normalement en personne. Selon une étude, 52 % des femmes ont été victimes de harcèlement au travail au cours de l’année écoulée.

Le harcèlement auquel les femmes sont confrontées sur le lieu de travail virtuel va de commentaires inappropriés (verbaux ou textuels), d’images ou de vidéos non professionnelles, de comportements menaçants et bien plus encore. Il peut parfois être difficile de savoir ce qui constitue du harcèlement. Certains cas de harcèlement sont évidents, comme celui de Jeffrey Toobin qui se masturbait sur Zoom. D’autres exemples peuvent ne pas être aussi clairs, comme lorsque Marc de l’équipe marketing vous fait des blagues légèrement inappropriées en réunion. Une bonne règle de base est que si jamais vous vous trouvez dans des situations professionnelles où vous vous sentez mal à l’aise, commencez à prendre des notes.

Voici quelques mesures importantes que vous pouvez prendre pour lutter contre le harcèlement au travail :

      1. Documentez tout – Tenez un journal de chaque interaction inconfortable. Garder une trace de tout ce que quelqu’un fait pour vous mettre mal à l’aise ne fera que renforcer votre cause. Chaque commentaire, email ou autre correspondance inappropriée constitue une preuve essentielle, si les interactions ont été intentionnelles ou persistent. Conservez des captures d’écran, enregistrez les dates et heures de tout incident, et conservez un fichier de tout ce qui concerne vos interactions avec cette personne.
      2. Évaluez la situation – Déterminez le degré de danger et agissez si nécessaire. Vous devez signaler tout cas de harcèlement que vous rencontrez. Mais si vous remarquez une escalade du harcèlement en termes de degré ou de fréquence, il est peut-être temps d’agir le plus tôt possible. Si vous pensez que la communication inappropriée est moins flagrante ou moins fréquente, il peut être préférable de continuer à documenter la situation et d’attendre qu’un ensemble important de preuves se soit accumulé avant d’aller de l’avant.
      3. Rapport – Apportez votre documentation à l’autorité compétente. Une fois que vous avez la preuve du harcèlement, il est temps de faire remonter le problème. Adressez-vous à votre service RH ou à votre manager, et demandez les prochaines étapes à suivre pour savoir comment procéder. Chaque lieu de travail a généralement sa propre politique décrivant la manière dont le harcèlement doit être géré. Si vous n’êtes pas satisfaite de la façon dont ils gèrent la situation, ou si votre agresseur est votre manager ou responsable des ressources humaines, demandez des conseils juridiques.

Rencontres en ligne et harcèlement sexuel

Les rencontres en ligne sont désormais tellement intégrées dans notre société et notre culture que plus 44 millions de personnes utilisent les services de rencontres en ligne aujourd’hui. Parmi ces utilisateurs, 60 % des femmes de 18 à 34 ans ont déclaré avoir été contactées par quelqu’un même après avoir déclaré qu’elles n’étaient plus intéressées, et 57 % ont déclaré avoir reçu des messages inappropriés non sollicités.

Même si les applications et les sites de rencontres permettent de rencontrer facilement de nouvelles personnes, ce côté pratique comporte un risque élevé, en particulier pour les femmes. Comme sur les réseaux sociaux et sur les lieux de travail virtuels, le harcèlement sur les sites de rencontres est endémique et prend de nombreuses formes. Les applications de rencontres regorgent de catfishing et romance scams, et il est très facile d’être victime de ces arnaques.

Voici quelques astuces pour rester en sécurité :

      1. Faites vos devoirs – Recherchez des correspondances en ligne pour vérifier leur identité. Une recherche rapide sur Google est très utile. Recherchez les personnes à qui vous parlez sur les réseaux sociaux. Aucune trace d’elles nulle part ? Méfiez-vous d’une personne qui a une présence en ligne minimale. Avoir une petite empreinte numérique n’est pas nécessairement un signal d’alarme. Si quelque chose ne va pas, effectuez une recherche d’image inversée pour vérifier si les photos de la personne sont utilisées ailleurs.
      2. Soyez attentif au partage – Évitez de partager des informations personnelles jusqu’à ce que vous ayez établi la confiance. Gardez vos données de contact privées jusqu’à ce que vous soyez sûre de vouloir les partager. L’envoi de sextos et l’envoi de nus sont normaux et peuvent ajouter de l’excitation aux relations, nouvelles ou anciennes. Toutefois, il est important de savoir que vous ne pouvez pas garantir où ils aboutiront ni comment ils seront utilisés une fois publiés dans le cyberespace.
        Il existe des risques, peu importe avec qui vous partagez des nus. La meilleure chose que vous puissiez faire est d’éviter de montrer des caractéristiques distinctives (telles que des tatouages, des grains de beauté, votre visage, etc.) sur les photos que vous partagez, et de suivre ces conseils pour partager des photos en toute sécurité.
      3. Planifiez soigneusement les réunions en face à face – Rendez publiques ces premières réunions F2F et utilisez votre propre moyen de transport. Lorsque vous décidez de rencontrer quelqu’un en personne, rencontrez-vous dans un lieu public et pendant la journée, faites savoir à vos amis proches et à votre famille où vous serez, et conduisez vous-même ou prenez les transports en commun. Si la personne insiste pour venir vous chercher ou vous rencontrer chez vous, c’est un signal inquiétant !
        Partager votre position avec des ami(e)s de confiance est un excellent moyen de rester en sécurité lors d’un date en personne. J’avais toujours l’habitude de planifier un appel ou un SMS avec un(e) ami(e) pour m’assurer que tout se passe bien.
        Ce n’est pas non plus une mauvaise idée de vous familiariser avec les raccourcis d’urgence de votre téléphone. Les deux téléphones iPhone et Android ont des options d’appel SOS intégrées. Il existe des applications SOS spécifiques, mais la disponibilité et les fonctionnalités varient considérablement en fonction de votre emplacement et de votre budget.
      4. Sécurisez d’autres comptes – Utilisez des images uniques pour empêcher la recherche d’images inversées ou assurez-vous simplement que vos autres comptes ne révèlent aucune information personnelle. Si vous recherchez un partenaire en ligne, il y a de fortes chances qu’ils vous recherchent également. Si vous souhaitez minimiser leur capacité à enquêter sur vous, envisagez d’utiliser des images sur vos profils de rencontres qui n’apparaissent pas sur vos autres comptes de réseaux sociaux.
        Si vous choisissez d’utiliser certaines des mêmes photos, assurez-vous que vos autres comptes ne révèlent pas d’informations personnelles à des inconnus. Savoir que vous avez d’autres profils peut donner à votre match l’assurance que vous êtes celle que vous prétendez être, mais cacher vos informations personnelles au-delà de cela vous aidera à assurer votre sécurité.
      5. Bloquer et signaler – Cachez votre profil et signalez tout comportement inapproprié. Si vous rencontrez des commentaires inappropriés, des interactions inconfortables ou une agression sur un site de rencontre, bloquez et signalez la personne. Signaler le harcèlement réduit les chances qu’une personne continue son comportement envers vous et les autres.
        Heureusement, la plupart des applications de rencontres disposent de fonctionnalités de signalement sur toutes les pages de profil et fenêtres de messagerie, et encouragent activement les utilisateurs à signaler toutes les infractions aux politiques. Les conditions générales relèvent généralement du bon sens : ne pas demander d’argent, ne pas prétendre être quelqu’un que vous n’êtes pas, ne pas envoyer de messages de harcèlement ou de photos explicites, etc. Mais si vous n’êtes pas sûre de ce que vous pouvez signaler sur les applications de rencontres, consultez les conseils et politiques de sécurité de l’application que vous utilisez.

Ghoster quelqu’un sur une application de rencontres (ou dans la vraie vie) a une mauvaise réputation, mais je ne pense pas que vous devriez vous sentir mal du tout. Les femmes risquent d’être harcelées ou pire par des hommes qui ont été rejetés, et nous devons donner la priorité à notre sécurité avant toute autre chose.

[…]Comment éviter et arrêter le piratage et le doxxing

Le piratage et le doxxing sont deux attaques majeures qui peuvent arriver aux femmes. Ces deux atteintes à la vie privée, mais pire encore, peuvent mettre en danger le travail, la famille, la réputation et la vie d’une femme.

Le piratage est une manière pour les internautes d’obtenir vos données personnelles, et le doxxing est le fait que ces données sont partagées publiquement à des fins malveillantes.

Il existe des dizaines (au moins) d’exemples de vies de femmes mises en danger après que leur numéro de téléphone, leur adresse ou d’autres données personnelles aient été publiés en ligne. L’un des plus connus est la développeuse de jeux Brianna Wu dans la saga GamerGate en 2014. Elle a été traquée, harcelée (sexuellement et autrement) et sa vie a été menacée. En plus des injures et autres formes de harcèlement, elle a pu constater par elle-même comment des femmes ordinaires peuvent se faire doxxer par des cybercriminels. Une équipe de police entière est arrivée chez une amie de Brianna après que quelqu’un l’ait faussement accusée d’avoir commis une activité criminelle. Des photos des enfants d’un autre ami ont été publiées sur des forums de discussion pédophiles.

Bien qu’il existe de nombreuses victimes très médiatisées du doxxing (Beyonce, Kim Kardashian et Hilary Clinton, pour n’en nommer que quelques-unes), il est tout aussi courant que cela arrive à des gens ordinaires. Dans un autre exemple, une femme qui ne voulait pas être nommée a raconté son expérience : quelqu’un en quête de vengeance a posté une annonce sur Craigslist avec son numéro de téléphone. Elle a reçu des centaines de messages osés, qui comprenaient souvent des photos tout aussi osées. Et elle n’a jamais découvert qui l’avait doxxée.

Le piratage et le doxxing vont souvent de pair, mais parfois les personnes qui doxxent les femmes trouvent leurs données personnelles dans des informations publiques. La première étape pour mettre fin à ce type de harcèlement est de vous assurer que vous n’avez pas été piratée. La deuxième étape consiste à prendre des mesures pour mettre fin au harcèlement.

Il existe de nombreuses façons différentes pour les pirates d’accéder à vos données, il est donc essentiel de connaître les signes indiquant que vous avez été piratée et ce que vous pouvez faire pour l’arrêter ou l’empêcher complètement.

Voici quelques éléments à rechercher si vous pensez avoir été piratée :

      1. Vérifiez vos comptes : assurez-vous de pouvoir accéder à tous vos comptes : réseaux sociaux, banques et autres profils en ligne. Si votre mot de passe ne fonctionne pas ou si vous détectez une activité suspecte sur vos comptes (comme des amis recevant des messages inhabituels de votre part), cela peut être le signe que vous avez été piratée. L’impossibilité d’accéder aux paramètres clés du système indique également une faille dans votre cybersécurité. Les meilleurs moyens d’éviter ces types d’attaques sont d’utiliser des mots de passe forts, de configurer un firewall et d’éviter les escroqueries par hameçonnage via email. Vous pouvez également activer l’authentification à deux facteurs pour renforcer votre sécurité. Il vous faudra donc plus que votre mot de passe pour vous connecter à vos comptes, et Microsoft a conclu que l’utilisation de l’authentification à deux facteurs bloque 99,9 % des attaques automatisées.
      2. Applications suspectes sur votre appareil : si vous trouvez des applications que vous ne vous souvenez pas avoir installées ou vues sur votre appareil, il peut s’agir de malwares. Les malwares sont tout type de programme malveillant conçu pour compromettre la sécurité de votre système et constituent un moyen courant pour les pirates informatiques d’obtenir vos données. Si vous avez des malwares sur votre appareil, vous verrez probablement d’étranges fenêtres contextuelles et de faux messages de logiciel antivirus. Une bonne règle de base consiste à examiner minutieusement tous les logiciels avant de les télécharger sur votre appareil et à ne jamais ajouter quoi que ce soit qui semble suspect ou peu recommandable.
      3. Page d’accueil redirigée : lorsque vous ouvrez votre navigateur Internet, vous constaterez peut-être que votre page d’accueil normale est redirigée vers un site inconnu. Alors que parfois, il s’agit simplement d’une erreur de l’utilisateur qui peut être facilement corrigée, d’autres fois, c’est le signe que quelqu’un vous a piraté. Pour arrêter cela, supprimez tous les modules complémentaires, extensions ou barres d’outils de navigateur tiers inconnus. Vous devez également rétablir la page d’accueil de votre navigateur par défaut et redémarrer votre appareil. Si le problème persiste, cela peut être le signe d’un problème de malware plus grave.

S’il est presque impossible d’éliminer complètement la menace du doxxing en ligne, il existe plusieurs conseils de sécurité pour vous aider à éviter d’être victime de doxxing :

      1. Évitez le partage excessif – Faites preuve de prudence en fournissant le moins d’informations personnelles possible. Cela peut paraître évident, mais il est si facile de trop partager en ligne. Soyez extrêmement attentive avec quoi, comment et avec qui vous partagez des informations sensibles. Tout ce qui est lié à votre identité ou à vos finances doit être conservé dans la plus stricte confidentialité et partagé uniquement en cas d’absolue nécessité. Soyez également attentive aux données personnelles que vous révélez sur des forums tels que Reddit et Quora si vous les utilisez. Les soi-disant détectives d’Internet peuvent dénicher des données sur vous à partir des moindres détails.
      2. Effacer les informations des annuaires – Demandez aux annuaires en ligne de supprimer toutes vos informations personnelles de leurs sites. Les annuaires en ligne tels que whitepages.com et peoplefinder.com peuvent avoir des informations sur vous qu’ils vendent à des tiers pour une somme modique. Pire encore, il existe d’autres sites (que je ne nommerai pas) qui incluent des informations beaucoup plus détaillées comme les revenus, les proches, les adresses passées et présentes, les adresses email, les comptes de réseaux sociaux, les casiers judiciaires, et bien plus encore.
        Si vous accédez à ces sites et demandez la suppression de vos données, ces sites doivent légalement se conformer et respecter votre vie privée. Malheureusement, pour certains des pires sites, vous devrez peut-être demander la suppression de vos données chaque année, car la plupart d’entre elles sont considérées comme des informations publiques et leur partage n’est donc pas illégal.
      3. Obtenez un VPN – Protégez votre emplacement et améliorez votre cryptage en obtenant un VPN doté de fonctionnalités de sécurité renforcées. Les VPN cachent votre adresse IP, ce qui peut révéler votre emplacement. Recherchez des VPN dotés d’un cryptage avancé et d’un kill switch (bouton d’arrêt d’urgence) pour protéger vos données lorsque vous êtes en ligne.

Si vous avez déjà été doxxée, j’ai rassemblé quelques conseils sur la façon de mettre fin au harcèlement, ou du moins d’en atténuer l’impact.

      1. Bloquez et signalez : comme indiqué précédemment, le blocage et le signalement sont une solution imparfaite, même si cela devrait être votre solution de prédilection. La bonne nouvelle lorsqu’on signale que l’on a été doxxée, c’est que cela est généralement pris beaucoup plus au sérieux que le harcèlement.
      2. Verrouillez vos comptes sur les réseaux sociaux : vous pouvez prendre de nombreuses mesures pour rendre difficile la communication en ligne. Vous ne pourrez peut-être pas empêcher les gens de publier des messages sur vous, mais vous pouvez certainement faire en sorte qu’il soit plus difficile pour vous de voir.
      3. Appelez la police : le doxxing est considéré comme un cybercrime dans de nombreuses juridictions, donc n’ayez pas peur d’appeler vos forces de l’ordre locales. Mais soyez prêtes, car la police peut ne pas vouloir ou être incapable de vous fournir beaucoup d’aide, surtout si vous ne savez pas qui vous a doxxé. Néanmoins, assurez-vous que la police prend au moins votre signalement en note officiellement, car cette documentation peut aider à accélérer le processus d’obtention d’une injonction, voire une plainte ou plus. Et n’oubliez pas que lorsque votre sécurité est menacée, vous avez le droit d’être prise au sérieux par la police. Si l’officier qui répond est impoli ou inutile, n’hésitez pas à demander à parler à quelqu’un de plus haut placé dans la chaîne de commandement. Tous les policiers n’ont pas une connaissance approfondie de ce qui constitue ou non un crime ou de ce qu’il faut faire lorsqu’un tel crime est commis.
      4. Ne supprimez pas vos comptes : même si cela peut sembler contre-intuitif et que cela irait certainement à l’encontre de vos désirs, ne supprimez pas vos comptes pour l’instant. La militante contre le revenge porn Charlotte Laws recommande en fait d’accroître votre présence en ligne pour noyer les trolls. Vous devrez probablement verrouiller vos profils afin que les harceleurs ne puissent pas commenter sur vos publications ou vous envoyer des messages, ainsi que supprimer certaines publications, mais cela peut toujours être une stratégie qui fonctionne pour vous. Dans des situations graves, vous pouvez également envisager de faire appel à une entreprise qui s’efforcera d’améliorer votre référencement.
      5. Obtenez de l’aide : vous n’êtes pas la première, la dernière ou la seule personne à avoir été doxxée et vous n’avez très probablement rien fait pour le mériter. Lorsque le harcèlement devient trop difficile à gérer, envisagez de laisser un(e) ami(e) de confiance prendre en charge vos comptes sur les réseaux sociaux et demandez-lui de filtrer vos messages pour vous.
Ce que vous pouvez faire en tant que parent

Les jeunes filles courent un risque sérieux face au harcèlement en ligne. S’il est impossible d’interdire à vos filles d’accéder à Internet ou de leur retirer complètement leur smartphone, vous pouvez faire certaines choses pour essayer de les aider.

      1. Gardez les voies de communication ouvertes : avoir une relation ouverte et de confiance avec votre fille l’aidera à se sentir plus à l’aise pour vous parler lorsque quelque chose ne va pas. Assurez-vous de parler de la façon de partager des choses en toute sécurité et de ce qu’il faut faire lorsque quelque chose ne va pas.
      2. Prenez-la au sérieux : il y a de très nombreux exemples de femmes et filles qui ne sont pas prises au sérieux lorsqu’elles signalent des problèmes. Si votre fille vous dit que quelque chose ne va pas, croyez-la. Guidez-la pour sécuriser ses comptes, signaler et bloquer ses harceleurs, et soutenez ses décisions.
      3. Adressez-vous aux autorités : le harcèlement en ligne peut souvent conduire au harcèlement hors ligne. Si votre fille est victime de harcèlement, parlez-en autour de vous : la police, l’administration scolaire et les autres parents ne sont qu’un début. Si vous n’êtes pas pris(e) au sérieux, faites remonter votre plainte.

Points clés à retenir pour que les femmes restent en sécurité en ligne ! Vous avez le droit absolu de vous sentir en sécurité chez vous, sur votre lieu de travail et en ligne. La mise en œuvre des meilleures pratiques en matière de cybersécurité, l’utilisation des dernières ressources numériques et le maintien d’un réseau d’assistance ne sont que quelques-unes des façons dont vous pouvez rester en sécurité en ligne.

Certaines des meilleures pratiques de sécurité en vigueur sur Internet incluent :

      1. Bloquez et signalez : si le site sur lequel vous vous trouvez vous permet de désactiver et/ou de bloquer d’autres utilisateurs, profitez de cette opportunité. Signalez le harcèlement, en particulier les incidents qui semblent particulièrement menaçants, aux autorités compétentes.
      2. Partagez le moins possible : évitez de partager le plus de détails personnels possible. Nous savons toutes qu’une fois qu’un contenu est en ligne, il n’y a aucune garantie qu’il disparaisse, même si vous le supprimez ultérieurement.
      3. Documentez tout : notez minutieusement les cas de harcèlement. Les captures d’écran/photos, vidéos/enregistrements et logs ne sont que quelques façons de documenter les preuves. Cela deviendra un filet de sécurité important si vous choisissez de demander l’aide des forces de l’ordre.
      4. Ne vous contentez jamais des paramètres par défaut : si vous créez un compte en ligne, une fois inscrite, la première chose à faire est de configurer vos paramètres de confidentialité et de sécurité. Réglez-les à votre niveau de confort, en faisant toujours preuve de prudence en cas de doute.
      5. Adressez-vous à la police : le harcèlement en ligne, le revenge porn et le doxxing sont considérés comme des crimes ou délits dans de nombreux endroits. Ce n’est pas parce que quelque chose se passe sur Internet que vous n’êtes pas (ou ne serez pas) impactée dans la vraie vie.

Sarah Frazier, rédactrice en chef WizCase


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : fr.wizcase.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © marieclaire.fr ; © Parlement européen | Remerciements à Estelle Autrey…


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Paniques morales : l’arme fatale de l’extrême droite

Temps de lecture : 3 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 16 septembre 2024] Maladies, sport, sexualité, religion : quel que soit le sujet, l’extrême droite construit des menaces imaginaires dans le but de créer du conflit. Ces “paniques morales” sont des armes redoutables pour fracturer nos démocraties.

Dès 1972, le concept de panique morale était forgé par le sociologue américain Stanley Cohen pour désigner une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles minoritaires, considérées comme “déviantes” ou néfastes pour la société. Aujourd’hui, sous l’impulsion d’une extrême droite offensive, ces paniques morales ont pris une place considérable dans notre vie démocratique, s’invitant en permanence sur des plateaux de télévision, dans la vie politique ou sportive.

Ainsi, cet été, l’extrême droite a largement critiqué la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour son inclusivité. Selon la chaîne CNews, cette cérémonie a porté haut les couleurs du wokisme et ridiculisé la France à l’étranger. Une polémique a également touché la boxeuse algérienne Imane Khelif, accusée de ne pas être une femme par des ultraconservateurs comme JK Rowling ou Elon Musk.

L’utilité du “glitch”

Un travail récent d’Emily Apter traduit pour la revue francophone Les temps qui restent permet de mieux comprendre le mécanisme des paniques morales. Apter explique pourquoi les paniques morales se succèdent dans un chapelet de haine difficile à suivre, alimenté par certaines chaînes d’info en continu ou plates-formes, notamment X (ex-Twitter) qui les favorise par son algorithme.

La chercheuse new-yorkaise utilise le concept de “glitch” que l’on pourrait définir comme une perturbation ou disruption à fort potentiel médiatique. Cette notion de glitch a été mobilisée par les activistes féministes et par les activistes écologiques pour créer de la surprise. Ce fut le cas de la soupe à la tomate lancée sur Les Tournesols de Van Gogh.

Ce que l’on sait moins, c’est que cette technique de disruption est également utilisée par l’extrême droite. Ce militantisme s’exprime en ligne, à travers des polémiques complotistes, lors de campagnes politiques, par exemple lors des européennes de 2024. On trouvait par exemple de fausses images, la publication massive due à de faux comptes sous influence russe pour favoriser le Rassemblement national, ou encore des accusations mensongères par rapport aux programmes des partis politiques.

En France, on peut mentionner la panique morale liée au wokisme qui a suivi la polémique sur l’islamogauchisme agitée (entre autres) par Jean-Michel Blanquer et les tenants du Printemps Républicain, un groupuscule politique qui défend une forme d’universalisme au détriment des minorités (quelles qu’elles soient). Dans ce cas comme dans d’autres, les milieux néoconservateurs ne sont pas les seuls à alimenter cette machine à désinformer : de simples citoyens peuvent, en toute bonne foi, partager ces informations – c’est bien là tout le danger.

Nous pouvons constater que les thématiques portées par l’extrême droite ont, depuis plusieurs années déjà, contaminé l’échiquier politique – jusqu’à atteindre le centre droit. On assiste d’ailleurs à une inflation d’événements informationnels transformés en paniques morales qui sonneraient la fin de notre civilisation – une fin qui, décidément, met du temps à se matérialiser.

Un traitement médiatique qui se racialise

Dans sa thèse de doctorat, Ruari Shaw Sutherland a montré comment le traitement médiatique des événements s’est progressivement “racialisé” dans les démocraties sous la pression de quelques éditorialistes ou personnalités. Cela est particulièrement notable en Angleterre, sous l’influence de commentateurs tels que le masculiniste Andrew Tate ou la figure d’extrême droite Katie Hopkins.

Petit à petit, l’extrême droite a modernisé son approche pour devenir plus efficace, embrassant à plein les réseaux sociaux, imposant ses thèmes à certains médias à des fins électoralistes. On peut citer BFM TV dont l’approche est devenue plus réactionnaire et moins ouverte aux questionnements portés par la gauche.

De Donald Trump à Bolsonaro, d’Elon Musk à Vincent Bolloré, l’extrême droite utilise les paniques morales pour nous empêcher de penser – ou plutôt, pour nous obliger à regarder le monde selon son point de vue. Dans ce cadre, toute contradiction ou approche rationnelle est utilisée pour alimenter la rhétorique réactionnaire. Un exemple frappant fut celui de l’épidémie de Covid-19, lorsque la politique de vaccination et les mesures de santé publique ont été décrites comme liberticides, notamment pour Donald Trump. Une chose est claire : les paniques morales se manifestent d’abord à travers des émotions et des sentiments, comme si l’analyse rationnelle des faits devait systématiquement être considérée comme suspecte.

Embraser

Pour l’extrême droite, l’objectif est clair : imposer son projet sur n’importe quel sujet de société, pourvu qu’il soit inflammable. Or dans notre époque digitale caractérisée par l’inflation de violence verbale, tout est potentiellement inflammable. Le milliardaire libertarien Elon Musk a récemment ajouté sa pierre à l’édifice, en appelant implicitement à la guerre civile en Grande-Bretagne.

Tous ces exemples montrent que l’extrême droite est désormais en capacité de s’inviter à tout moment dans notre actualité politique. Sa stratégie de “bordélisation permanente” s’accompagne d’une volonté de normaliser son image. Ses thématiques de prédilection sont bien implantées dans l’espace médiatique et politique autour de figures d’ennemis imaginaires visant la destruction d’une homogénéité sociale tout aussi imaginaire. Force est de constater que, pour le moment, aucune opposition ne semble capable d’y résister.

Albin Wagener, ESSLIL


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Flock d’après Morris .


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PROPAGANDE CHINOISE en ESPERANTO : Cinq héros sur le mont Langja (Pékin, 1977)

Temps de lecture : 4 minutes >

La propagande est une technique, quel qu’en soit le contenu, de simplement édifiant (ex. santé publique) à ouvertement fasciste. Elle nécessite un discours partagé et la mise en oeuvre de dispositifs visuels que l’on retrouve également dans ce marketing qui, hélas, baigne notre espace mental quotidien, visuel et/ou sonore. Reste que certains objets, supports de propagande, ne sont pas dénués d’une réelle flamboyance esthétique, quand ce n’est pas l’humour qui en est la caractéristique la plus remarquable. Nous en voulons pour preuve la collection de cartes postales commerciales que nous avons réunie pour vous dans la DOCUMENTA.

C’est cette considération qui nous a également amenés à vous proposer en téléchargement gratuit dans la DOCUMENTA un authentique petit fascicule de propagande chinoise, daté de 1977 et rédigé en… esperanto ! Nous livrons ici à votre curiosité éclairée la transcription de quelques vignettes (traduites par des robots puis révisée par nos soins avec le souci de conserver la grandiloquence kitsch de l’original). Tout ceci, en laissant, bien entendu, la responsabilité des propos guerriers tenus au Parti Communiste Chinois :

Cinq héros sur lE mont Langja

À l’automne 1941, les agresseurs japonais lancèrent une opération de ratissage vers le [Sanhi-êahar-Hebei-a], une région frontalière contrôlée par le Parti communiste chinois. Lorsque les ennemis atteignirent la région montagneuse de Langja à l’ouest du comté de Ji dans la province du Hebei, une troupe de la Huitième Armée [de Route] décida de se déplacer vers une ligne extérieure pour les exterminer. Cinq camarades, le caporal Ma Bauju, le caporal suppléant Ge Genlin et les combattants Hu Delin, Hu Fucaj et Song Hjueji, restèrent là pour couvrir le transfert et arrêter les ennemis. Ces cinq héros, avec un réel esprit d’abnégation, ont délibérément attiré les ennemis vers un précipice. Ils ont mené une bataille déterminée contre les ennemis et ont courageusement sauté dans un abîme, après avoir jeté sur les ennemis leurs dernières grenades. Ces héros incarnent la noblesse et l’héroïsme du peuple armé dirigé par le Parti communiste chinois.

1. À l’automne 1941, les agresseurs japonais balayèrent la région frontalière de [Sanhi-Cahar-Hebei]. Selon la stratégie du Président Mao, certains corps de la Huitième Armée [de la Route] ont combattu dans la région de la rivière [Ji§uj] et du mont Langja et, sous l’action conjointe des milices, ont fortement attaqué les ennemis.

2. Le 25 septembre, les agresseurs japonais répartissaient soudain leurs forces de tous côtés pour assiéger notre régiment. Les commandants du régiment décidèrent de retirer immédiatement les troupes et ordonnèrent au sixième groupe de la septième compagnie de laisser cinq combattants derrière eux pour bloquer l’avancée de l’ennemi et surveiller le transfert secret de notre force principale en utilisant le terrain favorable de [Kipantuo] sur le mont Langja.

3. Le plus gros des troupes s’est déplacé rapidement cette nuit-là et seuls les cinq combattants sont restés sur place. Ils se souvenaient clairement des paroles des officiers du régiment : ils lutteraient courageusement pour retenir l’avancée des ennemis et les battraient durement.

4. Au clair de lune, ils ont chacun pris quelques grenades laissées par l’état-major du régiment et les ont enterrées comme des mines au pied de la montagne, jusqu’à mi-hauteur de celle-ci.

5. Après cela, les combattants se sont tous cachés dans la zone la plus stratégique de Kipantuo. Le vent de la montagne soufflait, mais personne n’avait froid et le cœur de chacun était plein d’indignation.

6. Au deuxième cri du coq, tout à coup, un incendie apparut au pied de la montagne : les ennemis avaient incendié un village et les habitants subi à nouveau de lourdes pertes. En voyant les tirs s’intensifier, les combattants étaient remplis de haine.

7. C’est alors qu’ils entendirent vaguement les pleurs d’une femme, plus bas dans la montagne, qui se rapprochaient de plus en plus. Les villageois sont en marche vers nous ! Ce serait terrible s’ils marchaient sur les mines enterrées ! Le vice-caporal Ge Genlin s’est levé d’un bond, a signalé la situation à un caporal et a immédiatement dévalé la montagne…

La suite est disponible dans la DOCUMENTA. Cliquez ici… Mais, rassurez-vous : l’histoire finit (presque) bien !

35. Comme s’il s’agissait d’un assaut ordinaire, le caporal cria en sautant dans le gouffre : “Camarades ! Sautez après moi !” et les autres sautèrent aussi. C’est alors qu’un écho solennel retentit dans toute la vallée : “A bas l’impérialisme japonais ! Vive le Parti communiste chinois !


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Plus de politique mais en Wallonie ?

SAITÕ : Un communisme décroissant pour enrayer la catastrophe ?

Temps de lecture : 17 minutes >

[TERRESTRES.ORG, 20 septembre 2024] Ces bonnes feuilles, précédées d’une introduction, sont extraites du livre de Kōhei Saitō, Moins ! La décroissance est une philosophie, traduit par Jean-Christophe Helary et publié au Seuil en septembre 2024.

Un communisme décroissant

EAN 9782021544862

Telle est la formule sous laquelle se déploie, depuis 2020, la pensée de Kōhei Saitō. À l’instar d’autres, Saitō explore un Marx peu connu car non encore publié : celui des carnets de notes tardifs, des écrits que Marx a composés à la fin de sa vie sans pouvoir en achever l’analyse et qui révèlent pourtant une inflexion majeure dans sa pensée. Le philosophe allemand se passionne alors pour les recherches de son temps dans le domaine des sciences naturelles – agronomie, chimie, botanique… En consignant informations et réflexions sur des thèmes tels que la déforestation excessive, la surutilisation des combustibles fossiles ou encore l’extinction des espèces, il jette les bases d’une critique écologique du capitalisme.

Partant de là, Saitō invite à reconsidérer complètement le marxisme et le communisme, et propose de “mettre à jour Le Capital à l’ère de l’anthropocène“, pour en faire un outil d’analyse et de changement de l’état actuel du monde, des désastres humanitaires, des catastrophes écologiques et du creusement des inégalités.

Ainsi que le philosophe japonais l’expliquait à Terrestres l’année dernière, le communisme qu’il défend diffère en tout point du communisme productiviste, et se construit à des années-lumière du “communisme” dévoyé en capitalisme d’État autoritaire et répressif tel que l’a connu le 20e siècle. Saitō élabore une pensée du commun qui invite à réenvisager la société depuis les biens communs – eau, terre, alimentation, santé, éducation… Pour cela, un mot clé : décroissance.

Au-delà des débats que son travail nourrit dans le milieu restreint des penseurs marxistes, et notamment des écosocialistes, Kōhei Saitō a conçu son livre pour un large public, dans un style clair et didactique. Il reste que le succès de l’ouvrage – 500 000 exemplaires vendus – interpelle : dans un pays (le Japon) où le communisme a mauvaise presse, qui aurait misé sur un inconnu qui parle de Marx, d’anticapitalisme et de catastrophe climatique sur près de 400 pages ?

En ce mois de septembre 2024, alors que l’été brûlant qui a éprouvé le Japon se poursuit inhabituellement, l’ouvrage de Saitō, désormais traduit dans 12 pays, paraît en France.

Une voie pour conjurer la barbarie

Dans les chapitres précédents, Saitō a déployé une analyse de la catastrophe climatique au prisme du creusement des inégalités mondiales, et passé en revue les fausses solutions qu’entendent y opposer de nombreux gouvernements et courants de pensée : Green new deal, Objectifs de développement durable, technosolutionnisme et autres réponses illusoires qui entendent avant tout gagner du temps et assurer le maintien d’un capitalisme pourtant au cœur du problème.

Dans ce chapitre 7, Saitō part du schéma des “4 scénarios” élaboré dans un autre livre à succès : Climate Leviathan: a Political Theory of Our Planetary Future, dans lequel les auteurs imaginent des scénarios politiques possibles sur un mode spéculatif, c’est à dire non pas comme des programmes qui viseraient à conjurer les bouleversements climatiques mais comme des réactions qui aboutiraient à un nouvel ordre du monde.

À trois scénarios proprement cauchemardesques – maoïsme climatique, fascisme climatique et barbarie – s’ajoute un quatrième, appelé “X”, qui constituerait la seule voie acceptable et même désirable. C’est ce scénario politique mystère que Saitō explore ici, et qu’il appelle le “communisme de décroissance”.

Schéma des 4 scénarios extrait de Moins!, p.248.

Face au sombre constat et aux dangereuses impasses analysées jusque-là dans son livre, que faire ? Première chose, répond Saitō : changer le travail.

D’après Le Capital, le seul moyen de réparer les ruptures créées dans le métabolisme matériel entre la nature et l’humain, c’est de révolutionner le travail pour rendre possible une production compatible avec les cycles naturels. Les humains et la nature sont reliés par le travail. C’est pour cela que transformer le travail est d’une importance décisive pour dépasser la crise environnementale. (p.263)

Le capital cherchant à augmenter indéfiniment sa propre valeur à travers le cycle productif, il a sans cesse besoin de mobiliser du travail et des ressources pour dégager de la plus-value. C’est ce processus absurde et mortifère qu’il est urgent de stopper, d’autant qu’il aboutit à ce qu’on appellerait aujourd’hui un désastre écologique, et que Marx nommait “rupture métabolique” : un déséquilibre profond dans les cycles naturels causé par les activités humaines depuis la Révolution industrielle. Le cas le plus connu est celui du sol, gravement épuisé par l’agriculture moderne, que Marx analyse à la lumière des travaux du chimiste allemand Liebig.

C’est donc Marx que Saitō convoque ici, ce Marx tardif ignoré des marxismes productivistes et technophiles du 20e siècle, dont le travail sert de “clef” pour reconsidérer le travail et la catastrophe socio-climatique.

Saitō identifie cinq piliers nécessaires au communisme décroissant qu’il défend : “réhabiliter la valeur d’usage“, “réduire le temps de travail” et “abolir sa division standardisée“, “démocratiser le processus de production” et “remettre au premier plan le travail de soin“.

Pilier 1 du communisme de décroissance : le passage à une économie de la valeur d’usage

Même le marxisme traditionnel nous disait qu’il fallait considérer la valeur d’usage pour se libérer de la production et de la consommation de masse et qu’il fallait donc passer à une économie qui valorise cette valeur d’usage. C’est écrit en toutes lettres dans le Capital. Commençons par voir ce que cela veut dire.

Marx fait une distinction entre les attributs de la marchandise que sont sa valeur et sa valeur d’usage. Je l’ai écrit au chapitre 6, dans le capitalisme, qui vise l’accumulation du capital et la croissance économique, la valeur, en tant que marchandise, est l’attribut le plus important. L’objectif premier du capitalisme est la multiplication de la valeur. Peu importe ce qui est vendu tant que ça l’est. En d’autres termes, la valeur d’usage (utilité), la qualité du produit, son impact sur l’environnement, tout ça n’a aucune importance. En conséquence, une fois la marchandise vendue, elle peut tout aussi bien être jetée, cela ne change rien.

Cependant, l’augmentation des capacités de production dans le seul but de multiplier la valeur crée un certain nombre de contradictions lorsque l’on considère celle-ci dans une perspective plus large. Par exemple, la réduction des coûts par la mécanisation stimule la demande et permet de vendre des marchandises en grande quantité, mais le processus endommage profondément l’environnement.

Par ailleurs, l’augmentation de la capacité de production conduit naturellement à la production d’une plus grande quantité de biens. Tant que les marchandises se vendent bien, il importe peu que cela soit bénéfique ou non pour la reproduction de la société, puisque le système capitaliste ne se concentre que sur la valeur en tant que marchandise. Et on néglige ainsi ce qui est réellement nécessaire à la reproduction de la société.

On a vu plus précédemment que pendant la pandémie, le système de production des produits essentiels pour nous protéger, respirateurs, masques, solutions désinfectantes, n’était pas suffisant. Les pays prétendument développés n’étaient même pas en mesure de produire suffisamment de masques, car ils avaient préféré délocaliser la production à l’étranger pour réduire les coûts. Tout cela n’est que le résultat de la priorité mise sur la multiplication de la valeur par le capital au détriment de la valeur d’usage. En temps de crise, la conséquence en est la perte de résilience.

L’objectif premier du capitalisme est la multiplication de la valeur. Peu importe ce qui est vendu tant que ça l’est. L’utilité, la qualité du produit, son impact sur l’environnement, tout ça n’a aucune importance.

Cette production qui se focalise uniquement sur les biens positionnels, les produits de luxe, la publicité et l’image de marque au détriment de la valeur d’usage nous sera fatale à l’ère de la crise climatique. Il y a quantité de choses à faire pour garantir un accès universel à la nourriture, à l’eau, à l’électricité, au logement et au transport, pour lutter contre les inondations, les tempêtes, et pour protéger les écosystèmes. C’est pourquoi nous devons donner priorité non pas à la valeur, mais à ce qui est nécessaire pour s’adapter aux crises.

Le communisme opère à cette fin un changement majeur dans la finalité de la production. Il fait en sorte que l’objectif de la production ne soit pas l’augmentation de la valeur en tant que marchandise, mais la valeur d’usage. Pour cela, il place la production sous planification sociale. En d’autres termes, au lieu de chercher à augmenter le PIB, l’accent est mis sur la satisfaction des besoins fondamentaux des personnes. Cette position, c’est la position de base de la “décroissance”.

Il est clair que Marx, dans ses dernières années, aurait vivement critiqué l’erreur que constitue ce consumérisme qui veut accroître les forces productives autant que possible pour produire autant que les gens le souhaitent. Se débarrasser du consumérisme tel que nous le connaissons aujourd’hui et passer à la production de ce qui est nécessaire à notre prospérité, tout en faisant preuve d’autolimitation, voilà le communisme dont nous avons besoin dans l’anthropocène.

Pilier 2 du communisme de décroissance : la réduction du temps de travail

Réduire le temps de travail et passer à une économie de la valeur d’usage pour améliorer nos vies modifieront profondément la dynamique de la production. Pourquoi ? Parce que cela va réduire considérablement les emplois à but lucratif. Et parce que la force de travail va être consciemment redistribuée pour produire les choses réellement nécessaires à la reproduction sociale.

Par exemple, le marketing ? La publicité ? Le packaging ? Tout ça ne sert qu’à susciter des désirs inutiles et peut être interdit. Les consultants ? Les banques d’investissement ? Inutiles. Les supérettes et autres restaurants ouverts toute la nuit ? En avons-nous vraiment besoin partout ? Les magasins ouverts toute l’année ? Les livraisons le lendemain ? On peut certainement s’en passer.

Si l’on arrêtait de produire ce qui n’a pas d’utilité, il serait possible de réduire considérablement les heures travaillées dans toute la société. La réduction du temps de travail ne fait que réduire les emplois qui n’ont pas de sens. En faisant cela, il serait possible d’assurer la prospérité réelle de la société. Mais il n’y a pas que ça. La réduction du temps de travail aura un impact non seulement sur nos vies, mais également sur l’environnement naturel. Marx l’écrivait dans Le Capital : la réduction du temps de travail est une “condition essentielle” pour passer à une économie de la valeur d’usage.

Les forces productives de la société contemporaine sont déjà suffisamment élevées. Elles ont été augmentées à un degré sans précédent par l’automatisation. À ce niveau, il devrait être possible de nous libérer de l’état d’esclavage salarié.

Le problème, c’est que sous le capitalisme, l’automatisation n’a pas pour fonction de nous libérer du travail, mais de nous menacer avec des robots et avec le chômage. Parmi nous, certains craignent tant de perdre leur emploi qu’ils travaillent au point de mourir de surmenage. C’est là qu’apparaît l’irrationalité du capitalisme. Plus vite on se débarrassera du capitalisme, mieux ce sera.

Le marketing ? La publicité ? Le packaging ? Les consultants ? Les banques d’investissement ? Inutiles. Les restaurants ouverts la nuit ? Les livraisons le lendemain ? On peut certainement s’en passer.

En comparaison, grâce au partage du travail, le communisme vise, quant à lui, à l’amélioration d’une qualité de vie qui n’est pas comptabilisée dans le PIB. La réduction du temps de travail limite le stress et autorise une meilleure répartition des tâches dans les familles.

Mais il ne faut pas non plus augmenter les forces productives sans réfléchir, simplement pour réduire le temps de travail. Il n’y a pas que les accélérationnistes bastaniens qui poussent les slogans réclamant notre libération du travail ou la semaine de quinze heures. On en trouve aussi chez les partisans de la décroissance. L’économie mécanisée a son charme. Le vieux Marx aurait dénoncé ça en disant que l’extrémisme qui consiste à totalement éliminer le travail après des réductions successives grâce à une automatisation totale est aussi problématique : augmenter à ce point les forces productives avec l’objectif de libérer les travailleurs aura forcément des effets destructeurs sur l’environnement mondial.

Et il faut considérer cette réduction du temps de travail par l’automatisation, du point de vue de la question énergétique également.

© marxiste.org

Considérons le cas d’une technologie qui permet de réduire à une seule personne le nombre de travailleurs nécessaires pour accomplir une tâche qui en nécessitait dix auparavant. Les forces productives ont ainsi décuplé. Mais les compétences du travailleur n’ont pas décuplé. Le travail des neuf autres travailleurs a été juste remplacé par de l’énergie fossile. À la place d’esclaves salariés, nous avons maintenant des combustibles fossiles qui travaillent comme esclaves énergétiques.

Ce qui compte ici, c’est le taux de retour énergétique (TRE) que l’on appelle aussi en anglais EROEI (Energy Returned On Energy Invested), c’est-à-dire, pour une unité énergétique qui rentre dans le système, combien d’énergie en sort.

Quand on regarde les chiffres du pétrole brut des années 1930, on voit que pour une unité d’énergie utilisée, on en obtient 100 en retour. La différence de 99 c’est la quantité d’énergie que l’on peut utiliser à volonté. Après les années 1930, le TRE du brut a considérablement baissé. De nos jours, on voit apparaître le problème que pour la même unité de pétrole brut on n’arrive qu’à 10 unités énergétiques. Pourquoi ? Parce que l’on a extrait tout le pétrole brut des lieux d’où il était facilement extractible.

À ce niveau, le TRE du pétrole brut est devenu équivalent à celui de l’énergie solaire qui est déjà considérablement plus élevée que l’éthanol tiré du maïs dont le TRE est de 1 (ce qui veut dire que pour une unité d’énergie utilisée, on n’en obtient qu’une, ce qui est complètement insensé). Si l’on passait à une société décarbonée en nous séparant de ces combustibles fossiles à haut TRE, nous devrions alors utiliser soit les énergies renouvelables, soit la biomasse. Cependant, s’il est possible de faire fonctionner des véhicules ou des machines avec des énergies renouvelables, ce n’est pas aussi facile pour les engrais chimiques, les produits phytosanitaires, le béton utilisé dans la construction, ou encore l’acier.

Cette transition s’accompagnerait d’une décélération de l’économie et rendrait la croissance difficile. La réduction de la productivité due à la réduction des émissions de gaz carbonique s’appelle “le piège des émissions“. Et puis, si l’esclave qu’est l’énergie disparaît, c’est l’humain qui doit travailler à la place, et de longues heures. Naturellement, cela freine la réduction du temps de travail et conduit à un ralentissement de la production.

Soit une technologie qui permet de réduire à un le nombre de travailleurs nécessaires pour accomplir une tâche qui en nécessitait dix auparavant: le travail de neuf travailleurs a été juste remplacé par de l’énergie fossile.

Nous n’avons pas vraiment d’autre choix que d’accepter un certain ralentissement de la production pour réduire les émissions de gaz carbonique. Et justement, parce que la force de travail va chuter, à cause de ce piège des émissions, il devient de plus en plus important d’affecter la force de travail aux secteurs qui en ont besoin et de réduire les tâches absurdes qui ne produisent pas de valeur d’usage. Il va être difficile, dans une société décarbonée, de réaliser la disparition du travail ou l’émancipation du travail en augmentant la productivité.

Il faut donc réévaluer l’argument de Marx selon lequel il est important de rendre le travail épanouissant et attrayant. C’est sur la base de cette constatation que je poursuis avec le pilier suivant.

Pilier 3 du communisme de décroissance : l’abolition de la division standardisée du travail

Même si l’on peut avoir gardé une image forte de l’Union soviétique abolissant la division du travail standardisé pour restaurer la créativité des travailleurs, on peut être surpris en apprenant que Marx, lui-même, pensait qu’il fallait rendre le travail attrayant. Même si le temps de travail est réduit, si les tâches sont ennuyeuses ou pénibles, c’est vers le consumérisme que nous nous tournerons pour évacuer le stress. Il est donc nécessaire de modifier l’objet du travail et de réduire le stress pour humaniser nos vies.

Si l’on observe les sites de production contemporains, la subsomption du capital par l’automatisation a encouragé le caractère monotone du travail. D’un côté, si des manuels très détaillés accroissent la productivité de manière considérable, ils privent également chaque ouvrier de son autonomie. Ennuyeuses, les tâches dénuées de sens sont partout.

Malgré cela, la question du travail n’est pas suffisamment discutée par les anciens décroissants, qui l’éludent. Leur discours actuel ne fait qu’envisager la réalisation d’activités créatives et sociales en dehors du temps de travail. Ils en concluent que l’automatisation doit réduire les heures de travail autant que possible, mais qu’il faut supporter le reste, même si c’est difficile.

Marx ne considère absolument pas le travail comme quelque chose à éviter. Au contraire, il considère que le travail doit créer les conditions subjectives et objectives pour lui-même, qui lui permettent de devenir un travail attrayant et amènent l’individu à la réalisation de soi. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter le temps libre en tant que temps hors du travail, mais aussi d’éliminer la douleur physique et l’absence de but pendant les heures de travail. C’est-à-dire transformer le travail en une activité plus créative et plus épanouissante.

Selon Marx, la première étape nécessaire pour restaurer la créativité et l’autonomie du travail est l’abolition de la division du travail. Dans le cadre de la division capitaliste du travail, le travail est réduit à des tâches standardisées et monotones. Pour résister à cet état de fait, et rendre le travail attractif, il faut concevoir des sites de production où tout le monde peut effectuer des tâches variées.

C’est pour cela que Marx ne cesse de préconiser que la société future aura pour tâche de surmonter l’opposition entre travail intellectuel et travail physique, et celle entre villes et campagnes.

Enfants ouvriers © Musée du Saut du Tarn

Il insiste particulièrement sur ce point dans sa Critique du programme de Gotha. Dans la société future, les travailleurs ne seront plus servilement subordonnés à la division du travail, le travail ne sera pas seulement un moyen de subsistance, il sera la première exigence de la vie. C’est à ce moment-là que les capacités des travailleurs atteindront leur plein développement8.

Pour aboutir à cela, Marx met également l’accent sur une formation professionnelle égalitaire tout au long de la vie pour surmonter la subsomption et diriger, au sens propre du terme, l’industrie. Dans cette perspective, si l’on considère les pratiques existantes, on peut affirmer que l’accent mis sur la formation professionnelle par les coopératives de travailleurs ou autres est particulièrement important.

On peut même ajouter, sur la base de ces positions de Marx, que si nous abolissions la division standardisée du travail, nécessaire pour retrouver de l’humanité dans notre travail, la priorité à l’efficacité, qui sous-tend la croissance économique, disparaît d’elle-même, et c’est non plus le profit, mais le plaisir que l’on tire du travail et l’entraide qui deviendraient nos priorités. Si l’on envisageait la diversification des activités des travailleurs, la rotation égalitaire des tâches, et la contribution aux communautés, il est évident que l’activité économique connaîtrait un frein. Et c’est ça qui est souhaitable !

Marx ne cesse de préconiser que la société future aura pour tâche de surmonter l’opposition entre travail intellectuel et travail physique, et celle entre villes et campagnes.

Il n’est ici nullement nécessaire de rejeter la science ou la technologie. En nous aidant de la technologie, il nous sera possible de nous engager dans une plus grande variété d’activités. C’est le principe d’utilisation des technologies ouvertes dont j’ai parlé plus haut.

Cependant, pour développer ces technologies, il faut se libérer d’une économie centrée sur les “technologies-verrous“, c’est-à-dire une économie où il est plus facile de dominer les travailleurs et les consommateurs, car elle privilégie le profit, pour la transformer en économie qui privilégie, elle, la production de valeur d’usage.

Pilier 4 du communisme de décroissance : démocratisation du processus de production

Nous devons introduire les technologies ouvertes pour faire progresser la démocratisation du processus de production et, tout en insistant sur la valeur d’usage pour freiner l’économie, réduire le temps de travail. Cependant, pour mettre en place une telle réforme, il est nécessaire que les travailleurs détiennent le pouvoir de décision dans le processus de production. L’outil pour y arriver est la “propriété sociale” de Piketty.

La propriété sociale nous permet de gérer démocratiquement les moyens de production en tant que communs. Quelles sont les technologies à développer ? Quel est l’usage que l’on en fera ? Ce sont des décisions qui seront prises de manière ouverte après des échanges démocratiques.

Mais il ne s’agit pas que de technologie. De nombreux changements auraient lieu si les décisions concernant l’énergie ou les matières premières étaient également prises démocratiquement. Par exemple, il serait possible de remplacer l’approvisionnement électrique d’un fournisseur qui utilise l’énergie atomique par un approvisionnement qui utilise des énergies renouvelables produites localement.

Ce qui compte ici dans la perspective de Marx, c’est que la démocratisation du processus de production est aussi un facteur de freinage de l’économie. La démocratisation du processus de production, c’est la cogestion des moyens de production par association, c’est-à-dire que décider de ce que l’on produit, combien on en produit, comment on le produit, tout cela se fait démocratiquement. Bien sûr, il y aura des dissensions. Et sans possibilité de forcer quelqu’un à accepter un avis donné, le processus d’échange des opinions prendra du temps. La transformation principale que la propriété sociale apporte, c’est le ralentissement du processus de prise de décision.

De nombreux changements auraient lieu si les décisions concernant l’énergie ou les matières premières étaient également prises démocratiquement.

Ce processus est très différent de ce qui se passe dans les grandes entreprises aujourd’hui où l’opinion d’une poignée d’actionnaires influence fortement les orientations.

Si les grandes entreprises sont capables de prendre des décisions rapides en fonction de circonstances en constante évolution, c’est que les désirs de l’équipe de gestion servent de base à la prise de décision, de manière non démocratique. Ce que Marx appelle la tyrannie du capital. En revanche, ce qu’il appelle association met l’accent sur la démocratie dans le processus de production et donc ralentit l’activité économique. Si l’Union soviétique est devenue une dictature dominée par la bureaucratie, c’est parce qu’elle n’a pas pu accepter un tel système.

La démocratisation du processus de production qu’envisage le communisme de décroissance va transformer la société dans son ensemble. Les monopoles de plateforme, mais également la propriété intellectuelle qui, grâce aux nouvelles technologies que protègent leurs brevets, autorisent les entreprises pharmaceutiques, GAFA et quelques autres géants à générer des profits inimaginables, seront interdits. Le savoir et l’information ont vocation à devenir des communs partagés. L’abondance radicale que porte la connaissance doit absolument être restaurée. Une fois le savoir replacé dans les communs, sans les motifs que nous apportent la concurrence pour le profit ou les parts de marché, les entreprises privées n’innoveront plus aussi rapidement.

Mais ce n’est pas un mal. Le développement de technologies-verrous par le capitalisme pour générer de la rareté artificielle ne fait que prévenir le développement réel de la science et des techniques. Marx écrit dans la Critique du programme de Gotha que se libérer des contraintes que nous impose le marché autorisera chacun à développer pleinement ses capacités et grâce aux nouvelles technologies permettra une plus grande efficacité et une amélioration des forces productives.

Le communisme a pour objectif le développement de technologies ouvertes, en tant que communs, respectueuses des travailleurs et de la Terre.

Pilier 5 du communisme de décroissance : mise en valeur des services essentiels

Passer à une économie de la valeur d’usage et mettre en valeur les services essentiels à haute densité de main-d’œuvre, c’est, comme nous l’avons vu dans le chapitre 4, une rupture du même ordre que celle que Marx opère avec le productivisme pour accepter les limites naturelles. À ce sujet, j’aimerais souligner une dernière fois qu’il existe des limites réelles à l’automatisation et au passage au tout IA dont on parle partout en ce moment.

Les secteurs où la mécanisation est difficile et où des humains doivent effectuer les tâches s’appellent industries à haute densité de main-d’œuvre. Le travail de service à la personne (le care) en est un exemple typique. Le communisme de décroissance transforme nos sociétés en sociétés qui attachent de l’importance à ces industries. Cette transformation a aussi pour effet de ralentir l’économie.

Le soin est un type de production qui s’attache à la valeur d’usage. Les tâches du personnel soignant ne se limitent pas à nourrir, changer et laver une personne. C’est exactement la même chose pour le personnel d’éducation.

Pour comprendre comment attacher de l’importance à ces industries, je vais prendre ici l’exemple du travail du soin justement.

© francebleu.fr

Tout d’abord, il est évident qu’il est très difficile d’automatiser ce secteur. Dans ce domaine de la reproduction sociale où l’on met l’accent sur le soin et la communication, des situations irrégulières ne cessent de se produire à cause de la complexité et de la diversité des tâches demandées, et malgré les tentatives d’uniformisation et de systématisation des manuels. Comme il est impossible d’éliminer ces situations irrégulières, l’introduction de robots ou d’intelligence artificielle n’est pas efficace.

C’est en soi la preuve que le soin est un type de production qui s’attache à la valeur d’usage. Par exemple, le personnel soignant ne peut pas se contenter de suivre un manuel d’instructions. Ses tâches ne se limitent pas à nourrir, changer et laver une personne. Il doit aussi être à l’écoute et créer avec elle une relation de confiance pour pouvoir identifier les modifications physiques ou psychologiques à partir d’indices ténus, et réagir avec souplesse et au cas par cas en tenant compte de la personnalité et du passé de la personne accompagnée. C’est exactement la même chose pour le personnel d’éducation.

Ces spécificités font que ce travail du soin est également appelé “travail émotionnel“. On n’est pas à la chaîne. Ignorer les émotions de la personne accompagnée et il faut tout recommencer. C’est pour cela qu’il est impossible d’augmenter la productivité de ce travail de deux ou trois fois en augmentant le nombre de personnes accompagnées. Le soin, la communication sont des tâches qui nécessitent du temps, et puis les personnes qui ont besoin de ces services n’ont pas non plus envie de raccourcir le temps d’accompagnement consacré.

Bien sûr, il est possible de rationaliser un certain nombre de processus. Cependant, la poursuite de la productivité pour gagner de l’argent (valeur) est finalement la cause d’une chute de la qualité du service (valeur d’usage).

Or, précisément en raison des difficultés de mécanisation, le secteur du soin à haute intensité de main-d’œuvre est considéré comme ayant une productivité faible et des coûts élevés. Ces contraintes font que les travailleurs sont soumis à des exigences déraisonnables d’efficacité par les directions de ces services, mais également les gestionnaires proches des lieux de pratique, conduisant ainsi à des réformes et mesures de réduction des coûts tout aussi absurdes.

extraits de Kōhei Saitō, Moins ! La décroissance est une philosophie,
traduit par Jean-Christophe Helary (2024)


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Plus de contrat social en Wallonie ?

LAÏCITE : Des experts de l’ONU s’obstinent à cibler la France laïque (communiqué, 2024)

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[UNITELAIQUE.ORG, 4 novembre 2024, communiqué de presse] Le 28 octobre 2024, des experts nommés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont accusé la France de ne pas lutter contre les discriminations dont seraient victimes les femmes et filles choisissant de porter le hijab sur les terrains de sport. Ils mettent notamment en cause la décision du Conseil d’État d’autoriser la Fédération Française de Football d’édicter des règles prohibant le port d’insignes religieux pendant les matchs. Cet avis semblerait, selon eux, “sous-tendre que tout port du hijab dans l’espace public – expression légitime d’une identité et d’une croyance – est assimilable à une atteinte à l’ordre public.” “Toute limitation à ces libertés doit être proportionnée, nécessaire pour atteindre l’un des objectifs énoncés en droit international (sécurité, ordre et santé publique, droits d’autrui), et justifiée par des faits qui peuvent être démontrés, et non par des présomptions, des hypothèses ou des préjugés.” Fermez le ban.

Les experts signataires de cette déclaration dont la liste est disponible sur le site de l’une de ces très nombreuses agences que l’ONU finance et promeut avec zèle, se font les porte-paroles d’ONG et associations dont l’obsession semble être la laïcité et l’universalisme porteurs d’émancipation.

Non, l’interdiction de porter des signes religieux ostensibles sur les terrains de sport français, n’est pas une atteinte à la liberté d’expression ni à la liberté de manifester une “identité” que les “experts” onusiens seraient bien en peine de préciser. Ce n’est pas non plus un frein empêchant les femmes de “prendre part à tous les aspects de la société française dont elles font partie.” C’est tout le contraire. C’est l’occasion pour elles de s’insérer sans affichage communautaire dans des équipes mues par l’objectif de partager le goût du jeu et de la victoire sous les seules couleurs d’un club ou d’une sélection nationale.

D’autres pays, qui honnissent la laïcité dont s’honore la France et qui n’ont de cesse de solliciter la complicité d’instances internationales et d’associations pour mener cette guérilla, n’ont pas envers leurs propres ressortissantes les mêmes attentions en matière d’égalité et de liberté d’expression. On pourrait par exemple citer le sort réservé aux femmes afghanes ou aux Iraniennes.

Zar Amir & Guy Nattiv, Tatami (2023) © Mtropolitan FilmExport

À cet égard, en mettant en scène le geste libérateur d’une judokate arrachant sur le dojo son austère hijab pour enfin respirer librement et combattre son adversaire qui personnifie la société patriarcale et totalitaire du régime des mollahs, Zar Amir Ebrahimi, la réalisatrice du magnifique film iranien Tatami propose une réplique cinglante aux palinodies auxquelles nous ont désormais habitués l’ONU et ses “experts.”

unitelaique.org


En France, le site officiel VIE-PUBLIQUE.FR définit “La laïcité est un principe inscrit dans la Constitution. Elle garantit la liberté de conscience, l’égalité de tous les citoyens quelle que soit leur croyance, la neutralité de l’État à l’égard des religions et le libre exercice des cultes. La laïcité est un des principes définissant la République qui est “indivisible, laïque, démocratique et sociale” (art. 1 de la Constitution). Inscrite dans la Constitution de 1946 et reprise par la Constitution de 1958, la laïcité figure parmi les droits et libertés fondamentaux garantis par celle-ci, au même titre que l’égalité ou la liberté. Selon le Conseil constitutionnel (décision du 21 février 2013), résultent du principe de laïcité :

      • le respect de toutes les croyances et l’égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de religion ;
      • la garantie du libre exercice des cultes ;
      • la neutralité de l’État ;
      • l’absence de culte officiel et de salariat du clergé.

La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État est la clé de voûte de la laïcité en France.”


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : unitelaique.org ; vie-publique.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © .


Plus de prise de parole mais en Wallonie…

NEYRAT : USA, le fascisme ou l’abolition (2020)

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[TERRESTRES.ORG, 20 octobre 2020] Depuis plus d’une décennie, presque chaque élection à travers le monde se solde par ce constat d’impuissance navrante : prévoir le pire. Que penser des élections américaines du 3 novembre [2020] prochain ? Une défaite de Trump pourrait-elle se muer en un coup de force fasciste ? Une victoire de Biden offrirait peu de choses, mais pourrait être le point d’appui minimal pour expérimenter d’autres façons de vivre aux U.S.A.

Que se passe-t-il aux U.S.A. ? À l’occasion des élections présidentielles, la précipitation d’une orientation fasciste de l’État : la société états-unienne saura-elle s’y opposer ? C’est à cette question que ce texte cherche à répondre, en analysant, d’une part, la manière dont l’esprit de la milice informe le fascisme états-unien, et, d’autre part, les conditions politiques qui permettraient d’abolir cet esprit délétère. Abolir, ou confirmer l’effondrement social, psychologique, et écologique des U.S.A. : telle est l’alternative.

Précipitation du fascisme

J’entends certes décrire un phénomène qui n’est pas nouveau : l’histoire des U.S.A. commence avec le génocide des natifs et se continue par l’esclavage, une prise sur les corps amérindiens puis Noirs à partir de laquelle se constitue la forme de vie Blanc ; elle est l’histoire de la modernité, où la brutalité est élevée au rang d’un droit que le capitalisme utilise pour écraser ceux qui s’y opposent ; l’histoire de l’éradication par tous les moyens possible des mouvements d’émancipations socialistes et communistes, au Moyen-orient comme en Amérique du Sud ; l’histoire des guerres impériales. Mais si cette vision au long cours est nécessaire à la compréhension du racisme structurel, de l’impérialisme et du clivage en termes de classes de la société états-unienne, elle risque cependant de rendre opaque ce qui s’est accéléré depuis l’investiture de Donald Trump.

Car on aurait tort de réduire Trump à un businessman ou à quelque pitre dangereux. Aidé par le Parti Républicain, les fondamentalistes chrétiens, et les puissants syndicats policiers hautement financés qui ne tolèrent pas d’être mis en cause, Trump a modifié en profondeur le système judiciaire (nommant à tour de bras des jeunes hommes blancs dans les cours de justice, et des membres ultra-conservateurs à la Cour Suprême qui décide en dernière instance de toute la vie institutionnelle du pays, de la validation d’une élection présidentielle aux lois sur le port d’arme et l’avortement), éliminé des services de renseignement ceux qui n’obéissent pas à ces ordres (notons au passage que la directrice de la C.I.A. nommée par Trump, a joué un rôle dans des programmes de torture), et détricoté les lois de protection environnementale. Sur le plan discursif, les prises de position de Trump et ses supports parlementaires sont en faveur des actes racistes, des théories complotistes de type QAnon – nous apprenant que le monde est gouverné en secret par des pédophiles cannibales – qui désormais se répandent aussi en Europe, et des milices d’extrême-droite.

Secondé par le Parti Républicain, Trump tente aujourd’hui d’invalider par avance l’élection de novembre 2020 à laquelle pourtant il participe, jouant ainsi sur deux tableaux à la fois au cas où il ne serait pas élu : en détruisant les services postaux, ce qui a pour effet de ralentir l’acheminement des bulletins de votes envoyés par la poste et pourra ainsi invalider les bulletins arrivés trop tard (au Texas, le gouverneur a eu une meilleure idée : se débarrasser des boites où les électeurs des régions à majorité démocrate peuvent déposer leur bulletin) ; en purgeant les listes électorales et exigeant des preuves d’identités parfois impossibles à produire ; en réduisant la possibilité de voter avant le 3 novembre (Early Voting), alors que le vote est un mardi, c’est-à-dire un jour où il est difficile de voter pour ceux qui travaillent ce jour-là ; en appelant des électeurs à voter deux fois, par correspondance et aussi le jour du vote, alors que c’est un crime ; en déclarant par avance les élections truquées ; en appelant les milices d’extrême-droite, genre Proud Boys, à surveiller les élections, c’est-à-dire à intimider ceux qui vont voter. Et il y a de quoi être intimidé, quand on est African-American, c’est-à-dire quand on est un sujet pouvant être tué impunément – tué avec la bénédiction du pouvoir en place.

Nietzsche avait raison de dire que les événements importants arrivent souvent inaperçus, avec la légèreté de pattes de colombes ; mais certains d’entre ces événements arrivent parfois avec des fusils d’assaut. Tout ce dont je parle est effectué au grand jour, il s’agit d’une fascisation directe, établie à partir d’actes revendiqués, justifiés, validés par les cours suprêmes de chaque État lorsqu’elles sont à majorité Républicaine, tout le contraire d’un complot obscur. Il semble d’ailleurs, pourrait-on dire à titre d’hypothèse para-freudienne, que plus la brutalité réelle est manifeste, sans discours cherchant à la dissimuler dans un jet de brouillard idéologique, plus c’est la dissimulation elle-même qui devient l’objet d’un investissement psycho-politique déplacé : une cause obscure, délirante (QAnon), cherche à évincer les causes évidentes (brutalité du pouvoir et de l’argent). On tue au grand jour (policier filmé en train d’asphyxier un sujet africain-américain), on ment effrontément, on expose sans vergogne la vie des populations au COVID-19. On déclare que de toute façon la démocratie n’est pas l’objectif de la société états-unienne.

Encore une fois : je ne pense pas que ces faits viennent de nulle part, et il est important de comprendre que la démocratie aux U.S.A. se mesure moins à la Constitution qu’à la lutte permanente pour abolir ce qui la rend impossible. Tout comme la langue y est véhiculaire, résidant dans son usage sans que l’équivalent d’une Académie Française ne la règle (l’anglais, notons-le, n’est pas constitutionnellement défini aux U.S.A. comme langue nationale), la démocratie aux U.S.A. est une pratique dont le destin est de se rejouer sans cesse. On dira qu’il en est ainsi partout, que la démocratie n’est que cela, une pratique sans garantie de pérennité, la nécessité de reprendre sans cesse l’active suppression du régime inégalitaire de l’existence. Sans doute, mais précisons alors deux choses :

      1. d’une part, ce régime inégalitaire est singulièrement mis à nu aux U.S.A., donnant lieu à une sorte d’insomnie démocratique émaillée de micro-coups d’État ;
      2. d’autre part, avec l’arrivée de Trump, le régime inégalitaire est désormais pratiqué sans anesthésie, à même le corps des populations méprisées : ce n’est plus même de la mise à nu, c’est de l’écorchement.

En ce sens, ce que je nomme la précipitation fasciste est un changement qualitatif qui ne peut se réduire à une simple augmentation quantitative du régime d’horreur ordinaire ; mais pour comprendre la nature de ce fascisme made in U.S.A., il est auparavant nécessaire de s’attarder sur le phénomène de la milice.

Milice partout

Des membres de la “Georgia Security Force” (2017) © Brendan Smialowski – AFP

Ce que je nomme la précipitation fasciste pourrait trouver son point de réalisation assez vite. Si Trump gagne, la fascisation risque de suivre son cours mais de façon plus ralentie, Trump préparant sa succession en 2024 en faveur de sa famille, fille ou fils ; mais c’est plutôt un autre scénario que je veux explorer ici, un scénario plus urgent : s’il ne gagne pas, Trump refusera le verdict des votes, et des armées d’avocats sont déjà préparées, du côté des Républicains comme des Démocrates, pour aller au combat juridique. Aux U.S.A., la tradition veut que celui ou celle qui a perdu appelle le vainqueur, littéralement, au téléphone, et concède la victoire ; mais ce n’est qu’une coutume et rien d’autre, et Trump ne concèdera rien, c’est ce qu’on lui a appris à faire. En fonction de la situation donc, Trump appellera les milices d’extrême-droite à descendre dans la rue ; il leur a demandé il y a peu, au cours de son premier débat télévisé avec Joe Biden, de “se tenir prêtes (to stand by).”

Or la milice (Militia) est l’une des composantes fondamentales de l’histoire de la gouvernementalité états-unienne, elle naît à l’époque coloniale, se développera comme instrument de contrôle des esclaves, et pourrait apparaître comme modèle pour la police de ce pays. Telle qu’elle est définie par le Second amendement de la constitution, la milice bien réglementée (Well-regulated) est dite “nécessaire” à la “sécurité d’un État libre”, et pour cette raison “le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé (infringed)“. Mais le Second amendement est ou bien interprété pour insister sur la nécessité que la milice soit “réglementée” au niveau des États et de l’État fédéral, ou bien pour affirmer le droit de chaque individu à porter des armes. La seconde interprétation fleurit dans les groupes paramilitaires, farouchement anti-gouvernementaux, suprématistes (mais pas tous) et violents (pour nombre d’entre eux), qui affichent leur défense du Second amendement. Selon l’U.S. Code, ces groupes devraient être considérées comme appartenant à la “milice inorganisée“, par différence avec la “milice organisée” que sont la National Guard et la Naval Militia. “Inorganisé“, on le comprend, du point de vue d’un État ayant soi-disant le monopole de la force armée.

S’il est certes possible, quoique difficile, de dénombrer exactement les quelques dizaines de milliers de miliciens qui appartiennent aux trois cents groupes répertoriés (les “inorganisés“, donc), ce nombre n’est que la pointe locale de la milice entendue en son sens général, telle que l’U.S. Code en donne la définition : non pas “organisée” ou “inorganisée“, mais, en amont de cette distinction secondaire, constituée par “tous les hommes valides âgés d’au moins 17 ans et […] de moins de 45 ans qui sont, ou ont fait une déclaration d’intention de devenir, citoyens des États-Unis“. Tout citoyen male américain est un milicien potentiel (pour les femmes, elles doivent être d’abord membres de la Garde Nationale afin de prétendre au statut général de milicien), pouvant être mobilisé par le Congrès : en cas de guerre civile, afin de “supprimer les insurrections“, et pour “repousser les invasions“, (article 1, section 8, clause 15 de la Constitution).

Et cette potentialité pourrait rapidement devenir effective. S’il est vrai que les milices anti-fédéralistes (“inorganisées“) sont multiples et éparpillées, on assiste depuis 2016 à un “tournant collectif” de ces comportements individuels, et la pandémie actuelle, érodant la confiance dans le futur, semble nourrir le besoin individuel de se constituer une carapace de violence contre les atteintes de la réalité extérieure (qu’elles soient de l’ordre d’un virus ou d’une crainte bien plus imaginaire que réelle quant à la perte de pouvoir des Blancs). Ajoutez à cela les vétérans qui viennent grossir les troupes de miliciens, et l’”Armée pour Trump” composée de près de quinze milles volontaires que l’équipe de campagne de Trump et les Républicains ont recrutés, et vous comprendrez que la précipitation que je cherche à analyser consisterait à former une milice grâce à laquelle le fascisme Trumpien trouverait son armée personnelle, officielle, quelque Section Spéciale – telle la Schutzstaffel, l’organisation paramilitaire nazie – made in U.S.A.

Quant à la police, tout semble indiquer qu’elle ne s’opposera pas à des actions violentes générées par les milices en cas de défaite électorale de Trump et des Républicains. Pas seulement parce que, comme ailleurs dans le monde, les “sympathisants” d’extrême-droite y sont surreprésentés, mais aussi parce que la milice est son attracteur ontologique. Aux U.S.A. – et je remercie grandement Ingrid Diran de m’avoir expliqué cela – la police exprime moins la verticalité du “monopole de la violence légitime” Européen (Max Weber), autrement dit l’État, qu’elle ne concentre l’horizontalité dont la milice est le modèle-source, enveloppant la possibilité – pour part fantasmée, pour part soutenue dans le réel – d’une souveraineté individuelle dégagée de l’État (d’où la milice des Sovereign Citizens qui refuse tout pouvoir d’État) La milice est, pour la police, un modèle de souveraineté qui, au lieu de se référer au monopole vertical de la violence légale de l’État, peut laisser libre cours à sa propre théorie politique – rappelons, pour ceux que le concept de capitalisme racial intéresse, que dans le Sud des U.S.A. la police a pris la suite des Slave Patrols, alors que dans le Nord elle s’est constituée à partir de groupes de citoyens en charge de défendre les marchandises.

Voter ? (contre l’Un)

Se dessine alors la forme de fascisme qui pourrait cristalliser aux U.S.A. : Trump en leader féroce et vociférant qui, après avoir lors de la campagne présidentielle réduit le parti Républicain à une sorte de lobby pour lui et sa famille, s’appuierait sur une organisation paramilitaire chargée d’imposer par la violence l’Ordre Blanc, ouvertement misogyne et raciste, que le système judiciaire aurait pour tâche de légaliser. Entre la milice et le leader se formerait un continuum de souveraineté débridée, expression d’un narcissisme primaire pour lequel l’autre est, au mieux, un outil de jouissance (à exploiter, à envoyer travailler par temps de COVID-19), au pire une nuisance à éliminer. Cette souveraineté débridée aurait pour expression économique le capitalisme mercantile à courte vue qui caractérise aussi bien Trump depuis 2016 que les chefs d’entreprise qui le soutiennent, de la famille Koch aux compagnies pétrolières : non pas imaginer les sources de la valeur à venir (la Nouvelle Frontière), mais extraire de ce qui existe tout ce que l’on peut vendre immédiatement. Écorcher non seulement la démocratie mais aussi la Terre, jusqu’à l’os.

EAN 9782844184184

Dans une telle situation, voter prend un sens particulier. Pour ma part, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’écrire contre l’idée même du vote, associée par Jean-Paul Sartre puis Alain Badiou à son essence claire et distincte, formulée ainsi en 1968 : “Élections, piège à cons“. Et je reste plus que jamais du côté de Pierre Clastres, Jean-Jacques Rousseau et Etienne de La Boétie, contre l’Un. Rappelons en effet que le fameux texte de La Boétie De la servitude volontaire (1574), expliquant que pour mettre à bas le tyran seul compte le “désir” qu’on a de ne plus le servir, fut aussi appelé le “Contr’Un“. La politique du Contr’Un est celle qui s’oppose à l’autonomisation du pouvoir, et se déclare en faveur d’une société qui institutionnellement suspendrait la place du souverain. Une telle politique est donc au plus loin de tout vote consistant, comme dans le cas d’une élection présidentielle, à légitimer une fois de plus la place de l’Un.

Mais en novembre 2020, ce qui est en jeu n’est pas de décider entre deux expressions de la démocratie gouvernementale, mais de s’opposer à une tentative de forçage de type fasciste. Il ne s’agit pas d’une situation dans laquelle on va voter pour le “moins mauvais” des candidats, ce n’est pas – du côté des opposants à Trump – en termes de “choix” ou d’action sélective qu’il faut penser : le vote me semble à ce jour moins lié à son contenu (voter pour Biden) qu’à la difficulté de le réaliser, qu’à sa signification en tant qu’opposition à ce qui tend à l’empêcher matériellement (comme j’ai voulu l’expliquer dans la première section de cet article). Ce serait comme une sorte de vote négatif, ou, pour reprendre une expression de Pierre de Jouvancourt employée à l’occasion de sa lecture de la première version de ce texte, un vote de sauvegarde, c’est-à-dire (tel que j’interprète ce terme pour mon propre compte) un vote dont la fonction serait d’éviter que les écorcheurs puissent l’emporter dans les formes : que le coup d’État, s’il a lieu, soit alors aussi manifeste que possible au lieu de se réaliser à l’occasion de la réélection de Trump qui instillerait le fascisme sous couvert de légalité institutionnelle ; et que tous ceux qui refusent le fascisme en tirent les conséquences.

À moins de proposer une politique du pire, espérant que la situation actuelle pourrait mener à un effondrement bénéfique de tous les U.S.A., où sombrerait son penchant passé et présent à l’horreur. Une telle perspective oublie pourtant que dans l’abysse sombreraient également ceux qui s’opposent à cette horreur, ceux qui savent déjà ce que l’effondrement signifie parce qu’ils l’ont vécu. À ce titre, je ne conseille à quiconque d’aller dire à des descendants d’esclaves ou des rescapés du génocide des natifs que “le pire n’est pas certain” : pour eux, le pire est déjà arrivé, et notre tâche est d’en supprimer les répliques.

Fascisme, effondrement, abolition

Soyons clairs : si Biden est élu malgré tout président, il n’ira pas de son plein gré vers des transformations politiques majeures, celles qui permettraient d’éviter la captation narcissique de souveraineté, visible dans la pratique de Trump comme dans celle de la milice, et le vote de sauvegarde risque de se transformer en léger différé du fascisme. Mais je dis qu’il y a un momentum politique identifiable aujourd’hui aux U.S.A., et qu’il serait plus dommageable qu’utile de se passer, cette fois-ci, du vote comme point local – certes non-révolutionnaire, mais peut-être ponctuellement nécessaire – de cette politique. Les saillances de ce momentum politique sont les expériences de vie collective à distance de l’État (comme la zone autonome de Seattle), les manifestations en faveur des vies African-American massacrées, mais aussi les expressions d’un socialisme renouvelé (A.O.C., Bernie Sanders), et la politisation des minorités LGBT+. En aucun cas je ne considère ces formes politiques comme exprimant les mêmes orientations, et l’on devrait même souligner les oppositions qui les écartent les unes des autres : on ne voit pas très bien à première vue comment concilier position réformiste et position insurrectionnelle. Mais si, comme je le pense, les moments politiques cruciaux sont ceux où ces deux positions permutent (communiquent, se renversent et se dialectisent), alors il me semble justifiable de ne pas laisser aux mains des Trumpistes le pouvoir qui ne leur servira qu’à rendre invivables ces éventuelles permutations.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux yeux de ceux qui se font une idée uniforme des U.S.A., dénonçant une élite liberal (votant Démocrate) déconnectée tout en réduisant pourtant dans leurs articles l’évolution de la société états-unienne à sa composante la plus abjecte (Trump, le suprématisme blanc, etc.), je suis convaincu que ce pays est porteur de tout autre chose que ce qui est aujourd’hui au pouvoir, et que l’évolution des U.S.A. est hétérogène, presque bipolaire. C’est comme si le pire dont ce pays est capable était toujours accompagné de sa modalité la plus opposée, de l’alternative la plus révolutionnaire – il y a toujours des Black Panthers à l’horizon, toujours des sujets récalcitrants en provenance des undercommons pour inquiéter l’assurance et la stabilité supposée de notre habitation du monde.

Je ne suis bien entendu pas capable de connaître par avance le type d’évolution qui prédominera dans les prochaines années, et la plupart des articles que je lis ces derniers temps pronostiquent une persistance du trumpisme au-delà de Trump. Je préfère cependant insister sur une nécessité politique : si ceux que j’appelle les dépeuplés – c’est-à-dire ceux qui subissent la relégation hors des conditions de vie écologiquement, socialement, et psychiquement salubres – ne parviennent pas à emporter la société états-unienne vers l’abolition des institutions qui génèrent aussi bien la concentration du pouvoir politique et financier que le désastre écologique qui en provient, cette société s’effondrera. Elle s’effondrera écologiquement, socialement, psychiquement, et son fascisme deviendra un éco-fascisme, c’est-à-dire un fascisme technologiquement assisté dont l’objectif sera de préserver tant que possible l’ethnoclasse au pouvoir en confinant le reste de la population dans un milieu de moins en moins vivable.

L’abolition de l’Un : telle est la seule politique possible contre le fascisme, et contre l’effondrement. Je me réfère aux termes abolition et abolitionnistes tel qu’ils sont employés aux U.S.A., sans complément, pour définir une pensée de la politique ayant comme modèle le mouvement d’abolition de l’esclavage. On parlera dès lors d’abolition pour signifier la demande consistant à abolir la prison afin de mettre en place une forme de justice non pas répressive, mais réparatrice (restorative), s’effectuant dans le cadre de la communauté et non pas dans un espace de réclusion punitive. On parlera aussi d’Abolition Ecology pour insister sur la manière dont la propriété et la marchandisation de la terre (land), ainsi que la décision relative à la vie et à la mort des espèces animales (massacre des bisons à la fin des années 1860 afin de forcer les Natifs à se retirer dans des réserves), sont au cœur de l’injustice et du racisme environnemental : sans la remise en cause de l’expropriation raciale, il n’est nulle écologie politique réelle. Et le terme d’abolition peut aussi recouvrir la demande politique consistant à ne plus financer la police (defund the police) afin de supporter économiquement les structures d’autogestion des conflits et de la vie commune en général.

Tous ces usages éclairent l’étymologie du verbe abolir, abolere étant composé de ab, préfixe privatif, et d’une forme dérivée de alere, “nourrir” : abolir, c’est ne plus nourrir, autrement dit ne plus alimenter un processus, l’interrompre ; ne plus fournir la machine capitalo-raciale en énergie ; autrement dit modifier l’ensemble des structures institutionnelles afin que l’Un ne règne plus. Abolir est la politique du Contr’Un ; les formes que devraient prendre cette politique restent à décider collectivement.

Frédéric Neyrat, philosophe


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : terrestres.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Darren Halstead – GEO | Le texte original propose un apparat de notes assez complet.


Plus d’opinions en Wallonie…

Connaissez-vous Françoise d’Eaubonne, la pionnière de l’écoféminisme ?

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[THECONVERSATION.COM, 18 novembre 2024] Si l’on associe souvent le mouvement écoféministe au monde anglo-saxon – où il s’est largement développé depuis les années 1970 – c’est une figure française, Françoise d’Eaubonne, qui est à l’origine du terme et du concept. Cette penseuse est aussi, et surtout, comme la plupart des figures du mouvement d’ailleurs, une femme d’action.

Née en 1920 au sein d’une famille bourgeoise, désargentée et fortement politisée, elle est d’abord autrice de romans et d’essais qu’elle écrit dès l’âge de 13 ans ; elle en publiera plus d’une centaine.

Infatigable militante, elle s’engage au Parti communiste après la Seconde Guerre mondiale, pour le quitter dix ans plus tard, s’insurgeant contre la position du parti préconisant aux soldats de rester dans les rangs de l’armée mobilisée lors de la guerre d’Algérie. Elle signera en 1960 le Manifeste des 121, pour le droit à l’insoumission.

Fortement influencée par Simone de Beauvoir qui deviendra son amie, elle participe dans les années 1970 à la création du Mouvement de libération des femmes (MLF), signe le Manifeste des 343 appelant à la légalisation de l’avortement, co-fonde le Front homosexuel d’action révolutionnaire et participe à l’attentat contre la centrale de Fessenheim.

En 1974, elle publie Le Féminisme ou la mort dans lequel elle emploie pour la première fois le terme d’écoféminisme.

Elle crée dans la foulée le Front féministe, rebaptisé plus tard Écologie et féminisme. Elle peaufine sa pensée écoféministe dans Écologie et féminisme. Révolution ou mutation ?, démontrant la proximité et l’imbrication des causes environnementales et féministes au sens large.

L’écoféminisme, une pensée en action

Le parcours de vie et l’œuvre de Françoise d’Eaubonne témoignent du profond engagement intellectuel et politique que réclame l’écoféminisme : au-delà de l’élaboration conceptuelle, il est surtout question d’agir pour la cause des femmes, des minorités et de l’environnement. Dans ce contexte, le corps occupe une place centrale : elle en souligne l’importance dans un texte court, De l’écriture, du corps et de la révolution où l’on peut lire :

Les coups, les opérations à vif, l’avortement, l’accouchement, il a tout vécu en défiant l’ennemi et se redressait en chantant.

Il s’agit d’incarner la connexion de l’être humain avec la nature, reconnaître que nous ne sommes pas en dehors ni au-dessus du monde naturel ; comme le souligne la philosophe Terri Field dans un article de mars 2000 : “Il est de l’intérêt des philosophes de l’environnement de commencer à théoriser l’incarnation avec une perspective spécifiquement écoféministe.”

L’incarnation, le corps, constituent les éléments centraux de cette approche : ils sont les moyens par lesquels nous, humains, nous connectons, ressentons, comprenons et in fine prenons soin – ou non – de notre environnement.

Répondre aux urgences sociales et environnementales

En 1965, un rapport scientifique alertait déjà la Maison Blanche d’un potentiel dérèglement climatique et de graves problèmes environnementaux.

Dès 1972, Françoise d’Eaubonne annonçait les prémices de sa théorie écoféministe en concluant dans son ouvrage Le Féminisme : Histoire et actualité :

Le prolongement de notre espèce est menacé aujourd’hui grâce à l’aboutissement des cultures patriarcales, par une folie et un crime. La folie : l’accroissement de la cadence démographique. Le crime : la destruction de l’environnement.

EAN 9782369354079

La principale thèse de l’autrice peut se résumer ainsi : la double exploitation de la femme et de la nature par l’homme – entendu respectivement comme genre masculin et genre humain – a généré une ‘bombe démographique’ qui conduira à la destruction de notre environnement. Pour elle, ni le socialisme ni le capitalisme n’ont réussi à offrir de véritables résultats dans la protection de l’environnement, parce que ni l’un ni l’autre ne remettent en cause le sexisme universel qui sous-tend l’ordre des sociétés. Pour elle, la solution consisterait en une prise totale de pouvoir des femmes sur leur pouvoir de procréation pour limiter drastiquement la croissance démographique et par conséquent les besoins de production et d’exploitation des ressources naturelles. C’est cette attention centrale portée aux femmes en tant que “procréatrices” qui cristallisera les nombreuses critiques des mouvements féministes et environnementalistes, qui taxeront Françoise d’Eaubonne d’essentialiste.

Ces attaques témoignent d’une mécompréhension de la complexité de la tâche que s’est fixée Françoise d’Eaubonne : reconnaître une réalité naturelle (ce sont les femmes qui portent et mettent les enfants au monde), tout en les désessentialisant (elles ne sont pas naturellement faites pour devenir mères). Pour elle, l’assignation à la procréation et à la maternité relève bien d’une construction sociale ; le contrôle démographique par les femmes elles-mêmes les libérerait du “‘handicap’ de la grossesse“.

L’épineuse question démographique

Les positions de Françoise d’Eaubonne sont souvent présentées comme néo-malthusiennes et vivement critiquées à ce titre : les politiques de contrôle démographique apparaissent comme des répressives, réduisant les libertés, notamment celle d’avoir des enfants.

La thèse selon laquelle le contrôle démographique viendrait pallier l’épuisement des ressources est également depuis longtemps réfutée par nombre d’économistes, selon lesquels le progrès technologique apporterait la solution au problème.

De nombreux travaux scientifiques (comme ici en 2008 et là en 2021) montrent cependant que des politiques démographiques bien menées seraient plus efficaces que d’autres mesures, comme la réduction technologique des émissions de gaz à effet de serre par exemple.

Les autrices et auteurs ne s’aventurent toutefois pas à dévoiler le contenu de telles politiques démographiques : la question reste centrale mais personne n’ose l’aborder tant elle est épineuse et cela à double titre. Premièrement, d’un point de vue historique comme le souligne la géographe Joni Seager, “le contrôle de la population est un euphémisme pour le contrôle des femmes”.

Deuxièmement, d’un point de vue idéologique, cette approche remet en cause les institutions et l’ordre social établi. Si Malthus prônait le retardement de l’âge du mariage et l’imposition de limites au nombre d’enfants par famille, se situant ainsi dans une structure patriarcale, d’Eaubonne propose la prise en main totale des femmes sur la procréation, renversant l’ensemble du système.

Il s’agirait d’opérer une mutation de la totalité, une révolution féministe qui comprendrait la disparition du salariat, des hiérarchies compétitives et de la famille, promouvant un nouvel humanisme. Pour d’Eaubonne,

…ce grand renversement [ne serait pas] le “matriarcat”, certes, ou le “pouvoir aux femmes”, mais la destruction du pouvoir par les femmes. Et enfin l’issue du tunnel : la gestion égalitaire d’un monde à renaître (et non plus à “protéger” comme le croient encore les doux écologistes de la première vague). Le féminisme ou la mort.

Virginie Vial


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © lalsace.fr ; © Le passager clandestin | Pour mémoire : Françoise d’Eaubonne a vécu et aimé à Liège, en Roture, pendant plusieurs années.


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DEBRAS & GIOE : “C’est d’extrême droite” – S’outiller pour qualifier des discours et des propositions politiques

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[REVUEPOLITIQUE.BE, 17 juillet 2024] Qualifier d’extrême droite un discours, une proposition, un programme, une personnalité ou un parti est délicat. D’une part, les critères politologiques varient et évoluent sans nécessairement constituer une équation mathématique aboutissant à un résultat indiscutable et binaire. D’autre part, les évolutions de l’extrême droite lui permettent de passer entre les mailles du filet de l’analyse. Les auteur·ices proposent trois outils complémentaires pour argumenter la qualification “extrême droite.”

Traditionnellement, la science politique définit l’extrême droite comme un ensemble de discours, de personnalités, de mouvements ou de partis, structurés autour d’un corpus idéologique spécifique : inégalitarisme, nationalisme et sécuritarisme. Des auteur·ices ajoutent à cette liste le rejet des institutions démocratiques (parlementarisme et État de droit) ou des valeurs de la démocratie.

Premièrement, selon l’idéologie inégalitaire, les individus sont naturellement inégaux les uns par rapport aux autres. Il existerait différentes “races” qui déterminent l’identité d’un individu, ses capacités physiques et mentales. Certaines “races” seraient supérieures, d’autres inférieures, et il conviendrait d’appliquer cette “règle naturelle” à l’ordre politique et social.

Deuxièmement, dans une perspective nationaliste, la nation est imaginée comme homogène et pure, formant le “nous“, les “nationaux“, à séparer du “eux“, les “étrangers“. La diversité et le multiculturalisme sont perçus comme des facteurs dégradants de l’identité nationale. La nation doit également être souveraine et indépendante, de sorte que les entités supranationales, les institutions, les traités et les accords internationaux sont critiqués ou rejetés.

Troisièmement, l’extrême droite prône des dispositifs sécuritaires, de contrôle et de coercition, pour protéger cette nation des menaces intérieures et extérieures. L’immigration est présentée comme porteuse d’insécurité en assimilant les étranger·e·s à des “criminels” ou à des “profiteurs“. Sont alors notamment vantés le renforcement de l’armée, et de la police, l’application stricte des peines prononcées, le recours systématique aux peines d’emprisonnement, le retour à l’application de la peine de mort, etc.

Quatrièmement, les rapports entre extrême droite et démocratie sont théorisés de plusieurs manières : selon certain·e·s, l’extrême droite rejette le régime démocratique, c’est-à-dire ses institutions, tandis que pour d’autres, ce sont les valeurs de la démocratie qui sont attaquées.

Du point de vue quantitatif, le curseur est impossible à placer.

Cette définition manque cependant de systématicité et son opérationnalisation est délicate. En effet, d’une part, il n’est pas certain que la rencontre des trois ou quatre critères soit systématiquement nécessaire. La rencontre de deux d’entre eux peut s’avérer suffisante (exemple : la tenue d’un discours raciste et nationaliste). D’autre part, du point de vue quantitatif, le curseur est impossible à placer (un programme politique dont 25% des propositions sont racistes, nationalistes et sécuritaires, diluées dans 75% d’autres qui sont au-delà de tout soupçon, pourrait-il être qualifié d’extrême droite ?). Le curseur qualitatif est également empreint de subjectivité (si une seule mesure d’un programme politique applique une violence discriminatoire pour les personnes étrangères présentées comme des “ennemis de la Nation“, cette mesure est-elle suffisante pour qualifier le programme d’extrême droite ?).

Quant au lien entre l’extrême droite et son rejet de la démocratie, le critère est également discutable. Il suppose que l’extrême droite renonce au jeu électoral et parlementaire – ce qui n’est de toute évidence pas le cas pour plusieurs partis – ou que les “valeurs centrales” de la démocratie soient unanimement et précisément identifiées. Par ailleurs, dans ses discours, l’extrême droite se présente aujourd’hui comme étant la défenseuse de la démocratie et la victime d’un système politique et médiatique qui ne respecte pas ses droits fondamentaux, dont la liberté d’expression.

Évolution des discours de l’extrême droite et émergence d’un tabou ?

Au cours des dernières décennies, les évolutions des discours de l’extrême droite ont rendu moins manifeste son identification au regard de ces trois ou quatre critères. En effet, à la suite de l’adoption des législations criminalisant l’incitation à la haine raciale ou à la discrimination et les Négationnistes, les discours de l’extrême droite se sont policés. Cette stratégie de “dédiabolisation“, visant à contourner les lois précitées et à élargir la base électorale de ces partis, leur a permis d’accéder, dans plusieurs États, aux institutions législatives et exécutives.

Les discours ouvertement racistes ont cédé leur place à la subtilité. Premièrement, le terme “race” disparaît au profit des termes “culture” et “religion“. Il n’est également plus question de “supériorité” et d’”infériorité” de différents groupes, mais plutôt de “différences“, d’individus “assimilables” ou “inassimilables“. Les mots “notre identité” sont aussi progressivement remplacés par “nos valeurs” ou “notre mode de vie“. Deuxièmement, les énoncés hétérophobes sont abandonnés au profit d’énoncés hétérophiles (exemple : l’aide au développement comme outil de lutte contre l’immigration) et plutôt que d’attaquer “eux“, c’est la protection du “nous” qui est mise en avant (exemple : préférence nationale, protection des coutumes et des traditions nationales). Troisièmement, les propos ne sont plus explicites mais implicites (recourant aux métaphores, métonymies et autres figures de style), de sorte qu’ils sont juridiquement (quasi-) inattaquables.

En l’absence d’inégalitarisme et de racisme explicites et revendiqués, les observateur·rices de la vie politique sont davantage prudent·es avant de qualifier tels discours, propositions, programmes, personnalités ou partis d’extrême droite.

À cet égard, UNIA et des chercheurs et chercheuses de l’Université de Louvain évoquent des “discours gris“. Il s’agirait de : “discours inquiétants sans pour autant être juridiquement condamnables [préparant] en quelque sorte le terrain aux discours qui incitent à la haine, la violence et la discrimination à l’égard de certains groupes“. Les auteur·ices ajoutent que ces discours construisent “explicitement ou implicitement, la représentation d’un groupe social donné comme ayant, en tant que tel, une valeur moindre, comme ne jouissant pas d’une égale dignité et ne méritant dès lors pas une considération égale“.

En l’absence d’inégalitarisme et de racisme explicites et revendiqués, les observateur·ices de la vie politique sont davantage prudent·es avant de qualifier tels discours, propositions, programmes, personnalités ou partis d’extrême droite. Une multitude d’appellations connexes sont alors employées : “droite radicale“, “droite populiste“, “nouvelle droite“, “droite extrême“, etc. Ces concepts sont cependant tout aussi flous et privés de définition opérationnelle. De surcroît, ne participent-ils pas, indirectement, à la “dédiabolisation” de l’extrême droite, étant donné que celle-ci n’est plus qualifiée comme telle ?

© amnesty international

Pour toutes ces raisons, nous pensons qu’il est nécessaire de compléter la définition politologique par d’autres outils.

Outil n°1 : qualifier d’extrémiste une proposition politique au regard des droits humains

Si l’extrême est la position la plus éloignée d’un centre, il est indispensable de localiser ce centre. Dans le cadre d’un État de droit démocratique, ce centre est la réalisation des droits humains, fixée dès 1948 comme “la plus haute aspiration de l’Homme.” Indépendamment des critiques qui peuvent être formulées à l’égard du concept des droits humains – non exempts d’imperfections dans leur conception et dans leur mise en œuvre – il n’en demeure pas moins qu’ils sont “l’aune à laquelle se mesure la respectabilité des régimes et des doctrines politiques“.

L’idéologie d’extrême droite est en opposition avec le corpus des droits humains. En effet, l’inégalitarisme et le racisme sont contraires aux principes centraux et transversaux d’égalité et de non-discrimination. Le protectionnisme identitaire et autarcique rejette le développement de relations amicales entre les peuples, un fondement essentiel de la Charte des Nations Unies. Et, enfin, la primauté de l’approche sécuritaire est une inversion du paradigme plaçant, d’une part, les libertés comme principe et, d’autre part, les restrictions à ces libertés comme des exceptions, limitées au strict nécessaire pour atteindre un objectif légitime d’intérêt général. Dans sa résolution du 23 septembre 2012, l’Assemblée générale des Nations Unies précise en outre que “les droits de l’homme, l’État de droit et la démocratie sont interdépendants, se renforcent mutuellement et sont au nombre des valeurs et principes fondamentaux universels et indissociables de l’Organisation des Nations Unies“.

En Belgique, la lutte contre l’extrémisme a plusieurs fois été organisée en référence au triptyque des droits humains, de l’État de droit et de la démocratie.

Ainsi, dans le cadre de la réforme de la Sûreté de l’État à la fin des années 1990, le législateur a précisé les contours de sa mission de renseignement, ciblant notamment “toute activité qui menace ou pourrait menacer la sûreté intérieure de l’Etat et la pérennité de l’ordre démocratique constitutionnel“, c’est-à-dire l’activité qui menace soit “la sécurité des institutions de l’Etat et la sauvegarde de la continuité du fonctionnement régulier de l’État de droit, des institutions démocratiques, des principes élémentaires propres à tout État de droit, ainsi que des droits de l’homme et des libertés fondamentales” soit “la sécurité et la sauvegarde physique et morale des personnes et la sécurité et la sauvegarde des biens“.

Parmi ces activités potentiellement menaçantes auxquelles la Sûreté de l’État s’intéresse figure l’extrémisme, défini comme “les conceptions ou les visées racistes, xénophobes, anarchistes, nationalistes, autoritaires ou totalitaires, qu’elles soient à caractère politique, idéologique, confessionnel ou philosophique, contraires, en théorie ou en pratique, aux principes de la démocratie ou des droits de l’homme, au bon fonctionnement des institutions démocratiques ou aux autres fondements de l’État de droit en ce compris le processus de radicalisation“.

Par ailleurs, dans le courant des années 1990, d’autres instruments législatifs vont insister sur les droits humains comme ligne de démarcation entre les idéologies politiques “acceptables” et celles qui ne le sont pas. En effet, à l’époque, le Vlaams Blok a vu accroître son financement à la suite de sa percée électorale de 1991 et publie dans la foulée un plan en 70 points pour mettre fin à l’immigration en Belgique. Cette montée de l’extrême droite suscite l’inquiétude des autres formations politiques.

La loi sur les finances électorales de 1989 est d’abord modifiée en 1995 pour y insérer un article 15 bis obligeant les partis politiques à inclure, dans leurs statuts, leur engagement à respecter et à faire respecter la Convention européenne des droits de l’homme. Ensuite, en 1999, un article 15 ter est adopté pour permettre au Conseil d’État de réduire la dotation d’un parti politique lorsque celui-ci “par son propre fait ou par celui de ses composantes, de ses listes, de ses candidats, ou de ses mandataires élus, montre de manière manifeste et à travers plusieurs indices concordants son hostilité envers les droits et libertés garantis par la Convention [européenne des droits de l’homme]“.

Il existe un consensus pour considérer les droits humains et l’État de droit comme étant le centre de gravité à partir duquel localiser l’extrémisme.

L’application de ce dispositif, amendé à plusieurs reprises, est une entreprise particulièrement laborieuse, notamment compte tenu des multiples garanties procédurales existantes mais également de l’interprétation très restrictive donnée par la Cour constitutionnelle de ce que constitue une “hostilité manifeste” aux droits fondamentaux. Pour la Cour, il ne peut s’agir que de l’incitation à violer “un principe essentiel au caractère démocratique du régime” et non la simple proposition d’interprétation différente ou la critique portant sur l’un ou l’autre des droits fondamentaux consacrés. Pour la Cour constitutionnelle néanmoins, “la condamnation du racisme et de la xénophobie constitue incontestablement un de ces principes car de telles tendances, si elles étaient tolérées, présenteraient, entre autres dangers, celui de conduire à discriminer certaines catégories de citoyens sous le rapport de leurs droits, y compris de leurs droits politiques, en fonction de leurs origines“.

Il ressort de ce qui précède qu’il existe un consensus pour considérer les droits humains et l’État de droit comme étant le centre de gravité à partir duquel localiser l’extrémisme. Les deux dispositifs juridiques précités – mission de la Sûreté de l’État et sanction financière des partis liberticides – mettent en outre l’accent sur l’impact concret des atteintes aux droits fondamentaux sur les personnes au regard du “danger de la discrimination” (Cour constitutionnelle) ou de l’atteinte à l’intégrité physique ou psychique (loi sur l’analyse de la menace).

Déterminer si un discours, une proposition ou un programme est extrémiste peut donc s’opérer suivant deux questions. Se dirigent-ils vers un renforcement ou un soutien de la protection d’un ou de plusieurs droits fondamentaux ou, au contraire, prônent-ils la généralisation des restrictions ou la violation des droits fondamentaux, en particulier au regard des principes d’égalité et de non-discrimination ? Quel est l’impact de ces restrictions ou violations sur l’intégrité psychique et physique des personnes concernées ?

L’utilité de cet outil d’identification de l’extrémisme est de recourir à des concepts opérationnels, théorisés et construits pour être appliqués à des cas concrets.

Outil n°2 : qualifier d’extrême droite un discours ou une proposition politique en les analysant de manière critique

© youtube.com

Après avoir identifié des politiques publiques extrémistes au regard des droits humains, une seconde étape peut consister à analyser les discours mobilisés pour les justifier, afin d’y déceler les idéologies véhiculées et les stratégies portées.

Les discours ne sont jamais neutres. Ils ne décrivent pas la réalité sociale, mais en construisent une. Ainsi, une “vague migratoire” est une métaphore déshumanisante, assimilant les personnes migrantes à une catastrophe naturelle. Au contraire, une “politique anti-réfugiés” renvoie à une responsabilité politique dans le mauvais traitement réservé à des personnes dont la demande de protection est pourtant légitime. La dramaturgie, les causes et les responsabilités varient.

Les discours ne sont jamais neutres. Ils ne décrivent pas la réalité sociale, mais en construisent une.

Analyser un discours par déduction consiste à vérifier si les critères d’inégalitarisme, de nationalisme, de sécuritarisme ou du rejet de la démocratie structurent manifestement le discours. Si c’est le cas, alors le discours est d’extrême droite. Toutefois, cette méthode se heurte aux évolutions des discours d’extrême droite, rappelées supra, dépouillés de racisme explicite, avançant masqués, jouant sur l’implicite et les métaphores. À l’inverse, une approche inductive des discours décode la réalité sociale qu’ils construisent. Quant à elle, l’analyse critique décèle les idéologies “cachées” derrière les mots, derrière les argumentaires10. Autrement dit, dans les discours, comment les groupes sont-ils définis ? Comment sont-ils mis en opposition ? En fonction de quels rapports de domination ? Quels sont les valeurs et intérêts mobilisés ? Les ennemis présentés ?

Par exemple, au sujet de l’adoption du Pacte migratoire européen, Margaritis Schinas, commissaire au mode de vie européen, se félicite que “nous [ayons] transformé le talon d’Achille de l’Europe en success story“. Nous pouvons nous poser la question de savoir si les dispositifs de contrôle et de coercition adoptés (procédures accélérées, détentions automatiques, procédures de filtrage sur la base de la nationalité, etc), présentés comme des outils de protection d’un groupe (les “Européens” et leur “mode de vie“) contre la menace émanant d’un autre groupe (les “non-Européens“), ne renvoient pas à un univers idéologique d’extrême droite.

Quant à l’immigration, plusieurs termes doivent être analysés dans une perspective critique : “décivilisation“, “ensauvagement“, “islamisation“, “flux migratoire“, “vague migratoire“, “grand remplacement“, “disparition autochtone“, “nuisible“, “étranger illégal“, etc. L’analyse est également valable pour des propositions, telles que la détention en centres fermés, la déchéance de la double nationalité, un moratoire sur l’asile, le retrait d’UNIA, la fin du secrétariat d’État à l’Égalité des genres, à l’Égalité des chances et à la Diversité, l’abrogation des lois contre le racisme et l’incitation à la haine, etc.

Le constat selon lequel un parti n’est pas explicitement raciste ne suffit plus à disqualifier son apparentement à l’extrême droite.

L’approche inductive de l’analyse critique des discours présente l’utilité de dépasser le caractère explicite d’un discours pour se concentrer sur son sous-texte et son contexte afin de contourner l’artifice de la “dédiabolisation“. De la sorte, le constat selon lequel un discours, une proposition, un programme, une personnalité ou un parti n’est pas explicitement raciste ne suffit plus à disqualifier son apparentement à l’extrême droite si, par exemple, la réalité sociale qu’il produit est bien celle de la protection d’une communauté homogène et pure contre un exogroupe infériorisé, érigé en bouc-émissaire, menaçant des acquis ethniques, culturels ou économiques, auxquels des restrictions des droits humains sont imposées.

Par ailleurs, l’utilité de cet outil est également son caractère opérationnel, dès lors qu’il permet une analyse au cas par cas de chaque discours ou de chaque proposition politique, sans devoir justifier si la personne ou le parti dont il émane devrait lui aussi être qualifié ou non d’extrême droite. L’objectif est avant tout de savoir reconnaître, dans un contexte politique où les discours sont “gris”, quelle est la réalité sociale construite par un terme ou une proposition particulière.

Outil n°3 : qualifier d’extrême droite un discours ou une proposition politique en les comparant avec des référents historiques

Sybille Gioe © liguedh.be

Après avoir, premièrement, repéré le caractère extrémiste de propositions politiques au regard des restrictions des droits humains qu’elles comportent et qui portent atteinte à l’intégrité psychique et physique des personnes et, deuxièmement, induit la réalité sociale produite par les discours qui soutiennent ces politiques, une troisième grille d’analyse peut être proposée.

Le placement du curseur est une opération délicate puisqu’il consiste à se demander à partir de quel moment l’abaissement de la protection des droits humains et la mobilisation discursive d’un univers idéologique d’extrême droite devient inacceptable. Où se situe la borne à ne pas dépasser ?

À plusieurs reprises, des programmes politiques ont été condamnés, judiciairement, politiquement et moralement, comme étant au-delà de cette borne. Ainsi, le plan en 70 points du Vlaams Blok a été dénoncé, par le Parlement Flamand (anc. Conseil Flamand) qui – se référant lui-même à d’autres saillances historiques et notoires de l’extrême droite – constatait que “certaines de ses propositions sont reprises du programme en 50 points du Front national du 16 novembre 1991 et visent à isoler les migrants dans un groupe d’apartheid et à les mettre progressivement au ban de la vie sociale, comme l’ont été les concitoyens juifs dans l’Allemagne nazie à partir de 1933” et par la Cour d’appel de Gand comme n’étant que “l’expression de l’intolérance propagée par le Vlaams Blok et inspirée par le racisme et la xénophobie, incompatibles avec les valeurs applicables dans une société démocratique, libre et pluraliste“.

Qualifier d’extrême droite ce qui l’est, ne doit pas non plus être un tabou.

Dans le contexte belge, le plan en 70 points du Vlaams Blok constitue un étalon central pour qualifier d’”extrême droite” des projets politiques et des discours en matière d’asile et d’immigration. En 2017, le quotidien De Standaard avait démontré qu’en vingt-cinq ans, une moitié de ce plan avait été réalisée, partiellement réalisée ou mise à l’agenda.

La comparaison avec un référent historique incontestable présente l’utilité de mesurer la distance, la réduction de cette distance, ou la congruence avec l’idéologie et les politiques publiques prônées par l’extrême droite et ce, même si le contexte change, même si les discours évoluent, même si, à l’instar des différentes versions des plans du Vlaams Blok entre 1992 et 1996, les restrictions aux droits humains et à l’État de droit sont formellement et prétendument justifiées par toutes sortes de considérations.

Conclusion

D’aucun·e aurait raison de penser que le qualificatif “extrême droite” ne peut être mobilisé comme un anathème dans le seul but de délégitimer ou de disqualifier d’autorité un discours, une proposition, un programme, une personnalité ou un parti. L’argumentation peut être ardue. Les critères traditionnellement employés par la science politique manquent parfois de systématicité et d’opérationnalisation. Dans certains cas, les discours et les pratiques institutionnelles de l’extrême droite ont évolué. Les observateur·rice·s de la vie politique peuvent donc éprouver une certaine réticence à employer cette appellation. Or, qualifier d’”extrême droite” ce qui l’est, ne doit pas non plus être un tabou.

La grille d’analyse ici discutée, aux dimensions juridiques, discursives et historiques qui complètent l’approche politologique, entend donc résoudre cette tension. Elle propose de cibler les objets d’études, d’identifier leur apparentement à l’extrême droite à l’aide de critères opérationnels, et de renforcer la démonstration d’une qualification d’extrême droite de ces objets. Elle ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité sur les manières d’appréhender les discours et programmes d’extrême droite, par exemple en fonction du contexte économique, social et politique de leur émergence ou de l’arsenal rhétorique mobilisé.

Les trois outils proposés pour qualifier des discours et des propositions d’extrême droite peuvent se résumer en trois questions : les discours et les propositions politiques sont-ils dirigés contre les droits humains ou l’intégrité de certaines personnes ? Les discours et propositions politiques construisent-ils une réalité sociale telle que celle fantasmée par l’extrême droite ? Les discours et propositions sont-ils similaires à ceux soutenus par l’extrême droite dans le passé ?

François Debras (ULiège) & Sibylle Gioe (Ligue des Droits humains)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : revuepolitique.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Tess Asplung fait face à  300 néo-nazis à Borlänge (Suède, 2016) © David Lagerlof ; © Amnesty International ; © youtube.com ; © liguedh.be.


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DEMOULIN : Les relations diplomatiques entre la Principauté de Liège et le Roi de France (CHiCC, 2002)

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Dès 1581 se sont installés dans l’évêché de Liège les Wittelsbach qui ont cumulé sur leur tête, dans le prolongement du concile de Trente, différents évêchés de l’Empire. Cette “dynastie” s’est perpétuée par des neveux ou des parents. Un des premiers protagonistes fut Ernest de Bavière dont un portrait se trouve dans le remarquable château de Brühl, au sud de Bonn. Il tenta de préserver son électorat de Cologne des avancées du protestantisme et des armées du roi de Suède. C’est lui qui a cédé à la Ville l’hôpital qui portait son nom. Cette dynastie s’est terminée en 1763 lorsque son lointain descendant Jean-Théodore est mort. Il fut le principal restaurateur des appartements intérieurs du Palais des Princes-Évêques. Le prince recevait les ambassadeurs de France. Ceux-ci étaient en possession d’instructions décrivant les relations entre les deux états. La vision que les Français avaient des Liégeois à la fin du 17e siècle ne manque pas de piquant : “Les Liégeois sont donc spirituels, civils, accostables et hospitaliers. Ils ont le jugement  subtil, ils sont propres pour toutes sortes d’affaires, braves dans la guerre et dans les combats. Ils sont néanmoins fainéants et paresseux, ils sont opiniâtres, mutins, et plus portés à la discorde qu’au travail, à cause de leur témérité et de leur audace naturelle. Ils parlent un roman ou français fort grossier et corrompu qu’ils tâchent le plus qu’ils peuvent de tourner en bon français et de rendre poli, particulièrement les personnes de condition, la noblesse et les honnêtes gens. Ils ont beaucoup de piété et ils sont fort zélés pour la défense de la religion catholique.”

La principauté était très morcelée. Elle comprenait trois parties : le comté de Looz, actuelle province de Limbourg, qui se prolonge sur Liège et vers le Condroz ; l’Entre Sambre et Meuse, qui est profondément détaché ; et le marquisat de Franchimont. Comment cet état a-t-il survécu pendant mille ans ? Il a existé bien avant la date symbolique de 980 et a disparu officiellement le 1er octobre 1795 lorsqu’il a été rattaché par la Convention à la France, ainsi que les Pays-Bas autrichiens. Principauté d’empire qui comprenait trois états : l’état primaire, l’état noble, l’état tiers. À sa tête, l’évêque et prince reçoit théoriquement la souveraineté. Il est élu à partir des temps modernes par le chapitre de Saint-Lambert et est assisté dans sa mission par deux conseils : le conseil privé et la chambre des comptes. Le conseil privé a notamment pour mission de correspondre avec les cours étrangères, il doit préparer et négocier les alliances. Les déclarations de guerre devaient cependant être votées par les états. L’état primaire était en fait constitué exclusivement par les chanoines de la cathédrale Saint-Lambert, qui étaient à la fois les électeurs du prince-évêque et les représentants de tout le clergé de la principauté. L’état noble a été progressivement limité à 16 quartiers de noblesse ce qui réduisait le nombre de ses représentants. L’état tiers ne comprenait pas de représentants de la population des campagnes.

À partir du traité de Westphalie en 1648, un nouvel équilibre entre les puissances s’est établi qui durera jusqu’à la période impériale de Napoléon. La politique française a évolué en fonction des intérêts politiques, économiques et stratégiques de Versailles. La principauté était un lieu de passage idéal entre la France et la Hollande, alliée privilégiée de la France contre les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche. Elle se trouvait aussi sur le trajet vers l’Allemagne. Il y avait une série de forts : Dinant, Huy, Liège, puis de la ville de Maastricht, en co-souveraineté commune entre la principauté et le duché de Brabant. Bouillon sera le verrou de la défense des terres liégeoises jusqu’en 1678 où Louis XIV s’en empare. Après le désastre de 1468, les Liégeois se sont rendu compte que la neutralité était le meilleur parti à prendre pour leur sauvegarde. Le passage de troupes ennemies, particulièrement au 18e siècle, fut négocié avec les belligérants : fourniture de munitions, de fourrage et, comme conséquence positive, la liberté de commerce.

Henri IV va témoigner, à la fin de sa vie, d’un intérêt un peu suspect pour nos régions puisqu’il était sensible à la présence proche de Charlotte de Montmorency. Cette dernière avait fui ses avances à Bruxelles. En 1635, Richelieu fait alliance avec les Provinces Unies pour dépecer les Pays-Bas autrichiens et se les partager ; il est vraisemblable que son intention était de faire subir le même sort à l’évêché de Liège. Sébastien Laruelle fut assassiné parce qu’il aurait eu pour objectif d’appeler au secours les troupes françaises au moment où le prince Ferdinand de Bavière était, lui, allié de l’Espagne. L’histoire de Liège a été ponctuée d’assassinats politiques et le problème est de savoir qui en est le commanditaire. On connaît mieux le commanditaire de l’assassinat de saint Lambert au début du 8e siècle, on a des hésitations au sujet de Laruelle en 1637. Nous sommes mal informés sur ce qui s’est passé plus récemment ! Richelieu avait l’idée que la rive gauche du Rhin devienne la frontière naturelle de la France. Le prince-évêque reprit par la force la ville qui était en rébellion et fit construire la citadelle, non pour se protéger d’un éventuel ennemi, mais pour mater la population.

En 1714, les Autrichiens reçoivent les Pays-Bas et veulent y développer les activités économiques, avec une volonté de couper les liens entre la principauté et la France. Un réseau de routes fut créé pour faciliter les liaisons des villes entre elles et aussi avec les autres régions, pour devenir un lieu d’entrepôt. Encore actuellement, Liège est le deuxième port fluvial européen. Louis XV adopta une politique de protectorat courtois : faire de ce petit état liégeois une plaque tournante sur le plan économique. En 1722, un ministre plénipotentiaire écrivait : “Le gouvernement de Liège est libre et les Liégeois veulent l’être dans leurs choix” ; il avait bien compris le caractère de ses voisins.

d’après Bruno DEMOULIN

  • image en tête de l’article : “La résidence du Prince Evêque” par Johann Georg Bergmuller © chokier.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Bruno DEMOULIN, organisée en février 2002 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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Mon sexe est-il mon genre ?

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[THECONVERSATION.COM, 3 juin 2024] Les notions de sexe et de genre nourrissent régulièrement des débats : pour ou contre le mariage pour les personnes de même sexe, pour ou contre les thérapies de conversion, pour ou contre les transitions de genre pour les personnes mineures, etc. Ces clivages paraissent d’autant plus insolubles que tous les camps agitent l’étendard de la science ou de la nature comme des arguments inébranlables. Alors, qu’en est-il ? Que sont le sexe et le genre, et que disent-ils de nous ?

Deux sexes ?

Tout le monde l’a appris : il y a deux sexes. Les femmes d’une part et les hommes d’autre part. Ils répètent un ordre naturel, distinguant femelles et mâles. Mais derrière cette évidence apparente, se cache une réalité bien plus compliquée.

Les individus d’une même catégorie peuvent se montrer très hétéroclites. Prenons le cas de la testostérone, l’hormone considérée comme responsable des traits masculins. Chez les hommes (cisgenres – c’est-à-dire ceux dont le genre ressenti correspond au sexe assigné à la naissance), ses taux varient de 119 à 902 ng/dL. Les femmes (cisgenres) présentent des taux systématiquement inférieurs : 32,6 ng/dL en moyenne, mais pouvant dépasser les 60 ng/dL.

Cependant, à y regarder de plus près, il y a parfois plus de différences entre deux hommes, qu’entre une femme et un homme. Les hommes aux taux de testostérone les plus bas ont ainsi un taux beaucoup plus proche de celui des femmes aux taux les plus élevés que de celui des hommes aux taux les plus élevés (deux fois plus haut que ces femmes et sept fois moins haut que ces hommes). Si ce constat ne remet pas en cause la dichotomie sexuelle, il amène à relativiser son importance. Chacune des deux catégories est hétérogène en elle-même.

Il faut encore revoir à la hausse cette ambiguïté des deux sexes, puisque la nature ne fait pas uniquement des “femmes/femelles” et des “hommes/mâles”, mais aussi des individus dits “intersexes”. Ces derniers naissent avec des caractéristiques biologiques qui ne correspondent pas aux définitions binaires du sexe. Chez l’espèce humaine, ils représentent environ 2 % de la population, soient approximativement 160 millions de personnes pour les années 2020. À titre de comparaison, c’est plus que le nombre de personnes rousses et presque le double de la population allemande.

Combien de sexes ?

Pour rendre compte de cette diversité, la biologiste Anne Fausto-Sterling a proposé un système à cinq sexes : les hommes, les femmes, les herms (hermaphrodites “véritables”), les merms (“pseudo-hermaphrodites masculins”), les ferms (“pseudo-hermaphrodites féminins”). L’objectif réel de la biologiste est moins de proposer un nouveau cadre, que de défier une vision simpliste du sexe.

À vrai dire, il pourrait exister un nombre infini de sexes. En effet, la notion de “sexe” en sciences naturelles incorpore une multitude de phénomènes. Des sexes peuvent être distingués selon de nombreux critères : taux d’hormones, gamètes, chromosomes, gonades, etc. Le “sexe final” d’une personne résulte de la combinaison de tous ces éléments, pouvant donner des résultats très variés.

Modèle collaboratif (dit GenderBread) exposant genre, sexe, orientation sexuelle… © Sam Killermann/Maia Desbois, CC BY-NC-SA

Le sexe découle du genre ?

Finalement, ce que nous appelons “sexe femelle” et “sexe mâle” ne parait ni évident, ni naturel. D’ailleurs, les opérations chirurgicales que subissent les personnes intersexes sont bien des actes sociaux, dont l’objectif est de faire entrer une diversité naturelle dans une dichotomie culturelle. Il existe une différence entre ce qui est naturel et ce que nous considérons comme naturel. Distinguer le sexe (qui serait purement biologique) et le genre (qui serait exclusivement social) fait alors moins sens.

Devant cette conclusion, les catégories sexuelles semblent tout autant construites socialement que le sont les catégories de genre. Selon la philosophe Judith Butler ou l’historien Thomas W. Laqueur, le sexe serait même la conséquence du genre. Pour la première : “On ne naît pas avec le sexe femelle, on devient du sexe femelle.”

Autrement dit, à force de répéter notre genre, il nous paraît être naturel : il devient notre sexe. La biologie n’aurait pas échappé à ce mécanisme et se serait engagée dans une “justification scientifique” de la bicatégorisation sexuelle – bicatégorisation qui, en réalité, découlerait de préconceptions genrées (c’est-à-dire socioculturelles). C’est là une vision radicale qu’il convient de nuancer.

Une méprise sur ce que désigne le sexe

Lorsque les sciences naturelles étudient “le sexe”, elles s’intéressent à un mode de reproduction. Ce dernier n’implique pas obligatoirement la présence de femelles et de mâles (comme chez les hermaphrodites, où tous les individus produisent les deux catégories de gamètes). Les biologistes utilisent les termes femelle et mâle pour qualifier des caractères sexuels (gamètes, gonades, organes génitaux, etc.), mais cette distinction ne s’applique pas aux individus eux-mêmes.

Le philosophe Thierry Hoquet distingue pas moins de dix dimensions du sexe, dont sept sont directement biologiques. On peut citer le sexe chromosomique (XX/XY), le sexe gonadique (ovaires/testicules), le sexe hormonal (œstrogènes/androgènes) ou encore le sexe périnéal (lèvres, vulves, etc./verges, bourses, etc.). Ce sont donc moins des personnes qui sont catégorisées, que des éléments de ces personnes.

Les choses sont différentes hors du contexte académique. L’anthropologue Priscille Touraille rappelle que : “Les mots mâle/femelle dans la langue ordinaire ne différencient pas le sexe des individus, ils différencient les individus par leur sexe.”

C’est ce retournement qui pose problème et qui perturbe notre vision de la réalité, puisqu’il nous incite à nous définir par notre sexe supposé. De fait, il nous enferme dans des catégories étriquées qui n’incarnent la complexité ni de la réalité biologique, ni de la réalité sociale.

Un enjeu politique ?

Ce questionnement autour de la superposition du sexe et du genre revêt un enjeu politique majeur. Il trahit deux positions opposées, mais partageant une même idée : le sexe et le genre sont le miroir l’un de l’autre.

Selon la première, les seules identités de genre acceptables sont celles qui calquent la réalité “naturelle”. Ainsi, s’il y a deux sexes, il y a deux genres, ni plus ni moins. Le reste n’est qu’une élucubration idéologique déconnectée de la réalité. Les phénomènes sociaux et psychologiques sont balayés comme de vulgaires artifices humains.

La deuxième est la vision radicale que nous présentions plus haut. Selon elle, notre conception du sexe est pleinement sociale : ce n’est pas le sexe qui fait le genre, mais le genre qui fait le sexe. Les résultats des sciences naturelles sont tout autant biaisés que les scientifiques qui les ont trouvés.

Nous l’avons vu, ni l’une ni l’autre de ces positions n’est tenable. Pourtant, ces deux bords brandissent la science comme argument absolu. Ils reposent plutôt sur une utilisation (et parfois une conduite !) fallacieuse des études scientifiques. Rappelons que ni les sciences naturelles ni les sciences sociales ne sont des sciences exactes (et toutes étudient des phénomènes dont cet article ne fait que survoler l’extrême complexité).

Mon sexe est-il mon genre ?

Sexe et genre ne sont pas équivalents, puisqu’ils réfèrent à des univers conceptuels distincts : biologiques et matériels d’une part, sociaux et psychologiques d’autre part. Les liens que nous avons pris l’habitude de tisser entre les deux reposent rarement sur des faits avérés. Par exemple, les explications par des facteurs biologiques des différences psychologiques entre les femmes et les hommes sont généralement erronées.

Sexe et genre ne sont pas non plus totalement indépendants. Ils interagissent dans la construction de notre manière de voir le monde. Notre conceptualisation de ce qu’est le sexe dépend de nos préconceptions de genre. À l’inverse, nos systèmes de genre découlent en partie de l’interprétation que nous faisons d’éléments matériels.

Finalement, les concepts de sexe et de genre évoluent à des niveaux différents qui ne se substituent pas, ne s’excluent pas, mais se complètent. Ensemble, et par la compréhension de leurs interactions, ils permettent d’explorer la complexité de la réalité humaine.

Benjamin Pastorelli


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Histoire et égalité des genres : il y a 75 ans, les femmes belges votaient pour la première fois aux législatives

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[RTBF.BE, Les Grenades, 20 juin 2024] Il y a 75 ans, le 26 juin 1949, alors que la plupart des nations européennes avaient déjà franchi le pas, les femmes belges se rendaient pour la première fois aux urnes lors des élections législatives. Cet anniversaire marque une avancée historique dans la marche vers l’égalité des genres au sein du Plat pays. L’obtention du droit de vote pour les femmes belges a été le fruit d’un combat de longue haleine, marqué par la mobilisation de nombreuses militantes féministes.

Un peu d’histoire…

Dès 1830, alors que la situation des femmes mariées s’apparente à celle d’un enfant mineur sur le plan juridique, des voix s’élèvent pour réclamer plus de droits face aux inégalités sur les plans civil, politique et professionnel. Parmi elles, Zoé de Gamond et sa fille, Isabelle, estiment que l’enseignement constitue le principal levier de l’émancipation féminine. Zoé de Gamond crée alors des écoles pour jeunes filles afin de les éduquer et de les instruire, convaincue que l’égalité s’obtient par la mise à niveau intellectuelle des femmes avec les hommes. En 1865, Isabelle fonde à Bruxelles la première école communale pour filles proposant un enseignement secondaire complet.

L’affaire Popelin en 1888, qui voit Marie Popelin, première femme ayant fait des études de droit, se faire refuser le Barreau en raison de son genre, marque un tournant en Belgique. Cet événement conduit à la création de la première ligue des droits des femmes en 1892 par Marie Popelin, la médecin Isala Van Diest et l’avocat Louis Frank. Cette ligue se focalise d’abord sur la révision des lois discriminatoires.

Quand a été autorisé le droit de vote pour les femmes ?

À la veille de la Grande Guerre, la Fédération belge pour le suffrage féminin voit le jour, portant haut les revendications des femmes dans l’arène politique. Malgré leur contribution essentielle durant la Première Guerre mondiale, les femmes ne bénéficient pas d’avancées notables en matière de droits politiques après l’armistice, alors que le droit de vote a déjà été accordé aux femmes dans plusieurs pays avant le conflit. La Nouvelle-Zélande ouvre la voie dès 1893, faisant figure de pionnière. L’Australie méridionale lui emboîte le pas l’année suivante. En Europe, la Finlande a été la première à franchir le pas en 1906, imitée par la Norvège en 1913, puis l’Islande et le Danemark en 1915. La Grande-Bretagne a, elle, attendu 1918 pour se joindre au mouvement, suivie de près par les Pays-Bas en 1919.

Brochure des 115 ans du Conseil des Femmes (2021) © Conseil des Femmes

En 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les femmes obtiennent une première victoire avec le droit de vote aux élections communales, mais uniquement pour les veuves de guerre et les mères de soldats tués au combat. Dans le même temps, les femmes emprisonnées pour des motifs politiques pendant l’occupation allemande peuvent elles aussi voter. L’année suivante, en 1920, une nouvelle loi étend le droit de vote et d’éligibilité aux élections communales à toutes les femmes, à l’exception notable des “prostituées et des femmes adultères.” Parallèlement, les femmes, à défaut de pouvoir voter à l’échelon national, peuvent se présenter dès 1920 à la Chambre et 1921 au Sénat.

Durant les années 30, en pleine crise économique, les femmes sur le marché du travail font face à de nombreuses discriminations, notamment de la part des gouvernements catholiques-libéraux. Plusieurs mesures visent à réduire leurs salaires ou à leur interdire l’accès à certains postes dans la fonction publique. Cependant, grâce à l’opposition féministe grandissante et à la mobilisation des organisations féminines, ces mesures discriminatoires sont progressivement abrogées, notamment après l’intervention du Premier ministre Paul Van Zeeland en 1935.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les débats politiques se concentrent sur les questions économiques et sociales, ainsi que sur la Question royale relative au retour du roi Léopold III en Belgique. L’idée d’accorder le droit de vote aux femmes fait néanmoins l’unanimité parmi les partis politiques. Dès août 1945, deux propositions de loi sont déposées et le 27 mars 1948, la loi tant attendue est enfin promulguée, permettant aux femmes de faire entendre leur voix dans les urnes dès les élections législatives du 26 juin 1949. Le nombre d’électeurs bondit alors de 2,7 millions en 1946 à plus de 5,6 millions en 1949.

Si cette avancée marque une étape décisive, la route vers la parité dans les lieux de pouvoir est encore longue. Lors de ces premières élections, seuls 3,3% des députés à la Chambre sont des femmes. Au fil des décennies, la féminisation du monde politique progresse lentement mais sûrement. En 1965, Marguerite De Riemaecker-Legot devient la première femme ministre. Il faudra attendre 1994 et la loi Smet-Tobback, instaurant des quotas sur les listes électorales, pour que le mouvement s’accélère. À l’issue des élections de 2019, les femmes représentent 35,33% des députés de la Chambre et 48,33% des sénateurs.

Au niveau exécutif, le gouvernement formé en octobre 2020 a constitué le premier gouvernement fédéral paritaire, alors que seulement 12% des ministres étaient des femmes en 1995. Les élections de 2024 pourraient bien marquer une nouvelle étape, surtout dans le sud du pays : pour la première fois depuis sa création en 1980, le futur Parlement wallon devrait atteindre la parité, avec 37 femmes et 38 hommes élus. Le parlement bruxellois progresse puisque la prochaine législature devrait compter 43 femmes pour 46 hommes. La Chambre des représentants, elle, stagne en matière de parité, en raison des résultats en Flandre, et singulièrement de la montée du Vlaams Belang (37,5% de femmes élues).


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Et si les réseaux sociaux devenaient une chance pour nos démocraties ?

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[THECONVERSATION.COM, 11 janvier 2024] Alors que le président libertarien Javier Milei, récemment élu en Argentine, a largement profité des réseaux sociaux lors de sa campagne présidentielle, notamment pour séduire les plus jeunes générations, d’autres personnalités politiques envisagent au contraire de quitter ces mêmes réseaux. En France, c’est la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a initié ce mouvement, déclarant en novembre dernier que X (ex-Twitter) constituait “une arme de destruction massive de nos démocraties.” Force est de constater que depuis de nombreuses années, les réseaux sociaux dominants, dont le modèle d’affaires repose sur l’économie de l’attention favorise structurellement le clash et la polarisation des opinions.

Selon ce modèle économique, il s’agit de “maximiser l’engagement” des utilisateurs afin de vendre leur “temps de cerveau” et leurs données personnelles à des entreprises susceptibles de les cibler avec leurs publicités. Dès lors, tout ce qui compte pour gagner en visibilité sur ce type de réseau, est de trouver la ligne de fracture – chez chaque utilisateur ou dans la société – et d’enfoncer le coin, afin d’obtenir plus de clics et plus de vues, alimentant ainsi le “business de la haine” des géants du numérique, qui tirent profit de cette cacophonie.

Le résultat, tel que décrypté par l’écrivain et politologue italien Giuliano da Empoli, est le suivant : tandis qu’hier la politique était “centripète” – il fallait rallier autour d’un point d’équilibre –, elle est devenue aujourd’hui centrifuge. L’expression d’”ingénieurs du chaos” trouve alors tout son sens : pour conquérir le pouvoir, la politique consiste désormais à exploiter au mieux les dynamiques d’infrastructures, ici de communication, pour éclater la société en tous points.

Faire évoluer le modèle économique et l’architecture des réseaux sociaux

Comment changer la donne ? Il parait difficile d’imaginer l’ensemble des démocrates pratiquer la politique de la terre brûlée et quitter les réseaux sociaux dominants tant que l’espoir est encore à leur régulation. De même, nous ne pouvons uniquement nous en remettre à la bonne volonté de quelques autres réseaux dominants faisant pour l’instant office de refuge, tant que leur modèle demeure fondé sur la captation de l’attention.

Si nous devons poursuivre nos efforts pour “trouver des réponses politiques à la colère”, nous ne pouvons pas non plus nous aveugler sur les velléités autoritaires ou nationalistes exploitant les failles des réseaux sociaux les plus utilisés. Néanmoins, nous pouvons les priver de l’infrastructure qui les fait émerger comme forces politiques de premier plan partout dans le monde. Pour cela, nous devons faire évoluer le modèle économique et l’architecture des réseaux sociaux. Car il faut bien se rendre compte, dans la lignée de la pensée du professeur de droit Lawrence Lessig, que l’architecture numérique est normative : de même que l’architecture de nos rues détermine nos comportements, l’architecture des réseaux sociaux détermine la façon dont nous nous y exprimons et dont nous y interagissons.

© Générationlibre

De manière générale et par définition, le principe des “followers”, qui consiste à suivre des personnalités en particulier, ne favorise pas l’expression de points de vue diversifiés, mais plutôt les comportements mimétiques, la concurrence, la rivalité et in fine la dévalorisation de soi comme des autres.

Plus spécifiquement, X/Twitter et Thread sont construits pour faire se rencontrer absolument tous les sujets, points de vue et personnes d’opinions très diverses sur un flux unique et assurer des interactions directes au vu et au su de tous.

Autre architecture, autre ambiance, il en va autrement si l’on se rassemble autour d’un sujet, que ce soit pour en débattre ou seulement pour échanger. Sans qu’ils soient exempts de très nombreux défauts, TrustCafé, Reddit, Twitch, Discord donnent l’opportunité de créer des salons de discussion thématiques ou de regrouper des communautés en un espace et in fine d’avoir un débat plus approfondi. Mastodon repose quant à lui sur une structure décentralisée, c’est-à-dire que “chaque serveur Mastodon est totalement indépendant, mais capable d’interagir avec les autres pour former un réseau social mondial.” Cela permet d’éviter de cultiver l’animosité sociale. Des communautés irréconciliables n’ont pas à se côtoyer, ce qui permet d’éviter de propager le conflit de manière inopportune.

Reprendre la main sur les algorithmes

C’est pour orienter les réseaux sociaux vers des architectures permettant de créer des espaces de débat, d’apprentissage, d’échanges et de coopération que nous devons agir en premier lieu, avant même de nous intéresser à la modération des contenus qui y circulent. Le règlement européen sur les services numériques le permet en théorie, mais il faudra que la Commission européenne se mobilise en ce sens. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Jusqu’à présent, le débat a bien plus porté sur le nombre de modérateurs de tel ou tel réseau ou le nombre de contenus retirés que sur la structure des réseaux sociaux en elle-même. Ce qui risque surtout de nous épuiser pour un résultat très relatif.

Pour nous assurer que les réseaux servent une société démocratique où le débat, la construction collective et l’écoute sont privilégiés, nous devrions nous préoccuper de la manière dont les infrastructures numériques sont conçues, développées et financées. Comme les réseaux sociaux dominants sont structurellement fondés sur l’économie de l’attention, l’enfermement de leurs utilisateurs et l’amplification des contenus polémiques et choquants, nous devrions aussi décider de ne plus laisser aux mains du seul réseau social, c’est-à-dire d’une entreprise privée, le monopole de déterminer le flux algorithmique, soit le choix des contenus apparaissant sur nos fils d’actualités.

Une telle proposition est une exigence minimale pour tendre vers une plus grande réappropriation des réseaux sociaux par les utilisateurs. Elle a d’ailleurs déjà été faite sous diverses formes, que ce soit par des spécialistes du numérique, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), des journalistes ou des chercheurs. Ainsi, il s’agit non plus seulement de forcer la plate-forme à accentuer tel ou tel paramètre de leur algorithme mais de contester le fait que la recommandation soit le seul fait de la plate-forme.

Pour justifier ce principe, nous pouvons nous demander si une fois une taille critique et une certaine concentration du marché atteintes, il est bien légitime de laisser uniquement à des entreprises privées le soin de décider ce qui doit être vu ou ce qui doit être invisibilisé dans l’espace médiatique numérique. Quand bien même certains d’entre nous souhaiteraient s’abandonner aux algorithmes de TikTok ou de Twitter, pourquoi tout un chacun devrait-il s’y plier ? Est-ce à un acteur unique de déterminer les critères en fonction desquels les contenus apparaissent ou disparaissent de nos écrans ?

Reconnaître les réseaux sociaux comme des espaces publics

La chose doit encore être affirmée : oui les réseaux sociaux dominants sont des espaces publics. Ce ne sont plus seulement des cafés que l’on est libre ou non de fréquenter. L’analogie ne fonctionne plus. Ils ont un impact structurant sur nos sociétés, que l’on y soit ou non.

2011 : les “printemps arabes” © Maxime Johnson

De plus, si tout le monde peut virtuellement s’exprimer sur les réseaux, ceux qui auront le plus de vues sont ceux qui joueront les codes du réseau et sponsoriseront leurs comptes ou publications. Ce qui laisse sur le bas-côté ceux qui ne peuvent pas ou refusent de jouer à ce jeu malsain de la mésestime de soi, des autres et du clash constant.

La prétendue liberté d’expression masque le sévère contrôle qui s’exerce sur la recommandation et la hiérarchie qu’elle recèle : l’apparence d’horizontalité (celle de tous les usagers exprimant leurs opinions ou leurs avis publiquement) masque une extrême verticalité (celle des entreprises décidant des critères de ce qui sera vu ou non).

Pour restaurer les libertés d’expression et de pensée, il nous faut donc décorréler l’intérêt du réseau social à voir promu tel ou tel contenu et l’intérêt social ou personnel à s’informer ou échanger sur tel ou tel sujet.

Œuvrer pour des infrastructures numériques démocratiques

Cela n’est désormais plus une seule affaire d’imagination ou de prospective. Regardons Bluesky (le réseau social alternatif créé par Jack Dorsey, l’un des fondateurs de Twitter) ou Mastodon : les flux algorithmiques y sont à la main des utilisateurs.

Sur Bluesky, les utilisateurs les plus chevronnés, des médias ou autres tiers de confiance peuvent proposer à l’ensemble des utilisateurs des algorithmes de leur cru. Et le choix est particulièrement simple à opérer pour un effet immédiat. Sur Mastodon, le classement chronologique reste la clef d’entrée vers les contenus publiés, mais le principe même du logiciel libre permet à l’administrateur comme à l’utilisateur de développer les fonctionnalités de curation de contenus qu’il souhaite. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit savoir coder, mais que nous pouvons avoir le choix entre de nombreux algorithmes, paramètres ou critères de recommandations qui ne sont pas seulement le fait de la plate-forme.

Regardons aussi des projets comme Tournesol : cette plate-forme de recommandation collaborative de contenus permet à de nombreux citoyens de participer en évaluant les contenus en fonction de leur utilité publique (et non en fonction d’intérêts privés ou d’agendas politiques déterminés). Grâce à de telles initiatives, il devient possible de découvrir des vidéos pertinentes et pédagogiques que des réseaux sociaux dominants ou une plate-forme comme YouTube n’auraient probablement pas recommandées.

Toutes ces initiatives nous montrent qu’il est possible d’œuvrer pour des infrastructures numériques démocratiques. Nous ne sommes qu’à un pas politique de les valoriser. Et entendons-nous bien, l’objectif n’est pas de nous anesthésier en empêchant le désaccord. Bien au contraire ! Le but est de vivifier la démocratie et renforcer l’intelligence collective en exploitant tout le potentiel des réseaux sociaux.

Anne Alombert & Jean Cattan


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