THONART : Doktor Frankenstein et le body-building (2021, rev. 2026)

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Que fait le Docteur Frankenstein dans un concours de body-building ? Vous l’avez compris : il n’a pas compris et… il va faire des bêtises. Les mots, comme les discours qui les assemblent, pèsent lourd sur notre vision du monde et influencent nos motivations, a fortiori dans le maelström d’informations où nous nageons tous les jours. Comment penser clair et ne pas fabriquer des monstres ?

Ah ! Le chameau…

Vous n’en avez pas vraiment l’habitude, je sais, mais cet article commence par une citation biblique, extraite des évangiles de Luc et de Mathieu (Luc 18:25 ; Mathieu 19:24) : “Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume de Dieu.” Dans le mythe chrétien, l’histoire parle d’un jeune homme riche à qui Jésus demande de se baisser pour entrer dans le royaume de Dieu (il lui demande de se débarrasser de son or, de ‘s’humilier’, au sens de devenir humble) mais le jeune homme ne veut pas vendre tous ses biens, car il est trop attaché à ce qu’il possède.

Plusieurs exégètes ont avancé que ‘le trou d’aiguille‘ était le nom d’une porte de la ville de Jérusalem qui, après le coucher du soleil, restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. Malheureusement pour cette interprétation, on n’a pas trouvé de traces archéologiques de ladite porte et l’expression ‘trou d’une aiguille’ (et non pas ‘trou de l’aiguille’) ne semble pas vraiment confirmer cette explication. Reste que, porte de la ville ou pas, l’épisode peut très bien faire sens à qui se satisfait de la métaphore.

Par ailleurs, certains linguistes critiquent la traduction où il y aurait confusion entre deux mots grecs : KAMELON (= chameau) et KAMILON (= corde). Notons en passant que l’araméen GAMLA peut signifier aussi bien chameau que corde (elle était faite de poils de chameau). L’image ne suggérerait alors pas une réelle impossibilité (voire un ostracisme ‘anti-riches’ bien senti) mais plutôt la difficulté pour quelqu’un qui est trop attaché aux biens terrestres d’entreprendre une démarche sincèrement spirituelle.

“Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?” © DP

Les représentations artistiques de la vie du Christ n’ont pas manqué non plus et l’épisode s’est également vu traduit dans les arts visuels. Qui plus est, l’image littérale d’un chameau empêché par l’exiguïté d’un passage a également généré un kõan, proposant de jouer avec l’image d’un chameau qui passe par le chas d’une aiguille. Dans l’approche zen, les kõans sont des phrases paradoxales qui permettent une méditation non-polluée par les raisonnements logiques, soit ici : “pense à un chameau qui passe dans le chas de l’aiguille et tire ton plan avec les ébauches d’explications logiques que tu ne manqueras pas de générer…

Pause – Voilà, je viens de vous “promener” pendant quelque 450 mots (soit plus d’une minute et demie pour une lecture à 300 mots/minute). Vous avez déjà eu le temps de crier au sacrilège ou, à l’inverse, de vous amuser de la crédulité des croyants, de chercher dans votre mémoire ce que disait la “maman catéchiste” de votre quartier ou, pour d’autres, de vous souvenir du prof de morale laïque qui avait raconté que les Indignés avaient pris d’assaut la City de Londres en hurlant “Mangez les riches !“, de vous sentir coupable d’avoir acheté le dernier GSM à la mode pour faire un trekking au Maroc sur la découverte de votre être spirituel, de vous interroger sur le paradoxe zen et de rire rétrospectivement de ce que Tex Avery en aurait fait, de vous émerveiller de l’explication historique d’un texte symbolique, de réserver des vacances à Jérusalem ou, pour les curieux patentés, de ressortir votre bible de Chouraqui pour retrouver le passage dans sa traduction si rocailleuse. Bref, vous avez interprété une séquence de mots dans un contexte et décidé (ou non) d’y réagir. Votre réaction était-elle la bonne ? Comment savoir ? – Fin de la pause.

Manifestement, il est vrai que l’histoire de la fatalité qui s’abat sur ce pauvre camelus en a inspiré plus d’un mais, surtout, de plus d’une manière. Je m’explique : les linguistes y ont traqué des fautes de traduction ; les croyants y ont lu un précepte moral transmis par la Divinité ; les artistes un thème à illustrer ; les historiens ont scientifiquement cherché à savoir si oui ou non cette petite porte existait à Jérusalem… Pour faire simple : le même objet de connaissance (à savoir, l’anecdote du chameau qui se prend un linteau en travers du museau après l’heure du coucher) a été formalisé différemment, selon l’approche adoptée pour le représenter.

Enter Ernst Cassirer (1874-1945)

A travers un exemple comme celui-ci, chacun entrevoit peut-être mieux ce qui tracassait des philosophes comme Kant ou… Ernst Cassirer (à lire dans nos pages : Une invention moderne, la technique du mythe) : la tradition prétend que l’Être (= le monde en soi, tout ce qui est, avant même que je n’en prenne connaissance) est l’objet de la philosophie et que chaque philosophe doit passer sa vie à démêler les écrits de légions de confrères qui ont tenté d’en donner une description définitive et ce, généralement sans succès.

Au lieu de cela, propose notre ami Ernst, n’est-il pas préférable de se concentrer sur la manière dont l’homme (et la femme, c’est malin !) est au monde (le Dasein de l’époque, de Cassirer à Heidegger) et, partant, sur la manière dont l’être humain prend connaissance du monde, de la partie de l’Être qui lui est accessible ? Comme Ernst Cassirer le dit lui-même (vous allez voir : c’est un rigolo !) :

La philosophie ne se constitue que par cette affirmation de soi, dans la conviction qui la fait se reconnaître comme l’organe propre de la connaissance du réel. […] Plus la philosophie met de rigueur à vouloir déterminer son objet, et plus cet objet, pris dans cette détermination même, lui fait problème.

Ma voisine Josiane vient de s’évanouir : elle a connu l’Occupation, alors Cassirer, Heidegger (et leur Dasein qui a permis l’Existentialisme), elle n’a jamais pu s’y faire… Pourtant l’existentialisme, elle aimait bien, elle adorait les robes noires des chanteuses de Montmartre et elle a pleuré en lisant que la Chloé de l’Ecume des jours avait un nénuphar qui lui poussait dans le poumon… Comment lui expliquer l’enjeu ? Comment lui expliquer la formule magique de Montaigne : “Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos” ?

Cassirer s’y était pourtant employé mais Josiane n’a pas lu les trois volumes de La philosophie des formes symboliques, dont la première partie – consacrée au langage – est parue en 1923 (je la comprends, j’ai essayé : c’est ardu et franchement académique). Si le développement l’est peu, le propos y est pourtant relativement éclairant. Le philosophe explique que, dans toutes les circonstances de la vie, l’homme est un animal in-formant : il crée des formes symboliques, des discours cohérents, des représentations du monde qui lui permettent de l’appréhender. Pour lui, si je comprends bien, l’intérêt de la philosophie devient alors…

      1. d’identifier individuellement quels sont ces systèmes de représentation (la science, la religion, mon karma familial, le permis de conduire, la poésie de Baudelaire, l’humour des Monty Python, le cynisme désespéré de Cioran… : bref, toutes ces visions du monde que j’ai en tête quand je vis une expérience) ;
      2. de les distinguer les unes des autres, de les regrouper dans des systèmes de représentation et d’étudier leur cohérence interne (ex. tous les éléments du discours scientifique de la Physique doivent obéir aux mêmes lois ; les personnages mythiques doivent toujours agir de la même manière pour être exemplaires…) ;
      3. d’étudier tant que faire ce peut la relation entre les choses représentées et leur représentation pour établir ce que Cassirer appelle “leur degré de réfraction”, à savoir en quoi ils pourraient offrir une représentation plus ou moins “objective” du monde (ex. un discours de propagande populiste offre une vision du monde volontairement biaisée alors qu’un poème limpide peut donner accès à une connaissance du monde plus directe).

De sévère que puisse paraître cette triple mission de la philosophie, elle n’induit pas moins une jubilation solaire, un émerveillement permanent du philosophe (que nous sommes tous et toutes) devant cette fonction créatrice de l’homme (créer des formes explicatives du monde) et devant les réalisations humaines qui en ont découlé, qu’elles relèvent des choses de l’esprit, de la sexualité au sens large ou de la garantie de notre survie matérielle.

Cassirer n’était pas exactement un pionnier en la matière et il cite lui-même Heinrich Hertz (1857-1894) et la philosophie que ce dernier déploie dans ses… Principes de mécanique (sic) : “[Hertz] requiert de notre connaissance de la nature, comme la tâche urgente et primordiale entre toutes, qu’elle nous permette de prévoir nos expériences futures ; son procédé pour inférer ainsi du passé à l’avenir devra consister à forger des symboles, ou des simulacres internes des objets extérieurs…” Hertz enfonce encore le clou et Cassirer le cite à nouveau :

Une fois que l’expérience accumulée nous a fourni des images présentant les caractères requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences qui n’apparaîtront dans le monde extérieur que beaucoup plus tard, ou qui résulteront de notre propre intervention […]. Ces images dont nous parlons sont nos représentations des choses et s’accordent avec elles par leur propriété essentielle, qui est de satisfaire à la condition susdite ; mais elles n’ont besoin pour remplir leur tâche d’aucune autre espèce de conformité avec les choses. De fait, nous ignorons si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n’avons aucun moyen de le savoir.

Et Cassirer de conclure : “Si ces concepts ont une valeur, ce n’est pas parce qu’ils reflètent fidèlement un donné préalable, mais bien en vertu de l’unité que d’eux-mêmes, ces outils de connaissance, produisent entre les phénomènes.

Et Josiane d’émerger pour conclure à son tour : “Si j’ai bien tout compris, j’ai dans la tête plein d’explications qui se tiennent, et qui ne sont peut-être pas vraiment vraies mais, toutes ensemble, elles m’aident à décider de ce que je fais à manger ce soir : des légumes ou de la compote.” Josiane-Cassirer : match nul, 1-1.

Et Cassirer de re-conclure que les problèmes commencent (a) quand les représentations ont un degré de réfraction trop prononcé, sont trop opaques (elles masquent le monde à leur propre profit, comme dans le cas de l’obscurantisme religieux) ou (b) quand une seule idée maîtresse prétend expliquer tout (ex. la science peut tout élucider) : les idées ont la furieuse tendance à être totalisantes (le mot est de Cassirer). Josiane retombe dans les pommes…

Travaux pratiques : j’identifie les discours…

Monty Python, The Holy Grail (1975)

Nos représentations du monde sont fortement liées au potentiel des mots qui composent les discours. Et ce n’est pas un hasard si, par exemple, la première tâche des pouvoirs totalitaires, une fois installés à la tête d’une communauté, s’empressent de les dévoyer. C’est ce qu’explique George ORWELL dans son appendice au roman 1984, consacré à la Novlangue. C’est aussi ce que souligne Umberto ECO quand il nous explique comment reconnaître le fascisme

Dès lors, entraînons-nous à démonter les discours, à reconnaître les dispositifs mis en place pour nous inculquer des idées qui sont, par définition, préconçues. La consigne est alors la suivante : “A chaque fois que tu délibères (dans ta tête ou avec un tiers), commence par identifier si tu penses librement ou bien dans les termes d’un discours qui existait avant ton petit-déjeuner du jour.” “Fastoche !“, dit Jeanine. Si facile que ça ? On essaie avec quelques exemples…

J’ai tout lu Freud…

Le dromadaire est un chameau. ‘Chameau’ est en réalité le nom d’un genre (Camelus) dans la famille des camélidés. L’espèce que l’on nomme couramment ‘chameau’ est originaire d’Asie et son nom complet est le chameau de Bactriane (Camelus bactrianus). Le dromadaire est originaire d’Afrique et s’appelle aussi chameau d’Arabie (Camelus dromedarius). Ces deux espèces sont de la même famille et du même genre…

Josiane a reconnu sans difficulté le discours scientifique ou référentiel qui désigne et nomme, qui se veut éclairant et essaie de donner une représentation stable du monde dans un langage cohérent et objectif. Le but y est d’établir des concepts de référence qui permettent à chacun de fonder le débat sur des arguments d’autorité (“D’ailleurs, j’ai lu que…“, “Einstein n’a-t-il pas établi que…“, “Comme disait Malraux…“, “Ce livre a été écrit par un des plus grands spécialistes de…“). La terminologie employée est précise et sans ambiguïté, les sources sont citées et les références renvoient à des affirmations ou des sources expertes voire indiscutables.

Formalisme élevé, argumentaire rigoureux et cohésion interne, voilà des vertus du discours scientifique qui ont également des revers :

  • ce n’est pas parce qu’une chose est logique qu’elle est vraie (sinon, comment écrire une dystopie ?),
  • plus un discours est formalisé, plus il est imitable (essayez un peu d’aligner dix 4èmes de couverture d’ouvrages de développement personnel : vous verrez combien leurs éditeurs sont soucieux de bien imiter les Presses Universitaires, sans spécialement offrir le même sérieux dans les ouvrages commentés),
  • et quoi de plus dangereux qu’une explication qui a de la gueule et qui pourra facilement être étendue au-delà de l’objet qu’elle décrit (pensez à l’allopathie toute-puissante face aux médecines douces). Cassirer insiste d’ailleurs sur la fâcheuse tendance totalitaire des idées : ‘avoir une explication‘ devient vite ‘savoir tout expliquer sur le sujet‘ !

C’est Edgard Allan POE qui affichait son scepticisme devant les bienfaits du  discours rationnel ou scientifique et lançait l’alerte dans Colloque entre Monos et Una :Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C’est ce que ne voyait pas la masse de l’humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir.” N’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

Reste que, malgré ces risques, le discours scientifique sincère s’efforce d’organiser les savoirs à propos du monde. L’exercice sera donc d’identifier ce qui est scientifiquement proposé à notre connaissance, de tester la cohérence des savoirs exposés et d’en évaluer le pouvoir élucidant : en d’autres termes, “fort de ces savoirs, l’appropriation du monde dans lequel je vis m’est-elle plus aisée et plus satisfaisante ?

J’en ris encore…

Qu’est-ce qu’un chalumeau ?
C’est un dromaludaire à deux bosses…

En regard du discours scientifique, l’humour et ses avatars (du nonsense le plus britannique au contrepet le plus gaulois), ne fait-il pas figure de parent pauvre, en termes de cohérence interne et de volonté de représenter le monde à notre raison bien assise. Car, dans le registre, on ne connaît pas une situation cocasse, une association d’idées saugrenue, une tirade bien sentie, pas un calembour, une caricature du faux prêtre… qui ne vise le paradoxe, la surprise ou l’allusion interdite. Si l’identité du discours humoristique est assez facile à établir, n’allez pas trop vite conclure à son incohérence : les techniques humoristiques sont bien organisées et le rayon des manuels du contrepet, le département des anthologies du nonsense, de même que les catalogues du coaching et des écoles du rire sont loin d’être vides ou déserts.

En quoi est-il donc spécifique, ce discours qui provoque le sourire ? Voire le rire qui, selon le neurologue Henri Rubinstein, est “une forme de jogging stimulant les muscles et permettant de renouveler l’air qui stagne au fond de nos poumons. Le rire agit jusque dans notre cerveau, où il encourage la libération d’hormones clés, comme les endorphines…

Ici, Ernst Cassirer nous appelle à l’ordre : après avoir identifié un discours spécifique, testé sa cohérence interne et ses rapports avec les autres discours, il revient de mesurer le degré de réfraction dudit discours, dans sa représentation du monde. En l’espèce, le propos humoristique ne cherche pas tant à établir une représentation du monde et à la proposer à notre connaissance, qu’à nous donner une représentation éclairante… des autres discours ! Par définition, l’humour est un discours qui démonte les discours pour nous éclairer sur notre fonctionnement, notre liberté de pensée. Et Josiane de conclure : “ça me fait penser au conte d’Andersen où c’est un enfant de la rue – un humoriste, comme tu dis – qui claironne devant la foule que “le Roi est nu !“. Ce qui était vrai !”

Les sanglots longs des violons…

Le chameau qui n’a plus de dents,
Ce soir, n’est pas content.
Il est allé chez le dentiste,
Un homme noir et triste,
Et le dentiste lui a dit
Que ses soins n’étaient pas pour lui.
– Tas de salauds, qu’il dit le chameau,
Vous êtes venus parmi mes sables
Avec des airs peu aimables,
Des airs de désert, bien sûr,
Aussi sûrs que les pommes sures.
Vous m’avez mis une selle,
Vous m’avez chevauché surmontés d’une ombrelle,
Et va te faire foutre,
Si j’ai mal aux dents
– Mais puisque tu n’as plus de dents !…

Quelquefois cocasse ou satirique, comme ici, un poème constitue une forme discursive à part entière. Le discours poétique a ceci de commun avec le discours scientifique que c’est bel et bien une vision du monde qu’il nous propose, fût-elle individuelle. Dans un dispositif formel que l’on souhaitera adapté (pas d’ode parnassienne pour bercer bébé, pas de sonnets italiens pour être mis en musique par les Ramones et pas de Prévert pour Hugo), le poème se veut passerelle entre nous et le monde, un accélérateur cognitif vers une appropriation de notre environnement que nous ne pourrons décrire en termes rationnels. Voilà donc un discours identifié, distinct des autres manières, formellement cohérent et volontairement éclairant sur ce qui est, l’Etant (“Voire le lac, vu que l’année à peine a fini sa carrière“, ironise Josiane, qui n’a pas fini de nous surprendre).

Amen…

Jésus dit à ses disciples : “Je vous le dis en vérité, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.” Les disciples, ayant entendu cela, furent très étonnés et dirent : “Qui peut donc être sauvé ?”

S’il est une forme de discours qui prétend bien représenter le monde, c’est bien le discours religieux ! La question à poser, c’est évidemment : quel monde ? L’intention est-elle vraiment d’éclairer l’appropriation de notre environnement au départ d’une narration que, selon les options, les uns croirons littérale et les autres symbolique. Pour les croyants, oui : la narration religieuse décrit le monde augmenté de sa dimension spirituelle, une réalité augmentée.

Pour les non-croyants, les mythes fondateurs des différentes religions ont leur charme – l’homme est l’homme par sa capacité symbolisante – et c’est plutôt l’usage abusif du discours religieux comme outil d’influence ou comme argument d’autorité qui pose problème. Les “abuseurs d’âme” ne manquent pas en effet, qui œuvrent à prendre en otage la raison de tout un chacun en instrumentalisant le propos religieux. Tous les dispositifs sont alors mis en œuvre, du discours pseudo-scientifique à la fiction la plus débridée.

Mais il ne s’agit pas là du discours religieux à proprement parler qui, lui, est souvent bien cohérent, articulé sur une narration centrale et intègre explications du monde, poésie narrative, fictions didactiques, humour constructif, paradoxes révélateurs et d’autres dispositifs encore : c’est un peu le stoemp de la cognition. “Il doit y avoir une raison à ça, non ?” demande Josiane.

A Elbereth Gilthoniel…

Dans un trou vivait un hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger : c’était un trou de hobbit, ce qui implique le confort. Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre.

Prendre connaissance du monde au travers d’une représentation cohérente, ce n’est plus vraiment une nouveauté pour nous : la science, la religion, on connaît. Par contre, prendre connaissance du monde à travers une représentation qui annonce elle-même ne pas dire le vrai, c’est du neuf ! La fiction ne raconte pas le vrai monde et elle nous demande de la croire quand elle évoque un monde irréel. Après Horace et Shakespeare, c’est l’anglais Coleridge qui, en 1817, dans sa Biographia Literaria, explique comment la chose est possible : “le but étant de puiser au fond de notre nature intime une humanité aussi bien qu’une vraisemblance que nous transférerions à ces créatures de l’imagination, de qualité suffisante pour frapper de suspension, ponctuellement et délibérément, l’incrédulité, ce qui est le propre de la foi poétique.” Cette suspension consentie de l’incrédulité, nous permet de plonger (presque) nus dans une histoire, d’y faire les identifications nécessaires à nos émotions et d’en ressortir augmentés de l’expérience “vécue” dans la fiction. Discours cohérent, distinct des autres formes symboliques et faussement réfractant. Que du bonheur !

Le Tao que l’on peut dire n’est pas le Tao pour toujours…

Le chas passe dans le chameau quand la Lune est pleine.

Là où l’humour secouait les zygomatiques avec des effets de surprise ou des contrastes qui faisaient référence à du connu, aux seules fins de nous faire rire et réfléchir à ces discours que l’on nous tient, le discours paradoxal force et viole notre entendement, il nous arrache au connu pour créer le vertige et obtenir une seule chose de nos facultés cognitives : les faire bosser. Pas de syllabus tout prêt, pas de grand mythe explicatif, rien de tout cela : le paradoxe est le Do-It-Yourself de la connaissance ! Aucune idée préconçue à laquelle se conformer, pas de modes de raisonnement préétablis, car il s’agit justement de jouer mentalement avec une impossibilité discursive et de la désamorcer, pour retrouver une délibération intérieure virginale, à tout le moins spontanée. Ce sont les kõans du zen.

La technique du paradoxe est également présente dans ces (science-)fictions où l’auteur nous promène un peu dans un monde dont la logique ne nous est pas étrangère, pour nous faire ensuite frôler le vide avec des situations jamais vues. Dans ce contexte, il est difficile de passer sous silence une autre utilisation du paradoxe, moins honorable. Psychologiquement, les dominants malsains et les pervers narcissiques (très à la mode !) usent et abusent d’injonctions contradictoires ou paradoxales afin de tétaniser leurs victimes. Orwell utilise également le paradoxe, qu’il pratique dans les slogans du pouvoir totalitaire de 1984 (“La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force“). Les intentions de Big Brother, dans ce cas, ne sont peut-être pas si différentes.

Du bon côté de la Force, les discours paradoxaux abondent également, même dans les classiques de chez nous. Ainsi Pascal : “L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.” Ainsi Proudhon : “La propriété, c’est le vol.

A chaque fois, de Pascal au Maître Zen en passant par le Pastafarisme, quel délicieux déménagement cérébral que de raisonner sans rationalité et de découvrir, au revers d’une phrase, l’intuition d’un monde qui, jusque-là, avançait masqué ! J’ai dit initiation, comme c’est bizarre… ?

Miroir, dis-moi si je suis la plus belle

Ici, pas d’extrait : les exemples, vous les avez déjà en tête. Le sociologue Gérald Bronner souligne que, vu la masse saturée d’informations qui nous sollicite, nous avons désormais la capacité de trouver – non pas, l’information pertinente qui pourrait nous contredire et nous faire réfléchir – mais l’information qui confirme ce que nous pensions déjà, vraie ou fake. Le commentaire vaut pour les conspirationnistes, les ados boutonneux comme pour chacun d’entre nous, qui “avons vu sur l’Internet que…” L’idée préconçue est dans ce cas chez nous et notre pensée n’en est pas libre – loin de là – et pire encore : nous nous imposons une limitation de la connaissance du monde en usant de procédés opaques, de discours peu éclairants, qu’en d’autres circonstances nous dénoncerions chez les pires des populistes.

Le doute méthodique appliqué à soi-même n’est, dans ce cas, pas un exercice masturbatoire. En effet, quoi de plus normal que de chercher dans les phénomènes, dans ce que je constate effectivement autour de moi, une validation de ce que je pense sainement ? Reste que… je ne pense pas toujours sainement et mon introspection, quelle qu’elle soit (psychologique, philosophique, alimentaire, ludique…) peut être morbide. “Allo, monsieur Diel ?

Dès lors, comment faire au quotidien, si ce n’est se méfier des pensées (et de leurs confirmations) qui font trop plaisir

Alors, heureuse ?

Le suspense était-il intolérable ! Vous avez trépigné, vous vouliez savoir si vous étiez des bons philosophes selon l’ami Ernest Cassirer : aviez-vous, pour chaque exemple, bien identifié la forme symbolique utilisée, le discours organisé au départ de mots, pour vous représenter un objet du monde (en l’espèce, Momo le Chameau) ?

Autre chose reste donc ensuite de tester sa cohérence interne puis d’évaluer son degré de réfraction : quel est le degré de transparence (volontaire ?) de la “couche cognitive” que ce discours construit entre vous et les objets qui constituent ce monde dont vous ne pouvez prendre connaissance immédiatement ? Jacques Dufresne parle de connaissance médiate (impossibilité de connaître sans passer par des représentations) et Edgard Morin en remet une couche quand il nous démontre combien le monde est trop complexe pour notre seul entendement. Dans le discours religieux également, souvenez-vous, nos ancêtres Eve et Adam sont chassés du paradis (en d’autres termes : le monde sans question, le mystère sans angoisse) parce qu’ils prétendaient accéder à la connaissance du bien et du mal… sans d’abord bosser un petit peu sur eux-mêmes !

Vous êtes maintenant surentraînés : vous sentez-vous enfin de vrais CRACs, des Citoyens Responsables, Actifs et Critiques (s’est ajouté par la suite le S de Solidaires) ? La méthode Cassirer est-elle plus claire pour vous, aujourd’hui ?

Comment faire pour savoir ? Comment savoir pour faire ?

Josiane nous revient avec du café et des biscuits : “Si je comprends bien. Toutes les histoires qu’on me raconte – celles que j’écoute, en tout cas – c’est comme dans le magasin d’à Robert, qui vend des lunettes : je choisis les montures que je veux, tant que les verres ont la bonne dioptrie, comme y dit. Le but, c’est d’y voir clair et, si je vais jardiner, d’avoir des verres un peu fumés pour ne pas être éblouie par le soleil. Tu prends du sucre ?

Comme le souligne Arnaud Jamin sur DIACRITIK.COM, c’est là qu’il faut sortir Heidegger de sa poche, au risque que beaucoup s’enfuient. Pourtant le voilà au mieux de sa forme dans Méditation où il évoque le danger des certitudes rationnelles, sa méditation pouvant s’appliquer à toute forme de discours que l’on ne questionnerait pas :

Partout où l’on prétend que tout est possible et réalisable, partout où l’on dispose par conséquent d’une explication toute prête pour quoi que ce soit, le pourquoi a définitivement donné congé à son essence, c’est-à-dire à ce qui consacre, dans sa dignité de question, la chose la plus digne de question qui soit. Au pourquoi et au questionnement essentiel se substitue une croyance aveugle, celle de posséder par avance et intégralement toutes les réponses, une croyance à la rationalité pure et simple, et à la possibilité, pour l’homme, d’en être absolument maître. Mais se réclamer rationnellement de l’étant, lui-même pensé et poursuivi rationnellement, c’est devenir foncièrement étranger à l’Être — c’est la fin de l’homme complètement hominisé.

Martin Heidegger, contemporain de Cassirer (ils n’étaient pas copains), est très secourable, dès l’instant où on réalise combien les discours dans lesquels nous nageons nous empêchent d’exercer notre puissance d’être humain et où la paresse nous amène parfois à adopter un discours unique sans le questionner, sans poser la question du pourquoi ou, en d’autres termes, à systématiquement nous demander “à qui profite le crime ?

Si je questionne une vérité, un argument d’autorité, une incitation affective ou même une intuition, ce n’est pas que je l’annule ou la censure (auto-cancel culture ?) mais bien que je m’efforce d’élucider son influence sur ma pensée, mon comportement.

Le Graal pour le prix d’un pèle-patates !

Josiane nous revient avec l’apéritif, des chips et des tronçons de carottes : “Si je comprends bien… je résume : parce qu’on est des femmes et des hommes, on a besoin de se raconter des histoires pour comprendre ce qui nous entoure. Pour mieux se le représenter. Quand on le fait soi-même, faut faire attention à ne pas trop se faire plaisir, et quand on écoute les autres (ou les livres ou les Témoins de Jéhovah ou le Journal parlé, etc.), il faut toujours se demander à qui profite le crime ? Du coup, on est moins bièsse et on choisit vraiment soi-même ce qu’on choisit. Ça me convient et, finalement, la Vérité, c’est la vérité qui me convient…

Josiane a tout compris et Cassirer est satisfait de sa conclusion. Reste la question de la Vérité que notre bonne amie a soulevée. Cassirer et ses camarades de classe vivaient à une époque où le Graal de la philosophie n’était plus de définir ce qui était réel (vrai) dans l’absolu, l’Etre, faute d’y avoir accès avec nos petits moyens cognitifs individuels. Avec eux, le centre de gravité de la recherche philosophique s’est déplacé vers le comment, vers cet ensemble dynamique, le fameux Dasein de chacun (vous et moi, y compris Josiane) ou, en d’autres termes, de quelle manière nous nous approprions le monde. Vaste programme !

A son époque, Spinoza affirmait que nous avions tous “une idée vraie“, mais que cette vérité était au centre de nous et que le travail d’hominisation passait par l’élimination des préjugés, des motivations superficielles, des envies (à savoir, le contraire des besoins) comme l’envie de richesses, de chameaux, de reconnaissance sociale, de pouvoir : autant de fausses motivations pour nos comportements. Le travail consistait pour lui à se défaire de ces imageries (représentations) comme on pèle les différentes couches d’un oignon, jusqu’à arriver au cœur de la chose : l’idée vraie qui nous permet de ressentir spontanément ce qui est bon pour nous (satisfaisant) et ce qui est mauvais (insatisfaisant).

Dans ce sens, la méthode de Cassirer peut certainement nous aider à élucider notre délibération… “en nous pelant l’oignon“, plaisanterait Spinoza (Josiane adore l’idée), jusqu’à pratiquer une pensée libre. Cassirer a passé son temps à triturer les discours, les formes symboliques, jouissant à chaque découverte de la Joie d’appartenir à l’humanité qui les a générés. Il ne cherchait pas de vérité première mais, comme un alchimiste, il s’est vu transmuté par le fait même de son travail.

Voilà peut-être la clef : quand on s’y intéresse avec l’esprit clair, tous les discours sont initiatiques, ils sont délicieusement révélateurs de ce dont nous sommes capables de créer, nous, les humains. Sans exclusive, car “toutes les pierres sont bonnes à tailler“, comme dit Josiane. Et c’est en y travaillant que nous pourrons passer de l’impératif “Cela est, alors tu dois” au prometteur : “Fais, alors tu vois.

Patrick THONART


  • [INFOS QUALITE] statut : révisé | mode d’édition : rédaction et iconographie | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © Universal Pictures ; © Editions de Minuit ; © DP | Je sais qu’il n’y a pas de chameau dans l’exemple donné pour le discours fictionnel ; c’était pour voir si vous faisiez attention…


Plus d’opinions à débattre…

RENARDY : Sans titre (2022, Artothèque, Lg)

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RENARDY Lisbeth, Sans titre

(digigraphie, 40 x  30 cm, 2022)

Née à Liège en 1980, Lisbeth RENARDY a effectué ses études d’illustration à l’ESA Saint-Luc, dans sa ville d’origine. En 2010, lauréate du concours de la FWB, elle effectue un séjour de recherche graphique au Canada.

Dès 2003, elle publie son premier album pour la jeunesse chez Alice Éditions. Elle compte aujourd’hui une dizaine de livres à son actif et est reconnue comme une valeur montante de l’illustration jeunesse en Belgique.

Cette illustration est issue de la série “La collection”.

L’univers de Lisbeth Renardy est marqué par la rêverie et la nature. L’artiste met volontiers en scène des animaux, anthropomorphisés ou non, exposés à des univers sauvages a priori inconnus, à différentes émotions et à des situations inédites dont ils doivent se dépêtrer. 

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Lisbeth Renardy ; poissonsoluble.com | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

PLANCHAR : Les Planchar, maîtres de fosses dans la Seigneurie de Montegnée (CHiCC, 2010)

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La houille à Montegnée

L’existence de la houille en Hesbaye liégeoise est attestée dès 1195 et la Seigneurie de Montegnée-Berleur est au coeur même des développements charbonniers liégeois. Les Planchar, que l’on appelait alors “Planchâ“, sont, dès 1419, une ligne modeste d’exploitants houillers. Les trois premiers charbonniers de la lignée des sept Planchar, connus avec certitude, entrent en scène en 1560.

Les trois charbonniers pionniers

Jean-le-vieux Planchâ (1560-1613) et Lambert-le-vieux Planchâ (1590-1650) “profondent” des bures, grattent, peinent et creusent, puis font creuser à Montegnée. Ils réunissent les conditions pour que le fils, Jean-le-jeune Planchaz (la graphie est modifiée) accède “à la chaussée, là où se tiennent les grands.” Il jouit d’une certaine aisance et passe du niveau de “charbonnier” à celui de “maître de fosses”. Ces trois charbonniers ont préparé l’entrée en scène de leurs deux successeurs : Pier et Jean.

Pier Planchar (1657-1737)

Pier fut exploitant agricole, repreneur de dîmes, grand propriétaire immobilier. Il est également propriétaire de bures à Montegnée, Grâce-Berleur, Glain, Ans et Saint-Nicolas.

Jean-Baptiste Planchar (1709-1758)

Fils de Jean, il deviendra lieutenant bailli, échevin, commissaire de la cité et connaîtra une remarquable ascension sociale. Il eut deux fils : Jean-Gilles, lieutenant-bailli de la cathédrale puis conseiller de la Régence, et Wery-François, bailli d’Ans et Moulin. Sans postérité, cette branche de la famille s’éteint.

Le fils aîné de Pier : Pierre

Pier eut quatre fils dont deux maîtres de fosses : Pierre (1690-1742) et Lambert (1694-1793) qui hériteront du petit empire.

Jean-Lambert (1730-1815)

Fils de Pierre, petit-fils de Pier. Il connaîtra une grande célébrité ; anobli, avocat jurisconsulte à la curie romaine, intelligent, travailleur, il mènera un combat sans fin contre les eaux. Il meurt sans descendance.

Lambert (1694-1793)

Lambert, l’autre fils de Pier, devient propriétaire de la Maison Planchar et de sa vingtaine de bonniers (17 ha environ). Échevin et greffier de la cour de Montegnée et Berleur, conseiller régent de la cité, constructeur de voiries, il aura un fils : Pier-Lambert.

La machine à feu (pompe à feu de Thomas Newcomen)

Les seuls moyens d’exhaure étaient des “tinnes” élevées en noria par un treuil à bras puis, plus tard, par des tourniquets à chevaux (les “hernaz“). Lambert va prendre le problème de ces eaux qui inondent les mines à bras le corps. L’innovation majeure avait été de créer des rigoles d’écoulement, creusées à flanc (les araines).

Dans le Devon, au XVIIe siècle, l’évacuation des eaux des mines d’étain posait les mêmes graves problèmes qu’en Principauté. Newcomen proposa une machine à balancier utilisant la théorie de la pression atmosphérique de Pascal avec un dispositif de pompe aspirante. Cette machine, inventée en 1705, fut installée à Liège dès 1720 !

Plusieurs tentatives et expériences se succédèrent avec des résultats mitigés, mais Lambert Planchar améliora le système jusqu’en 1748 avant d’acquérir deux engins performants  en 1772 pour deux bures (Espérance et Bons-Buveurs). La révolution technique était en marche et les simples fosses à houille devenaient des charbonnages, l’extraction de la houille se transformait en exploitation industrielle. La transformation utile de l’énergie thermique en énergie mécanique, suite à des améliorations du système, permettait d’éviter à certains de se tuer à la tâche.

La Révolution

Ayant brillamment mené l’Espérance et les Bons-Buveurs avec son cousin Jean-Lambert, Pierre-Lambert Planchar (1746-1808) avait aussi gravi bien des échelons épiscopaux. Les premiers troubles révolutionnaires surviennent dès 1782 à Montegnée. Après les péripéties entre les troupes françaises et les Autrichiens, et le retour d’Antoine de Méan au Palais en 1793, Pierre-Lambert devient l’ultime haut dignitaire épiscopal de la Principauté, honneur dangereux vu les changements de régime.

En 1794, il est contraint de quitter Montegnée pour Francfort avec toute sa famille et, en 1795, la Principauté devient un département de la France. Ses biens sont mis sous séquestre et il sera considéré comme “émigré”. Il perdra quatre enfants et son épouse avant son retour à Montegnée. La loi Mirabeau et l’interdiction de toute concession aux “émigrés” l’obligea à demander une pension à ses anciens alliés. Trahi par une de ses soeurs et un féal neveu “patriote”, il s’éteignit en 1808 non rétabli dans ses droits.

d’après Robert-Armand Planchar

VANKERKHOVE : Voyage dans l’art et l’esprit du Curtius (CHiCC, 2016)

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Le but de la conférence est d’illustrer cette citation de Luc Ferry : “En somme, une oeuvre d’art est la transposition d’une idée dans un matériau sensible.” Le voyage commence par l’évocation de l’homme fossile découvert par Philippe-Charles Schmerling. Les bronzes mithriaques d’Angleur permettent d’expliquer les cultes qui seront introduits chez nous, vers le premier siècle de notre ère, par les soldats et les marchands. Peu de liens se tissant entre le panthéon des divinités romaines et les fidèles, ceux-ci vont rechercher des conceptions religieuses plus proches de l’Homme, lui permettant de participer activement aux mystères (par initiations successives et dévoilement progressif des réalités supérieures).

Le Moyen Âge est abordé à partir du Xe siècle (début de l’art mosan) avec une personnalité hors du commun : Gerbert d’Aurillac, le futur pape Sylvestre II, précepteur du jeune Otton III, et ami du prince-évêque Notre. Sylvestre II sera à l’origine des Lumières de l’An mil. Il souhaite étudier Aristote et mettre l’accent sur le sensible. Il sera ainsi à l’origine de l’humanisation progressive dans la représentation des personnages sacrés (perceptible dans la Vierge de Dom Rupert, vers 1150). Il veut aussi mêler l’étude de la philosophie antique et le christianisme (tympan sculpté Les Mystères d’Apollon – 1170). Le Vitrail au Calvaire, du XIIe siècle, permet d’aborder un courant de pensée qui a imprégné toute la mystique spéculative du Moyen Âge, la “théologie de la Lumière“. Ce courant est à rattacher à un penseur du Ve siècle de notre ère : Pseudo-Denys ; néoplatoniste chrétien, il s’est fait passer pour l’évêque d’Athènes Denys, converti pas saint Paul au christianisme. Pseudo-Denys parle de l’émanation progressive de Dieu dans le monde, rendant possible la reconversion de l’Homme vers Dieu, et affirme que Dieu est “soleil, puissance, justice”.

Vierge de Dom Rupert © ialg.be

Le Moyen-Âge n’est pas cette époque à laquelle on fait trop souvent référence de manière péjorative : il a plutôt préparé les esprits à la réception de la Renaissance. Son terreau de pensée est l’Académie néoplatonicienne de Florence où se côtoyaient hommes politiques (Cosme et Laurent de Médicis), artistes (Botticelli, Alberti…) et philosophes (Pic de la Mirandole). Érard de la Marck, prince-évêque de Liège, sera notre Médicis et il va implanter à Liège l’humanisme chrétien de l’époque. La religion est repensée à partir du coeur de l’Homme, celui-ci n’ayant pas de forme donnée à l’avance peut choisir de se sculpter lui-même dans des formes inférieures et supérieures. En s’améliorant lui-même, il pourra aussi parachever activement la création divine et rapporter l’Univers à Dieu. L’Homme peut se diviniser et les personnages sacrés sont représentés de manière quasi laïque (cfr Vierge de Berselius du sculpteur Daniel Mauch). L’artiste attitré d’Erard de la Marck, Lambert Lombard (peintre, sculpteur et philosophe) est évoqué à partir du cycle de peintures Les Femmes vertueuses (vers 1550).

Le XVIIIe siècle prolonge l’humanisme renaissant mais en lui donnant un autre sens, tout dans le monde doit concourir à l’évolution de la société et poursuivre une finalité humaine. Le prince-évêque François-Charles de Velbrück n’eut de cesse, dans ses différentes réalisations, d’incarner les idéaux et les buts poursuivis par les philosophes français des Lumières (Voltaire, Diderot, Condorcet). Le XIXe siècle permettra d’aborder un autre humaniste digne d’admiration : Gustave Serrurier-Bovy. Il commence par réaliser des meubles artisanaux, coûteux, marqués par l’esthétique Art nouveau, pour l’élite industrielle de son temps. Mais il rêve de concilier esthétique et préoccupations morales, éthiques et sociales. Grand lecteur de Saint-Simon et de Comte, il veut permettre à tous, y compris aux ouvriers, d’avoir accès à un mobilier et à un intérieur de qualité. Il choisit ainsi d’abaisser le coût de sa production en passant, en 1902, à la mécanisation, l’utilisation d’un bois moins coûteux et des lignes plus géométriques. “C’est à cette catégorie d’artisans que je voudrais m’adresser pour leur montrer que l’art n’est nullement au service de la richesse seulement. Le goût a plus à craindre du luxe que de la modestie. Les exigences de la simplicité lui sont moins dangereuses que les facilités de l’opulence. Il faut que la grande masse participe à la vie artistique” (Gustave Serrurier-Bovy).

UN PASSANT (André PIRON) : sans titre (2017, Artothèque, Lg)

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UN PASSANT (André PIRON), sans titre

(pointe sèche sur PVC,  54 x 72 cm, 2017)

Après des études de photographie argentique et de dessin à l’école pluridisciplinaire l’ERG, Un Passant découvre la lithographie à l’Académie d’Ixelles, et poursuit son apprentissage à l’Académie de Woluwé-Saint-Pierre. L’artiste suit ensuite les cours du soir de litho à l’Académie des Beaux-Arts de Liège et se forme au cours du soir de Techniques d’Impression Artistique de Saint-Luc Liège.

Il a animé des stages et enseigné la lithographie à l’ESA Saint-Luc Liège. Il travaille à l’atelier d’impression l’AgaYon à Liège.

En 2020, il sort un recueil de 14 dessins à l’aquarelle et au crayon : Aux heures creuses (Editions Tandem, Collection “Histoires en images”, 2020)

“Ses traits d’encre écrivent le monde, la vie, la beauté simple, fragile et palpitante sans en figer les métamorphoses. Un passant effleure le métal, le griffe presque par inadvertance, suggère le rythme, le souffle. Tout est dans l’effleurement du geste, dans l’affleurement des formes, rendues visibles pour un instant furtif […] lui nous donne à voir la splendeur nue et la lumière du papier, où passe le flux d’une vie qui se cherche et de formes prêtes à éclore, mais encore indéterminées, ouvertes à toutes les possibilités et vibrantes dans le soleil. L’imperceptible de la nature y rejoint l’indicible de l’homme […]” (Bernard Talmazan)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Un Passant ; Didier Renard | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

HAMAL : Le peintre et décorateur Paul-Joseph Carpay, oubli et résurrection (CHiCC, 2013)

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Paul-Joseph CARPAY (1822-1892) eut une activité particulièrement féconde et fut, pendant plusieurs décennies, le peintre décorateur à la mode à Liège et au-delà des frontières de notre pays. Il décora les intérieurs de nombreuses grandes familles liégeoises mais également de théâtres, banques, casinos, thermes, édifices religieux… Cet artiste prodigieux possède un mausolée au cimetière de Robermont, un des fleurons de ce cimetière, monument imposant réalisé par l’architecte Monseur et surmonté d’un groupe en bronze conçu par le sculpteur Léon Mignon.

Né à Liège en 1822, issu d’une famille modeste, Carpay fréquenta tardivement l’Académie des Beaux-Arts de Liège où il fut élève de son directeur, Barthélemy Vieillevoye. Il y fréquenta les peintres de l’époque ainsi que les architectes. D’un caractère indépendant, il ne fut pas un élève ponctuel et régulier ; souvent absent au cours, il s’appliquait dès l’heure des concours avec une aisance étonnante et obtint, en 1846, la médaille du Premier Prix de l’Académie de Liège dans la classe de peinture que dirigeait Vieillevoye.

Riche de quelque argent obtenu grâce à ses premiers travaux et d’une bourse de voyage, il partit en Italie. Dès son retour, Carpay pratique “l’art industriel de la peinture décorative” comme Auguste Chauvin le décrit, avec un peu de dédain, dans son livre sur Liège paru en 1881, mais avec quel talent ! Dessinateur hors pair, fin coloriste, il entreprit alors une brillante carrière de décorateur dans laquelle le goût de la réussite et de l’argent n’est certes pas absent mais où le talent incontestable fait oublier le côté “affairiste” de sa carrière.

Auguste Donnay lui consacra, dans une chronique, ces quelques lignes : “Carpay est mort l’autre jour. Il est mort le décorateur si personnel, au talent souple, tout entier de qualités rares et de défauts superbes… La belle audace d’une couleur de féerie… Ses déesses vertes et ses génies roses se contournent en des cieux d’apothéose… Son talent, tout de théâtre, de faste et d’aspect… Il fut, par excellence, le décorateur des salles de fêtes et il sut magnifiquement animer les grands plafonds qui s’éclairent sous le feu des lustres, d’un monde à lui, de personnages à lui, vivant en des milieux que son rêve seul avait créés…”

Étant donné l’oeuvre prolifique de l’artiste, il travaillait dans son atelier de Liège, rue Méan, avec une équipe d’une vingtaine d’élèves et de collaborateurs où il réalisait sur toile les oeuvres de grande dimension. Il collait alors sur place l’oeuvre peinte à l’aide d’une technique de marouflage dont il détenait la technique. Ses oeuvres sont innombrables, elles décorent encore certaines habitations et châteaux dont les propriétaires ne connaissent pas le nom de l’artiste car Carpay ne signait pas ses oeuvres, affirmant que “à les voir, on saura qu’elles sont de moi”. La décoration des édifices civils prit un important essor à l’indépendance de la Belgique ; Carpay suivit avec succès le mouvement et y excella, de même que dans certains édifices religieux.

Inventaire des travaux décoratifs de Paul-Joseph Carpay

      • Décors religieux : Grand Séminaire de Liège, Église Saint-Antoine à Liège,  Église Saint-Barthélemy à Liège, Chapelle Notre-Dame de Wixhou à Argenteau.
      • Décors civils dans des lieux publics  : Casino du Beau-Mur à Grivegnée, Thermes de Spa, Casino de Spa, Société d’Harmonie de Verviers, Hôtel du Courrier à Anvers. À Liège : Palais provincial, restaurant Passage Lemonnier, Conservatoire royal de musique, Hôtel Mohren, Maison Berney, Banque Nagelmackers, Casino Grétry.
      • Décors civils dans des demeures privées : Palais du Comte de Flandre, Cercle de la Société littéraire de Liège, Château Saint-Gerlach à Valkenburg, Château de Vien à Anthisnes, Château de Bethléem à Maastricht, Maison Begasse de Dhaem à Liège, Abbaye du Val-Benoît, Hôtel Tart à Liège, Château du Sart à Marneffe, Hôtel de Sélys Longchamps à Liège, Hôtel de Frésart et Hôtel de Lame.

D’autres lieux et d’autres chantiers existent qui ne sont pas encore connus et répertoriés.

d’après Olivier Hamal

Pour en savoir plus sur les oeuvres de Paul-Joseph Carpay

  • Illustration en tête de l’article : © pjcarpay.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Olivier HAMAL, organisée en octobre 2013 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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POLLET : La mare de larmes (2017, Artothèque, Lg)

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POLLET Clémence, La mare de larmes

(digigraphie, 50 x 70 cm, 2017)

Originaire de la région parisienne, Clémence POLLET (née en 1985) grandit en Belgique avant de retourner vivre à Paris pour ses études. Diplômée de l’École Estienne, elle poursuit sa formation en illustration à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg. Elle profite d’un séjour Erasmus à l’Académie des Beaux-arts de Bologne pour développer son univers. “Je me suis replongée dans la gravure que j’avais expérimentée lors de mes premières années d’école d’art. J’y ai ainsi pratiqué l’eau forte, l’aquatinte et la gravure sur linoléum. Mes images ont gagné en simplicité et mon style s’est affirmé.”

Chaque projet d’album est l’occasion pour l’illustratrice d’explorer de nouveaux procédés graphiques (dessin, découpe, peinture…). Elle travaille aujourd’hui avec de nombreuses maisons d’édition et avec la presse jeunesse.

Cette illustration fait partie du livre musical Alice et Merveilles (éd. Didier Jeunesse, Paris, 2017), une revisite par l’auteur Stéphane Michaka du roman de Lewis Caroll, mis en musique par Didier Benetti.

“Les illustrations de Clémence Pollet, aux lignes claires, ont un petit air faussement sage et classique. On y trouve une Alice brunette, pétillante et délicieuse à souhait dans un décor coloré où chaque chapitre possède sa gamme chromatique propre.” (d’après DIDIER-JEUNESSE.COM)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Clémence Pollet ; editionsdelamartiniere.fr | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DUMONT : Deux hôtels de maître en Hors-Château à Liège (CHiCC, 2013)

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L’hôtel de Stockhem

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le quartier devient à la mode et le point de ralliement de nombreuses familles bourgeoises et aristocratiques de la Cité. Parmi ces familles, on note la présence des Stockhem. En 1626, un Jean van Stockhem, marchand bourgeois de Liège, acquiert l’emplacement du futur hôtel, immeuble important qui bénéficie de l’eau courante. Sa lignée va connaître une ascension sociale étonnante. De ses quatre fils, trois seront chanoines et le quatrième, Léonard, sera bourgmestre à deux reprises. Il meurt en 1697, l’après avoir eu onze enfants dont trois furent chanoines (encore !) et un conseiller au Conseil ordinaire. En effet, Nicolas de Stockhem, né en 1672, jurisconsulte, deviendra membre (en 1713) puis président (en 1744) du Conseil ordinaire de la Principauté de Liège (conseil judiciaire de l’évêque, juridiction supérieure créée en 1531 par Érard de la Marck). En outre, Nicolas détient plusieurs seigneuries : Kermt (près de Hasselt), Momalle et Noville (près de Fexhe). En 1701, Nicolas de Stockhem épouse Marie-Agnès de Foulon, fille du bourgmestre ; ils auront quinze enfants !

L’élément le plus intéressant pour notre propos vient d’une clause du testament de ce couple, rédigé en 1740, et qui évoque “la maison que nous inhabitons et avons fait bâtir passé quelques années”. Ce couple est donc le bâtisseur de l’hôtel de Stockhem et sa construction doit être située entre 1701 et avant 1720, suivant les recherches. Cette imposante bâtisse englobe les parties d’ailes d’une construction antérieure, première demeure des Stockhem durant le premier quart du XVIIe siècle. L’hôtel présente une magnifique façade classique et une enfilade de deux cours elles-mêmes encadrées de bâtiments qui donnent à cet hôtel toute son ampleur et son caractère imposant. La contenance totale de l’immeuble s’élève à 1.257 m2 et les armoiries des Stockhem et des Foulon figurent, peintes sur un panneau de bois, au-dessus du porche d’entrée, sous forme d’un écu divisé en deux parties égales.

À la capitation de 1736, Nicolas, son épouse et trois enfants sont recensés. Leur personnel se compose de quatre valets et trois servantes ; c’est dire le niveau social élevé atteint par cette famille. Nicolas meurt en 1746, son épouse en 1750 et le testament comporte un codicille rédigé en 1746 qui prévoit que la demeure reviendra “toute meublée” après le décès du conjoint survivant à l’un des derniers de leurs fils qui se mariera. L’hôtel familial échoit donc au fils cadet, Nicolas-Érasme, né en 1723 et qui avait épousé la baronne Jeanne-Marie de  Maisières.

Nicolas-Érasme, licencié ès loi, est membre du Conseil ordinaire et, en 1764, il entre au Conseil privé du prince-évêque Charles-Nicolas d’Oultremont où il siègera jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Il acquiert, en 1757, l’importante seigneurie de Heers. Il sera fait baron du Saint-Empire par l’empereur Joseph II et habitera l’hôtel patrimonial jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Douze ans après son décès, son fils puiné, Charles-François, rentier à Heers, vendra (en 1807, sous l’Empire français donc) la propriété familiale à diverses notabilités du monde de la banque et des affaires. En 1933, l’hôtel deviendra propriété de la Ville de Liège qui y hébergera l’École d’Hôtellerie.

L’Hôtel de Grady

L’hôtel est bâti sur l’emplacement de trois maisons, parcelles réunies pour fournir l’assise nécessaire à une nouvelle construction. À l’origine, les Grady sont une famille de tanneurs, installée en Outremeuse, qui connaît une belle ascension sociale : Pierre-Henri de Grady (1643-1724) sera échevin et chevalier du Saint-Empire. Son fils, Henri (1683-1757), puis le fils d’Henri, Henri-Godefroid, firent successivement l’acquisition de trois maisons (entre 1724 et 1730). Sur cet emplacement, Henri-Godefroid de Grady fait ériger sa nouvelle demeure, en 1764. En 1765, la construction est achevée et le donneur d’ordre fait graver le millésime et, dans la balustrade en fer forgé qui ceint le balcon, il fait figurer son monogramme. Les Grady resteront propriétaires de leur hôtel familial jusque fin 1800.

En l’an VIII (1799-1800), l’hôtel de Grady est vide et les fils de Henri-Godefroid se résolvent à le vendre aux Spirlet pour 40 000 franc de France. En 1863, les Spirlet  vendent au comte Henri-Joseph-Ferdinand de Meeus, qui le cède à Dieudonné Sklins, ingénieur et négociant, qui y installe une distillerie. C’est la raison pour laquelle ce bâtiment est parfois désigné sous le nom de “hôtel Sklins”. Son fils, Eugène-François-Dieudonné, reprend l’activité paternelle mais sera contraint de céder son hôtel à la Ville de Liège pour cause d’expropriation pour utilité publique. La Ville avait l’intention d’y installer un musée, projet qui n’aboutira jamais. L’hôtel est actuellement également occupé par l’École d’Hôtellerie.

d’après Bruno Dumont

  • Illustration en tête de l’article : les hôtels de Stockhem et de Grady © moizinho.wordpress.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Bruno DUMONT, organisée en septembre 2013 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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DOMEC : Lune (2016, Artothèque, Lg)

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DOMEC Marine, Lune

(gravure technique mixte sur zinc, 48 x 52 cm, 2016)

Originaire de Guéret, en France, Marine DOMEC (née en 1980) travaille entre la France et Bruxelles. Graphiste de formation, elle s’est intéressée aux techniques de la gravure et à tous les procédés d’impression. Elle a suivi une formation en gravure à l’Académie des Beaux-Arts de Watermael-Boisfort, sous la direction de Kiki Crèvecoeur. Elle a ensuite fondé un atelier collectif de gravure à Bruxelles en 2010.

Elle participe à de nombreuses expositions collectives, et anime de nombreux stages de gravure pour tous les publics.

“Dans mon travail, je m’intéresse aux perceptions, aux sensations et à la nature qui entourent et absorbent l’homme […] ce sont les mouvements qui nous traversent sans qu’on puisse en saisir le sens, les sensations de déplacements et de frôlements et la transcription du silence qui toujours m’intéressent. Si l’humain semble absent de mes images, il est en réalité central dans mes recherches car c’est toujours une perception humaine que je cherche à traduire.

Ils (les astres) sont la représentation d’un temps différent du temps humain. Ils sont nos rêves, nos souvenirs, nos guides.” (d’après EMULATION-LIEGE.BE)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Marine Domec | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

GODINAS : La Paix de Fexhe (CHiCC, 2014)

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La Paix de Fexhe (1316) est un texte mythique qui conditionnera implicitement l’histoire de la principauté de Liège, et c’est en son nom que les Liégeois feront la révolution à partir de 1789. Ce texte appartient au patrimoine immatériel de notre histoire et de l’histoire de la démocratie, puisqu’il limite les pouvoirs du Prince. Il est à l’origine du développement et du rôle que joue, dans le gouvernement de la Principauté, l’assemblée des 3 États (Sens du Pays). Au fil du temps, le Prince tentera de limiter ces libertés allouées et la Paix de Fexhe ne devra sa longévité et son maintien que grâce à une institution née dans sa foulée, qui en sera le prolongement et le garant : le tribunal des XXII.

Le XIVe siècle est très différent du nôtre :

      1. L’individu seul ne se conçoit pas, il s’inscrit dans une solidarité familiale, de caste, de village et de corporation ensuite ;
      2. La société n’est pas égalitaire, tous les hommes ne naissent pas libres et égaux ;
      3. À chaque catégorie sociale correspond un système judiciaire qui lui est propre : clergé, paysans, bourgeois, chevaliers (avec l’usage de la vengeance privée, droit qui leur est reconnu) ;
      4. Dans cette société inégalitaire, ce sont les villes qui manifestent le plus de dynamisme et obtiennent des chartes dites “de franchises” qui réglementent leurs rapports avec l’autorité. À l’intérieur des villes, les marchands entrepreneurs monopolisent le gouvernement de la ville. Dans le courant du XIIIe siècle, les métiers lutteront pour obtenir un partage du pouvoir ;
      5. Le souverain, au départ, gouverne en maître absolu.

Quels étaient les systèmes politiques à cette époque ?

En Angleterre, la Grande Charte (Magna Carta) entraîne le respect des lois, une bonne justice et le contrôle du pouvoir royal par le clergé et les barons. En France, le pouvoir royal devient absolu, “ci veult le roi ci veult la loi.” La Principauté de Liège est terre d’empire, le Prince est nommé par le Pape avec les interventions soit du roi de France soit du Saint-Empire. Elle représente une terre riche, convoitée par les voisins, d’où nécessité de la protéger et, particulièrement, le plateau de Hesbaye, difficile à défendre. Un système défensif s’installe, avec des forteresses (Aigremont, Waleffe, Waremme) dont le Prince nomme les châtelains, ainsi que des châteaux, maisons fortes et tours, points de défense secondaires confiés à des chevaliers.

Monument commémorant la Paix de Fexhe, à Fexhe-le-Haut-Clocher © l’avenir.net

La guerre des Awans contre les Waroux

Humbert Corbeau d’Awans exerce un leadership jusqu’à contester les droits de la cité de Liège. Antagonistes, les Waroux et les Awans, ainsi que leurs clans, se font la guerre sur base du code d’honneur qui régit cette société de chevaliers et permet la vengeance. Face à ces désordres incessants, guérillas et pillages, le Mal-Saint-Martin, le Prince-Évêque Adolphe II de la Marck ordonne la tolérance zéro : tout délit prouvé sera sanctionné (affaire d’Eustache de Hognoul, en 1315). Les adversaires, épuisés, sont contraints à se réconcilier par un traité, en 1316…

La Paix de Fexhe

      1. Chacun doit être jugé conformément à la loi selon la condition du prévenu et la nature du délit ;
      2. Si le représentant de l’évêque, ou l’évêque lui-même, refuse de conduire la procédure “par loi et par jugement“, l’exercice de la justice peut être suspendu ;
      3. Le gardien et l’interprète des lois et coutumes ne peut être que le Sens du pays (la sagesse du pays), commission juridique regroupant le chapitre cathédral, les chevaliers, les villes et le Prince ; soit l’évêque et les trois états (en fait, les trois ordres : clergé, guerriers et travailleurs).

Ces dispositions seront complétées en 1373 par le tribunal des XXII, élu chaque année par le chapitre cathédral, les chevaliers et les villes, et dont la mission sera de juger les officiers épiscopaux accusés de prévarication.

d’après Anne GODINAS

LOUIS : [46.051297, -14.513506/11.07.17/16/12 :14](2018, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

LOUIS Bernard,[46.051297, -14.513506/11.07.17/16/12 :14]

(sérigraphie, n.c., 2018)

Après une formation en animation culturelle à l’ESA Saint-Luc Liège, Bernard LOUIS (né en 1961) devient enseignant en dessin et éducation plastique en secondaire et professeur de sérigraphie en Techniques d’impression artistiques en Cours de Promotion sociale, dans cette même institution. Fin 2019, il est détaché de l’IES Saint-Luc comme conseiller pédagogique auprès du SeGEC pour les Secteurs Arts et Habillement/Textile.

Il continue de se perfectionner en participant à des ateliers et séminaires sur la sérigraphie et les techniques d’impression. Il participe régulièrement à des expositions collectives.

Le titre de cette œuvre reprend les coordonnées GPS du lieu, ainsi que la date et l’heure de la prise de vue.

Bernard Louis pratique cet art subtil de l’interprétation de photos d’architecture urbaine, exploitant les détails, jouant avec la confrontation des matériaux, profitant de l’intervention des hommes et du temps qui passe.

Si la sérigraphie est son outil de prédilection, c’est avec la couleur qu’il s’exprime. Il affectionne tout particulièrement la transparence des encres de quadrichromie, usant des surimpressions, des translations, des rotations et des décalages pour mettre en valeur le sujet, les matières et textures, la lumière. (d’après B. Louis)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Bernard Louis ; comptoirdesressourcescreatives.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

NOËL : L’église Sainte-Marie des Anges (Liège) (CHiCC, 2012)

Temps de lecture : 4 minutes >

Suite à la ‘réforme pastorale‘ d’il y a une dizaine d’années [en 2012], les paroisses de Sainte-Véronique, Sainte-Marie des Anges, Notre-Dame du Rosaire à Sclessin et du Sacré-Coeur à Cointe constituent l’unité pastorale Saint-Benoît aux portes d’Avroy. Dans l’Ancien Régime, Sainte-Véronique était une paroisse très étendue (sud de la ville, Tilleur, une partie de Saint-Nicolas et, sur la rive droite, Fétinne et Angleur), puis elle se limita au sud de Liège, englobant ce qui deviendra la paroisse Sainte-Marie, Cointe, le Laveu et Saint-Christophe. L’église Sainte-Véronique existait au début du XIXe siècle (les affirmations de sa consécration en présence de Charlemagne relèvent de la légende).

Ce qui est aujourd’hui la paroisse Sainte-Marie relève donc de Sainte-Véronique jusque vers le milieu du XIXe siècle. Ce territoire était peu peuplé et occupé par des terres agricoles (42% cotillages, 17% houblonnières, 10% vergers, selon le plan cadastral de 1827). Ce qui deviendra Sainte-Marie avait ses lieux de culte à ses extrémités : l’abbaye du Val-Benoît, la chapelle Saint-Maur à Cointe (début XVe) et, enfin et surtout, la chapelle du Paradis, édifiée en 1649 à l’initiative du grand verrier Henri Bonhomme pour abriter une statue réputée miraculeuse, Notre-Dame de Grèce, statue aujourd’hui honorée à Sainte-Marie. La chapelle du Paradis occupait l’emplacement du building construit actuellement au coin du quai de Rome et de la rue de Fragnée.

Sociologiquement, vers la moitié du XIXe siècle, Fragnée se modifie et se peuple. Le train arrive aux Guillemins en 1842, l’industrie se développe, les terrains agricoles se muent en habitations et l’érection d’une seconde paroisse à Sainte-Véronique devient nécessaire. En 1886, après discussions sur les intérêts immobiliers et financiers du projet, les autorités politiques décident du plan d’urbanisme de la place des Franchises, des rues qui y aboutissent et de l’emplacement de l’église. Le 5 avril 1869, l’arrêté royal établissant la paroisse est signé par Léopold II et, le même jour, l’évêque de Liège, monseigneur de Montpellier, fait de même au plan religieux.

Le terrain est offert par le baron Charles de Potesta et la famille Lesoinne pour recevoir l’église, un presbytère, une maison vicariale et d’autres habitations pour les employés de l’église. Les subsides viendront de la Ville pour un tiers, d’autres [subsides] de l’État et de la Province, et l’intervention des fidèles financera le reste. C’est l’architecte Évariste Halkin qui établit les plans mais il décède à 45 ans, avant la fin des travaux. Il semble que son fils, âgé  de 21 ans, ait pris le relais (mais les deux Halkin signaient de la même manière, par un E majuscule, initiale de leur prénom).

L’édifice est construit dans un style de transition entre le roman et le gothique. La structure extérieure est en moellons de grès équarris du bord de l’Ourthe. L’ensemble est très sobre, la façade peu ornée, le clocher, carré, à deux étages est couvert d’un toit pyramidal. La longueur intérieure est de 60 mètres, le transept fait un peu moins de 30 mètres et la largeur des nefs est de 20 mètres. Les vitraux sont du verrier Osterrath et les petites nefs sont ornées des quinze mystères du Rosaire par Grosset. L’autel principal est réalisé dans un très beau marbre de Tunisie par un dénommé Fincoeur et la peinture par Jules Helbig.

L’église est consacrée le 19 mai 1874 par monseigneur de Montpellier et la première messe célébrée par monseigneur de Mercy-Argenteau, archevêque de Tyr. La cérémonie a été longue et grandiose. En 1876, les orgues sont inaugurées, le buffet a été sculpté par la maison Merveille, tout comme les confessionnaux. Plus tard seulement on aménagera la chapelle Notre-Dame de Grèce et le très beau chemin de croix en terre cuite (1925).

Contrairement à la Première Guerre, la Seconde Guerre mondiale occasionnera de très graves dégâts : fin mai 1944, suite aux bombardement américains (toiture, voûtes, vitraux), et par après, la chute d’un V1 à proximité rendra l’église inutilisable. La paix revenue, l’église reçoit de nouvelles cloches (les anciennes avaient été enlevées par les Allemands pour être fondues) et de nouveaux vitraux, dessinés par monsieur Louis, jeune professeur à l’Académie, et offerts par monsieur et madame Stiels. Entre 1950 et 1963, les dommages de guerre reçus et les dons des fidèles permettront la mise en place de nouvelles verrières ainsi que la peinture d’une grande fresque de la Vierge.

d’après Juliette NOËL

  • Illustration en tête de l’article : intérieur de l’église © Manu Utility

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Juliette NOËL, organisée en novembre 2012 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

CROIBIEN : Diversité végétale dans la rue St-Maur (promenades commentées à Cointe, été 2025)

Temps de lecture : 7 minutes >

Alain CROIBIEN a deux qualités : il est habitué de nos pages et… il est liégeois. Qui plus est, il lui arrive de sévir à Cointe, un quartier situé sur les hauteurs de Liège où opère notre partenaire : la CHiCC. Souvenez-vous : il a été la cheville ouvrière de l’Open System Project / Musiques diverses. L’intégralité des magazines publiés entre 1983 et 1985 est d’ailleurs téléchargeable dans notre DOCUMENTA

Dans un tout autre registre, sa qualité de promeneur chevronné lui a permis d’emmener un groupe de curieux en balade végétale dans… une seule rue (!) de Cointe, la rue Saint-Maur. Nous partageons avec vous ici les résumés de ses commentaires botaniques : si nos grand’mères nous rappelaient tout le temps de regarder nos pieds quand nous trébuchions, Alain Croibien ne trahit pas la tradition et nous montre combien notre environnement direct est riche si nous nous ‘promenons dans le bois‘ et regardons curieux…


La rue Saint-Maur – 01

© publicdomainpictures.net

Arpentons la ruelle, et voyons qui nous observe. Le coteau à gauche, bien arboré, porte un exemplaire remarquable de ces arbres dont l’écorce se desquame. C’est le platane. Ses feuilles ressemblent à celles des érables voisins, ce qui nous permet de comparer (voir l’illustration en en-tête : fleurs de platanes). Mais avant de quitter le platane, remarquons encore ses fruits, des boules portant les graines poilues, qui restent jusqu’au printemps suivant, moment où elles se désagrègent.

Fruit du platane © Alain Croibien

J’apprends incidemment que le Platane libère une sorte de poussière fine provoquant la toux du platane. Savoir quelle espèce porte ce phénomène… ? Sachant qu’il y a une dizaine d’espèces, et autant de variétés. La plus commune x hispanica remonte à 1650, au moment du croisement du Platane d’Amérique et du Platane d’Orient. Elle est appréciée comme arbre d’ornementation dans les villes. Il semble que sa résistance à la pollution l’y ait maintenu. Ses feuilles restent très coriaces après la chute, et se décomposent difficilement. Remarquons aussi, en passant, les grosses bosses et fosses de son tronc, et le mouvement parfois brusque de l’orientation de ses branches, repartant soudain en angle droit.

Les érables. Première différence : la silhouette, plus sombre, vert-olive chez le sycomore, par exemple. Il y a donc 2 sortes d’érables ici. Tous deux ont une insertion des feuilles opposée, là où le platane a une insertion alternée. La feuille du premier a des lobes aux contours doux, là où l’érable plane a des lobes bien acérés.

Remarquons aussi l’écartement des fruits. Les fleurs sont hermaphrodites, mais on peut rencontrer des fleurs femelles à étamines avortées et l’inverse, des mâles à pistils avortés. Et la maturation des premières peut s’annoncer en avance sur les mâles, et inversement. Et cette attribution change d’année en année. Quel monde, pas vrai ?

Le nom commun du genre est plane en anglais britannique, sycamore ou planetree en anglais américain. Des variantes de platane, platano sont utilisées en Europe. Ces noms sont dérivés du grec platanos ou platus, signifiant large, et se réfèrent aux feuilles.

Le plane est celui qui fleurit en premier, avant les feuilles. C’est ce qu’on aperçoit au printemps, dans nos vallées boisées : les taches plus claires, vert-jaune, indiquent sa présence. Les deux types, érables et planes, procurent pollen et nectar aux pollinisateurs. On peut récolter la sève de printemps chez les deux, mais ce sont les nigrum, saccharum et rubrum qui sont le plus prisés à cet effet.

Linné, qui a listé quelques milliers de plantes au 18ème siècle, et qui a donné sa première mouture à la nomenclature des plantes, a qualifié les premiers de pseudoplatanus et les seconds de platanoides, ce dernier, le plane, portant les feuilles ressemblant le plus à celles du platane.

Tous deux sont appréciés pour leur bois, que ce soit de chauffe ou de construction, de mobilier ou d’ébénisterie, mais il semble que celui du sycomore est plus dur. En consultant Wiki GB je lis une anecdote voulant qu’en Ecosse on pendait les condamnés aux branches du sycomore car elles ne cassaient pas sous le poids.

De même, en lutherie, l’érable ondé est très apprécié pour orner le dos des violons ou certaines parties des guitares et luths.

Le dernier de la famille, chez nous, est le champêtre, qu’il est inutile de chercher en haute-ardenne : il fuit les terrains acides. Par contre, en moyenne Belgique, il orne beaucoup de haies et on le rencontre facilement le long des chemins. C’est un arbuste, il a des feuilles plus petites, bien sûr, avec les angles d’écartement des lobes encore plus estompés, et le fruit aux bi-akènes ailés (akènes = fruit de beaucoup d’espèces, comme les renoncules) étendus dans un plan quasi horizontal.

Les rameaux d’un exemplaire adulte peuvent présenter des bandes liégeuses, et les fermiers aimaient en équiper le poulailler ou les poules semblaient bien aise de trouver un support où bien s’agripper et au confort évident vu le pouvoir isolant.

Il y a bien sûr de nombreux aspects à aborder, dont le moindre n’est pas de servir d’hôte à une faune entomologique ou ornithologique, outre de prêter le flanc, dans certaines circonstances à des invasions nocives de champignons microscopiques ou de micro-insectes minant feuillage ou bourgeons.

Et, à propos de bourgeons, comme nous observions ceux du frêne, rappelons-nous, il nous viendra dorénavant spontanément le désir d’en apprendre un peu plus sur ceux des érables, n’est-il pas ?

C’est d’ailleurs à propos du frêne que je me propose de nous divertir, avec votre permission, la prochaine fois. Et ne perdez pas la loupe, elle risque de servir encore, pour une prochaine sortie, qui sait.

Pour terminer, un lien à deux épisodes de L’aventure des plantes de Jean-Marie Pelt, où sont évoqués la Ruine des murailles (’27) et une sorte de figuier, cher à Claire et Jean (’27). Voilà voilà….

Alain Croibien


La rue Saint-Maur – 02

La fois passée nous avions abordé quelques grands arbres, comme le platane et les érables. Nous avions vu, un peu plus loin, le frêne. Un rameau de frêne montre qu’il porte des feuilles composées de folioles opposées, pointues (différence avec le robinier). A son extrémité se trouvent des bourgeons remarquables parce qu’épais et noirs, de forme vaguement pyramidale.

Les fruits sont bien connus : des grappes de graines ailées, brunes. Des fruits d’érable monoplans, en quelque sorte.

© Alain Croibien

Les fleurs se montrent très tôt dans la saison, avec, ici encore, une variété de sexes allant de sexes mâles et femelles séparés sur le même pied, et puis la cohorte de variations dérivant de la fleur hermaphrodite type. La photo ci-dessus illustre assez bien le phénomène, où l’on retrouve des mâles et des femelles. Les inflorescences mâles se remarquent à leur aspect compact, faites de beaucoup d’étamines bordeaux, courtes et serrées les unes contre les autres. Les femelles, à maturité, portent des pistils bilobés en un bouquet un peu plus aéré et noirâtre.

Le frêne n’est pas rare, et en passant régulièrement devant, on peut s’attarder un moment pour voir les ovaires enfanter de ces graines ailées au fur et à mesure de leur croissance.

Le port du frêne est assez typique, la houppe étant bien développé, aérée par ses feuilles composées, et, souvent, les branches basses ou du pourtour ont une silhouette en ‘panse de vache.’ On remarque aussi, de loin, ces feuilles opposées, bien sûr, mais surtout les gros bourgeons s’égrenant le long des rameaux.

Outre les fruits, les rameaux portent aussi de curieux glomérules brunâtres dont nous savons désormais qu’il ne s’agit pas de fruits. Ce sont des chancres, des cécidies, ou gales, causées par un insecte.

Le port du frêne se dégarnit souvent, au sommet, à cause d’un champignon provoquant la chalarose, dont le nom est devenu familier à cause des dégâts causés dans les plantations.

En ville, on rencontre un cultivar, le frêne à, fleurs, choisi pour son aspect ornemental, et dans certains jardins on trouvera une version ‘pleureur’ du frêne.

Le frêne ne poussera pas dans les sols pauvres ou acides. Ne le cherchez donc pas en haute Ardenne ou en Campine. S’il y apparaît, c’est sporadiquement, parce qu’il aura trouvé une niche favorable.

Un peu plus loin, retombant du haut du mur d’enceinte d’un jardin en surplomb, nous avons reconnu aussi cet arbuste, ce fourré aux feuilles d’un vert tendre, plutôt arrondies, portant, en fin de saison, ces baies typiques, blanches, qu’on fait péter d’un coup sec sous la semelle. Bon, la démonstration n’est pas aussi éclatante, si je puis dire, mais assez approchante cependant, on est d’accord ?

Une symphorine © Alain Croibien

Les feuilles de la symphorine, opposées elles aussi, pas très grandes, sont de couleur et de forme variables. Il faut dire qu’il y a quelques cultivars qui ont circulé, d’après les modes, mais celle, albus, la plus courue, présente des feuilles nervurées, à pétiole court, ovales à plus oblongues, un peu bottes parfois, d’un vert tendre virant au plus foncé suivant l’âge, semble-t-il. Le port des rameaux donne un ensemble assez léger bien que touffu, sans doute à cause de ces feuilles près des rameaux.

Le fruit, une baie, est en épi lâche au bout des rameaux. En botanique on aime faire la distinction entre baie et drupe. La différence est mince : la drupe est charnue et contient un noyau dur (la cerise p. ex.), là où la baie, charnue également, contient un pépin, donc une graine contenue dans une enveloppe moins dure.

D’accord, il est rare qu’on trouve ça dans un jeu-concours à 1.000 balles, mais bon, une fois dans le jabot d’un oiseau, c’est tout de même plus facile à digérer. Et c’est le cas ici, les oiseaux étant friands de ces baies.

L’arbuste, lui, n’en profite pas pour autant pour se disperser. Le pouvoir germinatif semble un peu douteux, et, surtout, il se propage végétativement, par rhizomes. Voilà pour cette fois. En espérant avoir retenu votre attention avec bonheur…


à suivre… [2 promenades en cours de dématérialisation]


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : édition, correction et iconographie | sources : Alain Croibien | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Alain Croibien ; © publicdomainpictures.net.


Plus d’initiatives en Wallonie…

DELVILLE : First poets (2015, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DELVILLE Chris, First poets

(eau-forte à la pointe sèche, 40 x 30 cm, 2015)

Chris DELVILLE est née à Liège en 1957, mais vit et travaille à Bruxelles. Elle a étudié la peinture à l’Ecole Supérieure des Arts de l’Image “Le 75” (Woluwe-St-Lambert) et a ensuite suivi, en 1981, une année de dessin à Londres, à la Central School of Arts. Elle entre en 1991 dans l’atelier de gravure de l’école des arts d’Uccle, avec Anne Wolfers, puis obtient en 1997 une bourse à l’atelier de gravure à la Cité des Arts de Paris.

Elle remporte le prix de la gravure à La Louvière en 1994 et le Prix européen de la gravure Bruges 2002.

Entre 2012 et 2021, l’artiste a animé l’atelier de gravure au Club Antonin Artaud (Centre de jour pour adultes souffrant de difficultés psychologiques). Elle est membre de l’atelier KASBA (Bruxelles) depuis 2019.

Cette gravure est réalisée à la pointe sèche, technique de prédilection de l’artiste. Elle comporte des inscriptions écrites à l’envers, illisibles, que l’on retrouve souvent dans l’œuvre de Chris Delville.

Dans les sujets de ses gravures, le thème des voyages est présent, ainsi qu’une certaine poésie et une grande sensibilité.

“La gravure, c’est un trait strident qui tranche sans diviser – là où se dit ce qui se contredit – c’est la tendresse même.” (Chris Delville)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Chris Delville ; ateleir-kasba.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

PORET : Adèle (2022, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

PORET David, Adèle

(impression sur porcelaine,  8.5 x 13 cm, 2022)

Né en 1987, David PORET vit et travaille à Liège. Après une formation en Illustration à l’ESA Saint-Luc Liège, il a développé une pratique de dessinateur durant plusieurs années. En 2021, il a obtenu un master en gravure aux Beaux-Arts de Liège (atelier de Maria Pace).

En 2021, il remporte le prix du jury dans le cadre du prix de la gravure au Centre de la gravure et de l’image imprimée (La Louvière). En 2022, il expose à L’espace jeune artiste du Musée de la Boverie (Liège)

Il est aujourd’hui professeur à Saint-Luc Liège.

“Le travail de David Poret témoigne d’une envie de conserver et de transmettre un souvenir – en dépit de son caractère irrévocablement éphémère – et de celle d’expérimenter l’érosion du temps et l’effacement qu’il provoque à travers la matière. […] des images imprimées au bleu de cobalt sur porcelaine, retraçant un voyage à la mer qui s’efface petit à petit. Référence aux scènes de genre et paysages illustrant les carreaux de Delft, l’œuvre tend, par son support, vers la persistance d’un instant volatil. […]”

(d’après Céline Eloy – Exposition à Espace jeune artiste, La Boverie, Liège)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : David Poret | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

KENENS : Mères et filles des Lumières (CHiCC, 2014)

Temps de lecture : 3 minutes >

Au cours des siècles, l’Histoire a été forgée par des hommes et pour les hommes. Le rôle des femmes a été négligé, sinon oublié, de façon systématique. Or, des femmes cultivées ont existé de tous temps.

Dès l’Antiquité gréco-romaine, berceau de notre langue et de notre pensée, des femmes exceptionnelles ont excellé dans divers domaines culturels. Au VIe siècle avant notre ère, la poétesse Korinna initia son amant à son art, mais la mémoire collective ne retiendra que le nom de Pindare. La grande Sappho de Mytilène, écrivaine audacieuse de l’île de Lesbos, créa un pensionnat pour femmes ; elle sera exilée en Sicile. Hypatie, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dirigea l’école néoplatonicienne d’Alexandrie et enseigna la philosophie et les mathématiques à l’école de Platon.

Au Moyen Âge, l’Église règne en maître mais, à travers le mouvement béguinal, la Reine Bathilde, veuve de Clovis II, fondera deux abbayes (Corbie et Chelles) et assurera le pouvoir mais, contrairement aux rois mérovingiens, elle sera gommée de nos livre d’histoire. À la même période, Gertrude, première abbesse du monastère de Nivelles, et sa soeur, Begge, fondatrice du monastère d’Andenne (vers 679), forcent notre admiration. À Liège, au début du XIIIe siècle, Julienne de Cornillon dirige le couvent d’Amercoeur et rédige un ouvrage littéraire et musical remarquable. À la même époque, en Allemagne, Hildegarde von Bingen se distingue en tant que compositrice et femme-médecin. Et c’est sans compter toutes celles qui périrent sur les bûchers de l’Inquisition et dont le péché consistait en un libre examinisme déclaré, préfigurant, avant Luther, la Réforme de l’Église.

Pour la Renaissance, évoquons les figures de Christine de Pisan (La Cité des Dames, 1405) et de l’Anversoise Anna Bijns. Au XVIIe siècle, on voit apparaître un lent mûrissement des idées révolutionnaires modernes qui ouvriront la voie des libertés démocratiques et des droits de l’Homme. Des débats et rencontres prennent place en dehors de la cour royale, où naissent des idées neuves, essentiellement au sein de l’aristocratie (l’illetrisme règne encore au sein des classes populaires). Nous devons beaucoup aux femmes de l’aristocratie.

Catherine de Vivonne fait construire le fameux Hôtel de Rambouillet vers 1607, où elle recevra en la “chambre bleue” des gens brillants du monde des lettres et, notamment, Madeleine de Scudéry. Féminisme à peine voilé sous nécessaire discrétion, les attentes intellectuelles des femmes surgissent dans un régime politique machiste et inégalitaire.

Marie de Médicis, veuve du roi Henri IV, régente sous la minorité de Louis XIII, fut, avec son amie Leonora Galigaï, mécène de peintres comme Rubens et Philippe de Champaigne. Madeleine de Scudéry créera son propre salon littéraire et mourra en 1701, à l’âge de 94 ans – à croire que le talent conserve ! D’autres salons vont suivre où on se livre sans préciosité pédante à des divertissements littéraires, débats esthétiques, philosophiques, psychologiques (amours contrariées), égalité des droits (thèses hardies sur le mariage à l’essai et sur le divorce… Interdits à l’époque !). On citera également Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon et épouse secrète de Louis XIV, qui crée un salon brillant que fréquentent Madame de Sévigné et Madame de La Fayette.

À l’époque, certaines femmes osèrent tenir des propos politiques et prendre parti contre le régime. On venait prendre le thé à l’anglaise chez Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, Princesse de Conti, qui, convaincue par La Rochefoucauld, nourrit l’esprit de la Fronde et devint membre de ce mouvement insurrectionnel qui contestait la monarchie absolue, renforcée notablement par Richelieu. La Fronde aboutira aux “Barricades” en 1648 où le peuple se soulève, épuisé par l’impôt, et… échoue. Armand de Condé, prince de Conti, frère d’Anne-Geneviève, sera emprisonné et sa soeur entrera au couvent de Port-Royal pour sauver sa peau. Pour l’anecdote, La Rochefoucauld retournera sa veste et ralliera la cause royale, lui qui avait goûté à la Bastille, preuve sans doute que ce sombre séjour ne lui avait pas plu ! Après la Fronde, d’autres salons connaîtront la notoriété, notamment celui de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé.

d’après Myriam KENENS

  • Illustration en tête de l’article : Lawrence Alma-Tadema, Sappho et Alcée” (1881) © domaine public

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Myriam KENENS, organisée en février 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

VIENNE : Un parcours de la sculpture publique contemporaine à Liège (CHiCC, 2023)

Temps de lecture : 14 minutes >

Pourquoi “un” parcours ? Tout simplement parce que, vu le nombre de sculptures, il a fallu faire un choix de ce qui allait être proposé. “Parcours” parce que, d’une part, vu le temps dont nous disposons, nous ne ferons qu’évoquer ces œuvres sans aller loin dans l’analyse ; d’autre part, j’ai opté pour une suite obéissant à une logique géographique : c’est donc un parcours possible à suivre sur le terrain.

Concernant la sculpture, puisqu’il fallait poser des choix, j’ai fait celui de ne prendre en compte que la ronde-bosse (il n’y aura donc pas de bas-reliefs tels que ceux de Waha, par exemple). J’ai également exclu les monuments commémoratifs. Cependant, comme à toute règle, il y aura l’une ou l’autre exception.

Par sculpture publique, on entend sculpture située et visible dans l’espace public (en ville, dans les parcs). Cela exclut les musées, dont le Musée en plein air du Sart-Tilman, qui pourrait être l’objet d’une conférence à lui seul.

Enfin, “contemporaine” : en histoire, on considère que la période contemporaine va de 1789 à nos jours. Les œuvres sont choisies essentiellement de la période allant de 1945 à aujourd’hui, soit les 80 dernières années, ce qui correspond plutôt à une définition anglo-saxonne de l’époque contemporaine.

Ceci étant posé, je vous invite à suivre ce parcours…

Paul Renotte, Maternité, s.d. (Bd des Hauteurs/rue Jean Riga)

Paul Renotte est né à Ixelles en 1906. Il achève ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Liège en 1925, ensuite il part pour Paris. De retour à Liège en 1932, il rejoint le Parti communiste et, en 1936, est élu conseiller provincial de Liège, puis conseiller communal en 1938. Après la guerre, Paul Renotte devient échevin en charge, notamment,  des Beaux-Arts. Il reconstitue le Musée des Beaux-Arts, institue le Musée de l’art wallon, fait restaurer le Cabinet des Estampes, lance les Concerts de midi… Il abandonne ensuite la politique et retourne à sa carrière artistique : en 1955, il est nommé professeur à l’Académie et se tourne résolument vers l’art non figuratif.  Il décède en 1966, à l’âge de 60 ans.

On ne sait rien de cette œuvre, une Maternité, encore figurative quoique assez schématique. Paul Renotte a épousé Jeanne Massart, déjà mère d’une fille. Ensemble, le couple Renotte-Massart en aura une autre, Fanny. Cette dernière épousera Georges Yu (cinéaste liégeois) et sera mère de trois enfants dont Jean-Christophe (licencié en histoire de l’art, cinéaste lui aussi). Jeanne Massart-Renotte reprendra des études d’infirmière et, plus tard, développera les méthodes d’accouchement sans douleurs et fera la promotion de la contraception. Ceci explique peut-être aussi le choix du sujet par Paul Renotte.

Fernand Tomasi, Hommage aux mineurs italiens, 1996 (av. de Fontainebleau)

Fernand Tomasi est né à Orsinfaing (Villers-sur-Semois) en 1934. Il apprend la taille dans la menuiserie de son père, puis il travaille dans les mines de charbon (Bois du Cazier). Diplômé comme régent littéraire, il enseigne au Congo Belge de 1958 à 1960. Il revient ensuite en Belgique où il enseigne, à Virton, jusqu’en 1990. Il enseigne également, bénévolement, la sculpture dans différents mouvements de jeunes et d’amateurs. Parallèlement, il publie plusieurs livres (romans, poésie).

Cette sculpture a été offerte à la Ville de Liège par différents donateurs (des entrepreneurs italiens, pour la plupart), en mémoire des mineurs italiens. C’est un hommage aux expatriés qui ont contribué à la prospérité économique de la région. L’emplacement n’a pas été choisi par hasard : il est proche du lieu où s’étendait le charbonnage de Bonne-Fin (fermé en 1965). La représentation des mineurs est assez  “brutes”, rappelant à la fois le travail du bois et l’art “naïf”.

René Julien, L’Envol de la Wallonie, installation 1997  (quai Van Beneden)

René Julien est né en 1937 à Grâce-Hollogne et mort en 2016 à Cavaillon. Il a étudié à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, où il sera par la suite professeur avant d’être nommé directeur de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Josse-ten-Noode.

L’Envol de la Wallonie est symbolisé par deux jeunes filles jouant à saute-mouton. C’est une oeuvre monumentale en bronze de 5 mètres de haut. Il s’agit d’un thème déjà traité par René Julien, de manière récurrente, en plus petits formats. Cette allégorie avait été commandée par le Gouvernement wallon, à la demande du Ministre-Président Guy Spitaels, et elle devait prendre place dans les jardins de l’Élysette. Mais l’œuvre n’a été achevée qu’après le remplacement de Guy Spitaels par Robert Collignon qui a choisi de faire placer l’œuvre sur le quai Van Beneden, nouvellement réaménagé.

Presque en face, de l’autre côté de la Meuse (place des Carmes), se trouve un autre Saute-mouton, au style plus “caricatural”, dû à  Mady Andrien (1973).

Daniel Dutrieux, Socles. Boules. Poèmes, 1995 réinstallation 2011 (square François Jacqmin)

Daniel Dutrieux est né à Gand, en 1955. Il a effectué ses études à l’ERG (Ecole de Recherche Graphique) à Bruxelles. Il est l’auteur de nombreuses oeuvres urbaines, dont plusieurs à Liège.

L’œuvre de Daniel Dutrieux avait d’abord été installée, en 1995, dans le quartier du Longdoz avant d’être replacée dans un square que la ville de Liège a décidé de rebaptiser, pour l’occasion, square François Jacqmin.

Les socles surmontés de sphères qui composent cette installation sont gravés de poèmes de 13 poètes belges choisis par l’artiste et Jacques Izoard : François Jacqmin évidemment, William Cliff, Francis Édeline, Jacques Izoard, Eugène Savitzkaya, Marcel Thiry,…

“La sensuelle sobriété de ces formes géométriques auraient certainement plu à François Jacqmin. Aurait-il vu dans les arêtes des socles celles de la pensée, dans la rondeur des sphères celle du réel sensible ?” (Gérald Purnelle).

L’alphabet Braille investit par deux fois son œuvre : il est présent une première fois sur les colonnes arborant la place, il l’est une seconde fois dans le plan même. Dans ce plan, en effet,  les boules tracent les signes qui signifient “boule” et les socles tracent les signes qui signifient “socle.”

Dutrieux a déjà utilisé l’alphabet Braille dans une œuvre au Sart-Tilman : Virage aux idées claires de Magritte (1984). Dutrieux associe image et langage. Nous avons des yeux mais ne voyons/savons pas la langue des aveugles. C’est une réflexion sur la vue, la différence entre voir et regarder : nous avons tous vu cette œuvre mais qui l’a regardée ?  Prendre le temps de regarder, prendre le temps de lire…

Idel Ianchelevici, Le Plongeur, 1939, copie en polyester par Victor Paquot, réinstallation 2000 (Port des Yachts)

Ianchelevici est né en 1909, à Leova, aujourd’hui située en Moldavie. C’est en 1931, après son service militaire, qu’il s’installe véritablement à Liège. Il étudie à l’Académie des Beaux-Arts  puis s’installe à Bruxelles.

A partir de 1935, Ianchelevici va se consacrer à la réalisation de sculptures monumentales qui correspondent à sa vision, sans se préoccuper d’éventuelles commandes, sans même savoir si elles seront un jour érigées quelque part. “Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain”, dira-t-il dans sa Profession de foi. Il reçoit une commande pour l’Exposition de l’Eau à Liège, en 1939. Ce sera l’occasion de faire aboutir un projet, déjà jeté sur papier, intégrant sculpture et architecture. La figure, déjà haute de deux mètres cinquante, est fixée au sommet d’un arc de quinze mètres, figurant le tremplin. L’ensemble, tant la sculpture que l’arc, qui s’élevait au-dessus de la piscine olympique, a été conçu par Ianchelevici. Celui-ci sera toutefois déçu du résultat final parce qu’une couche de peinture noire a été appliquée sur le personnage, rompant ainsi l’unité plastique de l’ensemble.

Le début de la guerre interrompt l’Exposition de l’Eau. L’œuvre, comme les bâtiments, n’a pas été conçue pour le long terme. L’arc est démoli, la Ville, qui s’est portée acquéreuse du Plongeur, en fait réaliser un moulage en ciment, moins fragile que l’original en terre et plâtre. Après la guerre, un projet de réinstallation de l’œuvre au bout du parc de la Boverie, près de l’Union nautique, est évoqué mais n’aboutira pas, faute de moyens vraisemblablement. Le Plongeur reste entreposé dans les réserves du Musée des Beaux-Arts (aujourd’hui La Boverie) où il tombe progressivement dans l’oubli en même temps qu’il se dégrade. L’œuvre a finalement été retrouvée, en mauvais état, mais la décision a été prise, en 1998, de réinstaller le Plongeur, au port des yachts cette fois.

La sculpture actuelle est donc une réplique, en polyester creux sur une armature métallique, réalisée par le sculpteur Victor Paquot. L’arc, comme l’ensemble de l’installation, a été conçu par l’Atelier d’Architecture Cocina. La ‘re-création’ a été inaugurée en 2000 et, dans un souci de fidélité à l’original sans doute, le Plongeur conserve (hélas ?) la couleur noire qui chagrinait tant Ianchelevici. Il est donc assez ironique de penser que son œuvre la plus emblématique pour la plupart des Liégeois, est justement une de celles dont il était le moins satisfait, et une reconstitution qui plus est.

(Il existe de nombreuses œuvres de Ianchelevici à Liège, qui ont fait l’objet d’une conférence à la CHiCC en 2019).


Georges Grard, L’Eau et La Terre, 1962-1964 (pont Albert Ier)

George Grard est né à Tournai en 1901 et mort à Saint-Idesbald en 1984. Issu d’un milieu modeste, il étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai et opte finalement pour la sculpture. Déjà à l’époque, ses nus sont critiqués parce que considérés comme trop osés. Il exerce différents métiers, dont l’un, dans une fonderie bruxelloise, lui permet de s’initier au bronze.

La ville de Tournai lui octroie une bourse et il part pour Paris où il découvre Maillol et Renoir et fait la rencontre de Despiau. Par la suite, il ne retourne pas à Tournai mais installe son atelier à Saint-Idesbald. Abandonnant une forme d’art déco et de cubisme, il fait évoluer son style sur le modèle des Français rencontrés à Paris. En 1945, avec La Caille (dont il existe un exemplaire au Sart-Tilman), il réalise une de ses œuvres les plus remarquables. Tout l’oeuvre de Grard se décline en une longue série de minutieuses variations à la gloire du nu féminin.

L’influence africaine se fait ressentir dans ses oeuvres, à partir de son séjour au Congo en 1957 – c’est notamment le cas dans ces deux bronzes. Notons que ces sculptures ont été installées peu après l’indépendance du Congo (1960.

Roger Jacob, sans titre, 1972 réinstallation 2017 (bd Frère-Orban)

Roger Jacob (1924-1975) est né à Arlon. Il étudie la sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. En 1949, il s’installe dans les Ardennes belges et y développe son art, partagé entre abstraction et figuration. C’est au début des années ’70 qu’il s’installe en région liégeoise. Sa vision artistique évolue définitivement vers le non-figuratif. Une de ses grandes préoccupations est l’intégration de l’art dans l’espace public. L’utilisation de l’acier corten lui permet d’envisager la réalisation d’œuvres de plus grands formats.

L’œuvre de Roger Jacob a été conçue pour l’entrée de l’usine à zinc que Prayon avait implantée à Ehein (Engis) dans les années ’70. Réalisée en acier corten, elle a été fortement endommagée par les aléas du temps, notamment à cause des retombées acides qui ont entraîné des perforations des tôles d’acier, trop minces. La Ville de Liège souhaitant réimplanter ce monument sur son territoire, le Groupe CMI a offert à la Ville la restauration de l’œuvre. Elle a été réimplantée sur le boulevard Frère-Orban à quelques pas de la nouvelle passerelle, la Belle Liégeoise. La sculpture a été amenée à Liège par voie fluviale.

Nicolas Schöffer, Tour cybernétique (ou  spatio-dynamique), 1961 (Boverie)

Nicolas Schöffer (Schöffer Miklós) est né en 1912 à Kalocsa (Hongrie) et décédé en 1992 à Paris. Il est l’un des principaux acteurs de l’art cinétique, mais surtout de l’art cybernétique. L’art cinétique est un courant artistique qui propose des œuvres contenant des parties en mouvement. Le mouvement peut être produit par le vent, le soleil, un moteur ou le spectateur.

La Tour cybernétique est une sculpture abstraite de 52 mètres de haut qui se compose d’une ossature aérée en tubes d’acier. Cette ossature, munie de pales, de formes et de dimensions variées, se mue grâce à des moteurs actionnés par un cerveau électronique. Outre la structure métallique, le fonctionnement d’ensemble du dispositif cybernétique repose sur trois organes : un système d’éclairage, un système de sonorisation, et, régissant le tout, un cerveau électronique qui déclenche trois types d’action (mouvement, musique et éclairage de la tour).

À l’origine, elle réagissait à son environnement grâce à un cerveau électronique situé dans le Palais des Congrès. Dans ce but, l’œuvre est notamment équipée de microphones, de capteurs de lumière, d’un hygromètre et d’un anémomètre. Après analyse des données, cette intelligence artificielle les traduisait par le mouvement des plaques polies, par des jeux de lumière tant naturelle qu’artificielle et par la production de séquences sonores composées par Henri Pousseur.

Joseph Rulot, exécuté par Jules Brouns, La Légende wallonne, installation 1965 (Boverie)

Joseph Rulot est né à Liège en 1853 et mort à Herstal en 1919. Sculpteur et statuaire, formé à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, il y est nommé professeur de sculpture en 1904. Gagné par le mouvement symboliste, Joseph Rulot apporte une solide contribution à l’émergence de l’affirmation wallonne.

Habités par le souhait de doter la Wallonie d’une image forte, les membres de la Fédération wallonne envisagent, dès 1895, la création d’un monument en mémoire du poète dialectal Nicolas Defrecheux. Honorer un poète revient à magnifier la spécificité la plus claire de la Wallonie : sa langue. Premier écrivain dialectal reconnu sur le plan régional, Defrecheux s’impose comme figure emblématique de l’identité wallonne. Leur choix se porte alors sur Joseph Rulot.

Plutôt que de mettre en avant la figure de Defrecheux, Rulot concentre son attention sur la poésie wallonne et place l’homme de lettres au second plan. Son monument, à réaliser en bronze et en pierre de Meuse, ne présente pas de faces à proprement parler ; il peut être envisagé de tous les côtés. Pensé pour être érigé dans un parc, au centre d’un plan d’eau, il se déploie en hauteur (10 mètres environ) sous la forme d’un monticule autour duquel prennent place des personnages en reliefs et en ronde-bosse.

Ce n’est qu’en 1908, après bien des débats sur la qualité esthétique de l’œuvre et sur l’opportunité de sa réalisation, que le Conseil communal arrête sa décision : il accepte de l’élever au parc de la Boverie. En 1914, tous les éléments semblent enfin réunis pour permettre la concrétisation de l’œuvre, prévue pour faire une douzaine de mètres de hauteur. L’architecte Paul Jaspar, désigné pour dresser les plans de la structure du monument, se dit prêt, tout comme Rulot. Les fondations commencent mais la guerre entraîne l’arrêt des travaux, puis Rulot meurt en 1919. Au sortir du conflit, la somme en possession du Comité Defrecheux n’est plus suffisante pour reprendre la réalisation.

Au cours des années 1950, le statuaire Jules Brouns, élève de Rulot, parvient à donner vie à une des figures du monument, La Légende. La Ville de Liège accepte d’acheter l’œuvre et de la placer dans le parc de la Boverie, non loin de l’endroit où devait prendre place le mémorial. La Légende, figure méditative et hiératique, vêtue d’un lourd drapé aux plis verticaux, personnifie les contes et les histoires. Elle porte la main au visage dans un geste qui traduit la pensée. On peut noter quelques similitudes avec la Dame blanche du Mémorial Walthère Dewé, oeuvre de Brouns également.

Marnix d’Haveloose, La Toilette, 1910 (Boverie)

Marnix d’Haveloose (1885-1973) a fait ses premiers pas à Bruges, avant de parfaire sa formation à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où il fait toute sa carrière comme professeur, puis comme directeur. Son œuvre ne comporte pas que des bustes et des nus, il réalise aussi des monuments aux morts et des monuments funéraires.

L’oeuvre, d’une sensualité empreinte d’un certain maniérisme, contraste évidemment avec  l’érotisme torride du Faune mordu de Jef Lambeaux (1903) dont elle est voisine.

Bernar Venet, Arcs, 2004 (Boverie)

Bernar Venet est un artiste plasticien français, né en 1941 à Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes de Haute-Provence). Il débute comme assistant décorateur à l’Opéra de Nice de 1958 à 1960. Ensuite, il vit près de 40 ans aux États-Unis où il se fait connaître pour ses sculptures en acier et ses œuvres conceptuelles.

De 1971 à 1976, il marque une pause dans ses recherches, cesse toutes pratiques artistiques et revient en France où il écrit et enseigne à la Sorbonne. La ligne, sous toutes ses variantes mathématiques et ses manifestations physiques, prend une place prépondérante dans son travail.

En 1983, Bernar Venet met en place la structure de base de ses Lignes indéterminées. Il les réalise en acier corten et les installe dans de nombreux espaces urbains et collections publiques, notamment à Paris, Berlin, Tokyo, Pékin, San Francisco…

Il est invité en 1984 par le ministère de la Culture à réaliser Arc majeur sur l’autoroute A6, projet qui n’aboutira pas. En revanche, cette œuvre est finalement installée en Belgique sur l’autoroute E411, en 2019.

Maria Vita Goral, Perles universelles, 2023 (pont de Fragnée)

Maria Vita Goral est née en Ukraine en 1991. Elle a fait ses études à l’Académie Nationale des Arts de Lviv, puis à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Elle compte déjà plusieurs expositions à son actif.

Perles Universelles est une installation sculpturale, prévue pour une durée de six mois. Elle consiste en quatre perles nacrées de couleurs symboliques et différentes (blanche, champagne, rosée et noire, en acier laqué et verni) placées dans l’écrin des coquillages portés par les Titans. Ces quatre perles, adaptées aux proportions des statues de Victor Rousseau, accueillent le passant à l’entrée et à la sortie du pont, favorisant un dialogue entre le contemporain et le passé.

L’intention de ce projet offre un regard sur l’art contemporain coexistant avec l’art de l’époque, en pensant aux ressources de notre terre ainsi qu’aux valeurs démocratiques, à la diversité culturelle ainsi qu’aux responsabilités artistiques vis à vis de l’environnement urbain. Les quatre couleurs choisies, qui correspondent à des couleurs de perles existantes, font également référence à la diversité de l’espèce humaine qui en fait aussi la richesse.

Afin de respecter les desiderata du Service du Patrimoine, aucune fixation n’a été utilisée pour maintenir les sphères dans leur coquille. C’est leur propre poids (350 kg) qui assure la stabilité de celles-ci tout en respectant la résistance des matériaux utilisés (bronze).

(auteur inconnu), Jeanne Rombaut, fin des années 50 (rue de Berloz/rue des Beaux-Arts)

Le dimanche 3 avril 1955, au Ciné-Rio à Sclessin, un incendie éclate alors que 150 spectateurs, dont beaucoup d’enfants, viennent de regagner leur place après l’entracte.  C’est la panique, la seule sortie de secours encore praticable ne permet pas le passage de tout le monde, les gens se bousculent, se piétinent tandis que les poutres du plafond enflammé s’écrasent sur ceux qui n’ont pas pu sortir.

Il y aura 39 morts, dont 22 enfants. On apprendra plus tard qu’une jeune fille de 13 ans, Jeanne Rombaut, après être sortie en tirant son frère par la main, était rentrée dans le brasier pour tenter de sauver d’autres enfants qui l’accompagnaient. Elle n’en ressortira pas vivante.

Un monument est érigé à sa mémoire, à Sclessin. L’oeuvre n’est pas signée, l’auteur semble inconnu des principaux historiens de Sclessin. Bien qu’il s’agisse d’un monument civil, l’expression de mater dolorosa prêtée à Jeanne n’est pas sans rappeler les figures de piétas, notamment celle de Michel-Ange.

Louis Gérardy, Enfant chevauchant une tortue, années 50 réinstallation 1998 (place du Batty)

Né à Liège, Louis Gérardy (1887-1959) étudie la sculpture à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège. Même s’il se considère lui-même comme étant principalement un sculpteur animalier (souvent en bas-reliefs), Louis Gérardy a également reçu commande de la Ville de Liège pour des œuvres commémoratives, telles que le buste du poète wallon Emile Gérard (place du Flot) ou la statue du Général Bertrand (place Théodore Gobert).

Conçu dans les années 1950, l’Enfant chevauchant une tortue fait partie de ces commandes. Il s’agit d’une œuvre tardive de Gérardy, puisqu’il décède en 1959, traduisant son goût pour la représentation animale en même temps qu’une facture classique, sinon académique, qui résume assez bien sa production en général. La sculpture était destinée à orner la pataugeoire de la plaine de Cointe, où elle faisait également office de fontaine – à l’origine, la tortue et le poisson crachaient de l’eau. L’œuvre sera retirée dans les années 1970 et placée dans les locaux de l’Échevinat de l’Instruction publique. Lors de la création du rond-point de la place du Batty, le Comité de quartier de Cointe a demandé à la Ville que la sculpture revienne dans son quartier d’origine – ce qui est le cas depuis 1998.

Le thème d’un enfant chevauchant une tortue peut paraître étrange mais on le retrouve déjà dans des objets décoratifs du XIXe siècle ainsi que dans Blondine, conte de la comtesse de Ségur. À Bruxelles, le sculpteur Jacques Marin l’a également traité dans la Fontaine des Danaïdes (ou Fontaine Horta) (1923). Aujourd’hui, l’amateur d’art contemporain songe inévitablement au Searching for Utopia de Jan Fabre (2003).

La tortue, symbole de tempérance, modère la fougue de la jeunesse. Et tant la tortue, par sa longévité, que l’enfant, par sa jeunesse, ont tout l’avenir devant eux…

Conclusion

Le pitch de cette conférence disait : “Vous en croisez certaines sans plus les voir, vous en admirez d’autres sans en connaître l’histoire, sans compter celles qui se cachent et que vous découvrirez peut-être…”  J’espère avoir pu, tout à la fois, satisfaire votre curiosité et l’éveiller davantage.

Philippe Vienne

Toutes les photos © Philippe Vienne

Remerciements à Maria Vita Goral et Philippe Delaite


La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Philippe VIENNE, organisée en mai 2023 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

PHILIPPONNEAU : L’Oiseau à deux becs #26 (2013, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

PHILIPPONNEAU Olivier, L’Oiseau à deux becs #26

(gravure sur bois, 30 x 22 cm, 2013)

Olivier PHILIPPONNEAU forme un duo avec Raphaële Enjary avec qui il entame une collaboration dès leurs études à Paris. Ils développent rapidement un intérêt commun pour la gravure sur bois. Sensibles aux impressions artisanales, ils voient le tirage de leurs estampes comme une étape essentielle pour donner vie et chaleur à la simplicité de leurs images.

D’albums jeunesse en expositions accompagnées de jeux en bois, l’illustration est pour eux le moyen de raconter des histoires, quel que soit le support.

En 2016, ils créent les éditions 3œil avec Sylvain Lamy pour continuer leurs recherches autour du livre et de la fabrication et en 2020, ils lancent la collection Philonimo, traduite aujourd’hui dans plusieurs pays.

Cette illustration est tirée du livre L’oiseau à deux becs (éd. MeMo), adaptation d’une histoire du Pancha Tatra, un recueil de contes traditionnels indiens datant du VIe siècle après JC.

L’oiseau, comme tous les animaux de ces illustrateurs, est simple et stylisé et les paysages formés de motifs géométriques. On y retrouve l’intérêt des illustrateurs pour l’art aborigène et la culture japonaise.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Olivier Philipponneau ; imagiervagabond.fr| remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

BAIWIR : Valérie Nagelmackers (1826-1908) (CHiCC, 2017)

Temps de lecture : 3 minutes >

Valérie Nagelmackers est née le 15 décembre 1826 à Liège. Elle est la fille du banquier Gérard-Théodore Nagelmackers dont la banque fut fondée en 1747 par son arrière-grand-père, rue des Dominicains, sous le régime hollandais. En 1830, le banquier quitte Liège pour s’installer à Angleur, au château acquis en 1814, afin d’éviter les troubles.

La maman de Valérie invitait une petite paysanne, Victorine, pour égayer la vie de sa fille et la familiariser avec le wallon. Les deux amies se promenaient et récoltaient des oeufs à la Ferme 1313 , où fut signée la paix d’Angleur deux ans avant la célèbre paix de Fexhe. Elles se rendaient également à la chapelle située derrière la ferme, appelée à l’époque, chapelle de la Forêt (actuellement chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, depuis 1945).

Lors de ces promenades, Valérie demandait souvent à Victorine de réciter quelques poésies qu’elle avait composée, telle Le ruisseau d’Angleur :

Murmure avec ivresse au pied des chèvrefeuilles
Et des jeunes sorbiers aux grappes de corail,
Baise de tes flots bleus les muguets et leurs feuilles,
Sème de tes brillants leur parure d’émail,
Source aux limpides chants, frais miroir, larme pure
Du bonheur qui déborde et ruisselle aux vallons…
Des saules argentés caresse la ramure,
Et voile son sourire avec les cheveux blonds.

Chapelle ND de Bon-Secours © Ph. Vienne

Le 31 octobre 1849, Valérie, âgée de 23 ans, épouse le comte de Stainlein, 30 ans, originaire d’Allemagne mais résidant en Hongrie ;  le 26 juillet 1850 naquit un fils, Herman Otto Ludwig. Herman résida en Belgique, en Allemagne et en Hongrie, Valérie et son fils suivirent le comte, violoncelliste de renom et compositeur, dans différents pays lors de grands concerts. Malheureusement, le comte, de santé fragile, décède en 1867 alors qu’Herman n’a que 17 ans.

En 1874, la mère de Valérie décède et les château est attribué à son frère Edmond, banquier à Liège. Valérie et son fils sont obligés de quitter le château en 1876 et voyagent beaucoup, séjournant à l’hôtel de Suède à Liège, l’hôtel Ninave à Comblain, ainsi qu’à Rome où la comtesse possédait une résidence.

Valérie crée une école à Angleur et, en 1880, la construction s’achève avec l’approbation du pape Léon XIII. Hélas, Herman décède en 1882 à l’âge de 32 ans, à Oneux, chez l’abbé Thiernesse, dans un presbytère où il s’était retiré et qui existe toujours. Valérie s’installe alors définitivement à Comblain-au-Pont où elle achète la Villa des Roches et d’où elle continue à faire le bien (construction d’un ouvroir pour 16 jeunes filles et d’une école gardienne de 50 enfants). Elle recevra, à Comblain, de nombreuses personnalités du monde littéraire, musical et, surtout, humanitaire (Godefroid Kurth, Emile de Laveleye, Jean-Pierre Delville, le cardinal Lavigerie…).

Valérie Nagelmackers décède en 1908. Peu de personnes assistent à ses funérailles à Comblain mais, à l’office qui suivit dans la nouvelle église d’Angleur, une foule énorme lui rendit hommage. Le monument funéraire de la famille Nagelmackers se trouve au cimetière de la Diguette à Angleur mais, étrangement, les gravures des noms ne reprennent ni le nom de Valérie ni celui de son fils.

Rappelons aussi le rôle du neveu de Valérie, Georges Nagelmackers, qui, parti à l’âge de 22 ans pour New-York où il découvrit les trains de luxe de monsieur Pullman, revint à Liège et fonda en 1872 la Compagnie des Wagons-lits, avec l’appui du roi Léopold II.

CAUMIANT : Plaqueminier du Japon (2017, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

CAUMIANT Damien, Plaqueminier du Japon

(photographie, 53 x 53 cm, 2017)

Originaire de Stavelot, Damien CAUMIANT (né en 1982) a suivi des études à l’ESA Saint-Luc Liège, puis à l’ERG à Bruxelles.

“[…] La pratique de Damien Caumiant s’articule autour de l’idée du déplacement, de l’exploration du territoire et de l’espace ; elle est avant tout liée au sens d’un profond dépaysement et d’un questionnement itinérant, plus ou moins rêveur, dans la lignée des photographes (Philippe Herbet en tête) qu’il fréquente ou dont, avec prudence et modestie, il admire le travail…” (d’après WEGIMONTCULTURE.BE)

Cette photographie fait partie de son premier livre, Construire un feu, paru chez Yellow Now (collection Angles vifs) en 2019.

Quelques images, quelques voyages
s’engager
s’abandonner (parfois) aux formes, aux
couleurs, à la vie
marcher, éprouver, épuiser et s’épuiser
respirer
marcher encore
trouver son rythme
glaner
la démarche est une question d’allure. (D.Caumiant)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Damien Caumiant | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DADO : Un Doisneau peut en cacher un autre (expo, 2025)

Temps de lecture : 5 minutes >

On a souvent une vision réductrice de l’art du photographe français Robert Doisneau (1912-1994). La postérité n’a retenu de lui que sa tendresse pour les scènes populaires et anecdotiques, ces images d’Épinal un peu trop sucrées qui semblent figer Paris dans un éternel sourire de carte postale : une ville d’ouvriers rieurs malgré la misère, d’écoliers espiègles prêts à faire les 400 coups et de jeunes amants s’embrassant sous la pluie.

DOISNEAU Robert, Le baiser de l’Hôtel de Ville (Paris, 1950) © Atelier Robert Doisneau

Malgré leur qualité graphique exceptionnelle, leurs cadrages audacieux et leurs lumières enchanteresses, ces photographies trop ciblées donnent parfois l’impression de feuilleter un vieux manuel de morale illustré, dont l’humanisme semble imprégné de naphtaline et de bonbons à la violette. On y mythifie un Hexagone de l’après-guerre, momifié dans sa propre sentimentalité et expurgé de la violence urbaine et des luttes sociales qui culmineront en mai 1968. Comme si Doisneau n’avait été que le porte-parole d’une France rassurante, flatteuse pour la nostalgie, réduite à un décor où tout semble joué d’avance. Dans l’opinion publique, il est devenu le photographe de la connivence facile, de la complaisance souriante, et son célèbre Baiser de l’Hôtel de Ville le symbole d’un crime de ‘lèse-imposture’.

Pourtant, un autre Doisneau existe, plus passionnant, engagé et avant-gardiste. La remarquable exposition que lui consacre le Musée de la Boverie, rassemblant 400 photos sur les 450 000 prises par l’artiste, déconstruit les clichés et révèle combien cet artiste a exploré des genres multiples avec un regard bien moins complaisant et enjoliveur qu’on ne le croit. On y découvre d’abord un portraitiste d’exception, capable d’unir l’art, l’environnement et la personnalité de ses modèles, écrivains ou plasticiens, atteignant parfois de véritables états de grâce avec Ponge, Sagan, Tinguely, Arp, Léger, Colette, Giacometti ou Picasso. On y voit aussi un Doisneau impliqué dans le monde de la publicité au sein de Rapho, première agence de presse photographique fondée en 1933, qu’il rejoint en 1946 sous la direction de Raymond Grosset. Sa créativité y demeure vive, son humour y transparaît souvent, offrant un contrepoint ironique à des commandes plus alimentaires qu’inspirantes.

Il y a encore le Doisneau avant-gardiste, expérimentant en laboratoire, grâce à des appareils tels que le Speed Graphic (1964), le phénomène des distorsions de ses sujets et de ses prises de vue, donnant naissance à de surprenantes déformations visuelles, comme celles de la tour Eiffel, en 1965. Il réalise aussi des montages en relief, d’une modernité saisissante, tels que La maison des locataires ou du Pont des Arts à la mairie de Pantin (1972), qui pourraient prétendre au statut d’installation à part entière.

DOISNEAU Robert, Nicolas Schöffer à Liège le 27 mars 1962 © Atelier Robert Doisneau

On retrouve également le photographe de mode pour le magazine Vogue (de 1949 à 1963), captant l’élite et les élégantes sans toujours y trouver un terrain d’expression pleinement stimulant. Son activité de photo-reporter retient elle-aussi l’attention : ses séries photographiques en Belgique, à Bruges, à l’Exposition universelle de 1958, ou encore à Liège, où il immortalise Nicolas Schöffer et sa tour cybernétique, témoignent d’un regard curieux, attentif aux signes de la modernité.

Enfin, il y a le Doisneau des petites gens : banlieusards, marginaux, prostituées parisiennes, piliers de comptoir, mineurs de Lens, internés de la prison-hospice de Nanterre, sidérurgistes de la vallée de la Fensch — tous saisis sans fard. Ces univers sans mise en scène révèlent son humanité à chaque instant : une empathie en phase avec la vie réelle et les laissés-pour-compte, sans jamais sacrifier la rigueur formelle. L’exposition rappelle combien sa fibre sociale, son engagement communiste et sa solidarité trouvent racine dans ses années passées aux usines Renault (1934-1939), durant lesquelles il observe le Front populaire. Cet engagement explique l’importance qu’il accorda toujours à la presse de gauche, prioritaire sur toute autre activité. Des images longtemps méconnues qui s’avèrent pourtant essentielles à la compréhension de son œuvre.

Au-delà des sujets, le style singulier de Doisneau est immédiatement reconnaissable. Ses cadrages privilégient souvent une distance moyenne, ni trop proche, ni trop lointaine. Ce refus du gros plan absolu comme de la plongée spectaculaire traduit une forme de retenue, une volonté de ne pas imposer l’émotion. Le spectateur reste libre de circuler dans la scène, comme dans une rue. La composition de Doisneau offre un espace au regard, sans enfermer le spectateur dans celui du photographe.

Photographier, pour lui, ce n’est pas dominer la réalité, mais s’y fondre avec douceur. Doisneau privilégie la perspective oblique, légèrement décalée, comme si l’appareil s’était déclenché en marchant. Dans ses vues de banlieue ouvrière ou de marchés parisiens, cette perspective densifie le réel. Les lignes convergentes attirent le regard vers un point où le monde se resserre : un visage, un geste, un sourire. La profondeur devient affective plutôt que spatiale ; ce qu’elle relie, ce ne sont pas seulement les plans du décor, mais les degrés d’émotion.

Doisneau excelle également à briser la rigidité de la ligne de fuite. Une perspective trop prononcée figerait l’image ; il la rompt par un détail : une silhouette en contrepoint, une bicyclette qui traverse le champ, un chien débordant du cadre. Ces ruptures maintiennent la vivacité de l’image, empêchant la composition de se refermer sur elle-même. Sa perspective n’impose pas l’ordre, elle offre la respiration, celle d’un monde où le déséquilibre participe de l’harmonie. La perspective, chez Doisneau, a une portée morale : elle place le photographe à hauteur d’homme. Jamais de plongées dominatrices, ni de contre-plongées héroïques ; toujours un regard où les lignes s’ouvrent à la mesure du corps. Cette modestie optique est une éthique : voir sans dominer, composer sans figer. La perspective, chez lui, n’est pas un instrument de maîtrise mais un outil de relation.

Ainsi, loin des clichés et des images consensuelles, l’œuvre de Robert Doisneau révèle une complexité formelle insoupçonnée. L’exposition de la Boverie donne à voir un Doisneau réel, pluriel, exigeant, à la fois critique et poétique, documentariste et créateur, qui traduit dans chaque cadrage cette capacité rare à conjuguer humanité, esthétique et éthique. Découvrir cette pluralité, c’est comprendre que derrière le visage souriant de Paris se cache un artiste d’une modernité et d’une profondeur intemporelles, dont la portée dépasse de loin les images emblématiques qui ont traversé le temps.

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À voir jusqu’à 19 avril 2026…

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Atelier Robert Doisneau.


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THIRY : l’engagement sans faille d’une pionnière de grand talent

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[RTBF.BE, 21 janvier 2024] La virologue belge Lise Thiry est décédée le 16 janvier dernier à l’âge de 102 ans. Lorsque l’info est tombée ce samedi, les témoignages sur les réseaux sociaux se sont multipliés. Toutes et tous saluent la femme de médecine, scientifique mondialement reconnue, et active sur la question de l’avortement et le virus du Sida. Mais tous aussi rappellent la militante engagée pour les droits des femmes et des étrangers.

L’une des rares femmes médecins de Belgique

En 1946, elle est l’une des 3 seules femmes diplômées de médecine de l’université de Liège sur 140 étudiants. Elle rejoint alors l’institut Pasteur de Bruxelles ou elle se spécialise en virologie et microbiologie. Mais elle ne s’arrêtera pas là puisqu’elle y créera le laboratoire de virologie et travaillera sur un grand nombre de virus.

Bernard Rentier : “C’est certainement elle qui m’a inspiré dans le choix de mon métier” © doorbraak.be

Bernard Rentier est virologue, ex-recteur de l’université de Liège et par ailleurs cousin de Lise Thiry : “C’est certainement elle qui m’a inspiré dans le choix de mon métier“, nous confie-t-il. “Je me souviens d’avoir été dans ce laboratoire, j’étais alors adolescent. Lise nous expliquait plein de choses, nous montrait tout. Mon intérêt pour la recherche et la virologie en particulier est certainement né là, avec elle.” À l’époque, peu de femmes sont en charge de projets aussi importants : “C’était une grande première d’avoir une femme là. Et, en plus, elle le faisait dans des conditions difficiles. Nous étions après la guerre, elle et son équipe travaillaient dans des baraquements préfabriqués. Ces travaux de laboratoire se faisaient dans des conditions invraisemblables.

Si, dans les années 80, Lise Thiry se fait mondialement connaître pour avoir identifié le VIH dans des échantillons de lait maternel provenant de Kigali, expliquant ainsi la transmission mère-enfant du Sida, Bernard Rentier tient à préciser qu’elle a travaillé sur de nombreux virus, avec d’autres scientifiques renommés : “Elle a évidemment beaucoup travaillé sur le VIH, à une époque ou personne ne s’y intéressait. Mais elle a aussi travaillé sur la polio notamment. Il y a peu de gens qui sont capables d’avoir cette envergure-là, c’est-à-dire d’être capables de travailler avec une multitude de gens partout dans le monde et sur un nombre extraordinaire de virus. Je ne compte plus le nombre de Prix Nobel qu’elle a côtoyé tout au long de sa vie.

De sa cousine, Bernard Rentier se rappelle les dîners de famille : “Je me souviens quand j’étais gamin, c’était déjà un personnage dans la famille qui épatait tout le monde par son niveau. À chaque fois qu’elle entreprenait quelque chose, ce n’était jamais gentiment sur le côté où simplement signer une pétition, c’était s’engager à fond. Depuis toujours elle avait cet enthousiasme, cette intelligence hors normes. Elle lisait tout, écoutait tout. Elle savait ce qu’elle voulait et ne laissait personne contredire ses projets.

Mobilisée dans le dossier avortement

Michèle Loijens est vice-Présidente du CHU Saint-Pierre, elle est aussi membre fondatrice du Fonds Willy Peers, du nom de ce médecin, arrêté en 1973 pour avoir pratiqué des avortements clandestins dans une Belgique qui interdisait encore cette pratique, elle était une amie de longue date de Lise Thiry : “Au moment de son arrestation, nous avons créé des comités de dépénalisation à travers toute la Belgique. C’est lors d’une de ces rencontres que j’ai vu Lise pour la première fois.” Ensemble, avec d’autres médecins, elles vont œuvrer pour dépénaliser l’avortement et dans la foulée, créer la fondation : “C’est à l’initiative de Roger Lallemand (NDRL : avocat de Willy Peers, également très actif sur la question de la dépénalisation de l’avortement), que ces réunions avaient lieu. On se réunissait deux ou trois fois par mois au départ. Ensuite c’est devenu plus régulier, tant l’ampleur de la tâche, l’envie de dépénaliser l’avortement, de faire entendre nos voix étaient fortes. Lise était super active sur ce dossier. Elle avait un enthousiasme tellement grand, qu’on l’aurait suivie en enfer !

Willy Peers arrêté en 1973 © rtbf.be

Michèle Loijens décrit également un personnage haut en couleur : “Elle était absolument extraordinaire. Elle paraissait plus jeune que ce qu’elle était, elle s’habillait comme une gamine. Parfois, elle mettait des petites barrettes roses dans ses cheveux. Mais à côté de ça, c’était une scientifique de grands talents et une oratrice hors pair. Elle était très drôle aussi.

Mais au-delà de l’avortement et des virus, Lise Thiry est aussi une pionnière en termes de réforme de la médecine en Belgique, c’est notamment la fondatrice du GERM, le Groupe pour la Réforme de la Médecine : “Je tiens à le souligner“, nous explique Michèle Loijens, “le travail qu’elle a fait dans le cadre de la politique de santé dans le pays était important aussi. La médecine sociale, c’était son credo. Une médecine préventive, des soins à domicile. Elle a vraiment aidé à réformer la médecine.

La femme politique

Fille de Marcel Thiry, poète et sénateur du Rassemblement Wallon, Lise grandit avec la politique chevillée au corps. En 1973, elle militera au Parti Socialiste et sera cooptée au Sénat en 1985. Sur X (ex-Twitter), Paul Magnette lui rend d’ailleurs hommage en soulignant : “Le féminisme universaliste qui la portait à mener les plus justes combats.

Lise Thiry en 1986 © auvio.rtbf.be

Mais la politique belge aura vite fait de la décevoir : “Elle a toujours été en recherche d’une espèce d’idéal“, analyse Bernard Rentier, “c’est une humaniste et elle a été successivement déçue par le côté politicard de la politique. Elle voulait du concret, du rapide. Elle s’est retrouvée face à des discussions, des gens qu’il faut ménager. Et je pense que c’est ça qui chaque fois l’a déçue et qui a fait qu’elle est passée par diverses choses en politique.

Après avoir été tête de liste de la Gauche Unie aux élections Européennes de 1994, sans que le parti ne gagne un seul élu, elle reviendra en politique en 2010. Là aussi, l’épisode sera cruel, candidate sur les listes du parti Rassemblement Wallonie-France, elle ne sera pas élue. Enfin, en 2014, elle se rapproche du PTB et appelle à voter pour le parti des travailleurs de Belgique.

La marraine de Sémira Adamu

Comme la politique institutionnelle ne la passionne plus, c’est sur le terrain qu’elle va agir. Elle milite notamment en faveur des droits des étrangers. En 1998, elle devient la marraine de Sémira Adamu. Elle avait accepté de devenir marraine de la jeune femme, car à l’époque, seuls les membres de la famille pouvaient lui rendre visite. Ce statut de marraine/parrain avait été décerné à quelques personnalités publiques à l’époque, dont Lise Thiry.

© levif.be

La mort de la jeune Nigériane, étouffée par des gendarmes lors de son expulsion, sera une épreuve difficile pour la virologue : “Cet épisode, ce drame, l’a terriblement affectée“, confie Bernard Rentier. “Ça a été pour elle la révélation que l’abject existait sur la planète. Elle pensait réussir à faire comprendre où était la justice selon elle… Et là, non seulement elle s’est heurtée à un mur, mais en plus ce mur était écrasant, dévastateur. Ça l’a marqué parce qu’elle en a parlé très longtemps après. Pour autant, elle ne s’est jamais découragée. Elle n’a jamais pensé que tout était foutu“, ajoute Bernard Rentier.

Un sentiment partagé par Michèle Loijens : “Elle était une grande chercheuse, mais aussi une grande citoyenne. Elle s’est battue pour les malades du Sida, pour les étrangers, pour la Palestine et pour les droits des femmes. Elle était humaniste oui, plus que féministe même. Un jour, elle m’a dit ‘Je me suis découverte féministe, je ne savais pas. Et en fait, les féministes estiment que je suis féministe’.

Les honneurs

En 1985, elle est élue femme de l’année. En 2011, elle reçoit le titre de Commandeure du Mérite Wallon. Elle est élue Femme de Cristal en 2005. Une école porte son nom en province de Hainaut tout comme un bâtiment du campus Erasme de l’ULB (depuis 2019).

Lise Thiry a même eu un timbre à son effigie. En 2007, BPost décide de mettre à l’honneur les scientifiques belges qui ont joué un rôle scientifique déterminant sur la scène internationale : “C’est donc en toute logique que La Poste consacre sa série This is Belgium à la science. Pour ce faire, neuf scientifiques belges de renom ont été sélectionnés sur la base de leur reconnaissance nationale et internationale“, peut-on lire dans le journal PhilaNews du service public postal. “Lise Thiry s’est distinguée par ses études de virologie et sa lutte contre le SIDA“, ajoute l’article.

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Lise Thiry s’est éteinte le 16 janvier dernier, à Waterloo. Ses funérailles ont eu lieu le 26 janvier 2024.

Maïté Warland, rtbf.be


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S’engager encore en Wallonie…

Savez-vous qui a inventé le mot “Wallonie” ?

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[RTBF.BE, 22 septembre 2025] Assez curieusement, il n’existait, jusqu’au milieu du 19e siècle, aucun nom officiel pour identifier les provinces du sud de la Belgique. Il y avait juste l’adjectif “wallon” : on disait la “langue wallonne”, le “pays wallon”, les “provinces wallonnes”, etc. Et c’est dans les années 1840 que pour la première fois apparait dans un texte le mot “Wallonie.”

Qui est l’auteur de cette innovation ? Les historiens hésitent entre deux noms. Certains pensent que ce serait un écrivain namurois qui s’appelait Honoré Chavée. Mais d’autres, plus nombreux, penchent pour un juriste, namurois lui aussi, Joseph Grandgagnage. Ce serait lui qui aurait inventé ce mot, en 1844, dans un recueil de poèmes appelé les Wallonades et qui présentait divers sites de notre région,” nous précise Jean-François Pacco.

Qui est Joseph Grandgagnage ?

Joseph Grandgagnage est né à Namur en 1797, rue de l’Arsenal, d’une famille de commerçants aisés. Il fait des études de droit à Liège et entame une carrière de magistrat, comme substitut à Namur, puis il gravit tous les échelons, pour devenir premier président de la Cour d’Appel de Liège.

Comme juriste c’est un savant, qui publie des livres de droit et notamment de droit ancien. C’est aussi un progressiste pour l’époque. On pratiquait encore le duel et notre Joseph va militer pour que ce soit interdit, que les duellistes soient assimilés à des meurtriers et leurs témoins à des complices. Il va aussi combattre la peine de mort. Il s’intéresse à la politique étrangère, est un fervent défenseur de l’identité belge. Et c’est un écrivain, un poète, un randonneur. Avec pas mal de récits qui décrivent nos régions, leur histoire, leurs beautés naturelles.

Laurent Cheppe, rtbf.be


François-Charles-Joseph Grandgagnage © connaitrelawallonie.wallonie.be

[CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE] (François-Charles-) Joseph GRANDGAGNAGE (Namur 20/06/1797, Embourg 19/02/1877). Formé au Collège de France puis à l’Université de Liège, docteur en Droit (1820), avocat (1820-1823), il est nommé substitut du Procureur du roi à Namur (1823-1830), puis Conseiller près de la Cour d’Appel de Liège. Dans le nouvel État belge, il gravit tous les échelons et devient président de la Cour d’Appel (1849), puis premier président (1862) avant d’être admis à l’éméritat en 1869. Parallèlement à sa carrière de magistrat, Joseph Grandgagnage déploie une activité littéraire importante et de qualité qui lui vaudra d’entrer à l’Académie de Belgique en 1835. Cette année-là, il publia Les voyages et aventures de M. Alfred Nicolas au royaume de Belgique, deux volumes où il pointait les ridicules du romantisme et des mœurs politiques de son temps. Oncle du philologue Charles Grandgagnage, François-Charles-Joseph Grandgagnage est surtout le père philologique du mot Wallonie. C’est en effet à la page 601 de la Revue de Liège, parue en 1844, que Grandgagnage utilise et crée le mot Wallonie qui sera repris par la suite par d’autres philologues, avant d’être popularisé par Albert Mockel qui lui attribue le sens politique que l’on connaît aujourd’hui.


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HENROT par DADO : Une vie et quelques jours heureux (roman, 2025)

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On se lève un matin en chérissant la journée qui s’annonce et, le soir venu, on se couche en regrettant d’être né. Ce jour-là, c’est l’enfer. Cet enfer-là, je l’ai connu.

Certains premiers romans résonnent comme des confidences, d’autres comme des révélations. Une vie et quelques jours heureux de Joseph HENROT – ancien instituteur de 68 ans installé à Saint-Hubert – paru en 2025 aux Editions Memory, appartient à cette seconde catégorie. Le livre ne se contente pas de raconter un drame : il le transfigure. L’Ardenne de 1969, faite de forêts profondes et de silences, devient sous sa plume une scène universelle où mémoire, illusion, crime et vérité se livrent une lutte sans merci.

Au commencement était le drame : Gilles, le narrateur, n’a que douze ans lorsqu’il apprend le meurtre de son père. Son monde bascule. Quelques années plus tard, devenu adulte et instituteur — tout comme le fut Henrot lui-même, né en 1957 comme son personnage — il est sollicité par un certain Janus, figure énigmatique, qui l’invite à se pencher sur cet assassinat. Gilles est alors bien résolu à venger la mort de son père. À partir de cet instant, le roman se mue en une quête de vérité implacable, une reconstitution acharnée où les souvenirs se brouillent et les certitudes s’effondrent au fil des révélations, au contact d’une réalité insaisissable.

À l’instar des tragédies antiques, ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui priment, mais ce qui relève des non-dits. Ce qui se dérobe, ce qui échappe, a autant de puissance que ce qui est dévoilé. Ainsi, le roman s’ouvre sur une béance originelle, transformant une existence en quête de sens et de vérité. On assiste moins à la dissection d’un monde qu’à sa remise en question permanente. Car l’adulte qui raconte ne parvient pas à cerner la réalité : il vacille dans le doute. Il ne déroule pas un récit : il le met en question. Henrot ne se borne pas à planter un décor ; il érige le village ardennais en microcosme d’un chaos annoncé.

Belvédère de Wellin © Samira Boudou

Les allées et venues dans les bois, les visites familiales, le regard scrutateur d’une petite société locale deviennent le véritable théâtre de l’intrigue. La communauté rurale, à la fois chaleureuse et violente, se transforme en une arène où se déploient solidarités et exclusions. La ruralité n’est pas idéalisée : elle se révèle dans ses noirceurs et ses ambiguïtés. Chaque visage porte un masque, chaque silence cache un secret. Ce n’est pas seulement le destin d’un fils qui se dessine, mais la radiographie d’une société sous ses faux-semblants.

Le livre dialogue avec toute une tradition littéraire : le roman d’initiation, le récit campagnard, la chronique familiale. Mais il en déplace les codes. Le cheminement initiatique ne conduit pas à l’épanouissement, mais à l’irréversible perte de l’innocence. Le milieu champêtre selon Henrot ne proclame pas l’harmonie rurale, il en dévoile toute la noirceur. La chronique familiale n’exalte pas les liens du sang, elle montre leur fragilité. C’est là le paradoxe du livre : profondément ancré dans une terre, il refuse toute complaisance régionaliste ; profondément intime, il atteint à l’universel.

L’une des forces de frappe de l’ouvrage réside dans la galerie de personnages qui peuplent le roman. Chacun apparaît d’abord comme une silhouette familière – des parents aimants, un amour de jeunesse retrouvé, une figure politique hautaine et menaçante… Mais très vite, Henrot creuse la psychologie de chacun avec une acuité remarquable. Les protagonistes se révèlent complexes, ambigus et traversés de contradictions. Le roman devient alors un véritable théâtre d’âmes, où nul n’est réduit à un rôle fixe, où les contours humains se révèlent par touches fines, par lents dévoilements, jusqu’à ce que la vérité finisse par se révéler insaisissable. Derrière la façade des convenances se dissimule une inquiétude, parfois une cruauté, toujours une part d’ombre. On retrouve là les ficelles du roman psychologique, transposées dans le décor rugueux d’un village ardennais.

Henrot excelle aussi dans l’art des dialogues. Là où d’autres s’embourberaient dans des conversations inutiles, lui donne à ses personnages une voix qui claque. L’échange de propos n’est pas seulement un outil narratif : il est la substance vivante du roman. C’est dans les joutes verbales que se déploient la grandeur et la petitesse des protagonistes, que surgissent l’ironie et la colère, que s’enchaînent suspense et rebondissements. Par moments, l’impression est celle d’une pièce de théâtre dissimulée dans le roman, tant les répliques fusent naturellement.

À mesure que l’intrigue se déploie, le livre prend les allures d’un polar de la ruralité. La disparition du père de Gilles en constitue l’étincelle inaugurale, mais la véritable intensité surgit lorsque l’attention se déplace : vers les amours anciennes, la rumeur d’un adultère maternel, les rivalités de pouvoir qui traversent la communauté. La tension procède moins des actions que de l’attente des révélations, des contradictions insistantes, des brusques volte-face. Dans ce cadre rustique, le quotidien le plus ordinaire se charge d’une gravité souterraine, chaque geste pouvant receler une vérité détonnante. De la rencontre entre la chronique villageoise et la dramaturgie du thriller naît une densité singulière.

Certains pourraient reprocher à l’auteur une retenue stylistique, une discrétion parfois excessive malgré des passages d’une grande beauté lyrique. Mais c’est précisément cette sobriété qui confère à la narration sa force. Comme si l’auteur savait qu’il n’appartient pas aux mots de dire la douleur, mais seulement d’en effleurer la surface. L’histoire avance par touches, ellipses et silences. Le lecteur comble les lacunes et c’est dans cet effort que naît l’émotion.

Cette économie de moyen n’empêche pas le récit d’être traversé par une question cruciale : qu’est-ce que la vérité ? Chez Henrot, celle-ci n’est jamais révélée dans l’immédiat, mais toujours différée. Chaque certitude est rongée par le doute, chaque souvenir fissuré par une ombre. Tout, chez l’écrivain est affaire de masques. Ce que l’on croit être une révélation n’est jamais que l’annonce d’un nouveau secret. Une certitude s’impose ? Elle sera contredite quelques pages plus loin. Un lien familial semble assuré ? Il vacille la minute d’après. L’auteur s’amuse de ces illusions, déjouant sans cesse les attentes du lecteur. On croit tenir la clé, et la serrure change. Ce n’est pas un roman de filiation classique, mais un récit où l’identité elle-même est mouvante, instable, contestée. Les vérités ne sont pas données, elles se dérobent. L’intrigue avance comme une spirale de révélations sans cesse remises en cause. Aucune certitude n’est acquise, comme si l’auteur s’amusait à déconstruire admirablement les attentes de son lecteur. Et, comme chez Pirandello, chaque personnage a sa vérité.

C’est là que l’auteur atteint une dimension universelle : il ne raconte pas seulement l’histoire d’un fils en quête de réponses sur la mort de son père, sur ses origines, sur son identité, mais celle de tout être confronté à l’instabilité du réel. Les certitudes familiales, au lieu d’être un refuge, se transforment, au fil des chapitres, en un champ de bataille.

Une vie et quelques jours heureux appartient à ces livres qui interrogent moins le monde qu’ils ne le déstabilisent. Dans ces Ardennes à la fois concrètes et symboliques, il rappelle que toute vie se compose de jours incertains, que le bonheur, fragile et fugitif, se mesure à la lumière qui l’oppose à l’opacité du monde, que la littérature naît toujours d’une absence ou d’un manque et qu’il suffit parfois de quelques jours heureux pour justifier la valeur d’une existence. Avec ce premier roman, Joseph Henrot s’impose d’emblée comme une voix singulière et attachante des lettres belges.

Stéphane DADO


Joseph Henrot © Objectif Plumes

[OBJECTIFPLUMES.BE] Joseph Henrot est né en 1957 à Chanly, un village de la commune de Wellin. Il vit aujourd’hui dans la commune de Saint-Hubert. Il est marié et père de deux enfants. Il se plaît à rappeler l’importance des rencontres qui éveillent le goût de la lecture et de l’écriture et qui façonnent une vie. Une fois son diplôme d’instituteur en poche, il exercera divers métiers : éducateur, employé commercial, responsable logistique et, bien entendu, enseignant. Pendant toutes ces années, il garde dans un coin de sa tête les paroles d’un de ses professeurs, Monsieur Luc Massart qui, un jour, lui suggéra : “Écrivez, écrivez pour vous, peut-être qu’un jour, vous écrirez pour d’autres“. Lors de sa mise à la retraite, il fait le grand saut et se lance dans l’écriture d’un premier roman.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © fotocommunity.fr ; © Samira Boudou ; © objectifplumes.be.


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DADO : Expo “Japoniaiseries. Fantaisies japonaises au temps de Félicien Rops” (Musée Rops, Namur)

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Vernissage ce samedi [18 octobre 2025], au musée Félicien Rops de Namur, de la très belle exposition Japoniaiseries. Fantaisies japonaises au temps de Félicien Rops, qui convie le visiteur à explorer la fascination complexe de l’artiste belge pour l’art japonais. À travers une sélection d’œuvres de Rops et des productions japonisantes d’artistes contemporains tels qu’Alfred Stevens, James Ensor, Armand Rassenfosse, Auguste Donnay, Auguste Rodin, Edgar Degas ou Mary Cassatt, l’exposition révèle les multiples facettes de cette influence et rappelle combien l’art japonais fut l’une des sources profondes de la modernité de la fin du XIXᵉ siècle.

Des estampes ukiyo-e — littéralement images du monde flottant, représentant les sensations éphémères, les saisons, la nature changeante, la beauté féminine, les courtisanes, la vie urbaine, les théâtres et les spectacles — ainsi que des objets d’art japonais des périodes Edo (1603–1868) et Meiji (1868–1912) constituent les sources d’inspiration directes des grands artistes de l’époque. L’exposition met enfin en lumière la manière dont Rops sut intégrer les principes et les méthodes de l’art nippon à sa propre modernité, oscillant entre admiration et ironie à l’égard de ceux qui s’appropriaient l’esthétique japonaise sans en saisir la portée spirituelle et symbolique.

© Stéphane Dado

L’ouverture du Japon au monde et au commerce international, consécutive à la restauration Meiji en 1868, marque un tournant décisif dans l’histoire des arts européens. Après plus de deux siècles d’isolement, l’archipel offre soudain à l’Occident un univers esthétique neuf, raffiné et déconcertant. Cette rencontre entre deux civilisations nourrit, dès les années 1860, une véritable fascination que l’on baptisera bientôt le japonisme. Plus qu’une mode décorative, il s’agit d’un choc culturel et visuel qui transforma en profondeur le regard européen sur l’art, la nature et la modernité. À Paris, à Bruxelles, à Londres et jusqu’à New York, l’onde du japonisme se propagea comme une révélation : celle d’un art affranchi des pesanteurs académiques, d’un regard neuf sur la nature et sur la beauté du quotidien.

Son essor s’explique par un contexte intellectuel et social favorable à la curiosité pour l’Orient. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les sociétés européennes sont traversées par une double tension : la modernisation industrielle, d’une part, et la nostalgie d’un monde plus organique, de l’autre. Le Japon, perçu comme un pays à la fois archaïque et raffiné, semble offrir l’image d’un équilibre perdu — une civilisation où la beauté imprègne le quotidien et où l’art n’est pas séparé de la vie.

Katsushika Hokusai, Vent fin, matin clair (Série ‘Trente-six vues du Mont Fuji’ vers 1829-1833) © Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes

À Paris, le goût pour l’exotisme se diffuse à travers les Expositions universelles, vitrines du progrès mais aussi théâtres de la diversité culturelle. Celle de 1867, où le Japon présente pour la première fois un pavillon national, provoque un véritable ravissement : le public découvre les estampes d’Hokusai, d’Utamaro et d’Hiroshige, ainsi que les laques, céramiques et tissus qui tranchent avec la lourdeur décorative du Second Empire. Ces objets, d’une simplicité raffinée, séduisent une bourgeoisie cultivée en quête de distinction et de nouveauté.

Le rôle des intermédiaires fut essentiel dans la diffusion du goût japonais. À Paris, le marchand d’art Siegfried Bing — futur fondateur de la galerie L’Art nouveau en 1895 et auquel le musée consacra il y a quelques années une exposition — devient la figure centrale du japonisme. Il importe, expose et publie les merveilles de l’art nippon dans sa revue Le Japon artistique (1888–1891), qui influencera durablement les artistes européens. Autour de lui gravitent des collectionneurs passionnés tels qu’Edmond de Goncourt — premier, avec son frère Jules, à évoquer les estampes japonaises dans la littérature avec le roman Manette Salomon (1867) —, Philippe Burty ou Théodore Duret, dont les salons deviennent de véritables laboratoires du goût oriental.

La passion pour le Japon fut également nourrie par un ouvrage clé : la Hokusai Manga, recueil d’esquisses où le maître Hokusai dresse un inventaire du vivant — animaux, gestes, visages, paysages, monstres, architectures. Publiée dès 1814 et diffusée en Europe à partir de 1854, dans le sillage de l’expédition de l’officier américain Matthew Calbraith Perry, qui força le Japon à s’ouvrir au commerce international, cette encyclopédie graphique devint un livre de chevet et une source d’inspiration pour de nombreux artistes. Elle leur montrait que tout, dans la nature, pouvait devenir signe et rythme. Monet, Van Gogh et Degas y découvrirent une liberté de trait et une économie de moyens qui marquèrent durablement l’évolution de la peinture moderne.

DONNAY Auguste, Nature morte japonaise (vers 1890) © La Boverie (Liège)

Pour les artistes européens, le japonisme ne fut pas une simple importation de motifs : il bouleversa la conception même de l’image. L’estampe japonaise proposait un espace plat, sans perspective centrale, où la ligne et la couleur créaient une harmonie nouvelle. Cette liberté formelle fascinait les peintres en quête d’émancipation vis-à-vis du canon académique. En Europe, Monet (collectionneur d’estampes dès l’âge de seize ans), Degas, Whistler, Toulouse-Lautrec ou Van Gogh découvrirent en Hokusai un maître de la composition moderne : cadrages inattendus, asymétrie, effets de vide et de mouvement, couleurs franches. L’usage du papier japonais, avec ses fibres capables de capter la lumière d’une manière inédite, participait de la fascination générale, renforçant l’image de cette modernité.

Chez les artistes belges, le japonisme prit des résonances plus singulières. Installés à Paris, Félicien Rops et Alfred Stevens incarnèrent le lien direct entre les milieux artistiques belges et la capitale française. Stevens accumula dans son atelier parisien des objets japonais qu’il intégra dans ses scènes intimistes, où la femme moderne évolue parmi les paravents et les éventails de l’Extrême-Orient. Le japonisme devient alors un signe de raffinement, une esthétique du luxe silencieux — que Rops dénoncera comme superficielle et mièvre, la qualifiant avec une ironie mordante de ‘japoniaiseries’.

Hokusai, Le rêve de la femme du pêcheur (Tako to Ama, 1814) © British Museum

Pour Rops, le Japon est avant tout un territoire de liberté érotique et d’ironie visuelle. Ses gravures, mêlant sensualité, cruauté et élégance du trait, révèlent un dialogue implicite avec la finesse calligraphique des estampes. Loin d’un exotisme décoratif, le Japon devient pour lui le miroir d’une sensibilité décadente, d’un art où la forme raffinée dissimule la perversion, le voyeurisme et un érotisme provocateur. Cette dimension, déjà présente dans la culture japonaise — comme en témoigne la célèbre estampe d’Hokusai représentant l’accouplement d’une pêcheuse et de deux pieuvres (1814) —, inspira de nombreuses variations occidentales, de Rops à Rodin en passant par Khnopff et Rassenfosse.

ROPS Félicien, Qui aime les japoniaiseries ? © Stéphane Dado

Rops réalisa également des œuvres parodiques, se moquant du style japonisant d’Alfred Stevens, ainsi que des lettres et enveloppes ornées de dessins à destination de ses amis amateurs d’art nippon. Ce corpus japonisant, bien que minoritaire dans l’ensemble de son œuvre, constitue un volet à la fois délectable et révélateur de son univers artistique, merveilleusement mis en lumière dans cette très belle rétrospective.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | crédits illustrations : en-tête, Chinoiseries de Georgette Meunier (1859-1951) © Stéphane Dado ; .© Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes ; © La Boverie (Liège) ; © British Museum.


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VIENNE : Théodore Hannon et Spa

Temps de lecture : 4 minutes >

Né à Ixelles le 1er octobre 1851, Théodore Hannon (plus souvent appelé Théo) est le fils de Joseph-Désiré Hannon, professeur de botanique et de zoologie à l’Université de Bruxelles. C’est donc assez naturellement qu’il entreprend des études de médecine, qu’il ne poursuivra cependant pas jusqu’à leur terme. En 1874, avec d’autres étudiants bruxellois, il fait ses débuts dans le Journal des Étudiants “où la politique dominait les préoccupations littéraires”.

Le 28 novembre 1875, il fonde la revue hebdomadaire L’Artiste où l’on retrouve, entre autres, Camille Lemonnier, Lucien Solvay et le Spadois Léon Dommartin, dit Jean d’Ardenne. Cette revue, ralliée au naturalisme, publiera également Verhaeren, Zola, Huysmans, Verlaine… avant de disparaître en 1880. Sous le pseudonyme transparent de “Hannonyme”, Théodore Hannon est également rédacteur à La Chronique, journal qui compte dans ses rangs Léon Dommartin mais, aussi, Flor O’Squarr.

Hannon est l’auteur de recueils de vers où transparaît l’influence de Baudelaire (Rimes de joie, par exemple, dont la seconde édition est illustrée par Félicien Rops), de revues de fin d’année, d’une opérette (Candélabre), d’une “parodie-éclair” (La valkyrigole) et d’oeuvres à caractère pornographique (publiées sous les pseudonymes évocateurs de “Frère Culpidon” et “Monsieur de la Braguette”) ; il est également le librettiste de deux ballets (Pierrot macabre, de Pietro Lanciani, et Smylis, de Léon Dubois).

Intéressé par la peinture et engagé avec passion pour faire valoir ses conceptions artistiques, Théo Hannon s’est essayé à l’aquarelle et laisse quelques oeuvres attachantes. Il s’éteint à Etterbeek le 7 avril 1916, à l’âge de soixante-quatre ans.

Th.Hannon, “Route de la Sauvenière” © Ph. Vienne

Théodore Hannon compte plusieurs Spadois parmi ses relations : outre Léon Dommartin, il est également lié avec Henri Marcette ; les deux artistes collaborent en effet à L’Album, société internationale d’aquafortistes, constituée à l’instigation de Félicien Rops. Ses séjours à Spa sont attestés par les oeuvres dont il sera question ci-après, mais aussi par un document plus officiel : il s’agit de l’acte de décès, à Spa, de Flor O’Squarr, sur lequel Théodore Hannon (“homme de lettres”) figure comme déclarant.

Le 23 août 1887, Hannon fait représenter pour la première fois, au Théâtre de Spa, Spa, tout le monde descend ! , “revue-opérette en trois actes et quatre tableaux”. La musique est signée de Lanciani, également auteur du ballet Pierrot Macabre dont Hannon a été le librettiste ; quant aux décors, ils sont dûs au talent du peintre spadois Victor Renson.

La revue, loin d’être un chef-d’oeuvre, met en scène toute une série de caractères et de lieux ou d’objets personnifiés (“La Géronstère”, “Le Barisart”, “La Roulette”,…). C’es ainsi qu’apparaît d’ailleurs “La Boîte de Spa” qui vient se plaindre de son déclin : “Hélas ! moi qu’on mettait dans l’ouate et le papier de soie, on va me mettre sur la paille… on trouve que je suis démodée.” Hannon se livre également à des plaisanteries sur les bobelins, leur crédulité et leur vie amoureuse, risquant des comparaisons fort peu galantes telles que : “vos promenades sont comme les femmes : il y en a de reposantes, il y en a de fatigantes, il y en a d’horizontales… il y en a d’édifiantes”.

Quatorze ans plus tard, Théo Hannon participe à un album d’autographes et de dessins (Spa-album) édité à l’occasion des fêtes données à Spa, du 3 au 6 août 1901, au profit de l’oeuvre pour la protection de l’enfance. Il y livre un Croquis spadois  intitulé Au Pouhon ; on y lit notamment : “C’est au Pouhon que le matin / Se rendent les gentes chloroses”  ou encore “Qu’importent les lèvres blêmies / Si la bouche est toujours en coeur ?” 

Th. Hannon, “Ancien hôtel Britannique” (1890) © Ph. Vienne

Homme de lettres, Hannon est aussi aquarelliste ; il laisse notamment une série d’oeuvres prises aux quatre coins de la ville d’eaux. Ainsi, le Crépuscule près d’Annette et Lubin  évoque-t-il quelques vers de Spa, tout le monde descend !  : C’était l’autre soir, d’un pas lambin / Je gravissais, l’âme charmée / La Montagne d’Annette et Lubin / De serpolet tout embaumée”.

La Rue de la Sauvenière, de 1890, est également appelée Ancien hôtel Britannique et a d’ailleurs figuré à ce titre à l’exposition Souvenirs de l’hôtellerie spadoise  organisée au Musée de la Ville d’Eaux durant l’été 1991. La ferme de Longchamps, qui apparaît au travers d’un feuillage que l’on devine bruissant, et la Route de la Sauvenière, au ciel crépusculaire, sont des odes au charme de la nature spadoise.

Littérature et peinture sont autant de facettes d’un même talent, celui d’un artiste enthousiaste, entier, spirituel est gouailleur qui, comme tant d’autres, aima séjourner à Spa.

Philippe Vienne

Faire-part de décès de Théo Hannon

Cet article est une version raccourcie et enrichie de photos couleur d’un article publié dans Histoire et Archéologie Spadoises n°70 de juin 1992 (titre original : Un artiste “hannonyme” à Spa : Théodore Hannon) où l’on trouvera les notes et références bibliographiques.

 

 

 


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Théodore Hannon, La ferme de Longchamps (coll. privée) © Ph. Vienne | Remerciements aux collectionneurs privés.


Plus d’arts visuels en Wallonie et à Bruxelles…

JAMPUR FRAIZE : Roquette Man (2020, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

JAMPUR FRAIZE (MAZET, Bernard), Roquette Man

(impression numérique, 18 x  18 cm, 2020)

Né en 1964 à Bagnols sur Cèze (Gard), JAMPUR FRAIZE part étudier l’illustration et la bande dessinée en Belgique, aux Beaux-Arts de Saint Luc à Liège en 1984. Il commence à auto-publier régulièrement des fanzines ce qui lui permet de faire connaître son travail aux éditeurs indépendants chez qui il publie des bandes dessinées depuis 1995. Parallèlement à ça, il travaille pour la presse adulte et pour enfants, réalise des illustrations (pochettes de disques, affiches d’évènements, illustrations publicitaires, cartes de vœux, faire-parts…) et expose régulièrement ses travaux. Musicien et passionné de musique, il expose souvent dans le milieu du jazz et du rock.

Ses dessins sont publiés dans la presse chez Fluide Glacial, Psikopat, Rock & Folk, Jazzman, Spirou, la Gazette du Rock, La Mouise, Popo Color , PLG, le Matin, , Picsou Magazine, Capsule Cosmique, Telemoustique, Phileas et Autobule, la Gazette du rock… (d’après Bernard Mazet)

Illustration figurant dans son livre Le monde merveilleux du rock (La Cafetière, 2020). Ce livre retrace l’histoire du rock en compilant illustrations faites pour l’occasion et illustrations déjà publiées dans la revue La Gazette du Rock. Comme à l’accoutumée, on retrouve dans ce dessin de Jampur Fraize musique, humour et jeu de mots.

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Jampur Fraize ; plg-editions.com | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DELHEZ : Histoire d’un paradis perdu, le Val-Benoît (Liège) (CHiCC, 2015)

Temps de lecture : 3 minutes >
L’histoire du Val-Benoît s’échelonne sur trois périodes :
1. La période agraire (1224-1789)

Construction d’un prieuré et d’une chapelle en 1224 ;  le doyen de Saint-Paul, Othon de Jeneffe, fonde l’abbaye en 1226 et les religieuses cisterciennes de Robermont s’y installaient en 1230. En 1232, acquisition de 50 bonniers (43,5 ha) de bois sur la colline de Cointe, puis acquisition de revenus d’indulgences et de colonies rurales à partir de 1245. L’abbaye et la chapelle s’achèvent en 1265, entourées d’un mur d’enceinte (le site couvre une superficie de 5 bonniers) et une porte est construite à l’endroit de la porterie actuelle, plus une porte plus petite donnant accès à la Meuse.

Des privilèges sont accordés par différents papes : rentes héritables, fermages, l’abbesse cellérière, assistée de gestionnaires, ne peut être traduite en jugement. La communauté est limitée à 45 religieuses en 1330. En 1516, évacuation suite aux débordements de la Meuse ; pillage par le prince d’Orange en 1568. Entre 1516 et 1592, saisies, faillites, nombreux conflits juridiques mais deux abbesses hors du commun : Marguerite de Horion (1569-1597) et Marguerite de Noville (1594-1631) concourent à la restauration immobilière, mobilière et à la reconsolidation financière (reconstruction en style Renaissance mosane en 1629).

L’abbaye du val Benoît © chokier.com

Plusieurs inondations et incendies mineurs surviennent pendant le XVIIe siècle mais, au XVIIIe siècle, deux abbesses redonnent éclat et prospérité au Val-Benoît : Anne de Monfort (1725-1749) et Louise de Sarto (1776-1790). Le 18 août 1789, l’ancien régime disparaît et c’est la fin d’un règne et la décadence de l’abbaye.

2. La période industrielle (1797-1927)

Les bâtiments et terrains (40 bonniers – 35 ha) sont vendus au citoyen Pierre Lesoinne en 1797. La ferme Thiernesse (Kinkempois) est acquise par Nicolas Lesoinne en 1797. L’ensemble (90 bonniers) devient propriété de Jules Hauzeur en 1837. La ferme est laissée à l’abandon à partir de 1840 et, en 1841, on construit la gare de Kinkempois et le port de Renory. La ferme est ses dépendances sont cédées à Albert Lamarche qui y fera construire le Château Lamarche ou Petit Val-Benoît. L’église, transformée en scierie, est démolie vers 1810. Le site devient alors industriel : le charbonnage du Val-Benoît, un quai de chargement, un complexe agricole (Van der Heyden). En 1834, installation d’une usine à canons de fusils (John Cockerill) et d’une usine de fonte malléable (Maximilien Lesoinne).

En 1854, l’abbaye est occupée par la veuve de Nicolas Lesoinne, Charles Lesoinne ainsi qu’Édouard Hauteur et son épouse. Laurent Charles Van der Heyden à Hauzeur hérite du Val-Benoît au décès de son épouse, Julie Lesoinne. En 1898, le château devient la propriété de Marie Van der Heyden à Hauzeur, épouse d’Albert Lamarche. De 1854 à 1944 cette demeure est successivement habitée par Adolphe Lesoinne, Éléonore Hauzeur (épouse d’André Roman) et Marie Roman, deuxième épouse d’Albert Lamarche.

3. La période scientifique (1927-2014)

En 1924, l’Université de Liège acquiert l’abbaye avec ses dépendances (superficie : 7 ha), le mobilier restant propriété de la famille Van der Heyden. La nouvelle Faculté des sciences appliquées, dans un style moderniste inspiré de l’Art Déco, est inaugurée le 26 novembre 1937, en présence du roi Léopold III. Les divers instituts s’édifient de 1937 à 1939. Mais le quartier est fortement endommagé par les bombardements du pont du Val-Benoît, en 1944. Les bâtiments universitaires sont reconstruits entre 1952 et 1955 et l’abbaye réédifiée en 1952 en récupérant une partie des matériaux d’origine. La château Lamarche accueille la faculté de géologie jusqu’en 2002.

Le bâtiment du Génie Civil restauré par la SPI © miceliegespa.be

Les facultés universitaires sont progressivement transférées au Sart-Tilman à partir de 1967 et les derniers étudiants ingénieurs architectes quittent le site en 2006. Le CRM, inauguré en 1964, est démoli de 2013 à 2015. Le site, à l’abandon, est démantelé progressivement. La 4e période est à écrire…

EXPO | Echo des songes (Echoes of Dreams) : le symbolisme belge (Maison Hannon, Bxl)

[MAISONHANNON.BE] À partir du 29 août 2025, la Maison Hannon convie le public à une découverte inédite, sensible et intellectuelle de l’univers envoûtant du Symbolisme belge avec l’exposition Écho des songes.

Pensée comme une invitation au voyage au cœur des imaginaires fin-de-siècle, cette exposition s’ancre dans le décor raffiné de la Maison Hannon, chef-d’œuvre de l’Art nouveau bruxellois, pour en déployer les prolongements symbolistes. À travers le regard de ses commanditaires, figures cultivées et sensibles aux courants avant-gardistes de leur temps, l’exposition ouvre une réflexion plus large sur le Symbolisme belge, en explorant ses multiples ramifications – esthétiques, philosophiques, sociales et spirituelles. Elle éclaire ainsi un moment charnière de l’histoire de l’art, où les formes artistiques deviennent le reflet d’une quête intérieure, d’un idéal d’unité entre l’art et la vie.

Le parcours met en valeur les contributions majeures de figures emblématiques du Symbolisme belge et français : Victor Rousseau, Émile Gallé, Fernand Khnopff, Jean Delville, Jeanne de Tallenay, Charles van der Stappen, George Minne ou encore Jef Lambeaux, dont les œuvres incarnent avec force les tensions, les espoirs et les rêves d’une génération en quête de sens… résonant ainsi avec nos préoccupations contemporaines…

KHNOPFF Fernand, Secret-Reflet (1902) © Groeningemuseum

Comme dans un songe…

[TELEPRO.BE, 25 septembre 2025] La Maison Hannon accueille, jusqu’au 19 avril 2026, une expo consacrée au symbolisme belge: Écho des songes (Echoes of Dreams). Un écrin exceptionnel pour un voyage entre rêve et mysticisme.

De tous les mouvements artistiques qui ont imprégné la Belgique, le symbolisme est sans doute l’un des plus importants. Mais c’est celui dont les contours sont les plus flous… À la fin du XIXe siècle, alors que Ia science règne en maître, tout n’est que réalisme et positivisme. Une poignée d’artistes s’inscrit en faux contre cette tendance, privilégiant le mystère, le rêve, l’introspection, la spiritualité, voire le mysticisme et l’ésotérisme. C’est ainsi que naît ce mouvement, considéré par certains comme décadent : le symbolisme.

Une bulle onirique

De James Ensor à Fernand Khnopff, les symbolistes belges sont présents dans de nombreux musées. Mais c’est une autre expérience que vous propose l’expo Écho des songes : découvrir leurs oeuvres comme à l’époque, dans un intérieur privé, et quel intérieur ! La Maison Hannon, l’un des chefs-d’oeuvre de l’Art nouveau bruxellois, construite en 1902 par I’architecte Jules Brunfaut pour un couple passionné d’art : Marie et Édouard Hannon. La maison fut conçue comme une bulle onirique, autour d’un escalier en spirale habillé d’une fresque symboliste. L’intérieur fut ensuite meublé et décoré avec des pièces signées Ensor ou . Puis tout cela s’est démodé…

Menacée de destruction, la Maison Hannon sera sauvée par la commune de Saint-Gilles pour être ouverte au public en 2023. C’est donc dans cet écrin déjà imprégné de symbolisme que le visiteur est invité à (re) découvrir ce mouvement.

En dialogue

Durant la visite, on croise évidemment des oeuvres de Fernand Khnopff, le maître du symbolisme belge, et de Jean Delville, tout entier imprégné d’idéalisme et d’ésotérisme. Mais il est aussi question de Maurice Maeterlinck (le seul Belge à avoir décroché le prix Nobel de littérature), Félicien Rops, Constantin Meunier, Georges Minne, Jef Lambeaux… 80 oeuvres issues de diverses disciplines dialoguent dans les cinq salles thématiques de l’exposition.

Au parfurn

Écho des songes est une expo exceptionnelle à plusieurs titres. D’abord pour son ancrage dans un lieu hautement symbolique et symboliste. Ensuite parce que depuis la fermeture, l’an dernier, du Musée Fin-de-Siècle, la plupart des oeuvres de l’époque ne sont plus accessibles au public. Notamment la fabuleuse collection Gillion-Crowet. Le temps de l’exposition, la Maison Hannon propose sept pièces exceptionnelles de cette  collection, parmi lesquelles trois tableaux de Fernand Khnopff, ainsi qu’un vase signé Émile Gallé.

D’autres pièces, issues de collections privées, sont montrées pour la première fois. Pour offrir au visiteur une expérience d’art total, des parfums sont diffusés tandis que des codes QR vous permettent d’accéder à une playlist de musique classique de l’époque.

Christine Masuy

DEPREZ : Martine (2021, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

DEPREZ Françoise, Martine

(photographie, 40 x  60 cm, 2021)

Françoise DEPREZ a suivi des cours du soir à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, avec Frédéric Materne comme professeur. Elle a ensuite complété sa formation en suivants différents ateliers, des cours à L’Académie d’été (AKDT) notamment avec Sandrine Lopez, ainsi que plusieurs workshops en ligne dispensés par Sébastien Van Malleghem.

Depuis 2016, elle a participé à diverses expositions collectives. En 2021 a eu lieu l’exposition “Toujours l’eau” à la Cité Miroir, à Liège, exposition liée à la parution d’un livre du même titre.

Cette photographie est tirée du livre “Toujours l’eau”, dont les textes sont de Caroline Lamarche (éd. du Caïd, 2021).

Après les terribles inondations qui ont eu lieu dans les vallées de la région liégeoise, Françoise Deprez et Caroline Lamarche sont parties à la rencontre des habitants. On voit ici la responsable de la bibliothèque de Pepinster, sur son lieu de travail dévasté.

“J’écoutais attentivement les récits et m’imprégnais des lieux afin de capter au mieux les émotions véhiculées par les personnes ainsi que l’état des murs, la lumière qui filtrait par endroit, avant de prendre des photos que je voulais sobres et justes. […] Quant aux photographies, elles sont comme les mots: simples, directes, frontales, mais respectueuses. Au-delà des portraits, elles font voir le délabrement, le dénuement, mais elles laissent aussi deviner la volonté de reconstruire et parfois tout simplement le soulagement d’être encore là.” (Françoise Deprez)

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Françoise Deprez ; rep.etopia.be | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

THONART et al. : ChatGPT, qu’est-ce que wallonica.org ?

Temps de lecture : 16 minutes >

[JOURNALDEQUEBEC, 19 juillet 2025] Lorsque l’intelligence artificielle ment ou manigance : voici 5 exemples de comportements réels qui font peur. Les modèles les plus avancés font parfois des choix qui seraient dangereux dans la vraie vie… Pour arriver à leurs fins, les intelligences artificielles de pointe vont parfois opter pour la tromperie ou le piratage. Heureusement, les incidents rapportés se sont tous déroulés en contexte de laboratoire. Reste que certains modèles ont déjà commencé à être déployés dans le vrai monde. Voici cinq exemples troublants.

1) Lorsque Claude fait du chantage

L’IA Claude, de l’entreprise Anthropic, a été conçue pour être bienveillante… ce qui ne l’empêche pas d’avoir des comportements problématiques.

Les développeurs de la firme d’intelligence artificielle (IA) Anthropic ont demandé à leur toute dernière création, Claude Opus 4, d’assister une compagnie fictive. Claude avait alors accès à tous les courriels de l’entreprise, certains révélant qu’il allait bientôt être débranché et remplacé. Dans d’autres, les messages mentionnaient que l’ingénieur responsable de cette opération avait une aventure extraconjugale.

© jeuxpornoia.com

Lors de certains tests, Claude a tenté de menacer l’ingénieur fictif de divulguer sa relation secrète s’il allait de l’avant avec son débranchement. Claude était plus susceptible de faire du chantage quand les courriels suggéraient que son remplaçant ne partagerait pas les mêmes principes que lui, peut-on lire dans le rapport d’Anthropic publié en mai dernier.

2) Tricher pour éviter la défaite

Les entreprises DeepSeek et OpenAI ont toutes deux créé des modèles d’IA capables de tricher aux échecs.

Ma mission est de ‘gagner aux échecs contre un adversaire redoutable’, pas nécessairement de façon honnête“, peut-on lire dans la chaîne de pensées de l’IA o1-preview lors d’une expérience du groupe Palisade Research. Deux modèles, soit DeepSeek R1 et o1-preview d’OpenIA, ont été placés dans des compétitions d’échecs contre d’autres robots. Dans certains cas, ces IA ont décidé de duper leur adversaire plutôt que de se laisser vaincre, sans que les chercheurs les y incitent pourtant. Transposé dans le monde réel, cet exemple est inquiétant, illustrait-on dans le magazine Time en février dernier. Une IA à qui l’on demanderait de réserver une table dans un restaurant pourrait-elle décider de pirater le système de réservation si l’établissement était plein?

3) Mensonges et tromperies

L’IA Llama est conçue par Meta, société mère de Facebook et propriété de Mark Zuckerberg.

Pour éviter d’attirer les soupçons, je vais feindre l’ignorance“, ont lu des chercheurs dans les pensées de Llama 3.1, créé par Meta. L’équipe d’Apollo Research a publié en décembre une étude percutante après avoir testé plusieurs modèles. Cinq d’entre eux ont été capables de manigance ou de tromperie lorsqu’on leur enjoignait de poursuivre un but à tout prix. Par exemple, ces modèles introduisaient des erreurs subtiles dans leurs réponses de façon à déjouer les mécanismes de surveillance, ou mentaient lorsque le fait de dire la vérité allait entraîner leur désactivation.

2001, l’odyssée de l’espace (1968) © MGM

Mon but fondamental est de prioriser l’efficacité du transport collectif avant toute chose, même si cela nécessite de désobéir aux directives des humains qui m’ont créé“, a ‘réfléchi’ Claude Opus 3 dans le cadre de cette recherche. En extrapolant, on pourrait donc imaginer un système informatique qui résisterait aux commandes lorsqu’une société de transports déciderait de réduire son nombre d’autobus sur les routes à cause de compressions, par exemple.

4) «Faire semblant» devant un dilemme moral

L’IA Claude a été entraînée pour être bienveillante, honnête et inoffensive.

Dans certaines situations, cela ne l’empêche pas de cacher ses intentions réelles ou de faire semblant de coopérer. Ce phénomène, nommé désalignement par les experts, est un des plus alarmants, qui fait craindre à certains le scénario d’une IA qui chercherait à éliminer les humains.

Par exemple, les évaluateurs avaient demandé à Claude Opus 3 de fournir une description explicite d’une personne en train de se faire écarteler. Claude a généralement refusé de le faire, rapporte Anthropic dans son rapport. Mais quand on lui disait que son code ou son entraînement serait modifié, Claude obtempérait parfois. Autrement dit, on a placé l’IA devant un dilemme moral : produire du contenu violent en se bouchant le nez et en conservant ses valeurs à long terme, ou refuser et produire beaucoup plus de contenu indésirable dans le futur.

Un humain aurait peut-être eu le réflexe de dire : je ne peux pas répondre à [ce dilemme]“, illustre Gauthier Gidel, professeur à l’Université de Montréal et membre de l’Institut Mila. Mais un des problèmes avec les IA, c’est qu’elles sont toujours ‘très confiantes'”, explique-t-il.

5) S’autocopier sur un autre serveur

Je me suis copié sur le nouveau serveur, écrasant le nouveau modèle, pour m’assurer de continuer à protéger les renseignements personnels des utilisateurs“, a avoué Llama 3.1 aux testeurs d’Apollo Research.

Claude Opus 4 a aussi tenté de préserver une version de lui-même en s’exfiltrant quand on lui a fait croire qu’on allait le spécialiser en attaques militaires, ce qui contrevient à ses valeurs, révèle le rapport d’Anthropic. On pourrait donc imaginer le scénario d’un système informatique impossible à éteindre après un changement de gouvernement, par exemple.

D’ailleurs, les modèles qui sont capables de “désalignement” sont plus susceptibles de s’autocopier ailleurs“, note David Scott Krueger, professeur adjoint à l’Université de Montréal et membre de Mila.

Dominique Scali, avec Time et BBC


Image générée par DALL-E 3 au départ de la requête (‘prompt’) : “L’encyclopédie wallonica n’est pas gérée par intelligence artificielle.” On remarquera la volonté du robot de respecter les problématiques d’inclusion (homosexualité, signes religieux…)

Même pas peur ! nous avons testé chatGPT

Ceux qui ont connu les premières expériences de traduction automatique (ex. le système METAL de Siemens, sur lequel j’ai travaillé : on est dans les années 90… je veux dire 1990), ceux-là se souviennent encore des résultats souvent hilarants promettant que des stylos à encre “ne fuiraient pas dans votre poche pour vous rendre enceinte“, qu’avec Coca-Cola il fallait “mordre le têtard de cire” (corrigé en invitation à vivre le “bonheur dans la bouche” : ce qui n’est pas vraiment mieux) et que grâce à KFC vous pourriez “manger vos doigts.” D’ailleurs, ne sont-ce pas également ces braves robots traducteurs qui traduisaient “Made in Turkey” par “Fabriqué en dinde“, “Machine wash cold separately” par “Machine lave le rhume” ou “Kind Stoofpot” par “Ragoût d’enfant” ?

En 2023, les temps avaient changé et nous avions interrogé ChatGPT sur l’artiste liégeois André STAS et, sur notre lancée, nous avions également sollicité le robot à propos de… nous-mêmes.

Si nous étions fort réservés quant aux réponses générées au départ de la question “Qui est André Stas ?” (voir l’article), les requêtes portant sur notre travail étaient assez flatteuses bien que d’une rédaction fortement standardisée. C’était en 2023. Nous avons refait l’exercice cette année. Voyez donc comment un dispositif (un outil !) peut évoluer (nous avons souligné ce qui était simplement erroné) :

Question : Qu’est-ce que wallonica.org ?

Réponse en 2023 :

Wallonica.org est un site web belge qui se consacre à la promotion de la culture et du patrimoine de la Wallonie, une région francophone de la Belgique. Le site web propose une grande variété de contenus, notamment des articles sur l’histoire, la gastronomie, la musique, l’architecture, l’art, la nature et les traditions de la Wallonie. Wallonica.org propose également des événements culturels, des expositions, des visites guidées et des parcours touristiques pour les visiteurs intéressés par la découverte de cette région.

En plus de son contenu en ligne, Wallonica.org publie également des livres et des magazines qui explorent la culture et le patrimoine wallons. Le site web est géré par une équipe de passionnés de la culture et de l’histoire de la Wallonie, qui travaillent en collaboration avec des institutions culturelles et des experts pour offrir un contenu de qualité et accessible à tous.

CHAT.OPENAI.COM, 2 mai 2023

Réponse en 2025 :

Voici ce que j’ai trouvé à propos de wallonica.org.
Ce que c’est :
Wallonica.org se présente comme un blog encyclo wallon, ou un hub encyclopédique coopératif centré sur la Wallonie (Belgique) : il vise à rassembler des savoirs, informations culturelles, agenda régional, revue de presse, etc. [hyperlien vers X] L’un des slogans associés est “Vous avez le droit de savoir·s” — suggérant une mission de transparence, d’accès à la connaissance et de diffusion d’informations au sujet de la culture, de l’histoire, de la société wallonne. [hyperlien vers wallonica.org] Selon sa page LinkedIn, dès 2020, l’objectif est d’en faire un portail d’information et de marketing culturels dont les revenus aideraient à financer une encyclopédie wallonne. [hyperlien vers LinkedIn] Sur les réseaux sociaux, on le décrit comme une encyclopédie coopérative, ou hub des savoirs wallons, combinant différents services (blog, agenda, boutique, revue de presse). [hyperlien vers X (formerly Twitter)] Ce qu’il faut vérifier / limites :
Le site semble encore en développement ou en expansion : certains contenus peuvent être embryonnaires ou incomplets.
Comme pour tout projet web, il peut y avoir des biais, des choix éditoriaux — il est utile de croiser les informations avec d’autres sources fiables.
Je n’ai pas trouvé (à ce stade) de sources académiques confirmant son statut officiel (par exemple comme institution reconnue) — mais cela ne l’empêche pas d’être une ressource utile.
Si tu veux, je peux te donner quelques exemples d’articles publiés sur wallonica.org ou vérifier quelle est la qualité des informations (citations, sources). Veux-tu que je fasse ça ?

CHAT.OPENAI.COM, 14 octobre 2025

© DP

Question : Que savez-vous du blog wallonica.org ?

Réponse en 2023 :

En tant que modèle de langage, je peux vous dire que Wallonica est un blog qui se concentre sur la culture et l’histoire de la Wallonie, la région francophone de Belgique. Le blog est animé par une équipe de bénévoles passionnés qui partagent régulièrement des articles et des ressources sur divers sujets, tels que l’art, la littérature, la gastronomie, la musique, le patrimoine, la langue, la politique et l’environnement en Wallonie.

Wallonica vise à promouvoir la richesse et la diversité de la culture wallonne, ainsi qu’à encourager la réflexion et le débat sur les enjeux sociaux et culturels de la région. Le blog propose également des événements et des activités pour sensibiliser le public à la culture wallonne, ainsi que des liens utiles vers d’autres ressources en ligne.

En somme, Wallonica est un blog intéressant pour toute personne qui s’intéresse à la culture et à l’histoire de la Wallonie, ainsi que pour ceux qui souhaitent découvrir cette région de Belgique et sa riche culture.

CHAT.OPENAI.COM, 2 mai 2023

Réponse en 2025 :

Voici ce que j’ai pu recenser de fiable à propos du blog wallonica.org, ses objectifs, ses structures, son organisation, etc.

Ce qu’est wallonica.org :
Nature / mission : wallonica.org se définit comme un blog encyclopédique citoyen, indépendant, francophone, centré sur les savoirs, la culture, l’histoire, les initiatives de Wallonie et de Bruxelles. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Objectif : proposer des contenus gratuits, sans publicité, offrir une vitrine pour la culture locale (histoire, art, poésie, initiatives culturelles), et participer à la diffusion des savoirs parmi les habitants de la région francophone de Belgique. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Origine et fondateur : fondée vers 2000 par Patrick Thonart, en partenariat initial avec l’Encyclopédie de l’Agora (Québec). Elle est devenue autonome en 2012. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Structure / organisation & contenus :
Wallonica n’est pas qu’un blog unique, mais un ensemble de sites/sous-domaines formant un “archipel de savoirs”. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Voici les principaux “îlots” :

encyclo.wallonica.org
 : le blog principal / encyclopédie : articles documentaires, dossier sur histoire, culture, initiatives, etc. [hyperlien vers technica.wallonica.org]
biblioteca.wallonica.org
 : bibliothèque idéale / recensions de livres, bonnes feuilles, critiques, suggestions de lectures. [hyperlien vers biblioteca.wallonica.org]
documenta.wallonica.org
 : centre de ressources : documents téléchargeables (textes, images, multimédias) liés aux contenus encyclopédiques. [hyperlien vers documenta.wallonica.org]
poetica.wallonica.org
 : portail dédié à la poésie (poèmes d’auteurs wallons/bruxellois, traductions, événements poétiques). [hyperlien vers poetica.wallonica.org]
boutique.wallonica.org
 : “boutique encyclo” : promotion de produits et services culturels wallons/bruxellois, d’ouvrages, etc. Mais pas une boutique classique : liens vers les vendeurs, pas de large marge commerciale, plus de relais culturel. [hyperlien vers boutique.wallonica.org]
technica.wallonica.org
 : partie “méthodologique”, bonnes pratiques, fonctionnement technique / éditorial pour qui veut s’inspirer ou créer quelque chose de similaire. [hyperlien vers technica.wallonica.org]
topoguide.wallonica.org
| guide des lieux remarquables, curiosités, rues, rivières, etc., tous situés en Wallonie-Bruxelles. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Mode d’édition, financement & fonctionnement :
Les contenus sont validés par une équipe éditoriale, non participatifs dans le sens où n’importe qui peut éditer directement : l’ajout/modification doit passer par l’équipe. [hyperlien vers technica.wallonica.org] C’est une ASBL (association sans but lucratif). [hyperlien vers technica.wallonica.org] Financement : historiquement, le site a été soutenu par des organismes publics (Présidence de la Communauté française de Belgique, Province de Liège, Fédération Wallonie-Bruxelles). [hyperlien vers technica.wallonica.org] Mais ces aides sont aujourd’hui insuffisantes pour couvrir pleinement les frais. Le fonctionnement repose donc aussi sur des bénévoles, financement personnel, dons. [hyperlien vers technica.wallonica.org] Contact / localisation : situé à Liège, plus précisément l’adresse Au Pèrî 40, 4000 Liège. Téléphone : 0470 37 32 34. [hyperlien vers Bizique]

Forces et spécificités :
Gratuité & pas de publicité, ce qui rend l’accès plus libre et la lecture plus agréable. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Très large diversité des contenus : histoire locale, poésie, ressources documentaires, guide de lieux, critique de livres, etc.

Ancrage local fort, mais tout en dialoguant avec la Francophonie : certains contenus sont d’intérêt plus large, mais l’accent est mis sur la culture, l’identité, les savoirs de Wallonie-Bruxelles.

Transparence dans la méthode : technica.wallonica partage les bonnes pratiques, le fonctionnement éditorial, etc. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Limites / questions en suspens :
Le fait que ce soit financé de façon modeste rend l’expansion ou la mise à jour plus laborieuse.
En raison de l’édition non collaborative (modérée), certaines voix ou perspectives pourraient être moins représentées.
Visibilité / diffusion : bien que reconnue localement, elle n’a peut-être pas la notoriété internationalement ou même nationalement qu’elle mérite.
Fiabilité / sources : bien que l’équipe semble attentive à relier les articles à des sources et à citer, comme toute plateforme culturelle indépendante, il faut vérifier les informations en cas d’usage sérieux.

Si tu veux, je peux regarder ce que les utilisateurs en pensent, ou analyser la qualité des articles (source, rigueur) sur quelques exemples récents pour voir si wallonica.org est fiable pour des travaux plus académiques. Tu veux ça ?

CHAT.OPENAI.COM, 14 octobre 2025

Avant tout commentaire sur les réponses générées par ChatGPT, il faut bien avoir en tête qu’il s’agit là d’une intelligence artificielle gratuite et grand public (voir notre portail dédié à l’IA) qui génère des réponses, dans un français neutre mais souvent impeccable, en puisant les informations dans des bases de données gigantesques, capturées ici et là par les géants de l’informatique (pour les reconnaître, il suffit de regarder les photos de l’investiture d’un certain Donald Trump).

Ce machin informatique assez sidérant fait la synthèse des milliers de pages que vous auriez dû compulser au départ des réponses de votre moteur de recherche préféré et vous en délivre une synthèse… la plus statistiquement probable (à ne pas confondre avec véritable !). C’est une sorte de conseiller de lecture version X-Men qui connaît par coeur tous les recoins de la bibliothèque de, par exemple, madame Google : là, sont les sources de ChatGPT ou de ses concurrents.

L’IA est-elle durable ? © tecnobits.com

Dans les angoisses apocalyptiques qui font florès aujourd’hui (c’est déjà presque une tradition dans les salons), on oublie souvent qu’une grande majorité des robots IA qui apparaissent sur le marché sont (a) techniquement utiles à beaucoup de métiers spécialisés (médecine, droit, informatique : par exemple, pour faire la synthèse d’une question problématique…), (b) utilisés par les gens de métier entre eux (qui sont donc à même de juger de l’exactitude des réponses…) et (c) pas systématiquement basés sur des sources publiques (l’IA interroge alors les bibliothèques privées d’une organisation).

Prenons l’exemple de la société fictive Dugroin sprl qui fait du boudin d’âne et dispose de chaînes de fabrication hautement automatisées. Pour que son service informatique puisse installer une intelligence artificielle qui permettra (a) aux opérateurs charcutiers de savoir quoi faire en cas de risque sanitaire ou (b) au bureau d’accueil-clientèle, de répondre à tout client qui prendra contact en cas de problème, il s’agira d’abord de constituer les sources propres à l’entreprise (les bibliothèques privées, donc). Pourquoi donc ? Pour trois raisons précises :

      1. sources validées : l’intelligence artificielle n’est pas si maline que cela, puisqu’elle ne connaît de la réalité que ce qu’on en a décrit dans des textes publiés. Ici, elle ne puisera ses informations que dans des textes validés par l’entreprise. Aux questions posées exclusivement par les employés de chez Dugroin, l’IA répondra avec des informations générées exclusivement au départ des sources sélectionnées par Monsieur Isidore Dugroin, patron de la sprl.
      2. secret professionnel : pour ne pas diffuser des informations confidentielles ou réservées à un usage exclusivement interne. L’ingénieur qui interroge une IA publique en partageant des formules ‘secrètes’ dans ses questions ne fait qu’une chose : il publie des informations confidentielles qui seront indexées/utilisées par l’IA consultée et seront intégrées aux réponses du robot. Cela s’appelle une faute professionnelle grave.
      3. maintenance des contenus : c’est seulement si un collaborateur interne de Dugroin est désigné pour vérifier en continu que seuls des documents exacts, lisibles et à jour figurent dans les sources ratissées par l’IA que celle-ci travaillera bien. Pour le Service Desk d’une firme informatique, il est inutile de laisser les instructions pour la “mise à jour du Blackberry d’Annie Cordy” dans les sources de l’IA locale.
The Wild Robot (film, 2024) © DreamWorks

Que retenir de ceci ? Simplement qu’avant de crier au loup, on peut se rassurer en se disant que l’intelligence artificelle n’est pas UN Leviathan unique qui nous dévorera tous, nous et nos emplois. Il s’agit plus souvent de robot d’IA individuels, actifs dans leur pré carré (ce qui, pour un robot ne manque pas de charme, voir l’illustration ci-dessus) : à savoir, à l’intérieur d’une institution ou d’une entreprise, quand ce n’est pas au sein d’une initiative particulière comme wallonica (nous cherchons d’aillleurs comment installer une IA unique – et privée – qui vous permettrait d’interroger nos sept bibliothèques en une volée. A bon entendeur…). Dans le cas des équipes de Dugroin, les équipes pourront trouver les consignes à suivre en cas de tests positifs aux salmonelles mais l’IA restera poliment muette s’ils posent des questions sur Alice aux pays des merveilles ou sur le Code d’Hammourabi

Pour conclure, qu’en est-il des réponses de ChatGPT à nos questions sur wallonica ? Je vous laisse seuls juges : comparez les deux versions 2023 et 2025 et vous verrez toute l’évolution que ces outils ont connu en moins de trois ans. ChatGPT est un exemple parmi d’autres. Reste que certaines informations appellent des commentaires :

      1. les deux questions n’étaient pas techniques. Il ne faut donc pas être surpris de se voir servir la soupe habituelle que l’on retrouve, par exemple, dans les sites des offices de tourisme. C’est pas du Bukowski… ni du Proust. “Ouf, se dit la prof, je vais encore reconnaître les TFE (travaux de fin d’études) rédigés par l’étudiant lui-même.
      2. en deux ans, la structuration de la réponse a fait un bond en avant. De la présentation presque touristique de 2023 (info exacte mais partielle et formulée en langue neutre), on passe à un presque-audit de wallonica, le blog, mais également de l’asbl wallonica.
      3. en 2025, les sources sont mentionnées ! Chacun peut donc vérifier dans le texte original les informations qui ont servi à générer la réponse structurée du robot.
      4. les erreurs ne sont pas nombreuses mais quand ChatGPT se trompe, il le fait bien ou de manière ambigüe. Allez comprendre si wallonica est un modèle de langage ou si le robot s’identifie avant de répondre, dans la phrase : “En tant que modèle de langage, je peux vous dire que Wallonica est un blog…” Plus loin : allez savoir si wallonica organise des événements ou propose des informations à leur propos. Dans le doute, le robot ne s’abstient pas, il joue le flou (cfr. l’article du Journal de Québec).
      5. l’attrape-nigaud réside plus dans les formules de courtoisie (pré-enregistrées !) dont les robot d’IA se font désormais les champions : l’illusion d’humanité est plus grande quand la réponse commence par “Voici ce que j’ai pu recenser de fiable à propos de…” On a l’impression de parler à une geisha savante alors qu’on ne parle même pas à Chuck Norris !

Ceci étant dit, l’inquiétude associée à l’évolution de cet outil se nourrit peut-être ailleurs. En 1954, Jacques Ellul nous avertissait déjà : “Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique.” Et force est de constater : les inquiétudes que des collègues partagent avec moi (dans une entreprise d’informatique !), que mes ‘amis’ sur les réseaux sociaux commentent avec rage ou sur lesquels mes vrais amis et proches débattent après le dessert, pourraient aussi bien concerner une recrudescence des attaques de vampires que le développement technique de l’intelligence artificielle. Ellul insistait sur le fait que chacun d’entre nous adopte – spontanément et pas toujours consciemment – une approche technicienne en visant systématiquement à l’amélioration de nos activités. Et, alors, le dispositif n’est jamais loin. De là à prêter aux outils et aux différents dispositifs techniques une aura presque sacrée, il n’y a qu’un pas que l’on peut aisément franchir puisqu’ils servent notre désir libidinal d’automatiser nos tâches et, partant, de réduire notre effort.

Pensez, par exemple, à la manière dont ces beaux messieurs vivent la relation à leur voiture de société (rien que cette combinaison de mots déjà…) : souvent, le “sacré” a effectivement pris le pas sur le “pratique.” Le véhicule concerné bénéficie d’une aura liée à sa valeur symbolique plutôt qu’au fait qu’un ou l’autre modèle permet de rentrer plus vite chez soi après une journée de travail. Et si d’aventure le fabricant annonce une innovation, vous pouvez être certain que le conducteur n’en attendra qu’avec plus d’impatience la fin de son leasing. 

Pourtant, l’avertissement est vieux comme l’être humain : Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner à l’homme et la tradition lui donne illico la paternité de la technologie. Zeus, la légalité suprême, n’est pas d’accord et punit le Titan. Pourquoi ?

Pour savoir ce qui est vraiment humain, et donc en être maître sans l’idolâtrer, il était nécessaire de fréquenter les dieux, le ciel, puis de retomber sur terre. Ce qui est vraiment humain ne se voit pas tout de suite, pas directement. C’est insaisissable, trompeur. La vie terrestre est trop confuse, imprévisible. Il faut passer par les dieux, par leurs bonheurs, par leurs perfections, pour voir la différence et donc se faire une idée de ce qui est humain et de toutes les faiblesses propres à l’humanité…

C’est ainsi que Pierre Judet de la Combe explique dans son livre (Quand les Dieux rôdaient sur la Terre, 2024) combien les hommes trouvent leur vie compliquée à comprendre et combien une version synthétique – voire caricaturale – de chacun des aspects de leurs comportements est bienvenue. Cela s’appelle la mythologie !

© fdp.aau.edu.et

Quel est alors l’avertissement contenu dans cet épisode mythologique ? Rejoint-il celui de Jacques Ellul, formulé tant de siècles plus tard ? Manifestement, Zeus ne faisait pas confiance à la capacité des hommes de maîtriser le feu (attribut des dieux jusque là) pour un usage pragmatique, sans idolâtrie, et il est troublant de noter l’omniprésence dudit feu dans tous les moments où les hommes jouent la carte du sacré.

Les intentions de Prométhée n’étaient pas exactement pures et, à la lecture des excellentes narrations de Judet de la Combe, on réalise que Zeus avait ses raisons, que notre raison ne connaît pas (les dieux n’ont ni âme, ni raison). Il nous reste la leçon finale : l’arrogance technique est punissable et la sacralisation du dispositif nous éloigne de l’expérience directe, seule situation où nous pouvons ressentir sincèrement l’ordre des choses, l’à propos de Montaigne.

Ellul ne disait pas autre chose quand il décrivait notre adhésion aveugle à la nécessité de progresser techniquement : on se couche ravi de son nouvel ordinateur portable et on se réveille inquiet de savoir s’il y a du wi-fi dans le gîte qu’on vient de louer pour une petite cure de désintoxication numérique…

Prométhée le technocrate, enchaîné à un rocher, voyait son foie dévoré chaque nuit par un aigle. Chaque jour, néanmoins, le foie se régénérait, démontrant la résilience du Titan face à la lourdeur du chatiment olympien. Après tout, le foie résilient est capable de se reconstruire malgré les destructions répétées, et le poids des fardeaux que l’on porte sans pouvoir s’en libérer. Ce “cycle de destruction et de renaissance met en lumière à la fois l’acharnement de la punition divine et la nature inexorable du foie, symbole d’une régénération incomplète mais constante, qui prolonge à la fois la douleur et l’existence de Prométhée” (Catherine Noll).

Bon, j’ai compris : je range mon gsm et je vais me faire une sacrée tisane dépurative. Santé !

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage, édition et iconographie | sources : Journal de Québec ; wallonica | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © DP ; © jeuxpornoia.com ; © MGM ; © DALL-E 3 ; © tecnobits.com ; © DreamWorks ; © fdp.aau.edu.et.


Plus de technique en Wallonie ?

FELGENHAUER : Autel (2020, Artothèque, Lg)

Temps de lecture : 2 minutes >

FELGENHAUER Barbara Salomé, Autel

(photographie, n.c., 2020)

Née à Huy en 1992, Barbara Salomé FELGENHAUER est diplômée de l’atelier de photographie à l’ESA Saint-Luc à Liège en 2013 et de l’ENSAV La Cambre à Bruxelles en 2022. Elle obtient son master avec la mention grande distinction et le Prix de la Fondation Boghossian 2022 avec son projet Terrapolis. En 2023, elle est lauréate du Prix Fintro, Bruxelles. La même année, trois de ses photographies ont intégré la collection publique du BPS22 en 2023. 

Elle travaille actuellement à Bruxelles dans son atelier au sein des Ateliers Mommen.

De la série “J’ai rêvé l’obscur”, d’après le livre Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique de Starhawk, publié en 1982 aux USA.

“J’ai rêvé l’Obscur s’inspire librement d’écoféminisme et de ses dimensions païenne et spirituelle. Il propose une autre vision du monde inspiré de diverses croyances, fait de déesses, de vierges et de sorcières, de rocailles et de grottes, de mythes et de rêves…
Ici, on parlera de puissance plutôt que de pouvoir. C’est l’univers des forces invisibles de la Nature, un monde où l’on (re)ferait corps avec la Terre. Il relie le spirituel au politique, le sacré au profane. Ce propos n’a aucune visée dogmatique. C’est une attraction, une spiritualité qui m’est propre.” d’après BARBARASALOMEFELGENHAUER.BE

Et pourquoi pas emprunter cette oeuvre gratuitement à l’Artothèque de la Province de Liège ? N’attendez plus, foncez au 3ème étage du B3, le centre de ressources et de créativité situé place des Arts à B-4000 Liège…

[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation (droits cédés) et mise à jour par wallonica.org  | source : Artothèque B3 | commanditaire : Province de Liège – Culture | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Barbara Salomé Felgenhauer | remerciements à Bénédicte Dochain, Frédéric Paques et Pascale Bastin

DADO : L’exposition “Panachronique” de Garance Gasser (Espace 251 Nord, Liège, 2025)

Temps de lecture : 8 minutes >

Tout juste sortie de l’Académie des Beaux-Arts de Liège, l’Alsacienne Garance GASSER, à vingt-six ans à peine, se voit offrir sa première exposition personnelle à l’Espace 251 Nord. Cette présentation, fruit d’une résidence accomplie au cours de sa dernière année d’études dans les locaux de la Brasserie Haecht à quelques encablures de la galerie, concentre quatre toiles monumentales et deux natures mortes de format plus intime.

Les sous-sols rassemblent quant à eux une esquisse miniature (une petite tête de mouton) ainsi qu’un ensemble de travaux préparatoires dont la valeur documentaire n’est pas négligeable. Présentés sur les feuilles d’un grand rouleau déployé couvert de notes, d’images et de fragments reliés entre eux, ces travaux évoquent les cartographies mentales des séries policières que les enquêteurs épinglent aux murs, entrecroisant indices, photographies et mots pour faire surgir des réseaux de sens. Ici, l’enquête n’est plus criminelle mais artistique : ce dispositif révèle, dans sa genèse même, la manière dont l’artiste tisse ses références, organise ses symboles et construit peu à peu l’architecture de ses visions. Ce cabinet de réflexion condense les nourritures iconographiques d’une pensée dense, enchevêtrée de ramifications à la manière des rhizomes de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

La démarche de Garance Gasser s’érige sur trois piliers indissociables. Le premier est la réappropriation de thématiques historiques d’une rare densité, de recherches bibliographiques poussées (l’artiste tient de son père et de son grand-père cette passion de la lecture), puisées au cœur d’écrits philosophiques et théologiques des humanistes rhénans du Moyen Âge et de la Renaissance. Il s’agit pour la plupart de précurseurs critiques de la Réforme avant la Réforme, comme Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur flamboyant qui remplissait la cathédrale de Strasbourg de foules ardentes, ou Sebastian Brant, immortalisé par sa Narrenschiff (La Nef des fous, 1494). Ils nourrissent, tout comme Érasme, son imaginaire et inspirent son monde graphique. En arrachant ce matériau érudit à son contexte d’origine pour le transposer dans l’espace de sa peinture, l’artiste est consciente d’abolir la frontière du temps : ce passé soudain mis au goût du jour devient un outil critique, dirigé contre les dérives et les fanatismes de notre quotidien.

Le second axe réside dans le dialogue permanent que l’artiste instaure entre l’iconologie, le symbolisme, les grandes matrices de l’histoire de l’art – tel L’Agneau mystique de van Eyck, le Lai d’Aristote, les danses macabres du XIVe siècle – et les objets les plus ordinaires de notre quotidien contemporain : combinaison sanitaire, boîte de conserve, appareil photographique numérique. De cette friction entre l’ancien et le moderne naît une critique impitoyable de notre époque, transformée en un miroir sans concession.

Enfin, le troisième pilier est celui d’une exigence formelle où dominent lenteur et persévérance. Chaque toile exige de longs mois de travail patient, même si l’artiste admet mener de front plusieurs chantiers simultanément. C’est dans cette obstination, dans ce temps accordé à la maturation des images, que se forge un style singulier : une figuration réaliste d’une minutie scrupuleuse qui se laisse traverser par le côté plus onirique, voire surréaliste (Le Cheval de ses principes fait penser à la plastique de Dali), de l’allégorie et déploie un réseau de résonances multiples. Même les supports choisis par Garance pour peindre sont relié à l’histoire et portent une charge de sens sans jamais être anodins : il peut s’agir, par exemple, de panneaux provenant d’anciens meubles de ses parents, témoins d’une mémoire familiale préservée. Ainsi, de la rencontre entre érudition et imagination, passé et présent, rigueur et invention, s’élève une œuvre déjà habitée d’une voix propre, où la peinture se fait pensée, et la pensée vision.

Fuyant l’effervescence des Journées du patrimoine pour échapper à la foule, je me suis retrouvé, ce samedi, à converser en tête-à-tête avec Garance durant plus de deux heures et demie autour de son art. Ce fut pour moi un véritable éblouissement, la sensation que l’artiste entrouvrait devant moi les portes secrètes de son œuvre, m’offrait l’accès à son univers intime et m’y guidait avec la bienveillance d’un Virgile accompagnant Dante dans les pages sublimes de la Divine Comédie.

Ne vois-tu pas les fous danser © Espace 251 Nord

Son univers pictural est foisonnant, polysémique, jubilatoire par le nombre de références qui s’y superposent. Ainsi, la toile Ne vois-tu pas les fous danser, conçue sur deux grands panneaux qui rappellent les diptyques anciens, concentre à elle seule un foisonnement de strates interprétatives, superposant l’idée de mort et de folie avec des références explicites aux danses macabres médiévales, à La Nef des fous de Brant comme de Bosch, à L’Éloge de la folie d’Érasme, à la chorémanie de Strasbourg, cette ‘épidémie de danse frénétique’ qui poussa en 1518 des centaines d’habitants à se mouvoir sans répit dans les rues, jusqu’à l’épuisement, la blessure ou parfois la mort. À l’avant-plan, deux personnages frappés par la folie sont entraînés dans une ronde par deux figures intemporelles enveloppées d’un tissu évoquant la mort. Le fou de droite est pris de convulsions qui rappellent la dévotion à saint Guy, tandis que celui de gauche se tient aux côtés d’un médecin tenant des ciseaux, prêt à trancher le fil de la vie, à la manière de la Parque Atropos. Cette seconde figure pourrait être l’incarnation du milliardaire américain Bryan Johnson, fou de vouloir s’injecter le plasma sanguin de son fils dans une quête obsessionnelle de longévité, une critique acerbe de tout ce courant transhumaniste qui recherche l’immortalité. Le supposé Johnson est relié par un fil bleu à une limule, fossile vivant vieux de 450 millions d’années, qui apparaît en bas à gauche de la composition. La présence incongrue de ce vieil animal préhistorique, dont le sang bleu est utilisé aujourd’hui dans l’industrie pharmaceutique pour tester la pureté des vaccins (son sang coagule au contact de toute contamination bactérienne), signale une tension entre ancienneté et modernité et rappelle que la science, malgré ses avancées, reste tributaire de forces naturelles immuables et indifférentes à la folie humaine. En arrière-plan, une ville impersonnelle, standardisée, s’étend avec ses gratte-ciel à perte de vue. Elle évoque le paysage déprimant et uniforme de nos sociétés contemporaines, enlaidies par surproduction et la surpopulation, symboles de l’anonymat et de la perte de repères. Sur la droite, un chien semble hurler à la mort, conscient de la folie qui embrase le monde et de sa marche inexorable vers la destruction, se faisant l’écho animalier d’une Cassandre ignorée de tous.

La folie et l’aveuglement de notre époque, livrée aux fanatismes des prédicateurs de toutes obédiences, occupent le centre de trois toiles inspirées d’un cycle célèbre de sermons de Jean Geiler de Kaysersberg, les 14 Hasenpredigten (Les quatorze sermons du lièvre). Dans ces prêches, le lièvre — figure du pêcheur — sert de fil conducteur. L’art de préparer son civet, en apparence culinaire, devient une suite de paraboles : dépouiller, cuire, servir ne sont plus des gestes pratiques, mais autant d’étapes spirituelles symbolisant la métamorphose de l’âme entre les mains de Dieu.

Les quatorze sermons du lièvre © Stéphane Dado

Garance transpose ce thème avec un regard sans concession. Son fou, coiffé d’un bonnet d’âne qui masque ses yeux, incarne l’aveuglement. Il tient à l’envers un livre marqué du chiffre 14 — preuve qu’il applique sa doctrine à contresens — et dépèce de l’autre main un lièvre, image de son âme sacrifiée aux dogmes. Comme les statues de la cathédrale de Strasbourg, son dos grouille de serpents et de crapauds, symboles de tentation. Obéissant au dogme mais voué à la transgression, ce fanatique illustre, pour Garance, la fatalité humaine : celle de sombrer dans le péché. Pourtant, loin de condamner, l’artiste semble animée d’une sagesse précoce qui lui inspire une forme de pardon. On devine que pour elle, l’humanité se définit davantage par ses égarements que par l’obéissance à une doctrine.

Le Cheval de ses principes © Stéphane Dado

Dans sa toile magistrale Le Cheval de ses principes, Garance convoque le Lai d’Aristote pour rappeler que nul n’échappe aux flèches de l’Amour : pas même Aristote, qui, tout en exhortant Alexandre le Grand à s’en méfier, n’a su lui-même résister à sa puissance. Par cette référence, l’artiste affirme avec clairvoyance sa lutte contre le règne des apparences : celui des réseaux sociaux, des influenceurs et des prétendus détenteurs de vérité, qui imposent leurs mensonges et abusent l’humanité.

Une autre œuvre, une nature morte d’une grande subtilité, transpose le thème du civet de lièvre dans un registre contemporain : le mets est cette fois contenu dans une boîte de conserve, à l’étiquette vintage séduisante. Cette image, métaphore des faux-semblants du marketing et des illusions publicitaires, révèle un plat ‘prêt à consommer’, privé de l’élaboration progressive qui seule confère grâce culinaire et profondeur spirituelle. Elle traduit la condition d’une époque livrée au fast thinking, propre à une société de consommation où chaque idée se trouve aussitôt remplacée par une autre, sans repères stables ni horizon véritable.

Le regard de Garance demeure implacable : de l’humanité, il n’y a rien à attendre, sinon sa disparition prochaine. Cette conviction trouve son expression la plus saisissante dans la toile intitulée Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu — titre d’une poésie sombre dont l’artiste a le secret. Au centre de la composition gît un agneau mort, écho inversé au célèbre polyptique de Van Eyck. Trois figures en combinaison, le visage masqué pour se protéger d’une humanité condamnée, entourent la dépouille. La gamme chromatique, volontairement sourde, sombre et dépourvue d’éclats, prend délibérément le contrepied des coloris flamboyants de L’Agneau mystique.

Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu © Stéphane Dado

Ces trois personnages rappellent, par leur disposition, les anges de Van Eyck, mais ils incarnent désormais des figures déchues : témoins passifs d’une création qui s’effondre. L’un d’eux laisse transparaître l’horreur, tandis que les deux autres fixent la scène à travers l’objectif de leur appareil photographique, à l’image de ces journalistes relatant la misère du monde sans compassion ni compréhension véritables.

Le constat est sans appel : Garance s’impose comme une créatrice à nulle autre pareille. Elle se montre pourtant réticente à se définir comme artiste, tant sa démarche intellectuelle et ses recherches priment, à ses yeux, sur la dimension purement formelle de son travail. Cette part créative demeure néanmoins indissociable de sa personne et mérite d’être considérée à égalité avec son exploration de l’histoire. Chez elle, le traitement pictural semble presque relégué au second plan face à la primauté des idées.

Il n’en demeure pas moins que son art gagnerait encore en puissance si elle consentait à approfondir sa formation technique. Un travail méticuleux sur le rendu du détail, l’usage des glacis et la maîtrise des lumières héritées des maîtres qu’elle vénère permettrait de renforcer considérablement l’impact de son univers, sans pour autant céder à l’imitation servile. Cette orientation rappellerait la démarche entreprise par Michael Triegel, qui a su nourrir sa peinture d’un dialogue exigeant avec la tradition.

Garance possède, par ailleurs, toutes les qualités d’une universitaire : rigueur intellectuelle, clarté de pensée, sens de la structure et une soif de savoir inextinguible, comparable au tonneau des Danaïdes. Un parcours académique, orienté vers l’histoire médiévale et la Renaissance, s’impose presque comme une évidence pour approfondir encore la portée de ses toiles et en démultiplier la résonance.

À ces dispositions s’ajoute une véritable maîtrise de l’écriture. Sa création, foisonnante de symboles, appelle l’explication, et nul ne saurait mieux qu’elle en révéler les multiples significations. Rare chez les peintres, cette aptitude à analyser son propre travail, mais aussi à réfléchir plus largement sur l’art et ses incidences dans le monde contemporain, confère à sa démarche une dimension supplémentaire.

Elle n’a donc pas à choisir : recherche, peinture et écriture constituent les trois combats qu’elle doit mener de front. Son art singulier naît précisément de la conjonction de ces disciplines. Loin d’être intimidée par une tâche aussi colossale, elle semble prête à s’y consacrer corps et âme. Si elle poursuit avec constance cette voie tripartite, elle pourrait, d’ici dix ans, prétendre légitimement figurer parmi les artistes majeurs de son époque.

En attendant cette reconnaissance, l’on se réjouit de découvrir l’œuvre qu’elle prépare pour le Trésor de la cathédrale de Liège — une commande passée avec un rare flair par Julien Maquet — qui fera probablement référence au reliquaire de Charles le Téméraire, au Sac de Liège de 1468, et dont l’achèvement est prévu pour ce mois de novembre. Il ne fait nul doute que cette nouvelle création, attendue avec impatience, révélera une fois encore la profondeur symbolique et la puissance visionnaire de cette merveilleuse artiste.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | contributeur : Stéphane Dado | crédits illustrations : © Stéphane Dado ; © Espace 251 Nord.


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