EVANS, Cerith Wyn (né en 1958)

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[CONNAISSANCEDESARTS.COM, 7 janvier 2026] À Lisbonne, le musée d’Art, Architecture et Technologie (MAAT) réserve à l’artiste Cerith Wyn EVANS une exposition majeure, servie par une scénographie éblouissante et une sélection d’œuvres majuscules.

La première rétrospective portugaise consacrée à l’artiste gallois Cerith Wyn Evans, né en 1958, se tient jusqu’au 16 février 2026 sur la rive septentrionale du Tage, face au Christ rédempteur et non loin des piles cyclopéennes du célèbre pont lisboète, où le MAAT exhibe sa silhouette futuriste et presque contondante, dessinée par l’architecte britannique Amanda Levete. Le visiteur pénètre en ce splendide vaisseau – spatial et amiral – par son pont supérieur, qui libère un spectacle prodigieux, et vertigineux, conforme à toute l’exposition…

Épiphanie de l’espace

Donnant son titre à l’exposition, l’œuvre Forms in Space… by Light (in Time) déploie ses deux kilomètres de néon dans la gigantesque salle elliptique du musée, ceinturée par une rampe permettant une parfaite circonspection. Conçue en 2017, cette sculpture monumentale de Cerith Wyn Evans est constituée de centaines de tubes lumineux qui, suspendus rigoureusement dans l’espace au terme de quinze jours de montage, dessinent une chorégraphie syncopée, empruntée aux mouvements des acteurs du théâtre , codifiés en “kata“. Modulable en fonction de l’écrin qui le reçoit, ce chef-d’œuvre atteste combien chaque installation, minimaliste et hypnotique, n’est autre que l’épiphanie d’un espace singulier, à la manière de Vladimir Tatline ou de Frank Stella, dont Evans réinterprète plus loin les peintures noires, qu’il inverse chromatiquement de même que pour un négatif photographique, où l’obscurité devient lumière (Neon after Stella, 2022).

Pour le Gallois, distingué par le prix Hepworth en 2018 après avoir représenté le Pays de Galles à la Biennale de Venise de 2003, l’espace n’est pas un white cube, mais un lieu spécifique, avec une histoire située, une lumière précise et une atmosphère particulière. Dont acte avec sa Composition for flutes (2017), dont le système savant aspire l’air de la grande nef pour le restituer musicalement par des flûtes diaphanes, tel un organisme autonome en pleine lévitation. Splendide.

Poésie du hasard

Soucieux de conjoindre la précision et l’aléatoire, Evans élabore de simples paravents de verre fissurés par quelque projectile (Folds…in shade, 5 leaves, 2020), de sorte que l’ébrèchement vient révéler une surface transparente sinon invisible. Douceur et cruauté s’amalgament selon une poésie héritée de Marcel Duchamp, à l’image de ces pare-brise de voiture mutilés et suspendus que le commissaire Sérgio Mah, futur directeur du Centro de Arte Moderna Gulbenkian, invite à toucher afin que soit mis en mouvement cet ample théâtre d’ombres, moins édifiant lors de sa présentation au Centre Pompidou-Metz, en début d’année.

Qu’elle soit naturelle (et zénithale) ou artificielle (et électrique), la lumière est ici exploitée selon toutes ses formes, ainsi de ces colonnes doriques composées de LED infusant un halo doré et auréolant le spectateur d’une aura nouvelle (StarStarStar/Steer (Transphoton) VI and III (2019), ou encore de ces motifs de kimono dont l’éclairage infère de subtiles ombres projetées, preuve que toute lumière est duale, yin et yang, jour et nuit (Katagami Screens series – 2015).

Éblouissement du langage

Frank Stella et Marcel Duchamp ne sont pas les seuls à jouir d’un hommage par Evans, qui n’aime rien tant que les citations déguisées, qu’elles soient littéraires, musicales ou cinématographiques. Sounding Félix (2022) est ainsi une référence explicite au philosophe Félix Guattari, une révérence plastique dont le système de gong et de lampes entend explorer toutes les ressources pures de la synesthésie.

Sculpter est une manière d’écrire dans l’espace, et la lumière est une encre scintillante. Partant, il faut observer attentivement la dernière œuvre de l’exposition, un palindrome latin sacrant la fraternité de la nuit et du feu (In girum imus nocte et consumimur igni, 2008), pour mesurer performativement combien un langage lumineux parvient toujours à déchirer les ténèbres du monde. Littéralement et symboliquement éblouissant.

Colin Lemoine


Vue de l’exposition “Cerith Wyn Evans – Forms in Space… through Light”, MAAT, 2025. Photo : © Bruno Lopes

[ARTBASEL.COM, 31 octobre 2024] Cerith Wyn Evans est un fervent admirateur du théâtre nô depuis plus de 30 ans. Il voyage régulièrement au Japon, où il assiste à des représentations de nô aussi souvent que possible, parfois même jusqu’à plusieurs fois par semaine.

Le , une forme traditionnelle de théâtre japonais datant du 14e siècle, se caractérise par des mouvements lents et délibérés, une scénographie minimaliste et des masques réalisés avec un soin minutieux. Les interprètes de nô incarnent le plus souvent des fantômes qui se transforment en êtres surnaturels – à qui les mystérieux faciès, et les mouvements subtils et contrôlés des acteur·rice·s confèrent une présence éthérée.

Cerith Wyn Evans a puisé son inspiration dans cet art de la scène pour sa série de sculptures lumineuses Neon Forms (after Noh) (2015-2019). Ces dessins de lumière tridimensionnels et suspendus se composent de nœuds, boucles et autres lignes abstraites en néon blanc les faisant ressembler à une calligraphie extraterrestre indéchiffrable. Émettant une lueur proche de l’aura, ces œuvres semblent animées d’une vie intérieure.

Cerith Wyn Evans accroche souvent plusieurs pièces de cette série en grappes pour créer des mises en scène d’affects rayonnants. Chaque sculpture a une température de couleur de 6500 degrés Kelvin, une lumière blanche et froide équivalente à celle du jour en Europe du Nord et qui laisse une image mentale persistante. Les œuvres expriment une force vitale que l’artiste appelle “le gaz d’éclairage”. Ce terme, qui fait référence au titre de l’installation de Marcel Duchamp Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage… (1946-1966), Cerith Wyn Evans l’utilise pour désigner le gaz dans les ampoules néon. Les tubes en verre de ces ampoules contiennent un type spécifique de gaz extrait de l’atmosphère. Bien qu’inertes à l’origine, ces gaz commencent à produire de la lumière lorsqu’un courant électrique les traverse. Même lorsqu’un tube néon se brise, le gaz ne disparaît pas : il rejoint l’atmosphère tel un esprit attendant de prendre une nouvelle forme.

L’artiste a basé le design de ses œuvres de Neon Forms (after Noh) sur des diagrammes de “kata“, les notations visuelles des gestes utilisées par les acteur·rice·s pour apprendre les mouvements hautement complexes et stylisés des performances de . En effet, dans ce théâtre, même les gestes les plus subtils et quasi indétectables, comme le mouvement d’un éventail, le retournement d’une manche de kimono ou le lever d’une main vers le visage, expriment des informations significatives sur les personnages et l’histoire. Lors d’une conversation récente avec l’artiste, celui-ci a déclaré : “Je me suis intéressé à la notion de choréologie, qui est l’art de transposer le mouvement en notation… Il y avait attirance impérieuse envers le système du diagramme qui a trouvé sa place dans la manière dont j’allais aborder ces œuvres.” Les diagrammes de kata fixent ces gestes déjà strictement codifiés en tableaux de notation, et Cerith Wyn Evans les traduit ensuite en sculptures tridimensionnelles. De cette manière, il distille le mouvement des corps des interprètes de nô pour les synthétiser avec les aspirations conceptuelles de son art.

Considérant son matériel source comme une partition musicale à rejouer, Cerith Wyn Evans explique : “Vous prenez ces gestes et vous les improvisez. Et vous n’oubliez jamais ce que dit Miles Davis à un musicien essayant d’interpréter une partition : “Jouez simplement ce qui n’est pas là.” Vous vous donnez alors la liberté de mettre les choses en mouvement.” À cette fin, il a réalisé ses dessins pour Neon Forms (after Noh) en utilisant des opérations vaguement inspirées de la technique de dodécaphonisme d’Arnold Schoenberg. Il est donc parti des diagrammes de kata originaux et les a pliés, étirés, compressés, inversés, retournés, et retournés encore et encore. Comme il le déclare : “Le même motif ou la même figure apparaît comme transformé, ce qui est exactement ce qui arrive au personnage central dans n’importe quelle pièce de nô. Il y a toujours une scène où ce qui semble être une chose se transforme en quelque chose d’autre.”

Dans ce processus, le langage inflexible des diagrammes de kata se décompose en lumière effervescente, prenant ainsi une nouvelle vie. Libérées de leur système originel, les pièces en néon exécutent, sans leurs interprètes, une danse sauvage et désincarnée. Dans le cadre d’une exposition, les éléments de Neon Forms (after Noh) agissent non seulement de concert les uns avec les autres, mais aussi avec les visiteur·euse·s. Cerith Wyn Evans le formule ainsi : “Il y a cette importance que j’accorde à la primauté d’une interaction physique avec l’œuvre dans une même pièce, au fait qu’elle réponde alors d’une manière ou d’une autre à votre présence physique.” En effet, les photographies ne pourraient jamais saisir les sensations et l’intensité qui affectent directement les corps de ceux·celles qui visitent l’exposition. Ensemble, alors que ces sentiments s’accumulent et s’amplifient, les œuvres et les spectateur·rice·s vibrent ensemble, à mesure qu’il·elle·s s’imprègnent de l’esprit du théâtre nô.

Zoe Stilpass


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | sources : Connaissance des arts ; Art Basel | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Bruno Lopes


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NAVARRO, Iván (né en 1972)

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11 septembre 1973. Le Chili bascule dans la dictature suite au coup d’État d’Augusto Pinochet, anéantissant l’utopie socialiste portée par Salvador Allende. L’oppression s’impose comme nouvelle règle et certains continuent de croire en la liberté devenue chimère. Les opposants sont emprisonnés, torturés, éliminés. Iván Navarro, né en 1972 à Santiago, a grandi durant cette période douloureuse, aux côtés de parents artistes pro Allende – son père, qui dessinait des caricatures humoristiques pour des journaux politiques, a tout stoppé du jour au lendemain. À partir de ce contexte historique Iván Navarro a construit un vocabulaire plastique qui innerve toute sa création. Derrière chaque œuvre, on peut déceler des références à l’histoire récente du Chili, mais aussi à la musique underground, espace d’évasion et de résistance. “L’art est un moyen de subvertir la réalité, ce qui peut vous conduire à l’évasion, à la confrontation ou aux deux à la fois” précise-t-il. D’où ses échelles, qui traduisent la fuite mais aussi l’élévation sociale ou spirituelle et ses “trous”, des illusions d’espaces abyssaux et hypnotiques créés simplement à partir de miroirs et de néons. L’artiste se joue de notre perception pour créer un territoire fictif avec ces percés dans les murs et les sols où se répète souvent à l’infini un mot – Clamor, Bomb, Exodo, Strike… –, toujours en lien avec des questions d’identité et de résistance.

Si Iván Navarro reconnaît l’influence de Dan Flavin ou de Keith Sonnier dans son choix du néon comme matériau principal – il crée déjà des œuvres avec des ampoules les dernières années de ses études aux Beaux-Arts à Santiago, avant de s’installer à New York en 1997 –, l’artiste injecte une dimension politique absente du propos des Minimalistes américains. Navarro qualifie d’ailleurs certaines de ses œuvres de “sculptures sociales”. Derrière la lumière séduisante des néons aux couleurs pop, l’électricité renvoie aux blackouts quotidiens – synonymes de contrôle des populations – à la torture, à la peine de mort. Mais elle évoque aussi le progrès qui a transformé nos sociétés au début du XXe siècle. Pour souligner cette dualité, il crée en 2009 une chaise hybride en néons blancs qui suggère à fois la chaise électrique et l’iconique fauteuil rouge et bleue de Gerrit Rietveld de 1918, icône de la modernité. Tractée par un vélo, elle est éclairée uniquement grâce à la force humaine. Et porte un titre édifiant : Resistance. Si au Centquatre-Paris le vélo est immobile, l’installation a été conçue à l’origine pour circuler en ville. Tout comme Homeless Lamp, the Juice Sucker (2004), un caddie lumineux alimenté par électricité publique, dont la forme rappelle les chariots poussés par les sans-abri aux abords des métropoles.

Ivan Navarro, “Constellations”, 2019 © artnet.fr

L’histoire personnelle d’Iván Navarro l’a sensibilisé aux enjeux sociaux et démocratiques, à la mémoire collective, au déracinement… Depuis peu, c’est une réflexion plus existentielle et métaphysique qu’il initie avec sa série sur les constellations. “Lueur d’orientation des mages au cœur du désert ou réutilisées comme emblème de fierté des drapeaux nationaux, les étoiles guident et accompagnent les hommes dans leurs questionnements depuis la nuit des temps” écrit l’artiste. Il doit cette recherche tout particulièrement au documentaire de Patricio Guzmán, Nostalgie de la lumière (2010), qui suit à la fois des astronomes qui ont trouvé dans le désert d’Atacama un poste d’observation du ciel idéal, vierge de toute pollution lumineuse, et des femmes à la recherche du corps de leurs proches disparus, assassinés dans le camp de concentration de Chacabuco, dans ce même désert…

Au début de la pandémie en 2020, j’ai collecté des images de différentes nébuleuses, prises pour la plupart par les télescopes les plus puissants du monde. Ce sont des visions de l’espace où sont nées les étoiles. Les photos originales montrent des couleurs magnifiques qui sont des mélanges de gaz et de poussières dans l’univers. Je suis loin d’être le premier artiste à faire un lien ou une opposition entre l’immense et sublime abstraction de l’univers et la pulsion humaine pour le pouvoir et la domination, mais aussi pour sa survie.

De l’historique à l’universel, de l’oppression des hommes au vertige du cosmos, Iván Navarro donne une nouvelle dimension à son travail et prend du recul pour mieux relire l’histoire de l’humanité où se rejoue l’indéniable penchant pour le despotisme. Un “terrorisme politique”, selon l’artiste, toujours à l’œuvre.

d’après BEAUXARTS.COM


[INFOS QUALITÉ] statut : validé | sources : beauxarts.com | mode d’édition : partage, décommercalisation et correction par wallonica | commanditaire : wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : image en tête de l’article : Ivan Navarro, “Mute Parade”, 2015 © wsimag.com ; © artnet.fr | Pour en savoir plus :


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