DOUTRELOUP : La Belgique, nouveau pays viticole ? Quand le climat bouscule cépages, bulles et certitudes (CHiCC, 2026)

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La viticulture belge n’est plus une anecdote ni un pari folklorique. En quelques décennies, les surfaces plantées ont explosé, les bulles et les blancs se sont imposés, et le vin belge s’est invité dans les guides. Mais derrière cette success story naissante, une question s’impose : que devient la vigne dans un climat qui se réchauffe vite, et parfois brutalement ? Entre gelées tardives, cépages hybrides, héritages historiques et projections climatiques, cette conférence propose un regard rigoureux et sans illusion sur ce que le changement climatique fait déjà et fera au vin belge.

Des hectares qui montent, des bouteilles qui hésitent

Premier tableau : les chiffres officiels. Les surfaces de vignobles déclarées en Belgique grimpent d’année en année, au point de dessiner une courbe presque exponentielle. Un rêve pour n’importe quel secteur économique : plus de plantations, plus d’acteurs, une dynamique visible.

Mais juste à côté, la production raconte une histoire moins linéaire. Elle fluctue fortement, avec des années très faibles comme 2021, ou 2024, décrites comme très humide et gélives. Le vignoble grandit, oui, mais il reste soumis à une variabilité météorologique qui complique la rentabilité si l’on raisonne à l’échelle d’une seule saison.

Et 2025 ? Sans chiffres officiels encore, le conférencier avance, prudemment, des retours de terrain : l’année s’annonce excellente ! Pas de gel de printemps (donc tous les bourgeons sont sauvés), des pluies au bon moment pour le grossissement des baies, un été pas trop humide (moins de champignons), et surtout un mois de septembre sec et lumineux pendant les vendanges. La météo de 2025 coche toutes les cases pour de bonnes vendanges.

La Belgique : un pays de blancs et de bulles

La Belgique produit principalement du vin blanc et des effervescents. Là encore, rien de mystérieux : ces styles correspondent bien à un climat frais, qui favorise l’acidité et rend plus délicate l’élaboration de rouges ambitieux, surtout quand les plantations sont encore jeunes.

Une géographie se dessine : en Wallonie, les vins mousseux tiennent le haut de l’affiche, tandis qu’en Flandre, les blancs dominent davantage. Et si le Hainaut apparaît comme un géant producteur, c’est en partie parce que deux locomotives pèsent très lourd : les domaines de Chant d’Éole et des Agaises, grands domaines dont les surfaces font bondir les statistiques. Le Limbourg suit, fort d’un tissu agricole déjà familier des fruitiers et diversifié vers la vigne depuis une vingtaine d’années. À l’opposé, la province du Luxembourg reste marginale : climat et sols moins favorables, sauf dans le sud, vers Torgny, où l’on trouve des réussites.

Des labels et des guides : une reconnaissance internationale

On imagine parfois le vin belge comme un hobby chic. Or, le secteur s’est structuré : IGP et AOP existent, des dénominations couvrent la Flandre et la Wallonie, des appellations distinguent des zones, et les mousseux disposent aussi de catégories dédiées. Signe culturel fort : depuis peu, des guides reconnus consacrent désormais des pages entières aux vins belges, attribuent des prix, suivent les producteurs. Bref : il y a un marché, des professionnels, et une reconnaissance.

C’est dans ce cadre que le conférencier, climatologue de l’Université de Liège, raconte son propre tournant : s’intéresser à la vigne pour de vrai, et aller en Bourgogne pour comprendre le lien intime entre climat, cépage et vin.

Une histoire longue, un déclin pas si simple

La vigne n’a pas attendu le XXIᵉ siècle pour s’enraciner en Belgique. En s’appuyant notamment sur l’historien Joseph Halkin (1895), fondateur du département de géographie de l’Université de Liège auquel Sébastien Doutreloup est rattaché, le conférencier rappelle que des traces écrites existent dès le début du IXe siècle à Gand et Liège. Huy apparaît comme un centre majeur de la viticulture wallonne de l’époque, avec une mosaïque de petites parcelles qui fait penser aux “climats” bourguignons (climat faisant référence aux micro-terroirs spécifiques de Bourgogne).

La carte de Joseph Halkin, compilation des lieux ayant abrité de la vigne entre le IXe et le XIXe siècle, est frappante : densité le long de la Meuse, présence autour de Bruxelles, quasi vide dans une large partie du Luxembourg, peu sur les terrains sableux et sur le littoral. Et pourtant, le vignoble moderne, quand on le cartographie, ressemble étonnamment à cette vieille distribution : comme si le territoire se souvenait…

Pourquoi la viticulture belge s’est-elle effondrée ? Ici, le conférencier démonte une idée facile : non, Napoléon n’a pas “arraché les vignes” par stratégie commerciale. Le déclin est multifactoriel : vin local souvent médiocre, concurrence féroce des vins étrangers dès les XVIe-XVIIe siècles (importés par fleuves et routes en Wallonie, par la mer en Flandre), pression démographique qui favorise fruitiers et maraîchages, guerres qui détruisent et entraînent l’abandon des vignobles, et, au XIXe siècle, le coup de grâce : la crise du phylloxéra, insecte venu d’Amérique qui ravage les racines des vignes européennes. La solution, encore en vigueur aujourd’hui : racines américaines résistantes, greffon européen producteur. Aucune vigne moderne n’échappe à cette histoire.

Les cépages “hybrides” : le pari belge

La relance contemporaine, amorcée au XXe siècle et accélérée depuis les années 2000, a une particularité : la Belgique s’appuie beaucoup sur des cépages interspécifiques également appelé “cépages hybrides”, ou encore “PIWI”. Leur force : une meilleure résistance aux maladies, donc moins de traitements, et une porte ouverte au bio. Le conférencier avance un chiffre marquant : en Wallonie, 1/4 des producteurs sont en viticulture biologique, bien plus que dans des pays viticoles classiques.

Température, soleil, pluie : le trio qui fait (ou défait) un millésime

Puis vient le cœur du sujet, celui qui met les chiffres en mouvement. Trois variables climatiques gouvernent la vigne : la température, qui pilote croissance et sucre (donc alcool), l’ensoleillement, qui conditionne la maturité, et les précipitations, utiles à un moment précis (grossissement des baies) mais dangereuses si elles s’éternisent, car la vigne n’aime pas l’humidité prolongée.

Le paramètre qui glace tout le monde c’est le gel. Pas celui de janvier : en hiver, les bourgeons protégés peuvent encaisser des températures très basses. Le vrai danger, ce sont les gelées tardives du printemps, quand le bourgeon a commencé à gonfler et qu’une simple nuit sous zéro peut tuer la future récolte.

La Belgique n’est pas une Champagne annexe

Deux questions obsèdent le conférencier depuis 2019 : la Belgique est-elle viticole en soi ? et que va faire le réchauffement ? Pour répondre, il emporte à Dijon le modèle climatique régional MAR, échange des outils avec des chercheurs bourguignons, et arrive à une conclusion nette : oui, la Belgique a un climat viticole spécifique.

Comparée à Champagne, Bourgogne, Alsace et Jura, la Belgique ressort comme la région la plus froide lorsqu’on utilise un indice héliothermique de référence. Et cette fraîcheur se traduit : maturité plus tardive, vendanges plus tardives, et surtout un risque de gel après débourrement très élevé, proche d’une année sur deux dans la période récente. En Champagne, c’est plutôt une année sur quatre ; en Alsace, une année sur cinq.

Réchauffement : promesse et pièges

Le réchauffement se lit déjà dans la vigne : débourrement plus précoce, maturité plus précoce, hausse de l’indice héliothermique. Une leçon intéressante surgit : 2024 a été “mauvaise” dans le vécu météo, mais reste classée “année fraîche” dans l’indice héliothermique, preuve que la sensation humaine et la statistique factuelle ne racontent pas toujours la même chose.

Et l’avenir ? Les projections indiquent une montée en catégories climatiques : de “très frais” à “frais”, puis “tempéré”, puis “tempéré chaud”, voire “chaud” en fin de siècle selon les scénarios. Dit autrement : la Belgique pourrait ressembler, climatiquement, à des régions plus méridionales actuelles, sans bouger d’un mètre.

Mais le conférencier refuse le récit “tout va bien, on sera la Bourgogne de demain“. Il pose trois nuances.

D’abord, un paradoxe : plus il fait doux en hiver, plus le débourrement avance vite… alors que le gel de printemps, lui, ne disparaît pas (il dépend de la météo). Résultat : la fenêtre à risque de gel s’élargit déjà et continue de s’élargir provoquant une augmentation du risque de gel de printemps à cause du réchauffement climatique.

Ensuite, le sucre augmente avec la chaleur. Si on vendange aux mêmes dates, on obtient plus d’alcool. Si on vendange plus tôt pour limiter l’alcool, on risque de perdre l’équilibre aromatique et phénolique : la typicité du vin change, le vin change de goût pour le meilleur… ou le pire.

Enfin, à l’échelle européenne, le Nord peut gagner en potentiel viticole, mais le Sud est déjà en difficulté : épisodes extrêmes, vignes grillées, déplacements vers l’altitude ou vers des expositions moins ensoleillées.

Deux leviers : réduire et s’adapter

La conclusion tient en deux verbes : réduire et s’adapter. D’abord, nous devons réduire les émissions de gaz à effet de serre sans quoi “planter de la Syrah en Belgique” deviendra une bien maigre consolation dans un monde instable et invivable. Ensuite, nous devons nous adapter car même si nous diminuons nos émissions, le réchauffement sera quand même présent : sols vivants, pratiques culturales, choix de cépages plus tardifs ou plus “élastiques”, expérimentation, etc…

Sur ce point, la Belgique dispose d’un avantage important : des cahiers des charges d’appellations encore relativement ouverts, laissant de la marge pour ajuster les cépages au climat qui vient.

Le futur du vin belge ne sera pas une simple copie du sud. Ce sera une négociation serrée entre biologie, météo, économie… et un climat qui, lui, n’attend personne.

Sébastien DOUTRELOUP