Comment la première Bible à comporter une carte a contribué à diffuser l’idée de pays aux frontières établies

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[THECONVERSATION.COM, 14 janvier 2026L’apparition de la toute première carte dans une Bible, au début du XVIe siècle, a profondément transformé la manière de représenter la Terre sainte – et, plus largement, le monde. Elle a participé à la naissance d’un monde organisé en États-nations… dont nous subissons encore aujourd’hui l’héritage.

Il y a cinq siècles paraissait la première Bible contenant une carte. L’anniversaire est passé inaperçu, pourtant il célèbre un évenement qui a changé durablement la fabrication des Bibles. Cette carte figurait dans l’Ancien Testament publié en 1525 par Christopher Froschauer à Zurich, et elle a circulé largement dans l’Europe centrale du XVIe siècle.

Pourtant, malgré son importance dans l’histoire de la Bible, cette innovation n’a pas vraiment été un succès. La carte est inversée sur l’axe nord-sud (elle se lit donc à l’envers). La Méditerranée se retrouve à l’est de la Palestine, et non à l’ouest. Une anecdote qui montre à quel point la connaissance européenne du Moyen-Orient restait limitée à l’époque – au point qu’aucun membre de l’atelier d’impression ne s’en soit rendu compte.

La carte avait été dessinée environ dix ans plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien, installé à Wittenberg dans l’actuelle Allemagne. Rédigée en latin, elle représente la Palestine avec plusieurs lieux saints importants comme Jérusalem et Bethléem. En bas, on distingue les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les israélites lors de leur fuite de l’esclavage en Égypte.

La carte de la Terre sainte de Lucas Cranach l’Ancien dans l’Ancien Testament de Christopher Froschauer © Trinity College

En regardant de près, on distingue les israélites et leurs tentes, ainsi que plusieurs petites scènes illustrant les épisodes de leur voyage. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, ce qui reflète l’ignorance des imprimeurs concernant cette région. On voit des villes fortifiées entourées d’arbres et, contrairement à la réalité, le Jourdain serpente fortement vers la Mer Morte, tandis que le littoral présente davantage de baies et d’anses.

Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert le géographe gréco-romain du IIe siècle, Ptolémée, et avec lui l’art de produire des cartes précises utilisant latitude et longitude, dans la mesure où l’on pouvait alors estimer cette dernière (elle s’est considérablement améliorée dans les siècles suivants). Avec l’essor de l’imprimerie, la Géographie de Ptolémée avait conquis l’Europe : on avait publié son traité scientifique et ses cartes du monde antique avaient été largement reproduites.

Les imprimeurs ont toutefois rapidement découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines. De nouvelles cartes de la France, de l’Espagne ou encore de la Scandinavie furent bientôt publiées. À nos yeux, elles sont véritablement modernes : le nord est placé en haut de la page et la localisation des villes, des fleuves et des côtes y est représentée avec une grande précision.

Ces cartes ont rapidement supplanté la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, comme la célèbre mappemonde d’Hereford du monde connu vers 1300, où il s’agissait davantage de transmettre une signification culturelle ou religieuse que d’atteindre une précision géographique. Avec une exception, toutefois : la Palestine.

Carte moderne de la France dans la “Géographie” de Ptolémée, édition d’Ulm de 1486 (1482) © Stanford University

Les premiers éditeurs de Ptolémée proposaient à leurs lecteurs une “carte moderne de la Terre sainte” qui n’avait en réalité rien de moderne. C’était une carte héritée du Moyen Âge, conçue non pas à partir de la latitude et de la longitude, mais grâce à une grille permettant d’estimer les distances entre les lieux. Elle était orientée avec l’est en haut de la page et l’ouest en bas. On y voyait les grands sites du christianisme, et la Palestine y était découpée selon les territoires des tribus.

La carte de Cranach mêle ces deux approches. En haut et en bas, elle affiche des lignes de méridien, mais la côte est inclinée de sorte que toute la carte est orientée vers le nord-est en haut de la page.

On a l’impression que Cranach ne savait pas tout à fait quel type de carte produire. La représentation se veut réaliste et moderne, mais elle reste chargée de géographie symbolique : en parcourant la carte du regard, on voyage avec les israélites depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la Terre promise, en passant par tous ses lieux emblématiques, comme le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou Jéricho.

Perceptions de la Palestine

Cette carte illustre bien le peu d’intérêt que l’Europe portait à la Palestine, alors sous domination ottomane. Ce que recherchaient les lecteurs européens, c’était cet espace hybride qu’est la ‘Terre sainte’ : un lieu appartenant à notre monde, mais qui, en même temps, en échappait.

Les villes qui y étaient représentées étaient celles ayant prospéré deux millénaires plus tôt et qui, pour les chrétiens, avaient en un sens davantage de réalité. Elles appartenaient à cet espace imaginaire façonné par les Écritures et la prédication des églises.

Ce mélange étonnant d’ancien et de moderne a eu des effets particulièrement importants lorsqu’il s’est agi de cartographier la Palestine selon les douze territoires tribaux. Les douze tribus issues de Jacob symbolisaient, pour les chrétiens, la légitimité de leur héritage : celui d’Israël, de ses lieux saints et de tout ce qu’ils incarnaient – l’accès à la Jérusalem céleste. Sur ces cartes, les lignes inscrivaient visuellement les promesses éternelles faites par Dieu.

Or, à l’époque moderne, ces mêmes lignes commencèrent à marquer les frontières entre États souverains. Les cartes de la Terre sainte, soigneusement découpée entre les tribus d’Israël, ont ainsi influencé durablement les cartographes. Au fil du XVIe siècle, de plus en plus de cartes dans les atlas ont représenté un monde découpé entre des nations distinctes, dotées de frontières clairement définies.

Le fait qu’une carte découpée en territoires figure dans la Bible donnait, en apparence, une caution religieuse à un monde rempli de frontières. Des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques.

Dans les bibles elles-mêmes, les cartes s’étaient installées pour de bon. Dans les années qui suivirent, les imprimeurs testèrent différentes configurations, mais ils finirent par retenir quatre cartes essentielles : celle des errances des israélites dans le désert, celle des territoires des douze tribus, celle de la Palestine au temps de Jésus, et celle des voyages missionnaires de l’apôtre Paul.

Il y avait là une belle symétrie : deux cartes pour l’Ancien Testament, deux pour le Nouveau. Mais aussi deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre sainte. Ces équilibres visuels mettaient en scène les liens entre les évènements : l’Ancien Testament s’accomplit dans le Nouveau, et le judaïsme trouve son aboutissement dans le christianisme.

L’apparition de la première carte dans une bible marque donc un moment historique fascinant – mais aussi troublant. Elle a transformé la Bible en un objet proche d’un atlas de la Renaissance, tout en s’appuyant sur l’idée d’une supériorité chrétienne : la Terre sainte telle que l’imaginaire chrétien la concevait reléguait la Palestine contemporaine à l’arrière-plan, et le christianisme se posait en héritier ultime du judaïsme.

Cette carte fut également l’un des instruments ayant contribué à façonner le monde moderne des États-nations. Et d’une certaine façon, nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce tournant

Nathan MacDonald, University of Cambridge (UK)


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, carte ‘moderne’ de la Terre sainte dans l’Ancien Testament, de Christopher Froschauer (1525) © Trinity College ; © Stanford University.
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BIERLAIRE : Erasme de Rotterdam ou l’humaniste dans tous ses états (CHiCC, 2011)

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Né à Rotterdam, vraisemblablement en 1469, et mort à Bâle en 1536, Érasme est le plus célèbre des humanistes de la Renaissance. S’il sillonne l’Europe et fait de longs séjours, parfois répétés, en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne et dans le canton de Bâle, il reste très attaché à sa terre natale, les Pays-bas, où il passe ses vingt-cinq premières années, puis revient à plusieurs reprises, pour travailler à Louvain, visiter ses amis à Anvers, Bruges ou Gand, fréquenter la cour de Bruxelles ou profiter de l’hospitalité d’un chanoine d’Anderlecht.

Érasme laisse une oeuvre considérable. Pendant près de quarante années, ce chercheur infatigable, qui correspond avec l’Europe entière, publie plusieurs livres par an (ouvrages inédits et/ou rééditions revues et corrigées). C’est par le livre que règne celui qu’on appelle parfois “le prince des humanistes”. Maîtrisant mieux que quiconque en son temps ce nouveau médium qu’est le livre imprimé, il surveille de très près la fabrication de sa production originale dans l’atelier de ses imprimeurs attitrés successifs (Thierry Martens à Anvers et Louvain, Alde Manuce à Venise, Johann Froben à Bâle…), mais est impuissant à contrôler les activités de leurs concurrents, qui diffusent les contrefaçons aux quatre coins de l’Europe.

Si l’Éloge de la Folie est le livre d’Érasme le plus souvent réédité et traduit depuis cinq siècles, les deux ouvrages les plus lus de son vivant sont les Colloques et les Adages. Le premier est un recueil de dialogues familiers entre des personnes de tous âges, des deux sexes et de toutes les professions. Le deuxième est une collection d’expressions proverbiales de l’Antiquité, accompagnes d’un commentaire explicatif plus ou moins long. Érasme ne cessa, tout au long de sa vie, de remettre sur le métier ces livres de classe devenus des classiques, faisant passer le premier d’une dizaine à une soixantaines de dialogues, le deuxième de 818 à 4151 adages.

L’ouvrage le plus important sans doute aux yeux d’Érasme est le Nouveau Testament de 1516, première édition grecque du texte, avec en regard, non pas la traduction latine traditionnelle connue sous le nom de Vulgate, mais une version latine élaborée à partir du texte grec de la traduction des Septante, faite d’après l’hébreu. Aussi Érasme s’attirera-t-il les foudres des théologiens traditionnels qui considéraient le texte de saint Jérôme, vieux de mille ans, comme doué de qualités bibliques, inspiré par Dieu, et donc intouchable.

Aujourd’hui largement accessible dans les principales langues vulgaires, l’oeuvre d’Érasme est écrite en latin. Tous les genres y sont représentés : la lettre (il en écrit des milliers), le dialogue, la controverse, la poésie, la déclamation, le panégyrique, la prosopopée, l’édition de textes, le commentaire de psaumes, la paraphrase des Évangiles et des Épîtres, le manuel scolaire (il écrit même un manuel de savoir-vivre), le traité d’éducation à l’usage des parents, des maîtres, des princes, des chrétiens, des prédicateurs, le livre de prières, le catéchisme, le recueil de proverbes ou de paroles célèbres de personnages de l’antiquité grecque et romaine…

L’activité littéraire d’Érasme se déploie dans trois directions principales, à bien des égards convergentes :

      1. D’abord, La Défense et l’enseignement des belles-lettres, des auteurs antiques, de la rigueur philologique, des arts du langage, grammaire et rhétorique. Érasme exhume, édite, corrige, commente, annote, traduit et finalement répand un nombre considérable de textes anciens, profanes, chrétiens (les Pères de l’Église) et même sacrés. Éducateur dans l’âme, il prodigue des conseils pédagogiques aux parents et aux maîtres, mais rédige aussi des manuels scolaires pour les enfants. Les belles-lettres ne constituent pas pour lui un obstacle à la foi chrétienne, elles peuvent au contraire servir la religion du Christ. Certains païens, d’ailleurs, pourraient faire la leçon aux chrétiens, souligne-t-il volontiers, résumant sa pensée dans le cri paradoxal et provocateur lancé par un personnage de ses Colloques : ” Saint Socrate, priez pour nous”.
      2. Ensuite, le combat en faveur de la paix entre les princes, les nations, les chrétiens. Érasme crie haut et fort que “la guerre n’est douce qu’à ces qui n’en ont pas fait l’expérience” – c’est le titre percutant d’un de ses plus beaux textes pacifistes, avec sa Complainte de la paix, dans laquelle celle-ci se lamente d’être chassée de partout. Militant de la paix, l’humaniste utilise sa plume pour dénoncer les méfaits de la guerre et exhorter les chrétiens “à suivre enfin la doctrine du Christ et à vivre dans la paix qu’elle enseigne”. Même s’il a le sentiment de “prêcher à des sourds”, il ne cesse d’interpeller les hommes de pouvoir : “J’en appelle à vous, Princes, qui gouvernez les affaires du monde et qui représentez parmi les mortels l’image du Christ. Reconnaissez la voix de Notre Seigneur et Maître qui vous exhorte à la paix”.
      3. Enfin, l’éducation à la piété chrétienne, à cette “philosophie du Christ” dont le message est simple : “L’essentiel de la philosophie du Christ consiste à concevoir que toute espérance repose en Dieu qui nous accorde gratuitement Ses dons par l’intermédiaire de Son Fils. La mort de Jésus nous rachète, le baptême nous unit à son corps. Nous devons renoncer aux désirs de ce monde, vivre conformément aux leçons de Jésus et à ses exemples, faire du bien à tous et, si quelque adversité nous surprend, la supporter courageusement dans l’espoir de la récompense future, réservée sans aucun doute aux hommes pieux, lors du retour du Christ. Nous devons progresser dans la vertu, sans toutefois nous attribuer aucun mérite, car Dieu est dispensateur de tout bien.” 

Ce christianisme-là, qu’il prêche même dans l’Éloge de la Folie, son oeuvre la plus connue, encore que souvent mal comprise, est à la portée de tous : “Il y a très peu de savants, mais il n’est interdit à personne d’être chrétien, à personne de posséder la foi, j’aurai même l’audace de dire : à personne d’être théologien”. En soutenant que tout chrétien est apte à parler de Dieu et à s’adresser directement à lui, Érasme ne s’exprime guère autrement que Luther et il ne peut que déplaire  aux théologiens de profession, soucieux de défendre leur magistère. Si l’on ajoute qu’il fait preuve toute sa vie d’une attitude très critique l’égard de l’Église visible de ses tares, on comprend mieux pourquoi il sera censuré de son vivant même et mis à l’Index dès après sa mort. Il y restera jusqu’au XXe siècle, sans jamais cesser d’être lu et redécouvert.

Franz BIERLAIRE

  • illustration en tête de l’article : © e-venise.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Franz BIERLAIRE a fait l’objet d’une conférence organisée par la CHiCC, en décembre 2011 : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez le programme annuel de la CHiCC

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KOKELBERG : Rabelais, moine truculent et médecin voyageur (CHiCC, 2022)

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Quatrième enfant d’un avocat, François RABELAIS naît à La Devinière, propriété familiale située non loin de Chinon, berceau de la famille. Sa date de naissance fait l’objet de controverses : 1483, 1489 ou 1494. Des indices divers peuvent accréditer chacun de ces millésimes. Quoi qu’il en soit, il a vécu à l’époque de Colomb, de Luther, d’Érasme, de François Ier, de Charles-Quint, de Jules II, de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. Un bouillon d’Humanisme en pleine Renaissance.

Après une instruction à Seuilly (à 1,5 km de La Devinière), Rabelais devient novice puis moine chez les Cordeliers (“de cordes liés” !) à Angers (1509-1519) puis à Fontenay-le-Comte (1520-1525). Mais ces années passées chez les Franciscains (appelés “cordeliers” en France) l’étouffent. La Sorbonne conservatrice lui interdit même de lire les Évangiles à partir du texte grec. Pour se libérer de ce joug, il passe chez les Bénédictins, plus ouverts au travail intellectuel : le voilà à Maillezais, protégé par Geoffroy d’Estissac (les ruines de l’ancienne abbaye, face au marais poitevin, incitent à visiter la Vendée).

En 1530 cependant, après avoir fréquenté plusieurs universités françaises, il s’inscrit à la réputée Faculté de Médecine de Montpellier. Grâce à son immense savoir et à sa mémoire prodigieuse, il est reçu bachelier en moins de deux mois. Il lui reste à exercer pratiquement le métier pour être certifié médecin. Il va soigner 200 malades à l’Hôtel-Dieu de Lyon ; pendant son passage, la mortalité baisse de 3 %. Dans la foulée, il est engagé comme médecin et secrétaire particulier de Jean du Bellay, évêque de Paris – l’occasion de voyager en Italie.

Ce n’est qu’en 1532 – la quarantaine bien sonnée ! – qu’il publie son premier ouvrage Pantagruel, suivi, vu le succès, de la Pantagruéline Prognostication (satire des faiseurs d’horoscopes) et de Gargantua (père de Pantagruel) en 1534.

A travers Pantagruel et Gargantua, il a l’occasion de préciser ses idées en matière d’instruction et d’éducation. Idéalement, l’élève doit devenir “un abysme de science” et s’intéresser à tout : les langues, les maths, le droit, les sciences naturelles et la diététique – préoccupation très avant-gardiste mais qui s’explique par ses connaissances médicales.

Comme piliers, deux préceptes latins : “Mens sana in corpore sano” et “Utile dulci” : si on joint l’utile à l’agréable, la leçon se retient mieux (ex. le jeu de cartes à finalité mathématique).

Les ouvrages rabelaisiens précités sont enrobés dans des récits plaisants où le gigantisme et la bouffonnerie constituent l’enveloppe… mais comme il l’écrit : “L’habit ne fait point le moine.” Il faut dépasser la forme pour s’attacher au contenu.

A côté de ses leçons pédagogiques, Rabelais ne se prive pas de railler la justice, la Sorbonne et le bas-clergé.

Après un silence de 12 ans, il publie le Tiers Livre, opus dans lequel Panurge, compagnon de Pantagruel, consulte 16 spécialistes pour savoir s’il doit ou non se marier, car le risque d’être cocu semble réel dans le mariage.

Si l’on veut bien se laisser porter par le ton et le rythme de son oeuvre, Rabelais apparaît comme un promoteur de la joie de vivre, laquelle se décline en 4 mots : rire, boire, manger…et desbraguetter. Ce sera l’occasion pour Rabelais de faire exploser sa créativité : des rythmes de phrase très puissants et un vocabulaire richissime.

Ses personnages respirent la Gourmandise : Grandgousier et Gargantua (“car grand tu as”… le gosier) et ses cuisiniers sont affublés de jolis noms : “Saulpicquet”, “Paimperdu”, “Carbonnade” et “Hoschepot”.  Notre époque s’en sert encore !

François Rabelais © causeur.fr

Il convient enfin de souligner avec force cette vérité : Rabelais est le plus grand créateur de mots de notre langue française.

Il a popularisé des expressions toujours en vogue… après 5 siècles : “tirait les vers du nez”, “qui trop embrasse peu estrainct”, “saultoyt du coq a l’asne”. Dans le seul Pantagruel, on recense pas moins de 800 néologismes, entièrement imaginés par Rabelais. C’est à lui que l’on doit des mots comme écrabouiller, excrément, frugal, imposteur, intempéries et quinconce. Et quand il soigne les blessés dans son grand nosocome, on comprend mieux l’adjectif dérivé de ce substantif.

Il a aussi parlé de “la sepmaine des troys jeudis”, des “calendes grecques” et de “l’année des couilles molles”. En façonnant ce curieux “calendrier”, il a pu observer qu’il ne fallait pas confondre une femme “folle à la messe”… avec une femme “molle à la fesse”. L’inventeur de la contrepèterie, c’est encore lui, le père François !

Jean KOKELBERG

  • illustration en tête de l’article : Pantagruel par Gustrave Doré © BnF.

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte de Jean KOKELBERG  a fait l’objet d’une conférence organisée en septembre 2022 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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MOREAU Christiana, La Dame d’argile (Paris : Préludes, 2021)

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Christiana MOREAU est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing et a été nommé citoyenne d’honneur de la ville. Après La Sonate oubliée (2017), dont l’action se situe entre Seraing et Venise, et Cachemire rouge (2019), La Dame d’argile est son troisième roman.

EAN 9782253040507

“Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle oeuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…”

Immobile sur sa chaise, Sabrina semble hypnotisée par la sculpture posée devant elle, sur la grande table d’atelier. C’est un buste féminin.
Une terre cuite d’une belle couleur chaude, rose nuancé de blanc. Un visage fin et doux au sourire mélancolique, regard perdu au loin, si loin dans la nuit des temps. La chevelure torsadée emmêlée de perles et de rubans modelés dans la matière entoure la figure d’une façon compliquée à la mode Renaissance. La gorge est dénudée. Le long cou, souple et gracile, est mis en valeur par un collier tressé entortillé d’un serpent sous lequel apparaît une énigmatique inscription gravée : “La Sans Pareille”.
Depuis cinq ans qu’elle travaille pour le musée des Beaux-Arts de Bruxelles, c’est la première fois que la restauratrice a entre les mains un objet aussi fascinant et parfait. Le plus incroyable est qu’il lui appartient. À elle ! Une jeune femme d’origine plus que modeste, naturalisée belge, mais italienne de naissance.
L’excitation fait trembler sa lèvre inférieure qu’elle mordille de temps à autre. Son immobilité n’est qu’un calme de façade ; en elle grondent les prémices d’un orage sans cesse réprimé, dont les nuages noirs ne parviennent pas à déchirer le ciel de sa vie devenue trop sage. Elle s’est peu à peu accommodée de sa situation et semble, en apparence, avoir fait la paix avec elle-même. Elle n’éprouve plus ce désir destructeur qui l’a si longtemps rongée, et pourtant la menace couve. Des picotements désagréables tentent d’attirer son attention sur le risque imminent. Elle repousse ces pensées dérangeantes et tend la main vers la statue pour caresser la joue ronde et polie, sentir sous ses doigts la finesse du grain de la terre cuite, le lissé impeccable de la surface.

D’une écriture claire et fluide, “La Dame d’argile” est un beau roman pour l’été. Ce serait néanmoins réducteur de le limiter à cela. Dans ce récit choral à quatre voix, Christiana Moreau évoque la destinée de femmes de différentes époques et de différents statuts, mais aussi la place qui leur est réservée dans la société (et contre laquelle, parfois, elle se révoltent). En parallèle, elle partage avec le lecteur son amour de l’art, et particulièrement du Quattrocento, dans lequel on sent également poindre sa connaissance pratique de la  sculpture. En cette année de commémoration des 75 ans de l’immigration italienne en Belgique, on retrouve aussi, dans le roman, une description sensible de cette page, souvent sombre, de notre histoire. Tout cela confère de la profondeur au récit sans rien lui retirer de sa légèreté.

Philippe Vienne


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RAMBOZ : Le Jardin des délices à 360 (2014)

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BOSCH Hieronymus : Le jardin des délices (triptyque, 1494-1505) © Musée du Prado

“Le Jardin des délices, le célèbre triptyque (1503-4 ?) du peintre néerlandais Jérôme Bosch, conservé au Prado depuis 1939, se redécouvre sur le Net au travers un magnifique site web interactif ! C’est d’autant plus intéressant d’aller voir tous les détails  que cette œuvre, très complexe, demeure encore aujourd’hui assez énigmatique. Le panneau de gauche représente Adam et Eve en compagnie de Dieu au Paradis terrestre; celui au centre, le fameux jardin; et celui de droite, les tourments de l’Enfer. Sur cette magnifique page web, c’est l’écrivain voyageur britannique Redmond O’Hanlon qui raconte le tableau (en anglais et en musique), au fil des nombreux clics qu’on peut effectuer sur des zones de texte blanches. Il en existe aussi une version pour enfants.” [LETEMPS.CH]

Cliquez et explorez le Jardin des délices interactif ici…


Un voyage visuel et sonore au coeur du tryptique de Jérôme Bosch. Deux lectures pour un message commun : le renversement du monde.

[source : Le jardin des délices à 360 – réalisé par Eve Ramboz pour la Compagnie Blanca Li et visible sur Vimeo]


Savoir-contempler encore…