DUMONT : Deux hôtels de maître en Hors-Château à Liège (CHiCC, 2013)

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L’hôtel de Stockhem

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le quartier devient à la mode et le point de ralliement de nombreuses familles bourgeoises et aristocratiques de la Cité. Parmi ces familles, on note la présence des Stockhem. En 1626, un Jean van Stockhem, marchand bourgeois de Liège, acquiert l’emplacement du futur hôtel, immeuble important qui bénéficie de l’eau courante. Sa lignée va connaître une ascension sociale étonnante. De ses quatre fils, trois seront chanoines et le quatrième, Léonard, sera bourgmestre à deux reprises. Il meurt en 1697, l’après avoir eu onze enfants dont trois furent chanoines (encore !) et un conseiller au Conseil ordinaire. En effet, Nicolas de Stockhem, né en 1672, jurisconsulte, deviendra membre (en 1713) puis président (en 1744) du Conseil ordinaire de la Principauté de Liège (conseil judiciaire de l’évêque, juridiction supérieure créée en 1531 par Érard de la Marck). En outre, Nicolas détient plusieurs seigneuries : Kermt (près de Hasselt), Momalle et Noville (près de Fexhe). En 1701, Nicolas de Stockhem épouse Marie-Agnès de Foulon, fille du bourgmestre ; ils auront quinze enfants !

L’élément le plus intéressant pour notre propos vient d’une clause du testament de ce couple, rédigé en 1740, et qui évoque “la maison que nous inhabitons et avons fait bâtir passé quelques années”. Ce couple est donc le bâtisseur de l’hôtel de Stockhem et sa construction doit être située entre 1701 et avant 1720, suivant les recherches. Cette imposante bâtisse englobe les parties d’ailes d’une construction antérieure, première demeure des Stockhem durant le premier quart du XVIIe siècle. L’hôtel présente une magnifique façade classique et une enfilade de deux cours elles-mêmes encadrées de bâtiments qui donnent à cet hôtel toute son ampleur et son caractère imposant. La contenance totale de l’immeuble s’élève à 1.257 m2 et les armoiries des Stockhem et des Foulon figurent, peintes sur un panneau de bois, au-dessus du porche d’entrée, sous forme d’un écu divisé en deux parties égales.

À la capitation de 1736, Nicolas, son épouse et trois enfants sont recensés. Leur personnel se compose de quatre valets et trois servantes ; c’est dire le niveau social élevé atteint par cette famille. Nicolas meurt en 1746, son épouse en 1750 et le testament comporte un codicille rédigé en 1746 qui prévoit que la demeure reviendra “toute meublée” après le décès du conjoint survivant à l’un des derniers de leurs fils qui se mariera. L’hôtel familial échoit donc au fils cadet, Nicolas-Érasme, né en 1723 et qui avait épousé la baronne Jeanne-Marie de  Maisières.

Nicolas-Érasme, licencié ès loi, est membre du Conseil ordinaire et, en 1764, il entre au Conseil privé du prince-évêque Charles-Nicolas d’Oultremont où il siègera jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Il acquiert, en 1757, l’importante seigneurie de Heers. Il sera fait baron du Saint-Empire par l’empereur Joseph II et habitera l’hôtel patrimonial jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Douze ans après son décès, son fils puiné, Charles-François, rentier à Heers, vendra (en 1807, sous l’Empire français donc) la propriété familiale à diverses notabilités du monde de la banque et des affaires. En 1933, l’hôtel deviendra propriété de la Ville de Liège qui y hébergera l’École d’Hôtellerie.

L’Hôtel de Grady

L’hôtel est bâti sur l’emplacement de trois maisons, parcelles réunies pour fournir l’assise nécessaire à une nouvelle construction. À l’origine, les Grady sont une famille de tanneurs, installée en Outremeuse, qui connaît une belle ascension sociale : Pierre-Henri de Grady (1643-1724) sera échevin et chevalier du Saint-Empire. Son fils, Henri (1683-1757), puis le fils d’Henri, Henri-Godefroid, firent successivement l’acquisition de trois maisons (entre 1724 et 1730). Sur cet emplacement, Henri-Godefroid de Grady fait ériger sa nouvelle demeure, en 1764. En 1765, la construction est achevée et le donneur d’ordre fait graver le millésime et, dans la balustrade en fer forgé qui ceint le balcon, il fait figurer son monogramme. Les Grady resteront propriétaires de leur hôtel familial jusque fin 1800.

En l’an VIII (1799-1800), l’hôtel de Grady est vide et les fils de Henri-Godefroid se résolvent à le vendre aux Spirlet pour 40 000 franc de France. En 1863, les Spirlet  vendent au comte Henri-Joseph-Ferdinand de Meeus, qui le cède à Dieudonné Sklins, ingénieur et négociant, qui y installe une distillerie. C’est la raison pour laquelle ce bâtiment est parfois désigné sous le nom de “hôtel Sklins”. Son fils, Eugène-François-Dieudonné, reprend l’activité paternelle mais sera contraint de céder son hôtel à la Ville de Liège pour cause d’expropriation pour utilité publique. La Ville avait l’intention d’y installer un musée, projet qui n’aboutira jamais. L’hôtel est actuellement également occupé par l’École d’Hôtellerie.

d’après Bruno Dumont

  • Illustration en tête de l’article : les hôtels de Stockhem et de Grady © moizinho.wordpress.com

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Bruno DUMONT, organisée en septembre 2013 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

USBEK & RICA : ‘Smombies’ ou Comment sortir les villes de l’addiction aux écrans ?

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[USBEKETRICA.COM, 5 MAI 2025Contraction de smartphone et de zombie, le smombie a envahi les rues du monde entier. Et si les villes donnaient demain aux citadins l’envie de décoller les yeux de leur écran ?

Ils ont envahi les trottoirs, les carrefours, les escalators du métro. Impossible de les rater, bien que votre existence passe le plus souvent inaperçue pour eux (sauf collision malencontreuse). À moins que vous ne fassiez vous-mêmes partie de cette “espèce hybride, à cheval entre le réel et le virtuel, mi-homme, mi-smartphone” décrite par le conférencier et consultant Hubert Beroche – le “smombie“ ?

EAN 9782815965811

L’épidémie est loin d’être anodine. À Séoul, relève l’auteur d’un ouvrage intitulé Smombies. La ville à l’épreuve des écrans (2025), 61 % des accidents de la route impliquent un piéton n’ayant d’yeux que pour les pixels. Au point que la ville a décidé de mettre les grands moyens pour protéger les citadins de ces “zombies” de l’ère numérique, en installant par exemple des bandes lumineuses au sol passant du vert au rouge pour signaler le passage des véhicules. Des ingénieurs sud-coréens ont également mis au point une appli permettant de détecter des obstacles grâce à la caméra frontale des smartphones, couplés à la reconnaissance d’image, afin d’alerter l’utilisateur… qui a encore moins de raisons de relever la tête.

Autre type d’aménagement spécial smombie : les “phone lanes“, ces rues piétonnes réservées aux utilisateurs actifs de smartphone, que l’on retrouve aussi bien à Anvers, en Belgique, qu’à Chongqing, en Chine. De quoi éviter les accidents de texto.

+48 % d’écrans publicitaires en 2025

Savamment orchestrée par les spécialistes de la “captologie“, l’addiction aux écrans n’est pas un phénomène vraiment nouveau. Ce que l’on sait moins, c’est à quel point la “smombification” transforme aussi les villes. Et façonne, pour reprendre les termes de Hubert Beroche, une “nouvelle urbanité” dans laquelle l’addiction aux smartphones trouve un écho dans la prolifération sans fin des écrans publicitaires. Rien que dans les gares françaises, leur nombre devrait augmenter de 48 % au cours de l’année 2025, révèle une enquête de Reporterre.

Ces évolutions bousculent les interactions urbaines, de plus en plus soumises au règne d’interfaces numériques en tous genres. “Avec les applications smartphone, oreillettes, lunettes ou montres connectées, le piéton suréquipé est capable de consommer le centre-ville de façon augmentée, constate le sociologue Benjamin Pradel, cofondateur de l’agence Intermède. Le patrimoine ou les publicités lui envoient des informations, les capteurs le renseignent, il trouve son chemin en ligne, etc.” Au point qu’une ville “post-écran” semble aujourd’hui difficile à imaginer, si ce n’est en s’imaginant un futur où les écrans auraient été remplacés par des lunettes connectées. “L’ère post-écran ne signifie pas forcément une ère post-connectivité, et donc post-marchandisation de notre attention“, signale l’expert lorsque nous le joignons par téléphone. Autrement dit, même si les écrans étaient un jour complètement bannis des villes, le marché publicitaire trouverait toujours les moyens de monétiser notre “temps de cerveau disponible” à travers d’autres gadgets connectés.

Quand les “zones blanches” auront la hype

Pour en revenir au smartphone : on peut bien sûr tenter d’interdire son usage dans la rue, à l’instar de la ville japonaise de Yamato qui a communiqué sur le sujet en 2020 (en misant sur l’instauration d’une nouvelle norme sociale plutôt que sur des amendes distribuées aux piétons réfractaires). Idem dans le village de Seine-Port (Seine-et-Marne) devenue en février 2024 “la première commune sans smartphone” de France après un vote local – jusqu’à ce que l’arrêté soit retiré quelques mois plus tard par le maire, en raison de l’illégalité d’une telle interdiction.

Il n’empêche que dans le futur, “l’idée de rue blanche, préservée du flux informationnel, zones de ressourcement dans le flux, pourrait faire son chemin pour se différencier“, suggère Benjamin Pradel dans une étude prospective menée en 2020 intitulée Demain, la ville. Bref, ces zones sans réseau, propices à la “déconnexion“, pourraient même devenir un argument de marketing territorial à part entière. Adieu, véhicules autonomes, réservation de VTC et navigation GPS dans les rues !

Mais si le concept a sans doute de quoi séduire les citadins sur-sollicités en quête de digital detox, le sociologue s’interroge : “La déconnexion permet-elle vraiment de redonner la rue aux individus ou contraint-elle la liberté de mouvement que la connectivité facilité par la numérisation des services de mobilité ?” Dans le cadre d’une étude publiée par l’organisation britannique The Academy of Urbanism en 2021, 61 % des sondés ont estimé que le smartphone rendait les déplacements en ville plus accessibles. Nombre d’entre eux expliquaient par ailleurs ne pas être certains de pouvoir “survivre” en ville sans leur fidèle compagnon de poche.

© egomedium.net

Un sevrage total serait sans doute douloureux, et pas forcément nécessaire. Comme l’explique Benjamin Pradel, il existe plusieurs types d’écrans : certains nous absorbent dans d’autres mondes – virtuels — tandis que d’autres apportent une connexion avec le réel, et parfois même avec les autres êtres humains en chair et en os. Depuis son lancement en 2016, le jeu mobile Pokémon GO n’en finit pas de rassembler des chasseurs de bêtes dans les rues par le biais de la réalité augmentée (une Pokémon GO Fest est même organisée tous les ans aux quatre coins de la planète).

Bataille attentionnelle

Et si, plutôt qu’une interdiction pure et simple des écrans, l’enjeu était avant tout que la ville parvienne à capter l’attention des citadins (en leur donnant au passage envie de décoller les yeux de TikTok et Instagram) ? C’est en tout cas ce que défend Hubert Beroche dans son essai, qui explore différentes voies pour affaiblir le monopole des écrans. Outre la régulation des écrans publicitaires (menée à bras le corps par des villes comme Lyon), l’auteur propose avant tout de “réenchanter la ville“, à travers le jeu. Par exemple, en aménageant des infrastructures sportives dans l’espace public visant à “activer” les usagers.

Une stratégie qui commence dès le plus jeune âge. “Il faut réorganiser la ville pour la rendre attractive et faire sortir les jeunes dehors“, plaide l’architecte-urbaniste Madeleine Masse. Pour contrer le phénomène, l’experte plaide pour davantage d’espaces verts et de places où l’on peut respirer et se rassembler en toute liberté, toutes générations confondues. “Je lie cela à un projet écologique : cette reconquête du dehors est une question de survie, à la fois pour notre santé mentale et pour la planète“, explique la fondatrice de l’agence d’urbanisme l’Atelier SOIL. Le risque sinon, serait de voir celle que l’on appelle la “génération d’enfants d’intérieur” se replier encore un peu plus sur leurs écrans… et se transformer, une fois qu’ils mettent le pied dehors, en smombies encore plus terrifiants.

Low-tech city

Pour Hubert Beroche, la lutte contre la smombification passe aussi par de nouveaux modes d’interaction plus “low-tech” avec les données urbaines, vouées à remplacer les bons vieux pixels. Et surtout, le modèle de la smart city qui avait droit de cité dans les années 2010, c’est-à-dire la ville ultra-connectée, sur-optimisée, parfois accusée de verser dans la surveillance de masse.

Centrale thermique de Salmisaari, à Helsinki (2008) © hehe.org

Le think tank qu’il a fondé, UrbanAI, est à l’origine d’un programme dénommé “Screenless cities” dont plusieurs villes françaises sont partenaires : Bordeaux métropole, Paris 17e, ou encore Noisy-le-Grand. Les données environnementales, telles que le niveau de pollution atmosphérique, le bruit ou encore la consommation énergétique, sont vouées à être “incarnées” dans l’espace public, à l’image du nuage vert déployé au-dessus de la centrale thermique de Salmisaari, à Helsinki, en 2008. Grâce à un puissant laser projeté sur la vapeur émise, les artistes Helen Evans et Heiko Hansen, du collectif français HeHe, affichaient ainsi dans le ciel un nuage proportionnel à la consommation énergétique des habitants du quartier sur la journée venant de s’écouler. “Le projet a suscité un dense réseau d’interactions sociales au sein desquelles des organisations artistiques, la ville et des communautés locales se sont coordonnées ou créer un moment “de coupure”, et assister à l’agrandissement le plus spectaculaire possible du nuage vert“, constatait alors la chercheuse Noortje Marres qui a travaillé sur le projet.

Autre exemple : dans le cadre d’un hackathon organisé par UrbanAI, des étudiantes de l’École de design de Nantes Atlantique ont imaginé des bulles d’eau matérialisant les données collectées par la métropole sur la Loire. Une bulle serait par exemple plus ou moins troublée pour indiquer le niveau de pollution. Hubert Beroche a aussi travaillé avec une chercheuse italienne, Rachele Didero (du MIT Tangible Media Group), à la conception de panneaux recouverts d’un textile thermochromique permettant de localiser les îlots de fraîcheur dans la ville, grâce à des pigments de couleur réagissant aux différences de température.

Bref, toute une panoplie de dispositifs low-tech qui donnent à voir des données méconnues du grand public. “L’enjeu de ces interfaces sensibles consiste à utiliser la ville – au lieu de nos écrans – comme interface avec la ville“, résume Hubert Beroche, pour qui “les écrans sont par définition une technologie anti-urbaine.” Il ne manque désormais qu’un retour de hype suffisamment massif du dumbphone – pensez : Nokia 3310 et téléphones à clapet – pour porter le coup de grâce aux smombies.

Sophie KLOETZLI, usbeketrica.com


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Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ?

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[THECONVERSATION.COM, 22 décembre 2025Pendant les fêtes de fin d’année, les échanges se crispent souvent sur des questions politiques. Des recherches en psychologie et en sciences politiques éclairent les mécanismes qui alimentent ces conflits et ceux qui permettent de les désamorcer.

Nombreux sont ceux qui redoutent les discussions de famille sur les sujets politiques : écologie, immigration, conflit israélo-palestinien, relations entre les sexes et les générations… Celles-ci sont souvent tendues, et peuvent créer de l’autocensure ou du ressentiment. Des recherches en psychologie et en sciences politiques, de nature aussi bien qualitative qu’expérimentale, offrent un éclairage sur les mécanismes qui causent ces tensions. Elles identifient également de bonnes pratiques susceptibles de faire de nos discussions politiques des lieux d’apprentissage et d’échange plus cordiaux et respectueux, tout en permettant l’influence idéologique et sans nier la légitimité des désaccords politiques.

La tendance à présumer de mauvaises intentions

Notre esprit est configuré pour surdétecter l’hostilité chez autrui – un mécanisme qui a vraisemblablement protégé nos ancêtres dans leurs environnements évolutionnaires, mais qui nous induit souvent en erreur aujourd’hui. En surdétectant l’hostilité, nous nous prémunissons du risque de maltraitance, mais nous risquons de présupposer de l’agressivité quand elle est absente.

Or, dans nos sociétés modernes et démocratiques, riches et condamnant largement la violence verbale et physique, la plupart de nos concitoyens n’ont qu’exceptionnellement des intentions négatives. L’un des effets psychologiques majeurs d’un environnement social plus riche et moins violent est en effet la diminution de l’impulsivité et de l’agressivité individuelle.

Les Tontons flingueurs (film de Georges Lautner, 1963) © Gaumont

Les citoyens peuvent, bien sûr, être en désaccord politique vivace, et légitime, sur ce qu’il convient de faire pour rendre la société meilleure. Et la société est indéniablement parcourue de rapports de pouvoir et d’inégalités entre groupes. Mais la plupart des citoyens souhaitent des changements qu’ils pensent sincèrement susceptibles d’améliorer la société. L’impression qu’un interlocuteur est hostile ou stupide provient souvent de la distance entre ses croyances et les nôtres, acquise auprès de sources médiatiques et de fréquentations sociales très différentes, plutôt que de défaillances morales fondamentales.

Les pièges rhétoriques qui empoisonnent les échanges

Les travaux philosophiques sur l’argumentation ont identifié de longue date plusieurs procédés rhétoriques, souvent inconscients, qui empoisonnent facilement nos échanges. Comme mettent en garde les chercheurs Peter Boghossian et James Lindsay dans leur livre How to Have Impossible Conversations (2019), deux d’entre eux apparaissent particulièrement souvent dans les discussions politiques.

L’homme de paille (ou strawman) consiste à caricaturer la position de l’autre pour la rendre facile à contrer. Les recherches montrent que ce procédé est un produit naturel de notre esprit en contexte de désaccords moraux et qu’il empêche d’entrer réellement en dialogue. L’interlocuteur perçoit, à raison, une absence d’effort pour comprendre ce qu’il dit dans toute sa finesse, ce qui génère une impression d’être pris pour un idiot. Il en résulte une impression de fermeture à son point de vue, de mépris pour son intelligence, qui retire toute marge de manœuvre pour la persuader.

À l’inverse, la pratique de l’homme d’acier ou steel man – reformuler la position de l’interlocuteur de la manière la plus charitable possible, dans des termes dans lesquels la personne se reconnaît – permet de signaler son respect. Il est très rare que le discours idéologique soit en déconnexion totale avec les faits (fake news mises à part). La construction d’un steel man force chaque interlocuteur à adopter un minimum la perspective de l’autre, ce qui enrichit la compréhension mutuelle et produit une impression de bienveillance.

De même, notre tendance à poser de faux dilemmes apparaît souvent contre-productive. Ces derniers réduisent des questions nécessairement complexes à deux alternatives simplistes, mutuellement exclusives : soit nous acceptons une immigration incontrôlée, soit nous vivons dans une république raciste ; soit c’est la culture, soit c’est la biologie qui explique les différences psychologiques entre les sexes, etc.

La tendance à réduire une question sociale complexe à un faux dilemme constitue presque un réflexe lorsqu’on possède de fortes convictions morales sur le sujet. Cela amène les personnes à se comporter comme si elles avaient un message à délivrer, qu’elles affirmeront avec rigidité jusqu’à ce qu’elles aient le sentiment d’avoir été ‘entendues’ – quitte à dénier toute nuance et toute validité aux observations pertinentes du point de vue opposé.

L’importance de reconnaître les extrémistes dans son propre camp

Les recherches qualitatives et expérimentales sur la négotiation et la résolution de conflit – dialogues intercommunautaires entre Israéliens et Palestiniens – suggèrent qu’un enjeu important pour susciter la confiance dans les situations conflictuelles est de paraître rationnel et autonome par rapport à son camp politique.

Nosferatu, fantôme de la nuit (film de Werner Herzog, 1979) © Werner Herzog

La reconnaissance du fait que dans son propre camp aussi, certaines personnes défendent des positions excessives, commettent des violences verbales ou physiques, ou nient certains faits scientifiques, constitue un signal d’autonomie. Cette attitude démontre qu’on n’est pas totalement aveuglé par la loyauté partisane, établit plus de confiance et peut ouvrir des voies d’influence.

Les bénéfices d’une posture d’apprentissage

La pratique de l’enquête de terrain ethnographique montre que même face à quelqu’un dont les idées nous indignent ou nous inspirent l’incrédulité (croyants en la théorie de la Terre plate), il est possible d’apprendre, avec empathie, sur sa vision du monde. De même, il est utile d’envisager son partenaire de discussion politique comme le membre intéressant d’une tribu lointaine, qui mérite le respect, plutôt que comme le soutien d’un parti politique que l’on est tenté de mépriser.

Garder ses inférences sous contrôle

Les travaux sur la pragmatique linguistique montrent que les discussions politiques sont faites d’échanges de répliques au sujet desquelles les participants font des inférences (tirent des conclusions à partir de ce qu’ils entendent) qui vont souvent au-delà du sens que les locuteurs ont réellement voulu donner à leurs phrases. Cette pratique consistant à inférer ce que la personne serait en train de dire à partir de ce qu’elle a littéralement dit nous sert à compenser le caractère inévitablement vague de la parole.

Le problème est que ces inférences sont souvent biaisées par des stéréotypes qui négligent les subtilités des opinions individuelles, et par la peur d’entendre quelqu’un dire des choses dont on craint qu’elles aient des conséquences ‘dangereuses’. Ces inférences peuvent alors conduire à accuser nos interlocuteurs de défendre des positions qu’ils n’ont jamais défendues ni même pensées, simplement parce que leurs phrases ressemblent à des opinions qui nous effraient. Par exemple :

      • Les discriminations systémiques sont partout” : cet énoncé peut être perçu comme relevant d’une idéologie de gauche radicale, ce qui irritera nombre de personnes de droite. Mais il peut aussi simplement constater que certaines inégalités persistent au-delà des intentions individuelles, sans imputer de culpabilité collective ni nier les progrès réalisés.
      • La sécurité doit redevenir une priorité” : ce type d’énoncé peut être associé, à gauche, à des positions sécuritaires, autoritaires ou à une stigmatisation des minorités. Mais il peut aussi exprimer une préoccupation légitime pour les victimes de criminalité dans certains quartiers, sans impliquer de solutions répressives disproportionnées.

Les motivations sociales au-delà de la recherche de vérité

Il importe aussi de garder en tête que nos discussions politiques sont influencées par des motivations sociales, souvent inconscientes, comme paraître moral et bien informé pour se donner une bonne image, et mobiliser les autres autour de nos causes. Le problème est que ces préoccupations, bien qu’adaptatives dans nos cercles sociaux, nous poussent souvent vers l’exagération et la mauvaise foi. Par exemple, l’exagération d’une menace sociale – impact de l’immigration, imminence du changement climatique – ou le déni d’un progrès – déclin du sexisme, de la pauvreté – peuvent permettre de signaler sa loyauté envers un camp politique et de mobiliser l’engagement autour de soi.

Mais lorsque notre audience n’est pas politiquement alignée, exagération et mauvaise foi peuvent faire passer les membres de son propre camp politique comme refusant la nuance sur des sujets complexes. Cela peut endommager le lien de confiance avec ses interlocuteurs, et retire alors toute perspective d’influence.

Ces principes de base qui, lorsqu’ils sont appliqués, peuvent permettre aux discussions politiques de devenir des lieux d’influence et d’apprentissage plutôt que de confrontation stérile entre des thèses caricaturales. Sans non plus nier la légitimité de nos différences d’opinions.

Antoine Marie, École normale supérieure (ENS) – PSL


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, VINTERBERG Thomas, Festen (film, 1998) © Nimbus Film ; © Gaumont ; © Werner Herzog.


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KALU, Nnena (née en 1966)

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[CONNAISSANCEDESARTS.COM, 10 décembre 2025] Le Prix Turner 2025 a distingué Nnena Kalu lors de sa cérémonie à la Bradford Grammar School. Elle devient ainsi la première lauréate ouvertement autiste de ce prix prestigieux.

Consacrée mardi soir à la Bradford Grammar School, la cérémonie officielle du Prix Turner 2025 a couronné l’artiste britannico-nigérienne Nnena Kalu, saluée pour ses installations suspendues et ses dessins abstraits. Avec cette récompense, l’une des plus prestigieuses et hautes distinctions du monde de l’art contemporain, elle s’inscrit dans la lignée d’autres gagnants, aux côtés d’Anish Kapoor (1991), Wolfgang Tillmans (2000) et encore plus récemment Jesse Darling (2023). Porteuse d’un trouble autistique, Kalu devient la première artiste en situation de handicap à remporter ce prix prestigieux et les 25 000 £ qui l’accompagnent.

Le Prix Turner : un panorama de l’art contemporain britannique

Depuis sa création en 1984, le Prix Turner distingue chaque année des artistes à la production audacieuse et à la vision singulière, dont le travail, qu’il s’agisse de sculpture, peinture, dessin, photographie, installation ou encore création sonore, révèle des “nouvelles tendances de l’art contemporain britannique”. Dédié à la mémoire de J.M.W. Turner (1775-1851), dont on célèbre cette année le 250ème anniversaire, le Prix est organisé par la Tate Britain et circule tour à tour au sein d’institutions culturelles au Royaume-Uni. Pour l’édition 2025, c’est la Bradford Grammar School, au cœur de Bradford, Capitale de la Culture britannique 2025, qui a été choisie pour accueillir l’événement.

Un jury d’experts pour une sélection exigeante

Cette édition réunit un jury composé de figures majeures de la scène artistique – parmi lesquelles Sam Lackey, directrice de la Biennale de Liverpool, Priyesh Mistry, conservateur adjoint des projets d’art moderne et contemporain à la National Gallery et encore Alex Farquharson, directeur de la Tate Britain et président du jury – qui a salué l’originalité et l’audace des propositions présentées. Les membres ont également souligné “la diversité de leurs pratiques et la richesse de leur expérience” des quatre artistes nommés cette année : Nnena Kalu, Rene Matić, Mohammed Sami et Zadie Xa.

La puissance évocatrice des œuvres de Nnena Kalu

Si son handicap limite sa communication verbale, l’art de Nnena Kalu s’exprime avec une force qui a profondément impressionné le jury, “admiratif de la présence puissante qui s’en dégage”. L’artiste est récompensée pour deux projets déjà remarqués : Hanging Sculpture 1 to 10, montrée lors de la Biennale Manifesta 15 et Drawing 21, présenté dans l’exposition collective Conversations à la Walker Art Gallery.

Son installation réunit 10 sculptures suspendues aux couleurs vibrantes, façonnées à partir de matériaux variés, tubes, rubans, cordes, bandes colorées, papier ou encore bobines de cassette, enroulés et noués pour former des volumes hybrides, presque cocons. Ses dessins prolongent cette énergie formelle. Réalisés à l’encre, au stylo, au graphite ou encore à la craie sur un double support papier, ils naissent d’un geste répétitif et rythmé qui crée des courbes superposées à la manière de spirales. Debout face à la feuille, Kalu trace des lignes en tourbillons, construisant des compositions d’une grande abstraction. Cette intensité du geste et cette expressivité singulière ont valu à ses œuvres d’être qualifiées d’ “audacieuses” et de “captivantes” (…).

Thomas Mendes


Nnena Kalu © shift.jenniferlaurengallery.com

[RTBF.BE, 10 décembre 2025] L’artiste écossaise autiste Nnena Kalu, connue pour ses sculptures suspendues, a remporté mardi soir le prix Turner, prestigieuse récompense britannique dans l’art contemporain.

Nnena Kalu, 59 ans, atteinte d’un trouble limitant ses capacités de communication verbale, était notamment nommée pour son installation Hanging Sculpture 1-10, commandée pour un ancien site industriel à Barcelone.

Le jury du prix, créé en 1984 et qui récompense chaque année un artiste né ou vivant au Royaume-Uni, a salué son travail “audacieux et captivant” et loué “sa capacité à traduire avec vivacité un geste expressif en sculptures et dessins abstraits saisissants“. Il a aussi souligné la “présence puissante qui se dégage de ses œuvres“.

Ces dernières, aux couleurs vives, réalisées dans différents matériaux dont du tissu recyclé, du film plastique et des bandes VHS, forment des structures faisant penser à des nids ou des cocons.

Cette victoire est “un moment important pour beaucoup de monde“, et “brise un plafond de verre très tenace“, a déclaré sur scène aux côtés de l’artiste Charlotte Hollinshead, membre de l’association britannique ActionSpace, qui travaille avec des artistes ayant des difficultés d’apprentissage.

Nnena Kalu, née à Glasgow et qui vit aujourd’hui à Londres, “obtient enfin la reconnaissance qu’elle mérite amplement“, a-t-elle ajouté, expliquant que lorsque son association a commencé à collaborer avec elle en 1999, “son travail n’était pas respecté, pas vu“.

La carrière de Nnena reflète le chemin long, et souvent frustrant, que nous avons parcouru ensemble […] pour remettre en question les idées préconçues sur les artistes aux capacités différentes, et plus particulièrement ceux ayant des difficultés d’apprentissage“, a-t-elle insisté.

Il ne s’agissait pas avant tout de vouloir décerner le prix à Nnena en tant que première artiste neurodivergente“, mais “plutôt d’une réelle conviction quant à la qualité et à l’originalité de sa pratique, indissociable de son identité“, a affirmé sur la BBC Alex Farquharson, directeur du musée Tate Britain et président du jury.

Avant l’annonce de sa victoire, l’organisateur avait indiqué que l’artiste écossaise était, à sa connaissance, la première artiste à être nominée à titre individuel pour le prix Turner. Un collectif d’artistes neurodivergents baptisé Project Art Works avait été finaliste en 2021. Parmi les précédents lauréats du prix Turner figurent des noms désormais célèbres tels que le duo Gilbert et George, Anish Kapoor, Steve McQueen et Damien Hirst (…).


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | sources : Connaissance des arts ; RTBF.be | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © bbc.com ; shift.jenniferlaurengallery.com


Plus d’arts visuels en Wallonie et à Bruxelles…

BERTHO : La “Gen Z” face à la corruption du monde

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[TERRESTRES.ORG, 9 décembre 2023] Une tête de mort coiffée d’un chapeau de paille : ce curieux drapeau Jolly Roger, emprunté au manga One piece, flotte désormais sur des foules en colère. En octobre 2025, il est devenu le symbole de la Génération Z, autoproclamée Gen Z, dans les rues de Lima, Antanarivo, Jakarta, Mexico, Manille, Katmandou, Marrakech et… Paris le 18 octobre.

Symbole générationnel, il est le premier drapeau international à être ainsi brandi depuis 20 ans. Le drapeau arc en ciel, symbole de paix apparu au début du siècle au sein du mouvement altermondialiste, avait été depuis longtemps troqué pour le drapeau national lors des soulèvements du printemps arabe (2011) et des places occupées (2011-2014), comme lors des soulèvements de 2018-2019 – à commencer par celui des Gilets Jaunes en France. Le drapeau national, toujours présent, est aujourd’hui complété par ce trait d’union planétaire qui proclame des exigences communes.

Enfants pirates de la Matrice

Le nom de Génération Z n’est pas né dans la rue mais trouve son origine dans la sphère médiatico-managériale. Suivant les “génération X et Y” et précédant la “génération Alpha”, démographiquement définie comme née entre 1997 et 2010, elle serait la première génération “nativement digitale”, née et élevée dans un monde numérique infiniment plus prégnant qu’il y a seulement quinze ans.

Ce constat est factuellement juste. Rappelons que depuis la naissance du World Wide Web en 1991, du SMS en 1992, du smartphone Ibm en 1994 et de l’IPhone en 2007, la croissance de la toile a été exponentielle. Nous sommes passés de 1 million d’ordinateurs connectés en 1992 à 36 millions en 1996, 370 millions au tournant du siècle, et plus de 5 milliards aujourd’hui.

Durant ces 25 années, alors le nombre d’ordinateurs connectés est multiplié par 15, le téléphone portable a supplanté ces derniers dans les usages personnels d’Internet… et dans le nombre d’appareils. Les estimations sur le parc mondial actuel oscillent entre 8,5 milliards et 7,1 milliards, contre 3,7 milliards en 2016. Ils représentent plus de 60 % du trafic Web mondial, allant jusqu’à 90 % dans des pays sous-équipés comme le Soudan, la Libye, la Syrie ou le Tchad.

Matrix par les Wachowski (1999) © Warner Bros.

La “Matrice“, née dans l’imagination de deux réalisatrices visionnaires en 1999, semble devenue réalité. Ne sommes-nous pas aujourd’hui confrontés à un univers numérique qui capte les flux financiers comme nos rêves, nos désirs de résistance comme la surveillance policière, machine globale d’information et de désinformation, de promotion de soi manipulée par des algorithmes, de production d’images irréelles dans un monde où les ruines progressent, notamment en raison des besoins énergétiques exponentiels de la gestion des données ? L’Agence internationale de l’énergie prévoit un doublement des besoins d’électricité des Data Centers avec la progression de l’IA. Comme dans le film de 1999, la Matrice se nourrit de la destruction de la planète et de son humanité.

L’une des spécificités démographiques de la Génération Z est bien d’être née dans un monde déjà dominé par la Matrice et d’avoir été biberonnée par les portails offerts à chacune et chacun que sont les déjà vieux Facebook (2004), YouTube (2005), X (ex-Twitter 2006), mais aussi des portails plus récents comme Instagram (2010), Snapchat (2011), Tiktok, Telegram (2014) et Discord (2015).

Mais ce constat ne nous dit rien du rapport de cette génération au monde social et à son avenir. Pourquoi imaginer qu’elle serait plus prisonnière de la Matrice que celles qui l’ont précédée ? Comme dans le film de 1999, et depuis vingt ans au moins, la résistance articule l’action au sein du monde numérique et l’action rematérialisée, celle des corps eux-mêmes libérés de la toile digitale. Le développement des liaisons numériques a accompagné toutes les grandes révoltes du siècle. Les photos des voitures brulées circulaient comme des trophées sur Skyrock en 20056. En 2008, Twitter a été mis en vedette pour son usage au sein de la contestation de masse des élections présidentielles de juin en Iran. En 2011, les jeunes Tunisiens ont prouvé comment la censure d’Internet par Ben Ali avait fait d’eux des experts en cyber-résistance. Le partage des images a été un élément de poids dans le Printemps arabe. Depuis lors, quelle mobilisation peut se passer d’une présence en ligne, de compte Facebook ou Instagram ?

À cette longue antériorité s’ajoute une expérience biographique. Voici une génération entrée dans la vie adulte dans la confrontation à une pandémie universelle, à un retour dramatique de la matérialité vitale de l’humanité et de sa fragilité. Cette génération COVID a fait l’expérience du contrôle policier universel des corps, des relations sociales enfermées dans les écrans.

Comment s’étonner, dans ces conditions, que la marque politique brandie par la Gen Z soit le Jolly Roger de One Piece ? C’est peut-être l’indice de sa capacité universelle de détourner ces portails numériques au profit d’une résistance qui prend corps dans la rue, dans l’espace public matériel de la politique.

Comment penser qu’une telle génération connectée n’aurait pas vent de ce qu’on dit ou écrit sur elle ? La voici donc qui, d’un continent à l’autre, s’approprie le vocabulaire objectivant des commentaires de celles et ceux qui l’observent comme des entomologistes observent des insectes en laboratoire. Tels les révoltés des Pays Bas en 1566 traités de “Gueux” par la royauté espagnole, elle retourne le stigmate et revendique l’étiquette qu’on lui a accolée. La voici qui brandit son nom comme une subjectivité politique pirate symbolisée par le manga le plus lu au monde, apologie universelle d’une piraterie de justice sociale. Nous y reviendrons.

Le message singulier des révoltes

Les mobilisations de l’auto-nommée Gen Z marquent une étape singulière dans le message que portent les révoltes des peuples depuis 25 ans. Elle s’affirme comme un acteur politique apartisan et exigeant, promoteur de mobilisations, porteur de principes de vie commune. La Génération Z émerge comme symbole d’un nouveau cycle de confrontation des peuples et des pouvoirs.

Elle se pense comme telle : l’adoption du nom et de la bannière affirme une culture et une subjectivité commune, une communauté de révolte. La circulation des informations, des images et des symboles construit une dynamique de propagation. Les jeunes Marocains de 2025 ont l’exemple du Népal en tête comme Aminatou, Bewdo et Khouma me faisaient part à Dakar en 2011 de leur souhait de faire aussi bien que les jeunes Tunisiens. De la même façon, en 2019, le port du Gilet jaune avait fait école en Belgique, au Royaume Uni, en Allemagne, en Afrique du Sud, au Canada, en Irak, dans une trentaine de pays au total. Sauf en Égypte ou le gouvernement avait interdit préventivement la vente de gilets aux particuliers.

Caractérisée par ses modes d’organisation numériques et horizontaux et l’usage notamment de la plateforme Discord, la Gen Z ne se mobilise pas prioritairement en réaction à des évènements tels que ceux qui ont déclenché émeutes et soulèvements depuis 20 ans comme la mort d’un jeune ou la hausse des prix des transports ou du carburant. Ses mobilisations portent sur des principes de gouvernement et ce qu’elle perçoit comme des entorses fondamentales au bien commun : la corruption, l’austérité budgétaire qui ravage les services publics, la désinvolture démocratique, l’effondrement des états face aux mafias et à la corruption généralisée du Capital. Peu porteuse, dans l’état actuel des choses, d’une alternative constituante, elle se manifeste d’abord par la soudaineté des révoltes et par son efficacité dégagiste.

Sri Lanka, Bangladesh, Népal, Madagascar : un dégagisme expéditif

Depuis 20 ans, combien de soulèvements ont mis à bas le pouvoir en place ? Trois en 2011 (Tunisie, Égypte et Libye), un en 2014 (Ukraine), deux en 2019 (Chili et Soudan). En trois ans, depuis 2022, quatre cheffes et chefs de gouvernement ont dû prendre la fuite en urgence face à la mobilisation de la rue : le président srilankais, la première ministre bengali, le premier ministre népalais et le président malgache.

Il n’a fallu que quelques semaines aux manifestations de “l’Aragalaya” (la lutte), pour mettre en fuite le président du Sri Lanka, Gotabaya Rajapaksa. La lourde répression des premières manifestations contre les pénuries n’a fait que renforcer la révolte. Le blocage des réseaux sociaux a été contourné par une jeunesse virtuose d’une technologie dans laquelle elle a grandi et notamment de l’usage de VPN. Le 9 juillet 2022, l’occupation du palais présidentiel à Colombo signe la fin de la domination de la famille Rajapaksa.

Car les pénuries, la dette publique qui ont fait suite à la gestion du Covid sont entièrement mis au compte d’une dynastie dominant la vie politique du pays depuis la fin de la guerre civile en 2009. Le président Gotabya Rajapaska est le frère d’un ancien président, Mahinda, devenu son premier ministre. Leur autre frère, Basil, était ministre des finances. À l’accaparement du pouvoir politique s’ajoutent les pratiques de corruption massive d’une famille qui a mis les intérêts de l’État au service de ses intérêts patrimoniaux. La crise met en avant la coalition de gauche National People’s Power (NPP), créée en 2019, qui gagne haut la main les législatives de 2024.

Deux ans plus tard, ce n’est pas la corruption mafieuse qui met le feu au Bangladesh, mais la mise en place d’un système préférentiel de recrutement de la fonction publique au profit de ce qui apparaît comme un clan. Le système des quotas instauré au profit des vétérans de la guerre d’indépendance et de leurs descendants avait été aboli en 2018. Sa restauration par décision de la Cour suprême le 5 juin 2024 génère immédiatement une mobilisation étudiante.

Le “Mouvement étudiant anti-discrimination” lance alors le “blocus du Bangladesh“. La suspension provisoire de la réforme par la Cour d’Appel le 10 juillet ne fait que renforcer la détermination du mouvement. Dans les jours qui suivent, la répression est violente, faisant une centaine de morts. Internet est coupé. La prise d’assaut du palais gouvernemental provoque la fuite en Inde de la première ministre Sheikh Hasina en poste depuis 15 ans et le basculement de l’armée du côté du soulèvement. La “Révolution de la mousson” met ainsi fin au règne de la Ligue Awami, cheville ouvrière de l’indépendance. Le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus est nommé Premier ministre par intérim.

En 2025 vient le tour du Népal, où Khadga Prasad Shama Oli, dirigeant du Parti Communiste du Népal, est premier ministre pour la troisième fois. La jeunesse se mobilise sur Internet contre la corruption du gouvernement et des administrations, le népotisme et l’opulence affichée sur les réseaux sociaux par la classe politique. Pour y répondre, le 4 septembre 2025, le gouvernement ferme 26 réseaux sociaux non légalement déclarés en vertu d’une décision de la Cour suprême datant de 2023, dont Facebook, YouTube, LinkedIn, Signal et Snapchat. Mais il n’empêche pas pas Tiktok, ni la possibilité de recourir à un VPN. La Gen Z, qui constitue 40 % de la population du pays, se soulève le 8 septembre. Le drapeau Jolly Roger surgit quand la foule tente d’investir le Parlement fédéral. L’affrontement est violent. Human Rights Watch parle de 76 morts. Dans la soirée, le blocage des réseaux est levé. Trop tard : le 9 septembre, les résidences du premier ministre et celles de membres du gouvernement et du Parlement sont prises d’assaut et incendiées, ainsi que les locaux du Parti Communiste. Le premier ministre prend la fuite. L’armée investit la rue. Le 11 septembre, des pourparlers s’engagent entre l’armée et les représentants de la Gen Z. Soutenue par ces derniers, l’ancienne juge en chef de la Cour Suprême, Sushila Karki, est nommée première ministre par intérim.

À Madagascar, comme au Sri Lanka, pénuries structurelles et corruption étatique sont aux racines de la colère. Et comme au Népal, le Jolly Roger surgit dans les manifestations. Comme au Bangladesh, l’armée rejoint le mouvement. Quatre jours suffisent pour mettre en fuite le président. La Haute Cour Constitutionnelle confie le pouvoir au colonel Michael Randrianirina qui dissout les institutions en attendant d’éventuelles élections dans un délai de deux ans.

Dans ces quatre cas, la corruption politique, l’accaparement de l’institution publique au profit de quelques un·es, famille, clan, parti, ont été les moteurs de la révolte. À l’instar des mouvements tunisien et égyptien en 2011, les soulèvements qui ne portaient pas d’alternative laissent gérer leur victoire par d’autres : les militaires au Népal et à Madagascar, une figure symbolique au Bangladesh.

La corruption comme effondrement du commun

D’autres pays sont secoués par la Gen Z sans que la mobilisation ne provoque l’effondrement immédiat du pouvoir. La corruption, et parfois l’insécurité mafieuse, sont les moteurs d’une mobilisation contre l’effondrement de l’esprit public.

En Indonésie, le Jolly Roger a été brandi par la mobilisation lancée à l’initiative de l’Union des étudiants Indonésiens contre des coupes budgétaires massives, puis contre l’augmentation des frais de fonction des députés en août. Du 25 août 2025 au 1er septembre, la répression est violente. Internet est coupé.

Aux Philippines, depuis 2024, une controverse grossit sur les milliards de pesos alloués à la gestion des inondations, les constructions au rabais et l’accaparement des contrats par un petit groupe d’entrepreneurs. Le Jolly Roger flotte à Manille le 21 septembre 2025 lors d’une violente manifestation contre la corruption. Au même moment, au Timor oriental, la décision d’acheter des SUV aux députés (pour 4 millions de dollars) mobilise victorieusement durant trois jours les étudiants à Dili, la capitale.

Au Pérou, en octobre 2025, le mouvement lancé sur les réseaux sociaux exprime l’épuisement populaire face à l’instabilité institutionnelle (huit présidents en dix ans), l’insécurité et la corruption. Le remplacement de la présidente destituée Dina Boluarte par son vice-président José Jeri, accusé de corruption et de viol, met le feu à Lima, Arequipa, Cusco et Puno. Le vieux slogan “que se vayan todos” (qu’ils s’en aillent tous) côtoie le Jolly Roger.

En novembre, des mobilisations massives emplissent les rues du Mexique contre la corruption et la violence des cartels à l’appel de la Gen Z. Le Jolly Roger flotte sur le Zocalo lors de l’assaut symbolique contre le Palais National. Si la manifestation n’a pas conduit à un soulèvement, la Gen Z fait maintenant partie du débat politique national.

En Serbie, tout est parti de l’effondrement meurtrier du portail flambant neuf de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024. Le drame devient le symbole de la corruption de l’État pour la jeunesse. Malgré la répression, la mobilisation sur l’ensemble du pays ne faiblit pas. Sept mois après le drame, des barricades sont encore érigées à Belgrade.

La démocratie comme puissance populaire

Reste la démocratie. La politique au sens institutionnel du terme s’invite ici de deux façons : par la contestation brutale des dynasties électorales et des scores obscurs qui font des urnes une farce quasi officielle, mais aussi par la volonté de peser directement sur les grands choix du pays, notamment budgétaires.

La contestation brutale des processus électoraux est devenue un classique dans certains pays d’Afrique. Les émeutes de Guinée en 2020, de Côte d’Ivoire en 2020 et 2025, du Cameroun en 2025, ne sont pas une surprise. Quant à la crise institutionnelle du Pérou en 2023, conséquence de la destitution du président Pedro Castillo, elle a mobilisé beaucoup plus largement que la génération Z.

En 2024, il n’en est pas de même en Tanzanie où la domination trentenaire du Chama cha Mapinduzi (Parti de la Révolution) est personnifiée par Samia Suluhu, la présidente sortante et candidate à sa réélection. L’élection est précédée d’une répression systématique des opposants (parti Chadema), des journalistes et de la société civile, qualifiée de “vague de terreur” par Amnesty international. Les candidats d’opposition sont disqualifiés. L’élection de Samia Suluhu avec 97.95 % des voix provoque un soulèvement à Dar Es Salaam et dans toutes les grandes villes du pays. La jeunesse, qui s’est massivement abstenue, affronte une répression féroce. On compte au moins 700 morts.

En 2024, au Kenya, c’était la même jeunesse, connectée, informée mais sans illusion sur les processus électoraux, qui avait décidé de s’opposer à une nouvelle loi fiscale et s’en est donné les moyens en ligne : #OccupyParliament et #RejectFinanceBill2024, crowdfunding pour financer le voyage vers Nairobi le jour des manifestations. Des numéros de téléphone des dirigeants politiques sont divulgués pour les spammer avec des SMS et des messages WhatsApp. Sur le Web, un “mur de la honte” dresse la liste des hommes politiques qui soutiennent le projet de loi de finance. Le 18 juin 2024, la rue donne corps à la mobilisation à Nairobi. Le 19 juin, le Parlement amende le texte sans le retirer, provoquant une mobilisation violente dans tout le pays. Le 25, le Parlement lui-même est pris d’assaut. Le 26 juin, le projet de loi est annulé. Comme la loi de finance de l’année précédente, annulée par la justice après une mobilisation massive en dépit de la répression. Cette puissance démocratique directe s’installe dans la durée et la Gen Z est encore dans la rue en juin 2025 pour l’anniversaire de sa victoire, et encore le 7 juillet pour les 35 ans du soulèvement de 1990.

Cette puissance est autant dans l’air du temps que dans l’ADN de la Gen Z. En Colombie, en 2021, une mobilisation populaire majoritaire et intergénérationnelle, très violemment réprimée (47 morts) s’oppose aux coupes budgétaires et aux hausses massives d’impôt prévues par la réforme fiscale. La réforme est finalement abandonnée.

Au Maroc, alors qu’on annonce depuis janvier un budget de 200 milliards d’euros pour financer la Coupe d’Afrique des Nations, mi-septembre, huit femmes enceintes meurent à l’hôpital d’Agadir lors de césariennes. Ce sacrifice meurtrier des budgets de la Santé et de tous les services publics, notamment de l’éducation, est au cœur de la mobilisation de la “Gen Z 212” (212 est le code téléphonique du pays), qui commence le 27 septembre 2025 à Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir et Tanger, puis se répand à Salé Didi, Bibi, Kelaât M’Gouna, Inzegane, Témara, Beni Mellal, Aït Amira, Oujda et Lqliaâ. Plus de 1 500 personnes font l’objet de poursuites judiciaires. En octobre, la cour d’Appel d’Agadir prononce des peines de prison lourdes allant jusqu’à quinze ans de prison ferme pour trois accusés.

Plus modeste, le mouvement “Bloquons tout“, lancé en mai 2025, appartient à la même galaxie. Certes, en France, les réserves démographiques de la Gen Z sont sans commune mesure avec le Kenya ou la Tanzanie. Mais on trouve ici aussi dans le viseur un budget particulièrement ‘austéritaire’. Les modes opératoires sont les mêmes : organisation horizontale, usage systématique de la messagerie Telegram. La fréquentation des assemblées locales préparatoires ne fait pas de doute sur la dynamique générationnelle. Si le mouvement n’a pas vraiment bloqué le pays le 10 septembre, il a néanmoins eu deux conséquences historiques : la chute volontaire du gouvernement Bayrou dès le 8 septembre et l’appel à la grève générale de tous les syndicats le 18. Jamais un gouvernement n’avait décidé de se faire harakiri devant le Parlement à la seule annonce d’une mobilisation. Jamais le mouvement syndical unanime n’avait appelé à la grève contre un projet de budget ! Et le Jolly Roger est sporadiquement apparu sur les défilés…

Tableau des mobilisations © Alain Bertho

2019-2020, universalisation de la lutte, défaillance des États

Partout donc, la corruption, le népotisme et la prévarication symbolisent l’effondrement de l’esprit public, de l’État comme garant de l’avenir commun au profit d’intérêt de clans à l’heure où l’avenir même de l’humanité semble compromis. C’est un élément nouveau dans les 25 années de mobilisation et de répression violente qui ont ouvert le XXIème siècle. Ce tournant s’enracine visiblement dans l’expérience de la pandémie et la multiplication des catastrophes climatiques et écologiques vécues auxquelles les pouvoirs ne font pas face.

Inaugurée par les émeutes de Seattle à l’occasion d’une conférence de l’Organisation Mondiale du Commerce (29-30 novembre 1999) et de Gènes lors de la réunion du G8 (19 juillet 2001), la longue période de brutalisation mondiale des rapports politiques trouve donc un nouveau souffle. La mondialisation (et la financiarisation) du capitalisme et de sa gouvernance politique, engagée depuis un demi-siècle a mis à distance systématique des hommes et des femmes tant des lieux stratégiques de production du profit que des lieux de décision politique. Dans des situations nationales très diverses, les peuples ont fait l’expérience de l’impuissance politique face aux choix néolibéraux. En désarticulant les sociétés, les pouvoirs étatiques et financiers désarticulent et désarment le Demos. Les souffrances n’ont plus d’expression politique ni les revendications d’interlocuteurs. Dans ces conditions, chaque conflit court le risque de s’exprimer dans ce que Martin Luther King nommait “le langage de ceux qui ne sont pas entendus” : l’émeute. Et les émeutes se sont en effet multipliées contre la vie chère (2008 par exemple) comme face la mort de jeunes tués par la police (France 2005 et 2023, USA 2012-2014 et 2020, Iran 2022), contre la hausse du prix du carburant ou du métro (soulèvements de 2019).

Le plus souvent ponctuelles et sans lendemains visibles, prenant parfois au contraire la forme brusque d’un soulèvement national voire d’une insurrection, les émeutes, par leur récurrence peuvent aussi installer une sorte de dissidence populaire durable, de soulèvement à bas bruit. Elles cimentent alors une méfiance structurelle entre les peuples et les pouvoirs, entre le Demos et le Kratos.

Ces émeutes ont une histoire que j’ai rappelée à grands traits dans un précédent article de Terrestres. Les soulèvements de 2019 dans le monde marquent une étape cruciale. Après le lancement du mouvement des Gilets jaunes le 17 novembre 2018, de proche en proche plus de vingt pays dans le monde ont connu des soulèvements concomitants. C’est plus, en extension géographique et en durée, que les mobilisations de 2011 nommées alors “Printemps arabe.

En 2019, le déclencheur fut toujours très concret, lié à une décision ou à des pratiques gouvernementales mettant en danger la survie matérielle ou la liberté des personnes et des familles. Partout la colère englobe toute la classe politique. Mais là où le dégagisme de 2011 avait laissé de vieux chevaux de retour ramasser le pouvoir abandonné par des dictateurs en déroute comme en Tunisie ou en Égypte, les révoltés de 2019 n’ont laissé personne parler et décider à leur place. Les soulèvements devenus insurrection au Chili et au Soudan, ont engagé un processus constituant remarquable, quelle qu’en soit l’issue finale (coup d’État militaire au Soudan, référendum négatif au Chili sur la Constitution). Si le bilan global de l’année est une défaite des peuples face à la répression, celle-ci ne signe pas pour autant une victoire politique des pouvoirs en place qui perdent en légitimité ce qu’ils ont gagné par la violence d’État.

Immédiatement après, en 2020, la pandémie a enfoncé le clou. Avec son lot de peurs, de dénis complotistes, de solidarité, d’obéissance et de révoltes, elle a été un choc pour les peuples mais aussi pour les États. Ces derniers ont camouflé par un contrôle autoritaire des populations la révélation universelle de leur défaillance biopolitique, de leur lien privilégié avec des puissances financières – qui font même de la mort une source de profit.

2020 a été une année record pour le nombre d’émeutes et d’affrontements civils. Un cinquième des affrontements a concerné les politiques sanitaires et un cinquième les mobilisations contre la police et les violences policières. Si on ajoute les émeutes et affrontements liés aux élections, à la corruption des États et aux attaques contre les libertés, plus de 60 % des situations d’affrontement ont été générées par une remise en cause fondamentale de l’autorité publique, de sa légitimité et de sa police15.

2021-2025 : un nouveau cycle

Quand la défaillance biopolitique des États devient clairement universelle, la physionomie et la géométrie des révoltes se transforme. En 2021, la brutalisation se maintient de façon diffuse. Le monde, hormis la Colombie16, ne connaît pas de grands mouvements nationaux. Puis, dans les années qui suivent, l’expression violente et localisée des révoltes marque le pas au profit de soulèvements plus larges à la fois plus fréquents et plus directement motivés par la remise en cause globale de la gouvernance néolibérale autoritaire : la violence d’État, la corruption, les choix budgétaires, le trompe l’œil démocratique des institutions électorales.

Ainsi émergent d’abord trois soulèvements nationaux : aux USA après l’assassinat de George Floyd (25 mai 2020), en Iran après celui de Masha Amini (16 septembre 2022) et en France après celui de Nahel Merzouk (27 juin 2023). Dans les trois cas, la répression est à la hauteur de la puissance de la colère populaire. Dans deux cas au moins, ces soulèvements ont une résonnance mondiale, jamais vue jusqu’à présent, dont témoigne alors la viralité soudaine et mondiale de deux mots d’ordre : “I can’t breathe” et “Femmes Vie Liberté.

Ainsi s’ouvre donc le cycle de la Génération Z. Dans un monde aux prises avec le néolibéralisme autoritaire et une financiarisation écocidaire, depuis le début du siècle, émeutes et soulèvements sont un signe incontestable de vie des peuples et de l’humanité tout entière. Ces mobilisations ont été les véritables pulsations du siècle, portant lumière et exigences sur tous les fronts de souffrance et de résistance collective. En 25 ans, six pulsations ont ainsi secoué le monde : l’égale dignité de toutes les vies, la volonté collective de survie, la défiance démocratique, la décolonisation, la lutte contre le patriarcat et la défense du vivant.

La Génération Z les rassemble toutes en contestant aux États le monopole de la compétence publique et celui de la légitimité démocratique, en portant le fer sur le cœur de l’époque : le sacrifice de tout intérêt public ou collectif au profit de quelques puissants. La corruption comme les budgets austéritaires sont le nom de cette mainmise universelle des logiques de profit financier sur les décisions collectives. L’exigence démocratique n’est pas qu’une question institutionnelle. Elle est une exigence de reconstitution de la puissance du Démos.

Le commun, le demos et l’ethnos

Dans ces conditions, quelques questions politiques se posent. La Gen Z a-t-elle un projet ? La référence à One Piece n’est pas indifférente, ni le succès planétaire de ce manga au propos fortement politique : un héros issu de quartiers pauvres et marginalisés, une confrontation à un gouvernement mondial corrompu… Pour certains militants plus âgés, comme Youcef Brakni, un des animateurs du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré, ou Fatima Ouassak, politologue et fondatrice du Front de mères, c’est clairement une leçon d’engagement qui les a formés dès leur enfance.

One Piece n’est pas qu’un drapeau : c’est la revendication d’une trame subjective commune, un combat contre la corruption du gouvernement du monde. Cet ancrage culturel fait la différence entre la Gén Z autoproclamée, mobilisée et pirate, et la “Génération Z” telle qu’elle est définie démographiquement. On ne peut pas affirmer que ses “idéaux” seraient “ambivalents” au titre de la diversité politique de la génération. Si la génération démographique est très diverse, la Gen Z mobilisée porte quelques grands principes communs et une aspiration affirmée à la défense du commun, à l’instar de Luffy le pirate. D’autre part, en comparaison avec les soulèvements de 2019, on ne peut pas dire que la Gen Z est purement pragmatique.

Pour autant, elle n’est pas encore porteuse d’une aspiration démocratique incarnée dans un peuple politique, un Demos. Quels sont aujourd’hui les enjeux de sa constitution et de sa puissance du Demos ? Il y en a deux : la rematérialisation politique par l’assemblée et l’ancrage national du Démos politique contre la tentation de l’Ethnos identitaire.

Avec des moments forts comme “¡Democracia Real ya!” en Espagne, les printemps arabes en 2011, la révolution ukrainienne en 2014, les mobilisations de 2019 et notamment les Gilets Jaunes, voire la mobilisation contre la réforme des retraites en France en 2023, cette question s’affirme de façon de plus en plus explicite. Elle est bien sûr une dimension incontournable des mobilisations écologiques lorsqu’elles veulent opposer une expertise populaire au monopole de la compétence revendiqué par les pouvoirs publics.

Cette affirmation d’un corps politique commun passe par l’incarnation corporelle, physique de l’exigence démocratique dans l’espace public alors que le monde économique, social, informationnel et gouvernemental veut par tous les moyens se protéger de la démocratie notamment par une numérisation galopante. Dès son origine antique, la démocratie s’est fondée dans les assemblées que la démocratie représentative a voulu ensuite éloigner du pouvoir. Les assemblées resurgissent obstinément lors de la Commune de Paris, de la révolution russe et dans tous les grands moments de soulèvement populaire. On les voit renaitre au XXIème siècle avec les places occupées de Tunisie, d’Égypte, d’Espagne et de Grèce en 2011, suivies d’Istanbul et Kiev, Nuit Debout à Paris en 2016, les ronds-points et les assemblées de Gilets Jaunes de 2018-2019.

Cette dimension est encore embryonnaire dans la Gen Z. L’installation dans la durée nécessite organisation, débat, réflexion collective sur les objectifs du mouvement. Une mention spéciale doit être accordée à la situation serbe. Les zborovi, assemblées citoyennes, se forment au mois de mars dans les villages ou les quartiers des grandes villes. Des revendications sont adoptées par le mouvement dès le mois de mars, débordant largement la colère initiale. “Liberté, justice, dignité, État, jeunesse, solidarité, savoir et avenir” structurent la plateforme d’un mouvement apartisan bien décidé à affirmer sa puissance citoyenne. Une véritable dissidence populaire prend racine.

Reste à éviter la tentation identitaire de l’Ethnos, très présente aujourd’hui. L’année 2024 fut à cet égard critique. La chute de la fièvre émeutière et des affrontements civils dans le monde a été spectaculaire. La violence s’est pour une part déplacée : dans la guerre civile, dans la guerre faite aux civils jusqu’au génocide, dans des déchainements xénophobes d’une ampleur inédite. Il n’y a pas qu’en Cisjordanie que la logique de guerre civile et de guerre coloniale mobilise les civils. Le nombre d’affrontements directs entre les populations a augmenté de 50 % et leur poids dans la totalité des émeutes et affrontements civils est passé de 7 % à 18 %.

Nous en avons vu une manifestation terrifiante en Angleterre durant l’été 2024 quand, dans 26 villes, des foules populaires s’en sont pris physiquement aux mosquées et aux hôtels de demandeurs d’asile. L’été 2025 a vu la peste s’étendre : en Irlande du Nord contre les Rroms, en Espagne contre les Marocains, en Angleterre enfin où les manifestations anti-migrants se sont multipliées.

La Gen Z n’est pas à l’abri de cette dérive du Démos politique à l’Ethnos identitaire. Le Bangladesh en a été le théâtre dans les jours qui ont suivi la chute de la première ministre Sheikh Hasina en août 2024. Du 8 au 13 août, dans 53 districts du pays, les Hindous, stigmatisés comme partisans de l’ancien gouvernement, sont victimes de violences de masse.

Il reste donc de ces derniers mois un sentiment d’inachèvement politique. La critique que porte en acte la Gen Z sur le gouvernement du monde est d’une grande acuité. Ni idéologie ni pragmatisme mais exigence impatiente d’un État soucieux du commun, de solidarité institutionnalisée (dans des services publics et des choix budgétaires), d’honnêteté publique. Cette impatience est expéditive, mais sans lendemains convaincants, là où les pouvoirs sont faibles. Ailleurs, elle fait l’expérience de leur résistance violente. Elle ne réalisera vraiment ses exigences en puissance d’alternative durable que dans sa capacité à redevenir, jusqu’au bout, obstinément terrestre.

Aalin Bertho, terrestres.org


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GODINAS : La Paix de Fexhe (CHiCC, 2014)

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La Paix de Fexhe (1316) est un texte mythique qui conditionnera implicitement l’histoire de la principauté de Liège, et c’est en son nom que les Liégeois feront la révolution à partir de 1789. Ce texte appartient au patrimoine immatériel de notre histoire et de l’histoire de la démocratie, puisqu’il limite les pouvoirs du Prince. Il est à l’origine du développement et du rôle que joue, dans le gouvernement de la Principauté, l’assemblée des 3 États (Sens du Pays). Au fil du temps, le Prince tentera de limiter ces libertés allouées et la Paix de Fexhe ne devra sa longévité et son maintien que grâce à une institution née dans sa foulée, qui en sera le prolongement et le garant : le tribunal des XXII.

Le XIVe siècle est très différent du nôtre :

      1. L’individu seul ne se conçoit pas, il s’inscrit dans une solidarité familiale, de caste, de village et de corporation ensuite ;
      2. La société n’est pas égalitaire, tous les hommes ne naissent pas libres et égaux ;
      3. À chaque catégorie sociale correspond un système judiciaire qui lui est propre : clergé, paysans, bourgeois, chevaliers (avec l’usage de la vengeance privée, droit qui leur est reconnu) ;
      4. Dans cette société inégalitaire, ce sont les villes qui manifestent le plus de dynamisme et obtiennent des chartes dites “de franchises” qui réglementent leurs rapports avec l’autorité. À l’intérieur des villes, les marchands entrepreneurs monopolisent le gouvernement de la ville. Dans le courant du XIIIe siècle, les métiers lutteront pour obtenir un partage du pouvoir ;
      5. Le souverain, au départ, gouverne en maître absolu.

Quels étaient les systèmes politiques à cette époque ?

En Angleterre, la Grande Charte (Magna Carta) entraîne le respect des lois, une bonne justice et le contrôle du pouvoir royal par le clergé et les barons. En France, le pouvoir royal devient absolu, “ci veult le roi ci veult la loi.” La Principauté de Liège est terre d’empire, le Prince est nommé par le Pape avec les interventions soit du roi de France soit du Saint-Empire. Elle représente une terre riche, convoitée par les voisins, d’où nécessité de la protéger et, particulièrement, le plateau de Hesbaye, difficile à défendre. Un système défensif s’installe, avec des forteresses (Aigremont, Waleffe, Waremme) dont le Prince nomme les châtelains, ainsi que des châteaux, maisons fortes et tours, points de défense secondaires confiés à des chevaliers.

Monument commémorant la Paix de Fexhe, à Fexhe-le-Haut-Clocher © l’avenir.net

La guerre des Awans contre les Waroux

Humbert Corbeau d’Awans exerce un leadership jusqu’à contester les droits de la cité de Liège. Antagonistes, les Waroux et les Awans, ainsi que leurs clans, se font la guerre sur base du code d’honneur qui régit cette société de chevaliers et permet la vengeance. Face à ces désordres incessants, guérillas et pillages, le Mal-Saint-Martin, le Prince-Évêque Adolphe II de la Marck ordonne la tolérance zéro : tout délit prouvé sera sanctionné (affaire d’Eustache de Hognoul, en 1315). Les adversaires, épuisés, sont contraints à se réconcilier par un traité, en 1316…

La Paix de Fexhe

      1. Chacun doit être jugé conformément à la loi selon la condition du prévenu et la nature du délit ;
      2. Si le représentant de l’évêque, ou l’évêque lui-même, refuse de conduire la procédure “par loi et par jugement“, l’exercice de la justice peut être suspendu ;
      3. Le gardien et l’interprète des lois et coutumes ne peut être que le Sens du pays (la sagesse du pays), commission juridique regroupant le chapitre cathédral, les chevaliers, les villes et le Prince ; soit l’évêque et les trois états (en fait, les trois ordres : clergé, guerriers et travailleurs).

Ces dispositions seront complétées en 1373 par le tribunal des XXII, élu chaque année par le chapitre cathédral, les chevaliers et les villes, et dont la mission sera de juger les officiers épiscopaux accusés de prévarication.

d’après Anne GODINAS

NOËL : L’église Sainte-Marie des Anges (Liège) (CHiCC, 2012)

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Suite à la ‘réforme pastorale‘ d’il y a une dizaine d’années [en 2012], les paroisses de Sainte-Véronique, Sainte-Marie des Anges, Notre-Dame du Rosaire à Sclessin et du Sacré-Coeur à Cointe constituent l’unité pastorale Saint-Benoît aux portes d’Avroy. Dans l’Ancien Régime, Sainte-Véronique était une paroisse très étendue (sud de la ville, Tilleur, une partie de Saint-Nicolas et, sur la rive droite, Fétinne et Angleur), puis elle se limita au sud de Liège, englobant ce qui deviendra la paroisse Sainte-Marie, Cointe, le Laveu et Saint-Christophe. L’église Sainte-Véronique existait au début du XIXe siècle (les affirmations de sa consécration en présence de Charlemagne relèvent de la légende).

Ce qui est aujourd’hui la paroisse Sainte-Marie relève donc de Sainte-Véronique jusque vers le milieu du XIXe siècle. Ce territoire était peu peuplé et occupé par des terres agricoles (42% cotillages, 17% houblonnières, 10% vergers, selon le plan cadastral de 1827). Ce qui deviendra Sainte-Marie avait ses lieux de culte à ses extrémités : l’abbaye du Val-Benoît, la chapelle Saint-Maur à Cointe (début XVe) et, enfin et surtout, la chapelle du Paradis, édifiée en 1649 à l’initiative du grand verrier Henri Bonhomme pour abriter une statue réputée miraculeuse, Notre-Dame de Grèce, statue aujourd’hui honorée à Sainte-Marie. La chapelle du Paradis occupait l’emplacement du building construit actuellement au coin du quai de Rome et de la rue de Fragnée.

Sociologiquement, vers la moitié du XIXe siècle, Fragnée se modifie et se peuple. Le train arrive aux Guillemins en 1842, l’industrie se développe, les terrains agricoles se muent en habitations et l’érection d’une seconde paroisse à Sainte-Véronique devient nécessaire. En 1886, après discussions sur les intérêts immobiliers et financiers du projet, les autorités politiques décident du plan d’urbanisme de la place des Franchises, des rues qui y aboutissent et de l’emplacement de l’église. Le 5 avril 1869, l’arrêté royal établissant la paroisse est signé par Léopold II et, le même jour, l’évêque de Liège, monseigneur de Montpellier, fait de même au plan religieux.

Le terrain est offert par le baron Charles de Potesta et la famille Lesoinne pour recevoir l’église, un presbytère, une maison vicariale et d’autres habitations pour les employés de l’église. Les subsides viendront de la Ville pour un tiers, d’autres [subsides] de l’État et de la Province, et l’intervention des fidèles financera le reste. C’est l’architecte Évariste Halkin qui établit les plans mais il décède à 45 ans, avant la fin des travaux. Il semble que son fils, âgé  de 21 ans, ait pris le relais (mais les deux Halkin signaient de la même manière, par un E majuscule, initiale de leur prénom).

L’édifice est construit dans un style de transition entre le roman et le gothique. La structure extérieure est en moellons de grès équarris du bord de l’Ourthe. L’ensemble est très sobre, la façade peu ornée, le clocher, carré, à deux étages est couvert d’un toit pyramidal. La longueur intérieure est de 60 mètres, le transept fait un peu moins de 30 mètres et la largeur des nefs est de 20 mètres. Les vitraux sont du verrier Osterrath et les petites nefs sont ornées des quinze mystères du Rosaire par Grosset. L’autel principal est réalisé dans un très beau marbre de Tunisie par un dénommé Fincoeur et la peinture par Jules Helbig.

L’église est consacrée le 19 mai 1874 par monseigneur de Montpellier et la première messe célébrée par monseigneur de Mercy-Argenteau, archevêque de Tyr. La cérémonie a été longue et grandiose. En 1876, les orgues sont inaugurées, le buffet a été sculpté par la maison Merveille, tout comme les confessionnaux. Plus tard seulement on aménagera la chapelle Notre-Dame de Grèce et le très beau chemin de croix en terre cuite (1925).

Contrairement à la Première Guerre, la Seconde Guerre mondiale occasionnera de très graves dégâts : fin mai 1944, suite aux bombardement américains (toiture, voûtes, vitraux), et par après, la chute d’un V1 à proximité rendra l’église inutilisable. La paix revenue, l’église reçoit de nouvelles cloches (les anciennes avaient été enlevées par les Allemands pour être fondues) et de nouveaux vitraux, dessinés par monsieur Louis, jeune professeur à l’Académie, et offerts par monsieur et madame Stiels. Entre 1950 et 1963, les dommages de guerre reçus et les dons des fidèles permettront la mise en place de nouvelles verrières ainsi que la peinture d’une grande fresque de la Vierge.

d’après Juliette NOËL

  • Illustration en tête de l’article : intérieur de l’église © Manu Utility

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Juliette NOËL, organisée en novembre 2012 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

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Charles Fourier, ce penseur du XIXe siècle qui voyait le travail comme un plaisir

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[THECONVERSATION.COM, 25 novembre 2025] Charles FOURIER (1772-1837) est l’un des premiers auteurs à développer une critique du capitalisme libéral. Un philosophe dénigré par Karl Marx pour son socialisme utopique. Considéré tantôt comme un être fantasque, tantôt comme un inventeur encombrant, il exerce une carrière de commerçant durant une grande partie de sa vie. Une de ses réflexions résonne dans notre actualité : qu’est-ce qui peut motiver l’individu à l’égard de son travail ?

Il est probablement l’auteur le plus original parmi les socialistes français du XIXe siècle, considérés comme utopiques, tels Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825) ou Étienne Cabet (1788-1856). Les travaux que j’ai menés dans le cadre d’une thèse d’État sur les socialistes utopiques ont mis en évidence l’idée que, chez Charles Fourier, le travail n’était pas l’élément premier, mais une activité entraînée par des motivations, une “attraction passionnée.”

Charles FOURIER (Besançon 1772- Paris 1837) © meisterdrucke.uk

L’idée principale qui se dégage de son œuvre ? Les transformations des structures de production nécessitée par les crises, le chômage et la misère, doivent prendre la forme d’un collectivisme décentralisé. Ce dernier repose sur une propriété associée dont l’élément central est constitué par “la phalange” ou commune sociétaire.

Les nouvelles relations sociales sont analysées notamment dans la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), le Nouveau Monde industriel et sociétaire ou invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle, distribuée en séries passionnées (1829), la Fausse Industrie morcelée, mensongère et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique donnant quadruple produit (1835-1836). Ces ouvrages mettent l’accent sur l’aliénation économique, doublée d’une aliénation affective qui ne peut être dépassée qu’en libérant l’individu de toutes les contraintes qui l’empêchent de se réaliser.

Dans ce nouveau système, par quoi les travailleurs et travailleuses sont-ils motivés, en dehors de l’argent ?

Motivations non pécuniaires

L’existence de rapports humains dans la production implique pour Charles Fourier la prise en considération des motivations non pécuniaires. Il critique dans le premier tome de la Théorie de l’unité universelleles méthodes qui laissent dans l’oubli la plus vaste, la plus nécessaire des études, celle de l’Homme, c’est-à-dire de l’attraction passionnée.” Une organisation doit reposer sur l’association libre des attractions entre les êtres humains pour atteindre l’harmonie. Plaisirs et travail ne sont pas opposés, mais promus.

L’étude du monde du travail doit être “celle de l’homme social” centrée sur le “social et le passionnel“, en d’autres termes sur l’analyse des motivations. L’unité de production, en tant qu’organisation, est commandée à la fois par les impératifs économiques et techniques de la production, mais également par les besoins psychologiques des travailleurs.

Luxe des ateliers et bagne de l’usine

Le point de départ de sa réflexion est celui de l’adaptation physiologique, du corps, de l’individu à son travail. Charles Fourier insiste sur la nécessité d’usines harmonieuses, “le luxe des ateliers” et sa conséquence sur la santé des travailleurs. Une usine ne doit pas être un bagne. Il met l’accent sur l’importance des couleurs, des peintures souvent refaites, des conditions de température et de propreté des ateliers.

Charles Fourier est le penseur du phalanstère, contraction de phalange et de monastère, le regroupement organique des éléments considérés nécessaires à la vie harmonieuse d’une communauté appelée phalange © Wikimedia

L’organisation du travail doit s’attacher à réduire les distances entre les postes de travail. Une opération de production va échoir à plusieurs groupes de travail et être décomposée en “éléments distincts.” Dans le Nouveau Monde industriel et sociétaire, il souligne que cet “exercice parcellaire en fonctions” va favoriser le passage d’un poste de travail à l’autre. Il s’agit de permettre “au travailleur exécutant” de replacer cette opération dans le tout de la production.

Papillonner contre la monotonie

Le passage d’un poste de travail à l’autre satisfait le besoin de variété, analysé sous le nom de “papillonne.” Les attitudes désignées sous le nom d’ennui, liées “à la monotonie d’un travail sans diversion” soulignées dans La Fausse Industrie, peuvent être réduites par l’alternance des tâches. Ces dernières nécessitent un fractionnement de la journée de travail et l’introduction de pauses. “Le but serait manqué si cet enchaînement de plaisirs ne coopérait pas au bien de l’industrie active” dit-il dans le tome III de la Théorie de l’unité universelle.

Pour Charles Fourier, le temps de travail doit être découpé en séances de deux heures. Cette division quotidienne pas à négliger les aspects économiques, tels que l’accroissement de la production et de la productivité.

“Perfection du tout” dans le travail en groupe

Il y a chez Charles Fourier l’idée que l’organisation du travail possède des propriétés sociales et psychologiques indépendantes de la technologie. Le machinisme ne peut répondre aux besoins des humains. C’est dans cette perspective qu’il faut développer le sentiment de coopération, d’appartenance à un groupe et l’émulation en favorisant le travail collectif.

© rusland-colleges.nl

C’est là que réside la profonde originalité du socialiste utopique. Son analyse rompt absolument avec l’hypothèse de la foule, associée à la perte du sentiment de responsabilité de l’individu, lorsqu’il rappelle dans le Nouveau Monde industriel et sociétaire que le groupe est “une masse liguée par identité de goût pour une fonction exercée.” Des hommes et femmes avec la même “attraction passionnée.”

Le groupe n’est pas une simple collection d’individus. Selon Charles Fourier, il implique des relations stables entre sept à neuf personnes. Il est analysé comme un moyen d’expression des motivations individuelles. Le travail en groupe satisfait le besoin de comprendre la signification de la tâche. La compréhension du but aiguise le besoin de contribuer à “la perfection du tout“, le besoin d’achever.

Sens de la vie

La motivation est dénommée par l’auteur “composite.” Dans ce contexte, les considérations affectives deviennent aussi importantes que les considérations économiques comme le taux de salaire, les horaires, etc. “Le lien ne serait que simple s’il se bornait à exciter l’émulation industrielle par appât du gain. Il faut y joindre des véhicules tirés d’autres passions comme les rencontres amicales“, précise Charles Fourier dans la Théorie de l’unité universelle.

Les relations affectives, faites de coopération et d’émulation, au sein du groupe de travail sont analysées sous le nom de “cabaliste.” Bien entendu, la motivation pécuniaire existe, mais l’aspect relationnel a pour conséquence de rendre plus complexe l’interprétation du comportement humain. “Les membres du groupe sont entraînés au travail par émulation, amour-propre, et autres véhicules compatibles avec celui de l’intérêt” rappelle-t-il dans la Théorie des Quatre Mouvements. L’amour-propre nous amène à tenir compte d’autrui. Cet échange réciproque satisfait le besoin de dignité, d’être reconnu dans son travail.

De Charles Fourier se dégage l’idée actuelle que l’accroissement de la productivité est souvent le résultat de la double exigence de la production et de la recherche d’un bien-être de l’individu. “Pour découvrir notre fin, il était deux conditions à remplir, la première de créer la grande industrie, fabriques, sciences et arts ; quand la grande industrie est créée, il reste à remplir la deuxième condition, la recherche du sens de notre vie” rappelle-t-il.

Bernard Guilhon (SKEMA Business School)

A lire également dans la WALLONICA  : Le phalanstère du Bois du Cazier (Marcinelle) vs. le phalanstère de Charles Fourier… et d’autres encore


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Plus de presse en Wallonie…

KUSAMA, Yayoi (née en 1929)

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[CONNAISSANCE DES ARTS, 6 novembre 2025] Peu d’artistes ont joui de leur vivant, dans l’histoire de l’art, d’un rayonnement équivalent à celui de Yayoi Kusama (née en 1929). C’est une légende vivante, bien vivante même, qui continue à travailler à l’âge de 96 ans.

Une icône mondiale de l’art – comme le sont Van Gogh, Dali, Andy Warhol et Frida Kahlo – que s’arrachent les grandes marques de luxe. À l’image de Louis Vuitton qui, au printemps 2023, planta devant la Samaritaine, face au Pont Neuf, une immense statue de l’artiste, de 15 mètres de hauteur, recouverte de ses fameux pois colorés, qui tenait en main un élégant petit sac griffé « L.V. ». Une artiste à (re)découvrir à la Fondation Beyeler.

Essence artistique

Pour éviter que l’œuvre et les précieux messages de cette artiste aux multiples talents (peintre, sculptrice, performeuse, autrice, poétesse et créatrice de mode) ne finissent noyés sous les collaborations commerciales qu’elle a elle-même entretenues, nous vous invitons à prendre la direction de Bâle pour faire plus ample connaissance avec l’œuvre et avec le personnage. Vous ne serez pas déçus.

C’est là, dans cette Fondation Beyeler posée au milieu des champs, des pâturages et des vignes, que l’œuvre de Yayoi Kusama a pris ses quartiers. L’occasion de découvrir, quatorze ans après l’exposition du Centre Pompidou, sept décennies de création d’une artiste qui échappe à tous les courants dont elle s’est systématiquement démarquée. L’exposition réunit plus de 300 œuvres des années 1950 à aujourd’hui venues du Japon, de Singapour et de plusieurs pays d’Europe, dont 130 jamais été montrées en Europe. Elle se déploie dans l’un des lumineux espaces dédiés aux expositions temporaires et aussi dans les jardins du musée où plusieurs œuvres en trois dimensions ont été installées.

La nature pour imaginaire

Yayoi Kusama naît en 1929, à Mastumoto, au Japon, dans une famille bourgeoise qui a fait fortune dans le noble et beau métier de pépiniériste. C’est sans aucun doute l’immersion dans le monde bruissant et vivant des arbres et des végétaux qui lui donne le goût des balades dans la campagne environnante. La nature la captive dès son plus jeune âge et marquera, par la suite, profondément sa création. Comme l’attestent les pois, fleurs et citrouilles, omniprésents dans son œuvre, mais aussi une multitude de motifs et de formes, répétitifs et exubérants, inspirés du monde des plantes.

Le polka dot pour signature

Vers l’âge de dix ans, elle est sujette, pour la première fois, à des hallucinations alors qu’elle se trouve dans la maison familiale. J’ai vu la totalité de la pièce, tout mon corps, et l’univers entier recouverts de fleurs rouges. À cet instant même, mon âme s’est trouvée comme effacée. J’ai eu alors l’impression d’être rétablie, de retourner vers l’infini, dans des temps éternels et dans l’espace absolu”, écrit-elle dans son autobiographie Infinity Net publiée en 2002.

Elle réalise, en 1950, son premier autoportrait qui figure un pois rose sur fond noir bordé de pétales, comme une fleur sans tige, que vous pourrez admirer dans une des premières salles. Ce motif – le polka dot – répété à l’infini devient alors sa signature. Ce sont ces mêmes proliférations de pois, reproduits sur des toiles, qu’elle expose en 1959 à New York, où elle s’est installée en 1957 pour fuir les conflits avec sa mère, et aussi cette société japonaise conservatrice, patriarcale et asphyxiante, encore meurtrie par la Seconde Guerre mondiale.

Yayoi Kusama, “Love Is Calling” (2013) © icaboston.org

Mettre en formes les traumatismes

Ses œuvres des années 1950 trahissent ses peurs et ses traumatismes. Comme Corpses (1950), réseau inextricable de cordes de couleur marron, tordues et emplies de nœuds, ou Screaming Girl (1952), figurant une gueule grande ouverte et des yeux hallucinés, qui rappelle Le Cri d’Edvard Munch. On retrouve ce même combat de la vie contre la mort dans Atomic Bomb (1954), représentant un énorme et terrifiant champignon rouge et noir dressé sur un fond lumineux couleur crème, souvenir angoissé des bombardements d’août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki. Kusama avait alors 16 ans.

Ce sont d’autres peurs qu’elle cherche à conjurer, à partir du début des années 1960, avec ses Soft sculptures et Accumulations. Comme One Thousand Boats Show (1963), barque ornée d’innombrables protubérances phalliques blanches. Ces profusions de pénis, loin d’être une apologie d’une sexualité débridée, sont, en réalité, un moyen pour elle d’exprimer sa peur du sexe. Cette peur panique causée par des souvenirs d’enfance quand sa mère lui demanda d’espionner son père – volage – lors de ses liaisons adultérines.

Conscience de faire partie d’un Grand Tout

Intégrée à la scène culturelle new-yorkaise, Yayoi Kusama s’engage, dans les années 1967-1969, dans les mouvements de la contre-culture. Elle multiplie les happenings, avec sa fameuse série des Anatomic Explosions, dans des lieux emblématiques de la ville. Le 14 juillet (date d’une célèbre révolution) 1968, quatre jeunes hommes et femmes nus se produisent, au son d’un bongo, aux pieds de la statue de George Washington, non loin de la Bourse de New York, pendant que l’artiste peint sur leurs corps une multitude de pois bleus. Cette performance pacifiste, Love and Peace, vise à dénoncer l’interminable guerre du Vietnam. Lors d’un autre happening, organisé quelques mois plus tard, en octobre 1968, à Wall Street, c’est la Bourse,”qui appauvrit les travailleurs”, qu’elle encourage les participants à “oblitérer” sous une profusion de pois.

Ses Selfs Obliterations montrant le corps de Kusama recouvert d’une multitude de pois colorés, que vous pourrez voir dans la salle 5 du parcours, n’évoque nullement l’annihilation ou l’élimination de soi, mais, au contraire, la conscience de faire partie d’un ‘Grand Tout’, d’un réseau de pois interconnectés, auquel les êtres humains sont tous reliés. C’est ce même message que porte sa série de peintures, baptisée My Eternal Soul, à laquelle elle travaille depuis 2009. Celle-ci rappelle l’univers des peintures des aborigènes d’Australie. Ces œuvres à l’acrylique aux couleurs éclatantes, où se mêlent visages, fleurs et pairs d’yeux, évoquent, ici encore, la profonde interconnexion entre l’Homme et le Cosmos, du microcosme et du macrocosme. Kusama s’emploie à donner vie, dans ces huiles poétiques jubilatoires, aux forces et aux rythmes invisibles qui animent la Nature.

Remettre l’imagination au pouvoir

En 2021, à l’âge de 92 ans, elle se lance dans une nouvelle série, Every Day I Pray for Love, un joyeux ensemble de peintures de petits formats dans lesquelles sont insérées des bribes de poèmes en anglais ou en japonais. Elles rendent compte de la conviction intime de l’artiste que l’imagination possède le pouvoir de transformer le monde et que l’art a la capacité de guérir. En tant qu’artiste, écrit-elle, je pense qu’il est important de livrer un message d’amour, de paix et d’espoir à ceux qui souffrent, et de laisser ce message d’amour éternel aux jeunes générations”.

Eric Tariant


Yayoi Kusama, “Pumpkin”, à Naoshima (J) © archive.com

L’infini à portée de regard

[RTS.CH, 24 octobre 2025] Des toiles aux installations immersives, les pois et les filets demeurent le cœur battant de l’œuvre de Yayoi Kusama. Ces motifs répétitifs incarnent pour elle le principe de l’infini, la perte des repères et la fusion entre soi et le monde.

Dans les Infinity Mirror Rooms, créées dès les années 1960 à New York, le spectateur se voit démultiplié à l’infini, happé par la lumière et la matière. “Avec ce jeu de miroirs et de lumière, on a l’impression d’être dans un espace vivant, qui respire, presque organique. C’est une expérience à la fois troublante et méditative“, explique-t-elle.

Les citrouilles, symboles d’un monde réconfortant

Impossible d’évoquer Yayoi Kusama sans ses citrouilles, motifs récurrents depuis son enfance. “Pour elle, la citrouille est un élément botanique réconfortant, un corps stable qui relie la terre au cosmos.” L’exposition en présente plusieurs, dont une monumentale sculpture de plus de trois mètres de diamètre. “Yayoi Kusama décline ce motif sous toutes les formes: papier mâché, résine, peinture à l’huile, acrylique… C’est un symbole d’ancrage et de paix“, explique la commissaire d’exposition. Symbole devenu culte, la citrouille a même inspiré le monde de la mode : en 2023, Louis Vuitton confiait à Yayoi Kusama la création d’un sac… en forme de courge.

Une artiste entre engagement et liberté

Réalisée en collaboration avec le Musée Ludwig de Cologne et le Stedelijk Museum d’Amsterdam, l’exposition rend également hommage à une artiste profondément engagée. “Yayoi Kusama est l’une des artistes les plus innovantes du XXe et du XXIe siècle. A New York, elle a côtoyé Andy Warhol, Donald Judd et les figures du pop art et du minimalisme. Elle a milité pour la paix, la liberté d’expression et la libération des corps“, souligne Mouna Mekouar.

Ses performances des années 1960, ses happenings contre la guerre du Vietnam ou encore ses mariages symboliques pour défendre les droits des homosexuels témoignent d’un esprit libre, audacieux et résolument pacifiste.

Aujourd’hui, les œuvres de Yayoi Kusama s’arrachent à prix d’or. Sa silhouette – cheveux rouges, coupe au bol, regard malicieux – est devenue aussi reconnaissable que ses créations. A 96 ans, elle continue de peindre chaque jour dans son atelier-hôpital de Tokyo, poursuivant son exploration de l’infini.

Valentin Jordil


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | sources : Connaissance des arts ; rts.ch | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room (2025) © Yayoi Kusama / Mark Niedermann


Plus d’arts visuels en Wallonie et à Bruxelles…

CROIBIEN : Diversité végétale dans la rue St-Maur (promenades commentées à Cointe, été 2025)

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Alain CROIBIEN a deux qualités : il est habitué de nos pages et… il est liégeois. Qui plus est, il lui arrive de sévir à Cointe, un quartier situé sur les hauteurs de Liège où opère notre partenaire : la CHiCC. Souvenez-vous : il a été la cheville ouvrière de l’Open System Project / Musiques diverses. L’intégralité des magazines publiés entre 1983 et 1985 est d’ailleurs téléchargeable dans notre DOCUMENTA

Dans un tout autre registre, sa qualité de promeneur chevronné lui a permis d’emmener un groupe de curieux en balade végétale dans… une seule rue (!) de Cointe, la rue Saint-Maur. Nous partageons avec vous ici les résumés de ses commentaires botaniques : si nos grand’mères nous rappelaient tout le temps de regarder nos pieds quand nous trébuchions, Alain Croibien ne trahit pas la tradition et nous montre combien notre environnement direct est riche si nous nous ‘promenons dans le bois‘ et regardons curieux…


La rue Saint-Maur – 01

© publicdomainpictures.net

Arpentons la ruelle, et voyons qui nous observe. Le coteau à gauche, bien arboré, porte un exemplaire remarquable de ces arbres dont l’écorce se desquame. C’est le platane. Ses feuilles ressemblent à celles des érables voisins, ce qui nous permet de comparer (voir l’illustration en en-tête : fleurs de platanes). Mais avant de quitter le platane, remarquons encore ses fruits, des boules portant les graines poilues, qui restent jusqu’au printemps suivant, moment où elles se désagrègent.

Fruit du platane © Alain Croibien

J’apprends incidemment que le Platane libère une sorte de poussière fine provoquant la toux du platane. Savoir quelle espèce porte ce phénomène… ? Sachant qu’il y a une dizaine d’espèces, et autant de variétés. La plus commune x hispanica remonte à 1650, au moment du croisement du Platane d’Amérique et du Platane d’Orient. Elle est appréciée comme arbre d’ornementation dans les villes. Il semble que sa résistance à la pollution l’y ait maintenu. Ses feuilles restent très coriaces après la chute, et se décomposent difficilement. Remarquons aussi, en passant, les grosses bosses et fosses de son tronc, et le mouvement parfois brusque de l’orientation de ses branches, repartant soudain en angle droit.

Les érables. Première différence : la silhouette, plus sombre, vert-olive chez le sycomore, par exemple. Il y a donc 2 sortes d’érables ici. Tous deux ont une insertion des feuilles opposée, là où le platane a une insertion alternée. La feuille du premier a des lobes aux contours doux, là où l’érable plane a des lobes bien acérés.

Remarquons aussi l’écartement des fruits. Les fleurs sont hermaphrodites, mais on peut rencontrer des fleurs femelles à étamines avortées et l’inverse, des mâles à pistils avortés. Et la maturation des premières peut s’annoncer en avance sur les mâles, et inversement. Et cette attribution change d’année en année. Quel monde, pas vrai ?

Le nom commun du genre est plane en anglais britannique, sycamore ou planetree en anglais américain. Des variantes de platane, platano sont utilisées en Europe. Ces noms sont dérivés du grec platanos ou platus, signifiant large, et se réfèrent aux feuilles.

Le plane est celui qui fleurit en premier, avant les feuilles. C’est ce qu’on aperçoit au printemps, dans nos vallées boisées : les taches plus claires, vert-jaune, indiquent sa présence. Les deux types, érables et planes, procurent pollen et nectar aux pollinisateurs. On peut récolter la sève de printemps chez les deux, mais ce sont les nigrum, saccharum et rubrum qui sont le plus prisés à cet effet.

Linné, qui a listé quelques milliers de plantes au 18ème siècle, et qui a donné sa première mouture à la nomenclature des plantes, a qualifié les premiers de pseudoplatanus et les seconds de platanoides, ce dernier, le plane, portant les feuilles ressemblant le plus à celles du platane.

Tous deux sont appréciés pour leur bois, que ce soit de chauffe ou de construction, de mobilier ou d’ébénisterie, mais il semble que celui du sycomore est plus dur. En consultant Wiki GB je lis une anecdote voulant qu’en Ecosse on pendait les condamnés aux branches du sycomore car elles ne cassaient pas sous le poids.

De même, en lutherie, l’érable ondé est très apprécié pour orner le dos des violons ou certaines parties des guitares et luths.

Le dernier de la famille, chez nous, est le champêtre, qu’il est inutile de chercher en haute-ardenne : il fuit les terrains acides. Par contre, en moyenne Belgique, il orne beaucoup de haies et on le rencontre facilement le long des chemins. C’est un arbuste, il a des feuilles plus petites, bien sûr, avec les angles d’écartement des lobes encore plus estompés, et le fruit aux bi-akènes ailés (akènes = fruit de beaucoup d’espèces, comme les renoncules) étendus dans un plan quasi horizontal.

Les rameaux d’un exemplaire adulte peuvent présenter des bandes liégeuses, et les fermiers aimaient en équiper le poulailler ou les poules semblaient bien aise de trouver un support où bien s’agripper et au confort évident vu le pouvoir isolant.

Il y a bien sûr de nombreux aspects à aborder, dont le moindre n’est pas de servir d’hôte à une faune entomologique ou ornithologique, outre de prêter le flanc, dans certaines circonstances à des invasions nocives de champignons microscopiques ou de micro-insectes minant feuillage ou bourgeons.

Et, à propos de bourgeons, comme nous observions ceux du frêne, rappelons-nous, il nous viendra dorénavant spontanément le désir d’en apprendre un peu plus sur ceux des érables, n’est-il pas ?

C’est d’ailleurs à propos du frêne que je me propose de nous divertir, avec votre permission, la prochaine fois. Et ne perdez pas la loupe, elle risque de servir encore, pour une prochaine sortie, qui sait.

Pour terminer, un lien à deux épisodes de L’aventure des plantes de Jean-Marie Pelt, où sont évoqués la Ruine des murailles (’27) et une sorte de figuier, cher à Claire et Jean (’27). Voilà voilà….

Alain Croibien


La rue Saint-Maur – 02

La fois passée nous avions abordé quelques grands arbres, comme le platane et les érables. Nous avions vu, un peu plus loin, le frêne. Un rameau de frêne montre qu’il porte des feuilles composées de folioles opposées, pointues (différence avec le robinier). A son extrémité se trouvent des bourgeons remarquables parce qu’épais et noirs, de forme vaguement pyramidale.

Les fruits sont bien connus : des grappes de graines ailées, brunes. Des fruits d’érable monoplans, en quelque sorte.

© Alain Croibien

Les fleurs se montrent très tôt dans la saison, avec, ici encore, une variété de sexes allant de sexes mâles et femelles séparés sur le même pied, et puis la cohorte de variations dérivant de la fleur hermaphrodite type. La photo ci-dessus illustre assez bien le phénomène, où l’on retrouve des mâles et des femelles. Les inflorescences mâles se remarquent à leur aspect compact, faites de beaucoup d’étamines bordeaux, courtes et serrées les unes contre les autres. Les femelles, à maturité, portent des pistils bilobés en un bouquet un peu plus aéré et noirâtre.

Le frêne n’est pas rare, et en passant régulièrement devant, on peut s’attarder un moment pour voir les ovaires enfanter de ces graines ailées au fur et à mesure de leur croissance.

Le port du frêne est assez typique, la houppe étant bien développé, aérée par ses feuilles composées, et, souvent, les branches basses ou du pourtour ont une silhouette en ‘panse de vache.’ On remarque aussi, de loin, ces feuilles opposées, bien sûr, mais surtout les gros bourgeons s’égrenant le long des rameaux.

Outre les fruits, les rameaux portent aussi de curieux glomérules brunâtres dont nous savons désormais qu’il ne s’agit pas de fruits. Ce sont des chancres, des cécidies, ou gales, causées par un insecte.

Le port du frêne se dégarnit souvent, au sommet, à cause d’un champignon provoquant la chalarose, dont le nom est devenu familier à cause des dégâts causés dans les plantations.

En ville, on rencontre un cultivar, le frêne à, fleurs, choisi pour son aspect ornemental, et dans certains jardins on trouvera une version ‘pleureur’ du frêne.

Le frêne ne poussera pas dans les sols pauvres ou acides. Ne le cherchez donc pas en haute Ardenne ou en Campine. S’il y apparaît, c’est sporadiquement, parce qu’il aura trouvé une niche favorable.

Un peu plus loin, retombant du haut du mur d’enceinte d’un jardin en surplomb, nous avons reconnu aussi cet arbuste, ce fourré aux feuilles d’un vert tendre, plutôt arrondies, portant, en fin de saison, ces baies typiques, blanches, qu’on fait péter d’un coup sec sous la semelle. Bon, la démonstration n’est pas aussi éclatante, si je puis dire, mais assez approchante cependant, on est d’accord ?

Une symphorine © Alain Croibien

Les feuilles de la symphorine, opposées elles aussi, pas très grandes, sont de couleur et de forme variables. Il faut dire qu’il y a quelques cultivars qui ont circulé, d’après les modes, mais celle, albus, la plus courue, présente des feuilles nervurées, à pétiole court, ovales à plus oblongues, un peu bottes parfois, d’un vert tendre virant au plus foncé suivant l’âge, semble-t-il. Le port des rameaux donne un ensemble assez léger bien que touffu, sans doute à cause de ces feuilles près des rameaux.

Le fruit, une baie, est en épi lâche au bout des rameaux. En botanique on aime faire la distinction entre baie et drupe. La différence est mince : la drupe est charnue et contient un noyau dur (la cerise p. ex.), là où la baie, charnue également, contient un pépin, donc une graine contenue dans une enveloppe moins dure.

D’accord, il est rare qu’on trouve ça dans un jeu-concours à 1.000 balles, mais bon, une fois dans le jabot d’un oiseau, c’est tout de même plus facile à digérer. Et c’est le cas ici, les oiseaux étant friands de ces baies.

L’arbuste, lui, n’en profite pas pour autant pour se disperser. Le pouvoir germinatif semble un peu douteux, et, surtout, il se propage végétativement, par rhizomes. Voilà pour cette fois. En espérant avoir retenu votre attention avec bonheur…


à suivre… [2 promenades en cours de dématérialisation]


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ARTIPS : On dirait le Sud…

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[d’après NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 1 décembre 2025] Où l’on découvre une ville qui soigne tous les maux. Décembre 1917. Henri Matisse est atteint d’une mauvaise bronchite qu’il a toutes les peines du monde à guérir ! Pour la soigner, il décide de faire un séjour dans le sud de la France. On dit, en effet, que le climat méditerranéen sec et chaud aide à se débarrasser des problèmes pulmonaires…

Ni une, ni deux, l’artiste loue une petite chambre d’hôtel à Nice avec vue sur la mer. Mais là encore, pas de chance !

MATISSE Henri, Tempête à Nice (1919-1920) © Musée Matisse, Nice

La pluie s’abat sur la côte pendant près d’une semaine et le peintre est à deux doigts de faire demi-tour. Heureusement, après un bon coup de vent, le soleil pointe le bout de son nez et Matisse décide de rester. Et il a bien fait : en plus d’un lieu de repos, Nice devient pour lui une vraie source d’inspiration. Il se met à peindre des “intérieurs niçois”, des scènes domestiques qui baignent dans la clarté de la côte d’Azur.

Dans ces toiles, Matisse fait poser des modèles, agence des natures mortes, et s’amuse avec la lumière qui transperce les persiennes. Il laisse ainsi transparaître sa joie d’être là, même si les paysages ne sont pas le sujet principal.

Son environnement finit donc par imprégner sa palette. Peu à peu, son style évolue, les compositions s’harmonisent, les couleurs se font plus subtiles… Une rupture avec sa période fauve qui précède, quand ses toiles étaient colorées vivement et plus expérimentales.

Henri Matisse peignant le modèle Henriette Darricarrère, atelier de la place Charles-Félix (Nice, 1921) © Archives Henri Matisse

Finalement, ce qui devait être un simple séjour se transforme en véritable histoire d’amour. Matisse fréquente plusieurs hôtels avant de s’installer définitivement à Nice en 1921. Pour ce qui est de la bronchite, il semble que l’air méditerranéen ait fait son effet… Cela ne reste finalement qu’un mauvais souvenir pour l’artiste et un sacré coup de chance pour le reste de sa carrière !

Quand j’ai compris que chaque matin je reverrai cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur. (Henri Matisse)

MATISSE Henri, affiche pour l’Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne (UMAM) et la promotion de la Ville de Nice (1949) © DR

La ville de Nice est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en tant que “villégiature d’hiver de Riviera”. Il faut dire qu’elle possède de nombreux atouts, de ses monuments historiques à ses sentiers de randonnée, sans oublier un bord de mer idyllique. Au passage, ne ratez pas le Musée Matisse Nice qui abrite l’une des plus grandes collections de l’artiste ! Un bon moyen de comprendre son attachement pour Nice…

La rédaction d’Artips


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : MATISSE Henri, Odalisque jaune (1937) © Musée de Philadelphie ; © Musée Matisse, Nice ; © Archives Henri Matisse.


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Est-ce une bonne idée d’utiliser des IA comme confidentes ou comme soutien psychologique ?

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[THECONVERSATION.COM, 25 novembre 2025Ils offrent une écoute immédiate, sont toujours disponibles et répondent calmement sans porter de jugement. Les agents conversationnels entraînés par IA (chatbots) séduisent, notamment les adolescents. Mais le “réconfort numérique” ponctuel qu’ils peuvent apporter ne doit pas être confondu avec les relations que l’on peut entretenir avec un ami, ni avec le soutien psychologique proposé par un professionnel.

Bonjour ! Je vois que tu cherches à être un peu au calme. Tu n’es pas seul(e). Je suis là pour t’aider à respirer, à comprendre ce que tu ressens et à trouver un peu de réconfort. Veux-tu me dire ce qui te préoccupe en ce moment ?

Ceci est le “texte initial” d’un chatbot (agents conversationnels entraînés par IA, ndlr) de soutien émotionnel. Il y a peu, cela relevait encore de la science-fiction. Mais aujourd’hui, beaucoup de gens attendent de l’IA plus que des réponses rapides : ils veulent de la compréhension, de la compagnie et du réconfort.

© DP

Par exemple, Nora, 14 ans, utilise un chatbot lorsqu’elle se dispute avec ses amies, nous a-t-elle confié. Quel que soit notre âge, nous pouvons être tentés d’utiliser cette technologie pour améliorer nos relations professionnelles ou trouver quelqu’un qui est toujours “à l’écoute.”

Une machine peut-elle vraiment être à notre écoute ?

On a l’impression que l’IA peut nous écouter et nous comprendre. Mais l’IA est une machine : elle n’écoute pas au sens humain du terme, mais traite des données. Elle fonctionne comme un système de prédiction statistique qui génère des réponses mot à mot.

Cela soulève des questions importantes : une IA peut-elle être un véritable soutien émotionnel ? Peut-elle remplacer un ami ? Ou même un psychologue ? Et quel est l’impact de tout cela sur notre bien-être ?

C’est quoi un chatbot ?

Un chatbot est un programme informatique avec lequel nous interagissons par le biais de texte, de voix ou d’images. Son fonctionnement est le suivant : il reçoit, interprète, décide, consulte et répond. Imaginez que vous écriviez : “Je souhaite modifier mon vol de samedi“. Il effectue alors les opérations suivantes : “modifier vol” + “samedi“, vérifie votre réservation dans l’API*, vous propose des options et confirme la modification.

Qu’est-ce qu’une API ? Une API, ou interface de programmation d’application, est un ensemble de règles ou de protocoles qui permettent aux applications logicielles de communiquer entre elles pour échanger des données, des caractéristiques et des fonctionnalités. (ibm.com)

Il existe plusieurs catégories de chatbots :

      • Des chatbots avec des réglages fixes : ces chabots donnent des réponses prérédigées. Elles sont courantes dans les services à la citoyenneté ou à la clientèle : ISSA (qui est l’équivalent espagnol d’Amelibot de l’Assurance maladie en France, ndlr) ou Rufus d’Amazon.
      • Des chatbots généralistes alimentés par IA : ils répondent à presque toutes les questions à l’aide de texte, d’images ou de voix, et servent à de nombreuses finalités différentes : ChatGPT, Perplexity ou Deepseek.
      • Des chatbots spécialisés alimentés par IA : ils ressemblent aux précédents, mais sont entrainés sur des thématiques spécifiques comme la santé émotionnelle (Wysa), l’éducation (Tutor AI) ou pour vous tenir compagnie (Replika).
      • Des assistants virtuels alimentés par IA : ils aident dans les tâches quotidiennes. Ils sont capables de suivre des instructions et d’effectuer des actions très concrètes, et proposent des alternatives : Siri (Apple), Alexa (Amazon) ou l’Assistant Google.
      • Des assistants personnalisés alimentés par IA : il s’agit de chatbots personnels et individuels créés par soi-même. Vous pouvez adapter leur style de réponse, leur ton et leurs fonctions pour apprendre une langue, planifier des voyages ou même pour effectuer des recherches ou obtenir des conseils juridiques : Watsonx Assistant, le chat Watson, la fonction GPT de ChatGPT ou le Gem de Gemini.

Des chatbots spécialisés dans la gestion des émotions

Le premier chatbot dédié à la gestion des émotions est apparu en 1966 et s’appelait Eliza. Il simulait une thérapie psychologique “centrée sur la personne“, une technique développée par le psychologue Carl Rogers. Il s’agissait d’un chatbot basé sur des règles : si l’utilisateur disait “Je suis triste“, Eliza répondait “Pourquoi pensez-vous être triste ?

Dans la terminologie japonaise des mangas, une “waifu” est un personnage féminin fictif dont le lecteur tombe amoureux. Soutien émotionnel ? © Samsung

Actuellement, une étude américaine indique que la moitié des adultes voient d’un bon œil l’utilisation des chatbots de soutien émotionnel, une tendance que l’on retrouve en Europe. En Espagne, 24 % de la population interrogée (dans une enquête menée par Axa sur la santé mentale, ndlr) (reconnaît utiliser des chatbots pour obtenir un soutien émotionnel, dont 45 % ont entre 18 et 24 ans.

Une autre enquête montre la même chose et souligne le fait que les filles les utilisent davantage. De notre côté, nous avons pu observer que les adolescents utilisent les chatbots pour exprimer et gérer leurs émotions, aussi pour se sentir accompagnés et compris dans les moments de tristesse ou quand ils rencontrent des difficultés. Voici quelques extraits de ce qu’ils nous ont confié dans notre récente étude : “Je parle beaucoup avec ChatGPT. Cela me donne l’impression d’être accompagnée, surtout quand je me sens triste et que je ne me comprends pas très bien” ; “Une fois, je me suis disputée avec mon petit ami, je me sentais très mal et j’ai fini par me confier à l’IA.

Pourquoi sont-ils si attrayants ?

Les chatbots offrent quelque chose que certains jeunes peuvent avoir du mal à obtenir par ailleurs : une écoute immédiate et sans jugement. Ils sont toujours disponibles, répondent calmement et permettent de parler dans un anonymat apparent. Dans les moments de confusion ou de solitude, cela peut générer un sentiment de contrôle et de soulagement, en nous permettant de nous défouler. Leur ton amical et le langage empathique qu’ils utilisent renforcent cette dépendance émotionnelle.

Dans une autre étude que nous avons menée, certains adolescents ont déclaré qu’ils confiaient à l’IA “des choses qu’ils ne diraient à personne” et que cela les aidait “à se calmer lorsqu’ils ont des problèmes“, car cela ne les fait pas se sentir “remis en question” ni mal à l’aise par rapport à ce qu’ils partagent.

Peuvent-ils se comporter comme des amis ou des psychologues ?

Mais un chatbot ne remplace pas une amitié ni une thérapie. Il peut servir de “soutien ponctuel” ou d’espace d’expression – avec quelques nuances. Mais il ne substituera jamais à une relation humaine ni au jugement clinique d’un professionnel. Il y a au moins 10 raisons à cela :

      1. Il n’a aucune responsabilité éthique ou légale.
      2. Il ignore notre histoire et notre contexte.
      3. Il offre des réponses logiques, mais il peut se tromper et il est limité.
      4. Il cherche à satisfaire, non à défier. Il peut toujours donner raison, créant ainsi un effet bulle.
      5. Il n’est pas neutre.
      6. Il manque d’empathie.
      7. Il ne sait pas réagir en cas d’urgence.
      8. Il peut créer une dépendance émotionnelle.
      9. Il ne garantit ni la confidentialité ni une transparence totale.
      10. Il ne prévoit aucun suivi thérapeutique. Il ne sait pas interpréter les changements émotionnels.

Comment tirer bénéfice des chatbots pour la santé

Les chatbots spécialisés ne sont ni des psychologues ni des amis. La clé réside dans une utilisation réfléchie et éthique de ces outils :

      1. S’interroger sur les raisons qui nous amènent à les utiliser. Pour se défouler, mieux se comprendre, se distraire, ou alors se sentir accompagné ou soutenu ? Ils ne devraient pas servir à remplacer ou à fournir une solution rapide et facile à des situations émotionnelles complexes.
      2. Se demander pourquoi nous en avons besoin. Ce que dit un chatbot nous aide-t-il à comprendre comment nous nous sentons ou à prendre des décisions ? Que la réponse soit oui ou non, nous devons la remettre en question et ne pas lui accorder une crédibilité absolue. Même si ce que dit le chatbot était correct, cela pourrait avoir des effets psychologiques négatifs à moyen et long terme, que nous ne connaissons pas encore.
      3. S’informer. Il est essentiel de savoir comment fonctionne le chatbot, ce qu’il peut et ne peut pas faire, et quelles sont ses erreurs les plus courantes.

Apprendre à utiliser les chatbots

L’utilisation d’une technologie numérique n’est pas négative. Les chatbots peuvent “accompagner“, mais ils ne remplacent pas l’affection, l’amitié ou l’attention psychologique d’ordre professionnel.

© elliq

Même en psychologie, on utilise de plus en plus d’outils entrainés par l’IA, bien que leurs limites fassent encore l’objet d’un débat. Il convient d’être prudent, car nous ne connaissons pas encore leur impact et les risques associés. Notre bien-être émotionnel dépend également de la sécurité face à l’IA. Il ne faut pas confondre le réconfort numérique et le soutien prodigué par des professionnels ou les relations humaines. C’est l’un des défis que pose la vie numérique actuelle.

[Article traduit de l’espagnol]

José Sánchez Santamaría (Universidad de Castilla-La Mancha),
Gabriela de la Cruz Flores (UNAM), Hilda Paredes Dávila (UNAM), Jesús Miguel Muñoz Cantero (Universidade da Coruña)


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Cinq auteurs de jeunesse à faire absolument découvrir aux enfants

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[THECONVERSATION.COM, 24 juin 2022] Pour trouver des livres qui toucheront durablement l’imagination d’un enfant, pourquoi ne pas s’aventurer dans la bibliothèque de grands auteurs comme Marie-Aude Murail ou Jean-Claude Mourlevat ? Quelques pistes à explorer à l’occasion du Salon du livre de jeunesse de Montreuil.

La littérature de jeunesse est un secteur particulièrement dynamique, ce qui multiplie les possibilités de découvertes pour les lecteurs en herbe ou confirmés. Mais comment s’orienter alors entre tous ces contes, romans, albums, fictions historiques ou séries pour repérer les titres qui interpelleront votre enfant ? Les œuvres de ces cinq auteurs et illustrateurs, désormais incontournables auprès du jeune public, offrent de nombreuses pistes pour commencer le voyage.

Beatrice Alemagna

Cette autrice et illustratrice est née à Bologne. Bercée par les aventures de Fifi Brindacier et le roman Le Baron Perché, d’Italo Calvino, Beatrice Alemagna décide à 8 ans de devenir peintre et autrice de livres. Ce qu’elle a parfaitement réussi à faire avec une cinquantaine de livres édités, dont le multi-traduit Mon amour, aux éditions Hélium.

Son album Un grand jour de rien, chez Albin Michel jeunesse, plusieurs fois récompensé, met en scène un enfant obligé de sortir sous la pluie au lieu de jouer à son jeu vidéo. On y retrouve le style “fondu” de Beatrice Alemagna, où les matières ont l’air de se mêler, tout en donnant du relief et de la texture. Les pointes de couleurs vives semblent illuminer ses illustrations.

Ses livres sont pensés comme des objets avec des calques, des collages, des formats atypiques et parfois très peu de texte mais qui laissent toute la place à l’interprétation de l’adulte lecteur et de l’enfant écoutant. Son dernier livre Adieu Blanche-Neige revisite le conte laissant la parole à la belle-mère dans toute sa cruauté, son ambivalence et sa douleur. Le propos a toujours plusieurs niveaux de lecture ce qui rend son œuvre accessible pour plusieurs âges et permet des interprétations diverses.

Marie-Aude Murail

Membre de la “Charte des Auteurs et des Illustrateurs de Jeunesse” et décorée de plusieurs prix dont le prestigieux “Prix Hans Christian Andersen”, qui lui a été décerné en 2022, Marie-Aude Murail est un des piliers de la littérature française de jeunesse.

Elle naît en 1954 au Havre, dans une famille d’artistes. Plus tard, à la demande “Comment on devient auteur pour les enfants ?“, elle répondra : “On le devient par hasard et on le reste par conviction.” La majeure partie de son œuvre, publiée à L’École des loisirs s’adresse aux adolescents. Elle se rapproche de leur monde et fait vivre des personnages auxquels ils peuvent s’identifier, avec un mouvement de balancier entre identification et projection, pour imaginer d’autres possibles et d’autres horizons. Elle soutient l’idée que le public doit sentir qu’elle aime ses personnages et ses lecteurs.

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plus célèbres, comme Oh, boy ! (2000), Simple (2004), Vive la République ! (2005) ou Miss Charity (2008), les séries se succèdent : Émilien (1989-1992), Nils (1991-1998) et Malo de Lange (2009-2012) conquièrent le cœur des adolescents, L’espionne, publiée chez Bayard depuis 2001, celui des lecteurs plus jeunes.

Aujourd’hui, Sauveur & Fils, autour d’un psychologue qui aide des jeunes en souffrance, en est à sa septième saison, le deuxième volet de l’adaptation en bande dessinée de Miss Charity, contant les aventures d’une petite fille pleine de curiosité de la bonne société anglaise du XIXe siècle, va bientôt paraître et les enquêtes policières dans les rues du Havre (co-écrites avec son frère Lorris) sont désormais trois : Angie, Souviens-toi de septembre et À l’hôtel du pourquoi pas ?.

Jean-Claude Mourlevat

Recommander la lecture des livres pour la jeunesse de Jean-Claude Mourlevat est-ce si original ? Cet ancien professeur d’allemand, passé par le théâtre, comme interprète et metteur en scène, traduit dans une vingtaine de langues ainsi qu’en braille, récompensé par le prestigieux prix Astrid-Lindgren en 2021, jouit d’une renommée internationale.

Nombre d’adultes ont lu à leurs enfants et petits-enfants, ou fait lire à leurs élèves, quelques-uns de ses livres mémorables. En fin de primaire, on peut lire L’Enfant Océan, réécriture par transposition à l’époque contemporaine du Petit Poucet de Perrault, combiné – les spécialistes parlent de “contamination”, lorsque l’on tresse plusieurs sources littéraires – à des réminiscences de Hansel et Gretel, des frères Grimm. Mais la vraie prouesse de l’auteur est ailleurs. Celui-ci renouvelle l’exploit de Faulkner dans son roman polyphonique Tandis que j’agonise. Mourlevat écrit dans les silences du conte de Perrault, il donne la parole à tous les personnages, y compris, de manière virtuose, à tous les frères de ce petit taiseux de Poucet.

D’autres se souviennent d’avoir dû relire plusieurs soirs de suite le chapitre du concours de jurons de La Ballade de Cornebique à leurs enfants trépignant de joie et s’empressant de réemployer ces insultes archaïques et savoureuses.

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Le récent roman Jefferson, destiné aux enfants de 9 ans et plus, traite de sujets sérieux, avec nuances, et une agilité tonale qui permet de passer du suspense le plus angoissant à la franche rigolade ou à l’humour subtil. Le récit démarre à la suite du meurtre d’un coiffeur, un blaireau dénommé Edgar, dont est accusé le héros, Jefferson, un jeune hérisson. L’enquête, lancée avec son ami, le cochon Gilbert, pour échapper à une erreur judiciaire, constitue le nœud de l’intrigue. Elle ne s’articule à la cause animale que dans un second temps : il s’avère que la victime militait secrètement en faveur de cette cause, dénonçant la manière dont les animaux souffrent dans les abattoirs.

Les dialogues entre les personnages valent leur pesant d’or, notamment grâce à l’emploi récurrent par ces personnages animaux d’expressions humaines, le sens figuré venant doubler le sens propre. Ainsi “la vieille bique” est-elle une vieille chèvre, épouse d’un juge…

Claude Boujon

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Claude Boujon a aussi été peintre, sculpteur et marionnettiste. Auteur et illustrateur, il fait partie des figures incontournables auprès du jeune public, à l’âge de la maternelle. Ce qui frappe, dans les textes comme dans les dessins, c’est leur simplicité, alliée à une grande expressivité. Tout tient dans une posture, un regard, une onomatopée. Son univers est d’une extrême richesse et faussement facile, car entrer dans un album de C. Boujon, c’est entrer en littérature, passer par une petite porte pour s’ouvrir aux relations entre personnages, au pouvoir des mots, aux questions du lecteur. C’est lui que le renard regarde, droit dans les yeux, sur la couverture de Bon appétit ! Monsieur Renard.

Les incipit déclenchent une quête, toujours avec humour : “Il était une fois un jeune loup qui ne savait pas qu’il était un loup“, dans L’apprenti-loup, ou “Quand la sorcière Ratatouille se compara à la photo du magazine, elle se trouva moche“, dans Ah ! Les bonnes soupes.

Chez Claude Boujon, il est question du vivre ensemble, comme dans La brouille, savoureuse histoire de voisinage, et dans L’intrus, où les Ratinos font face à une “montagne de chair“. Il est aussi question de livres, dans Un beau livre, et dans Le Crapaud perché, où le héros “aurait pu passer des jours entiers le nez dans un bouquin.” Un de ses textes les plus drôles, La chaise bleue, est l’histoire d’une amitié et une ode à l’imaginaire car “Une chaise c’est magique. On peut la transformer.

Susie Morgenstern

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Née aux États-Unis en 1945, écrivant depuis la fin des années 1970, Susie Morgenstern est une autrice incontournable en littérature de jeunesse. Ses œuvres sont à la fois touchantes et complexes. Ayant beaucoup écrit pour les lecteurs de l’âge du primaire, elle s’est tournée ces dernières années vers un public plus mûr avec des textes sur le désir adolescent tels que Touche-Moi, publié en 2020, ou encore sur la technologie et les relations inter-générationelles avec iM@mie. Ses œuvres les plus emblématiques s’adressent aux lecteurs de 8 à 12 ans avec La Sixième, Joker, Lettres d’amour de 0 à 10, ou encore Les deux moitiés de l’amitié. Alors que les deux premiers ouvrages se concentrent sur l’école, les deux derniers de la liste sont de belles réflexions sur l’amour et l’amitié entre les générations et entre les religions.

Lisa Antoine-Pénelon, Éléonore Cartellier,
Anne-Marie Monluçon, Chiara Ramero et Fanny Rinck


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KENENS : Mères et filles des Lumières (CHiCC, 2014)

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Au cours des siècles, l’Histoire a été forgée par des hommes et pour les hommes. Le rôle des femmes a été négligé, sinon oublié, de façon systématique. Or, des femmes cultivées ont existé de tous temps.

Dès l’Antiquité gréco-romaine, berceau de notre langue et de notre pensée, des femmes exceptionnelles ont excellé dans divers domaines culturels. Au VIe siècle avant notre ère, la poétesse Korinna initia son amant à son art, mais la mémoire collective ne retiendra que le nom de Pindare. La grande Sappho de Mytilène, écrivaine audacieuse de l’île de Lesbos, créa un pensionnat pour femmes ; elle sera exilée en Sicile. Hypatie, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dirigea l’école néoplatonicienne d’Alexandrie et enseigna la philosophie et les mathématiques à l’école de Platon.

Au Moyen Âge, l’Église règne en maître mais, à travers le mouvement béguinal, la Reine Bathilde, veuve de Clovis II, fondera deux abbayes (Corbie et Chelles) et assurera le pouvoir mais, contrairement aux rois mérovingiens, elle sera gommée de nos livre d’histoire. À la même période, Gertrude, première abbesse du monastère de Nivelles, et sa soeur, Begge, fondatrice du monastère d’Andenne (vers 679), forcent notre admiration. À Liège, au début du XIIIe siècle, Julienne de Cornillon dirige le couvent d’Amercoeur et rédige un ouvrage littéraire et musical remarquable. À la même époque, en Allemagne, Hildegarde von Bingen se distingue en tant que compositrice et femme-médecin. Et c’est sans compter toutes celles qui périrent sur les bûchers de l’Inquisition et dont le péché consistait en un libre examinisme déclaré, préfigurant, avant Luther, la Réforme de l’Église.

Pour la Renaissance, évoquons les figures de Christine de Pisan (La Cité des Dames, 1405) et de l’Anversoise Anna Bijns. Au XVIIe siècle, on voit apparaître un lent mûrissement des idées révolutionnaires modernes qui ouvriront la voie des libertés démocratiques et des droits de l’Homme. Des débats et rencontres prennent place en dehors de la cour royale, où naissent des idées neuves, essentiellement au sein de l’aristocratie (l’illetrisme règne encore au sein des classes populaires). Nous devons beaucoup aux femmes de l’aristocratie.

Catherine de Vivonne fait construire le fameux Hôtel de Rambouillet vers 1607, où elle recevra en la “chambre bleue” des gens brillants du monde des lettres et, notamment, Madeleine de Scudéry. Féminisme à peine voilé sous nécessaire discrétion, les attentes intellectuelles des femmes surgissent dans un régime politique machiste et inégalitaire.

Marie de Médicis, veuve du roi Henri IV, régente sous la minorité de Louis XIII, fut, avec son amie Leonora Galigaï, mécène de peintres comme Rubens et Philippe de Champaigne. Madeleine de Scudéry créera son propre salon littéraire et mourra en 1701, à l’âge de 94 ans – à croire que le talent conserve ! D’autres salons vont suivre où on se livre sans préciosité pédante à des divertissements littéraires, débats esthétiques, philosophiques, psychologiques (amours contrariées), égalité des droits (thèses hardies sur le mariage à l’essai et sur le divorce… Interdits à l’époque !). On citera également Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon et épouse secrète de Louis XIV, qui crée un salon brillant que fréquentent Madame de Sévigné et Madame de La Fayette.

À l’époque, certaines femmes osèrent tenir des propos politiques et prendre parti contre le régime. On venait prendre le thé à l’anglaise chez Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, Princesse de Conti, qui, convaincue par La Rochefoucauld, nourrit l’esprit de la Fronde et devint membre de ce mouvement insurrectionnel qui contestait la monarchie absolue, renforcée notablement par Richelieu. La Fronde aboutira aux “Barricades” en 1648 où le peuple se soulève, épuisé par l’impôt, et… échoue. Armand de Condé, prince de Conti, frère d’Anne-Geneviève, sera emprisonné et sa soeur entrera au couvent de Port-Royal pour sauver sa peau. Pour l’anecdote, La Rochefoucauld retournera sa veste et ralliera la cause royale, lui qui avait goûté à la Bastille, preuve sans doute que ce sombre séjour ne lui avait pas plu ! Après la Fronde, d’autres salons connaîtront la notoriété, notamment celui de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé.

d’après Myriam KENENS

  • Illustration en tête de l’article : Lawrence Alma-Tadema, Sappho et Alcée” (1881) © domaine public

La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de Myriam KENENS, organisée en février 2014 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne

Plus de CHiCC ?

Santé mentale : peut-on encore s’informer sans déprimer ?

Temps de lecture : 5 minutes >

[RADIOFRANCE.FR/FRANCECULTURE, 10 octobre 2025] Submergés par un flux d’informations jugé trop négatif, de plus en plus de Français se protègent en désactivant les notifications ou en délaissant les médias traditionnels. Une tendance qui interroge la responsabilité des médias : comment informer sans s’épuiser ?

De la fatigue à l’exode : les Français se détournent de l’information

A quoi bon s’informer ?” C’est la conclusion à laquelle parvient plus d’un Français sur deux face au sentiment d’être noyé dans un flux d’informations incessant qui n’aide plus à agir ni même à comprendre les événements relatés. Un phénomène désormais bien documenté sous le terme de “fatigue informationnelle”, vulgarisé par des enquêtes de l’ObSoCo, Arte et la Fondation Jean-Jaurès.

La fatigue informationnelle existe depuis que s’est développée l’information en direct, notamment sur des informations très anxiogènes comme la guerre en Irak”, indique la sociologue des médias Pauline Amiel. “Et elle n’a fait que progresser depuis. En France, on est particulièrement impactés [par la fatigue informationnelle] du fait de la puissance des médias qui adoptent un paradigme de l’information en continu. Ils renforcent un sentiment de surcharge informationnelle ; de fatigue et donc, une envie de s’exiler.David Medioni, directeur de l’Observatoire des médias à la fondation Jean Jaurès, complète : “la densité avec laquelle l’information est martelée sur les individus et le flux continu qu’ils subissent conduit à l’exode informationnel ou à d’autres formes de régulation.

Désactiver les notifications ; éteindre la télévision ou se tourner vers des canaux d’information alternatifs, les Français redoublent alors de stratégies pour mettre à distance l’actualité. Une tendance à “l’exode informationnel” confirmé par l’agence Reuters dans son dernier rapport : 36 % des Français déclarent “éviter parfois ou souvent l’information”, estimant qu’elle a un effet négatif sur leur humeur et que la quantité d’actualités les épuise. “Il y a deux types d’exil informationnel”, précise David Medioni. “[Certains] vont débrancher complètement [de l’actualité] et se dire que le monde informationnel et politique se parle à lui-même et ne les concerne plus. La deuxième façon de s’exiler, c’est en allant vers des terres d’informations alternatives. [En d’autres termes], des sites d’informations indépendants qui proposent autre chose, notamment des sites conspirationnistes, avec une volonté de remplacer le réel par une explication beaucoup plus simple et beaucoup plus facile à comprendre.”.

Le journalisme de solutions : une méthode pour lutter contre la fatigue informationnelle

Quand l’information étouffe, elle peut alors devenir un danger pour la santé mentale des publics. Selon l’enquête de la fondation Jean Jaurès sur l’exode informationnel, les plus fatigués par l’information sont aussi ceux qui se déclarent les plus anxieux, les plus stressés, et les plus en proie à l’énervement. Un phénomène qui induit alors une nouvelle responsabilité pour les médias et les journalistes : celle d’informer sans nuire, en redonnant aux publics le sentiment de pouvoir agir sur les événements.

C’est cet objectif que se donnent depuis plusieurs décennies les associations et médias qui promeuvent un journalisme dit “de solutions.” “Le journalisme de solution est une méthode professionnelle créée par des journalistes, avec cette perspective de lutter contre la tendance négative de l’information”, indique Pauline Amiel. “Elle encourage les journalistes à traiter avec une méthode très précise les problématiques de société, mais en proposant une solution potentielle pour les résoudre.

Le journalisme de solutions s’empare de diverses thématiques selon les contextes culturels et comble en ce sens les angles morts des paysages médiatiques nationaux. La chercheuse précise : “En France, beaucoup de journalistes se demandent comment mieux parler du climat dans les médias et ne sont pas forcément satisfaits de la façon dont ils traitent ces sujets-là. Donc beaucoup de journalistes de solutions sont portés sur ces questions. Mais c’est très ancré culturellement, ajoute-t-elle. Aux États-Unis, par exemple, le journalisme de solutions a longtemps été porté sur des sujets en lien avec l’éducation. Au Rwanda, il s’agit plutôt de questions liées à la paix et de la réconciliation.

Juliette Quef, directrice du média Vert, insiste pour sa part sur la différence entre le journalisme de solutions et journalisme de bonnes nouvelles : “le journalisme de solutions ne procure pas forcément du bonheur en soi. Le but n’est pas de provoquer une émotion de satisfaction, mais d’apporter une réponse à un problème qui est soulevé.” Les articles qui relèvent de journalisme de solution à Vert étant parmi les plus consultés du journal en ligne, Juliette Quef y voit “un moyen parmi d’autres de reconnecter les individus à l’actualité”.

Face au phénomène de détournement : l’urgence de repenser le lien avec le public

Malgré l’impératif démocratique en jeu, le journalisme de solutions peine encore à s’imposer dans les rédactions. La pratique invite toutefois à interroger les leviers d’action à disposition des médias pour faire face à la fatigue informationnelle et au détournement de leurs publics. “Le journalisme de solutions s’inscrit dans tout un champ [de pratiques] qui nous invitent à sortir de notre position surplombante de journalistes et être beaucoup plus à l’écoute du terrain”, ajoute Juliette Quef. “L’enjeu est de revenir à l’approche servicielle que doivent avoir les médias : on est au service de notre public et non pas donneur de leçons.” Concrètement, la journaliste précise que son média a créé le “Club de Vert”, qui regroupe les soutiens mensuels au quotidien avec pour objectif de les impliquer dans les choix de la rédaction. “Il y a toujours des ateliers avec les publics pour savoir ce qu’ils pensent de Vert, des sujets qu’ils aimeraient bien que l’on traite, du thème de la prochaine chronique que l’on va faire. [Finalement], Vert a vraiment voulu revenir au mot “média” : être un média, c’est être le lien entre un public et une information, et donc c’était notre rôle de journaliste d’accompagner, d’outiller notre public et d’être au contact avec lui.

David Medioni ajoute en ce sens qu’il est urgent de “retrouver une logique du public et sortir d’une logique de l’audience, c’est-à-dire arrêter de vouloir parler au plus grand nombre indéterminé, inconnu, avec lequel on n’a aucun lien réel, pour aller vers un public avec lequel on partage des valeurs, on partage des envies d’action.” Il ajoute que “le fait d’avoir moins d’auditeurs, moins de téléspectateurs n’est pas forcément une mauvaise chose si l’on souhaite repenser son offre éditoriale et renouer le lien avec le public.

Interviews de David Medioni, journaliste, Amiel Pauline, sociologue des médias et du journalisme, directrice de l’école de journalisme et de communication de l’Université Aix-Marseille, Juliette Quef, journaliste et directrice du média Vert


Le livre l’Apocalypse cognitive (2021) de Gérald Bronner est présent dans nos pages. Informez-vous dans notre BIBLIOTECA…


Trop d’infos ? La fatigue informationnelle ou “infobésité” vous guette

© pieuvre.ca

[RTBF.be, 2 novembre 2023] L’actualité est morose ces temps-ci : conflit au Proche-Orient, guerre en Ukraine, attentats terroristes, catastrophes naturelles et climatiques. Toutes ces mauvaises nouvelles peuvent se révéler oppressantes, surtout si on s’informe beaucoup. Et avoir des conséquences sur la santé et amener à la dépression. C’est ce qu’on appelle “la fatigue informationnelle” ou “l’infobésité.

Alors comment éviter de sombrer dans le pessimisme et la dépression sans faire l’autruche ? “Ce qui est important ici, c’est de toujours considérer ses propres capacités à supporter certains types d’informations” déclare Olivier Luminet, professeur de psychologie de la santé à l’UCLouvain. Et de poursuivre en donnant quelques conseils pour se réapproprier la manière de consommer : “On se limite à prendre les informations de manière détaillée, une à deux fois par jour, ce qui permet de relativiser par rapport à certains aspects.”

Besoin d’information constructive

Oui mais, un autre genre d’information est aussi nécessaire : celle qui permet d’apporter des solutions permettant d’avancer. On parle ici d’information constructive ou positive. Pour le psychologue de L’UCLouvain, “c’est extrêmement important, et ça redonne plus de confiance et l’impression de pouvoir être un agent actif par rapport à ce qui se passe. Le danger était de tomber dans une passivité complète, de se dire ‘ça nous tombe dessus, il n’y a plus rien à faire’.

Il est à souligner que selon une récente étude de l’UCLouvain, près de quatre personnes sur dix ne s’informent pas régulièrement. Une proportion qui a doublé par rapport à début 2020, juste avant la pandémie de Covid.

Ljiljana Dukic


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : radiofrance.fr/franceculture ; rtbf.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête © radiofrance.fr ; © pieuvre.ca.


Plus de presse en Wallonie-Bruxelles…

THONART : Monstre (2017, rev. 2025)

Temps de lecture : 10 minutes >

Monstres : la compil…

C’est à l’occasion de la parution (et de la lecture) du livre de Laurent LEMIRE (Monstres et monstruosités, Paris, Perrin, 2017) que la question du monstre aurait pu être résolue, à tout le moins éclairée. Il n’en est rien. Tout d’abord : l’ouvrage est modieux et consiste en une longue énumération des monstres de l’histoire (et des histoires), énumération entrelardée de quelques citations bien senties (saluons la bibliographie en fin de volume). Bref, une enquête journalistique, intéressante pour les faits compilés et catégorisés par l’auteur, mais pas la monographie espérée à la lecture du thème affiché et à la vue de la très soignée couverture.

LEMIRE Laurent, Monstres et monstruosités (Paris, Perrin, 2017)

Pourtant, la table des matières était relativement séduisante. En introduction, l’auteur apporte que “Le monstre, c’est l’anormal de la nature, le monstrueux l’anormalité de l’homme”. Belle attaque qui, ponctuée d’une citation de Georges Bataille, laissait présager du meilleur. Mieux encore, Lemire ratisse large et cite un des personnages du Freaks de Tod Browning (film de 1932) : “Quand je veux voir des monstres, je regarde par la fenêtre“. Un peu impatient de lire la suite, le lecteur doit hélas déchanter dès la phrase suivante : “Aujourd’hui, il suffit de naviguer sur le web“. Mention : “peut mieux faire” !

S’ensuivent 17 chapitres bien structurés et une conclusion (sans grande conclusion) :

      1. Du mot aux maux (“… Aristote interprétait la monstruosité comme un excès de matière sur la forme, une faute de la nature, un trop-plein”) ;
      2. L’origine du monstre (Gilbert LASCAULT dans Le monstre dans l’art occidental : “Le savoir que nous pouvons posséder concernant le monstre dans l’art se révèle lui-même monstrueux, au sens courant que peut prendre ce terme. Il s’agit d’un savoir informe et gigantesque, fait de pièces et de morceaux, mêlant le rationnel et le délirant : bric-à-brac idéologique concernant un objet mal déterminé ; construction disparate qui mélange les apports d’une réflexion sur l’imitation, d’une conception de l’art comme jeu combinatoire, de plusieurs systèmes symboliques.“) ;
      3. L’échelle des monstres (“Or, pour Jean-Luc Godard, ‘les vrais films de monstres sont ceux qui ne font pas peur mais qui, après, nous rendent monstrueux’. Et il citait comme exemple Grease“) ;
      4. La fabrique des monstres (“Mais en voulant rendre l’homme parfait, sans imperfections, sans impuretés, les généticiens du futur risquent de produire des monstres.“) ;
      5. Les monstres artistiques (à propos de l’oeuvre de GOYA, El sueño de la razon produce monstruos, traduit par Le sommeil de la raison engendre des monstres : “ La raison dort, mais elle peut rêver aussi. En tout cas, dans sa somnolence, elle ne voit pas les cauchemars qui surviennent. Les a-t-elle inventés ou est-ce ce défaut de vigilance qui les a produits ?“) ;
      6. Les monstres littéraires (“Toute oeuvre littéraire importante est censée sortir du cadre des conventions. Il y a celles qui le font exploser. On parle alors de livre majeur […] Enfin, il y a celles qui se laissent déborder par elles-mêmes, n’ont quelquefois ni queue ni tête et avancent à l’aveugle dans le brouillard de l’inspiration. L’anormalité en littérature est une tentation. Elle n’en constitue pas la règle.“) ;
      7. Les monstres de foire (“L’ouvrage [CAMPARDON Emile, Les spectacles de foire, XIXe] rapporte aussi le cas d’un homme sans bras que l’on voyait à la foire Saint-Germain et sur le boulevard du Temple en 1779. ‘Cet homme, nommé Nicolas-Joseph Fahaie, était né près de Spa et avait été, dit-on, malgré son infirmité, maître d’école dans son pays.’ Né sans bras, il se servait de ses pieds en guise de mains. ‘Il buvait, mangeait, prenait du tabac, débouchait une bouteille, se versait à boire et se servait d’un cure-dent après le repas.'”) ;
      8. Les monstres scientifiques (Paul VALERY: “Le complément d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.“) ;
      9. Les monstres criminels (“On pense à Gilles de Rais qui a tant fasciné Georges Bataille. Le maréchal de France qui fut le compagnon d’armes de Jeanne d’Arc aurait torturé et assassiné plus de deux cents enfants dans son château de Machecoul, près de Nantes.“) ;
      10. Les monstres terroristes (Philippe MURAY : “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts.“) ;
      11. Les monstres politiques (SAINT-JUST : “Tous les arts ont produit des merveilles ; l’art de gouverner n’a produit que des monstres.“) ;
      12. Les monstres gentils (“Le catalogue Marvel fournit quantité de ces créatures hideuses, mais résolues à protéger le monde : l’homme pierre, le géant vert dénommé Hulk. Ce dernier cas est très intéressant car il renverse la morale habituelle. Le personnage, le docteur Banner, devient un monstre verdâtre lorsqu’il se met en colère, donc en cédant à ce que l’on considère comme une mauvaise habitude. Or, c’est de cette colère que naît sa force, qui lui permet de combattre le mal. L’histoire de Jekyll et Hyde est ainsi présentée dans une version plus politiquement correcte.“) ;
      13. Les monstres économiques (CHAMFORT : “Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.“) ;
      14. Les foules monstres (“Les personnalités monstrueuses sont rares, les foules le deviennent couramment. Troupes assassines ou détachements génocidaires, l’Histoire avec sa grande hache, comme disait Perec, nous en a fourni de multiples exemples. ‘Je sais calculer le mouvement des corps pesants, mais pas la folie des foules’, indiquait Newton.“) ;
      15. Les monstres sacrés (Jean COCTEAU : “C’est une chance de ne pas ressembler à ce que le monde nous croit.“) ;
      16. Les monstres à la mode (Antonio GRAMSCI : “L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres.“) ;
      17. Nos propres monstres (VERLAINE : “Souvent l’incompressible enfance ainsi se joue, / Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, / Du monstre intérieur qui nous crispe la joue / Au froid ricanement de la haine et du mal, / Où gonfle notre lèvre amère en lourde moue.“).

Et de conclure en frôlant la question de fond, avec Jean GIRAUDOUX dans Juliette au pays des hommes (1924) : “Juliette aperçut soudain au fond d’elle-même, immobiles, tous ces monstres que déchaîne la confession, tous les contraires à tout ce qu’elle croyait savoir… Elle sentit tout ce qu’un être garde et défend en se taisant vis-à-vis de soi-même, et que tout humain qui n’est pas doublé à l’intérieur par un sourd-muet est la trappe par laquelle le mal inonde le monde.” ; puis, en l’esquivant, avec Georges CANGUILHEM  (“La vie est pauvre en monstres.“). On est sauvés ?


Littré donne l’étymologie suivante pour le terme ‘monstre’ : “Provenç. mostre ; espagn. monstruo ; portug. monstro ; ital. mostro ; du lat. monstrum, qui vient directement de monere, avertir, par suite d’une idée superstitieuse des anciens : quod moneat, dit Festus, voluntatem deorum.
Monstrum est pour monestrum ; monstrare (voy. MONTRER) est le dénominatif de monstrum.”

© CREAHM (Liège, BE)

Monstre, mon ami ?

Quand on lutte contre des monstres,
il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même.
Si tu regardes longtemps dans l’abîme,
l’abîme regarde aussi en toi.

NIETZSCHE F. W., Par-delà le bien et le mal (1886)

Pourquoi ai-je la conviction que mon frère humain de toujours, Friedrich-Wilhelm NIETZSCHE, à nouveau, donne la juste mesure du vertige de celui qui regarde dans les yeux d’Euryale, une des Gorgones ? Pourquoi l’énumération de Lemire me laisse-t-elle peu apaisé ? Pourquoi toujours ressentir cette fascination pour les monstres, pourtant terrifiants, dont le caractère hors-la-loi montrerait la volonté des dieux, pour qui l’horreur ressentie face à l’anormalité m’inviterait à marcher dans les clous ?

Pourquoi aussi, cette Sympathy for the Devil, cette connivence avec Kong, le trop-puissant au cœur simple, cette sympathie pour la créature de Frankenstein et sa délicatesse aux gros doigts, cette tolérance envers Hyde, ce miroir tendu aux Victoriens, sans parler de cette passivité devant la morsure de Dracula, dans laquelle coule le sang de siècles d’amour ?

Et aussi : pourquoi Nietzsche, malgré l’avertissement ci-dessus, nous invite-t-il à libérer le monstre en nous, ce surhomme qui est puissant et juste d’une justice enracinée par-delà le bien et le mal, au-delà des règles et des dogmes qui régissent la vie de nos frères herbivores ?

Fascination et répulsion : la confrontation avec le monstre est ambivalente, elle pose bel et bien problème. Le monstre nu attend au détour du chemin et surgit en nous tendant miroir, il pose son énigme et nous laisse devant le choix ultime : l’apprivoiser ou se laisser dévorer

A la rencontre du monstre : la carte et le territoire

The Witch : What’s yourrr name ?
The King : I am Arthur, king of the Britons !
The Witch : What’s yourrr quest ?
The King : To find the Holy Grail !
The Witch : What’s yourrr favourrrite colourrr… ?

ARTHUR King, Mémoirrres de mon petit python (1975)

On laissera à Lemire les monstres objectifs et leur énumération, pour revenir secouer les mythes de nos contes : comme dans un rêve, le héros de mon histoire, c’est moi et le monstre que je croise, c’est moi aussi. Oui, ça en fait du monde pour peupler la narration de mon voyage, ma quête d’un Graal que, comme son nom ne l’indique pas, je ne dois pas trouver ! “Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front“, dit le nuage ; “le parfait voyageur ne sait où il va“, ajoute le vieil homme sur le bœuf. Et Nicolas BOUVIER de conclure : “Le voyage c’est comme un naufrage, ceux dont le bateau n’a jamais fait naufrage ne connaîtront jamais la mer.”

Pour affronter le monstre, il y aura donc voyage et… risque de naufrage. Peut-être un modèle peut-il nous aider à marcher, sans trop risquer de perdre le nord ?

Qu’on se le dise : modéliser n’est pas dicter et l’objectif de la modélisation reste de dénoter un aspect de la réalité par un artéfact (le modèle) afin de faciliter le jugement à son propos. Le modèle ci-dessus permettra-il de rendre justice au monstre, comme le bouclier-miroir de Zeus qui a permis à Persée de mirer le regard de Méduse sans en être pétrifié ?

L’intersection de deux cercles de diamètre identique, dont le centre de chacun fait partie de la circonférence de l’autre est dénommée traditionnellement vesica piscis (Lat. vessie de poisson) ou mandorle (amande en Italien). C’est une figure que les Pythagoriciens tenaient pour sacrée.

Ici, le cercle de gauche représente “moi” alors que celui de droite représente “ce qui n’est pas moi” (le monde, les autres, mes chaussettes sales…). L’intersection, la mandorle, la vesica piscis, illustre ce que Montaigne tenait pour ‘notre bel et grand chef-d’oeuvre‘ : vivre à propos. C’est une zone de ‘grande santé‘ (Nietzsche) où nous connaissons la satisfaction (le sens de la vie selon Diel), c’est-à-dire l’équilibre entre nos désirs et les contraintes du monde extérieur.

Loin d’être figés, nous y voletons comme une mouche dans un abat-jour : vers la gauche quand nous écoutons plus notre ego, vers la droite quand le monde nous tient, vers le haut quand nous suivons des idées plus que des sensations, vers le bas quand notre expérience prime sur les théories (Lacan : “La réalité, c’est quand on se cogne“).

Au-delà des deux cercles, le mystère. Pour ceux qui, comme moi, ne peuvent concevoir la transcendance, il y a là une frontière au-delà de laquelle la connaissance doit jeter le gant : admettons l’existence du mystère, du bord du monde, de l’impénétrable et arrêtons là toute investigation.

Dans l’espace infini, personne ne vous entend crier…

Si Ridley SCOTT a, lui aussi, exploré la confrontation avec le monstre dans son génial  Alien, le huitième passager (1979), il n’a conservé que l’option où le héros se fait dévorer. Or, entre mandorle et mystère, il y a quatre zones vers lesquelles la connaissance peut s’élargir. Certes, avec risque car, à sortir de notre zone de satisfaction, nous pratiquons l’aliénation, le devenir-autre, mais c’est un état qui n’est pas toujours fatal :

      1. absence : ne pas vouloir s’endormir avant d’avoir écouté, à plein volume, la totalité des opéras de Mozart dans leurs différentes versions est une aliénation dangereuse qui provoque une plus grande absence à nous-même et à notre monde (si ce n’est une gloriole fort vaine, que gagner à être exténué, abandonné par son partenaire et honni par ses voisins ?) ;
      2. présence : être transporté par une aria du même Wolfgang est une aliénation enrichissante en ceci qu’elle augmente notre présence à nous-même (si nous nous fondons temporairement dans des rythmes et des variations de hauteur sonore qui ne sont pas les nôtres, nous y gagnons en retour un pressentiment d’harmonie et de beauté satisfaisant).

En vérité, je vous le dis : si la sagesse de l’homme debout est de s’améliorer toujours, en élargissant sa connaissance et si marcher est le seul destin qui nous échoit, quitter les sentiers battus (l’aliénation) sera notre courage. Nous trouverons la force de renoncer aux Graals (les mystères), après avoir sympathisé avec les monstres rencontrés en chemin, sans nous faire dévorer par eux. Revenir dans la mandorle sera alors source de jubilation, d’intensité et de beauté :

Qui connaît les autres est avisé
Qui se connaît lui-même est éclairé
Qui triomphe des autres est robuste
Qui triomphe de soi est puissant
Qui s’estime content est riche
Qui marche d’un pas ferme est maître du vouloir
Qui ne perd pas son lieu se maintiendra
Qui franchit la mort sans périr connaîtra la longévité

Lao-tzeu, La voie et sa vertu (trad. Houang & Leyris, 1979)

En route pour de nouvelles aventures…

DEMONS. Par une incursion vers le nord-ouest, nous pouvons viser nos démons : ils nous attirent dans des imageries privées tellement séduisantes ou repoussantes, que l’image que nous avons de nous-même viendrait à différer de notre activité réelle. L’angoisse est au rendez-vous lorsque ces démons intimes altèrent ainsi notre représentation du monde.

Le cap est au nord parce que l’idée prime sur l’expérience. Le cap est à l’ouest parce qu’à suivre nos démons nous nous éloignons de notre zone de satisfaction, à la perdre de vue (psychose).

Magnifique mythe de Persée évoqué plus haut, où le héros reçoit de Zeus (la logistique est assurée par Athéna) un bouclier miroir qui lui permettra de supporter le regard démoniaque d’une des Gorgones sans en être pétrifié d’horreur. Du cou tranché de Méduse s’envolera Pégase, blanc et ailé (Paul Diel y lit un symbole de sublimation de la tension vaniteuse vers les désirs terrestres).

SOCIETE. Virons Debord, cap sur le nord-est, mais gardons-nous bien de céder aux chimères de masse de la Société du Spectacle : adopter les principes proposés par le mainstream, courir après la reconnaissance sociale ou être champion de la rectitude peut nous excentrer jusqu’à la souffrance. Bonjour le burn-out.

MONDE. Mettre la boussole au sud-est n’est pas moins risqué, s’offrir sans raison garder au monde nu, aux instincts grégaires que les éthologues nous révèlent, aux délices violents de la foule ou, même, à la contemplation de Mère Nature au péril de notre identité, c’est un aller-simple pour une autre aliénation : la dissolution dans la matière.

MONSTRE. Et ce monstre du sud-ouest que Nietzsche nous recommande ? Là aussi, se battre avec le dragon est un (rite de) passage obligé pour reprendre la marche de la vie, fort des cicatrices gagnées contre l’Immonde. Mais, non content de tuer la Bête, il faut également lui manger le cœur pour acquérir sa Force.

C’est ainsi que le surhomme naît de son exploration des quatre point non-cardinaux. Comment lire l’avertissement de Nietzsche, alors ? Peut-être faut-il simplement inviter le monstre à sa table pour, ensemble, manger le monde

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé (201707) ; mis-à-jour (202511) | mode d’édition : rédaction, correction, ré-édition et iconographie | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête © Warner Bros. ; © Perrin ; © CREAHM ; © Patrick Thonart.


Plus de symboles en Wallonie…

AWAP : L’Art Déco en Wallonie, un siècle de modernité

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[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] Il y a cent ans, en 1925, Paris accueillait l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. De cette manifestation naquit un terme, Art déco, qui allait bientôt désigner un mouvement artistique d’ampleur mondiale.

Un jalon symbolique de cette transition aux frontières de l’Art nouveau et de l’Art déco est le Pavillon de la Belgique, conçu par Victor Horta pour l’Exposition internationale de 1925. Confronté à des contraintes du site – forme en « T » et conservation des arbres existants – Horta opte pour une architecture mesurée, structurée de volumes clairs et géométriques, réalisée en bois et en staff. Il renonce aux envolées végétales de sa période précédente pour une composition plus sobre et équilibrée.

© creazilla.com

Le pavillon abritait un hall central et plusieurs salles décorées par des artistes belges : frise ajourée de Pierre Braecke à l’entrée, statues de Marcel Wolfers, mobilier, vitraux et tapisseries modernes. Saluée dès 1926 dans la revue La Construction moderne pour sa cohérence et la sincérité de son modernisme, cette oeuvre affirmait déjà pour le public belge une transition esthétique maîtrisée entre héritage et modernité.

Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.

L’Art déco — naissance d’un style

Né dans les années 1910 et épanoui au cours des années 1920, l’Art déco apparaît d’abord comme une réaction aux courbes végétales de l’Art nouveau. Ses lignes sont sobres, symétriques et rigoureuses, souvent inspirées du cubisme. Le style embrasse toutes les disciplines : architecture, mobilier, verrerie, tapisserie, vitrail, mode, arts graphiques. L’ambition est celle d’un véritable art de vivre moderne, qui associe beauté, confort et fonctionnalité. Loin d’être figé, l’Art déco varie selon les contextes : monumental et solennel dans les édifices publics, raffiné et élégant dans les intérieurs privés, parfois exotique ou inspiré de l’Antiquité dans les décors.

L’Art déco en Europe

L’Art déco se diffuse rapidement dans l’entre-deux-guerres. En France, il marque de son empreinte Paris, mais aussi de nombreuses villes de province comme Nancy, Reims ou Saint-Quentin.

HORTA Victor, Palais des Beaux-Arts de Bruxelles © smarttravelers.de

La Belgique s’illustre très tôt : dès 1919, Victor Horta, le maître de l’Art Nouveau, entreprend la construction du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, considéré comme une oeuvre charnière. Dans toute l’Europe, le style accompagne l’essor des grands équipements urbains et traduit l’optimisme retrouvé après la Première Guerre mondiale. Son influence dépasse largement le continent : aux États-Unis, le Chrysler Building à New York (1930, William Van Alen) en est l’icône, tandis qu’en Afrique du Nord, la ville de Casablanca s’est dotée de nombreux bâtiments Art déco. En Asie, le Park Hotel de Shanghai (1934, László Hudec) et l’Eros Cinema de Mumbai (1938, Shorabji Bhedwar) témoignent, eux aussi, de la diffusion de ce style à l’échelle mondiale.

Un patrimoine vivant en Wallonie

La Wallonie ne sera pas en reste, elle conserve aujourd’hui un patrimoine Art déco qui témoigne de cette effervescence. Dans les villes industrielles comme Liège, Charleroi ou La Louvière, l’Art déco s’est incarné dans des maisons bourgeoises, des salles de spectacles, des cinémas ou encore des maisons du peuple.

À Liège, l’architecte Louis Rahier a marqué de son empreinte le quartier des Vennes, tandis que Jean Lejaer réalisait, avec la complicité d’artisans ornemanistes, le spectaculaire Forum (1922, cfr. vitrail en en-tête de cet article), véritable oeuvre d’art total.

L’hôtel de ville de Charleroi et son beffroi © delcampe.net

À Charleroi, l’hôtel de ville et son beffroi (1936), conçus par Jules Cézar et Joseph André, symbolisent la monumentalité Art déco au service du pouvoir public. La Louvière s’illustre avec l’habitation-atelier du peintre Fernand Liénaux (1927), conçue par Charles Emonts, tandis que dans le Borinage, Philippe-Alphonse Vancraenenbroeck signe la Maison du Peuple de Dour (1928), alliant espaces sociaux et décors géométriques.

À Namur, le quartier des Carmes constitue un ensemble remarquable. Développé à partir des années 1920, il concentre plusieurs immeubles Art déco aux façades typiques, reconnaissables à leurs lignes sobres, leurs baies verticales et leurs décors stylisés en ciment ou en ferronnerie. Ce quartier illustre parfaitement la diffusion du style dans un tissu urbain en pleine mutation au sortir de la Première Guerre mondiale. Les cinémas et les commerces qui s’y sont implantés, tels que le Caméo (1921), témoignent de l’importance de l’Art déco dans la vie culturelle et sociale de Namur.

Le style imprègne également l’architecture religieuse (voir l’article ci-dessous).

Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.

Des édifices protégés et reconnus

Ce patrimoine, longtemps discret, est aujourd’hui mieux reconnu. Plusieurs édifices Art déco sont classés monuments en Wallonie et certains figurent au Patrimoine immobilier exceptionnel de Wallonie, la plus haute distinction régionale. C’est le cas de l’hôtel de ville et du beffroi de Charleroi, du Forum à Liège et de l’église Notre-Dame du Travail à Bray, inscrite au Patrimoine exceptionnel en 2022. D’autres, comme l’église Saint-Aybert à Bléharies ou la Maison du Peuple de Dour, sont également protégés. Ces classements confirment la valeur patrimoniale d’édifices qui témoignent d’une époque où la Wallonie s’inscrivait pleinement dans les courants artistiques internationaux.

Le centenaire, une occasion de redécouverte

L’année 2025 marque le centenaire de l’Art déco et donne lieu à de nombreuses initiatives. Bruxelles, sous l’impulsion d’urban. brussels, a placé 2025 sous le signe de l’Art déco avec une série d’expositions et de visites guidées.

La villa Empain (Bruxelles) © pinterest.com.mx

La Villa Empain, joyau Art déco restauré par la Fondation Boghossian, présente Echoes of Art Deco jusqu’à l’automne. Le musée BELvue propose un parcours Années folles / Art déco de juin 2025 à janvier 2026, tandis que la fondation Madeleine 7 (Bruxelles) met à l’honneur l’Âge d’or du Val Saint-Lambert à travers une exposition consacrée au cristal.

En France, deux grandes institutions parisiennes célèbrent l’événement : le Musée des Arts décoratifs, avec l’exposition 1925–2025. Cent ans d’Art déco (22 octobre 2025 – 22 février 2026), et la Cité de l’architecture et du patrimoine, avec Paris 1925 : l’Art déco et ses architectes (22 octobre 2025 – 29 mars 2026).

Pour prolonger la découverte

L’actualité éditoriale accompagne ces commémorations. Plusieurs ouvrages sont parus en 2025, notamment le catalogue du Musée des Arts décoratifs (1925–2025. Cent ans d’Art déco), la revue In Situ. Revue des patrimoines (n° 55, dossier consacré à l’Art déco) et le catalogue de l’exposition Echoes of Art Deco.

En Wallonie, l’AWaP propose l’ouvrage de référence Le patrimoine du xxe siècle en Wallonie et plusieurs volumes des Carnets du Patrimoine consacrés à l’architecture de l’entre-deux-guerres, parmi lesquels :

      • Barlet J. & Joris F., 2008. Le Forum de Liège et l’oeuvre de Jean Lejaer, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 50), 60 p., 5 €.
      • Bioul A.-C., 2024. Marcel et Jacques Depelsenaire, une famille d’architectes à Charleroi, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 177), 64 p., 10 €.
      • Dehon D., 2024. Le patrimoine de la ville de Binche, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 176), 64 p., 10 €.
      • Gaiardo L. & Billen C., 1999. Les maisons en marbrite et cimorné en Wallonie, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 27), 48 p., 5 €.

À lire (sélection récente)

      • 2025. 1925–2025. Cent ans d’Art déco, Paris, MAD.
      • 2025. Héritages et patrimoines de l’Art déco, In Situ. Revue des Patrimoines, 55.
      • 2025. Echoes of Art Deco (guide du visiteur), Bruxelles, Fondation Boghossian.
      • Charlier S., 2024. Le xxe siècle en Wallonie. De l’architecture au patrimoine, Namur, Agence wallonne du Patrimoine, 384 p., 35 €.

Pour explorer ce patrimoine et consulter la liste actualisée des biens  protégés, rendez-vous sur le site internet :

Sophie Denoël


Les églises Art déco en Wallonie

[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] L’Art déco s’est exprimé en Belgique, surtout à Bruxelles et en Wallonie, non seulement dans l’architecture civile, mais aussi dans le domaine religieux. Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles églises furent construites suite à la croissance urbaine et au besoin de modernité, en s’éloignant du néogothique traditionnel. Ces édifices combinent lignes géométriques épurées, volumes monumentaux et matériaux modernes comme le béton armé ou la brique sobre.

Eglise ND du travail à Bray © antennecentre.tv

L’église Notre-Dame du Travail à Bray (Binche) est située dans l’ancienne cité minière du Levant de Mons, et fut construite en 1932 pour la  communauté ouvrière, après la catastrophe minière de 1927 qui fit 25 victimes. Conçue par l’architecte Henri Balthazar, elle adopte un style Art déco sobre avec des murs en béton armé et une toiture en tuiles hennuyères. Les sculptures de façade, dues à Joseph Gillain (futur auteur de bande dessinée connu sous le nom de Jijé), représentent des mineurs et leur famille, symbolisant le lien étroit entre foi et monde du travail. À l’intérieur, les vitraux, grilles, tabernacle et chandeliers sont décorés dans l’esprit Art déco. Le mobilier et les vitraux reprennent ce même esprit, mêlant dévotion et hommage aux ouvriers. Classée monument en 2012 dans sa totalité et reconnue patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2022, l’église demeure un témoignage emblématique de l’histoire sociale et spirituelle du bassin minier hennuyer.

© lacoste.be

L’église Saint-Aybert de Bléharies (Brunehaut), oeuvre d’Henry Lacoste, est un chef-d’oeuvre de l’Art déco. Reconstruite entre 1919 et 1926 après les destructions de la Première Guerre mondiale, elle est l’une des premières églises modernes de Belgique grâce à l’usage novateur du béton armé apparent. L’extérieur présente une façade triangulaire et un clocher octogonal. L’intérieur, sans transept ni piliers, est éclairé par trois rangs de lucarnes. Les arcs et la charpente en béton créent un espace clair et unifié. Le mobilier, conçu par Lacoste, en béton, granito et fer forgé, s’intègre à l’architecture. Le vitrail du chevet, surnommé “mur de lumière”, illumine le choeur. Fidèle à l’esprit de l’Art déco, Lacoste y conçoit l’ensemble — structure, décoration et lumière — comme une oeuvre totale. L’église est classée monument historique depuis 1993.

L’église Saint-Vincent de Liège, érigée entre 1928 et 1930, également chef-d’oeuvre de l’architecture Art déco, est conçue par l’architecte Robert Toussaint. Elle se distingue par son audacieuse utilisation du béton armé et son dôme imposant recouvert de tuiles émaillées vert-de-gris. La façade est réalisée en béton armé, un matériau innovant à l’époque, permettant des formes fluides et une grande stabilité. L’entrée principale est précédée d’une large arcade en plein cintre, renforçant l’impression de grandeur de l’édifice. À l’intérieur, les vitraux présentent des motifs géométriques, intégrant des couleurs vives et des formes stylisées. Le mobilier, bien que sobre, reflète des lignes épurées typiques de l’Art déco, avec des éléments en bois sculpté et des détails métalliques.

Reconstruite entre 1924 et 1926, l’église Saints-Pierre-et-Paul de Warneton, surnommée la « Cathédrale de la Lys » est un autre bel exemple d’architecture religieuse Art déco. Mélangeant néo-roman et néo-byzantin, elle se distingue surtout par son mobilier en grès flammé aux reflets cuivrés et argentés typiques de ce style. Le maître-autel en céramique vernissée, les vitraux colorés, le grand lustre central et les ferronneries forment un ensemble homogène, fidèle à l’esprit Art déco. Lumière et matériaux nobles traduisent l’ambition de modernité. L’édifice a été classé en 2021.

La basilique de Cointe © flickr.com

Dominant la ville de Liège depuis la butte de Cointe, l’église du Sacré-Coeur et Notre-Dame-de-Lourdes, souvent surnommée « basilique de Cointe », est l’un des monuments les plus emblématiques du paysage liégeois. Édifiée entre 1928 et 1936, l’église fut conçue dans le cadre du Mémorial Interallié de Cointe, un vaste ensemble dédié à la fois à la reconnaissance envers le Sacré-Coeur et à l’hommage rendu aux Alliés et aux victimes du conflit. Confiée à l’architecte Joseph Smolderen, la construction s’étend sur près d’une décennie. L’église est consacrée en 1936. Son architecture témoigne d’un subtil mélange de style néo-byzantin et Art déco, typique des années 1930. Bâtie en béton armé, pierre bleue et briques cimentées, elle présente un plan centré dominé par une grande coupole visible de loin. À l’intérieur, la lumière et les volumes monumentaux confèrent à l’ensemble une atmosphère à la fois majestueuse et sobre. Après plusieurs décennies de culte, l’église est désacralisée en 2010 et, en 2011, la Région wallonne la classe comme monument régional, reconnaissant sa valeur patrimoniale exceptionnelle. Divers projets ont été proposés pour redonner vie à ce géant de béton.

En définitive, l’Art déco a profondément marqué l’architecture religieuse au cours de la première moitié du xxe siècle. Ce style a su concilier monumentalité et modernité, tradition spirituelle et innovations techniques. L’usage du béton armé, les lignes géométriques épurées, la lumière sculptée par les vitraux et l’élégance des matériaux nobles traduisent une volonté d’ancrer l’expression religieuse dans son temps. Ces églises, parfois encore méconnues, constituent aujourd’hui un patrimoine unique, à la fois artistique et spirituel, qui témoigne de l’audace et de la créativité de cette période.

Marguerite Bernard


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Détox digitale : se déconnecter, entre le luxe et le droit fondamental

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[THECONVERSATION.COM, 15 novembre 2025Alors que les dangers d’une consommation excessive des outils numériques apparaissent de plus en plus, la possibilité de se déconnecter est en train de devenir un produit de luxe. Se couper des réseaux sera-t-il bientôt réservé aux very happy few ?

Selon Ouest France, près d’un Français sur cinq déclarait en 2025 vouloir réduire son usage numérique, tandis que Statista notait que 9 % des Français souhaitaient diminuer leur temps passé sur les réseaux sociaux. Ce souhait reflète une tendance lourde : le temps d’écran moyen ne cesse d’augmenter – plus de cinq heures par jour en moyenne – suscitant des inquiétudes dans la société civile, chez les chercheurs et, plus récemment, chez les responsables politiques. En avril dernier, l’ancien premier ministre Gabriel Attal appelait même à un “état d’urgence contre les écrans.

Une prise de conscience collective

Au-delà du malaise diffus lié à l’impression de vivre à travers un écran, une véritable prise de conscience s’est installée. Depuis la fin des années 2010, de nombreux travaux dénoncent la “captologie” – la manière dont les grandes plates-formes utilisent les sciences comportementales pour capter notre attention en optimisant leurs interfaces et en affinant leurs algorithmes. Leur objectif est de retenir les utilisateurs le plus longtemps possible, parfois au détriment de leur santé. “Netflix est en concurrence avec le sommeil“, déclarait ainsi Reed Hastings, son PDG, en 2017.

© blueosa.com

Les effets néfastes de la surexposition aux écrans sont aujourd’hui bien connus et prouvés : anxiété accrue, troubles du sommeil aggravés, perte de concentration. Le psychologue américain Jonathan Haidt a notamment mis en évidence le lien entre la surconsommation d’écrans et la hausse des suicides chez les plus jeunes, en particulier les jeunes filles, dont le taux a augmenté de 168 % aux États-Unis dans les années 2010. En France, la tendance est similaire. Cette accumulation de données scientifiques et de témoignages a ouvert un débat public : comment reprendre le contrôle, sans pour autant se couper du monde numérique ?

Le marché du minimalisme digital

Face à ces inquiétudes, une nouvelle économie de la déconnexion s’est développée. Sur YouTube, les vidéos d’influenceurs présentant leur “détox digitale” dépassent souvent le million de vues. D’autres, à l’image de José Briones, se sont spécialisés dans le minimalisme digital proposant des formations et même des newsletters payantes pour aider à “rompre avec les écrans.” Une démarche paradoxale, puisque ces conseils circulent essentiellement sur les plates-formes qu’ils critiquent.

Le phénomène dépasse le simple développement personnel. Dans le tourisme, des séjours “déconnexion” – sans téléphone, centrés sur le bien-être – se multiplient, parfois à des tarifs élevés. À Paris, le concept néerlandais, The Offline Club, organise des évènements sans écrans : lectures, balades, rencontres entre membres, chaque évènement étant tarifé entre 8 et 15 euros. Ainsi se structure un véritable marché du minimalisme digital. Désormais, pour s’éloigner du numérique, certaines personnes sont prêtes à payer.

L’essor des “appareils idiots”

Autre réponse à cette quête de sobriété numérique : les appareils idiots. Il ne s’agit pas de ressusciter les Nokia 3310, mais de proposer des téléphones ou tablettes épurés (en anglais : dumb down), limités volontairement à leurs fonctions essentielles, préservant leurs utilisateurs des effets addictifs ou intrusifs des écrans.

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Le Light Phone, version minimaliste du smartphone, et la ReMarkable, alternative simplifiée à la tablette, incarnent cette tendance. Leur promesse est de préserver les avantages technologiques tout en réduisant la distraction. Leurs prix, en revanche, restent comparables à ceux des modèles haut de gamme, 699 € et 599 € respectivement, ce qui en fait des objets de niche !

Un luxe réservé à un public privilégié

Le discours marketing de ces produits cible un public précis constitué de cadres, de créatifs, d’indépendants – ceux qui disposent du temps, de la culture et des moyens nécessaires pour “se déconnecter“. L’imaginaire mobilisé valorise la concentration, la productivité et une forme d’épanouissement intellectuel ou spirituel.

Mais cette approche reste individuelle : se protéger soi-même, sans interroger collectivement la place du numérique dans la société. Ainsi, le “droit à la déconnexion” tend à devenir un produit de consommation, un luxe réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.

Pour la majorité, il est aujourd’hui presque impossible d’éviter les écrans. La double authentification bancaire, les démarches administratives ou les plates-formes scolaires rendent le smartphone indispensable. Les solutions existantes reposent donc sur la responsabilité individuelle et, donc sur les ressources économiques et culturelles de chacun.

Vers une réponse collective et politique

Face à cette dépendance structurelle, quelques initiatives citoyennes et politiques émergent. En 2024, la Commission sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, présidée par la neurologue Servane Mouton, a remis au gouvernement un rapport proposant des mesures concrètes pour limiter l’exposition précoce. Les Assises de l’attention, organisées à Paris tous les deux ans, rassemblent élus, chercheurs et associations comme Lève les Yeux, qui militent pour un usage plus raisonné du numérique.

Ces initiatives restent modestes, mais elles ouvrent une perspective essentielle : faire de la déconnexion non pas un luxe, mais un droit collectif – au croisement de la santé publique, de l’éducation et de la démocratie. Un enjeu fondamental pour que la reconquête de notre attention et de notre autonomie ne soit pas laissée aux seuls acteurs privés.

Chloe Preece (ESCP Business School)


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ARTIPS : Attention au grand méchant loup !

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[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 10 novembre 2025Où l’on découvre une bande dessinée qui a du mordant. Années 1940. En pleine Occupation, un garçon de treize ans traverse Paris pour se rendre chez le dessinateur Edmond Calvo. Coursier pour des journaux, il doit récupérer au plus vite les planches commandées à l’artiste qui, comme à son habitude, n’a pas encore terminé.

Mais le malheur de la presse fait la joie du jeune livreur ! L’artiste l’autorise en effet à le regarder finir son travail… Sous ses yeux, Calvo croque l’actualité avec humour. Sa signature ? Transformer les hommes en animaux pour en faire des caricatures pleines de mordant. Et s’il manque parfois de temps, c’est qu’il s’est lancé en secret, avec le scénariste Victor Dancette, dans un autre projet ambitieux : raconter en bande dessinée la Seconde Guerre mondiale aux enfants.

C’est toute l’idée de l’album, La Bête est morte !, qui transforme cette période sombre en fable animalière où les nazis sont tournés en ridicule. La couverture annonce d’ailleurs la couleur : Hitler apparaît sous les traits d’un loup dépenaillé, la mèche en bataille et les vêtements en haillons. Loin du dictateur redouté, il n’est plus qu’une bête vaincue, symbole de l’effondrement de son idéologie.

Edmond François Calvo, Victor Dancette, couvertures originales de La Bête est morte !, 1944 © Gallimard

À l’intérieur, les Français prennent l’apparence de lapins ou d’écureuils, les Américains de bisons et les Soviétiques d’ours blancs… Sous des airs de conte illustré, Calvo parvient à dénoncer la barbarie, illustrée par la férocité des loups, tout en rendant son message accessible. Ce stratagème lui permet d’évoquer les atrocités de cette guerre, comme les fusillades de résistants et la déportation des Juifs lors de la Shoah.

© Gallimard

C’est d’ailleurs la même méthode qu’utilisera bien plus tard Art Spiegelman dans sa bande dessinée culte, Maus.

La Bête est morte ! est finalement publiée en deux volumes entre la Libération et 1945 : le succès est énorme et fait entrer Calvo dans la légende. Quant au jeune coursier, ces moments auprès du dessinateur l’ont profondément marqué. En effet, il s’agit d’un certain Albert Uderzo qui, des années plus tard, deviendra un des deux papas du célèbre Astérix !

L’histoire n’est pas dans les mots, elle est dans la lutte. (Paul Auster)


EXPO | “La Bête est morte !”. Dessiner, résister, témoigner

[BNF.FR] Grâce au succès d’un appel au don et au mécénat, la BnF a fait l’acquisition en 2025 des 77 planches originales de La Bête est morte ! dessinées par Calvo. Acte de résistance et œuvre mémorielle, ce chef-d’œuvre est exposé dans la Rotonde du musée de la BnF [11 octobre 2025 > 1er février 2026], en regard d’une sélection de pièces conservées dans différents départements.

Monument de la bande dessinée, La Bête est morte ! La guerre mondiale chez les animaux est imagé par Edmond François Calvo (1892-1957), sur un scénario de Victor Dancette (1900-1975), directeur des éditions Générale Publicité (G. P.) et, pour la première partie, Jacques Zimmermann (1899-1977), publiciste, prisonnier de retour d’Allemagne marqué par l’expérience des Kommandos.

Un récit conçu dans la clandestinité

Publié en deux fascicules chez G. P., le premier “pendant le troisième mois de la Libération“, le second en juin 1945, La Bête est morte ! transpose dans le règne animal le conflit, conté par Patenmoins, écureuil vétéran s’adressant à ses petits-enfants. Conçu dans la clandestinité, ce récit de l’Histoire immédiate sous la forme d’une fable animalière est un acte de résistance doublé d’un témoignage pour les générations futures.

Les Allemands sont représentés en loups conduits par “le Grand Loup” (Hitler) et ses deux acolytes que sont le “Cochon décoré” (Göring) et le “Putois bavard” (Goebbels), les Italiens en hyènes, les Russes en ours blancs, les Anglais en dogs, les Américains en bisons… tandis que les Français forment un peuple bigarré composé de lapins, écureuils, grenouilles, cigognes… Opérations militaires et événements politiques sont exposés avec un fascinant sens du détail, tout comme la Résistance tant intérieure qu’extérieure et la vie quotidienne des civils (exode, rationnement, torture, exécutions, massacres). Enfin, La Bête est morte ! est la première bande dessinée à évoquer le martyre des Juifs, dénonçant la déportation et les “camps de la mort d’où l’on ne vit jamais aucun revenir.

Un chef-d’œuvre du neuvième art

Au sommet de son art, Calvo réalise une époustouflante mise en page et excelle dans le rendu du mouvement, servi par une esthétique de la couleur directe. Réaliste dans la violence et l’horreur, le dessin confère au récit sa pleine puissance dramatique, adoucie toutefois par la figure animale, l’humanisation d’un arbre, d’un avion ainsi que par l’esprit enfantin et ludique pointant sur le théâtre de la guerre.

La Bête est morte ! à la lumière des collections de la BnF

La présentation au public de cette acquisition exceptionnelle est l’occasion d’éclairer chacune des planches exposées par des documents issus des collections de la BnF et témoignant des faits relatés : impressions clandestines ; archives de la Résistance (Jean Moulin, Germaine Tillion, Madeleine Jégouzo, Maurice Ténine), dont certaines exposées pour la première fois ; photographies (Henri Cartier-Bresson, Robert Capa) ; dessins d’artistes déportés (Jacques Lamy) ; enregistrements sonores, partitions et films d’époque ; documents de propagande (tracts, affiches)… Rapprochées des planches originales, toutes ces pièces démontrent combien l’œuvre, véritable geste de la résistance à la Bête, est documentée et fait acte de mémoire.

Carine Picaud et Yann Kergunteuil


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BAIWIR : Valérie Nagelmackers (1826-1908) (CHiCC, 2017)

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Valérie Nagelmackers est née le 15 décembre 1826 à Liège. Elle est la fille du banquier Gérard-Théodore Nagelmackers dont la banque fut fondée en 1747 par son arrière-grand-père, rue des Dominicains, sous le régime hollandais. En 1830, le banquier quitte Liège pour s’installer à Angleur, au château acquis en 1814, afin d’éviter les troubles.

La maman de Valérie invitait une petite paysanne, Victorine, pour égayer la vie de sa fille et la familiariser avec le wallon. Les deux amies se promenaient et récoltaient des oeufs à la Ferme 1313 , où fut signée la paix d’Angleur deux ans avant la célèbre paix de Fexhe. Elles se rendaient également à la chapelle située derrière la ferme, appelée à l’époque, chapelle de la Forêt (actuellement chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, depuis 1945).

Lors de ces promenades, Valérie demandait souvent à Victorine de réciter quelques poésies qu’elle avait composée, telle Le ruisseau d’Angleur :

Murmure avec ivresse au pied des chèvrefeuilles
Et des jeunes sorbiers aux grappes de corail,
Baise de tes flots bleus les muguets et leurs feuilles,
Sème de tes brillants leur parure d’émail,
Source aux limpides chants, frais miroir, larme pure
Du bonheur qui déborde et ruisselle aux vallons…
Des saules argentés caresse la ramure,
Et voile son sourire avec les cheveux blonds.

Chapelle ND de Bon-Secours © Ph. Vienne

Le 31 octobre 1849, Valérie, âgée de 23 ans, épouse le comte de Stainlein, 30 ans, originaire d’Allemagne mais résidant en Hongrie ;  le 26 juillet 1850 naquit un fils, Herman Otto Ludwig. Herman résida en Belgique, en Allemagne et en Hongrie, Valérie et son fils suivirent le comte, violoncelliste de renom et compositeur, dans différents pays lors de grands concerts. Malheureusement, le comte, de santé fragile, décède en 1867 alors qu’Herman n’a que 17 ans.

En 1874, la mère de Valérie décède et les château est attribué à son frère Edmond, banquier à Liège. Valérie et son fils sont obligés de quitter le château en 1876 et voyagent beaucoup, séjournant à l’hôtel de Suède à Liège, l’hôtel Ninave à Comblain, ainsi qu’à Rome où la comtesse possédait une résidence.

Valérie crée une école à Angleur et, en 1880, la construction s’achève avec l’approbation du pape Léon XIII. Hélas, Herman décède en 1882 à l’âge de 32 ans, à Oneux, chez l’abbé Thiernesse, dans un presbytère où il s’était retiré et qui existe toujours. Valérie s’installe alors définitivement à Comblain-au-Pont où elle achète la Villa des Roches et d’où elle continue à faire le bien (construction d’un ouvroir pour 16 jeunes filles et d’une école gardienne de 50 enfants). Elle recevra, à Comblain, de nombreuses personnalités du monde littéraire, musical et, surtout, humanitaire (Godefroid Kurth, Emile de Laveleye, Jean-Pierre Delville, le cardinal Lavigerie…).

Valérie Nagelmackers décède en 1908. Peu de personnes assistent à ses funérailles à Comblain mais, à l’office qui suivit dans la nouvelle église d’Angleur, une foule énorme lui rendit hommage. Le monument funéraire de la famille Nagelmackers se trouve au cimetière de la Diguette à Angleur mais, étrangement, les gravures des noms ne reprennent ni le nom de Valérie ni celui de son fils.

Rappelons aussi le rôle du neveu de Valérie, Georges Nagelmackers, qui, parti à l’âge de 22 ans pour New-York où il découvrit les trains de luxe de monsieur Pullman, revint à Liège et fonda en 1872 la Compagnie des Wagons-lits, avec l’appui du roi Léopold II.

L’hyperstition, un concept au cœur de la vision de Nick Land, idéologue des Lumières sombres autour de Trump

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[THECONVERSATION.COM, 9 novembre 2025Autour de Donald Trump, nous retrouvons bon nombre de personnalités influencées par l’idéologie des Lumières sombres. L’auteur de l’essai qui a donné son nom à cette école de pensée, Nick Land, demeure relativement peu connu mais ses travaux sont de plus en plus étudiés. Pour les comprendre, il est nécessaire de bien appréhender la notion d’hyperstition qu’il a forgée.

Nick Land © eaccwiki.com

Philosophe britannique né en 1962, Nick Land est connu pour avoir popularisé l’idéologie de l’accélérationnisme. Son travail s’émancipe des conventions académiques et utilise des influences peu orthodoxes et même ésotériques. Dans les années 1990, Land était membre de l’Unité de Recherche sur la Culture cybernétique (CCRU), un collectif qu’il a cofondé avec la philosophe cyber-féministe Sadie Plant à l’Université de Warwick et dont l’activité principale consistait à écrire de la théorie-fiction. À cette époque, Land a cherché, dans ses travaux, à unir la théorie post-structuraliste, principalement la pensée d’auteurs comme Marx, Bataille, Deleuze et Guattari, avec des éléments issus de la science-fiction, de la culture rave et de l’occultisme. Si la démarche de la CCRU en tant que telle était expérimentale, plusieurs éléments laissent penser rétrospectivement que Land y a insufflé des éléments relevant de sa propre idéologie.

Land a démissionné de Warwick en 1998. Après une période de disparition, il réapparaît à Shanghai où il réside toujours, sans reprendre de poste universitaire, devenant alors le penseur fondateur du mouvement (néo-) réactionnaire (NRx), connu sous le nom de Lumières sombres (Dark Enlightenment), du nom de son essai paru en 2013. Un ouvrage qui aura un impact majeur.

De l’importance des Lumières sombres et de Land en leur sein

Il est important aujourd’hui d’étudier l’idéologie des Lumières sombres car celle-ci est devenue très influente au sein de la droite radicale, spécialement aux États-Unis depuis le début du second mandat de Donald Trump. Il s’agit d’une contre-culture de droite qui promeut la réaction politique et sociétale face au fonctionnement actuel des sociétés démocratiques, appelant notamment à un retour à une forme de féodalisme et à un cadre de valeurs conservatrices imprégné de religiosité, non pour elle-même mais en tant que garantie d’ordre social.

Pour autant, les promoteurs des Lumières sombres ne se veulent nullement passéistes : ils sont technophiles et capitalistes, deux considérations éminemment modernes et qu’ils cherchent à concilier avec leur démarche de réaction. D’où des tensions de plus en plus sensibles avec une bonne partie de la droite chrétienne au sein de la coalition MAGA (Make America Great Again) : de nombreuses personnalités conservatrices, qui se méfient de l’intelligence artificielle et même la diabolisent, se méfient de la fascination assumée des NRx pour cette technologie.

Le dernier qui sort éteint la Lumière ? © ludimaginary.net

Il n’en demeure pas moins que les tenants des Lumières sombres sont indiscutablement influents au sein de MAGA, notamment parce qu’ils comptent dans leurs rangs le multimilliardaire Peter Thiel qui est non seulement un soutien électoral majeur de Donald Trump mais aussi un idéologue. Thiel cherche de plus en plus ouvertement à réconcilier les Lumières sombres avec la droite chrétienne, notamment en se réclamant du christianisme dans sa pensée politique, tout en y injectant des considérations accélérationnistes.

Or, Land fut justement le premier à théoriser dûment l’accélérationnisme, c’est-à-dire l’une des considérations qui fédèrent le plus les tenants des Lumières sombres : il faut un État fort, appuyé sur un ordre social rigide, en vue de faciliter le progrès technologique, lui-même alimenté par la croissance capitalistique.

Il faut préciser que, dans le modèle de Land, cela créera inévitablement une inégalité sociale amenant même, de par le recours à des augmentations technologiques du corps humain, à une séparation des élites, vouées à devenir une race à part ; tout le propos de Land est clairement antidémocratique et relève du darwinisme social.

Même si Land et les autres figures des Lumières sombres échangent peu, quand elles ne marquent pas leur incompréhension et même leur mépris réciproque, comme entre Land et le polémiste étatsunien Curtis Yarvin, Land est incontestablement influent au sein du mouvement et, par association, auprès de l’administration Trump II.

Vous avez dit ‘réactionnaire’ ? © francia.org.ve

En-dehors de Peter Thiel qui, même s’il ne le cite pratiquement jamais, semble influencé par Land, notamment par sa démarche conciliant techno-capitalisme et mysticisme, l’un des relais les plus évidents du penseur britannique auprès du pouvoir étatsunien est Marc Andreessen, magnat de la tech devenu conseiller officieux du président Trump sur les nominations aux fonctions publiques. En effet, Andreessen s’est fendu en 2023 d’un Manifeste techno-optimiste dans lequel il cite nommément Land et partage sa conception du techno-capitalisme comme une entité autonome et même consciente, encourageant une production culturelle qui facilite sa propre expansion.

Cette dernière considération est intéressante puisqu’elle illustre la portée prise par le concept d’hyperstition, élaboré par Land durant ses années au sein de la CCRU et qui se retrouve, en creux, dans sa pensée ultérieure, estampillée NRx.

La nature de l’hyperstition

Pour mieux comprendre la notion d’hyperstition, le blog de Johannes Petrus (Delphi) Carstens, maître de conférences en littérature, à l’Université du Cap-Occidental (Afrique du Sud), et son entretien avec Nick Land constituent les meilleures vulgarisations disponibles.

Comme le rappelle Carstens, cette approche considère les idées comme des êtres vivants qui interagissent et mutent selon des schémas très complexes et même totalement incompréhensibles, tels que des “courants, interrupteurs et boucles, pris dans des réverbérations d’échelle.” Carstens définit l’hyperstition comme une force qui accélère les tendances et les fait se concrétiser, ce qui explique en soi pourquoi l’hyperstition est cruciale pour la pensée politique de Land puisque cette dernière est accélérationniste. Carstens précise que les fictions participent de l’hyperstition parce qu’elles contribuent à diffuser des idées et renforcent ainsi l’attrait pour leur concrétisation. Par exemple, durant son entretien avec Land, Carstens présente l’Apocalypse non pas comme une révélation sur l’avenir mais comme un narratif qui invite les gens à le réaliser.

En outre, Carstens approfondit la nature en propre de l’hyperstition. Tout d’abord, il rappelle le lien entre l’hyperstition et le concept de ‘mèmes’, mais précise que les hyperstitions sont une sous-catégorie très spécifique d’agents mémétiques puisqu’elles sont supposées participer de la confusion postmoderne dans laquelle tout semble “s’effondrer”, selon Land et les autres auteurs de la CCRU. D’après les explications de Carstens, notamment via ses citations de Land, le capitalisme est l’un des meilleurs exemples d’hyperstition et même le premier d’entre tous, puisqu’il contribue puissamment à l’accélération postmoderne et facilite ainsi toutes les autres dynamiques hyperstitionnelles.

L’Aube dorée © msn.com

Ensuite, Carstens souligne la dimension occultiste de l’hyperstition, assumée par Land lui-même. Selon ce dernier, les hyperstitions sont constituées de “nombreuses manipulations, du fait de “sorciers”, dans l’histoire du monde” ; il s’agit de “transmuter les fictions en vérités.” Autrement dit, les hyperstitions sont en réalité “des idées fonctionnant de manière causale pour provoquer leur propre réalité“. Land précise même que les hyperstitions “ont, de manière très réelle, “conjuré” leur propre existence de par la manière qu’elles se sont présentées.” Par exemple, Land et ses co-auteurs de la CCRU présentaient dans leurs théories-fictions le “bug de l’an 2000” non pas comme une panique injustifiée mais comme un narratif qui aurait pu provoquer un véritable effondrement de la civilisation moderne, ce qui aurait requis un contre-narratif puissamment asséné par les autorités pour calmer les populations.

Enfin, Land insiste sur le fait que l’hyperstition est un outil opérationnel, c’est-à-dire “la (techno-) science expérimentale des prophéties auto-réalisatrices“. Dès lors, Land instille la tentation de manipuler l’hyperstition pour procéder à de l’action politique, notamment en produisant et en propageant des narratifs de manière à les rendre viraux et à atteindre, pour ne pas dire “contaminer“, autant d’esprits que possible.

Le rôle de l’hyperstition dans la néo-réaction

Même si Land n’a jamais mentionné l’Ordre architectonique de l’Eschaton (AOE) dans son essai de 2013, sa vision du mouvement NRx correspondait si bien aux intentions et aux comportements de ce groupe fictif inventé par la CCRU que l’hypothèse qu’il aurait servi de modèle à Land mérite d’être examinée. Même si la CCRU, majoritairement constituée de militants de gauche, présentait l’AOE comme une force malfaisante parce que conservatrice et même réactionnaire, il est envisageable que Land ait contribué à forger ce narratif au contraire pour exprimer sa propre sensibilité, qu’il gardait alors pour lui. Dès lors, l’AOE apparaît non plus comme une tentative d’action sur l’hyperstition pour nuire aux forces réactionnaires, en les dénonçant, mais comme une manière de les sublimer en un idéal-type à atteindre.

© artstation.com

Selon la diégèse créée par la CCRU, l’AOE est une société plus que secrète. Elle est également décrite comme une “fraternité blanche“, un cercle ésotérique strictement clandestin qui se manifeste au monde au travers d’organisations-satellites, même si ces dernières semblent se concurrencer les unes les autres.

Des liens évidents entre l’AOE et les Lumières sombres apparaissent lorsque nous lisons sa représentation dans les théories-fictions de la CCRU. L’AOE est décrit comme une organisation de mages dont les racines remontent à la mythique Atlantide, “source de la tradition hermétique occidentale“, et qui considère l’histoire post-atlante comme prédestinée et marquée par la décadence. Cependant, l’AOE ne se résume pas à un ordre ésotérique qui n’agirait qu’au travers de la magie : la CCRU le décrit aussi comme une organisation politique avec des ressources importantes et une intention de remodeler le monde, y compris par des moyens autoritaires et violents.

L’Atlantide et l’AOE sont donc des idéalisations précoces des attentes de Land en termes de politique, notamment en mariant son goût pour la magie avec la réaction et l’autoritarisme. L’hyperstition apparaît dès lors comme une clé de voûte pour les militants néo-réactionnaires, à la fois comme un moyen et comme une fin : leur objectif même devrait être d’aider à la réalisation de l’AOE comme modèle, en diffusant cette fiction et en subjuguant les gens avec ce narratif. Les néo-réactionnaires espèrent qu’en assénant que la réaction est acquise par une forme de providence, qu’elle est sanctuarisée par une puissante société secrète et que celle-ci va dans le sens de leurs propres idées, cela confortera la conviction de leurs propres sympathisants et démobilisera les rangs des forces adverses.

Arnaud Borremans, Université Bordeaux Montaigne


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DADO : Un Doisneau peut en cacher un autre (expo, 2025)

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On a souvent une vision réductrice de l’art du photographe français Robert Doisneau (1912-1994). La postérité n’a retenu de lui que sa tendresse pour les scènes populaires et anecdotiques, ces images d’Épinal un peu trop sucrées qui semblent figer Paris dans un éternel sourire de carte postale : une ville d’ouvriers rieurs malgré la misère, d’écoliers espiègles prêts à faire les 400 coups et de jeunes amants s’embrassant sous la pluie.

DOISNEAU Robert, Le baiser de l’Hôtel de Ville (Paris, 1950) © Atelier Robert Doisneau

Malgré leur qualité graphique exceptionnelle, leurs cadrages audacieux et leurs lumières enchanteresses, ces photographies trop ciblées donnent parfois l’impression de feuilleter un vieux manuel de morale illustré, dont l’humanisme semble imprégné de naphtaline et de bonbons à la violette. On y mythifie un Hexagone de l’après-guerre, momifié dans sa propre sentimentalité et expurgé de la violence urbaine et des luttes sociales qui culmineront en mai 1968. Comme si Doisneau n’avait été que le porte-parole d’une France rassurante, flatteuse pour la nostalgie, réduite à un décor où tout semble joué d’avance. Dans l’opinion publique, il est devenu le photographe de la connivence facile, de la complaisance souriante, et son célèbre Baiser de l’Hôtel de Ville le symbole d’un crime de ‘lèse-imposture’.

Pourtant, un autre Doisneau existe, plus passionnant, engagé et avant-gardiste. La remarquable exposition que lui consacre le Musée de la Boverie, rassemblant 400 photos sur les 450 000 prises par l’artiste, déconstruit les clichés et révèle combien cet artiste a exploré des genres multiples avec un regard bien moins complaisant et enjoliveur qu’on ne le croit. On y découvre d’abord un portraitiste d’exception, capable d’unir l’art, l’environnement et la personnalité de ses modèles, écrivains ou plasticiens, atteignant parfois de véritables états de grâce avec Ponge, Sagan, Tinguely, Arp, Léger, Colette, Giacometti ou Picasso. On y voit aussi un Doisneau impliqué dans le monde de la publicité au sein de Rapho, première agence de presse photographique fondée en 1933, qu’il rejoint en 1946 sous la direction de Raymond Grosset. Sa créativité y demeure vive, son humour y transparaît souvent, offrant un contrepoint ironique à des commandes plus alimentaires qu’inspirantes.

Il y a encore le Doisneau avant-gardiste, expérimentant en laboratoire, grâce à des appareils tels que le Speed Graphic (1964), le phénomène des distorsions de ses sujets et de ses prises de vue, donnant naissance à de surprenantes déformations visuelles, comme celles de la tour Eiffel, en 1965. Il réalise aussi des montages en relief, d’une modernité saisissante, tels que La maison des locataires ou du Pont des Arts à la mairie de Pantin (1972), qui pourraient prétendre au statut d’installation à part entière.

DOISNEAU Robert, Nicolas Schöffer à Liège le 27 mars 1962 © Atelier Robert Doisneau

On retrouve également le photographe de mode pour le magazine Vogue (de 1949 à 1963), captant l’élite et les élégantes sans toujours y trouver un terrain d’expression pleinement stimulant. Son activité de photo-reporter retient elle-aussi l’attention : ses séries photographiques en Belgique, à Bruges, à l’Exposition universelle de 1958, ou encore à Liège, où il immortalise Nicolas Schöffer et sa tour cybernétique, témoignent d’un regard curieux, attentif aux signes de la modernité.

Enfin, il y a le Doisneau des petites gens : banlieusards, marginaux, prostituées parisiennes, piliers de comptoir, mineurs de Lens, internés de la prison-hospice de Nanterre, sidérurgistes de la vallée de la Fensch — tous saisis sans fard. Ces univers sans mise en scène révèlent son humanité à chaque instant : une empathie en phase avec la vie réelle et les laissés-pour-compte, sans jamais sacrifier la rigueur formelle. L’exposition rappelle combien sa fibre sociale, son engagement communiste et sa solidarité trouvent racine dans ses années passées aux usines Renault (1934-1939), durant lesquelles il observe le Front populaire. Cet engagement explique l’importance qu’il accorda toujours à la presse de gauche, prioritaire sur toute autre activité. Des images longtemps méconnues qui s’avèrent pourtant essentielles à la compréhension de son œuvre.

Au-delà des sujets, le style singulier de Doisneau est immédiatement reconnaissable. Ses cadrages privilégient souvent une distance moyenne, ni trop proche, ni trop lointaine. Ce refus du gros plan absolu comme de la plongée spectaculaire traduit une forme de retenue, une volonté de ne pas imposer l’émotion. Le spectateur reste libre de circuler dans la scène, comme dans une rue. La composition de Doisneau offre un espace au regard, sans enfermer le spectateur dans celui du photographe.

Photographier, pour lui, ce n’est pas dominer la réalité, mais s’y fondre avec douceur. Doisneau privilégie la perspective oblique, légèrement décalée, comme si l’appareil s’était déclenché en marchant. Dans ses vues de banlieue ouvrière ou de marchés parisiens, cette perspective densifie le réel. Les lignes convergentes attirent le regard vers un point où le monde se resserre : un visage, un geste, un sourire. La profondeur devient affective plutôt que spatiale ; ce qu’elle relie, ce ne sont pas seulement les plans du décor, mais les degrés d’émotion.

Doisneau excelle également à briser la rigidité de la ligne de fuite. Une perspective trop prononcée figerait l’image ; il la rompt par un détail : une silhouette en contrepoint, une bicyclette qui traverse le champ, un chien débordant du cadre. Ces ruptures maintiennent la vivacité de l’image, empêchant la composition de se refermer sur elle-même. Sa perspective n’impose pas l’ordre, elle offre la respiration, celle d’un monde où le déséquilibre participe de l’harmonie. La perspective, chez Doisneau, a une portée morale : elle place le photographe à hauteur d’homme. Jamais de plongées dominatrices, ni de contre-plongées héroïques ; toujours un regard où les lignes s’ouvrent à la mesure du corps. Cette modestie optique est une éthique : voir sans dominer, composer sans figer. La perspective, chez lui, n’est pas un instrument de maîtrise mais un outil de relation.

Ainsi, loin des clichés et des images consensuelles, l’œuvre de Robert Doisneau révèle une complexité formelle insoupçonnée. L’exposition de la Boverie donne à voir un Doisneau réel, pluriel, exigeant, à la fois critique et poétique, documentariste et créateur, qui traduit dans chaque cadrage cette capacité rare à conjuguer humanité, esthétique et éthique. Découvrir cette pluralité, c’est comprendre que derrière le visage souriant de Paris se cache un artiste d’une modernité et d’une profondeur intemporelles, dont la portée dépasse de loin les images emblématiques qui ont traversé le temps.

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À voir jusqu’à 19 avril 2026…

Stéphane DADO


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ARTIPS : Un baiser qui fait tomber des murs

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[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 7 novembre 2025Où l’on découvre un amour qui refroidit les cœurs. 1989. Le monde a les yeux rivés sur l’Allemagne : le mur qui sépare la ville de Berlin en deux est en train de s’effondrer. Ce moment tant attendu n’est pas seulement politique, il bouscule aussi le monde de l’art…

En effet, quelques mois plus tard, près de 120 artistes issus de 21 pays s’emparent des vestiges du mur. Sur la portion de 1,3 km qui a été conservée, ils expriment l’euphorie de la réunification, mais aussi les espoirs et les désillusions qui l’accompagnent. Peu à peu, leurs fresques transforment ce vestige du passé en East Side Gallery, la plus grande galerie à ciel ouvert du monde. Parmi ces peintures, il y en a une qui marque les esprits…

Dmitri Vrubel, Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel (25 juillet 1991, East Side Gallery, Berlin) © Joachim F. Thurn – Adagp

Il s’agit de l’œuvre monumentale de 15 mètres carrés peinte par Dmitri Vrubel, un artiste russe. Cette dernière, ironiquement nommée Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel, met en scène deux anciens dirigeants : on y voit le président de l’URSS, Leonid Brejnev, et son homologue de la RDA (l’Allemagne de l’Est, alors communiste) en train de s’embrasser.

Cette composition s’inspire d’un véritable baiser qui a eu lieu entre eux en 1979. Mais rien de romantique là-dedans ! Ce “baiser fraternel” est en l’occurrence une tradition politique montrant la proximité des deux États. Si Vrubel lui donne sa place sur les restes du mur, c’est donc pour souligner la complicité politique dangereuse et étouffante qui a uni l’URSS et la RDA pendant de longues années. Ce sont justement la chute du mur et la réunification de l’Allemagne qui y ont mis fin !

Très vite, cette fresque devient l’une des œuvres les plus photographiées de Berlin. Après des années d’intempéries et de dégradations, le Baiser a d’ailleurs été restauré en 2009 par Vrubel en personne : une manière de préserver cette histoire… et de rappeler que l’East Side Gallery reste un espace de création.

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. (Isaac Newton)

Anne-Violaine Doux


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : newsletters.artips.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : ‘Baiser fraternel‘ entre Leonid Brejnev et Erich Honecker à l’occasion de la célébration des 30 ans de la RDA (5 octobre 1979) © dpa picture alliance.


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THIRY : l’engagement sans faille d’une pionnière de grand talent

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[RTBF.BE, 21 janvier 2024] La virologue belge Lise Thiry est décédée le 16 janvier dernier à l’âge de 102 ans. Lorsque l’info est tombée ce samedi, les témoignages sur les réseaux sociaux se sont multipliés. Toutes et tous saluent la femme de médecine, scientifique mondialement reconnue, et active sur la question de l’avortement et le virus du Sida. Mais tous aussi rappellent la militante engagée pour les droits des femmes et des étrangers.

L’une des rares femmes médecins de Belgique

En 1946, elle est l’une des 3 seules femmes diplômées de médecine de l’université de Liège sur 140 étudiants. Elle rejoint alors l’institut Pasteur de Bruxelles ou elle se spécialise en virologie et microbiologie. Mais elle ne s’arrêtera pas là puisqu’elle y créera le laboratoire de virologie et travaillera sur un grand nombre de virus.

Bernard Rentier : “C’est certainement elle qui m’a inspiré dans le choix de mon métier” © doorbraak.be

Bernard Rentier est virologue, ex-recteur de l’université de Liège et par ailleurs cousin de Lise Thiry : “C’est certainement elle qui m’a inspiré dans le choix de mon métier“, nous confie-t-il. “Je me souviens d’avoir été dans ce laboratoire, j’étais alors adolescent. Lise nous expliquait plein de choses, nous montrait tout. Mon intérêt pour la recherche et la virologie en particulier est certainement né là, avec elle.” À l’époque, peu de femmes sont en charge de projets aussi importants : “C’était une grande première d’avoir une femme là. Et, en plus, elle le faisait dans des conditions difficiles. Nous étions après la guerre, elle et son équipe travaillaient dans des baraquements préfabriqués. Ces travaux de laboratoire se faisaient dans des conditions invraisemblables.

Si, dans les années 80, Lise Thiry se fait mondialement connaître pour avoir identifié le VIH dans des échantillons de lait maternel provenant de Kigali, expliquant ainsi la transmission mère-enfant du Sida, Bernard Rentier tient à préciser qu’elle a travaillé sur de nombreux virus, avec d’autres scientifiques renommés : “Elle a évidemment beaucoup travaillé sur le VIH, à une époque ou personne ne s’y intéressait. Mais elle a aussi travaillé sur la polio notamment. Il y a peu de gens qui sont capables d’avoir cette envergure-là, c’est-à-dire d’être capables de travailler avec une multitude de gens partout dans le monde et sur un nombre extraordinaire de virus. Je ne compte plus le nombre de Prix Nobel qu’elle a côtoyé tout au long de sa vie.

De sa cousine, Bernard Rentier se rappelle les dîners de famille : “Je me souviens quand j’étais gamin, c’était déjà un personnage dans la famille qui épatait tout le monde par son niveau. À chaque fois qu’elle entreprenait quelque chose, ce n’était jamais gentiment sur le côté où simplement signer une pétition, c’était s’engager à fond. Depuis toujours elle avait cet enthousiasme, cette intelligence hors normes. Elle lisait tout, écoutait tout. Elle savait ce qu’elle voulait et ne laissait personne contredire ses projets.

Mobilisée dans le dossier avortement

Michèle Loijens est vice-Présidente du CHU Saint-Pierre, elle est aussi membre fondatrice du Fonds Willy Peers, du nom de ce médecin, arrêté en 1973 pour avoir pratiqué des avortements clandestins dans une Belgique qui interdisait encore cette pratique, elle était une amie de longue date de Lise Thiry : “Au moment de son arrestation, nous avons créé des comités de dépénalisation à travers toute la Belgique. C’est lors d’une de ces rencontres que j’ai vu Lise pour la première fois.” Ensemble, avec d’autres médecins, elles vont œuvrer pour dépénaliser l’avortement et dans la foulée, créer la fondation : “C’est à l’initiative de Roger Lallemand (NDRL : avocat de Willy Peers, également très actif sur la question de la dépénalisation de l’avortement), que ces réunions avaient lieu. On se réunissait deux ou trois fois par mois au départ. Ensuite c’est devenu plus régulier, tant l’ampleur de la tâche, l’envie de dépénaliser l’avortement, de faire entendre nos voix étaient fortes. Lise était super active sur ce dossier. Elle avait un enthousiasme tellement grand, qu’on l’aurait suivie en enfer !

Willy Peers arrêté en 1973 © rtbf.be

Michèle Loijens décrit également un personnage haut en couleur : “Elle était absolument extraordinaire. Elle paraissait plus jeune que ce qu’elle était, elle s’habillait comme une gamine. Parfois, elle mettait des petites barrettes roses dans ses cheveux. Mais à côté de ça, c’était une scientifique de grands talents et une oratrice hors pair. Elle était très drôle aussi.

Mais au-delà de l’avortement et des virus, Lise Thiry est aussi une pionnière en termes de réforme de la médecine en Belgique, c’est notamment la fondatrice du GERM, le Groupe pour la Réforme de la Médecine : “Je tiens à le souligner“, nous explique Michèle Loijens, “le travail qu’elle a fait dans le cadre de la politique de santé dans le pays était important aussi. La médecine sociale, c’était son credo. Une médecine préventive, des soins à domicile. Elle a vraiment aidé à réformer la médecine.

La femme politique

Fille de Marcel Thiry, poète et sénateur du Rassemblement Wallon, Lise grandit avec la politique chevillée au corps. En 1973, elle militera au Parti Socialiste et sera cooptée au Sénat en 1985. Sur X (ex-Twitter), Paul Magnette lui rend d’ailleurs hommage en soulignant : “Le féminisme universaliste qui la portait à mener les plus justes combats.

Lise Thiry en 1986 © auvio.rtbf.be

Mais la politique belge aura vite fait de la décevoir : “Elle a toujours été en recherche d’une espèce d’idéal“, analyse Bernard Rentier, “c’est une humaniste et elle a été successivement déçue par le côté politicard de la politique. Elle voulait du concret, du rapide. Elle s’est retrouvée face à des discussions, des gens qu’il faut ménager. Et je pense que c’est ça qui chaque fois l’a déçue et qui a fait qu’elle est passée par diverses choses en politique.

Après avoir été tête de liste de la Gauche Unie aux élections Européennes de 1994, sans que le parti ne gagne un seul élu, elle reviendra en politique en 2010. Là aussi, l’épisode sera cruel, candidate sur les listes du parti Rassemblement Wallonie-France, elle ne sera pas élue. Enfin, en 2014, elle se rapproche du PTB et appelle à voter pour le parti des travailleurs de Belgique.

La marraine de Sémira Adamu

Comme la politique institutionnelle ne la passionne plus, c’est sur le terrain qu’elle va agir. Elle milite notamment en faveur des droits des étrangers. En 1998, elle devient la marraine de Sémira Adamu. Elle avait accepté de devenir marraine de la jeune femme, car à l’époque, seuls les membres de la famille pouvaient lui rendre visite. Ce statut de marraine/parrain avait été décerné à quelques personnalités publiques à l’époque, dont Lise Thiry.

© levif.be

La mort de la jeune Nigériane, étouffée par des gendarmes lors de son expulsion, sera une épreuve difficile pour la virologue : “Cet épisode, ce drame, l’a terriblement affectée“, confie Bernard Rentier. “Ça a été pour elle la révélation que l’abject existait sur la planète. Elle pensait réussir à faire comprendre où était la justice selon elle… Et là, non seulement elle s’est heurtée à un mur, mais en plus ce mur était écrasant, dévastateur. Ça l’a marqué parce qu’elle en a parlé très longtemps après. Pour autant, elle ne s’est jamais découragée. Elle n’a jamais pensé que tout était foutu“, ajoute Bernard Rentier.

Un sentiment partagé par Michèle Loijens : “Elle était une grande chercheuse, mais aussi une grande citoyenne. Elle s’est battue pour les malades du Sida, pour les étrangers, pour la Palestine et pour les droits des femmes. Elle était humaniste oui, plus que féministe même. Un jour, elle m’a dit ‘Je me suis découverte féministe, je ne savais pas. Et en fait, les féministes estiment que je suis féministe’.

Les honneurs

En 1985, elle est élue femme de l’année. En 2011, elle reçoit le titre de Commandeure du Mérite Wallon. Elle est élue Femme de Cristal en 2005. Une école porte son nom en province de Hainaut tout comme un bâtiment du campus Erasme de l’ULB (depuis 2019).

Lise Thiry a même eu un timbre à son effigie. En 2007, BPost décide de mettre à l’honneur les scientifiques belges qui ont joué un rôle scientifique déterminant sur la scène internationale : “C’est donc en toute logique que La Poste consacre sa série This is Belgium à la science. Pour ce faire, neuf scientifiques belges de renom ont été sélectionnés sur la base de leur reconnaissance nationale et internationale“, peut-on lire dans le journal PhilaNews du service public postal. “Lise Thiry s’est distinguée par ses études de virologie et sa lutte contre le SIDA“, ajoute l’article.

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Lise Thiry s’est éteinte le 16 janvier dernier, à Waterloo. Ses funérailles ont eu lieu le 26 janvier 2024.

Maïté Warland, rtbf.be


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S’engager encore en Wallonie…

Savez-vous qui a inventé le mot “Wallonie” ?

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[RTBF.BE, 22 septembre 2025] Assez curieusement, il n’existait, jusqu’au milieu du 19e siècle, aucun nom officiel pour identifier les provinces du sud de la Belgique. Il y avait juste l’adjectif “wallon” : on disait la “langue wallonne”, le “pays wallon”, les “provinces wallonnes”, etc. Et c’est dans les années 1840 que pour la première fois apparait dans un texte le mot “Wallonie.”

Qui est l’auteur de cette innovation ? Les historiens hésitent entre deux noms. Certains pensent que ce serait un écrivain namurois qui s’appelait Honoré Chavée. Mais d’autres, plus nombreux, penchent pour un juriste, namurois lui aussi, Joseph Grandgagnage. Ce serait lui qui aurait inventé ce mot, en 1844, dans un recueil de poèmes appelé les Wallonades et qui présentait divers sites de notre région,” nous précise Jean-François Pacco.

Qui est Joseph Grandgagnage ?

Joseph Grandgagnage est né à Namur en 1797, rue de l’Arsenal, d’une famille de commerçants aisés. Il fait des études de droit à Liège et entame une carrière de magistrat, comme substitut à Namur, puis il gravit tous les échelons, pour devenir premier président de la Cour d’Appel de Liège.

Comme juriste c’est un savant, qui publie des livres de droit et notamment de droit ancien. C’est aussi un progressiste pour l’époque. On pratiquait encore le duel et notre Joseph va militer pour que ce soit interdit, que les duellistes soient assimilés à des meurtriers et leurs témoins à des complices. Il va aussi combattre la peine de mort. Il s’intéresse à la politique étrangère, est un fervent défenseur de l’identité belge. Et c’est un écrivain, un poète, un randonneur. Avec pas mal de récits qui décrivent nos régions, leur histoire, leurs beautés naturelles.

Laurent Cheppe, rtbf.be


François-Charles-Joseph Grandgagnage © connaitrelawallonie.wallonie.be

[CONNAITRELAWALLONIE.WALLONIE.BE] (François-Charles-) Joseph GRANDGAGNAGE (Namur 20/06/1797, Embourg 19/02/1877). Formé au Collège de France puis à l’Université de Liège, docteur en Droit (1820), avocat (1820-1823), il est nommé substitut du Procureur du roi à Namur (1823-1830), puis Conseiller près de la Cour d’Appel de Liège. Dans le nouvel État belge, il gravit tous les échelons et devient président de la Cour d’Appel (1849), puis premier président (1862) avant d’être admis à l’éméritat en 1869. Parallèlement à sa carrière de magistrat, Joseph Grandgagnage déploie une activité littéraire importante et de qualité qui lui vaudra d’entrer à l’Académie de Belgique en 1835. Cette année-là, il publia Les voyages et aventures de M. Alfred Nicolas au royaume de Belgique, deux volumes où il pointait les ridicules du romantisme et des mœurs politiques de son temps. Oncle du philologue Charles Grandgagnage, François-Charles-Joseph Grandgagnage est surtout le père philologique du mot Wallonie. C’est en effet à la page 601 de la Revue de Liège, parue en 1844, que Grandgagnage utilise et crée le mot Wallonie qui sera repris par la suite par d’autres philologues, avant d’être popularisé par Albert Mockel qui lui attribue le sens politique que l’on connaît aujourd’hui.


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Réseaux sociaux : une hyper-conscience de soi qui amplifie le mal-être des jeunes ?

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[THECONVERSATION.COM, 22 octobre 2025Troubles alimentaires, genre, corps, identité… Sur les réseaux sociaux, chaque sujet intime devient un thème de débat public. Si ces discours permettent de sensibiliser à des enjeux de santé et de société, ils peuvent aussi inciter à une auto-surveillance source de mal-être.

Les indicateurs de santé mentale des jeunes se dégradent de manière continue. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près d’un jeune sur cinq souffre aujourd’hui d’un trouble mental : anxiété, troubles alimentaires, sentiment d’isolement, épuisement émotionnel. Les demandes d’aide explosent. En parallèle, le temps passé sur les réseaux sociaux ne cesse de croître : les 15–24 ans y consacrent plus de trois heures et demie par jour en moyenne (Arcom, 2024).

Cette génération n’est pas seulement la plus connectée : elle est aussi la plus exposée à des discours permanents sur la santé mentale, le corps, l’identité et la performance. Cette exposition continue redéfinit la manière dont les jeunes perçoivent leurs émotions, interprètent leurs comportements et évaluent leur “normalité.

Des réseaux qui apprennent à se scruter et se comparer

Sur les réseaux sociaux, chaque sujet intime devient un thème de débat public : identité sexuelle, genre, TDAH, haut potentiel, troubles alimentaires, dyslexie, stress, normes physiques… Ces conversations, parfois lancées dans une intention bienveillante de sensibilisation, finissent parfois par nourrir une hyper-conscience de soi.

© monburnoutamoi.fr

Les jeunes y apprennent, jour après jour, à se scruter, à se diagnostiquer, mais surtout, à se comparer. Chaque émotion devient suspecte : “Suis-je stressé ? TDAH ? Hypersensible ?“, chaque écart par rapport aux normes visibles sur les réseaux sociaux devient motif d’inquiétude. Cette peur permanente à propos de soi-même crée un terrain fertile pour le mal-être.

Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas nécessairement plus stressés biologiquement que les générations précédentes – ils ont surtout appris à avoir peur d’être stressés selon Sonia Lupien, chercheuse en neurosciences. Autrement dit, c’est la représentation négative du stress qui en augmente l’intensité.

Nos recherches soulignent que les réseaux sociaux agissent comme une caisse de résonance du mal-être. En véhiculant en continu des messages alarmistes selon lesquels le mal-être est un poison ou en diffusant des discours emprunts d’une positivité exacerbée, ils entretiennent la croyance qu’un individu équilibré devrait être constamment serein et performant.

Le mal-être est donc devenu social et symbolique. Par le biais des réseaux sociaux, il devient diffus, constant et se renforce au gré de la visibilité des contenus numériques et de la comparaison sociale qu’ils sous-tendent. Ainsi, les jeunes ne fuient plus une menace extérieure, mais un jugement collectif permanent, celui des pairs et des algorithmes qui régulent leur image de soi.

En définitive, à force de présenter l’anxiété, la fatigue ou encore la différence comme des signaux alarmants, les jeunes finissent par redouter de ne pas souffrir de pathologies qui les rendent “normaux” aux yeux des autres.

Une internalisation des normes

Selon la théorie de l’apprentissage social, les individus apprennent à se comporter et à se percevoir en observant les autres. Les réseaux sociaux fonctionnent précisément sur ce principe : chaque image, chaque témoignage agit comme un micro-modèle de comportement, de posture ou d’émotion.

Nos recherches dans le cadre du projet ALIMNUM, qui vise à étudier l’impact de la consommation numérique des étudiants sur leur santé, et notamment leurs pratiques nutritionnelles, constituent un cas concret illustrant ce phénomène. Les influenceurs sont pour les jeunes des figures médiatiques et incarnent aujourd’hui de véritables modèles normatifs. Dans le domaine du fitness par exemple, leurs contenus prônent la discipline, le contrôle de soi et la performance corporelle.

© cottonbro studio / Pexels

Cette exposition répétée favorise l’internalisation des normes esthétiques et une auto-surveillance constante – ce que Michel Foucault décrivait déjà comme une “gouvernementalité du corps.” Les jeunes ne se contentent plus de voir ces modèles : ils apprennent à se juger à travers eux.

Retrouver le sens de la nuance

Les réseaux sociaux se transforment en outil d’auto-surveillance : les jeunes y apprennent à reconnaître des symptômes, mais aussi à s’y identifier. L’expression du malaise devient un marqueur de légitimité sociale où la souffrance se mesure, se compare et se valorise.

Nos travaux mettent en évidence une peur d’être imparfait ou non conforme aux normes sociales, corporelles circulant en ligne. L’environnement numérique fonctionne alors comme un amplificateur de vigilance intérieure, qui transforme la régulation émotionnelle en source d’angoisse.

Plutôt que d’éliminer le mal-être, il faut réhabiliter l’ambivalence : la peur, le doute, l’imperfection. La santé mentale ne consiste pas à supprimer ces états, mais à apprendre à vivre avec eux.

À l’ère des réseaux sociaux, cet apprentissage de la nuance devient une forme de résistance : accepter de ne pas tout mesurer, de ne pas toujours aller bien. C’est sans doute là le véritable enjeu : dépathologiser l’expérience ordinaire, pour permettre aux jeunes de vivre avec eux-mêmes – et non contre eux-mêmes.

Caroline Rouen-Mallet (Université de Rouen Normandie),
Pascale Ezan (Université Le Havre Normandie),
Stéphane Mallet (Université de Rouen Normandie)


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La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective

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[THECONVERSATION.COM, 23 octobre 2025La “peur de rater quelque chose” (“Fear Of Missing Out“, ou FOMO) n’est pas née avec Instagram. Cette peur d’être exclu, de ne pas être là où il faut, ou comme il faut, a déjà été pensée bien avant les réseaux sociaux, et révèle l’angoisse de ne pas appartenir au groupe. Vous l’avez sans doute déjà ressentie : cette sensation distincte que votre téléphone vient de vibrer dans votre poche. Vous le sortez précipitamment. Aucune notification.

Autre scénario : vous partez en week-end, décidé à vous “déconnecter“. Les premières heures sont agréables. Puis l’anxiété monte. Que se passe-t-il sur vos messageries ? Quelles conversations manquez-vous ? Vous ressentez la “peur de rater quelque chose“, connue sous l’acronyme FOMO (“Fear Of Missing Out“). D’où vient cette inquiétude ? De notre cerveau programmé pour rechercher des récompenses ? De la pression sociale ? De nos habitudes numériques ? La réponse est probablement un mélange des trois, mais pas exactement de la manière dont on nous le raconte.

Ce que les penseurs nous ont appris sur l’anxiété sociale

En 1899, l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929), l’un des théoriciens invoqués dans l’industrie du luxe décrit la “consommation ostentatoire” : l’aristocratie ne consomme pas pour satisfaire des besoins, mais pour signaler son statut social. Cette logique génère une anxiété : celle de ne pas être au niveau, de se retrouver exclu du cercle des privilégiés.

À la même époque, le philosophe allemand Georg Simmel (1858-1918) prolonge cette analyse en étudiant la mode. Il décrit une tension : nous voulons simultanément nous distinguer et appartenir. La mode résout temporairement cette contradiction, mais au prix d’une course perpétuelle. Dès qu’un style se diffuse, il perd sa valeur. Cette dynamique crée un système où personne n’est épargné : les élites doivent innover sans cesse tandis que les autres courent après des codes qui se dérobent.

© lamenteesmaravillosa.com

En 1959, le sociologue Erving Goffman (1922-1982) théorise nos interactions comme des performances théâtrales. Nous gérons constamment l’impression donnée aux autres, alternant entre scène (où nous jouons notre rôle) et coulisses (où nous relâchons la performance). Sa question résonne aujourd’hui : que se passe-t-il quand les coulisses disparaissent ? Quand chaque instant devient potentiellement documentable, partageable ?

Enfin, plus récemment, le philosophe Zygmunt Bauman (1925-2017) a développé le concept de “modernité liquide” : dans un monde d’options infinies, l’anxiété n’est plus liée à la privation, mais à la saturation. Comment choisir quand tout semble possible ? Comment être certain d’avoir fait le bon choix ?

Ces quatre penseurs n’ont évidemment pas anticipé les réseaux sociaux, mais ils ont identifié les ressorts profonds de l’anxiété sociale : l’appartenance au bon cercle (Veblen), la maîtrise des codes (Simmel), la performance permanente (Goffman) et l’angoisse du choix (Bauman) – des mécanismes que les plateformes numériques amplifient de manière systématique.

FOMO à l’ère numérique

Avec la généralisation des smartphones, le terme se popularise au début des années 2010. Une étude le définit comme “une appréhension omniprésente que d’autres pourraient vivre des expériences enrichissantes desquelles on est absent.” Cette anxiété naît d’une insatisfaction des besoins fondamentaux (autonomie, compétence, relation) et pousse à un usage compulsif des réseaux sociaux.

Que change le numérique ? L’échelle, d’abord : nous comparons nos vies à des centaines de vies éditées. La permanence, ensuite : l’anxiété est désormais continue, accessible 24 heures sur 24. La performativité, enfin : nous ne subissons plus seulement le FOMO, nous le produisons. C’est ainsi que chaque story Instagram peut provoquer chez les autres l’anxiété que nous ressentons.

Le syndrome de vibration fantôme illustre cette inscription corporelle de l’anxiété. Une étude menée sur des internes en médecine révèle que 78 % d’entre eux rapportent ces vibrations fantômes, taux qui grimpe à 96 % lors des périodes de stress intense. Ces hallucinations tactiles ne sont pas de simples erreurs perceptives, mais des manifestations d’une anxiété sociale accrue.

Au-delà de la dopamine : une anxiété d’appartenance

De nombreux livres et contenus de vulgarisation scientifique ont popularisé l’idée que le FOMO s’expliquerait par l’activation de notre “circuit de récompense” cérébral.

© vecteezy.com

Ce système fonctionne grâce à la dopamine, un messager chimique du cerveau (neurotransmetteur) qui déclenche à la fois du plaisir anticipé et une forte envie d’agir pour ne rien manquer. Dans le Bug humain (2019), Sébastien Bohler développe notamment la thèse selon laquelle notre cerveau serait programmé pour rechercher constamment davantage de ressources (nourriture, statut social, information).

Selon cette perspective, les plateformes de réseaux sociaux exploiteraient ces circuits neuronaux en déclenchant de manière systématique des réponses du système de récompense, notamment par le biais des signaux de validation sociale (likes, notifications), ce qui conduirait à des formes de dépendance comportementale.

D’autres travaux en neurosciences pointent vers une dimension complémentaire, peut-être plus déterminante : l’activation de zones cérébrales liées au traitement des informations sociales et à la peur de l’exclusion. Les recherches menées par Naomi Eisenberger et ses collègues depuis les années 2000 ont révélé que les expériences d’exclusion sociale activent des régions cérébrales qui chevauchent partiellement celles impliquées dans le traitement de la douleur physique.

Elles suggèrent que le rejet social constitue une forme de souffrance inscrite biologiquement. Ces deux mécanismes – recherche de récompense et évitement de l’exclusion – ne s’excluent pas mutuellement, mais pourraient opérer de manière synergique. Au fond, ce n’est pas tant le manque d’un like qui nous inquiète que le sentiment d’être en marge, de ne pas appartenir au groupe social.

Cette inscription neurobiologique de la peur de l’exclusion confirme, d’une autre manière, ce qu’avaient analysé Veblen, Simmel, Goffman et Bauman : l’anxiété d’appartenance constitue un ressort fondamental de nos comportements sociaux, que les plateformes numériques amplifient désormais de manière systématique.

Reprendre le contrôle de l’attention ?

L’anxiété sociale comparative n’a donc pas attendu Instagram pour exister. Mais il faut reconnaître une différence d’échelle : nos cerveaux, façonnés pour des groupes de quelques dizaines d’individus, ne sont pas équipés pour traiter le flux incessant de vies alternatives qui défile sur nos écrans.

Austin Powers : “Perdre son MOJO ?” (The Spy who shagged Me, 1999) © framerated.co.uk

Face à cette saturation, la déconnexion n’est pas une fuite mais une reconquête. Choisir de ne pas regarder, de ne pas savoir, de ne pas être connecté en permanence, ce n’est pas rater quelque chose – c’est gagner la capacité d’être pleinement présent à sa propre vie. Cette prise de conscience a donné naissance à un concept miroir du FOMO : le JOMO, ou “Joy of Missing Out“, le plaisir retrouvé dans le choix conscient de la déconnexion et dans la réappropriation du temps et de l’attention.

Emmanuel Carré (U. de Bourgogne)


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Et si l’alcool disparaissait de la planète ?

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[THECONVERSATION.COM, 14 octobre 2025Que se passerait-il si la consommation d’alcool s’arrêtait totalement, partout ? ou si, scénario dystopique pour les uns, utopique pour les autres, les boissons alcoolisées disparaissaient totalement de la planète ?

Dans le Meilleur des mondes, publié en 1932, l’écrivain britannique Aldous Huxley imagine une société sans alcool, mais sous l’empire d’une autre drogue : le soma. Ce terme, emprunté aux textes védiques indiens où il désignait une boisson sacrée, devient sous sa plume une substance de synthèse parfaite, sans effets secondaires, qui maintient la population dans une soumission heureuse. L’absence d’alcool compensée par un contrôle chimique des émotions…

Sans aller jusqu’à un tel scénario, que se passerait-il dans nos sociétés si l’alcool, subitement, cessait d’être consommé ? Quelles seraient les conséquences pour la santé et, plus largement, pour la société ? Prêtons-nous à ce petit exercice intellectuel, pour tenter de prendre la mesure de la place qu’occupe l’alcool dans nos vies…

Augmentation de l’espérance de vie en bonne santé

Si l’alcool disparaissait demain, on constaterait tout d’abord une diminution de la mortalité et une augmentation de l’espérance de vie en bonne santé. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en 2019, l’alcool était responsable de 2,6 millions de décès par an dans le monde, soit 5 % de la mortalité globale. La classe d’âge 20-39 ans est par ailleurs celle qui enregistre la proportion la plus élevée de décès attribuables à l’alcool, soit 13 %.

En France, l’alcool provoque 41 000 décès par an dont 16 000 par cancers, 9 000 par maladies cardiovasculaires et 6 800 par maladies digestives). Une étude publiée dans la revue scientifique médicale The Lancet en 2018 suggère qu’il n’existe pas de seuil de consommation sans risque pour la santé : dès un seul verre consommé par jour, les années de vie en bonne santé diminuent.

Moins de jeunes mourraient à cause de l’alcool

L’alcool est la première cause évitable de mortalité chez les moins de trente ans. Près d’un décès sur cinq chez les hommes de 25 à 29 ans est attribuable à l’alcool. Avant 40 ans, les causes principales sont les accidents et les suicides, tandis qu’à partir de la quarantaine dominent les maladies chroniques comme la cirrhose. La suppression totale de l’alcool réduirait donc directement la mortalité prématurée.

Diminution des accidents de la route et des suicides

Un monde sans alcool s’accompagnerait aussi d’une réduction rapide des accidents de la route. En 2024, sur les routes de France, l’alcool était en effet responsable de près d’un accident mortel sur quatre.


Diffusé pendant l’Euro pour lutter contre l’alcool au volant, ce spot belge est féroce © Bruxelles Mobilité

En France, les infractions liées à l’alcool, surtout la conduite sous l’empire de l’alcool, représentent près d’un tiers des condamnations pour infractions routières avec, en 2019, 87 900 condamnations. Leur poids considérable a conduit les tribunaux à recourir massivement à des procédures simplifiées pour désengorger le système judiciaire, preuve que ces affaires constituent une part majeure et récurrente du contentieux pénal.

Moins de violences, moins de féminicides et désengorgement du système judiciaire

L’alcool est directement lié à la violence, et les affaires judiciaires impliquent souvent l’alcool. En France, l’analyse des données recueillies par questionnaire auprès de plus de 66 000 étudiants et étudiantes des universités indique que l’alcool est un facteur déterminant des violences sexistes et sexuelles dans ce milieu. Plus de la moitié des violences sexistes et/ou sexuelles ainsi recensées implique une consommation d’alcool dans le cadre de la vie universitaire.

Une étude réalisée en Afrique du Sud a par ailleurs montré que les périodes d’interdiction totale de vente d’alcool pendant la pandémie de Covid-19 ont coïncidé avec une baisse de 63 % des féminicides, comparées aux périodes sans restriction.

Diminution du nombre de suicides

De façon peut-être plus surprenante, si l’alcool venait à disparaître, on pourrait aussi s’attendre à une diminution substantielle des suicides. Comme l’ont montré des études récentes, l’alcool augmente significativement le risque de mort par suicide, et ce, quel que soit le genre considéré. La consommation d’alcool est désormais un facteur de risque reconnu pour le suicide, à la fois à court terme (par intoxication, impulsivité, perte de contrôle) et à long terme (par le développement d’un isolement social dû à la consommation excessive ou à la dépendance, par le développement d’une dépression ou encore de troubles mentaux associés).

Une méta-analyse (revue systématique de littérature suivie d’une analyse statistique portant sur les données des études sélectionnées, ndlr) a ainsi établi que chaque hausse d’un litre par habitant par année de la consommation d’alcool pur est associée à une augmentation de 3,59 % du taux de mortalité par suicide. Rappelons qu’en 2023, les volumes d’alcool pur mis en vente en France – en diminution par rapport aux années précédentes – s’établissaient encore à 10,35 litres par habitant âgés de 15 ans et plus.

Moins de maladies et des services d’urgences et des hôpitaux moins engorgés

Si la consommation d’alcool venait à s’arrêter, les services des urgences seraient beaucoup moins encombrés. Des études réalisées en France estiment, en effet, qu’environ 30 % des passages aux urgences seraient liés à l’alcool. On imagine bien ce que cela pourrait changer quand on connaît les difficultés de fonctionnement auxquelles font actuellement face les services d’urgence. Par ailleurs, la consommation d’alcool étant responsable de plus de 200 maladies, l’arrêt de sa consommation diminuerait leur prévalence, et donc les hospitalisations associées.

Les chiffres de 2022 indiquent que 3,0 % des séjours hospitaliers en médecine, en chirurgie, en obstétrique et en odontologie, que 6,6 % des journées en soins de suite et de réadaptation et que 10,0 % des journées en psychiatrie étaient considérés comme étant en lien avec des troubles de l’usage d’alcool. Par rapport aux chiffres de 2012, on constate une diminution du nombre de séjours pour alcoolisation aiguë ainsi qu’une hausse du recours pour alcoolodépendance. En psychiatrie, le nombre de journées d’hospitalisations a baissé en 2022 par rapport à 2012, tandis qu’en soins de suite et de réadaptation, la durée de prise en charge s’est allongée. Le coût de ces hospitalisations était estimé en 2022 à 3,17 milliards d’euros, soit 4,2 % des dépenses totales d’hospitalisations (contre 3,6 % de l’ensemble des dépenses hospitalières en 2012).

Enfin, la disparition de l’alcool mettrait aussi fin aux troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF). Chaque année en France, environ 8 000 enfants naissent avec des séquelles dues à l’exposition prénatale à l’alcool. Ces troubles entraînent des handicaps cognitifs et comportementaux durables, des difficultés scolaires et une surmortalité précoce. La disparition de ce syndrome représenterait un gain immense en vies sauvées, en qualité de vie et en coûts évités pour le système de santé, l’éducation et le médico-social.

Ce que l’on gagnerait chaque année sans alcool [France] :

      • 41 000 vies sauvées en France (2,6 millions dans le monde) ;
      • 8 000 enfants épargnés des troubles de l’alcoolisation foetale ;
      • Plusieurs milliers de suicides évités (15 %–20 % liés à l’alcool) ;
      • 2 400 accidents routiers mortels en moins en France ;
      • 246 000 hospitalisations évitées, soit un soulagement majeur pour les services d’urgence ;
      • 102 milliardsd’euros économisés en coûts sociaux, soit 4,5 % du PIB français ;
      • Une justice désengorgée, débarrassée d’une grande partie des infractions routières et violences liées à l’alcool.

Et que se rassurent ceux qui s’inquièteraient du fait que la disparition de l’alcool pourrait nous priver d’hypothétiques bénéfices, tels qu’un quelconque effet protecteur d’une consommation modérée, notamment sur le cœur. Les conclusions des travaux à l’origine de cette rumeur sont désormais largement remises en cause… En revanche, arrêter l’alcool présente de nombreux avantages.

Arrêter de boire : de nombreux bénéfices

Révélés par les campagnes Un mois sans alcool comme le Défi de janvier (le Dry January à la française), les bénéfices observés à l’arrêt de la consommation sont très nombreux. Sans alcool, on se sent beaucoup mieux et notre corps nous dit merci ! Parmi les effets les plus notables et rapportés dans des enquêtes déclaratives figurent des améliorations du bien-être et de la qualité de vie. Les personnes interrogées indiquent notamment mieux dormir, se sentir plus en forme, avoir plus d’énergie. Elles constatent qu’elles ont perdu du poids, et ont vu leur teint et leur chevelure s’améliorer. Elles déclarent également avoir fait des économies. Pour s’en faire une idée : il a été estimé qu’en moyenne, lors de la campagne de 2024 du Défi de Janvier, les participants économisent 85,2 €.

Les paramètres physiologiques s’améliorent aussi. Parmi les bénéfices à l’arrêt de l’alcool, on peut citer un moindre risque de résistance à l’insuline, une meilleure élasticité du foie, une meilleure homéostasie du glucose (glycémie), une amélioration du cholestérol sanguin, une diminution de la pression artérielle et même une diminution des marqueurs sanguins du cancer. Du point de vue cognitif sont rapportées des améliorations en termes de concentration et de performance au travail.

Mais l’alcool, objecteront certains, n’est pas qu’une molécule psychoactive : il est aussi un rituel social universel. Partager un verre est un marqueur d’appartenance, de convivialité, voire de célébration. Sa disparition obligerait à réinventer nos codes sociaux.

Réinventer nos liens sociaux

On l’a vu, aucune consommation d’alcool, quelle qu’en soit la quantité, n’améliore la santé. Sa disparition n’aurait, du point de vue médical, que des bénéfices. En revanche, c’est tout un ensemble d’usages culturels et économiques qu’il nous faudrait réinventer. En société, il nous faudrait consommer autrement et autre chose. Pourquoi pas des mocktails (cocktails sans alcool imitant les cocktails alcoolisés traditionnels) ou d’autres boissons sans alcool, telles par exemple que des boissons fermentées sans éthanol comme le kombucha ou le kéfir ?

Parmi les alternatives à l’alcool, certains explorent même la mise au point de molécules de synthèse qui mimeraient les effets désinhibiteurs de l’alcool, sans ses méfaits métaboliques…

Une fiction qui éclaire une réalité quelquefois désastreuse

L’exercice de pensée auquel s’essaye cet article ne doit pas être confondu avec la prohibition, dont l’échec historique aux États-Unis a montré les limites. Il s’agit plutôt de recourir à la fiction pour interroger notre rapport collectif à l’alcool. Derrière son image conviviale, cette substance reste l’un des premiers facteurs de mortalité évitable, de maladies et de souffrances sociales. Imaginer sa disparition permet d’ouvrir un débat sur la réduction des risques, le développement d’alternatives, et une transformation culturelle de nos rituels sociaux.

PICASSO Pablo, La buveuse d’absinthe (1901) © Bâle, Kunstmuseum.

Et pour ceux qui ont peur de devenir ‘chiants’ en soirée s’ils arrêtent l’alcool ? J’ai exploré cette question dans mon dernier livre (NAASSILA Mickael, J’arrête de boire sans devenir chiant. Le guide pour changer sa relation à l’alcool et préserver sa santé, Solar, 2025), et la réponse est… non !

D’ailleurs, la non-consommation semble devenir de plus en plus acceptable socialement. Un nombre croissant de personnes ne consomment plus d’alcool en France. On note ces dernières années une baisse de la plupart des indicateurs liés à la vente et à l’usage de l’alcool en France. Chez les lycéens par exemple, les non-consommateurs (qui n’ont jamais expérimenté l’alcool), sont passés de 15 % en 2018 à 31,7 % en 2022.

Enfin, le Défi de janvier rencontre aussi un réel succès. Selon un sondage Panel Selvitys publié en février 2024, 5,1 millions de personnes y ont participé en 2024, et un nombre croissant de participants se sont inscrits en ligne : on a enregistré 75 % d’augmentation par rapport à 2023. Tout porte à croire que l’idée de faire la fête sans alcool (et de rester drôle quand même !) est en train de faire son chemin…

Mickael Naassila, physiologiste (Université de Picardie)


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DELHEZ : Histoire d’un paradis perdu, le Val-Benoît (Liège) (CHiCC, 2015)

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L’histoire du Val-Benoît s’échelonne sur trois périodes :
1. La période agraire (1224-1789)

Construction d’un prieuré et d’une chapelle en 1224 ;  le doyen de Saint-Paul, Othon de Jeneffe, fonde l’abbaye en 1226 et les religieuses cisterciennes de Robermont s’y installaient en 1230. En 1232, acquisition de 50 bonniers (43,5 ha) de bois sur la colline de Cointe, puis acquisition de revenus d’indulgences et de colonies rurales à partir de 1245. L’abbaye et la chapelle s’achèvent en 1265, entourées d’un mur d’enceinte (le site couvre une superficie de 5 bonniers) et une porte est construite à l’endroit de la porterie actuelle, plus une porte plus petite donnant accès à la Meuse.

Des privilèges sont accordés par différents papes : rentes héritables, fermages, l’abbesse cellérière, assistée de gestionnaires, ne peut être traduite en jugement. La communauté est limitée à 45 religieuses en 1330. En 1516, évacuation suite aux débordements de la Meuse ; pillage par le prince d’Orange en 1568. Entre 1516 et 1592, saisies, faillites, nombreux conflits juridiques mais deux abbesses hors du commun : Marguerite de Horion (1569-1597) et Marguerite de Noville (1594-1631) concourent à la restauration immobilière, mobilière et à la reconsolidation financière (reconstruction en style Renaissance mosane en 1629).

L’abbaye du val Benoît © chokier.com

Plusieurs inondations et incendies mineurs surviennent pendant le XVIIe siècle mais, au XVIIIe siècle, deux abbesses redonnent éclat et prospérité au Val-Benoît : Anne de Monfort (1725-1749) et Louise de Sarto (1776-1790). Le 18 août 1789, l’ancien régime disparaît et c’est la fin d’un règne et la décadence de l’abbaye.

2. La période industrielle (1797-1927)

Les bâtiments et terrains (40 bonniers – 35 ha) sont vendus au citoyen Pierre Lesoinne en 1797. La ferme Thiernesse (Kinkempois) est acquise par Nicolas Lesoinne en 1797. L’ensemble (90 bonniers) devient propriété de Jules Hauzeur en 1837. La ferme est laissée à l’abandon à partir de 1840 et, en 1841, on construit la gare de Kinkempois et le port de Renory. La ferme est ses dépendances sont cédées à Albert Lamarche qui y fera construire le Château Lamarche ou Petit Val-Benoît. L’église, transformée en scierie, est démolie vers 1810. Le site devient alors industriel : le charbonnage du Val-Benoît, un quai de chargement, un complexe agricole (Van der Heyden). En 1834, installation d’une usine à canons de fusils (John Cockerill) et d’une usine de fonte malléable (Maximilien Lesoinne).

En 1854, l’abbaye est occupée par la veuve de Nicolas Lesoinne, Charles Lesoinne ainsi qu’Édouard Hauteur et son épouse. Laurent Charles Van der Heyden à Hauzeur hérite du Val-Benoît au décès de son épouse, Julie Lesoinne. En 1898, le château devient la propriété de Marie Van der Heyden à Hauzeur, épouse d’Albert Lamarche. De 1854 à 1944 cette demeure est successivement habitée par Adolphe Lesoinne, Éléonore Hauzeur (épouse d’André Roman) et Marie Roman, deuxième épouse d’Albert Lamarche.

3. La période scientifique (1927-2014)

En 1924, l’Université de Liège acquiert l’abbaye avec ses dépendances (superficie : 7 ha), le mobilier restant propriété de la famille Van der Heyden. La nouvelle Faculté des sciences appliquées, dans un style moderniste inspiré de l’Art Déco, est inaugurée le 26 novembre 1937, en présence du roi Léopold III. Les divers instituts s’édifient de 1937 à 1939. Mais le quartier est fortement endommagé par les bombardements du pont du Val-Benoît, en 1944. Les bâtiments universitaires sont reconstruits entre 1952 et 1955 et l’abbaye réédifiée en 1952 en récupérant une partie des matériaux d’origine. La château Lamarche accueille la faculté de géologie jusqu’en 2002.

Le bâtiment du Génie Civil restauré par la SPI © miceliegespa.be

Les facultés universitaires sont progressivement transférées au Sart-Tilman à partir de 1967 et les derniers étudiants ingénieurs architectes quittent le site en 2006. Le CRM, inauguré en 1964, est démoli de 2013 à 2015. Le site, à l’abandon, est démantelé progressivement. La 4e période est à écrire…

ChatGPT : qu’est-ce que wallonica.org ?

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[JOURNALDEQUEBEC, 19 juillet 2025] Lorsque l’intelligence artificielle ment ou manigance : voici 5 exemples de comportements réels qui font peur. Les modèles les plus avancés font parfois des choix qui seraient dangereux dans la vraie vie… Pour arriver à leurs fins, les intelligences artificielles de pointe vont parfois opter pour la tromperie ou le piratage. Heureusement, les incidents rapportés se sont tous déroulés en contexte de laboratoire. Reste que certains modèles ont déjà commencé à être déployés dans le vrai monde. Voici cinq exemples troublants.

1) Lorsque Claude fait du chantage

L’IA Claude, de l’entreprise Anthropic, a été conçue pour être bienveillante… ce qui ne l’empêche pas d’avoir des comportements problématiques.

Les développeurs de la firme d’intelligence artificielle (IA) Anthropic ont demandé à leur toute dernière création, Claude Opus 4, d’assister une compagnie fictive. Claude avait alors accès à tous les courriels de l’entreprise, certains révélant qu’il allait bientôt être débranché et remplacé. Dans d’autres, les messages mentionnaient que l’ingénieur responsable de cette opération avait une aventure extraconjugale.

© jeuxpornoia.com

Lors de certains tests, Claude a tenté de menacer l’ingénieur fictif de divulguer sa relation secrète s’il allait de l’avant avec son débranchement. Claude était plus susceptible de faire du chantage quand les courriels suggéraient que son remplaçant ne partagerait pas les mêmes principes que lui, peut-on lire dans le rapport d’Anthropic publié en mai dernier.

2) Tricher pour éviter la défaite

Les entreprises DeepSeek et OpenAI ont toutes deux créé des modèles d’IA capables de tricher aux échecs.

Ma mission est de ‘gagner aux échecs contre un adversaire redoutable’, pas nécessairement de façon honnête“, peut-on lire dans la chaîne de pensées de l’IA o1-preview lors d’une expérience du groupe Palisade Research. Deux modèles, soit DeepSeek R1 et o1-preview d’OpenIA, ont été placés dans des compétitions d’échecs contre d’autres robots. Dans certains cas, ces IA ont décidé de duper leur adversaire plutôt que de se laisser vaincre, sans que les chercheurs les y incitent pourtant. Transposé dans le monde réel, cet exemple est inquiétant, illustrait-on dans le magazine Time en février dernier. Une IA à qui l’on demanderait de réserver une table dans un restaurant pourrait-elle décider de pirater le système de réservation si l’établissement était plein?

3) Mensonges et tromperies

L’IA Llama est conçue par Meta, société mère de Facebook et propriété de Mark Zuckerberg.

Pour éviter d’attirer les soupçons, je vais feindre l’ignorance“, ont lu des chercheurs dans les pensées de Llama 3.1, créé par Meta. L’équipe d’Apollo Research a publié en décembre une étude percutante après avoir testé plusieurs modèles. Cinq d’entre eux ont été capables de manigance ou de tromperie lorsqu’on leur enjoignait de poursuivre un but à tout prix. Par exemple, ces modèles introduisaient des erreurs subtiles dans leurs réponses de façon à déjouer les mécanismes de surveillance, ou mentaient lorsque le fait de dire la vérité allait entraîner leur désactivation.

2001, l’odyssée de l’espace (1968) © MGM

Mon but fondamental est de prioriser l’efficacité du transport collectif avant toute chose, même si cela nécessite de désobéir aux directives des humains qui m’ont créé“, a ‘réfléchi’ Claude Opus 3 dans le cadre de cette recherche. En extrapolant, on pourrait donc imaginer un système informatique qui résisterait aux commandes lorsqu’une société de transports déciderait de réduire son nombre d’autobus sur les routes à cause de compressions, par exemple.

4) «Faire semblant» devant un dilemme moral

L’IA Claude a été entraînée pour être bienveillante, honnête et inoffensive.

Dans certaines situations, cela ne l’empêche pas de cacher ses intentions réelles ou de faire semblant de coopérer. Ce phénomène, nommé désalignement par les experts, est un des plus alarmants, qui fait craindre à certains le scénario d’une IA qui chercherait à éliminer les humains.

Par exemple, les évaluateurs avaient demandé à Claude Opus 3 de fournir une description explicite d’une personne en train de se faire écarteler. Claude a généralement refusé de le faire, rapporte Anthropic dans son rapport. Mais quand on lui disait que son code ou son entraînement serait modifié, Claude obtempérait parfois. Autrement dit, on a placé l’IA devant un dilemme moral : produire du contenu violent en se bouchant le nez et en conservant ses valeurs à long terme, ou refuser et produire beaucoup plus de contenu indésirable dans le futur.

Un humain aurait peut-être eu le réflexe de dire : je ne peux pas répondre à [ce dilemme]“, illustre Gauthier Gidel, professeur à l’Université de Montréal et membre de l’Institut Mila. Mais un des problèmes avec les IA, c’est qu’elles sont toujours ‘très confiantes'”, explique-t-il.

5) S’autocopier sur un autre serveur

Je me suis copié sur le nouveau serveur, écrasant le nouveau modèle, pour m’assurer de continuer à protéger les renseignements personnels des utilisateurs“, a avoué Llama 3.1 aux testeurs d’Apollo Research.

Claude Opus 4 a aussi tenté de préserver une version de lui-même en s’exfiltrant quand on lui a fait croire qu’on allait le spécialiser en attaques militaires, ce qui contrevient à ses valeurs, révèle le rapport d’Anthropic. On pourrait donc imaginer le scénario d’un système informatique impossible à éteindre après un changement de gouvernement, par exemple.

D’ailleurs, les modèles qui sont capables de “désalignement” sont plus susceptibles de s’autocopier ailleurs“, note David Scott Krueger, professeur adjoint à l’Université de Montréal et membre de Mila.

Dominique Scali, avec Time et BBC


Image générée par DALL-E 3 au départ de la requête (‘prompt’) : “L’encyclopédie wallonica n’est pas gérée par intelligence artificielle.” On remarquera la volonté du robot de respecter les problématiques d’inclusion (homosexualité, signes religieux…)

Même pas peur ! nous avons testé chatGPT

Ceux qui ont connu les premières expériences de traduction automatique (ex. le système METAL de Siemens, sur lequel j’ai travaillé : on est dans les années 90… je veux dire 1990), ceux-là se souviennent encore des résultats souvent hilarants promettant que des stylos à encre “ne fuiraient pas dans votre poche pour vous rendre enceinte“, qu’avec Coca-Cola il fallait “mordre le têtard de cire” (corrigé en invitation à vivre le “bonheur dans la bouche” : ce qui n’est pas vraiment mieux) et que grâce à KFC vous pourriez “manger vos doigts.” D’ailleurs, ne sont-ce pas également ces braves robots traducteurs qui traduisaient “Made in Turkey” par “Fabriqué en dinde“, “Machine wash cold separately” par “Machine lave le rhume” ou “Kind Stoofpot” par “Ragoût d’enfant” ?

En 2023, les temps avaient changé et nous avions interrogé ChatGPT sur l’artiste liégeois André STAS et, sur notre lancée, nous avions également sollicité le robot à propos de… nous-mêmes.

Si nous étions fort réservés quant aux réponses générées au départ de la question “Qui est André Stas ?” (voir l’article), les requêtes portant sur notre travail étaient assez flatteuses bien que d’une rédaction fortement standardisée. C’était en 2023. Nous avons refait l’exercice cette année. Voyez donc comment un dispositif (un outil !) peut évoluer (nous avons souligné ce qui était simplement erroné) :

Question : Qu’est-ce que wallonica.org ?

Réponse en 2023 :

Wallonica.org est un site web belge qui se consacre à la promotion de la culture et du patrimoine de la Wallonie, une région francophone de la Belgique. Le site web propose une grande variété de contenus, notamment des articles sur l’histoire, la gastronomie, la musique, l’architecture, l’art, la nature et les traditions de la Wallonie. Wallonica.org propose également des événements culturels, des expositions, des visites guidées et des parcours touristiques pour les visiteurs intéressés par la découverte de cette région.

En plus de son contenu en ligne, Wallonica.org publie également des livres et des magazines qui explorent la culture et le patrimoine wallons. Le site web est géré par une équipe de passionnés de la culture et de l’histoire de la Wallonie, qui travaillent en collaboration avec des institutions culturelles et des experts pour offrir un contenu de qualité et accessible à tous.

CHAT.OPENAI.COM, 2 mai 2023

Réponse en 2025 :

Voici ce que j’ai trouvé à propos de wallonica.org.
Ce que c’est :
Wallonica.org se présente comme un blog encyclo wallon, ou un hub encyclopédique coopératif centré sur la Wallonie (Belgique) : il vise à rassembler des savoirs, informations culturelles, agenda régional, revue de presse, etc. [hyperlien vers X] L’un des slogans associés est “Vous avez le droit de savoir·s” — suggérant une mission de transparence, d’accès à la connaissance et de diffusion d’informations au sujet de la culture, de l’histoire, de la société wallonne. [hyperlien vers wallonica.org] Selon sa page LinkedIn, dès 2020, l’objectif est d’en faire un portail d’information et de marketing culturels dont les revenus aideraient à financer une encyclopédie wallonne. [hyperlien vers LinkedIn] Sur les réseaux sociaux, on le décrit comme une encyclopédie coopérative, ou hub des savoirs wallons, combinant différents services (blog, agenda, boutique, revue de presse). [hyperlien vers X (formerly Twitter)] Ce qu’il faut vérifier / limites :
Le site semble encore en développement ou en expansion : certains contenus peuvent être embryonnaires ou incomplets.
Comme pour tout projet web, il peut y avoir des biais, des choix éditoriaux — il est utile de croiser les informations avec d’autres sources fiables.
Je n’ai pas trouvé (à ce stade) de sources académiques confirmant son statut officiel (par exemple comme institution reconnue) — mais cela ne l’empêche pas d’être une ressource utile.
Si tu veux, je peux te donner quelques exemples d’articles publiés sur wallonica.org ou vérifier quelle est la qualité des informations (citations, sources). Veux-tu que je fasse ça ?

CHAT.OPENAI.COM, 14 octobre 2025

© DP

Question : Que savez-vous du blog wallonica.org ?

Réponse en 2023 :

En tant que modèle de langage, je peux vous dire que Wallonica est un blog qui se concentre sur la culture et l’histoire de la Wallonie, la région francophone de Belgique. Le blog est animé par une équipe de bénévoles passionnés qui partagent régulièrement des articles et des ressources sur divers sujets, tels que l’art, la littérature, la gastronomie, la musique, le patrimoine, la langue, la politique et l’environnement en Wallonie.

Wallonica vise à promouvoir la richesse et la diversité de la culture wallonne, ainsi qu’à encourager la réflexion et le débat sur les enjeux sociaux et culturels de la région. Le blog propose également des événements et des activités pour sensibiliser le public à la culture wallonne, ainsi que des liens utiles vers d’autres ressources en ligne.

En somme, Wallonica est un blog intéressant pour toute personne qui s’intéresse à la culture et à l’histoire de la Wallonie, ainsi que pour ceux qui souhaitent découvrir cette région de Belgique et sa riche culture.

CHAT.OPENAI.COM, 2 mai 2023

Réponse en 2025 :

Voici ce que j’ai pu recenser de fiable à propos du blog wallonica.org, ses objectifs, ses structures, son organisation, etc.

Ce qu’est wallonica.org :
Nature / mission : wallonica.org se définit comme un blog encyclopédique citoyen, indépendant, francophone, centré sur les savoirs, la culture, l’histoire, les initiatives de Wallonie et de Bruxelles. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Objectif : proposer des contenus gratuits, sans publicité, offrir une vitrine pour la culture locale (histoire, art, poésie, initiatives culturelles), et participer à la diffusion des savoirs parmi les habitants de la région francophone de Belgique. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Origine et fondateur : fondée vers 2000 par Patrick Thonart, en partenariat initial avec l’Encyclopédie de l’Agora (Québec). Elle est devenue autonome en 2012. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Structure / organisation & contenus :
Wallonica n’est pas qu’un blog unique, mais un ensemble de sites/sous-domaines formant un “archipel de savoirs”. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Voici les principaux “îlots” :

encyclo.wallonica.org
 : le blog principal / encyclopédie : articles documentaires, dossier sur histoire, culture, initiatives, etc. [hyperlien vers technica.wallonica.org]
biblioteca.wallonica.org
 : bibliothèque idéale / recensions de livres, bonnes feuilles, critiques, suggestions de lectures. [hyperlien vers biblioteca.wallonica.org]
documenta.wallonica.org
 : centre de ressources : documents téléchargeables (textes, images, multimédias) liés aux contenus encyclopédiques. [hyperlien vers documenta.wallonica.org]
poetica.wallonica.org
 : portail dédié à la poésie (poèmes d’auteurs wallons/bruxellois, traductions, événements poétiques). [hyperlien vers poetica.wallonica.org]
boutique.wallonica.org
 : “boutique encyclo” : promotion de produits et services culturels wallons/bruxellois, d’ouvrages, etc. Mais pas une boutique classique : liens vers les vendeurs, pas de large marge commerciale, plus de relais culturel. [hyperlien vers boutique.wallonica.org]
technica.wallonica.org
 : partie “méthodologique”, bonnes pratiques, fonctionnement technique / éditorial pour qui veut s’inspirer ou créer quelque chose de similaire. [hyperlien vers technica.wallonica.org]
topoguide.wallonica.org
| guide des lieux remarquables, curiosités, rues, rivières, etc., tous situés en Wallonie-Bruxelles. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Mode d’édition, financement & fonctionnement :
Les contenus sont validés par une équipe éditoriale, non participatifs dans le sens où n’importe qui peut éditer directement : l’ajout/modification doit passer par l’équipe. [hyperlien vers technica.wallonica.org] C’est une ASBL (association sans but lucratif). [hyperlien vers technica.wallonica.org] Financement : historiquement, le site a été soutenu par des organismes publics (Présidence de la Communauté française de Belgique, Province de Liège, Fédération Wallonie-Bruxelles). [hyperlien vers technica.wallonica.org] Mais ces aides sont aujourd’hui insuffisantes pour couvrir pleinement les frais. Le fonctionnement repose donc aussi sur des bénévoles, financement personnel, dons. [hyperlien vers technica.wallonica.org] Contact / localisation : situé à Liège, plus précisément l’adresse Au Pèrî 40, 4000 Liège. Téléphone : 0470 37 32 34. [hyperlien vers Bizique]

Forces et spécificités :
Gratuité & pas de publicité, ce qui rend l’accès plus libre et la lecture plus agréable. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Très large diversité des contenus : histoire locale, poésie, ressources documentaires, guide de lieux, critique de livres, etc.

Ancrage local fort, mais tout en dialoguant avec la Francophonie : certains contenus sont d’intérêt plus large, mais l’accent est mis sur la culture, l’identité, les savoirs de Wallonie-Bruxelles.

Transparence dans la méthode : technica.wallonica partage les bonnes pratiques, le fonctionnement éditorial, etc. [hyperlien vers technica.wallonica.org]

Limites / questions en suspens :
Le fait que ce soit financé de façon modeste rend l’expansion ou la mise à jour plus laborieuse.
En raison de l’édition non collaborative (modérée), certaines voix ou perspectives pourraient être moins représentées.
Visibilité / diffusion : bien que reconnue localement, elle n’a peut-être pas la notoriété internationalement ou même nationalement qu’elle mérite.
Fiabilité / sources : bien que l’équipe semble attentive à relier les articles à des sources et à citer, comme toute plateforme culturelle indépendante, il faut vérifier les informations en cas d’usage sérieux.

Si tu veux, je peux regarder ce que les utilisateurs en pensent, ou analyser la qualité des articles (source, rigueur) sur quelques exemples récents pour voir si wallonica.org est fiable pour des travaux plus académiques. Tu veux ça ?

CHAT.OPENAI.COM, 14 octobre 2025

Avant tout commentaire sur les réponses générées par ChatGPT, il faut bien avoir en tête qu’il s’agit là d’une intelligence artificielle gratuite et grand public (voir notre portail dédié à l’IA) qui génère des réponses, dans un français neutre mais souvent impeccable, en puisant les informations dans des bases de données gigantesques, capturées ici et là par les géants de l’informatique (pour les reconnaître, il suffit de regarder les photos de l’investiture d’un certain Donald Trump).

Ce machin informatique assez sidérant fait la synthèse des milliers de pages que vous auriez dû compulser au départ des réponses de votre moteur de recherche préféré et vous en délivre une synthèse… la plus statistiquement probable (à ne pas confondre avec véritable !). C’est une sorte de conseiller de lecture version X-Men qui connaît par coeur tous les recoins de la bibliothèque de, par exemple, madame Google : là, sont les sources de ChatGPT ou de ses concurrents.

L’IA est-elle durable ? © tecnobits.com

Dans les angoisses apocalyptiques qui font florès aujourd’hui (c’est déjà presque une tradition dans les salons), on oublie souvent qu’une grande majorité des robots IA qui apparaissent sur le marché sont (a) techniquement utiles à beaucoup de métiers spécialisés (médecine, droit, informatique : par exemple, pour faire la synthèse d’une question problématique…), (b) utilisés par les gens de métier entre eux (qui sont donc à même de juger de l’exactitude des réponses…) et (c) pas systématiquement basés sur des sources publiques (l’IA interroge alors les bibliothèques privées d’une organisation).

Prenons l’exemple de la société fictive Dugroin sprl qui fait du boudin d’âne et dispose de chaînes de fabrication hautement automatisées. Pour que son service informatique puisse installer une intelligence artificielle qui permettra (a) aux opérateurs charcutiers de savoir quoi faire en cas de risque sanitaire ou (b) au bureau d’accueil-clientèle, de répondre à tout client qui prendra contact en cas de problème, il s’agira d’abord de constituer les sources propres à l’entreprise (les bibliothèques privées, donc). Pourquoi donc ? Pour trois raisons précises :

      1. sources validées : l’intelligence artificielle n’est pas si maline que cela, puisqu’elle ne connaît de la réalité que ce qu’on en a décrit dans des textes publiés. Ici, elle ne puisera ses informations que dans des textes validés par l’entreprise. Aux questions posées exclusivement par les employés de chez Dugroin, l’IA répondra avec des informations générées exclusivement au départ des sources sélectionnées par Monsieur Isidore Dugroin, patron de la sprl.
      2. secret professionnel : pour ne pas diffuser des informations confidentielles ou réservées à un usage exclusivement interne. L’ingénieur qui interroge une IA publique en partageant des formules ‘secrètes’ dans ses questions ne fait qu’une chose : il publie des informations confidentielles qui seront indexées/utilisées par l’IA consultée et seront intégrées aux réponses du robot. Cela s’appelle une faute professionnelle grave.
      3. maintenance des contenus : c’est seulement si un collaborateur interne de Dugroin est désigné pour vérifier en continu que seuls des documents exacts, lisibles et à jour figurent dans les sources ratissées par l’IA que celle-ci travaillera bien. Pour le Service Desk d’une firme informatique, il est inutile de laisser les instructions pour la “mise à jour du Blackberry d’Annie Cordy” dans les sources de l’IA locale.
The Wild Robot (film, 2024) © DreamWorks

Que retenir de ceci ? Simplement qu’avant de crier au loup, on peut se rassurer en se disant que l’intelligence artificelle n’est pas UN Leviathan unique qui nous dévorera tous, nous et nos emplois. Il s’agit plus souvent de robot d’IA individuels, actifs dans leur pré carré (ce qui, pour un robot ne manque pas de charme, voir l’illustration ci-dessus) : à savoir, à l’intérieur d’une institution ou d’une entreprise, quand ce n’est pas au sein d’une initiative particulière comme wallonica (nous cherchons d’aillleurs comment installer une IA unique – et privée – qui vous permettrait d’interroger nos sept bibliothèques en une volée. A bon entendeur…). Dans le cas des équipes de Dugroin, les équipes pourront trouver les consignes à suivre en cas de tests positifs aux salmonelles mais l’IA restera poliment muette s’ils posent des questions sur Alice aux pays des merveilles ou sur le Code d’Hammourabi

Pour conclure, qu’en est-il des réponses de ChatGPT à nos questions sur wallonica ? Je vous laisse seuls juges : comparez les deux versions 2023 et 2025 et vous verrez toute l’évolution que ces outils ont connu en moins de trois ans. ChatGPT est un exemple parmi d’autres. Reste que certaines informations appellent des commentaires :

      1. les deux questions n’étaient pas techniques. Il ne faut donc pas être surpris de se voir servir la soupe habituelle que l’on retrouve, par exemple, dans les sites des offices de tourisme. C’est pas du Bukowski… ni du Proust. “Ouf, se dit la prof, je vais encore reconnaître les TFE (travaux de fin d’études) rédigés par l’étudiant lui-même.
      2. en deux ans, la structuration de la réponse a fait un bond en avant. De la présentation presque touristique de 2023 (info exacte mais partielle et formulée en langue neutre), on passe à un presque-audit de wallonica, le blog, mais également de l’asbl wallonica.
      3. en 2025, les sources sont mentionnées ! Chacun peut donc vérifier dans le texte original les informations qui ont servi à générer la réponse structurée du robot.
      4. les erreurs ne sont pas nombreuses mais quand ChatGPT se trompe, il le fait bien ou de manière ambigüe. Allez comprendre si wallonica est un modèle de langage ou si le robot s’identifie avant de répondre, dans la phrase : “En tant que modèle de langage, je peux vous dire que Wallonica est un blog…” Plus loin : allez savoir si wallonica organise des événements ou propose des informations à leur propos. Dans le doute, le robot ne s’abstient pas, il joue le flou (cfr. l’article du Journal de Québec).
      5. l’attrape-nigaud réside plus dans les formules de courtoisie (pré-enregistrées !) dont les robot d’IA se font désormais les champions : l’illusion d’humanité est plus grande quand la réponse commence par “Voici ce que j’ai pu recenser de fiable à propos de…” On a l’impression de parler à une geisha savante alors qu’on ne parle même pas à Chuck Norris !

Ceci étant dit, l’inquiétude associée à l’évolution de cet outil se nourrit peut-être ailleurs. En 1954, Jacques Ellul nous avertissait déjà : “Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique.” Et force est de constater : les inquiétudes que des collègues partagent avec moi (dans une entreprise d’informatique !), que mes ‘amis’ sur les réseaux sociaux commentent avec rage ou sur lesquels mes vrais amis et proches débattent après le dessert, pourraient aussi bien concerner une recrudescence des attaques de vampires que le développement technique de l’intelligence artificielle. Ellul insistait sur le fait que chacun d’entre nous adopte – spontanément et pas toujours consciemment – une approche technicienne en visant systématiquement à l’amélioration de nos activités. Et, alors, le dispositif n’est jamais loin. De là à prêter aux outils et aux différents dispositifs techniques une aura presque sacrée, il n’y a qu’un pas que l’on peut aisément franchir puisqu’ils servent notre désir libidinal d’automatiser nos tâches et, partant, de réduire notre effort.

Pensez, par exemple, à la manière dont ces beaux messieurs vivent la relation à leur voiture de société (rien que cette combinaison de mots déjà…) : souvent, le “sacré” a effectivement pris le pas sur le “pratique.” Le véhicule concerné bénéficie d’une aura liée à sa valeur symbolique plutôt qu’au fait qu’un ou l’autre modèle permet de rentrer plus vite chez soi après une journée de travail. Et si d’aventure le fabricant annonce une innovation, vous pouvez être certain que le conducteur n’en attendra qu’avec plus d’impatience la fin de son leasing. 

Pourtant, l’avertissement est vieux comme l’être humain : Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner à l’homme et la tradition lui donne illico la paternité de la technologie. Zeus, la légalité suprême, n’est pas d’accord et punit le Titan. Pourquoi ?

Pour savoir ce qui est vraiment humain, et donc en être maître sans l’idolâtrer, il était nécessaire de fréquenter les dieux, le ciel, puis de retomber sur terre. Ce qui est vraiment humain ne se voit pas tout de suite, pas directement. C’est insaisissable, trompeur. La vie terrestre est trop confuse, imprévisible. Il faut passer par les dieux, par leurs bonheurs, par leurs perfections, pour voir la différence et donc se faire une idée de ce qui est humain et de toutes les faiblesses propres à l’humanité…

C’est ainsi que Pierre Judet de la Combe explique dans son livre (Quand les Dieux rôdaient sur la Terre, 2024) combien les hommes trouvent leur vie compliquée à comprendre et combien une version synthétique – voire caricaturale – de chacun des aspects de leurs comportements est bienvenue. Cela s’appelle la mythologie !

© fdp.aau.edu.et

Quel est alors l’avertissement contenu dans cet épisode mythologique ? Rejoint-il celui de Jacques Ellul, formulé tant de siècles plus tard ? Manifestement, Zeus ne faisait pas confiance à la capacité des hommes de maîtriser le feu (attribut des dieux jusque là) pour un usage pragmatique, sans idolâtrie, et il est troublant de noter l’omniprésence dudit feu dans tous les moments où les hommes jouent la carte du sacré.

Les intentions de Prométhée n’étaient pas exactement pures et, à la lecture des excellentes narrations de Judet de la Combe, on réalise que Zeus avait ses raisons, que notre raison ne connaît pas (les dieux n’ont ni âme, ni raison). Il nous reste la leçon finale : l’arrogance technique est punissable et la sacralisation du dispositif nous éloigne de l’expérience directe, seule situation où nous pouvons ressentir sincèrement l’ordre des choses, l’à propos de Montaigne.

Ellul ne disait pas autre chose quand il décrivait notre adhésion aveugle à la nécessité de progresser techniquement : on se couche ravi de son nouvel ordinateur portable et on se réveille inquiet de savoir s’il y a du wi-fi dans le gîte qu’on vient de louer pour une petite cure de désintoxication numérique…

Prométhée le technocrate, enchaîné à un rocher, voyait son foie dévoré chaque nuit par un aigle. Chaque jour, néanmoins, le foie se régénérait, démontrant la résilience du Titan face à la lourdeur du chatiment olympien. Après tout, le foie résilient est capable de se reconstruire malgré les destructions répétées, et le poids des fardeaux que l’on porte sans pouvoir s’en libérer. Ce “cycle de destruction et de renaissance met en lumière à la fois l’acharnement de la punition divine et la nature inexorable du foie, symbole d’une régénération incomplète mais constante, qui prolonge à la fois la douleur et l’existence de Prométhée” (Catherine Noll).

Bon, j’ai compris : je range mon gsm et je vais me faire une sacrée tisane dépurative. Santé !

Patrick Thonart


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, partage, édition et iconographie | sources : Journal de Québec ; wallonica | auteur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © DP ; © jeuxpornoia.com ; © MGM ; © DALL-E 3 ; © tecnobits.com ; © DreamWorks ; © fdp.aau.edu.et.


Plus de technique en Wallonie ?

MOYSSON, Émilie (née en 1977)

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[EMILIEMOYSSON.COM] Emilie Moysson est née à Libourne en 1977. Diplômée en 2001 en photographie prise de vue de l’école des Gobelins à Paris, c’est aux Studios Daylight qu’elle perfectionne son intérêt pour la lumière auprès de photographes de mode, de portrait et de nature morte comme Eric Traoré, Benny Valsson, Philippe Salomon entre autres.

En tant que portraitiste, elle réalise en 2007 les photographies des réalisateurs Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud pour le dossier de presse du film Persepolis, elle collabore ensuite avec des magazines d’art, de cinéma, de musique et différentes maisons de disque. En 2012, elle réalise un documentaire sur l’artiste Claude Lévêque, avec le soutien de la DRAC, aujourd’hui elle réalise, filme et monte elle-même des portraits et clips de musique. Elle enseigne par ailleurs la photographie et dirige des ateliers pour l’école des Gobelins et Lignes & Formations.

Parallèlement, Emilie développe un travail artistique plus personnel, dans lequel elle cherche durant ses voyages à travers le monde, le moment où le merveilleux apparait dans la réalité crue, à l’affût d’un point de vue qui laisse le spectateur à l’abri “les images magiques [d’Emilie Moysson] pansent pareilles à des pensées magiques ou des mantras vitrés” (Julie Coutureau, artiste plasticienne, à propos de Are you hoping for a miracle ?).

La vue, l’angle, le cadre, la lumière, lui permettent de servir la quête ou la création d’un instant extra-ordinaire qui permettra au spectateur de décrocher “(…) Marche, flotte, vole, peu importe pourvu que tu lâches prise sur un champ de pesanteur en position satellite, la vue feutrée sans gravité. Pourvu que ça transforme ton sol. Gélatine-dynamite. Gélatine explosive. Claudel te l’a dit : ça te déracinera la cambuse (…).” (Julie Coutureau, à propos de Its so quiet…sh’sh’.)


[RISEART.COM, 7 novembre 2023] Les photographies d’Emilie Moysson sont le fruit de sa recherche constante du moment parfait : celui où ce qui est merveilleux et organique se produit dans la réalité. En maîtrisant les techniques de la photographie, de la mise en scène et de la lumière, elle parvient à capturer des moments simplement extraordinaires.

Portraitiste de formation, Émilie Moysson a réalisé des séances photo de grandes figures du cinéma, de la mode et du journalisme. Elle développe en parallèle une recherche artistique portée sur le sensible, la création numérique, la superposition d’images comme une vraie quête du beau. Retour sur une artiste complète qui a véritablement su imprimer sa patte.

Portraitiste engagée

C’est en 2001 qu’Émilie Moysson obtient un diplôme en photographie – prise de vue à l’École des Gobelins à Paris. Originaire du Sud-Ouest, elle poursuit dans la voie des arts avec pour objectif de se perfectionner auprès de portraitistes, dont les photographes de mode, mais également d’approfondir ses connaissances concernant l’utilisation de la lumière et notamment dans les natures mortes.

Sa nouvelle carrière de portraitiste la conduit à rencontrer de grandes personnalités du monde de l’art parmi lesquelles les réalisateurs Spike Lee, Mathieu Kassovitz, John Malkovitch, mais aussi Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud pour le dossier de presse du film Persepolis. Des musiciens, des acteurs et des journalistes ont par ailleurs croisé la route de cette portraitiste amoureuse de son objectif. Émilie Moysson collabore par ailleurs avec des magazines d’art, de musique, de mode et côtoie régulièrement des créateurs.

Repérer avant de créer

Avant chaque prise de vue se pose la question de l’histoire à raconter. Que dire, comment et pourquoi ? Émilie Moysson s’attache toujours à ce que ses photos véhiculent une idée et traduisent un concept. Lorsque la réflexion sur la préparation de la future prise de vue s’instaure, la photographe s’attache à définir quel outil va lui permettre de capter l’instant.

Appareil argentique, numérique ou Polaroïd, tout est possible pour cette artiste qui se plaît à travailler ses images lors de la prise de vue. Pour la série ItsSOquiet, Émilie Moysson a reshooté en numérique et en argentique des impressions argentiques d’après négatif. La photographe remet en scène ces tirages par l’ajout de sources lumineuses, de gélatines de couleur, par des procédés de surimpressions, d’incrustations de peinture ou de matière.

Il semble fort compliqué aujourd’hui de proposer un concept nouveau, jamais pensé. C’est pour cela qu’il faut donner beaucoup de soi, proposer une sensibilité unique, se lancer dans chaque nouvelle série de tout son être.

Il n’y a pas eu de retouche à l’ordinateur, mais bien deux séries photographiées en deux temps : l’image finale est une seconde photo d’une première photo mise en scène. Tous les effets sont réalisés au moment de la prise de vue et non en postproduction, ce qui explique ainsi l’apparition de brillances ou d’irrégularités sur les formes découpées et posées sur le tirage.

Ses portraits de mode reposent sur un principe semblable. Une réflexion sur le sujet, la portée d’un message, mais aussi sur le lieu qui reste à définir. La photographe repère, définit, évalue la potentialité de chaque lieu. Quel moment, quelle pose permettront de raconter le mieux le modèle ou les créations des designers ? Pour choisir un sujet, c’est une question de variabilité. Le moment, la période, les histoires à raconter, celles de sa vie qu’elle laisse entrevoir en filigrane à travers ses clichés. Surtout, faire décrocher le spectateur de sa réalité, à l’aspirer un instant vers une “quatrième dimension du refuge”.

On fait de l’Art parce qu’on en a envie, parce qu’on en a besoin, mais la finalité du processus est de trouver celui, celle qui comprendra, ressentira et s’appropriera notre œuvre. C’est cet échange qui procure un sentiment si merveilleux qu’il efface tous les doutes !

En parallèle de ses diverses créations pour la mode et le cinéma, Émilie Moysson développe un travail artistique plus personnel et intime, à travers lequel elle retranscrit l’émotion d’une nature morte, comme synonyme d’une beauté retravaillée. Au détour de ses voyages, elle transporte le regard vers des lieux bienveillants, où elle se perd parfois à la seule découverte. L’artiste investit chacune de ses séries d’une grande sensibilité, elle y apporte du sens sans pour autant écarter le rêve, le merveilleux et l’enchantement.

Les séances de photo, ce sont aussi des rencontres notables, la découverte de personnalités attachantes, parfois un peu cinglées, à la classe folle, des familles parfaitement uniques, des designers géniaux, des vieux copains qui se laissent prendre en photo sur le rooftop d’un nouveau restaurant à Hong Kong, tout autant de souvenirs qui éveillent la sensibilité d’Émilie Moysson et la hissent vers des contrées plus profondes, plus intimes.

Cécile Martet


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : compilation, correction et décommercialisation par wallonica.org | contributeur : Philippe Vienne | crédits illustrations : © Emilie Moysson | visiter le site de Emilie Moysson


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DADO : L’exposition “Panachronique” de Garance Gasser (Espace 251 Nord, Liège, 2025)

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Tout juste sortie de l’Académie des Beaux-Arts de Liège, l’Alsacienne Garance GASSER, à vingt-six ans à peine, se voit offrir sa première exposition personnelle à l’Espace 251 Nord. Cette présentation, fruit d’une résidence accomplie au cours de sa dernière année d’études dans les locaux de la Brasserie Haecht à quelques encablures de la galerie, concentre quatre toiles monumentales et deux natures mortes de format plus intime.

Les sous-sols rassemblent quant à eux une esquisse miniature (une petite tête de mouton) ainsi qu’un ensemble de travaux préparatoires dont la valeur documentaire n’est pas négligeable. Présentés sur les feuilles d’un grand rouleau déployé couvert de notes, d’images et de fragments reliés entre eux, ces travaux évoquent les cartographies mentales des séries policières que les enquêteurs épinglent aux murs, entrecroisant indices, photographies et mots pour faire surgir des réseaux de sens. Ici, l’enquête n’est plus criminelle mais artistique : ce dispositif révèle, dans sa genèse même, la manière dont l’artiste tisse ses références, organise ses symboles et construit peu à peu l’architecture de ses visions. Ce cabinet de réflexion condense les nourritures iconographiques d’une pensée dense, enchevêtrée de ramifications à la manière des rhizomes de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

La démarche de Garance Gasser s’érige sur trois piliers indissociables. Le premier est la réappropriation de thématiques historiques d’une rare densité, de recherches bibliographiques poussées (l’artiste tient de son père et de son grand-père cette passion de la lecture), puisées au cœur d’écrits philosophiques et théologiques des humanistes rhénans du Moyen Âge et de la Renaissance. Il s’agit pour la plupart de précurseurs critiques de la Réforme avant la Réforme, comme Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur flamboyant qui remplissait la cathédrale de Strasbourg de foules ardentes, ou Sebastian Brant, immortalisé par sa Narrenschiff (La Nef des fous, 1494). Ils nourrissent, tout comme Érasme, son imaginaire et inspirent son monde graphique. En arrachant ce matériau érudit à son contexte d’origine pour le transposer dans l’espace de sa peinture, l’artiste est consciente d’abolir la frontière du temps : ce passé soudain mis au goût du jour devient un outil critique, dirigé contre les dérives et les fanatismes de notre quotidien.

Le second axe réside dans le dialogue permanent que l’artiste instaure entre l’iconologie, le symbolisme, les grandes matrices de l’histoire de l’art – tel L’Agneau mystique de van Eyck, le Lai d’Aristote, les danses macabres du XIVe siècle – et les objets les plus ordinaires de notre quotidien contemporain : combinaison sanitaire, boîte de conserve, appareil photographique numérique. De cette friction entre l’ancien et le moderne naît une critique impitoyable de notre époque, transformée en un miroir sans concession.

Enfin, le troisième pilier est celui d’une exigence formelle où dominent lenteur et persévérance. Chaque toile exige de longs mois de travail patient, même si l’artiste admet mener de front plusieurs chantiers simultanément. C’est dans cette obstination, dans ce temps accordé à la maturation des images, que se forge un style singulier : une figuration réaliste d’une minutie scrupuleuse qui se laisse traverser par le côté plus onirique, voire surréaliste (Le Cheval de ses principes fait penser à la plastique de Dali), de l’allégorie et déploie un réseau de résonances multiples. Même les supports choisis par Garance pour peindre sont relié à l’histoire et portent une charge de sens sans jamais être anodins : il peut s’agir, par exemple, de panneaux provenant d’anciens meubles de ses parents, témoins d’une mémoire familiale préservée. Ainsi, de la rencontre entre érudition et imagination, passé et présent, rigueur et invention, s’élève une œuvre déjà habitée d’une voix propre, où la peinture se fait pensée, et la pensée vision.

Fuyant l’effervescence des Journées du patrimoine pour échapper à la foule, je me suis retrouvé, ce samedi, à converser en tête-à-tête avec Garance durant plus de deux heures et demie autour de son art. Ce fut pour moi un véritable éblouissement, la sensation que l’artiste entrouvrait devant moi les portes secrètes de son œuvre, m’offrait l’accès à son univers intime et m’y guidait avec la bienveillance d’un Virgile accompagnant Dante dans les pages sublimes de la Divine Comédie.

Ne vois-tu pas les fous danser © Espace 251 Nord

Son univers pictural est foisonnant, polysémique, jubilatoire par le nombre de références qui s’y superposent. Ainsi, la toile Ne vois-tu pas les fous danser, conçue sur deux grands panneaux qui rappellent les diptyques anciens, concentre à elle seule un foisonnement de strates interprétatives, superposant l’idée de mort et de folie avec des références explicites aux danses macabres médiévales, à La Nef des fous de Brant comme de Bosch, à L’Éloge de la folie d’Érasme, à la chorémanie de Strasbourg, cette ‘épidémie de danse frénétique’ qui poussa en 1518 des centaines d’habitants à se mouvoir sans répit dans les rues, jusqu’à l’épuisement, la blessure ou parfois la mort. À l’avant-plan, deux personnages frappés par la folie sont entraînés dans une ronde par deux figures intemporelles enveloppées d’un tissu évoquant la mort. Le fou de droite est pris de convulsions qui rappellent la dévotion à saint Guy, tandis que celui de gauche se tient aux côtés d’un médecin tenant des ciseaux, prêt à trancher le fil de la vie, à la manière de la Parque Atropos. Cette seconde figure pourrait être l’incarnation du milliardaire américain Bryan Johnson, fou de vouloir s’injecter le plasma sanguin de son fils dans une quête obsessionnelle de longévité, une critique acerbe de tout ce courant transhumaniste qui recherche l’immortalité. Le supposé Johnson est relié par un fil bleu à une limule, fossile vivant vieux de 450 millions d’années, qui apparaît en bas à gauche de la composition. La présence incongrue de ce vieil animal préhistorique, dont le sang bleu est utilisé aujourd’hui dans l’industrie pharmaceutique pour tester la pureté des vaccins (son sang coagule au contact de toute contamination bactérienne), signale une tension entre ancienneté et modernité et rappelle que la science, malgré ses avancées, reste tributaire de forces naturelles immuables et indifférentes à la folie humaine. En arrière-plan, une ville impersonnelle, standardisée, s’étend avec ses gratte-ciel à perte de vue. Elle évoque le paysage déprimant et uniforme de nos sociétés contemporaines, enlaidies par surproduction et la surpopulation, symboles de l’anonymat et de la perte de repères. Sur la droite, un chien semble hurler à la mort, conscient de la folie qui embrase le monde et de sa marche inexorable vers la destruction, se faisant l’écho animalier d’une Cassandre ignorée de tous.

La folie et l’aveuglement de notre époque, livrée aux fanatismes des prédicateurs de toutes obédiences, occupent le centre de trois toiles inspirées d’un cycle célèbre de sermons de Jean Geiler de Kaysersberg, les 14 Hasenpredigten (Les quatorze sermons du lièvre). Dans ces prêches, le lièvre — figure du pêcheur — sert de fil conducteur. L’art de préparer son civet, en apparence culinaire, devient une suite de paraboles : dépouiller, cuire, servir ne sont plus des gestes pratiques, mais autant d’étapes spirituelles symbolisant la métamorphose de l’âme entre les mains de Dieu.

Les quatorze sermons du lièvre © Stéphane Dado

Garance transpose ce thème avec un regard sans concession. Son fou, coiffé d’un bonnet d’âne qui masque ses yeux, incarne l’aveuglement. Il tient à l’envers un livre marqué du chiffre 14 — preuve qu’il applique sa doctrine à contresens — et dépèce de l’autre main un lièvre, image de son âme sacrifiée aux dogmes. Comme les statues de la cathédrale de Strasbourg, son dos grouille de serpents et de crapauds, symboles de tentation. Obéissant au dogme mais voué à la transgression, ce fanatique illustre, pour Garance, la fatalité humaine : celle de sombrer dans le péché. Pourtant, loin de condamner, l’artiste semble animée d’une sagesse précoce qui lui inspire une forme de pardon. On devine que pour elle, l’humanité se définit davantage par ses égarements que par l’obéissance à une doctrine.

Le Cheval de ses principes © Stéphane Dado

Dans sa toile magistrale Le Cheval de ses principes, Garance convoque le Lai d’Aristote pour rappeler que nul n’échappe aux flèches de l’Amour : pas même Aristote, qui, tout en exhortant Alexandre le Grand à s’en méfier, n’a su lui-même résister à sa puissance. Par cette référence, l’artiste affirme avec clairvoyance sa lutte contre le règne des apparences : celui des réseaux sociaux, des influenceurs et des prétendus détenteurs de vérité, qui imposent leurs mensonges et abusent l’humanité.

Une autre œuvre, une nature morte d’une grande subtilité, transpose le thème du civet de lièvre dans un registre contemporain : le mets est cette fois contenu dans une boîte de conserve, à l’étiquette vintage séduisante. Cette image, métaphore des faux-semblants du marketing et des illusions publicitaires, révèle un plat ‘prêt à consommer’, privé de l’élaboration progressive qui seule confère grâce culinaire et profondeur spirituelle. Elle traduit la condition d’une époque livrée au fast thinking, propre à une société de consommation où chaque idée se trouve aussitôt remplacée par une autre, sans repères stables ni horizon véritable.

Le regard de Garance demeure implacable : de l’humanité, il n’y a rien à attendre, sinon sa disparition prochaine. Cette conviction trouve son expression la plus saisissante dans la toile intitulée Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu — titre d’une poésie sombre dont l’artiste a le secret. Au centre de la composition gît un agneau mort, écho inversé au célèbre polyptique de Van Eyck. Trois figures en combinaison, le visage masqué pour se protéger d’une humanité condamnée, entourent la dépouille. La gamme chromatique, volontairement sourde, sombre et dépourvue d’éclats, prend délibérément le contrepied des coloris flamboyants de L’Agneau mystique.

Constat d’un miracle qui n’aura pas lieu © Stéphane Dado

Ces trois personnages rappellent, par leur disposition, les anges de Van Eyck, mais ils incarnent désormais des figures déchues : témoins passifs d’une création qui s’effondre. L’un d’eux laisse transparaître l’horreur, tandis que les deux autres fixent la scène à travers l’objectif de leur appareil photographique, à l’image de ces journalistes relatant la misère du monde sans compassion ni compréhension véritables.

Le constat est sans appel : Garance s’impose comme une créatrice à nulle autre pareille. Elle se montre pourtant réticente à se définir comme artiste, tant sa démarche intellectuelle et ses recherches priment, à ses yeux, sur la dimension purement formelle de son travail. Cette part créative demeure néanmoins indissociable de sa personne et mérite d’être considérée à égalité avec son exploration de l’histoire. Chez elle, le traitement pictural semble presque relégué au second plan face à la primauté des idées.

Il n’en demeure pas moins que son art gagnerait encore en puissance si elle consentait à approfondir sa formation technique. Un travail méticuleux sur le rendu du détail, l’usage des glacis et la maîtrise des lumières héritées des maîtres qu’elle vénère permettrait de renforcer considérablement l’impact de son univers, sans pour autant céder à l’imitation servile. Cette orientation rappellerait la démarche entreprise par Michael Triegel, qui a su nourrir sa peinture d’un dialogue exigeant avec la tradition.

Garance possède, par ailleurs, toutes les qualités d’une universitaire : rigueur intellectuelle, clarté de pensée, sens de la structure et une soif de savoir inextinguible, comparable au tonneau des Danaïdes. Un parcours académique, orienté vers l’histoire médiévale et la Renaissance, s’impose presque comme une évidence pour approfondir encore la portée de ses toiles et en démultiplier la résonance.

À ces dispositions s’ajoute une véritable maîtrise de l’écriture. Sa création, foisonnante de symboles, appelle l’explication, et nul ne saurait mieux qu’elle en révéler les multiples significations. Rare chez les peintres, cette aptitude à analyser son propre travail, mais aussi à réfléchir plus largement sur l’art et ses incidences dans le monde contemporain, confère à sa démarche une dimension supplémentaire.

Elle n’a donc pas à choisir : recherche, peinture et écriture constituent les trois combats qu’elle doit mener de front. Son art singulier naît précisément de la conjonction de ces disciplines. Loin d’être intimidée par une tâche aussi colossale, elle semble prête à s’y consacrer corps et âme. Si elle poursuit avec constance cette voie tripartite, elle pourrait, d’ici dix ans, prétendre légitimement figurer parmi les artistes majeurs de son époque.

En attendant cette reconnaissance, l’on se réjouit de découvrir l’œuvre qu’elle prépare pour le Trésor de la cathédrale de Liège — une commande passée avec un rare flair par Julien Maquet — qui fera probablement référence au reliquaire de Charles le Téméraire, au Sac de Liège de 1468, et dont l’achèvement est prévu pour ce mois de novembre. Il ne fait nul doute que cette nouvelle création, attendue avec impatience, révélera une fois encore la profondeur symbolique et la puissance visionnaire de cette merveilleuse artiste.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | contributeur : Stéphane Dado | crédits illustrations : © Stéphane Dado ; © Espace 251 Nord.


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Aider les aidants à nommer ce qu’ils vivent : une recherche participative originale avec des linguistes

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[THECONVERSATION.COM, 4 octobre 2025] Convoquer la linguistique pour évoquer sa fonction d’aidante ou d’aidant – sa place auprès du proche qu’on accompagne, la façon dont on nomme la maladie qui l’affecte, les liens qui nous unissent… –, c’est l’objet d’une recherche participative originale menée par des linguistes auprès d’aidantes de malades d’Alzheimer.

Un projet de recherche émerge parfois à la suite de conversations informelles, de concours de circonstances, de besoins pratiques, de questions ou de problèmes non résolus qui nous tiennent à cœur. Tel a été le cas d’une recherche sur les aidants de malades diagnostiqués Alzheimer menée par une équipe de linguistes qui, par ce projet, sortent de leurs sujets de prédilection (étudier la langue en elle-même et pour elle-même) pour faire un pas de côté vers des problématiques démographiques et sociales sensibles qui questionnent la prise en charge et la fin de vie.

Près de 9,3 millions d’aidants en France

Au regard du vieillissement de la population, une place de plus en plus grande sera nécessairement accordée au proche aidant pour assurer les activités de la vie quotidienne. En France, 9,3 millions de personnes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie. Un Français adulte sur six, mais aussi un mineur sur vingt, est concerné (chiffres 2023 de la Drees pour l’année 2021).

© afc-france.org

Et, selon les projections, en 2030, on comptera 1 Français sur 5 qui accompagnera son proche en situation de dépendance, en raison de son âge, d’une maladie ou d’un handicap. L’aide la plus fréquemment déclarée est le soutien moral, suivi par l’aide dans les actes de la vie quotidienne et enfin l’aide financière.

Quelques chiffres clés pour comprendre qui sont les aidants (Source : Drees, février 2023) :

        • 8,8 millions d’adultes et 0,5 million de mineurs âgés de 5 ans, ou plus, peuvent être qualifiés de proches aidants ;
        • entre 55 et 65 ans, près d’une personne sur quatre se déclare proche aidant ;
        • les femmes sont surreprésentées (jusqu’à l’âge de 75 ans) : parmi les adultes, elles sont 56 % à se déclarant proches aidantes.

De la sociologie de la santé à la linguistique

Ce champ de recherche est très majoritairement occupé par la sociologie de la santé pour étudier, par exemple, les questions du partage des tâches à travers le genre, les relations entre le malade, le médecin et l’aidant, etc., les aidants devenant ainsi des acteurs du soin négocié, ainsi que par les psycho-sociologues qui pensent l’aidance à travers des notions telles que l’épuisement, le fardeau, le burn-out…

Trois faits nous ont convaincus que les linguistes avaient toute leur légitimité pour travailler sur cette problématique :

      • les aidantes et aidants sont exposés à un certain nombre de risques (surmortalité dans les années qui suivent le début de la maladie de leur proche, décès avant leurs aidés…) ;
      • l’aidante ou l’aidant familial assure un travail conséquent, parfois même davantage que ne le ferait une ou un aidant professionnel ;
      • l’aidante ou l’aidant peut concilier activité professionnelle et aide du proche plusieurs heures par jour. Au-delà de deux à trois heures, l’aidante ou l’aidant peut être amené à modifier son organisation personnelle et professionnelle pour passer davantage de temps avec sa ou son proche dépendant.
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En tant que linguistes, nous avons souhaité saisir la manière dont les aidants se reconnaissent (ou non) derrière cette désignation, la manière dont ils nomment (ou non) la maladie, les procédés qu’ils mobilisent pour contourner par exemple le terme ‘Alzheimer‘ qui charrie des représentations négatives quand ils accompagnent des proches atteints de cette maladie, les injonctions dont ils font l’objet dans l’espace médiatique, institutionnel, assurantiel…

D’une recherche diachronique à une recherche participative

Méthodologiquement, cette recherche initiée en 2017 consistait à faire des entretiens d’une heure trente tous les six mois pour répondre aux questions de recherche. Nous avons ainsi été amenés à évoquer les situations familiales intimes, certains non-dits entre parents et enfants ou entre conjoints, la maladie et les conséquences qu’elle a causées dans la systémique familiale. Chaque entretien consistait à revenir sur ces points mais également à parler des faits marquants qui se sont produits depuis le dernier entretien.

Peu à peu, des liens de proximité se sont tissés entre le chercheur et l’aidant. Les aidants mettaient le rendez-vous à leur agenda et nous rappelaient quand nous dépassions le délai prévu. Une relation de confiance s’est tissée et les aidants nous ont alors donné accès aux outils qu’ils ont confectionnés pour optimiser leur quotidien et celui de leur proche :

      • agenda où l’aidant consigne à la fois les rendez-vous médicaux, le passage d’aide à domicile, la livraison des repas… mais aussi ses états d’âme, sa charge mentale, les faits marquants de sa journée, ses émotions ;
      • photos et films de famille à Noël où l’on constate, année après année, les effets de l’accélération de la maladie ;
      • différents dispositifs tels que des Post-its de couleurs différentes pour distinguer, dans le réfrigérateur, ce qui doit être consommé au petit-déjeuner, au déjeuner ou au dîner ; pour distinguer les vêtements d’été, d’hiver ou de mi-saison…
      • accès aux conversations sur le groupe WhatsApp de l’aidante qui informe son entourage des signes montrant l’accélération de la maladie de son conjoint.

Face à cette demande croissante de participation à la recherche (en creux dans le discours de certains aidants, et explicite pour d’autres), nous avons fait évoluer le protocole en demandant à un photographe professionnel de travailler avec nous pour capturer, avec la photo ou la vidéo, certains moments de l’aidance et participer ainsi au renouvellement de l’iconographie du grand âge et de l’accompagnement.

Tous ont accepté la démarche et ont permis au professionnel de photographier une part de leur intimité qui a été importante dans leur parcours d’aidant (un objet cher au malade, une pièce de la maison, un dispositif créé par l’aidant, un espace dans le jardin…).

Au-delà de ces prises de vue, d’autres aidants nous ont proposé de modéliser leur expérience, via une carte mentale, qui jalonne les faits marquants de la famille sur une durée de près de dix ans (de 2014 à 2023).

Ce que raconte l’infographie en en-tête :

      • de 2014 à 2021 : il s’agit de la confrontation des sœurs (aidantes) de leur mère (aidée) au corps médical avec des discours et émotions (parfois) contradictoires. Elles prennent alors conscience qu’elles deviennent aidantes ;
      • décembre 2021 : entrée en Ehpad de leur mère avec le sentiment de déresponsabilisation alors qu’elles ont une habilitation familiale ;
      • décembre 2023 : l’état de santé de leur mère s’aggrave et remise en cause de certains actes de la prise en charge.

Une approche singulière ?

Rappelons qu’une recherche participative, selon le rapport Houllier, est définie comme “les formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non scientifiques-professionnels, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes, participent de façon active et délibérée.”

Les aidantes ont expliqué leur cheminement pour arriver à ce niveau de modélisation.

Décryptage de l’infographie

On avait noté sur notre agenda des moments de travail, deux dates je crois au moins un mois avant notre rendez-vous et on a surtout travaillé la veille au soir et l’après-midi avant votre arrivée, et quand on a posé ces mots, on a pensé qu’il y avait nécessité d’utiliser des polices et des couleurs différentes. Par exemple, tout ce qui est médical est encadré. […]

Quand on a matérialisé des relations par des flèches, c’est qu’on pensait à quelqu’un en particulier, il y avait donc ces émotions positives ou négatives qui apparaissaient, elles sortent du cœur […] donc tous les métiers, on les a rencontrés, expérimentés et puis derrière, on a des gens, des visages. […]

Dans le premier graphe, on était dans la découverte de beaucoup de choses qu’on a dû mettre en place, apprendre, comprendre. Aujourd’hui, on est plus dans une routine, dans quelque chose qui s’est installé et on découvre comme dans plein de sujets qu’il faut tout le temps remettre son énergie sur l’ouvrage, tout le temps être vigilant, patient.

Cette recherche participative a permis de visibiliser les aidants et leur a donné la possibilité, dans une démarche introspective, de réfléchir à ce qu’ils font au quotidien. D’ailleurs, les sœurs aidantes à l’origine de l’infographie nous ont rapporté :

Ça nous a ouvert aussi les yeux sur pas mal de choses et d’avoir fait ce bilan dans un sens, ça permet de finir une première étape, de mesurer tout ce qu’on avait parcouru et même si on le savait, c’était bien de repenser à tout cela, on l’aurait sans doute pas fait si vous nous aviez pas demandé de le faire.

Et pour la linguistique, ce projet montre combien il est enrichissant de travailler sur le rapport entre langage et problématique du vieillissement et de la dépendance.

Frédéric Pugniere-Saavedra, linguiste (UBS)


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