LEVY : XCI – La légende de novembre (1883)

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Le premier novembre a lieu chaque année la fête de la Toussaint, dont le nom devrait être écrit avec un s final, puisqu’il s’agit de la fête de tous les saints.

La Toussaint est une grande fête dans l’Eglise catholique, une fête solennelle, au même titre que Pâques, la Pentecôte et Noël.

La Toussaint, célébrée à Rome depuis l’an 731, ne fut introduite en France que cent ans après, en 825, sous le pontificat de Grégoire IV.

Au commencement du onzième siècle, Odilon, abbé de Cluny, eut l’idée d’ajouter à la fête des saints des prières pour les morts, et, depuis cette époque, le lendemain de la Toussaint, fut consacré aux trépassés.

Depuis le 22 octobre nous sommes entrés dans le mois républicain qui s’appelle brumaire, mois des brouillards.

La température s’est considérablement, refroidie ; le thermomètre accuse 6 degrés et demi en moyenne. Cependant, alors que chaque jour est plus court et plus froid que le jour qui précède, on a remarqué depuis longtemps que, vers le 11 novembre, le beau temps semblait avoir repris pour quelques heures. Le soleil parait plus clair, plus chaud ; pendant quelques jours on garde encore l’illusion de la belle saison qui vient de disparaître : c’est, dit-on, l’été de la Saint-Martin.

Chaque année vers la mi-novembre on observe un phénomène semblable à relui qui est aperçu vers le 13 août : celui des étoiles filantes. Les étoiles filantes de novembre semblent toutes émaner d’un même point du ciel situé dans la constellation du Lion. Aussi ces étoiles s’appellent Léonides, par opposition aux Perséides d’août.

En novembre les semailles doivent être terminées ; les fruitiers doivent être remplis.

A la Toussaint les blés semés
Et tous les fruits rentrés.

Malgré les quelques heures de répit que nous donne saint Martin, les froids annoncent l’arrivée de l’hiver :

Si l’hiver va droit son chemin,
Vous l’aurez à la Saint-Martin.

Albert LEVY, Cent tableaux de science pittoresque (1883)


Les très Riches heures du Duc de Berry : novembre (1416) © Photo. R.M.N. / R.-G. Ojda

Albert LEVY (1844-1907) était un physicien français, directeur du service chimique à l’Observatoire de Montsouris (en 1894). Il a écrit sous son nom ainsi que sous le pseudonyme de “A. Bertalisse”. Nous avons retranscrit ici le texte de plusieurs de ses “tableaux” : les légendes du mois de…

Le PDF complet de l’ouvrage est ici…

[INFOS QUALITE] statut : mis à jour novembre 2025 | mode d’édition : partage, correction et iconographie | sources : Fonds PRIMO (documenta) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Pixabay ; © Photo. R.M.N. / R.-G. Ojuda.


D’autres symboles en Wallonie-Bruxelles…

Atlas sonores : du monde à la Wallonie…

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Un site web pour entendre les langues et accents du monde entier !

[BYOTHE.FR, 9 février 2017] Ce que j’aime avec le web, c’est qu’il existe une multitude de sites internet dont le seul et unique but est d’assouvir votre curiosité. C’est le cas de Localingual. Lorsque vous arrivez sur ce site, vous découvrez immédiatement une carte du monde très colorée. Mais aucune explication de l’utilité de cette carte. Alors, préparez-vous à balader votre souris sur cette carte et ouvrez grand vos haut-parleurs, vous allez pouvoir visiter le monde en écoutant les langues et accents de chacun des pays à l’écran !

Cliquez pour essayer…

L’idée de ce site web a muri dans l’esprit d’un passionné de voyages. David Ding est un ancien ingénieur de chez Microsoft fasciné par les langues et dialectes. Dans ses divers périples, il a été amené à en découvrir beaucoup. Du coup il s’est lancé dans le projet de créer une sorte d’encyclopédie audio des langues. Mon rêve pour ce site est qu’il devienne le Wikipedia des langues et dialectes parlés dans le monde

Cette encyclopédie des langues n’est pas encore très remplie – pour le moment ! Les dialectes et langues locales de nombreux pays sont encore manquants, mais chaque jour de nouvelles langues apparaissent. Vous pouvez donc cliquer sur n’importe quel pays de la carte pour découvrir comment se prononce le pays dans la langue locale, mais également dans d’autres langues (à condition que des utilisateurs aient pris le temps de s’enregistrer).

Vous pouvez en plus de cela retrouver des phrases de la vie courante pour en découvrir un peu plus sur la langue. Bien sûr, comme ce site est collaboratif, vous n’êtes pas à l’abri de tomber sur des petits farceurs qui enregistrent un peu n’importe quoi (mais c’est de bonne guerre). Rassurez-vous, il est possible de signaler les enregistrements bidons ! N’hésitez pas à aller faire un tour sur la langue de votre pays pour faire un peu de nettoyage !

Enfin, si vous souhaitez contribuer, vous êtes les bienvenus pour enrichir cette encyclopédie en pleine croissance ! Bref, voici un petit site sans prétention qui mérite un peu plus d’attention tant son objectif va dans le sens de l’éveil au monde et de la préservation des cultures locale ! Franchement, j’aime bien !

Byothe


Cet atlas sonore vous permet de découvrir les langues régionales de France

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[BYOTHE.FR, 5 janvier 2025] Il y a quelque temps, je vous avais présenté une carte interactive des langues et accents du monde entier. Cette carte permettait de découvrir des langues d’à peu près partout sur notre planète. Mais un peu plus proche de chez nous, en France, il existe également une très grande diversité de langues et de patois régionaux. Et un grand nombre de ces langues régionales a été répertorié sur un Grand Atlas des langues régionales de France disponible gratuitement en ligne.

Si le français est bien sûr la langue officielle de notre pays, les langues régionales appartiennent à notre patrimoine culturel. À ce titre, certaines d’entre elles sont désormais enseignées à l’école et peuvent être choisies comme langues vivantes au bac comme le basque, le breton, le catalan, l’occitan, le corse et même certaines langues créoles comme le guadeloupéens, le martiniquais ou encore le réunionnais.

Mais il n’y a pas si longtemps, à la fin du XVIIIe siècle, seulement 25% de la population française… parlait français ; les autres utilisaient les langues régionales. Paradoxalement, à la même époque, le français était la langue parlée dans toutes les cours d’Europe… c’était en quelque sorte la langue internationale comme peut l’être l’anglais aujourd’hui.

Un atlas sonore des langues régionales de France

Dans un projet soutenu par un grand nombre d’institutions (notamment le CNRS ou le Musée de l’Homme), deux linguistes et un chercheur en visualisation de l’information, ont donc voulu rassembler sur une carte plus de 280 enregistrements d’une même fable d’Ésope :

La bise et le soleil se disputaient, chacun assurant qu’il était le plus fort, quand ils ont vu un voyageur qui s’avançait, enveloppé dans son manteau. Ils sont tombés d’accord que celui qui arriverait le premier à faire ôter son manteau au voyageur serait regardé comme le plus fort. Alors, la bise s’est mise à souffler de toute sa force mais plus elle soufflait, plus le voyageur serrait son manteau autour de lui et à la fin, la bise a renoncé à le lui faire ôter. Alors le soleil a commencé à briller et au bout d’un moment, le voyageur, réchauffé, a ôté son manteau. Ainsi, la bise a dû reconnaître que le soleil était le plus fort des deux.

Cliquez pour essayer…

Vous pouvez écouter tous ces dialectes ou patois en cliquant sur leur nom sur la carte… vous obtiendrez également la retranscription de la fable dans cette même langue régionale. Les langues sont classées par couleurs en fonction de leur racine : langue romane, langue d’oc, langue germanique…

Bref, au-delà de l’aspect encyclopédique de ce projet, cet atlas sonore des langues régionales est un très bel outil pour découvrir la richesse de notre patrimoine linguistique du nord au sud de la France en passant par l’outre-mer !

Byothe


Atlas sonore des langues et dialectes de Belgique

Une même fable d’Ésope peut être écoutée et lue en français (en cliquant ici) et en langues régionales endogènes de Belgique (en cliquant sur les différents points de la carte). […] Ce projet est le résultat de la collaboration pluridisciplinaire de deux linguistes, chercheurs au CNRS (Philippe Boula de Mareüil et Albert Rilliard) et d’un chercheur en visualisation d’information, Maître de conférences à l’Université Paris-Saclay (Frédéric Vernier). La plupart des enregistrements en wallon, en flamand et en francique carolingien proviennent respectivement de Lucien Mahin, de Jacques Van Keymeulen et de Léo Wintgens.

Cliquez pour essayer…

L’atlas sonore de Belgique : promenade à travers les enregistrements présents fin 2020 et illustrant les langues régionales reconnues par la Communauté Wallonie-Bruxelles

[DENEE.WALON.ORG] Introduction. Le site web https://atlas.limsi.fr/?tab=be présente une carte de Belgique colorée par langue régionale, avec des points représentant des communes ou des villages. En cliquant sur ces points, on peut retrouver la traduction de la fable d’Ésope La bise et le soleil à la fois en audio et en texte apparaissant dans une fenêtre en bas d’écran.

La version de la fable mise à la disposition de nos collaborateur·trice·s est fondée sur un texte français de 120 mots (environ une minute de parole), que les linguistes ont l’habitude d’utiliser et que voici :

La bise et le soleil se disputaient, chacun assurant qu’il était le plus fort, quand ils ont vu un voyageur qui s’avançait, enveloppé dans son manteau. Ils sont tombés d’accord que celui qui arriverait le premier à faire ôter son manteau au voyageur serait regardé comme le plus fort. Alors, la bise s’est mise à souffler de toute sa force mais plus elle soufflait, plus le voyageur serrait son manteau autour de lui et à la fin, la bise a renoncé à le lui faire ôter. Alors le soleil a commencé à briller et au bout d’un moment, le voyageur, réchauffé, a ôté son manteau. Ainsi, la bise a dû reconnaître que le soleil était le plus fort des deux.

La traduction en langues endogènes de Belgique peut être littérale ou littéraire. La transcription de l’oral est donnée dans un système orthographique choisi par le locuteur ou la locutrice, ou encore, à défaut, par son encadrant, un des co-auteurs de cette note. Ce travail a été présenté d’un point de vue linguistique à trois occasions (expliquant que nous ne reviendrons pas sur certains aspects techniques et dialectologiques) :

      • en février 2020, sous le titre Le wallon et les autres parlers romans ou franciques de Wallonie dans l’atlas sonore des langues et dialectes de Belgique au Prix de philologie de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’analyse portait sur 50 points, 45 belgo-romans (5 picards, 3 gaumais, 2 champenois et 35 wallons), ainsi que 5 points en francique mosellan. Une version légèrement corrigée est publiée sur le site L’Aberteke.
      • en septembre 2019, sous le titre Les parlers romans dans l’atlas sonore des langues et dialectes de Belgique (32 points d’enquête) faisant suite au colloque Quel dialogue numérique entre les atlas linguistiques galloromans ?, organisé par Esther Baiwir, Pascale Renders et Cécile Kaisin à l’Université de Lille. La présentation a abouti à un article dans les actes du colloque qui ont pris la forme d’une revue, sous le titre Les parlers romans dans l’atlas sonore des langues et dialectes de Belgique (Bien dire et bien aprandre, n° 35, 2020, pp. 85–108). Ce texte est également disponible sur le même site.
      • en avril 2018, sous le titre Atlas linguistique sonore de la GalloRomania : focus sur le wallon. Il concernait alors les 18 premiers points d’enquête et faisait suite au colloque Promotion ou relégation : la transmission des langues minorisées d’hier à aujourd’hui, organisé par Stéphanie Noirard et Jean-Christophe Dourdet à l’Université de Poitiers, dont les actes sont à paraître aux Presses universitaires de Rennes.

Presque tous les enregistrements ont été réalisés au domicile des locuteurs. L’année 2020, avec ses multiples péripéties ayant limité le travail de terrain, nous a néanmoins permis d’enrichir le corpus, grâce à de nouvelles collaborations. Nous présentons ici 82 points illustrant les langues régionales reconnues par la Communauté Wallonie-Bruxelles, à savoir, par ordre de superficie des berceaux de la langue : le wallon, le picard, le gaumais, le francique mosellan, le champenois et le thiois brabançon sous sa variante bruxelloise. Cet article est principalement constitué d’une première visite éclair des différents enregistrements, classés par langue, ou variante régiolectale 2pour le wallon. Nous commenterons ensuite quelques points techniques avant de conclure et d’ouvrir quelques perspectives. [Pour lire la suite…]

Philippe Boula de Mareüil, Lucien Mahin,
Frédéric Vernier, Jean-Philippe Legrand, Bernard Thiry


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : byothe.fr ; denee.walon.org | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : dupuis.com © byothe.fr ; © denee.walon.fr.


Plus de dispositifs en Wallonie…

Dinde au whisky (recette & gag)

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La recette de la dinde au whisky (plat de fête) est connue, surtout dans sa version humoristique (ci-dessous), aussi traditionnelle que la recette d’origine (voir plus bas) :

Années 80 : la Cuisine des Mousquetaires, avec Maïté et sa comparse © parismatch.com
      1. Acheter une dinde d’environ 5 kg pour 6 personnes et une bouteille de whisky, du sel, du poivre, de l’huile d’olive, des bardes de lard.
      2. La barder de lard, la ficeler, la saler, la poivrer et ajouter un filet d’huile d’olive.
      3. Faire préchauffer le four thermostat 7 pendant dix minutes.
      4. Se verser un verre de whisky pendant ce temps-là.
      5. Mettre la dinde au four dans un plat à cuisson.
      6. Se verser ensuite 2 verres de whisky et les boire.
      7. Mettre le therpostat à 8 après 20 binutes pour la saisir.
      8. Se bercer 3 berres de whisky.
      9. Après une debi beurre, fourrer l’ouvrir et surveiller la buisson de la pinde.
      10. Brendre la vouteille de biscuit et s’enfiler une bonne rasade derrière la bravate – non – la cravate.
      11. Après une demi-heure de blus, tituber jusqu’au bour. Oubrir la putain de borde du bour et reburner – non – revourner – non – recourner non – enfin, mettre la guinde dans l’autre sens.
      12. Se pruler la main avec la putain de borte du bour en la refermant – bordel de merde.
      13. Essayer de s’asseoir sur une putain de chaise et se reverdir 5 ou 6 whisky de verres ou le gontraire, je sais blus.
      14. Buire – non – luire – non – cuire – non – ah ben si – cuire la bringue bandant 4 heures.
      15. Et hop, 5 beurres de plus. Ça fait du bien par ou que ça passe.
      16. R’tirer le four de la dinde.
      17. Se rebercer une bonne goulee de whisky.
      18. Essayer de sortir le bour de la saloperie de pinde de nouveau parce que ça a raté la bremière fois.
      19. Rabasser la dinde qui est tombée bar terre. L’ettuyer avec une saleté de chiffon et la foutre sur un blat, ou sur un clat, ou sur une assiette. Enfin, on s’en fout…
      20. Se péter la gueule à cause du gras sur le barrelage, ou le carrelage, de la buisine et essayer de se relever.
      21. Décider que l’on est aussi bien par terre et binir la mouteille de rhisky.
      22. Ramper jusqu’au lit, dorbir toute la nuit.
      23. Manger la dinde froide avec une bonne mayonnaise le lendemain matin, et nettoyer le bordel qu’on a mis dans la cuisine la veille, pendant le reste de la journée.

Recette de dinde au whisky

Même l’Intelligence Artificielle sait cuisiner… © piquin-restaurant.fr

[PIQUIN-RESTAURANT.FR] Un plat savoureux et amusant à préparer. Qui aurait cru que la dinde au whisky pouvait être à la fois un plat délicieux et une source de rires ? Plutôt que de se contenter d’une recette classique, pourquoi ne pas ajouter une touche d’humour à votre table ? Cette recette, facile à réaliser, séduira vos convives tout en apportant une ambiance festive. Préparez-vous à surprendre vos invités avec un plat qui réchauffe le cœur et éveille les papilles.

Les ingrédients indispensables

Avant de vous lancer dans cette aventure culinaire, assurez-vous d’avoir les bons ingrédients sous la main. Voici ce qu’il vous faut :

      • Dinde : 1,5 kg, de préférence une dinde fermière pour plus de saveur.
      • Whisky : 200 ml, choisissez un whisky de bonne qualité pour un goût optimal.
      • Oignons : 2, émincés pour apporter une douceur caramélisée.
      • Carottes : 3, coupées en rondelles pour une belle présentation.
      • Herbes de Provence : 1 cuillère à soupe pour relever le tout.
      • Crème fraîche : 200 ml pour créer une sauce onctueuse.
      • Sel et poivre : au goût.
Préparation étape par étape

Maintenant que vous avez tous les ingrédients, passons à la préparation. Voici un guide simple pour concocter cette dinde au whisky inoubliable :

      • Préchauffez votre four à 180°C (thermostat 6).
      • Dans une grande poêle, faites chauffer un peu d’huile et faites revenir les oignons jusqu’à ce qu’ils soient translucides.
      • Ajoutez les carottes et faites-les dorer pendant quelques minutes.
      • Disposez la dinde dans un plat allant au four et assaisonnez-la avec du sel, du poivre et des herbes de Provence.
      • Versez le whisky sur la dinde, puis ajoutez les oignons et carottes par-dessus.
      • Couvrez le plat avec du papier aluminium et enfournez pendant environ 1h30.
      • Une fois la cuisson terminée, retirez le papier aluminium et laissez dorer pendant 15 minutes supplémentaires.
      • Pour la sauce, mélangez la crème fraîche avec le jus de cuisson récupéré dans le plat, puis servez-la en accompagnement.
Les bienfaits du whisky dans la cuisine

Utiliser du whisky dans vos recettes ne sert pas seulement à impressionner vos invités. Ce spiritueux apporte des arômes complexes qui rehaussent les saveurs des plats. Le whisky, grâce à son caractère riche, sublime les viandes tout en apportant une note légèrement sucrée et épicée. Voici quelques avantages :

      • Arômes enrichis : ajoute des notes boisées et vanillées (parfait pour les marinades),
      • Moisture : garde la viande juteuse (idéal pour les rôtis),
      • Complexité : crée des saveurs uniques (utilisé dans les sauces).
Une touche d’humour pour vos repas

Pour rendre votre repas encore plus mémorable, n’hésitez pas à y ajouter une touche d’humour. Que diriez-vous d’une petite blague sur la cuisine ? Par exemple : “Pourquoi la dinde a-t-elle traversé la route ? Pour passer du côté du whisky ![Wallonica : ?] Cela allègera l’atmosphère et mettra tout le monde à l’aise. “La cuisine est un art, mais l’humour en est la touche magique“, ajoute un chef anonyme [Wallonica : on comprend…].

FAQ
      • Peut-on utiliser un autre alcool ? Oui, le vin blanc ou le cognac peuvent également convenir à cette recette.
      • Combien de temps faut-il cuire la dinde ? Environ 1h30 à 2h selon le poids de la dinde.
      • Comment savoir si la dinde est cuite ? Utilisez un thermomètre, la température interne doit atteindre 75°C.
      • Peut-on préparer la dinde à l’avance ? Oui, vous pouvez la préparer un jour avant et la réchauffer au four.

En somme, la dinde au whisky apporte non seulement de la saveur mais aussi une bonne dose de bonne humeur autour de la table. N’attendez plus pour tester cette recette qui fera sensation lors de vos repas en famille ou entre amis !

Antoine Dubois


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : Jeannie Roskam ; piquin-restaurant.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP ; © parismatch.com ; © piquin-restaurant.fr.


Encore faim ?

NEKRASSOFF : Pourquoi les femmes vivent mieux et plus longtemps à Jalhay (1808)

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Nous avons trouvé ce premier texte dans un des registres aux délibérations du Conseil municipal de Jalhay. Les titres de maire, préfet, la qualification de municipalité ne doivent pas surprendre. Les territoires qui forment l’actuelle Belgique sont, à ce moment, annexés à la France.

La fin de l’Ancien Régime se distinguait déjà par un souci de centralisation conjugué à une volonté de mieux connaître les ressources des Etats administrés. Cette tendances s’accentue encore durant le régime français : dénombrements, recensements, enquêtes abondent. Déterminer le chiffre de population des villages permet d’ajuster la fiscalité, mais aussi de connaître le nombre d’individus susceptibles de prendre les armes. Faut-il voir dans le document qui suit une tentative de l’administration de Jalhay d’épargner ses citoyens face aux obligations de la conscription ? Seul un examen plus approfondi des documents pourrait éventuellement le confirmer. Il reste à faire…

Avertissement : les documents présentés sont retranscrits dans leur orthographe originale. Le lecteur ne s’étonnera pas d’y trouver des fautes ou d’anciennes formulations…

Jalhay, route vers la Baraque-Michel, début 20e siècle. L’horizon du haut plateau n’est pas encore masqué par les plantations d’épicéas. Ce document révèle ainsi le paysage de lande qui fut le sien probablement depuis le Moyen Age © Serge Nekrassoff

Jalhaÿ, le neuf février 1808,
Le Maire de Jalhaij
A Mr de Perignÿ sous Préfet du
2me arrondissement

J’ai l’honneur de répondre a votre lettre en date du 26 janvier dernier, par laquelle vous me demander d’ajouter une observation concernent la disproportion qui existe entre les hommes et les femmes au tableau de population de cette commune.

Sur quoi j’aurai l’honneur de vous observer Mr le Préfet qu’après avoir tous bien examiné je trouve les motifs ci desous tres bien fondé et qui sont veritablement la cause de cette disproportion.

Je remarque ici que le genre de vie des hommes est bien plus exposé en deperissement que celui des femmes attendu que les hommes en cette commune se livrent habituellement dès leur plus tendre jeunesse a des travaux presque forcé et cela sans interruption jusqu’à la fin de la carrière, la grande majorité sont neufs mois de l’année dans les bois et les fanges, ils ÿ logent dans des monceaux de litières ou des huttes, exposés peux ainsi dire a toutes les injures de l’air et a l’intemperie des saisons, y passant successivement du chaud au froid et vise versa, ce qui occasionne des fréquentes incommodités et qui abrège sensiblement leurs vies.

Cela est aussi a ce que je crois la cause que les jeunes gens de la conscription sont ici de plus petites tailles que dans beaucoup d’autre communes, nous en avons une autre preuve ; nous avons toujours le double plus des femmes veuves que d’hommes, il ni a donc pas de doute que ce ne soit leurs genre de vies et leurs excessives travaux qui les expose plutôt au deperissement que les femmes ; voilà monsieur le Préfet le vrai motif de cette disproportion car il est certain que dans aucune Commune du département il ni a des si fort travailleur au bois et a la campagne que dans la commune de jalhaÿ ; je suis avec le plus profond respect.

Monsieur le préfect
Votre tres humble et tres obeissant serviteur
A. J. Gregoire Maire adjoint

[AEL, Communes, Jalhay, Liasse 44, Limites communales]

La population de Jalhay à l’aube du XIXe siècle

Selon les recensements fournis par la municipalité de Jalhay à sa hiérarchie, la population de Jalhay comptait autour des années 1810 environ 1.600 âmes réparties entre les villages et hameaux de Jalhay, Surister, Fouir, Herbiester et Charneux. Le recensement établi au 1er janvier 1810 donne effectivement 35 veufs pour 58 veuves, ce qui confirme le propos du maire adjoint en ce qui concerne le rapport veufs/veuves. Il en va tout autrement du rapport hommes/femmes. Le même document compte 797 hommes et 795 femmes ! La disproportion dont il est question ne se situerait donc pas au niveau des effectifs. [AEL, Communes, Jalhay, Liasse 65]

© sshf.uliege.be

Mais apprécions plutôt le tableau que nous dresse Mr Grégoire. Il était rude de vivre à proximité du haut plateau fagnard. Notons cependant que ce devait être le cas dans beaucoup de villages ardennais. Le maire adjoint, en ces temps de conscriptions, défend évidemment ses administrés. On ne peut l’en blâmer. Il met en tout cas ici en évidence les nuitées passées en Fagnes, attestées par ailleurs, notamment pendant la saison d’extraction de la tourbe.

“Troufleux” à l’ouvrage © sshf.uliege.be

Les femmes étaient-elles d’avantage épargnées ? Probablement. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut supposer qu’elles ne participaient pas aux activités agro-pastorales sur le haut plateau.

Serge Nekrassoff, Station scientifique des Hautes Fagnes (SSHF, ULiège)


Cliquez pour plus d’infos…

Historien rattaché à la Station Scientifique des Hautes Fagnes (Mont-Rigi) de l’Université de Liège, Serge Nekrassoff a beaucoup étudié la région.
Fort de cette riche expérience, il a publié Documents fagnards – Inédits, inattendus, du XVIIIe au XXe siècle en 2011 (voir dans notre BOUTIQUE) puis, en 2023, Nouvelles légendes des Hautes Fagnes, un recueil de légendes de 100 pages inspirées par les curiosités notoires de la région. Ce texte est extrait de la publication de 2011…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : NEKRASSOF S., Documents fagnards – Inédits, inattendus, du XVIIIe au XXe siècle (2011) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : LHERMITTE Léon, La Paye des moissonneurs (1882) © Musée d’Orsay ; © Serge Nekrassoff ; © sshf.uliege.be.


Plus de quotidien en Wallonie ?

Étudiants, chercheurs, pros… Google NotebookLM est l’outil gratuit qui va transformer votre façon de travailler

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Pas de panique ! On arrête les “effroyable“, “effrayant“, “c’est la fin du monde“, “c’est la fin de l’humanité“, “c’est la fin de mon emploi“, “le petit chat est mort” et autres “Maman, j’ai peur !” Devant la progression impressionnante des outils liés à l’intelligence artificielle, il est grand temps de profiter de l’intermède de Frankl, cet espace de temps mental inséré entre les phénomènes que nous percevons (les stimuli) et la réponse raisonnée avec laquelle nous pouvons y donner suite… et continuer à vivre. Bref, il nous faut raison garder et convertir nos réflexes – si conformes – de sidération (et si pilotés par le matraquage promotionnel sur le sujet !) en une énergie plus justement dépensée à rester curieux et à s’informer sur les avantages réels offerts par ces… outils. N’oublions pas la parole apaisante de Jacques ELLUL dans les années 1950 (!) : “Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique.” Et le sacré, chez wallonica, procède de notre attitude face aux objets de pensée, pas d’une fatalité transcendante qui ferait descendre sur nos tête apeurées une huitième plaie d’Egypte. Notre humble conseil reste donc de jeter un coup d’oeil sur notre portail dédié à l’intelligence artificielle (IA) puis de lire la Tribune libre qui suit (qui prévient assez justement : “Une IA pour vous aider à penser mieux, pas pour vous en dispenser“) et ce, avec la tête froide et avec ce réflexe universellement bénéfique : cliquer curieux !

Patrick Thonart


[LESNUMERIQUES.COM, 6 février 2025] Lancé en 2023, mais en forte amélioration depuis le printemps 2024 surtout, NotebookLM est un outil qui ingère de grandes quantités d’informations, et vous permet ensuite de questionner une base de savoir, d’en faire des résumés, des fiches et même… des podcasts. Voici comment ça marche.

Les partiels et les examens de fin d’année approchent, le bac se précise doucement, les dossiers complexes s’empilent dans votre boîte mail, et chaque fois ce sont des heures que vous devrez passer à lire des documents de dizaines de pages, prendre des notes, faire des recoupements, établir des lignes directrices, des problématiques, cerner les acteurs clés, etc.Si seulement il y avait un outil à qui vous pourriez fournir ces documents, et que vous pourriez interroger ensuite pour vous faciliter la tâche, vous aider à écrire une synthèse, vous aidez à approfondir le sujet et à en apprendre les tenants et aboutissants…

Bonne nouvelle, cet outil existe, il s’appelle NotebookLM, il appartient à Google – il vous faut donc un compte Gmail pour y accéder -, est totalement gratuit et pourrait bien vous bluffer, ou, en tout cas, vous faire gagner un temps précieux !

Présentation générale : pas une nouveauté, mais quand même une belle révolution…

Si NotebookLM fait beaucoup parler de lui maintenant, il n’est pas du tout une nouveauté. Il a été annoncé en mai 2023, lors de la Google I/O. Un représentant du géant américain présentait alors ce qui était le projet Tailwind “comme un vrai carnet de notes” qui serait alimenté par “vos notes et vos sources“. Une promesse un peu vague et floue, mais qui plaçait le futur NotebookLM au croisement de l’IA (les modèles de langage naturel) et de la mise en forme d’information, deux activités au cœur du métier de Google. Depuis, l’outil de Google a été mis dans les mains du grand public, a disparu un peu des écrans radars, avant de revenir en fanfare à la fin de l’été 2024 avec l’annonce d’une nouvelle fonction qui donne à NotebookLM la capacité de générer des podcasts à la volée. Une fonction intéressante, surtout si vous êtes anglophone, mais qui a à nos yeux le mérite de remettre en avant un outil qui pourrait bien vous changer la vie si vous êtes lycéen.ne, étudiant.e ou si vous passez vos journées à jongler avec des dizaines de documents longs et complexes.

Car, NotebookLM est “un assistant virtuel de recherche qui résume les faits, explique les idées complexes et fait jaillir de nouvelles connexions – le tout à partir de sources que vous sélectionnez“, explique Google. Dans cette phrase, chaque élément est important. Intéressons-nous au dernier point, car il est capital.

Une interface Web, perfectible mais facile à dompter

NotebookLM ne va pas piocher dans le Web des informations sur lesquelles vous n’avez pas la main et dont la véracité est discutable. Non, c’est vous qui sélectionnez les éléments qui vont servir de sources, qui vont nourrir votre assistant. Pour cela, rendez-vous sur le site de notebookLM. La page Web affiche alors des modèles de carnets de notes. Ou, en l’occurrence, ceux que nous avons déjà créés.

La page d’accueil de NotebookLM liste les “notebooks” préexistants © Les Numériques

Créer et nourrir votre Notebook

Cliquez sur le bouton Créer, en dessous du message de bienvenue, afin de créer votre premier Notebook. Une nouvelle interface s’ouvre alors, et une fenêtre vous propose d’emblée d’ajouter une source, c’est ainsi que NotebookLM appelle les documents qui vont servir à son travail et à votre réflexion.

Il est possible d’importer toute une variété de sources, de diverses origines et types © Les Numériques

Vous avez quatre moyens d’ajouter une source en fonction de son type :

      • En glissant-déposant (ou sélectionnant le document) depuis l’arborescence de votre disque dur. Cela peut être un PDF, un fichier audio, un document .txt, etc.
        Attention tous les documents ne sont pas pris en charge. De manière, surprenante les .doc ou .ppt ne sont pas gérés nativement. Ce n’est pas très grave, vous pourrez en effet, les importer dans la Google Suite, et les ajouter ensuite dans NotebookLM, et c’est l’option suivante.
      • En sélectionnant un document au format Google Docs ou Google Slides.
      • En copiant-collant une URL, qu’il s’agisse d’un site Web ou d’une vidéo YouTube. À noter que pour l’instant, ce sont les transcriptions des vidéos YouTube qui sont importées, ce qui implique que certaines vidéos très récemment mises en ligne pourraient ne pas avoir encore été traitées.
      • En copiant-collant simplement du texte, qu’il provienne d’un document, d’une page Web ou que vous l’ayez récupéré grâce à un outil de reconnaissance OCR depuis la photo d’une page d’un livre ou d’un polycopié.

Ces quatre méthodes permettent d’ajouter jusqu’à 50 sources par dossier, par Notebook. Un conseil, donnez des noms explicites à vos sources afin de pouvoir les consulter facilement. Optez pour une nomenclature systématique : Sujet détaillé – Origine de la source, par exemple.

Gérer les sources et posez des questions

Une fois vos sources ajoutées, vous vous trouvez face à l’interface principale de NotebookLM.Elle se divise en trois parties :

      1. Sources, où sont listés tous les documents que vous avez importés/liés ;
      2. Discussion, la partie principale de l’interface, où s’affiche le résumé des documents et en dessous duquel est placée une fenêtre d’interaction, de chat, qui vous permettra de poser des questions en langage naturel pour obtenir des réponses contextualisées, qui renvoient aux différentes sources ;
      3. Studio, la partie où vous pourrez traiter les données emmagasinées en créant des notes, des synthèses, des chronologies et même des quizz pour vous aider à réviser. Voici venir l’ère des fiches 2.0.
L’interface de NotebookLM, qui peut être appelée à changer rapidement, se composer de trois grandes parties verticales. Les deux parties latérales peuvent être réduites ou étendues pour plus de confort visuel © Les Numériques

La rubrique Discussion

Intéressons-nous pour l’instant à la partie Discussion. Une fois la première source affichée, vous constaterez que des questions automatiques sont proposées. Elles sont généralement très pertinentes, mais rien ne vous empêche d’en taper une vous-même. Vous pouvez interroger NotebookLM en français comme si vous chattiez avec quelqu’un. Le langage naturel vous tend les bras ! Ces questions vont vous permettre de dégager des angles, des thématiques, des réponses pour mieux cerner le sujet. Ces questions changent ou évoluent en fonction des sources que vous ajoutez. C’est un point important. Vous constaterez trois choses :

      1. La première, que la réponse apportée s’affiche dans la partie supérieure de Discussion.
      2. La deuxième chose qu’on relève, c’est qu’au sein de la réponse, des chiffres inscrits dans des petits cercles renvoient à différents passages des documents importés. Ce qui évite les affabulations et les propos erronés, en vous permettant de les vérifier. Conseil : si la réponse ne vous satisfait pas, vous pouvez par ailleurs l’indiquer à l’algorithme de Google, à l’aide des pouces vers le bas ou le haut.
      3. La troisième remarque, enfin. En bas de la réponse s’affiche un bouton : Enregistrer dans une note. Transformé en note, le contenu de la réponse s’affichera alors dans la partie inférieure de la rubrique Studio.

Les notes : une base de travail et d’amélioration des sources

Comme leur nom l’indique, les notes sont des éléments détaillés qui répondent à une question que vous avez soumise à NotebookLM afin qu’il trouve une réponse dans les sources que vous lui avez confiées.

Cinq types de notes pour différents usages

Mais il y a plusieurs types de notes, et chacune à sa spécificité, son utilité dans un contexte particulier. Autrement dit, vous n’aurez pas besoin de tous ces types de note à chaque fois, mais ils couvrent un large panel de besoins récurrents quand on est étudiant ou mène un travail de recherche. Voici les cinq types de note :

      1. Les notes créées depuis une question ou que vous aurez ex nihilo pour y copier des notes dactylographiées obtenues lors d’une réunion ou d’un cours, par exemple. Conseil : Les notes créées depuis une question sont hélas en lecture seule. Pour pouvoir les amender ou les enrichir, nous vous conseillons de copier-coller leur contenu dans une nouvelle note créée manuellement que vous pourrez alors librement modifier et compléter.
      2. Les guides d’étude : il s’agit en fait d’une sorte de quizz généré automatiquement et qui contient les questions et les réponses. Un excellent moyen de faire un point sur vos connaissances si vous préparez un examen, ou un très bon moyen de prendre la mesure d’un dossier, des intervenants et acteurs concernés. Parfait pour se préparer à une présentation, par exemple.
      3. Les documents de synthèse : c’est ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un plan synthétique. En fonction du sujet, il pourra être chronologique, thématique, etc. Généralement une bonne base pour dégager des tendances et préparer un plan ou une réponse à une problématique, par exemple. Conseil : Si vous utilisez des documents dans lesquels plusieurs interlocuteurs ou personnes sont citées, veillez à ce que les citations soient attribuées aux bonnes personnes.
      4. Questions fréquentes : à ne pas confondre avec les quizz des guides d’étude, il s’agit d’une série de questions et de réponses plus approfondies qui permettent de mieux saisir certains enjeux ou mécanismes.
      5. La chronologie, enfin : le nom est explicite, vous voulez avoir un déroulé clair des évènements, NotebookLM établira alors une liste des dates importantes.

Si vous avez ouvert une note, il suffit de cliquer sur Studio pour revenir à l’interface principale.

Les notes, une vraie source de richesse

Armé de vos notes, vous avez éclusé la liste de vos questions. Mais considérer que ces différentes notes sont une fin en soi serait une erreur. Comme quand on lit des documents et prend des notes, qui vont ensuite servir à nourrir la réflexion, ces nouveaux documents peuvent prendre une nouvelle importance. Afin d’améliorer encore votre notebook thématique, nous vous recommandons en effet, quand les notes vous semblent particulièrement intéressantes, de les ajouter à leur tour au corpus de sources que vous aviez établi. Il suffit de cliquer sur le bouton Convertir en source en bas de chaque note, que vous aurez ouvert depuis la rubrique Studio.

Les notes que vous jugez les plus intéressantes peuvent être converties en sources © Les Numériques

Pourquoi ? Parce que cela va permettre à NotebookLM de générer de nouvelles questions qui vous permettront d’affiner votre travail, votre recherche, votre compréhension du sujet. Mieux, dans un contexte où on pourrait croire à tort que l’IA vous dispense de penser, cela peut vous aider à prendre conscience qu’il manque certains points importants. Autrement dit, que vos sources ne sont pas assez complètes. Dans ce cas, éclairé sur les points manquants, il est plus facile de rechercher des compléments, et éviter des révisions incomplètes, un exposé partiel ou partial, etc. Et si jamais vous avez atteint la limite des 50 sources, vous pourrez toujours supprimer les plus anciennes, ou les moins pertinentes, puisque de toute façon les notes, fusion de ces sources et de vos questions, nourrissent désormais votre base de connaissance.

Des voix synthétiques pour donner vie aux connaissances

Maintenant, intéressons-nous aux deux nouveautés qui ont remis NotebookLM sous les feux de la rampe : d’une part, le résumé audio, qu’on lance depuis le bouton Résumé audio, présent dans la rubrique Discussion et Studio, d’autre part, le mode interactif (encore en bêta), et qui, pour l’instant, ne nous a pas conquis, car les « interactions » ne semblent tout simplement pas avoir d’effet… Selon toute vraisemblance, ces deux options reposent sur le projet Soundstorm, de Google, lui aussi lancé en 2023, lors de l’édition de la Google I/O. Cet outil est capable de générer des voix synthétiques à la volée.

Un podcast… en anglais

Quoi qu’il en soit le Résumé audio signifie que NotebookLM va, à partir des sources que vous lui avez fournies, créer une sorte de podcast, avec deux intervenants, qui vont alors interagir et revenir sur les informations clés de manière assez vivante et dynamique.

Pour aller au plus rapide, vous pouvez simplement cliquer sur le bouton Générer, dans la partie Studio. Elle créera alors un fichier son que vous pourrez écouter depuis l’interface ou enregistrer au format .wav. La création du fichier peut prendre assez longtemps, mieux vaut faire autre chose en attendant, comme vous y invite Google.

[WALLONICA : on a fait le test avec le résumé de Sanctuaires : c’est bluffant, avec les drôleries liées aux voix de synthèse – ce n’est pas moi qui parle –  et les erreurs – peu fréquentes – dues à l’automatisation comprises, comme des faux noms propres, des éléments importants relégués au deuxième et l’inverse…]

Mais il est aussi possible de donner des consignes à NotebookLM en cliquant sur le bouton Personnaliser. Vous vous trouvez alors face à un champ de texte dans lequel vous pouvez donner des ordres à l’IA de Google via un prompt. Il est ainsi possible de lui indiquer de n’utiliser que certaines sources, par exemple.

Des prompts pour une version en français…

Si la version anglaise est confondante de réalisme, très impressionnante, on peut malgré tout être tenté de passer à une langue qu’on maîtrise mieux. Depuis que l’outil de création de fichiers sons est disponible, la communauté des utilisateurs semble mener une petite course poursuite avec Google pour tenter de contourner la limite de la langue. Nous avons tenté plusieurs prompts et avons constaté au fil de notre utilisation que les plus simples, qui fonctionnaient au départ, ne sont plus efficaces désormais. Ainsi, le prompt : “Les deux hôtes doivent parler français et français seulement” ne semble plus fonctionner.

Nous nous sommes donc inspirés d’exemples plus détaillés, qui, à l’heure où sont écrites ces lignes, font que le fichier généré est en français. Cliquez donc sur le bouton Personnaliser. Tapez ensuite un prompt du ce type, avec les retours à la ligne : “Cet épisode doit être en français seulement / Les hôtes ne doivent parler que français / Toutes les discussions, commentaires et citations doivent être en français durant tout l’épisode / Aucune autre langue ne doit être utilisée, sauf pour des termes spécifiques, techniques, qui devront être expliqués ensuite en français.” Validez le prompt et lancez la génération. Votre podcast devrait être produit en français, avec un très léger accent québécois, parfois. Mais, attention, pour le podcast comme pour les notes écrites générées, il est important de s’assurer que l’intelligence artificielle n’a pas commis d’erreur.

Prenons un exemple, nous avons créé un notebook sur Léon Blum à partir de quelques sites Web officiels et de l’excellente série de podcasts de Philippe Collin, diffusée par France Inter. On y parle du fait que l’extrême droite à chercher à créer la controverse autour de Léon Blum, notamment en mentant sur ses origines. Une controverse infondée et diffamatoire. Or notre podcast généré en français commence tout de go comme suit : “Bienvenue à tous pour une nouvelle exploration, on plonge aujourd’hui dans la vie d’un personnage fascinant et controversé, Léon Blum…” Première phrase, et un carton rouge, qui montre toute la puissance et les limites de NotebookLM.

Une IA pour vous aider à penser mieux, pas pour vous en dispenser

L’IA de NotebookLM ne vous dispense pas de réfléchir, d’ailleurs Google vous invite systématiquement à vous assurer qu’elle n’a pas commis d’erreur, qu’elle n’a pas halluciné, même si le corpus restreint et contrôlé aide en cela. NotebookLM est là pour vous permettre de concentrer votre intelligence là où elle compte le plus, dans l’interprétation des données de base, dans la création de liens entre les concepts et les idées. Elle met à votre disposition un outil puissant, pour gagner du temps, et vous concentrer sur l’essentiel, sur ce qu’aucune IA ne peut faire pour vous, apprendre et progresser.

Un outil qui peut aussi vous aider à transcrire vos cours et réunions

Même si ce n’est pas forcément son but premier, NotebookLM peut également être utilisé pour transcrire et résumer un fichier son, qu’il s’agisse d’un cours ou d’une réunion. Il suffit d’importer le fichier audio dans un nouveau notebook. Ensuite, en cliquant sur le fichier correspondant dans la partie Sources, vous devriez pouvoir consulter la transcription. Il vous suffira ensuite de cliquer sur le bouton Document de synthèse dans la rubrique Studio pour avoir une liste des points et propos essentiels. Si plusieurs interlocuteurs ont pris la parole, veillez à ce que les propos soient toutefois attribués à la bonne personne. Comme nous vous l’avons déjà conseillé pour les citations écrites…

Pierre FONTAINE, Les numériques


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : lesnumeriques.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © lesnumeriques.com ; © pngtree.com.


Plus de dispositifs en Wallonie…

BENIT : Dépossession identitaire et langagière, le monde de “Silence” de Didier Comès (extraits)

Temps de lecture : 13 minutes >

[RODIN.UCA.ES : Université de Cadix, Espagne] Dans un article intitulé La parole inhabitable (1990), Daniel Laroche nous rappelle que “la création littéraire ne prend […] relief et sens que rapportée à cette ombre originaire qui est en même temps son envers et sa tentation permanente : le silence“, lequel, “objet d’une nostalgie essentielle mais rarement explicite“, offre à la littérature “un thème névralgique” (Laroche, 1990 : 131). Et de signaler que cette problématique qui imprègne la production littéraire francophone de Belgique depuis le XIXe siècle —et plus particulièrement depuis le courant symboliste et des écrivains comme Georges Rodenbach (Le Règne du silence, 1891) et Maurice Maeterlinck (Le silence, in Le trésor des humbles, 1896)— resurgit notamment dans de nombreux romans régionalistes parus en Belgique au cours des premières décennies du XXe siècle (de La Bruyère ardente de Georges Virrès en 1900 au Village gris de Jean Tousseul en 1927) ou, plus tard, dans les essais et récits de Hubert Juin, un écrivain issu du milieu rural gaumais […]

Au carrefour de deux langues et de deux cultures

C’est précisément à cette époque troublée —en décembre 1942— et dans un endroit d’”entre-deux” que Dieter Comès (1942-2013) voit le jour, lui qui, vivant en milieu diglossique —comme les grands écrivains francophones de Flandre des XIXe et XXe siècles—, est, selon ses propres dires, un “bâtard de deux cultures —latine et germanique” qui, par ailleurs, baigne depuis sa plus tendre enfance “dans un fantastique rural” (Monsieur & Baronian, 1982 : 79). Situé sur la route qui mène d’Eupen à Malmédy, à quelques encablures de l’Allemagne, Sourbrodt, le village natal de Comès, se distingue par un monument, celui qui fut érigé à la mémoire de l’abbé Pietkin, défenseur de la langue française dans la région, sous le régime allemand d’avant 1918. Car le destin linguistique de “la Nouvelle Belgique” —une région qui englobe principalement la partie germanophone des cantons prussiens passés sous juridiction belge suite au Traité de Versailles (1919)— fut longtemps indécis.

Dans son étude sur Le français en région germanophone (1997a), Klinkenberg indique que la langue française ne fit irruption dans la contrée qu’en 1920, lorsqu’un régime militaire décréta le bilinguisme dans l’administration et l’enseignement —ce qui provoqua le départ de 3800 autochtones dont quelque 200 employés et 126 enseignants. Paradoxalement, l’incorporation définitive —en 1925— des Cantons rédimés dans la Belgique flexibilisa quelque peu le régime linguistique ; en effet, la loi belge stipule que la langue des enseignements primaire et moyen est celle de la région et qu’il revient aux communes de déterminer le moment propice à l’introduction à l’école primaire de la deuxième langue —le français, dans le contexte qui nous occupe. Mais, si le statut de l’allemand était juridiquement identique à celui des deux autres langues officielles du pays, jamais il ne le fut politiquement.

Au cours de la décennie trente, profitant de l’essor du pangermanisme, un puissant courant irrédentiste se développa dans cette région si bien que, dès les premiers jours de l’Occupation —en mai 1940—, ce que l’on nomme administrativement les Cantons de l’Est furent tout simplement annexés par le IIIe Reich, et la législation allemande appliquée sans délai… ni trop de résistance.

Aussi, dès la Libération, des mesures de répression furent-elles prises contre cette contrée peuplée d’inciviques et de traîtres à la patrie ! Sur le plan (socio)linguistique, il en résulta une forte suspicion entre les deux communautés (pour les francophones, l’allemand était l’idiome du nazisme ; pour les germanophones, le français était celui de la répression) ainsi qu’une minoration de la langue allemande dans la vie sociale et culturelle, et, partant, une francisation des différents corps administratifs —parmi lesquels le secteur de l’enseignement où l’épuration du personnel germanophone fut ‘compensée’ par l’importation et la constitution d’un corps enseignant unilingue francophone. Tout ceci explique une prépondérance certaine du français dans l’enseignement secondaire après 1945. […]

Ainsi donc, comme l’ensemble de la population de cette Nouvelle Belgique, la famille de Comès vit-elle au carrefour de deux langues et de deux cultures, d’autant plus que, si sa mère parle habituellement le français et le wallon, son père (qui sera réquisitionné par l’occupant et envoyé sur le front russe) s’exprime plus volontiers en allemand. À n’en pas douter, le terroir où il est né et a grandi ainsi que le plurilinguisme familial alimenteront l’univers thématique du bédéiste, qui n’obtint la nationalité belge qu’après la Libération et dont le prénom sera alors francisé —pour une meilleure intégration !— par les frères maristes de Malmédy, lesquels l’obligent de surcroît, lui le gaucher, à écrire de la main droite. […]

Comme d’autres oeuvres de Comès (La belette et Eva), Silence —où s’affirme “une conception ethnologique de l’existence qui a pour fondement le respect de l’autre” (Rosier, 1986 : 28)— est “un roman-miroir sur les espérances déçues de notre temps, d’ici et d’ailleurs. A travers la progression d’un récit entrecoupé de nombreux retours en arrière comme dans Silence, Didier Comès parle de la Wallonie, de la région comprise entre Eupen, Malmédy et St-Vith et du drame vécu par ses habitants lors de la guerre 1940-1945, des Ardennes et des légendes de la campagne, des faibles, des pauvres et des marginaux, de ses haines et de ses amours avec un rêve immense de tendresse.” (Rosier, 1986 : 44-45) […]

Silence, un être différent et déraciné, en quête d’identité et de parole

© Casterman

C’est donc en 1979, dans À suivre, que l’auteur de Ergün l’Errant et de L’ombre du corbeau publie sa grande chronique paysanne et initiatique intitulée Silence, un “roman dessiné” qui lui vaudra la reconnaissance internationale et de multiples récompenses.

Comme il le signale à Thierry Groensteen dans les Cahiers de la bande dessinée : “Je voulais illustrer le problème de l’incommunicabilité, et plus précisément de la méfiance instinctive à l’égard des gens ‘différents’, méfiance qui débouche sur la violence. Personnellement, j’ai toujours éprouvé une forme de tendresse envers les êtres marginaux, quels qu’ils soient. Peut-être parce que moi aussi, je me range dans cette catégorie. Le seul fait d’aimer le jazz, dans un petit village aux moeurs assez rigoristes, passait, sinon pour une perversion, au moins pour une bizarrerie.

L’action se déroule au cours des années soixante-septante, dans un petit hameau apparemment paisible des Ardennes belges, ironiquement appelé Beausonge, car, “dans cette campagne ardennaise, où le diable et le bon dieu font bon ménage, des êtres comme “La Mouche” craints et redoutés ont énormément d’importance, d’autant plus que la sorcellerie sert la haine ! et la haine, ce n’est pas ce qui manque à Beausonge…” (Comès, 1980 : 99). Rien d’étonnant donc à ce que certains de ses habitants y soient la proie d’horribles cauchemars et de douloureux maux de tête !

C’est là que vit une espèce d’anti-héros, un personnage dépourvu, comme l’indique son nom, de l’usage de la parole. Muet et illettré —”je mapel silence é je sui genti“, écrit-il phonétiquement sur l’ardoise par laquelle il communique avec son entourage—, Silence, de par son apparence tranquille et sa simplicité extrême, diffère sensiblement des autres villageois, aussi bien mentalement que physiquement. Dès le début, nous le découvrons en train de manipuler sereinement —diaboliquement, penseront ceux qui l’appellent “face de serpent” (id. : 31, 254) et “satanée face de sorcier” (id. : 35)— une vipère avec laquelle il échange un regard troublant de connivence.

Assurément, Silence est totalement étranger aux préoccupations terre-à-terre de ceux qui, alentour, s’affairent à soigner le bétail et autres animaux domestiques et martyrisent les saloperies de bestioles sauvages, telle la chouette cruellement clouée sur la porte d’une ferme afin de protéger l’endroit “de tous malheurs, maléfices et autres diableries” (id. : 12). Telles sont les paroles du sorcier Gaspard Nailis, dit La Mouche (en raison de l’odeur qu’il dégage et qui attire les mouches), en réponse au cacique Abel Mauvy, dont le visage tourmenté reflète les appréhensions et les angoisses et contraste vivement avec celui, doux et régulier, du simplet dont il redoute curieusement les supposés pouvoirs diaboliques. Ne lui suffit-il pas en effet, pour se sentir espionné et piquer une colère, d’apercevoir cet idiot qui ignore tout du mal et n’entend rien aux normes capitalistes ni aux rapports de force gouvernant la communauté mais qui, selon certains, “ressemble de
plus en plus à “l’autre” —ce qui ne soit par faire particulièrement plaisir à Abel… et je le comprends” (id. : 36) ? “Tu sais, le muet, il m’inquiète… Tu crois pas qu’il aurait la “mauvue” des fois ? […] Si ça s’éveillait ?…” (id. : 14).

En effet, ce demeuré bienheureux, réduit au rôle de domestique et de souffre-douleur, et marqué par son maître d’une étiquette dont il ne saisit guère le sens (“Il è genti le maite avec moi… Il me di toujour que je sui le roi dé inbécil !… cé domage que je sai pa ce que cè un inbécil !” (id. : 80)), ne pourrait-il, un beau jour, braver l’interdit (pénétrer dans la grange où sont remisés de vieux objets et décors théâtraux ainsi que d’anciennes photos familiales à même de piquer sa curiosité et de ressusciter quelques fantômes du passé) et, du coup, sortir de l’amnésie et du beau songe mensonger où il a été consciemment plongé ? C’est que, privé de parole, Silence l’est aussi de mémoire et de passé. D’où vient cet être infantile qui rêve de voir la mer (sa mère) et ferait n’importe quoi pour un morceau de gâteau ? Personne ne le sait ou, plutôt, ne semble vouloir se le rappeler, car, à Beausonge, tous sont inféodés au potentat Abel Mauvy auquel les lient de lourdes dettes et une complicité criminelle.

Mobilisé, comme les autres hommes du village, dans les gardes-frontières au début de la Deuxième Guerre, Mauvy, en sa qualité d’exploitant agricole, échappe à la captivité et regagne sa ferme dès l’invasion de la Belgique par les Allemands en mai 1940. De retour à Beausonge, il surprend sa promise avec le tzigane Georgio qu’il tue d’un coup de fourche dans le dos, avec l’approbation des villageois qui enterrent secrètement le corps et recommandent à sa veuve Sara de garder le silence. Enceinte, Violante — dont la trahison est mise sur le compte d’un envoûtement du gitan — est alors contrainte par son père d’épouser Mauvy qui flaire la bonne affaire : les frères de sa femme toujours absents, c’est lui qui gérera les deux fermes, devenant de ce fait le maître des deux domaines et l’homme le plus influent de la région.

Veuf à la naissance de son rejeton illégitime, né muet de surcroît, Mauvy n’éprouve aucun mal à exciter la colère des paysans à l’égard de Sara, convertie malgré elle en diseuse de bonne aventure et promptement surnommée “la sorcière“, et à la rendre responsable de la mort atroce de la sienne et de l’infirmité innée de Silence. Cette femme qui avait la “mauvue” — le mauvais oeil — et qui, par jalousie, avait jeté un sort à la mère et à l’enfant et provoqué le malheur à Beausonge, ne méritait-elle pas, victime expiatoire, d’avoir les yeux brûlés ? L’horrible sentence fut exécutée sur-lechamp par les culs-terreux encagoulés — à l’exception de Mauvy — qui, la tenant solidement, approchèrent de ses yeux le fer rougi au feu d’un brasero.

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Tel est le récit que Sara, avide de vengeance depuis cette sinistre nuit, relate à Silence, après lui avoir administré un puissant élixir destiné à chasser les brumes qui obscurcissent son esprit, à lui révéler et à amplifier les redoutables pouvoirs qu’il possède à l’état latent, à lui ouvrir, dit-elle, “les portes de l’oubli et de la vie” (id. : 87). Désormais, des liens de haine à l’égard des habitants de Beausonge et de Mauvy en particulier — qui, par ressentiment et afin d’exercer une mainmise croissante sur lui, n’a fait qu’aggraver la débilité de son fils — devraient les souder. Car, ajoute-t-elle avant que l’effet des drogues ne se dissipe, “le temps de la vengeance est arrivé… car tu es venu !” (id. : 114). La lutte sera dès lors impitoyable entre Sara la vindicative, bien décidée, pour arriver à ses fins, à se servir de Silence, et La Mouche qui, appelé au chevet de Mauvy, réussira à le soulager de ses violentes migraines, à défaut de pouvoir éliminer sa concurrente délivrée in extremis par Silence de l’horrible maléfice létal destiné à la neutraliser. En guise de représailles, elle lui jettera à son tour un sortilège sous forme d’araignées traquant une mouche enfermée dans un bocal, l’acculant ainsi au suicide.

Pantin sous l’emprise de celle qui n’hésite pas à jouer de ses charmes, coiffé (à la demande de la sorcière et chaque fois qu’il sera question de se venger) du bonnet de fou que son père portait lors des représentations théâtrales et par lequel il devient le substitut de son géniteur, Silence, converti en prince fou — celui qui, comme le mat dans le jeu de tarot, périra tragiquement (id. : 64) —, sera initié aux arcanes de la magie opérative par Sara la noire, bien résolue à semer la terreur dans Beausonge. Cependant, à celui qui a tant apprécié le bref instant de lucidité et d’intelligence qui lui fut octroyé et qui progressivement recouvre la mémoire des humiliations longuement endurées, elle ne pourra inculquer “la hène“, “cet drol de maladie…” (id. : 116) qui rend si triste. Incapable d’accomplir sa mission de justicier jusqu’au bout — il délivre Mauvy du charme mortel auquel l’a soumis sa maîtresse (“Pauvre maite ! il a mal… il va mourir cè pas bien ! mêm sil à méchan cè pas bien !” (id. : 178)) —, Silence contraindra celle-ci à reconnaître la suprématie de la bonté et du pardon sur le mal et la haine et, sous l’effet du bonheur produit par la chaleur de l’amour, à renoncer à la vengeance.

Le chapitre VI, La nef des fous, met lui aussi clairement en scène la fonction hautement sociale du langage et illustre le lourd handicap qui affecte irrémédiablement tous ceux auxquels la parole est soustraite. Car “par la parole, l’homme se pose en sujet face au monde et aux autres qu’il a le pouvoir de définir. Privé de la parole, il est réduit au rôle d’objet” (Everaert, 1988 : 158). Incapable de se déclarer à la sorcière aveugle – qui confirme que “la pensée [est] moins forte que le verbe” (Comès, 1980 : 136) – autrement que par écrit (“Silence aim la sorcière“), accusé du viol et du meurtre sadique de celle-ci, le muet ne pourra pas non plus se défendre contre les accusations pesant sur lui, d’autant plus que la main de l’assassin a habilement effacé le m (“Silence ai la sorcière“). Dès lors, n’est-il pas le coupable idéal aux yeux de tous, des autorités policières et judiciaires, et tout spécialement de celui dont le nom ne cesse de démentir le prénom car, chez Mauvy, c’est toujours le côté Caïn domine ?… “et si jamais ces messieurs de la ville prennent connaissance des histoires de sorcellerie… c’est alors qu’ils vont le prendre pour un dingue, et s’ils approfondissent les recherches dans le village, ils tomberont sur un bec : personne ici n’a intérêt à ressortir l’histoire des gitans !” (id. : 204). Car “silence !“, n’est-ce pas aussi et avant tout le mot d’ordre du hameau et de ses habitants ?

Incarcéré dans une section réservée aux malades mentaux, Silence l’innocent y fait la connaissance de Blanche-Neige, un nain qui lui conseille de se faire passer lui aussi pour fou (dont lui-même s’autoproclame le roi : “I am the king“, est-il écrit dans son dos) — et ce afin de sauver sa tête aux assises ; c’est, dit-il, que “toi comme moi, nous serons toujours rejetés ! Les gens n’aiment pas ceux qui sont différents… ils en ont peur !” (id. : 215) — et lui
présente quelques-uns de ses camarades dont un ancien dentiste féru d’occultisme. C’est par l’intermédiaire de ce médium, qui s’est fraisé le crâne pour s’ouvrir le troisième oeil, celui de la sagesse et de la vision intérieure, que la morte indiquera à Silence la stratégie (brûler les champignons et respirer la fumée) à suivre pour connaître la vérité et assouvir la vengeance.

Durant la nuit de Noël, profitant de la distraction générale, Blanche-Neige et Silence font la belle et se réfugient au “Cirque de la gaieté” de passage dans la ville, tenu notamment par Zelda, une naine montreuse de serpents fascinée elle aussi par les pouvoirs de celui dont elle a remarqué les beaux yeux de serpent et dont elle aimerait faire son partenaire.

© Casterman

Prévenu par Toine le malintentionné de l’arrivée du muet et déterminé à en finir, Mauvy, surpris, se fait assommer par Silence informé moyennant une vision du sort cruel enduré par la sorcière. “Je m’appelle Silence et je suis… e je sui gentil… gentil… genti… […] quès qui sa pasé ? je sè plu trè bien…” (id. : 271), clame néanmoins celui qui, sur le point de poignarder son maître, retrouve sa candeur originelle dès que la drogue suspend ses effets. Venu rechercher le coquillage que lui a offert Sara et “ousque la mèr è dedan ! […] Cè bô la mèr !…” (id. : 272), il sera finalement abattu par Mauvy, lequel, fouillant dans le sac de sa victime, en libère une vipère qui le happe au cou… sous le regard venimeux de Blanche-Neige accouru au secours de son ami et l’indifférence de Toine heureux de ce dénouement qui l’affranchit de ses dettes.

En guise de conclusion : le triomphe de la différence

Évoquant les retrouvailles, au-delà de la mort, des amants, les images finales, oniriques, nous réintroduisent dans le monde du “beau songe”, celui de la pureté et de l’innocence : loin de constituer une fin en soi, la mort violente de Silence, qui, au cours de son itinéraire initiatique, a su convertir en positif le destin négatif qui lui était proposé, est promesse de renaissance et accès à une vie nouvelle. Face à la mer tant désirée, déguisé en prince des fous —mais la folie n’est-elle pas aussi “parole de vérité refoulée par l’ordre établi” (Rosier, 1986 : 48)—, le héros est rejoint par Sara la désirable, celle qui, éclairée par l’amour, est enfin guérie de sa cécité, aveuglée qu’elle était par la haine. Guidés par un vol de goélands, ces deux êtres, dont les veines sont irriguées par du sang gitan —”Tu comprends maintenant d’où te vient ton attirance pour la mer… c’est le sang de ton père qui parle en toi : le sang de Georgio. Le même que le mien” (id. : 115)—, s’immergent lentement, main dans la main, après s’être échangé un intense regard… Dans le sable de cette grève qui rappelle les Saintes-Maries-de-la-Mer, lieu de pèlerinage des gitans, seules restent visibles les traces de pas de ces nomades qui recevront ailleurs ce que la vie d’ici-bas leur refusa.

© Casterman

Ainsi, “de la différence subie et maudite à la différence assumée et triomphante, […] le récit a opéré une subversion des catégories” (Everaert, 1988 : 161). Et ce bouleversement des idées et des valeurs reçues n’est-il pas la raison d’être du carnaval, présent dans Silence à travers plusieurs personnages ambigus —tels Blanche-Neige l’homme-crapaud et Zelda la femme-serpent— et quelques thèmes : la folie, le cirque, les nombreuses pratiques de sorcellerie, les fêtes, les déguisements (Silence portant un chapeau d’empereur puis le bonnet de bouffon ; le gardien de prison déguisé en papa Noël ; les masques et les accoutrements outranciers portés par les fous lors de la fête de Noël…) ? Comme le signalent Denis et Klinkenberg, au cours de la phase dialectique, la double thématique du déficit identitaire et de l’aliénation linguistique est servie par une série de techniques littéraires, parmi lesquelles la résurgence de la thématique du carnavalesque, un concept critique forgé par le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine : se tenant loin de tout prétendu réalisme

[le discours carnavalesque] permet de modéliser un type de texte où plusieurs voix se font entendre, voix auxquelles une égale dignité est reconnue ; de sorte que ce qui est habituellement considéré comme inférieur ou illégitime est traité sur le même pied que ce qui est supérieur ou légitime, et que le supérieur est de facto rabaissé ; le carnaval voit le “triomphe d’une sorte d’affranchissement provisoire de la vérité dominante […], d’abolition provisoire de tous les rapports hiérarchiques”. (Bakhtine) (Denis & Klinkenberg, 2005 : 234)

Et pareil renversement débouche invariablement sur une régénération et une renaissance. Mais personne, aimerait—on conclure, ne sait où Silence et Sara vécurent leur dernière aventure…

André Bénit


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : compilation, édition et iconographie | sources : BÉNIT A., Dépossession identitaire et langagière : le monde de Silence de Didier Comès | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Casterman.


Plus de bandes dessinées en Wallonie…

La rentrée des tartines (recettes)

Temps de lecture : 2 minutes >

Tartines au jambon

      • 250 g de jambon haché
      • 250 g de fromage type ‘Philadelphia’ ou ricotta
      • 2 càs de ciboulette hachée
      • 1 càs de zeste râpé de citron
      • 1 càs de moutarde
      • 2 jeunes oignons hachés
      • 3/4 de tasse de noix (facultatif)

Mélanger tous les ingrédients. Garder au frigo avant de tartiner…

Crème de carottes au cumin

      • 4 carottes
      • 100 g de lentilles cuites (facultatif)
      • 1 échalote ciselée
      • 1 dl de crème fraîche
      • Cumin
      • Piment
      • Sel, poivre

Laver les carottes, les éplucher. Cuire à l’eau (juste à hauteur) à feu doux avec l’échalote. Ajouter sel, poivre et cumin. Mixer au mixer à soupe. Ajouter la crème et le piment. Etalez sur la tartine…

Tartinade au thon

      • 1 petite boîte de thon
      • 1 càs de ciboulette
      • 1 échalote ciselée
      • 1 càc de moutarde
      • 10 cl de mayonnaise
      • 2 œufs durs

Mélanger le tout en écrasant bien les œufs durs et le thon, afin d’obtenir une pâte onctueuse. Etaler…

Salade de poulet curry

      • 250 g de poulet (cuisses ou ailes)
      • 2 jeunes oignons
      • 10 cl de mayonnaise
      • Curry de bonne qualité

Cuire dans de la matière grasse le poulet bien épicé avec sel, poivre et curry. Il faut que la viande se détache des os. La couper en petits morceaux. La mélanger avec la mayonnaise, les oignons et encore du curry..

© lorientbretagnesudtourisme.fr

Choco facile

    • 250 g de chocolat noir
    • 250 g de beurre
    • 305 ml de lait concentré sucré en boîte

Faire fondre sur feu doux le chocolat avec le beurre. Ajouter le lait concentré sucré…

Choco moins facile

      • 200 g de chocolat noir
      • 170 g de lait concentré sucré en boîte
      • 3 càs de sucre glace
      • 125 g de poudre de noisette
      • 10 cl de lait
      • 75 g de beurre demi-sel

Faire fondre le chocolat avec le lait sur feu doux. Ne jamais cesser de remuer, ça colle ! Ajoutez le lait, le beurre, le sucre glace. Bien laisser fondre sur feu doux en mélangeant. Retirer du feu. Incorporer la poudre de noisette avec un mixer plongeant. ‘Ralécher’ la spatule en bois et tartiner…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : Sophie Adans, Chef | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP ; © lorientbretagnesudtourisme.fr.


Encore faim ?

RUWET : Les carnets de chasse de Georges Lebrun au Congo belge (1912-1920)

Temps de lecture : 8 minutes >

Les carnets de chasse de Georges Lebrun au Congo belge (1912-1920) constituent un recueil de 140 pages, rassemblé, coordonné et édité par son frère, René Lebrun. De diffusion limitée, ces carnets nous ont été remis par Pierre Lebrun, leur neveu, président de l’asbl Faune, Education, Ressources naturelles.

Jean-Claude RUWET (1991)

L’extrait des Cahiers d’Ethologie consacré à Georges Lebrun (1884-1920) a été remis par son petit-neveu, Michel Lebrun, à l’équipe de wallonica.org en 2025, aux fins de conservation et de partage avec les plus jeunes générations, peut-être moins conscientes que la violence et le respect forment un duo antagoniste qui a varié selon les lieux et les époques. Une lecture critique de cet article et du livre lui-même [en cours de transcription] permet de comprendre que ledit Congo belge et l’époque coloniale étaient un lieu et une époque où le respect n’était pas le facteur dominant dans le duo. C’est notre histoire. C’est notre Travail de Mémoire. Nous livrons ce témoignage tel quel : lisez curieux !


[Cahiers d’Ethologie, 1991, 3 : 375-378] Georges Lebrun débarque pour la première fois au Congo belge en 1912 pour un premier terme de trois ans, en tant qu’agent de l’administration coloniale. Il est désigné comme adjoint au lieutenant-chef de poste de Dungu (3° 26’N, 28° 37’E), localité située au confluent du Kibali et de la Dungu dans la région des Uele.

Celle-ci n’est pas encore complètement “pacifiée” ; elle est très instable, et les rébellions sont fréquentes. Le rôle d’un chef de poste est alors considérable ; il dirige et contrôle quelques centaines de travailleurs de l’administration coloniale, remplit les fonctions d’officier de police judiciaire, d’officier de l’état civil, de commissaire de police, d’agent de transport, de surveillant des marchés “indigènes” ; il dirige la politique des chefferies, en s’appuyant sur les chefs et sultans plus ou moins ralliés, gère le budget de son territoire.

© Georges Lebrun

G. Lebrun se voit confier le recensement des villages, de leur population et de la perception de l’impôt. C’est pour lui l’occasion de la vie aventureuse qu’il a choisie, et pleine de risques il faut le dire : difficultés de déplacement, maladies endémiques – paludisme, fièvre jaune, maladie du sommeil -, bêtes sauvages, insécurité de toutes natures, responsabilités écrasantes. On a peine aujourd’hui à imaginer ce qu’était réellement ce Congo de grand-papa. Les missions qui lui sont confiées obligent Lebrun à de longs trajets en brousse, d’un village à l’autre. En cours de route, il abat le gibier à plumes et à poils nécessaire au ravitaillement de sa troupe. Accompagné d’un seul pisteur, il se lance aussi à la chasse au gros gibier, à la recherche d’émotions fortes. Tintin au Congo, c’est lui.

Dans la région de Gangara, chefferie Beka, le long de la rivière Dungu, il abat, le 24.12.1912, en une seule sortie de chasse, huit antilopes – sans doute des cobes – et un buffle ; le 01.01.1913, il abat cinq antilopes, deux phacochères, trois buffles. Le 05.04.1913, il est dans la chefferie de Faradge ; il va faire connaissance avec le gros gibier. Il abat 12 antilopes, trois “sangliers”, un rhinocéros blanc. Le lendemain, deux antilopes, deux rhinocéros blancs, un éléphant. A la mi-juin, il est chez le chef Azanga, en territoire Azandé, dans l’extrême pointe nord-est de la colonie ; il tombe sur un groupe de quatre rhinocéros blancs ; il tue une femelle (cfr. photo en en-tête de cet article), les autres fuient ; il retrouve leur trace le lendemain et blesse un mâle qui le charge ; il le tue à deux mètres, est bousculé et blessé à la jambe ; il “éprouve comme contre-coup une véritable rage de massacre.” Il reprend la piste des deux sujets qui se sont échappés. Il les rejoint, en blesse un mortellement.

Lebrun fait part des émotions fortes que lui procurent les risques encourus. Cela devient une drogue. En matière de danger, dit-il, “l’éléphant et le buffle sont à classer à égalité ; le rhinocéros vient après ; quant au lion, on l’assassine comme une antilope.” Lebrun, clopin-clopant, et son pisteur se rendent alors au village de Bere, en territoire Mundu, sur la Lodja près de la Garamba. Le 26 juin, à peine remis de ses blessures, Lebrun et son guide Baia sont de nouveau sur la piste des rhinocéros. Ils approchent un groupe de quatre à moins de 10 m ; les bêtes s’éveillent et fuient ; les chasseurs reprennent la piste, se rapprochent au plus près ; Lebrun tire sur deux cibles : une femelle mortellement blessée fuit ; le deuxième coup a fauché un jeune “de la taille d’un sanglier.” Les chasseurs se mettent sur la piste de la femelle et sont chargés par derrière par le mâle, qui est abattu à bout portant ; ils rejoignent la femelle gisante et le chasseur l’achève. Lebrun et Baia prennent la pose près du mâle abattu.

Georges Lebrun et son pisteur Baia prennent la pose près d’un rhinocéros blanc abattu, en toute bonne conscience, aux premiers temps de la frénésie coloniale.(Uele, 1913) © Georges Lebrun

En septembre 1913, l’administrateur-adjoint qu’est Lebrun doit procéder à la délimitation des territoires Koboro et Azanga. C’est l’occasion d’une nouvelle chasse. Un jour, il abat un rhino qu’il avait d’abord jugé trop petit, mais qui a la malencontreuse idée de le charger. Le lendemain, “d’un magnifique doublé“, il “couche sur le sol deux énormes rhinos porteurs de cornes splendides.” Quelques jours plus tard encore, dans la même région, le chasseur rejoint trois rhinos : une énorme femelle qui contemple deux jeunes mâles qui s’affrontent. “Vident-ils entre eux une querelle d’amoureux ? Je laisse cette question pour un plus psychologue que moi.” La femelle est abattue ; un jeune mâle fuit ; l’autre, vraisemblablement un jeune de deux ans de la morte, ne prétend pas partir; il fait mine de charger quand le chasseur tente d’approcher; commentaire : “bref, j’ai dû le faucher pour être débarrassé.” Le temps d’attendre l’enlèvement des cornes, et on se remet en route. Les cadavres sont donc abandonnés aux hyènes et aux vautours.

Lebrun, adjoint à l’administrateur du territoire, déclare donc et décrit la mise à mort de 14 rhinocéros blancs ; il en comptera 15 à son tableau de chasse. Pour mémoire, le rhinocéros blanc de la variété nordique est, dans la décennie quatre-vingts, devenu une espèce en danger d’extinction dans le nord-est du Zaïre ; il n’en restait qu’une douzaine au Parc National de la Garamba. Grâce à d’immenses efforts et contributions financières, les effectifs se seraient rétablis en 1990 au niveau d’une vingtaine de sujets.

A la fin de l’année 1913, Lebrun a à faire dans la région de Bomo-Kardi, au nord de Faradge, où la forêt commence à apparaître. Rencontrant une troupe de chimpanzés, il avise une femelle de 1,50 m, perchée dans un arbre, étroitement enlacée à la poitrine par son bébé ; tous deux sont touchés par une cartouche à 24 ballettes ; pendant que les chimpanzés font grand tapage, la mère grimpe plus haut, se cale dans une fourche, où elle meurt pendant que le petit tombe au sol… Le Nemrod manifeste alors le désir de tirer un élan de Derby, cette énorme “antilope“, confinée au nord-est de la colonie, près de la frontière “anglaise“, d’où elle fait des incursions. L’espèce aurait été beaucoup plus abondante, mais la rumeur prétend que la peste bovine l’aurait décimée au début du siècle. Dans l’extrême nord de la zone de Maruka, Lebrun localise un élan, le tire, le blesse ; l’animal est à terre et râle dans les herbes ; commentaire :”une sorte de folie s’empare de moi ; il se meurt, et pourtant je crains qu’il ne s’échappe, et, coup sur coup, je tire deux balles” ; c’est le pisteur qui le calme: – “c’est assez, ne tire plus” – “j’aurais tiré encore.” Le spécimen est de taille : 1,40 m de longueur de cornes.

Tableau de chasse de Georges Lebrun, où on reconnaît deux peaux de léopards, huit cornes de rhinocéros, un bubale, un buffle, un waterbuck (Uele, 1913) © Georges Lebrun

En deux ans, de mars 1912 à mars 1915, Lebrun aligne le tableau de chasse suivant : 3 éléphants, 15 rhinocéros blancs, 11 hippopotames, 8 phacochères, 4 lions, 2 léopards, 3 hyènes, 29 buffles de savane, 1 buffle de forêt, 2 girafes, 4 élans de Derby, 27 antilopes onctueuses, 19 bubales, 67 cobes de Thomas, 3 cobes des roseaux, 3 potamochères, 5 antilopes harnachées et une douzaine d’antilopes plus petites, 19 crocodiles, 5 chimpanzés, 3 cynocéphales, singes et gibiers divers : 147, soit un total de 400 pièces.

Après un bref retour dans l’Europe de 1915 en guerre, Lebrun revient quasi immédiatement au Congo pour un nouveau terme, de 1915 à août 1919. Il est cette fois administrateur en titre du poste d’Ilembo. Les devoirs de sa charge lui laissent moins de temps pour voyager en brousse. Il est plus sédentaire, et s’est assagi. Il s’est pris d’admiration pour la faune et, tout en demeurant chasseur, il se constitue une collection d’animaux vivants : 2 grands ducs, 1 marabout, 1 vautour, 1 serval, 2 civettes, 1 colobe à camail, 1 cynocéphale, 1 chimpanzé, 1 jeune lionne partagent sa parcelle. A cette ménagerie, se joignent 2 léopards, des hylochères et potamochères, des porcs épics, céphalophes et chevrotains. A son congé en 1919, il ramène cette ménagerie au zoo d’Anvers dont les collections ont été dispersées par la guerre. Sa pièce maîtresse est un Okapi ; capturé bébé dans la région de Buta, dans le Bas Uele, élevé au biberon; c’est le premier exemplaire ramené vivant en Europe. A ces animaux vivants, s’ajoutent des peaux, trophées, squelettes qui prennent le chemin du Musée du Congo à Tervuren [aujourd’hui Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren].

En 1919, ces collections font sensation. Georges Lebrun apparaît comme un spécialiste de la faune dont les services officiels veulent utiliser les talents. Il s’agit d’enquêter sur les possibilités et la pérennité du commerce de l’ivoire ; il faut évaluer cette ressource, définir des mesures pour en réglementer l’exploitation, documenter les services coloniaux sur la vie et les nombres des éléphants, choisir et délimiter des zones de protection comme celles à réserver à la chasse, examiner l’extension possible de la domestication des pachydermes. “La législation sur la chasse doit être modifiée sous peine de voir disparaître cette faune splendide ; l’exploitation et la vente des dépouilles d’animaux de tous genres ayant pris une si grande extension.” En mai 1920, Lebrun revient ainsi du Congo, en mission zoologique officielle pour un 3ème terme de deux ans. Il est nanti d’un équipement de récolte et de préparation.des spécimens. Il se dirige vers le Kwango, qu’il découvre bien plus pauvre que le Nord-Est ; il s’installe à Kwamouth, au confluent de la rivière Kasaï et du fleuve. Il commence ses récoltes, dans des conditions pénibles, notamment du point de vue du ravitaillement. Miné par les privations et les fièvres, il se tue à la tâche. Le 5 juillet 1920, Lebrun meurt d’une crise d’urémie au village de Matia.

Cette brève carrière coloniale et les notes du protagoniste jettent une lueur crue sur l’évolution rapide des mentalités.

En 1912, le chasseur n’a aucune retenue : sur le bateau navigant sur le fleuve, les Blancs s’amusent à faire des canons sur les crocos et les hippos, dont les cadavres descendent au fil de l’eau. En brousse, Lebrun se dit pris d’une frénésie de chasse. C’est l’esprit de l’époque. Il rencontre un chasseur d’éléphants américains qui, pour l’année 1912, avoue 45 pachydermes à son tableau. En 1913, il rencontre le récolteur d’une mission zoologique américaine, Mr Lang, qui s’en retourne avec les dépouilles de 10 élans de Derby.

Lors de son second terme, Lebrun s’intéresse davantage à la constitution de collections de spécimens, préparés ou vivants.

Pour son troisième terme, dans le cadre d’une mission zoologique, il s’éveille à la protection. Mais sa mission tourne court.

En 1925, ce sera la création du Parc National Albert, le premier parc national africain, conçu sur le modèle des parcs nationaux américains. Le pays s’organise, la conservation se met en place sous la Pax belgica. Le Blanc règne. Après l’indépendance, et dans les bouleversements de celle-ci, qu’il soit européen ou américain, le Blanc s’instaure volontiers censeur et se fera donneur de leçons. N’est-ce pas pourtant le moment, en toute humilité, de songer à nos responsabilités originelles ? Quels spectacles lamentables n’avons-nous pas donnés quand, avant de nous assagir, et par le droit du plus fort, nos passions destructrices se sont déchaînées? Avant de donner des leçons, je pense qu’il est juste que nos nations anciennement coloniales fassent acte de contrition et reconnaissent leurs erreurs.

Jean-Claude RUWET (1991)


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, édition, correction et iconographie | sources : Famille de Georges Lebrun | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Un rhinocéros blanc abattu dans les Uele en 1912 © ‘Trophée’ et photos G. Lebrun | Remerciements à Michel Lebrun.


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Écran ou papier… pourquoi tourner une page vaut mieux que cliquer

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[THECONVERSATION.COM, 19 août 2025] Le fait de pouvoir tourner les pages d’un livre ou de tracer au crayon les contours des lettres donne des appuis aux élèves dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Dans un monde d’outils numériques, pourquoi préserver cette importance du toucher ?

Lorsque les enfants entrent à l’école, l’une des techniques les plus courantes pour leur enseigner l’alphabet consiste à passer par des manipulations pratiques, comme la formation de lettres avec de l’argile ou de la pâte à modeler.

Mais à mesure que les élèves avancent en âge, la place du toucher diminue dans leur quotidien scolaire – à leur détriment. Beaucoup d’exercices de lecture deviennent numériques, et l’utilisation des claviers d’ordinateur pour écrire continue de progresser, d’autant que les outils d’intelligence artificielle (IA) sont très attractifs en matière d’édition et de composition.

Je suis linguiste et j’étudie les différences entre la lecture sur papier et la lecture numérique et la manière dont l’écriture favorise la réflexion. Avec ma collègue Anne Mangen, nous avons interrogé plus de 500 élèves du secondaire inscrits dans une école internationale d’Amsterdam (Pays-Bas) sur leurs expériences de lecture de textes imprimés par rapport celle des textes numériques. Par ailleurs, j’ai interrogé 100 étudiants et jeunes adultes aux États-Unis et en Europe sur leurs préférences en matière d’écriture manuscrite comparée à la saisie sur clavier.

Rassemblées, les réponses de ces deux études démontrent que les adolescents et les jeunes adultes continuent d’accorder de l’importance au contact physique dans leur rapport à l’écrit ; elles sont riches d’enseignements importants pour les éducateurs et les parents.

La lecture et l’écriture vues par les élèves

Lorsqu’on leur a demandé ce qu’ils aimaient le plus dans la lecture sur papier ou l’écriture à la main, les étudiants ont manifesté leur enthousiasme sur l’importance du toucher. Ce qui m’a surpris, c’est à quel point leurs perceptions à ce sujet concordaient dans les deux études.

Tenir un livre ou un instrument d’écriture entre leurs mains était important pour les élèves, c’est ce que montrent des observations comme : “On a vraiment l’impression de lire parce que le livre est entre nos mains.” ou “J’aime tenir un stylo et sentir le papier sous mes mains, pouvoir former physiquement des mots.

Les participants à l’étude ont également commenté l’interaction entre le toucher et le mouvement. En ce qui concerne la lecture, l’un d’eux a parlé de “la sensation de tourner chaque page et d’anticiper ce qui va se passer ensuite.” À propos de l’écriture manuscrite, un participant a décrit “le fait de sentir les mots glisser sur la page.

© acfj-yakimono.jimdofree.com

De nombreux étudiants ont également fait part d’avantages cognitifs. Une multitude de répondants ont évoqué la concentration, le sentiment d’immersion dans un texte ou la mémoire. En ce qui concerne la lecture imprimée, un étudiant a déclaré : “Je la prends plus au sérieux parce que je l’ai physiquement entre les mains.” Pour l’écriture, une réponse disait : “Je peux voir ce que je pense.”

Il y avait également des réflexions d’ordre psychologique. Des élèves ont ainsi écrit : “La sensation d’un livre entre mes mains est très agréable” ou “La satisfaction d’avoir rempli toute une page à la main, c’est comme si j’avais gravi une montagne.

D’autres commentaires ont souligné à quel point le toucher permettait aux élèves de se sentir plus personnellement connectés à l’acte de lire et d’écrire. À propos de la lecture, l’un d’eux a déclaré : “C’est plus personnel parce que c’est entre vos mains.” À propos de l’écriture manuscrite, un autre a déclaré : “Je me sens plus attaché au contenu que je produis.

Un certain nombre de répondants ont écrit que lire des livres physiques et écrire à la main leur semblait en quelque sorte plus “réel” que d’utiliser leurs équivalents numériques. Un étudiant a commenté “le caractère réel du livre.” Un autre a déclaré que “cela semble plus réel que d’écrire sur un ordinateur, les mots semblent avoir plus de sens.

Nous avons demandé aux participants ce qu’ils appréciaient le plus dans la lecture numérique et dans l’écriture sur un clavier d’ordinateur. Sur plus de 600 réponses, une seule mentionnait le rôle du toucher dans ce qu’ils appréciaient le plus dans l’utilisation de ces technologies pour lire et écrire. Pour la lecture, les étudiants ont salué la commodité et l’accès à Internet. Pour l’écriture, la plus grande rapidité et le fait de pouvoir accéder à Internet étaient des réponses fréquentes.

Ce que nous dit la science sur le toucher

Ce que les élèves nous disent de l’importance du toucher reflète les conclusions de la recherche : ce sens est un moyen efficace de développer les compétences précoces en lecture et en écriture, ainsi qu’une aide pour les lecteurs et les personnes qui écrivent plus expérimentés dans leurs interactions avec l’écrit.

RENOIR Auguste, Coco lisant (1905) © musee-orsay.fr

Les psychologues et les spécialistes de la lecture continuent de faire état d’une meilleure compréhension chez les enfants et les jeunes adultes lorsqu’ils lisent sur papier plutôt que sur support numérique, tant pour les lectures scolaires que pour la lecture de loisir. Pour les personnes qui écrivent chevronnées, les données suggèrent que passer plus de temps à écrire à la main qu’à utiliser un clavier d’ordinateur est corrélé à de meilleures capacités motrices fines.

Une récente étude menée en Norvège à l’université a comparé les images cérébrales d’étudiants prenant des notes et a révélé que ceux qui écrivaient à la main, plutôt que de taper au clavier, présentaient une plus grande activité électrique dans les parties du cerveau qui traitent les nouvelles informations et qui favorisent la formation de la mémoire.

Quelles stratégies d’apprentissage mettre en place ?

Le défi pour les enseignants et les parents consiste à trouver comment intégrer le toucher dans les activités de lecture et d’écriture dans un monde qui dépend tellement des outils numériques.

Voici trois suggestions pour résoudre ce paradoxe :

      1. Les parents et les enseignants peuvent commencer par écouter les élèves eux-mêmes. Malgré tout le temps qu’ils passent sur leurs appareils numériques, de nombreux jeunes reconnaissent clairement l’importance du toucher dans leur expérience de lecture et d’écriture. Élargissez la conversation en discutant ensemble des différences entre la lecture et l’écriture numériques et manuelles.
      2. Ensuite, les parents peuvent trouver des occasions pour leurs enfants de lire des textes imprimés et d’écrire à la main en dehors de l’école, par exemple en les emmenant à la bibliothèque et en les encourageant à écrire une histoire ou à tenir un journal. Mieux encore, les adultes peuvent montrer l’exemple en adoptant eux-mêmes ces pratiques dans leur vie quotidienne.
      3. Enfin, les enseignants doivent accorder davantage de place à la lecture d’imprimés et aux devoirs manuscrits. Certains se penchent déjà sur les avantages intrinsèques de l’écriture manuscrite, notamment comme aide à la mémoire et comme outil de réflexion, deux qualités mentionnées par les participants de notre enquête.

Les supports de lecture numériques et les claviers continueront à être utilisés dans les écoles et les foyers. Mais cette réalité ne doit pas occulter le pouvoir du toucher.

Naomi S. Baron, linguiste


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, ISRAËLS Isaac, Jeune fille lisant sur le divan (détail, 1920) © Museum Gouda ; © acfj-yakimono.jimdofree.com ; © musee-orsay.fr.


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Le travail émotionnel des repas de famille : le prix de la convivialité

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[THECONVERSATION.COM, 23 décembre 2024] Les repas sont de plus en plus marqués par une attente de convivialité. À Noël, le phénomène est à son paroxysme. Cette injonction à la convivialité est liée au diktat du bien-être, du bonheur et à l’importance accordée aujourd’hui au bien-être des enfants. Elle répond aussi à une anxiété collective liée aux risques alimentaires. Mais cette convivialité, loin d’être spontanée, repose sur un travail émotionnel important, surtout porté par les mères.

Partager un repas, aussi appelé commensalité, est souvent présenté par les sciences de la nutrition et les politiques de santé publique comme un moyen de prévenir des maladies liées à l’alimentation, telle l’obésité, ou comme levier pour améliorer la santé mentale et sociale des convives. Manger ensemble en famille régulièrement, et d’autant plus manger ensemble dans une ambiance conviviale, serait ainsi la panacée pour des enjeux sanitaires et sociaux contemporains. Pourtant, ces supposés bienfaits ne sont pas clairement démontrés, et nous ne savons pas vraiment ce qui serait bénéfique dans le fait de manger ensemble.

Si l’attention à l’ambiance des repas de famille est grandissante, nous en savons peu sur la manière dont la convivialité prend forme et sur les effets de cette injonction sur les mères, principales responsables du travail alimentaire domestique.

Nous avons mené entre 2020 et 2023 une enquête sociologique, basée sur une centaine d’heures d’observation de repas de famille dans 14 foyers aux positions socio-économiques variées, en France et en Australie, ainsi que sur des entretiens avec les parents observés. Celle-ci révèle l’ampleur de la gestion des émotions que sous-tendent les repas de famille quotidiens. Les repas sont appréhendés non seulement par l’assiette, mais aussi à travers une approche relationnelle. Ses résultats montrent que la convivialité a un prix : un travail émotionnel invisibilisé.

Le concept sociologique de ‘travail émotionnel’

Le concept de travail émotionnel, théorisé par la sociologue Américaine Arlie R. Hochschild dans les années 1980, est de plus en plus connu, mais demeure mal compris. Le travail émotionnel (Emotion Work en anglais), correspond au management de ses propres émotions pour correspondre à un état requis dans une situation donnée. C’est aussi travailler sur ses émotions pour influer sur l’état émotionnel des autres. Ce qui sous-tend le travail émotionnel sont des normes sociales dominantes concernant la parentalité, la famille et les pratiques alimentaires guidant ce que l’on ‘devrait’ ressentir et comment, dans certaines circonstances. Celles-ci sont qualifiées, selon Hochschild, de règles de sentiments. Le travail sur les émotions peut être essayer de provoquer, chez soi-même ou chez une autre personne, une émotion qui n’est pas initialement présente ou alors chercher à atténuer ou dissimuler une émotion ressentie. Le travail émotionnel peut également être évité, par exemple si les ressources émotionnelles manquent.

Au-delà de l’assiette : la gestion des émotions à table

Les manières de tables ont longtemps régulé la façon de manger ensemble. Les règles de sentiments constituent désormais un cadre de référence supplémentaire pour la commensalité. À table, il est ainsi souvent attendu de jouer le jeu du collectif, d’éviter les antagonismes, l’isolement, le mécontentement, et de favoriser le plaisir, l’affection ou l’humour. Il s’agit aussi de faire en sorte que les émotions se manifestent de manière contrôlée : on peut être content à table, mais pas surexcité.

Loin de l’image idéalisée des repas de famille, la convivialité repose sur un équilibre fragile d’émotions qu’il s’agit de réguler en permanence. C’est là que le travail émotionnel entre en jeu.

Même dans les familles dôtées de super-pouvoirs, les stratégies de travail émotionnel sont souvent mises en échec © Disney Enterprises

Les membres des familles observées lors de l’enquête passent la plupart de leur temps séparé (travail, école, activités extrascolaires, etc.). Ainsi, en plus de l’impératif de nourrir la famille et de socialiser les enfants à une certaine manière de manger, les repas partagés sont une occasion de se retrouver en famille, de se raconter sa journée, de vérifier que les enfants vont bien, et d’être ensemble, tout simplement. C’est également l’occasion de passer un bon moment ensemble, car c’est aussi ce qui ‘fait famille’ aujourd’hui.

Le travail émotionnel prend plusieurs formes, comme reprendre des frères et sœurs qui se chamaillent, mais calmement, avec un ton de voix apaisant ; inciter les enfants à manger leurs légumes, mais avec humour ou avec affection ; ne pas prêter trop d’attention au rejet d’un enfant de certains légumes, tout en l’incitant à manger ; prendre sur soi pour rester calme, s’animer pour se montrer plus enjoué ou énergique qu’on en l’est vraiment. Dans les faits, il s’agit plus d’un effort pour tendre vers cet idéal que d’une véritable réussite, car les conditions sociales d’existence empêchent souvent d’y parvenir pleinement. Cet écart entre normes dominantes et réalité pèse fortement sur les parents, en particulier sur les mères

Le genre du travail émotionnel

En plus du travail alimentaire domestique, condition sine qua non aux repas partagés, générer la convivialité exige une quantité importante d’efforts à table, qui sont invisibilisés et répartis inégalement entre les parents en fonction du genre. Si le temps consacré par les femmes à la cuisine a diminué, la répartition genrée du travail alimentaire domestique reste fortement inégalitaire, les femmes passant 34 minutes de plus par jour que les hommes sur le travail alimentaire domestique. Par ailleurs, même si les pères participent plus, les mères portent en général la charge mentale et émotionnelle, ce qui intensifie pour elles ce travail.

Les mères et les pères des familles enquêtées s’engagent différemment dans le travail émotionnel. Les mères assument une grande partie de la gestion des émotions à table, bien que celle-ci soit peu visible : c’est le propre du travail émotionnel que de passer inaperçu, comme un jeu d’acteur réussi. Le travail émotionnel des mères vise à la création d’une ambiance harmonieuse et à la modération des tensions et conflits. Cela se fait souvent à travers la démonstration d’affection, en lien avec la place centrale des normes émotionnelles et de bien-être dans la construction de la famille et le soin aux enfants.

La Famille Addams (Barry Sonnenfeld, 1991) © Paramount

Les pères, en revanche, assument la partie plus visible de l’iceberg du travail émotionnel commensal, à travers une socialisation par l’humour, taquinant par exemple un enfant sur ses manières de table. Ceux-ci se montrent en revanche plus autoritaires, enclins à s’énerver et à provoquer des émotions intenses (positives ou négatives), ce qui sape parfois le travail émotionnel de fond fourni par les mères.

Convivialité et manque de ressources

L’injonction à la convivialité à table n’a pas non plus les mêmes effets sur les convives et le repas en fonction des ressources de la famille. Lorsqu’un ensemble de ressources (économiques, culturelles, temporelles, émotionnelles, etc.) manque, les parents se trouvent dans une situation où il est difficile de faire plaisir aux enfants autrement que par la nourriture. La démonstration de l’amour parental et le soin accordé aux enfants se cristallise alors à travers la convivialité, en servant des menus qu’aiment plus facilement les enfants, mais souvent moins équilibrés. Cela incite à nuancer les discours parfois moralisateurs adressés aux parents qui ne se conformeraient pas aux normes commensales et nutritionnelles dominantes.

Un autre regard sur ce que ‘bien manger’ veut dire

Alors que la charge mentale du travail domestique est de plus en plus connue, prendre en compte le travail émotionnel propre aux repas de famille enrichit notre compréhension de ce que signifie nourrir la famille et bien manger aujourd’hui, notamment au regard d’inégalités socio-économiques et de genre. Les enquêtes sociologiques qualitatives révèlent aussi à quel point le travail domestique alimentaire s’est alourdit pour les mères et que, plus généralement, le métier de mère s’est fortement intensifié.

Fairley Le Moal, sociologue


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Et si on arrêtait avec le mythe des “Trente Glorieuses” ?

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[FRANCECULTURE, 27 mars 2025] On parle souvent des Trente Glorieuses avec nostalgie. Trente années de prospérité, basées sur la consommation, une société bien ordonnée et une croissance qui semblait sans limites. Pourtant, ce mythe construit a posteriori évacue une partie des réalités sociales et économiques de l’époque.

Rappelez-vous : c’était la croissance et le plein emploi, on roulait en Citroën DS, on dînait en famille sur des tables en formica, c’était “l’bon temps”, celui de l’insouciance. C’étaient les Trente Glorieuses, trente années de prospérité inédite entre 1945 et 1975. Ou bien n’est-ce pas plutôt un mythe tenace qui continue de nous enfermer dans un passé fantasmé et nous empêche de penser notre avenir ? L’historien Vincent Martigny, qui a dirigé l’ouvrage collectif Les temps nouveaux : En finir avec la nostalgie des Trente Glorieuses (2025) explique notamment qu’il y a eu “un certain nombre d’oubliés de la grande prospérité. Les immigrés, les femmes, certains ouvriers non-qualifiés ont beaucoup souffert des Trente Glorieuses.

En effet, au début des années 1960, tout n’est pas si rose en France, il existe des bidonvilles, comme à Nanterre, les femmes ne peuvent pas avoir un compte en banque et l’homosexualité est toujours criminalisée. “L’idée n’est pas du tout d’enterrer les Trente Glorieuses en disant qu’elles ont été négatives“, explique l’historien, “mais de dire que cette période ne peut plus infuser nos imaginaires contemporains. Nous devons changer de récit. Ce qui est intéressant avec cette expression, c’est qu’elle n’a jamais été employée pendant les Trente Glorieuses elles-mêmes, elle a été utilisée a posteriori, et prendre de l’essor à mesure que la France s’enfonce dans une crise économique dans les années 1980 puis 1990. C’est à cette période que l’on regarde derrière son épaule avec une forme de nostalgie.

Une expression forgée a posteriori

En effet, l’expression Trente Glorieuses apparaît dans un livre de Jean Fourastié paru en 1979. Économiste et haut-commissaire à la planification, Fourastié y analyse l’évolution de la France d’après-guerre à travers le prisme d’un petit village du Lot qu’il connaît bien, Douelle. En 30 ans, il constate que Douelle est passée d’une économie agricole à une économie tertiaire, que le trafic automobile a considérablement augmenté, comme le niveau de vie de ses habitants.

© 13atmosphere.com

Ainsi, les Trente Glorieuses, c’est un peu notre mythe de l’âge d’or. Et comme le dit Roland Barthes, la fonction du mythe, c’est avant tout d’évacuer le réel. L’avantage avec ce mythe, c’est que toutes les familles politiques y trouvent ce qui leur plaît. À droite, les Trente Glorieuses, sont synonymes d’une société traditionnelle ordonnée, hiérarchisée, où les immigrés sont invisibilisés et où les ouvriers et les femmes restent à leur place.

Les laissés-pour-compte

Michèle Dominici, réalisatrice du documentaire L’histoire oubliée des femmes au foyer, explique notamment dans l’émission La Grande table en mai 2022 que dans ces années d’après-guerre, “la femme n’est pas une citoyenne à part entière. Elle n’est pas complètement autonome. Avant 1965, elle n’a pas le droit de travailler sans l’autorisation de son mari, ni d’avoir un compte en banque quand elle est mariée. Elle est également seconde légalement dans le foyer, car la notion de chef de famille n’est supprimée qu’en 1970.

L’illusion d’une croissance sans limite

Basée sur la valeur travail et un mode de vie moderne et consumériste, la société des années 1960 est aussi un monde où seuls comptent la croissance et le produit intérieur brut (PIB). “Les Trente Glorieuses, c’est aussi la période du déni écologique, poursuit Vincent Martigny. Alors que, dès 1972, le rapport Meadows montre que nous ne pouvons pas continuer à consommer dans un monde aux ressources limitées, ces informations ne sont pas diffusées au grand public, et surtout ne feront pas l’objet de prise en charge par les pouvoirs publics.

À gauche, au contraire, on garde des Trente Glorieuses le souvenir des grandes mobilisations, la contestation du capitalisme et la révolution sexuelle. Mais si révolution sexuelle il y a, c’est à bien souvent à l’avantage des hommes. “Les Trente Glorieuses ont été une période d’avancées considérables pour les droits des femmes“, reconnaît l’historien, “à commencer par le droit à disposer de son corps et le droit à l’avortement. Mais ce n’est pas suffisant pour dire qu’il y avait une égalité dans le désir entre hommes et femmes. Toute une génération d’hommes, à l’époque, faisait peu de cas de la parole des femmes, sans avoir pour autant le sentiment de mal se comporter. C’est aussi ça les Trente Glorieuses.

Une crise du futur

Dans les années 1970, les deux chocs pétroliers mettent fin à cette période de prospérité inédite et à une croissance à 5 %. La civilisation du pétrole et du plastique se fissure, engendrant le chômage de masse. On a même parfois parlé de la période suivant les Trente Glorieuses comme des “Trente Piteuses“. Ce qui pourrait expliquer pourquoi alors se réfugier dans l’imaginaire de cette époque “bénie” : dans les années 1970, on était plein d’espoir vis-à-vis du futur et on fantasmait la société de l’an 2000. Aujourd’hui, nous vivons une crise du futur et l’an 2050 fait peur. Il est peut-être temps alors de changer notre logiciel et d’arrêter de comparer notre époque avec celle de nos grands-parents, comme le suggère Vincent Martigny : “Le but n’est pas de nier les Trente Glorieuses, mais de trouver comment reproduire des conditions de prospérité sous un mode différent, en tenant compte des enjeux d’aujourd’hui. D’abord, il faudrait inventer de nouvelles formes de collectifs, non seulement dans les mouvements sociaux, mais aussi dans notre façon de s’emparer de la politique. Deuxièmement, il faut regarder à nouveau ce qui, dans le présent, doit nous donner des raisons d’espérer dans l’avenir. Troisièmement, nous devons montrer que lorsque la transition environnementale sera réussie dans notre pays, nous vivrons mieux, plus longtemps, en meilleure santé. Des conditions de vie qui seront mille fois meilleurs que celles d’aujourd’hui et que celle des Trente Glorieuses.

Yann Lagarde, France Culture


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TAROT : Arcane majeur n° 08 – La Justice

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“L’arcane La Justice est la huitième lame du Tarot de Marseille. Elle représente une femme assise de face tenant une balance d’une main et un glaive de l’autre main. La balance et le glaive sont les attributs de la justice qui pèse le pour et le contre puis tranche et prend une décision. Cet arcane, La Justice, symbolise la juste prise de position et l’équilibre. C’est la capacité de décider de façon équitable. C’est un arcane qui représente l’ordre et la loi. La Justice symbolise les contrats, les décisions légales, les hommes et femmes de loi, juges, avocats, notaires. C’est aussi les actes légaux, contrats, arrêts juridiques, mariages, vente et achat, héritage. La Justice symbolise la pause nécessaire pour prendre une décision de la façon la plus juste et harmonieuse. Cet arcane est aussi une remise en ordre de sa vie, une action en vue de mettre plus d’harmonie dans son existence. La justice doit se rendre avec une certaine délicatesse et une ouverture du cœur d’où sa représentation par une femme. C’est aussi une image d’un esprit sérieux et rigoureux. Dans sa face sombre, l’arcane La Justice est un arrêt, un blocage, une décision judiciaire à l’encontre du consultant ou de ces proches. C’est un excès de recherche de perfection et d’absolu qui entrave toute action du consultant.” [d’après ELLE.FR]


En construction (tarot de Marseille)


En construction (tarot de Marseille de Christiane Laborde : Lumières du Sacré)


En construction (Intuiti)


En construction (Jodorowsky)


En construction (Vision Quest)


En construction (tarot maçonnique)


En construction (Forêt enchantée)


En construction (tarot celtique)


En construction (Johannes Fiebig, ill. Dali)


En construction (Laetitia Barbier)


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FONTENELLE : violoncelliste et esprit libre

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[LESOIR.BE, 8 juillet 2025] De Seattle à Namur, Pierre Fontenelle a tracé une voie singulière dans l’univers du violoncelle. Entre répertoires classiques, créations contemporaines et liberté de ton, il impose un style personnel à entendre chez nous cet été.

Je ne crois pas au talent, mais au travail.

Dans la vie de Pierre Fontenelle, la musique s’est imposée comme un élan naturel. Sans préméditation. Une rencontre presque accidentelle, mais fondatrice. Né en Belgique en 1997, il passe son enfance à Seattle, aux États-Unis, avant de revenir sur sa terre natale à 18 ans, après un détour par le Luxembourg. Une double identité et deux langues maternelles qui ont forgé chez lui un regard curieux, une ouverture à l’autre et aux autres.

C’est vers 10 ou 11 ans qu’il découvre le violoncelle, un instrument qu’il apprend au départ de manière autodidacte, notamment en regardant des vidéos sur YouTube. “J’ai rejoint l’orchestre de mon école pour être avec mes amis. Il ne fallait pas de prérequis, et j’ai choisi le violoncelle un peu au hasard“, raconte-t-il. Chez lui, personne ne joue d’un instrument et le foyer n’est pas forcément mélomane. “Quand on écoutait de la musique, ce n’était pas du classique mais du rock. Ma mère était fan de Queen et de David Bowie. C’était ça mon environnement (sourire). Un de mes frères est fan de rock. L’autre d’électro.

D’ailleurs, tout jeune, c’est le violoncelle d’Apocalyptica ou de 2Cellos qui l’attire. “Celui de Yo Yo Ma et son côté absolument œcuménique aussi. Pour moi, le violoncelle n’a jamais été un instrument classique mais un instrument tout court.” De hobby à passion, l’apprentissage devient un défi. Deux ans après ses débuts, sur les conseils de son professeur d’orchestre, ses parents l’inscrivent à des cours. Et c’est à 14 ans, lors de son retour en Europe (au Luxembourg), qu’il entre dans un parcours plus structuré qui le mènera jusqu’au conservatoire.

Pourtant, son ambition est au départ plus de travailler dans le monde musical que d’être musicien professionnel. “Je savais que je n’étais pas un prodige et que je n’avais pas eu le parcours qui devait me permettre une carrière.” Le déclic survient à 16 ou 17 ans, lors d’un projet avec un orchestre de jeunes sous la direction de Leonardo García-Alarcón à Namur. “L’énergie était phénoménale. J’ai eu envie de faire ça toute ma vie.

Un travail assidu

Malgré le scepticisme de certains de ses professeurs qui ne l’imaginent pas faire carrière dans la musique, Pierre Fontenelle trace sa route. Presque comme une sorte de revanche, qui le pousse à décupler ses efforts. A travailler sans relâche pour rattraper le temps. Après le Luxembourg, il passera par l’Imep, le conservatoire de Mons, Paris, l’Académie Jaroussky, avec des personnalités telles qu’Éric Chardon, Han Bin Yoon et Anne Gastinel. Et finalement, il fait de sa différence sa force.

Lauréat des concours Breughel (2022), Buchet (2020) et Edmond Baert (2019), il devient violoncelle-soliste de l’Opéra royal de Wallonie-Liège entre 2019 et 2022. Mais refuse de s’enfermer dans un carcan. “Je ne crois pas au talent, mais au travail. Je ne me suis jamais projeté dans le répertoire classique au sens strict. Je ne serai jamais Rostropovitch ou Queyras. Mais je suis enthousiaste, et le public le sent.

Au contact de musiciens issus de divers univers, il façonne un répertoire qui lui est propre et qui mêle les genres sans distinction. A l’image de Roots, son récent album sorti chez Cypres qui se consacre à la musique contemporaine américaine en miroir de sa jeunesse à Seattle, dans toute sa diversité. De Caroline Shaw à Reena Esmail en passant par Andrea Casarrubios.

Aujourd’hui, il cultive un répertoire personnel, en mouvement constant. Il se produit tout l’été en Belgique dans des configurations variées. Il a même fondé son propre festival à Namur, avec l’ambition de croiser les publics et les esthétiques. Fidèle à sa ligne : faire découvrir, créer du lien, oser la transversalité.

Gaëlle Moury, Le Soir / MAD


[LABELCYPRES.COM] Le passeport reflète-il l’identité culturelle ou la nationalité ? Belge de naissance, mais ayant grandi aux États-Unis à Seattle, la question de l’appartenance identitaire a été une constante dans la vie du jeune violoncelliste Pierre Fontenelle. Il dédie son premier enregistrement discographique solo à l’Amérique du 21ème siècle dans laquelle il a grandi en rendant hommage à toute la diversité de cette société. Les œuvres proposées sont le reflet des nombreuses vagues d’immigration qui ont forgé ce multiculturalisme célébré par le milieu musical, une synthèse de la musique classique européenne, du blues, du jazz, du rock mais aussi plus récemment de la musique du monde. L’album est essentiellement dédié à trois compositrices avec lesquelles Pierre a eu l’occasion de travailler : Caroline Shaw, Reena Esmail et Andrea Casarrubios. Un second volume à venir sera consacré à son pays natal, la Belgique.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage et iconographie | sources : pierrefontenelle.com ; lesoir.be ; rtbf.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © pierrefontenelle.com ; © youtube.com ; labelcypres.com | Nous avons adoré Roots !


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GIONO (1895-1970) : textes

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Mon bel enfant,
As-tu trouvé des chimères ? Le marin que tu m’as envoyé m’a dit que tu étais imprudent. Cela m’a rassurée. Sois toujours très imprudent, mon petit, c’est la seule façon d’avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. […] J’ai peur que tu ne fasses pas de folies. Cela n’empêche ni la gravité, ni la mélancolie, ni la solitude : ces trois gourmandises de ton caractère. Tu peux être grave et fou, qui empêche ? Tu peux être tout ce que tu veux et fou en surplus, mais il faut être fou, mon enfant. Regarde autour de toi le monde sans cesse grandissant de gens qui se prennent au sérieux. Outre qu’ils se donnent un ridicule irrémédiable devant les esprits semblables au mien, ils se font une vie dangereusement constipée. Ils sont exactement comme si, à la fois, ils se bourraient de tripes qui “relâchent” et de nèfles du japon qui “resserrent”. Ils gonflent, gonflent, puis ils éclatent et ça sent mauvais pour tout le monde. Je n’ai pas trouvé d’images meilleures que celle-là. D’ailleurs, elle me plaît beaucoup. Il faudrait même y employer trois ou quatre mots de dialecte de façon à la rendre plus ordurière que ce qu’elle est en piémontais. Toi qui connais mon éloignement naturel pour tout ce qui est grossier, cette recherche te montre bien tout le danger que courent les gens qui se prennent au sérieux devant les jugements des esprits originaux. Ne sois jamais une mauvaise odeur pour tout un royaume, mon enfant. Promène-toi comme un jasmin au milieu de tous.

Le Hussard sur le toit (1951)


ISBN 2070368726

GIONO Jean, Le chant du monde (Paris, Gallimard, 1934)
Apparemment la première version du Chant du monde, Jean Giono se l’est fait voler. Fin 1931, durant une absence, sa mère, qui commençait à être aveugle, a fait entrer dans son bureau plusieurs personnes qui voulaient le voir ; à son retour, son manuscrit, gros de trois cents à trois cent cinquante pages d’écriture environ, avait disparu. Pour n’importe qui cela aurait constitué bien sûr un drame ; mais pour Giono, chez qui l’écriture est une sorte de respiration naturelle, ce vol n’a pas eu beaucoup de gravité. Après avoir fouillé toute sa maison, il est passé sans amertume à autre chose. En janvier 1932, voici qu’il travaille au Lait de l’oiseau, c’est-à-dire à Jean le Bleu. Et le 20 juin déjà, il annonce à son vieil ami Lucien Jacques qu’il “refait” Le chant du monde : “Je l’étends en plus large et en plus haut que la conception première, et si je le réussis, les petits copains se casseront le nez cette fois sur quelque chose de grand.” Or, cette deuxième version, elle-aussi, se perd, on ne sait diable pas comment. Le 3 janvier 1933, Giono décide de ne pas récrire les pages perdues et commence un roman tout à fait différent sous le même titre — Le chant du monde lui rappelle sa lecture enthousiaste des Feuilles d’herbes de Walt Whitman. Dès lors, des neuf dix heures par jour, il s’attelle à sa tâche, “lancé là-dedans comme un taureau” [Lire la suite de l’article sur GALLIMARD.FR]

Amaury NAUROY

Il plongea. Dans l’habitude de l’eau, ses épaules étaient devenues comme des épaules de poisson. Elles étaient grasses et rondes, sans bosses ni creux. Elles montaient vers son cou, elles renforçaient le cou. Il entra de son seul élan dans le gluant du courant. Il se dit : “L’eau est épaisse.”

Il donna un coup de jarret. Il avait tapé comme sur du fer. Il ne monta pas. Il avait de longues lianes d’eau ligneuse enroulées autour de son ventre. Il serra les dents. Il donna un coup de pied. Une lanière d’eau serra sa poitrine. Il était emporté par une masse vivante. Il se dit : “Jusqu’au rouge.”

C’était sa limite. Quand il était à bout d’air il entendait un grondement dans ses oreilles, puis le son devenait rouge et remplissait sa tête d’un grondement sanglant à goût de soufre. Il se laissa emporter. Il cherchait la faiblesse de l’eau avec sa tête. Il entendait dans lui : “Rouge, rouge.”

Et puis le ronflement du fleuve, pas le même que celui d’en haut mais ce bruit de râpe que faisait l’eau en charriant son fond de galets. Le sang coula dans ses yeux. Alors, il se tourna un peu en prenant appui sur la force longue du courant ; il replia son genou droit comme pour se pencher vers le fond, il ajusta sa tête bien solide dans son cou et, en même temps qu’il lançait sa jambe droite, il ouvrit les bras. Il émergeait. Il respira. Il revoyait du vert. Ses bras luisaient dans l’écume de l’eau. C’étaient deux beaux bras nus, longs et solides, à peine un peu renflés au-dessus du coude mais tout entourés sous la peau d’une escalade de muscles. Les belles épaules fendaient l’eau. Antonio penchait son visage jusqu’à toucher son épaule. A ce moment l’eau balançait ses longs cheveux comme des algues. Antonio lançait son bras loin là-bas devant, sa main saisissait la force de l’eau. Il la poussait en bas sous lui cependant qu’il cisaillait le courant avec ses fortes cuisses.

“L’eau est lourde”, se dit Antonio. Il y avait dans le fleuve des régions glacées, dures comme du granit, puis de molles ondulations plus tièdes qui tourbillonnaient sournoisement dans la profondeur. “Il pleut en montagne”, pensa Antonio. Il regarda les arbres de la rive. “Je vais aller jusqu’au peuplier.”

Il essaya de couper le courant. Il fut roulé bord sur bord comme un tronc d’arbre. Il plongea. Il passa à côté d’une truite verte et rouge qui se laissa tomber vers les fonds, nageoires repliées comme un oiseau. Le courant était dur et serré. “Pluie de montagne, pensa Antonio. Il faut passer les gorges aujourd’hui.”

Enfin il trouva une petite faille dans le courant. Il s’y jeta dans un grand coup de ses deux cuisses. L’eau emporta ses jambes. Il lutta des épaules et des bras, son dur visage tourné vers l’amont. Il piochait de ses grandes mains ; enfin, il sentit que l’eau glissait sous son ventre dans la bonne direction. Il avançait. Au bout de son effort il entra dans l’eau plate à l’abri de la rive. Il se laissa glisser sur son erre. De petites bulles d’air montaient sous le mouvement de ses pieds. Il saisit à pleines mains une racine qui pendait. Il l’éprouva en tirant doucement puis il se hala sur elle et il sortit de l’eau, penché en avant, au plein du soleil, ruisselant, reluisant. Ses longs bras pendaient de chaque côté de lui souples et heureux. Il avait de bonnes mains aux doigts longs et fins. “Il faut passer les gorges d’aujourd’hui. Il pleut en montagne, l’eau est dure. Le froid va venir. Les truites dorment, le courant est toujours au beau milieu, le fleuve va rester pareil pour deux jours. Il faut passer les gorges d’aujourd’hui.”


Ecrits pacifistes (1939)

EAN 9782070452002

[CENTREJEANGIONO.COM] “Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. Je n’aime même que la vie. C’est beaucoup, mais je comprends qu’on la sacrifie à une cause juste et belle. J’ai soigné des maladies contagieuses et mortelles sans jamais ménager mon don total. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. Inutile pour moi. Inutile pour le camarade qui est avec moi sur la ligne de tirailleurs. Inutile pour le camarade en face. Inutile pour le camarade qui est à côté du camarade en face dans la ligne de tirailleurs qui s’avance vers moi.” Ce volume réunit Refus d’obéissance (1937), Précisions (1939) et Recherche de la pureté (1939), trois textes pacifistes d’un homme qui n’oublia jamais l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. Ce soir est la fin d’un beau jour. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L’air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque.
J’ai été soldat de deuxième classe pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec mon capitaine, nous sommes à peu près les seuls survivants de la première 6ème compagnie. Nous avons fait les Épargnes, Verdun-Vaux, Noyon-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l’attaque de Pinon, Chevrillon, Le Kemmel. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d’hommes, enfin, quand il n’en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On a ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, Le capitaine et moi. J’aimerais qu’il lise ces lignes. Il doit faire comme moi le soir : essayer d’oublier. Il doit s’asseoir au bord de sa terrasse, et lui, il doit regarder le fleuve vert et gras qui coule en se balançant dans des bosquets de peupliers. Mais, tous les deux ou trois jours, il doit subir comme moi, comme tous. Et nous subirons jusqu’à la fin.
Je n’ai pas honte de moi. En 1913, j’ai refusé d’entrer dans la préparation militaire qui groupait tous mes camarades. En 1915, je suis parti sans croire à la patrie. J’ai eu tort. Non pas de ne pas croire : de partir. Ce que je dis n’engage que moi. Pour des actions dangereuses, je ne donne d’ordre qu’à moi seul. Donc, je suis parti, je n’ai jamais été blessé, sauf les paupières brûlées par les gaz. En 1920, on m’a donné une pension de quinze francs tous les trois mois, avec ce motif : Léger déchet esthétique. Je n’ai jamais été décoré, sauf par les Anglais et pour un acte qui est exactement le contraire d’un acte de guerre. Donc, aucune action d’éclat. Je suis sûr de n’avoir tué personne. J’ai fait toutes les attaques sans fusil, ou bien avec un fusil inutilisable. Tous les survivants de la guerre savent combien il était facile avec un peu de terre et d’urine de rendre un fusil Lebel pareil à un bâton. Je n’ai pas honte, mais, à bien considérer ce que je faisais, c’était une lâcheté. J’avais l’air d’accepter. Je n’avais pas le courage de dire : Je ne pars pas à l’attaque. Je n’ai pas eu le courage de déserter. Je n’ai qu’une seule excuse : c’est que j’étais jeune. Je ne suis pas un lâche. J’ai été trompé par ma jeunesse et j’ai été trompé par ceux qui savaient que j’étais jeune. Ils étaient très exactement renseignés. Ils savaient que j’avais vingt ans. C’était inscrit sur leurs registres. C’étaient des hommes, eux, vieillis, connaissant la vie et les roublardises, sachant parfaitement bien ce qu’il faut dire aux jeunes hommes de vingt ans pour leur faire accepter la saignée.
Il y avait là des professeurs, tous les professeurs que j’avais eus depuis la classe de 6ème, des magistrats de la République, des ministres, le président qui signa les affiches, enfin tous ceux qui avaient un intérêt quelconque à se servir du sang des enfants de vingt ans. Il y avait aussi – je les oubliais mais ils sont très importants – les écrivains qui exaltaient l’héroïsme, l’égoïsme, la fierté, la dureté, l’honneur, le sport, l’orgueil. Des écrivains qui étaient devenus vieux par l’ambition et qui trahissaient la jeunesse par désir d’académie. Ou tout simplement qui trahissaient la jeunesse parce qu’ils avaient des âmes de traîtres et qu’ils ne pouvaient que trahir. Ceux-là ont retardé mon humanité. Je leur en veux surtout parce qu’ils ont empêché que cette humanité soit en moi au moment précis où elle m’aurait permis d’accomplir des actes utiles.
Il n’y a pas un seul moment de ma vie où je n’ai pensé à lutter contre la guerre depuis 1919. J’aurais dû lutter contre elle pendant le temps où elle me tenait mais à ce moment-là, j’étais un jeune homme affolé par les poètes de l’état bourgeois. Mon coeur qui avait été maçonné et construit par mon père, le cordonnier à l’âme simple et pure, mon coeur n’acceptait pas la guerre…
Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécilité. J’aime la vie. Je n’aime même que la vie. C’est beaucoup, mais je comprends qu’on la sacrifie à une cause juste et belle. J’ai soigné des maladies contagieuses et mortelles sans jamais ménager mon don total. A la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. Inutile pour moi. Inutile pour le camarade qui est avec moi sur la ligne. Inutile pour le camarade en face. Inutile pour le camarade qui est à côté du camarade en face dans la ligne qui s’avance vers moi… Inutile pour tous ceux qui sont sous la meule, pour la farine humaine. Utile pour qui alors ?
Depuis 1919 j’ai lutté patiemment, pied à pied, avec tout le monde, avec mes amis, avec mes ennemis, avec des amis de classe mais faibles, avec des ennemis de classe et forts. Et à ce moment-là je n’étais pas libre, j’étais employé de banque. C’est tout dire. On a essayé de me faire perdre ma place. Déjà à ce moment-là on disait : c’est un communiste, c’est-à-dire on a le droit de le priver de son gagne-pain et de le tuer, lui et tout ce qu’il supporte sur ses épaules : sa mère, sa femme, sa fille… Quand je parlais contre la guerre, j’avais rapidement raison. Les horreurs toutes fraîches me revenaient aux lèvres. Je faisais sentir l’odeur des morts. Je faisais voir les ventres crevés. Je remplissais la chambre où je parlais de fantômes boueux aux yeux mangés par les oiseaux. Je faisais surgir des amis pourris, les miens et ceux des hommes qui m’écoutaient. Les blessés gémissaient contre nos genoux. Quand je disais : “jamais plus”, ils me répondaient tous : “non, non, jamais plus.” Mais, le lendemain, nous reprenions notre place dans le régiment civil bourgeois. Nous recommencions à créer du capital pour le capitaliste. Nous étions les ustensiles de la société capitaliste. Au bout de deux ou trois jours, l’indignation était tombée. D’abord le travail avait fourni assez de dureté, de souci et de mal… pour que les malheurs passés soient effacés et les amis morts oubliés. Et surtout parce que le rythme du travail avait été depuis longtemps étudié pour nous endormir. Ce rythme qui était passé de nos grands-pères dans nos pères, de nos pères dans nous. Cet esprit d’esclavage qui se transmettait de génération en génération, ces mères perpétuellement enceintes d’enfants conçus après le travail n’avaient mis au monde que des hommes portant déjà la marque de l’obéissance morale. La société, disaient-ils, n’est pas si mal faite que ça. Tu dis que nous nous sommes battus non pas pour la patrie comme on voulait nous le faire croire (et ça nous le savons, là, nous ne marchons pas) mais pour des mines, pour du phosphate, pour du pétrole…
[…] Celui qui est contre la guerre est par ce seul fait dans l’illégalité. L’état capitaliste considère la vie humaine comme la matière véritablement première de la production du capital. Il conserve cette matière tant qu’il est utile pour lui de la conserver. Il l’entretient car elle est une matière et elle a besoin d’entretien, et aussi pour la rendre plus malléable il accepte qu’elle vive. … J’admire cette vie. L’état capitaliste s’en sert. La guerre n’est pas une catastrophe, c’est un moyen de gouvernement. L’état capitaliste ne connaît pas les hommes qui cherchent ce que nous appelons le bonheur… ; il ne connaît qu’une matière première pour produire du capital. Pour produire du capital il a, à certains moments, besoin de la guerre, comme un menuisier a besoin d’un rabot, il se sert de la guerre. L’enfant, la mère, le père, la joie, le bonheur, l’amour, la paix, l’ombre des arbres, la fraîcheur du vent, la course sautelante des eaux, il ne connaît pas. Il ne reconnaît pas dans son état, dans ses lois, le droit de jouir des beautés du monde en liberté. Économiquement, il ne peut pas le reconnaître. Il n’a de lois que pour le sang et pour l’or. Dans l’état capitaliste, ceux qui jouissent ne jouissent que de sang et d’or. Ce qu’il fait dire par ses lois, ses professeurs, ses poètes accrédités, c’est qu’il y a le devoir de se sacrifier. Il faut que moi, toi et les autres, nous nous sacrifiions. A qui ? L’état capitaliste nous cache gentiment le chemin de l’abattoir : vous vous sacrifiez à la patrie (on n’ose déjà plus guère le dire) mais enfin, à votre prochain, à vos enfants, aux générations futures. Et ainsi de suite, de génération en génération. Qui donc mange les fruits de ce sacrifice à la fin ?
Nous savons donc, maintenant très nettement de quoi il s’agit. L’état capitaliste a besoin de la guerre. C’est un de ses outils. On ne peut tuer la guerre sans tuer l’état capitaliste. Je parle objectivement. Voilà un être organisé qui fonctionne. Il s’appelle état capitaliste comme il s’appellerait chien, chat ou chenille bifide. Il est là, étalé sur ma table, ventre ouvert. Je vois fonctionner son organisme. Dans cet être organisé, si j’enlève la guerre, je le désorganise si violemment que je le rends impropre à la vie, à sa vie, comme si j’enlevais le coeur au chien… Reste à savoir ce que je préfère : vivre moi-même, permettre que les enfants soient des enfants, et jouir du monde, ou assurer, par mon sacrifice, la continuité de la vie de l’état-capitaliste ? Continuons à être objectifs. A quoi sert mon sacrifice ? A rien ! … Mon sacrifice ne sert à rien qu’à faire vivre l’état capitaliste. … Je ne veux pas me sacrifier. Je n’ai besoin du sacrifice de personne. Je refuse de me sacrifier pour qui que ce soit. Je ne veux me sacrifier qu’à mon bonheur et au bonheur des autres. Je refuse les conseils des gouvernants de l’état capitaliste, des professeurs de l’état capitaliste, des poètes, des philosophes de l’état capitaliste. Ne vous dérangez pas. Je sais où c’est. Mon père et ma mère m’ont fait des bras, des jambes et une tête. C’est pour m’en servir. Et je vais m’en servir cette fois.
[…] Il n’y a qu’un seul remède : notre force. Il n’y a qu’un seul moyen de l’utiliser : la révolte. Puisqu’on n’a pas entendu notre voix. Puisqu’on ne nous a jamais répondu quand nous avons gémi. Puisqu’on s’est détourné de nous quand nous avons montré les plaies de nos mains, de nos pieds et de nos fronts. Puisque, sans pitié, on apporte de nouveau la couronne d’épines et que déjà, voilà préparés les clous et le marteau.
La terre fait paisiblement du pain. La brume de l’été est sortie des champs de blé et elle bouche tous les horizons. Dans ce lent mouvement qu’elle a pour s’élargir sur tout le pays et pour monter dans le ciel, elle découvre la palpitation de petites poussières brillantes : ce sont les balles légères des grains prématurément mûris et qui se sont envolés. Le lourd soir d’été apporte ses ombres.
Je te reconnais, Devedeux qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Ne t’inquiète pas, je te vois. Ton front est là-bas sur cette colline posé sur le feuillage des yeuses, ta bouche est dans ce vallon. Ton oeil qui ne bouge plus se remplit de poussière dans les sables du torrent. Ton corps crevé et tes mains entortillées dans tes entrailles est quelque part là-bas sous l’ombre, comme sous la capote que nous avons jetée sur toi parce que tu étais trop terrible à voir et que nous étions obligés de rester près de toi car la mitrailleuse égalisait le trou d’obus au ras des crêtes.
Je te reconnais, Marroi, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Je te vois comme si tu étais encore vivant, mais ta moustache blonde est maintenant ce champ de blé qu’on appelle le champ de Philippe.
Je te reconnais, Jolivet, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Je ne te vois pas car ton visage a été d’un seul coup raboté, et j’avais des copeaux de ta chair sur mes mains, mais j’entends, de ta bouche inhumaine, ce gémissement qui se gonfle et puis se tait.
Je te reconnais, Veerkamp, qui as été tué à côté de moi devant la batterie de l’hôpital en attaquant le fort de Vaux. Tu es tombé d’un seul coup sur le ventre. J’étais couché derrière toi. La fumée te cachait. Je voyais ton dos comme une montagne.
Je vous reconnais tous, et je vous revois, et je vous entends. Vous êtes là dans la brume qui s’avance. Vous êtes dans ma terre. Vous avez pris possession du vaste monde. Vous m’entourez. Vous me parlez. Vous êtes le monde et vous êtes moi. Je ne peux pas oublier que vous avez été des hommes vivants et que vous êtes morts, qu’on vous a tués au grand moment où vous cherchiez votre bonheur, et qu’on vous a tués pour rien, qu’on vous a engagés par force et par mensonge dans des actions où votre intérêt n’était pas. Vous dont j’ai connu l’amitié, le rire et la joie, je ne peux pas oublier que les dirigeants de la guerre ne vous considéraient que comme du matériel. Vous dont j’ai vu le sang, vous dont j’ai vu la pourriture, vous qui êtes devenus de la terre, vous qui êtes devenus des billets de banque dans la poche des capitalistes, je ne peux pas oublier la période de votre transformation où l’on vous a hachés pour changer votre chair sereine en or et sang dont le régime avait besoin.
Et vous avez gagné. Car vos visages sont dans toutes les brumes, vos voix dans toutes les saisons, vos gémissements dans toutes les nuits, vos corps gonflent la terre comme le corps des monstres gonfle la mer. Je ne peux pas oublier. Je ne peux pas pardonner. Votre présence farouche nous défend la pitié. Même pour nos amis, s’ils oublient.

Je ne peux pas oublier (Revue Europe, 1934)


[INFOS QUALITE] statut : mis-à-jour | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | source : gallimard.fr ; youtube.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Giono assis à son bureau. Vogue, 1955) © Getty – Erwin Blumenfeld | Remerciements à Jean-Paul Mahoux.


Savoir-lire en Wallonie…

LOUSSE : le Moyen-Âge (1944)

Temps de lecture : 18 minutes >

L’article ci-dessous est la transcription intégrale d’un opuscule aujourd’hui disparu : LOUSSE E., Le Moyen-Âge (Paris : Desclée de Brouwer, 1944). Le professeur Emile LOUSSE (1905-1986) enseignait à l’Université catholique de Louvain (diplomatique, histoire du droit). Un bouquiniste avisé commentait : “Petit miracle : l’auteur, professeur à l’Université de Louvain, raconte le Moyen-âge (chrétien, bien entendu) en 27 pages.” Et de mettre en vente l’ouvrage si miraculeux au prix de… 2 €.

Les petits et les grands pouvaient collectionner des chromos à l’effigie du Prof. Lousse !

Obtenue frauduleusement pendant mon service militaire, en 1986, notre copie provient de la bibliothèque du Service d’Education à l’Armée. Tout un programme… “Tout un programme” également l’angle ouvertement lyrique et religieux choisi par l’auteur pour expliquer ce qu’était le Moyen-Âge (si peu) et ce que devrait être une société chrétiennement régie (beaucoup plus).

Pour lever toute équivoque : nous partageons ce document par souci documentaire (à savoir, le sauver des souris et provoquer le débat) mais pas par adhésion au propos qui, manifestement, ne supposait aucune contradiction. Il nous semblait important de partager ce type de texte historisant qui fit autorité… en son temps, tout en nous distançant d’un argumentaire interne à la foi chrétienne. En effet, parmi les différents discours offerts au citoyen critique pour explorer le monde qui l’entoure, il en est qui se fondent sur eux-mêmes et valident d’autorité leur propos (“c’est vrai puisque Bossuet l’a dit“, “comment le nier puisque c’est Saint Paul qui l’affirme“) : c’est le cas de l’approche dogmatique assénée ici par le professeur Lousse. D’où l’intérêt de goûter ce texte dans son jus : comment mieux montrer à nos enfants les mentalités qui ont présidé un temps à l’histoire de notre pays ? Comment mieux les rassurer ensuite en leur montrant combien les choses ont changé et que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis ? Comment ça, pas partout… ?

Reste que nous nous engageons, chez wallonica, à ne pas vous affirmer quoi que ce soit de cette manière, simplement parce que c’est le Missel romain qui le dit, Jean-Jacques Crevecoeur ou n’importe quel autre théoricien, fut-il élu (relisez la lettre d’Arno à Donald Trump ou celle de John Cleese aux américains). Parlons-en d’abord…

Patrick Thonart

N.B. Nous transcrivons ci-dessous l’intégralité du texte de E. Lousse sans en reprendre les notes de bas de page, fort riches de références : les plus curieux d’entre vous pourront télécharger une copie de l’original, avec notes donc, dans notre documenta (PDF avec reconnaissance de caractères).


© lastdodo.nl

A proprement parler, le moyen âge est la période historique qui s’étend de 476 à 1453, de la fin de l’Empire romain d’Occident à celle de l’Empire d’Orient, de la chute de Rome à celle de Byzance, de Romulus Augustule à Constantin Dracosès, d’Odoacre à Mahomet II. Plus largement comptée, c’est la période de mille ans qui va de la fin du Ve à la fin du XVe siècle. Mais la division tripartite de l’histoire générale date de la Renaissance ; c’est une convention qui s’appuie sur des considérations d’ordre philologique. Avec le recul d’aujourd’hui, on en voit mieux l’étriqué, l’artificiel, tous les défauts. Il n’est pas indiqué d’en faire fi, surtout dans l’enseignement où l’on ne voit pas comment la remplacer. Mais dans un propos aussi libre que celui-ci, nul ne peut nous interdire de survoler d’un seul coup la période, plus longue de cinq cents ans, qui va de 313 à 1789 : de Constantin Ier à Louis XVI, du Labarum à la Déclaration des Droits, de la révolution chrétienne jusqu’au début de la révolution libérale, de la conversion officielle du monde occidental jusqu’à son abjuration non moins officielle de la religion de Jésus-Christ. Entre le paganisme antique et le néo-paganisme actuel, se trouve un âge vraiment moyen : l’âge d’une Europe qui avait le droit de se dire chrétienne et qui en concevait aussi la fierté.

Cette époque de chrétienté se différencie profondément des âges païens qui l’entourent et que nous connaissons beaucoup mieux. Les chefs-d’œuvre du paganisme qui la précède servent d’aliments à nos classes d’humanités. Nous sommes plongés dans le paganisme qui la suit, et nous y sommes, hélas ! accoutumés. Nos yeux se détournent à peine de ses spectacles, nos poumons respirent ses miasmes, nos oreilles ne peuvent se passer des enchantements de sa musique, nos membres amollis renonceraient si difficilement à son confort. Notre esprit est tellement imbu du sien, que son esprit est devenu le nôtre, réserve faite de réactions apologétiques chez une minorité. Quant à nous représenter le tableau du monde sous un climat moins délétère, dans une atmosphère plus sereine, quand le freudisme, la radio, le cinéma, la presse à grand tirage et l’école laïque n’existaient pas, comment le tenter sans imagination, comment le réussir avec l’information dont on dispose ? Le moyen âge nous est beaucoup moins familier que l’antiquité classique. Il y a moins de livres qui nous en parlent. Et ils en parlent tellement moins bien. Autour des contradictions de principes, ils accumulent des détails réputés pittoresques, mais qui sont plutôt déroutants. Ont-ils pour dessein de ne pas livrer son âme, ou ne l’ont-ils jamais approchée ? Sous l’empire du diable, on semble avoir perdu jusqu’à la nostalgie du royaume de Dieu : dont la splendeur se manifestait jadis parmi les chrétiens.

The Holy Grail © The Monty Python

Le royaume de Dieu ! Ce fameux royaume dont il est question plus de cent fois dans le Nouveau Testament et que le Christ annonçait comme la Bonne Nouvelle ! Ceux-là même qui n’ont pas oublié l’oraison du Seigneur pour son avènement, savent-ils seulement comment il faut l’entendre : rénovation de l’âme, rénovation de la Société et béatitude céleste ? Ceux qui, à la suite de Pie XI, proclament la royauté universelle de Jésus-Christ, sont-ils persuadés qu’il y aurait des forces à détruire pour en être moins détournés, des idées à restaurer, des institutions à ressusciter pour réaliser leur idéal ? Et lesquelles ? La société du moyen âge était mieux organisée pour le salut des âmes et la conquête du ciel. Le fondement s’en trouvait dans la théologie. Il en résultait des conséquences importantes pour les rapports des autorités et des sujets. Tous les actes humains en étaient intimement pénétrés. La sanction ultime de ces rapports gisait, non pas dans la liberté de conscience, si chère à nos contemporains, mais dans l’obligation. Des millions de textes subsistent qui prouvent ces thèses fondamentales, d’où le reste se déduit. Nous pardonnera-t-on de n’en citer que quelques-uns ? Ceux-ci suffisent, croyons-nous, à fonder nos opinions et à piquer la curiosité.

***

L’ordre social est fondé sur deux pôles : sur l’homme, ou bien sur Dieu, nécessairement [sic]. Depuis le XVIIIe siècle, c’est uniquement sur l’homme que le rationalisme s’évertue à le faire pivoter. Mais le moyen âge, qui croit en Dieu, lève ses regards vers Lui. La Société, il la voit sous l’espèce de l’Eglise “une, sainte, catholique, apostolique“, professée par les conciles de Nicée et de Constantinople ; c’est “la société des fidèles“, “le corps mystique du Christ”, “la maison de Dieu” définis par saint Thomas d’Aquin, “la cité de Dieu” célébrée par le grand évêque d’Hippone, “le royaume de Dieu” ou “le royaume des cieux” annoncé par le message évangélique. Ce royaume est une société, c’est-à-dire une réunion d’hommes en vue d’une activité commune. Il n’a qu’une seule fin : la possession de Dieu (fruitio divina) ; il est éternel (cujus regni non erit finis) et les damnés en sont exclus. Il est soumis à un seul roi : Dieu lui-même, qui s’est manifesté aux hommes par son Christ. Il est régi par une loi suprême : la loi de Dieu. Il embrasse une multitude de membres : les anges et les hommes, les morts aussi bien que les vivants (vivos et mortuos). Il se décompose en trois parties : le ciel, la terre et le purgatoire. Il se réalise en deux stades successifs : un stade purement transitoire d’abord, le status viae, qui sur la terre et par le purgatoire conduit à l’état définitif de la patrie (status patriae). Dans chaque partie et dans chaque stade, il y a plusieurs ordres, qu1 sont des degrés de participation à l’activité commune et à la fin ultime. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Transcendant à la société terrienne, il impose cependant les règles qui, à l’intérieur de celle-ci, régissent les rapports entre l’autorité et les sujets. Dieu est la source unique et éternelle de l’autorité. La puissance (potestas) est à Lui sans limites, dans le ciel et sur la terre. Toutes puissances terrestres, – celle de l’époux sur l’épouse, celle du père sur ses enfants, du magistrat sur ses administrés, du prince sur ses sujets, des prêtres, des évêques et du pape sur l’Eglise militante, – sont voulues par Lui, instituées par Lui. Saint Paul l’a dit dans un passage de l’Epître aux Romains : “Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit. Non est enim potestas nisi a Deo : quae autem sunt, a Deo ordinatae sunt.” Ce passage est la charte de l’autorité dans la société chrétienne. Il s’oppose à l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen [sic], dans lequel on a mis l’accent sur l’origine naturelle de la souveraineté. “Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.” Viviani a dit un jour à la Chambre française qu’il s’agissait de mettre fin à la société basée sur la volonté de Dieu et d’en fonder une autre, sur la volonté de l’homme. Aucune opposition ne saurait être plus frappante : Dieu ou l’homme, l’investiture divine ou l’autonomie de la raison !

Toute puissance est instituée dans un ordre, et c’est dans cet ordre uniquement qu’elle peut légitimement s’exercer. Il n’y a de souverain, au sens absolu, que Dieu, “de qui relèvent tous les empires“, qui “communique sa puissance aux princes“, “qui se glorifie de faire la loi aux rois.” C’est Lui “qui règne dans les cieux“, d’où Il préside à l’ordre universel (Bossuet). Toutes “les puissances de la terre” sont “investies” par Lui d’une “portion d’autorité” dans une “sphère de compétence.” Le pape, vicaire de Jésus-Christ (vicarius Christi), n’est que le chef visible de l’Eglise militante : c’est le guide du terrestre pèlerinage, nouveau Moïse, dont la mission s’achève en vue de la Terre Promise. Le chef du Saint-Empire romain, “qui divina institutione est princeps“, est dans l’ordre temporel le défenseur, l’avoué, de cette même fraction du royaume de Dieu (advocatus Ecclesiae). Dans l’ordre ecclésiastique, les patriarches, primats, archevêques et évêques, les archiprêtres, curés et vicaires, les supérieurs d’ordres, de congrégations et de communautés religieuses, les recteurs d’universités, doyens de facultés et présidents de collèges exercent la puissance qui leur est dévolue respectivement, sur des circonscriptions ou des corps, sans empiéter au-delà. Les rois, les princes, tous les seigneurs, grands et petits, jusqu’à la moindre communauté d’habitants, jusqu’à la dernière communauté d’artisans, font de même dans l’ordre civil. Dans l’ordre familial enfin, où le civil et le religieux se rejoignent comme au temps des patriarches, le paterfamilias revêt une triple autorité : maritale, paternelle et patronale. Tout pouvoir de gouverner vient d’en haut, non d’en bas. Il s’échappe d’une céleste fontaine et se répand en cascades, non seulement parmi les hommes, comme nous venons de le décrire, mais aussi parmi les choeurs d’anges et les légions d’élus : “per ordines et gradus.”

Toute puissance terrestre s’exerce, non pour la propre jouissance de celui qui la détient, mais pour le service d’autrui. Premièrement et en dernière analyse, pour le service de Dieu, à qui rien n’échappe. Secondairement – et nous allons voir que c’est la même chose – pour le bien commun de l’ordre auquel elle préside. Tel est le rayon de sa sphère de compétence. L’intérêt général n’est trop souvent, pour les modernes, que la somme des intérêts particuliers poursuivis avec le maximum d’intensité. Le bien commun (bonum commune), d’après l’opinion du moyen âge, résulte de la coordination d’activités multiples en vue d’un seul but. Il est surtout moral, et non pas matériel comme l’intérêt. Il est propre à l’ordre qui le poursuit et qui, de ce point de vue, est irremplaçable. Il dépasse le bien singulier des individus qui composent cet ordre, et aussi le bien commun des ordres inférieurs ; il est moins considérable que le bien commun de chacun des ordres supérieurs et surtout de l’ordre universel. Il est distinct de tout autre bien. Mais il ne saurait être en opposition avec le bien de l’ordre universel, ni avec la fin dernière de chaque individu, qui se réalisent en Dieu. Il doit y être “ordonné”, “subordonné” : tout groupement devant aider ses membres à bien vivre et contribuer au salut de la collectivité universelle des hommes. C’est en vertu de sa fin que l’on juge un ordre, une société. C’est par le caractère relatif de toute autre fin, de tout autre bien, que l’on explique et justifie la subordination nécessaire de tous ordres et communautés jusques et y compris l’Etat, à l’autorité de l’Eglise, “ratione salutis” et “ratione peccati“. Car, seul le bien commun de l’Eglise, qui est la vision béatifique (conjunctio Dei in perfecta visione, visio divinae essentiae, contemplatio Dei), est absolu. Et seule l’Eglise est à même d’assurer la possession de ce bien. C’est pour cela que toute puissance lui a été donnée. “Hors d’elle, point de salut.” En elle, pas davantage, si ce n’est par coopération. “Potestates quae sunt, a Deo ordinatae sunt.

The Holy Grail © The Monty Python

L’exercice de la puissance est donc conditionné par le but immédiat et le but final de l’ordre dans lequel il s’opère ; mais dans cet ordre, il ne subit aucune limitation. Un chef quelconque, légitimement investi, peut ordonner tout ce qui est de nature à promouvoir le bien commun de ses sujets (subditi), c’est-à-dire de ceux qui sont en sa puissance (sub ditione). “Finis autem legis est bonum commune.” Il y a environ deux cents ans, Montesquieu a proposé la théorie de la séparation des pouvoirs, que les fils spirituels de la Révolution française ont brandie, tel un palladium de liberté. Le moyen âge n’a rien inventé d’aussi abstrait ; il s’est contenté d’observer la réalité et d’y adapter au moins mal ses formules politiques. Et voici l’esquisse de sa vision. Le chef (dominus), quel qu’il soit, règne sur des hommes, c’est-à-dire sur des âmes, et sur des biens, des choses sans âme, ni raison, ni droits. Il a premièrement le pouvoir d’administrer les biens qui sont en son domaine, au mieux des intérêts de toutes les personnes qui relèvent de lui. Ces personnes, il a comme devoir initial de leur garantir la subsistance (nutritio) et comme second devoir de les protéger (tuitio). Entre elles, il maintient la paix (pax), c’est-à-dire la tranquille communauté de vie dans l’ordre (tranquillitas ordinis). Ce qui revient à écarter toute violence. En vue de la paix intérieure, il exerce le pouvoir judiciaire (rex a recte judicando) et, subsidiairement, le pouvoir ordonnantiel (lex est quaedam ordinatio rationis ad bonum commune, ab eo., qui curam habet communitatis, promulgata). En vue de la paix extérieure, il exerce un “pouvoir” militaire, qu’il faut plutôt concevoir comme une “fonction” de défense : soit par les armes dont il dispose, soit en faisant appel à ses garants. Il a finalement le pouvoir de solliciter le concours de ses sujets pour toutes entreprises les concernant. Et ceci nous amène à parler des obligations des “sujets” à l’égard de leur “seigneur” : “Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit.

Les obligations des subditi consistent à rendre au dominus tous les services dont celui-ci ne saurait se passer pour réaliser le bien commun de l’ordre. Ces services sont matériels et moraux, comme la nutritio et la tuitio du seigneur. Ils sont d’aide et de conseil (auxilium et consilium, suit and service, bede ende raad) : d’aide de force ou d’argent, de conseil législatif autant que judiciaire. Ils correspondent adéquatement aux différentes branches de la potestas. Au pouvoir d’administration du maître correspond l’aide de corps, sans armes : “le service du travail”, que le moyen âge appelait pour certains la corvée. Au pouvoir militaire du chef correspond l’aide corporelle en armes : le service militaire. Au pouvoir financier, l’aide d’argent, c’est-à-dire la contribution. Aux pouvoirs judiciaire et législatif répond le devoir de conseil, qui consiste à garnir la cour de justice et à prendre, par délibérations communes, les mesures ordonnantielles les plus importantes. L’exercice des pouvoirs est donc, dans chaque ordre, le résultat d’une collaboration entre celui qui est investi pour commander et ceux qui n’ont pas pour devoir d’obéir aveuglément. Car, les obligations d’aide et de conseil ont les mêmes limites théoriques que l’exercice du pouvoir : les exigences du bien commun. En fait, et pour éviter les abus, les bornes de la puissance et de la sujétion sont posées de commune volonté : ce sont les privilèges concédés par le maître à la requête de ses sujets.

Ces limites, nous les connaissons aujourd’hui par une règle générale du droit féodal, que le droit canonique n’a pas encore abrogée, et par des cas d’application. La règle générale se formule en forme positive ou négative : “Quod omnes, uti singulos, tangit, ab omnibus probari debet” ou “Nil de nobis sine nobis.” Concrètement, voici les principaux cas d’espèces, qui correspondent, comme on le verra, aux différentes manifestations du pouvoir et de la sujétion. Le pouvoir et le service d’administration sont limités par des concessions de monopoles. Le pouvoir et le service judiciaires le sont par des concessions d’immunités, qui traduisent l’usage universel du jugement par les pairs (judicium parium) : “Tout homme doit être jugé par ses pairs selon son droit.” Dans le domaine législatif, on trouve la théorie des volontés concertées : “Lex fit consensu populi et constitutione regis.” Le service militaire n’est dû que durant quelques jours, – parfois un seul, – dans un rayon relativement court, uniquement pour la défense de la terre, à la condition surtout d’avoir été consenti. L’aide financière est conditionnée de même par le consentement préalable. Rien d’important ne peut être décidé par l’autorité, sans l’approbation de ceux qui doivent supporter la charge. De ces garanties vraiment efficaces, quelques-unes ont été conservées par le droit libéral. Ainsi, l’exclusion de l’arbitraire judiciaire ; ainsi encore, la compétence des représentants de la nation pour élaborer les lois et voter les impôts.

The Holy Grail © The Monty Python

Ce qui s’est perdu depuis la Révolution française sur le continent européen, c’est le service militaire non obligatoire. C’est la réciprocité d’obligations entre les gouvernants et les gouvernés. C’est, peut-être par-dessus tout, la conception chrétienne et médiévale de la liberté.

La liberté du moyen âge peut en effet se définir ainsi : un obstacle dressé sur un point précis contre l’exercice arbitraire du pouvoir. Or, nous découvrons dans l’histoire deux conceptions antinomiques de la liberté, auxquelles toutes les autres finalement se ramènent : celle-là d’abord et, ensuite, celle des stoïciens, qui est aussi celle des libéraux. Cicéron, dans ses Paradoxes, se pose la question de savoir ce qu’est en définitive cette liberté, idéal de ses jours, mobile de ses actions politiques, thème inépuisable de ses discours, but de ses combats, cette liberté pour laquelle, dernier républicain, il voudra mourir. C’est, dit-il, “potestas vivendi ut velis.” Et dans une autre oeuvre : “Libertas non in eo ut justo utamur domino, sed ut nullo.” Lisons aussitôt l’article 4 de la Déclaration des Droits : “La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui“… et n’est pas défendu par la loi. De part et d’autre, c’est la même idée : “la liberté sous la loi” (sub lege libertas), la liberté dans un parc, dans un enclos qui peut être réduit aux dimensions d’une cage. C’est la conception qui correspond au primat de la volonté humaine, celle qui s’impose pour autant que le principe d’autorité ne réside pas en Dieu. Mais si l’autorité vient de Dieu, il faut la supposer première. Et concevoir la liberté comme une protection du sujet, organisée au nom du bien commun, contre l’abus possible de la part de celui qui gouverne. Il n’y a pas de “Liberté” unique, avec un grand L, mais des libertés qui résultent de la réciprocité correspondante des droits et des devoirs, et de leur limitation. Le moyen âge estime que ce sont les seules véritables, tandis que l’autre ne serait qu’un simulacre de liberté, ainsi qu’il est dit dans la Première Epître de l’Apôtre saint Pierre : “Subjecti igitur estote omni humanae creaturae propter Deum : sive regi, quasi praecellenti ; sive ducibus, tamquam ab eo missis ad vindictam malefactorum, laudem vero bonorum ; quia sic est voluntas Dei, ut benefacientes obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam : quasi liberi, et non quasi velamen habentes malitiae libertatem, sed sicut servi Dei.

La limitation des pouvoirs et des services, et donc l’accumulation des libertés particulières, engendrent forcément des inégalités. La société libérale est fondée sur l’égalité des citoyens devant la loi, la justice et l’impôt, pour l’admission aux fonctions publiques et la participation au gouvernement. La société d’ancien régime reconnaît l’égalité de substance, de nature, établie par Dieu entre ses créatures raisonnables. Mais elle se refuse au nivellement du troupeau. Elle s’élève comme une harmonie de rapports inégaux, qui s’établissent entre les différents ordres et, dans chaque ordre, entre les chefs et les subordonnés. L’inégalité entre les ordres, – et donc entre les autorités qui président à chacun d’eux, – est déterminée par la subordination des fins particulières. L’inégalité entre les autorités et les sujets résulte du fait brutal, qu’il est des gens incapables de se gouverner eux-mêmes et des hommes particulièrement doués ou éduqués en vue du commandement. L’inégalité entre les sujets, individuels ou collectifs, est engendrée par le sexe, l’âge, la vitalité, le caractère, les capacités, par la fonction surtout qu’ils assument pour le bien commun. Les inégalités juridiques s’ajoutent aux inégalités sociales, non pour les accentuer dans le sens de l’injustice, mais pour faciliter l’exécution des services et pour récompenser les mérites que l’on acquiert ainsi. L’ordre, dit Loyseau, est une espèce de dignité. Dans une société orgarniciste, la dignité entoure ceux qui la méritent par leur effort : “Ex labore dignitas provenire consuevit.

Le statut des différentes personnes est fixé par des contrats institutionnels (Statuskontrakte). Ainsi, le mariage, sur lequel est fondée la première cellule sociale. Il ne crée pas seulement des droits et des devoirs réciproques entre les époux. Il fonde l’autorité du mari et du père, il règle le statut de la femme et légitime celui des enfants. Ainsi encore, l’engagement que contracte un clerc fraîchement ordonné à l’égard de son évêque, un nouveau moine à l’égard de son abbé. Dans l’ordre civil, le contrat féodal règle les relations entre le suzerain et le vassal et confère à ce dernier une position juridique, subordonnée, mais munie de protection. Les chartes que le pape, l’empereur, les princes et les seigneurs, tous ceux qui sont constitués dans un degré quelconque de puissance, concèdent aux corporations de métiers, aux compagnies de marchands, aux universités d’études, aux villes et franchises, aux ordres, aux pays, aux unions permanentes de pays, à toutes les entités corporatives sans distinction, dérivent de là. Ces contrats et ces chartes consacrent le statut des parties en présence, ils déterminent leurs obligations réciproques, limitent la potestas du supérieur, circonscrivent la libertas des inférieurs et, par-là, ils établissent une réglementation générale des inégalités. Eléments générateurs de stabilité sociale, leurs dispositions sont stipulées à jamais (perpetuo).

La sanction suprême de ces contrats perpétuels est la plus efficace qui se puisse concevoir. C’est le sacramentum, par lequel les parties se promettent réciproquement la fides. Les coutumes, contrats, chartes et ordonnances d’autrefois sont pourvus d’abord des mêmes sanctions pénales que les lois modernes : amendes, confiscations de biens, privations de liberté, rarement la peine de mort. Mais ce sont là des sanctions purement extérieures, et dont l’application doit réunir les conditions d’une réussite : le transgresseur doit être découvert, arrêté, attrait devant les tribunaux, reconnu coupable, condamné dans les formes de la procédure, finalement exécuté. Le moyen âge, dont l’appareil judiciaire avait moins que le nôtre de prétentions à l’infaillibilité, le moyen âge connaît une sanction bien plus terrible. Une sanction qui se déclenche automatiquement. Une sanction à laquelle nul n’échappe et dont la rigueur est exactement proportionnée à la gravité de l’infraction. Une sanction intérieure, enfin, qui touche l’homme au coeur, où elle s’insinue ensemble avec le remords. Cette sanction incomparable, dont le monde moderne s’est volontairement privé depuis qu’il a cessé de croire, c’est l’obligatio conscientiae, qui s’oppose à la “liberté de conscience“. Celui qui viole, même en secret, son sacramentum, celui qui renie la fides, se rend coupable de parjure (diffidatio). Il s’exclut de l’ordre aux avantages duquel il communiait. Il s’excommunie lui-même : les juges, s’ils sont saisis, ne font que le constater. Il perd son statut, ses privilèges, le bénéfice de la pax. Il est déféré au seul tribunal qui ait désormais juridiction sur lui : le tribunal qui possède le pouvoir de lier et de délier, le tribunal de la Pénitence où Dieu lui-même l’attend pour l’absoudre et lui rendre la paix, à condition qu’il manifeste le repentir de sa faute et forme le propos de s’amender.

***

Ainsi, la société chrétienne du moyen âge, la société d’ancien régime, tient au divin par les deux bouts. Elle part de Dieu, fondement de toute puissance. Elle retourne à Lui, fin dernière des justes et scrutateur des consciences. L’autorité émane de Lui, et non pas de la volonté populaire. Elle se répand par ordres, en suivant le dégradé des groupes intermédiaires, au lieu de se précipiter d’un seul coup de la hauteur de l’Etat souverain sur le citoyen, précairement garanti par quelques droits. Elle s’exerce en vue du bien commun de chaque ordre particulier et de l’ordre universel, non de l’intérêt général d’une seule nation. Elle n’impose que des services limités, consentis, et ne profère aucun impératif despotique. Elle établit une correspondance harmonieuse entre l’autorité et la liberté, entre les fonctions et les droits. Elle est exclusive d’égalité niveleuse, mais dispense à chacun selon ses mérites. Y eut-il jamais une époque où le monde fut mieux organisé ? Auguste Comte lui-même assure que non. Ce monument de sagesse politique, les Philosophes du XVIIIe siècle lui ont infligé le même traitement que les architectes, leurs contemporains, aux cathédrales gothiques. Moyennant des mutilations irréparables, ils l’ont dissimulé sous le toc. Ils ont ainsi pensé ressusciter l’antique. Ce qu’il en a coûté, c’est le spectacle du monde actuel qui nous le dit.

Dans la Déclaration des Droits, charte universelle du XIXe siècle, on découvre encore, sous le fard du droit naturel qui s’effrite, certains traits de l’ordre ancien. En passant, nous avons souligné le maintien des distinctions sociales basées sur l’utilité commune, les garanties judiciaires, fiscales, législatives et politiques, solennellement promises aux citoyens. Mais à côté de ceux-ci, il y a d’autres articles moins traditionnels : ceux-là, par exemple, qui instituent la liberté d’opinion ou la séparation des pouvoirs. Ils ont beau avoir été “reconnus et déclarés… en présence et sous les auspices de l’Être Suprême“, ils ont largement suffi à déchristianiser le monument : à faire tomber la croix du fronton où, quinze cents ans plus tôt, elle avait été plantée. Ils ont proclamé la souveraineté populaire et l’égalité, supprimé les notions de service et d’ordre, établi la liberté de conscience et ruiné le principe d’autorité. Ils ont annoncé la fin de l’âge chrétien que nous avons décrit ; ils ont inauguré l’ère de la Révolution française et du libéralisme.

The Holy Grail © The Monty Python

Si l’on objectait que le tableau du moyen âge par nous brossé, est suspendu dans les nuées inconsistantes d’un faux idéalisme, il serait trop commode de nous retrancher derrière l’argument d’autorité et d’évoquer une parole de Léon XIII : “Fuit aliquando tempus.” Il y eut réellement une époque où la philosophie contenue dans l’Evangile servait à gouverner les Etats. Mais nous possédons le propre témoignage du passé. Les meilleurs textes théologiques, philosophiques, juridiques qu’elle nous a laissés, nous la montrent, cette époque, comme elle aurait dû être si les hommes avaient conformé leur conduite aux préceptes. D’autres textes, de même date, non moins probants et plus voisins de la pratique, nous disent que ces hommes, nos ancêtres, n’ont pas toujours eu le courage de la fidélité. Nous ne nous refusons pas à les voir, ces hommes, avec leurs penchants, leurs passions, leurs travers et leurs vices, avec leur incorrigible faiblesse surtout, les pieds en terre, répugnant à s’élever. La question reste de savoir ce qu’il y a de plus naturel, de plus normal : de bien vivre, c’est-à-dire de pratiquer la vertu et de gagner sa fin dernière, sous un climat nocif ou dans une ambiance favorable ? Pour répondre, il suffit d’un seul instant.

Prof. E. Lousse, UCLouvain


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, correction, édition et iconographie | sources : collection privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : Saint-Barthelemy à Liège et sculpture de Mady Andrien © visitliege.be ; The Holy Grail © The Monty Python.


D’autres documentations en Wallonie…

COMMON COLLECTIONS : catalogue de collections muséales, artistiques et scientifiques en Wallonie

Temps de lecture : 3 minutes >

[COMMON COLLECTIONS] Common Collections est un réseau constitué à l’initiative de la Province de Liège, rassemblant seize institutions culturelles de Wallonie, de statut public et associatif. Le projet a pour but de rassembler au sein d’un espace numérique commun – et par conséquent de rendre accessible au plus grand nombre – les collections patrimoniales conservées par les différents partenaires, dont une partie seulement est exposée.

À partir de 2014, la Province de Liège a lancé un ambitieux projet d’informatisation de ses collections grâce à l’acquisition d’un logiciel professionnel dédié à cet usage. Initialement déployée au Musée de la Vie wallonne pour ses collections ethnographiques, cette solution a ensuite été étendue à l’ensemble du patrimoine artistique provincial, puis dès 2022 à d’autres partenaires à l’échelle régionale qui illustrent notamment les domaines technique, scientifique, archéologique ou encore historique. Cet ensemble compose aujourd’hui le réseau Common Collections, auquel l’asbl Musées et Société en Wallonie est associée.

Le catalogue en ligne, vitrine publique du réseau, réunit aujourd’hui plus de 70.000 notices descriptives, illustrant la diversité des collections de chacun de ses membres. Grâce au travail d’inventaire des équipes scientifiques de chaque établissement, le catalogue est en développement constant. Pour des recherches plus poussées au sein de chacune des collections, nous vous invitons à contacter directement les institutions gestionnaires. Seuls les documents et informations dont les droits ont été accordés et/ou cédés, conformément aux législations en vigueur, ont été mis en ligne.


Université de Liège. place du 20-août © Jean Louis Wertz

[MUSEES.ULIEGE.BE, 13 septembre 2023] Le pôle muséal et culturel de l’Université a rejoint cette année le réseau Common Collections, en partenariat avec une dizaine d’autres institutions culturelles.

Les partenaires actuels du réseau Common Collections sont : Blegny-Mine, le Centre d’interprétation de la Pierre (Sprimont), le Château de Jehay, l’Espace muséal d’Andenne, la Maison de la Métallurgie et de l’Industrie de Liège, le Musée de la Vie wallonne, le Musée du Château Fort de Logne, les Musées de Verviers, les Collections artistiques de la Province de Liège, le Préhistomuséum, la Fondation Province de Liège pour l’Art et la culture, le Trinkhall Museum, ainsi que le Pôle muséal et culturel de l’Université de Liège.

A l’initiative de la Province de Liège, Common Collections est un projet de mutualisation du logiciel de gestion de collections The Museum System (TMS), conçu pour les musées et les institutions culturelles. Il permet de stocker, organiser et accéder facilement l’ensemble des informations et médias sur les collections et les objets qu’elles renferment. Avec une interface conviviale pour la saisie, une sécurité renforcée des données sensibles et une vision efficace qui aide la prise de décision en matière de gestion, le logiciel se veut utile aux gestionnaires de musées et collections. Une interface web commune définie par un groupe de travail composé par les partenaires, permet la visibilité des collections aux chercheurs, étudiants, ou à un large public tout en facilitant leur découverte et leur compréhension.

Au sein des collections universitaires, une phase de test a été menée principalement avec les collections du Musée Wittert et du Pôle muséal et culturel (héritées notamment de l’ancien Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques). Elle a permis de vérifier le bon fonctionnement du système et de résoudre quelques petits problèmes d’importation, en cours de résolution, avant une utilisation plus large. On a ainsi pu s’assurer que les informations sur les collections sont stockées de manière cohérente et accessible, et que le système répond aux besoins de l’institution.

Actuellement (septembre 2023), l’encodage a commencé également dans les collections de la Maison de la Science, celles d’Anatomie humaine et celles de Médecine vétérinaire (objets provenant de l’École vétérinaire de Cureghem).

Dans un avenir proche, d’autres collections s’y joindront : celles de dendrochronologie et d’archéométrie, de tératologie, des coupes histologiques végétales, la collection de préhistoire (en partenariat avec le Préhistomuséum pour la réflexion liée aux fiches), et celle du Musée de Zoologie.

Nous invitons les gestionnaires des autres collections universitaires qui le souhaitent à nous contacter pour organiser la migration des données, avec l’objectif de rationaliser la gestion des collections et de faciliter le partage des informations. Nous travaillerons en étroite collaboration avec eux pour assurer le succès de ce projet.


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : ULiège ; Province de Liège | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © commoncollections.be ; © Jean Louis Wertz.


D’autres initiatives en Wallonie…

TAROT : Arcane majeur n° 15 – Le Diable

Temps de lecture : 25 minutes >

“L’arcane Le Diable est la quinzième lame du Tarot de Marseille. Elle représente un personnage ailé mi-homme mi bête tenant un flambeau et une épée et deux diablotins attachés. C’est l’ange des profondeurs qui éclaire ce qui est souterrain et maintient les instincts. L’arcane Le Diable représente Lucifer, le porteur de lumière, celui qui va éclairer ce qui est caché. C’est un habile et profond thérapeute. Le Diable révèle les secrets et les désirs. Il exprime le monde des instincts. Le Diable est une image des plaisirs charnels et des désirs en général. Le consultant vit sa sexualité de façon libérée. Il accepte d’exprimer ses désirs et d’agir pour les réaliser. Le Diable est un bon commerçant, il sait manier l’argent et a des capacités pour en obtenir. Son intelligence instinctive le conduit vers des réussites matérielles. Dans sa face sombre, Le Diable est un manipulateur, un usurier ou un faussaire. Il sait mentir et entrainer autrui pour son propre intérêt. Le Diable se laisse mener pas ses désirs sans réfléchir aux conséquences de ses actes.” [d’après ELLE.FR]


Le Diable (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Maladie grave pour laquelle on dépensera une fortune, puis un guérisseur viendra et vous rendra la santé pour longtemps.
      1. A côté – L’ÉTOILE : Menace de mort.
      2. A côté – LA LUNE : Victime de trahison, d’abandon. Perte de fortune. Vos amis vous donnent tort. Perte d’amis qui ont peur de vous avoir à charge.
    2. Lame renversée : Apporte maladie d’esprit. Maux imaginaires. Attaque des nerfs.

Le Diable ou la confrontation avec l’ombre (tarot de Marseille de Christiane Laborde : Lumières du Sacré)

Le Diable est un arcane connoté très négativement, et la religion chrétienne n’est pas étrangère à l’affaire. Pour comprendre les objectifs moraux et religieux en jeu dans la représentation qu’en fait le tarot, il est nécessaire de prendre en compte le contexte médiéval de cette interprétation. Mais il est aussi nécessaire d’aller au-delà pour appréhender la puissante énergie vitale du Diable avec des critères différents, plus conformes à ceux de notre époque.

Étymologiquement, le mot diable dérive du grec diabalô qui signifie ‘celui qui divise’. Dans la Bible, le diable se confond avec Satan, l’incarnation du mal, ou encore avec Lucifer, l’ange déchu précipité aux enfers pour s’être rebellé contre Dieu.

L’Église catholique a utilisé cette figure d’ange déchu pour en faire le sybmbole dissuasif du sort qui attend les hommes et les femmes qui se détournent de Dieu (à l’image de Lucifer chutant de la lumière vers les ténèbres de l’enfer). Elle a, en outre, associé le diable aux démons et à la sorcellerie qu’elle a combattus, tout en lui attribuant certaines caractéristiques des anciennes divinités païennes avec lesquelles elle a cohabité pendant des siècles.

Le diable fut ainsi doté de cornes et de pieds griffus ou de sabots, tout comme Pan, un des plus grands dieux de la mythologie grecque, symbole d’une nature féconde et protecteur des bergers et troupeaux. Ces attributs étaient aussi ceux des satyres, divinités rustiques qui faisaient partie du cortège de Dionysos (Bacchus chez les Romains), autre dieu agraire grec, d’une grande vitalité, qui était, en outre, le dieu du Théâtre. Grâce à l’ivresse procurée par le vin, la danse, la musique ou l’ingurgitation de substances prychotropes, les adeptes de Dionysos parvenaient à vivre des états modifiés de conscience qui s’apparentaient à une transe mystique. Cette voie est celle des chamanes ou des guérisseurs qui absorbent des plantes sacrées comme l’iboga, l’ayahuasca ou le peyotl, ou encore celle des hommes ou des femmes-médecine amérindien·ne·s, avec leurs chants et leurs tambours. C’est aussi celle des derviches tourneurs qui font de la danse soufie une méditation active. Cette transe mystique constitue une voie d’accès au divin reconnue dans de nombreuses traditions. En revanche, dans l’univers médiéval du tarot, l’Église la condamnait et s’employait à la diaboliser pour en détourner les fidèles.

Pan est à l’origine du panthéisme, une conception de l’univers où les nombreuses divinités – bénéfiques et maléfiques -qui peuplent la nature cohabitent et participent de l’unité primordiale du Grand Tout, contrairement au monothéisme qui introduit la dualité dans l’univers.

Quant aux cornes en forme de bois de cerf du Diable et des diablotins, elles s’apparentent à celles de Cernunnos, autre dieu agraire de la Puissance fécondante de la nature, appartenant à la sphère culturelle et géographique des Celtes. Les bois de cerf étaient pour eux un symbole puissant de régénération de la nature (le cerf perd ses bois chaque hiver pour les recouvrer au printemps). Le fait qu’ils se substituent aux cornes de bouc des dieux gréco-romains, montre que le tarot conjugue, avec l’arcane du Diable, plusieurs traditions à la fois chrétiennes, gréco-romaines, mais aussi celtes.

Il n’en reste pas moins qu’il est représenté cornme un être contre-nature. En le dotant de seins qui doublent son hybridité homme/animal d’une hybridité de genre (homme/femme), il possède des caractéristiques propres à incarner le mal et à détourner les chrétiens de leurs anciennes croyances païennes.

Le Diable est donc une figure complexe qui s’inscrit dans la filiation des grandes divinités agraires telles que Pan, Dionysos et Cernunnos, qui nourrissent sa puissance et sa créativité. Mais il incarne aussi une énergie associée à des valeurs connotées négativement et présentes sous des formes différentes, notamment sexuelles, dans toutes les cultures et les traditions, énergie à laquelle chacun·e est nécessairement confronté-e à un moment ou à un autre de sa vie.

Le nombre quinze

Le nombre quinze est porteur des énergies d’imprévu du cinq, au niveau des dizaines. Elles remettent en question les notions d’ordre et de stabilité du nombre quatre. Mais derrière quinze se cache un six (15 = 1 + 5 = 6). Ce nombre est celui de l’Amoureux (VI) . Il symbolise l’amour et l’harmonie, mais aussi le choix et la liberté de faire usage de son libre arbitre face aux séductions et au magnétisme du diable.

Interprétation symbolique du Diable

Traditionnellement, le diable est le maître de l’enfer, différemment appréhendé selon les époques et les traditions. Dans l’imaginaire médiéval chrétien, il est situé au centre de la Terre. Il est conçu comme un lieu de souffrances où le pêcheur expie éternellement ses fautes après sa mort. Cette vision chrétienne de l’enfer pouvait dissuader les croyants de commettre le mal, car elle avait tout du cauchemar dont on ne se réveille jamais.

Il n’en allait pas de même dans l’ Antiquité où les Enfers (le terme s’emploie au pluriel) se confondaient avec le royaume des mort·e·s, lui aussi situé sous terre et, en principe, interdit aux vivant-e -s. Mais la frontière entre mort·e·s et vivant·e·s n’était pas complètement étanche, puisque certains héros pouvaient parfois y pénétrer… et en revenir. Cette descente aux enfers constituait l’épreuve décisive de leur parcours initiatique. Elle leur permettait d’affronter et de vaincre leurs peurs, dont la plus grande, celle de la mort, pour opérer ensuite un mouvement ascendant de sortie des Enfers vers la surface de la Terre et la lumière. Cette épreuve avait pour finalité de permettre au héros de se libérer de son passé et d’acquérir des connaissances et des pouvoirs nouveaux.

De nos jours, la conception de l’enfer a encore évolué. Il n’a plus besoin d’être situé sous terre pour exister. Jean-Paul Sartre, dans sa pièce Huis clos écrite en 1947 (Folio), après la découverte des camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale, estime que “l’enfer, c’est les autres.”

Dans une perspective psychologique, l’enfer correspond à l’archétype de l’ombre. Jung la considérait comme la part refoulée de l’inconscient, faite de jugements, de peurs, de projections à laquelle chacun-e craint de se confronter, de peur d’être rejeté-e par les autres.

Dans tous les cas et au-delà de toutes considérations morales, une descente aux enfers commence toujours par un mouvement de régression (involution) vers l’obscurité ou la dissolution de certains aspects de soi, qui permettra ensuite de sortir des ténèbres (évolution)… sous peine d’y rester éternellement prisonnier-ère.

Ce mouvement de régression vers l’obscurité, suivi d’un mouvement ascendant vers la lumière possède des similitudes avec les opérations que les Alchimistes effectuaient sur la matière pour en extraire l’or. La première étape du travail, qu’ils désignaient sous le nom d’oeuvre au noir ou nigredo, consistait en un travail de décomposition de la matière dans le but de la déstructurer et d’en séparer les composants pour briser ce qui est pourri. Elle s’opérait sous le signe de la mort et l’élément requis était le Feu, semblable à celui qui brûle au coeur de la Terre, dans les enfers, où séjourne le diable. Dans les textes alchimiques, l’oeuvre au noir est associée au soleil noir, à la nuit, au corbeau, à la mort. La nigredo correspond au démembrement des corps coupés en morceaux qui jonchent le sol noir de l’arcane XIII.

Transposé au plan psychologique, affronter son ombre pour détruire un ordre ancien, vieilli ou imparfait peut être considéré comme la première étape de tout travail sur soi.

Mais il faut aussi se souvenir que cette étape est le préambule nécessaire à l’étape suivante qui est un mouvement d’évolution et d’expansion de la personnalité. Il conduit à la guérison et se déploie comme une remontée vers la lumière que l’apprenti initié du tarot effectuera dans les arcanes suivants.

Invitation du Diable

Comme dans l’antique tradition des descentes aux Enfers, aujourd’hui comme hier, affronter ses peurs, regarder en face ses démons et ses dépendances (que symbolisent les deux démons enchaînés aux pieds du diable) est une étape décisive de tout processus de transformation intérieure. C’est toujours une épreuve. Elle reste incontournable pour qui veut acquérir une plus grande maîtrise de sa vie, à l’image des héros antiques. C’est le seul moyen de parvenir à recouvrer l’énergie bloquée par les processus de refoulement ou de déni des aspects souffrants ou inhibés de sa personnalité. C’est à ce prix que le processus de guérison peut s’effectuer. Il permettra à de nouveaux aspects de soi et à des talents nouveaux de se manifester. C’est la leçon que l’apprenti initié doit retenir de l’arcane XV.

Ce n’est cependant pas la première fois que le cheminant du tarot rencontre la mort. Il y a déjà été confronté avec l’arcane XIII, l’Arcane sans nom, qui lui a enseigné qu’elle est un processus inséparable de la vie. Il lui faut maintenant en acquérir une expérience plus directe et trouver en lui la force
et le courage d’effectuer, avec Le Diable, sa propre descente aux enfers, sans compter sur aucune aide extérieure, avec ses propres moyens.

Nos plus sombres adversités sont nos meilleures occasions. L’obscur passage est un passage seulement, conduisant à une lumière plus grande. Nous sommes donc mis au pied du mur, devant le dernier terrain qu’il nous reste à explorer, l’ultime aventure : nous-mêmes.

Satprem, Sri Aurobindo ou L’Aventure de la conscience

Mais, paradoxalement, la plus grande vertu de cet arcane est aussi de dé-diaboliser le diable, en rappelant que la mort, à laquelle il est associé, est une composante du processus même de la vie. Il nous invite à ne pas avoir peur de sa puissante énergie vitale héritée des anciens dieux de la Nature, mais à nous y confronter pour mettre en lumière notre part d’ombre afin d’évoluer et devenir le héros ou l’héroïne de notre propre destin.

Ombre du diable

La puissance du Diable est telle qu’elle peut conduire à utiliser son magnétisme et son charisme à des fins égoïstes et pour son seul bénéfice. De plus, l’attrait du Diable pour les sensations fortes (physiques et émotionnelles) peut conduire à la prise de risque ou à la dépendance (y compris à la souffrance, qui peut être addictive). N’oublions pas qu’en matière d’intensité, c’est un maître inégalable…

Le Diable et nous

Ange déchu … mi-homme, mi femme… Le Diable fascine ou effraie. Il ne nous laisse pas indifférent.e·s. Il nous effraie, car il nous renvoie à nos pulsions secrètes, nos envies inavouables et nos facettes obscures. Il nous fascine par sa puissance, sa détermination et son audace. Le Diable, c’est l’ombre qui met en lumière nos côtés sombres.

Dans un tirage
Sens général

En soi, l’énergie puissante du Diable n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une énergie vitale semblable à celle qui, à chaque printemps renouvelé, pousse les espèces à s’unir pour que s’accomplisse la danse vibrante de la vie. La question que pose le Diable est de savoir ce que l’on fait de cette intensité et au service de quelles valeurs on la met. C’est à chacun.e de trouver la réponse à cette question, en utilisant les ressources qui sont les siennes et qu’il appartient à chacun.e de connaître. Le Diable invite à faire usage de son libre arbitre pour échapper à son emprise.

Plan personnel

Lorsque Le Diable se manifeste dans un jeu, c’est pour rappeler la nécessité d’accueillir et d’explorer toutes les composantes de son être, y compris les plus sombres et celles qui nous font le plus peur. Il invite à faire un travail sur soi pour désamorcer les souffrances et les blocages qui empêchent l’énergie de vie de circuler. Le Diable invite à regarder avec courage et lucidité ses faiblesses, ses dépendances et ses soumissions pour s’en libérer et retrouver son pouvoir.

Plan spirituel

L’arcane du Diable invite à se dépouiller de ses masques et rôles sociaux pour observer le théâtre du monde où se jouent des intrigues matérielles et psychologiques qui ne sont que des leurres. Il invite à dépasser la dualité pour chercher l’unité.


Le diable ou la pulsation de l’ombre  (Intuiti)

DESCRIPTION : Quand un lion est convaincu d’être un mouton, tout ce qui reste du grand félin est une ombre. Tout ce que nous refusons d’admettre à notre propos se retrouve dans cette forme projetée au sol : instincts primaires, instincts sexuels, violents et spontanés. Si nous trouvons le courage de regarder cette ombre, cet aspect de nous, bestial et naturel, que nous cachons aux autres prendra vie en rugissant, refusant de plier l’échine. Cette loi dépasse les règles sociales et morales : c’est notre loi, simple, intense et viscérale. C’est le pouvoir de la créativité qui explose en nous et demande à être libéré. C’est aussi le contraire même de la créativité : cette part de nous que nous avons trop longtemps contenue. La question est alors : “Qu’est-ce que je ne laisse pas sortir ? Quelles limites est-ce que je m’impose ? Quelle partie de moi me fait peur, et laquelle me plaît ?”

Cette carte est appréciée par ceux qui aiment suivre leurs instincts, même lorsqu’ils semblent aller à l’encontre des règles sociales ou de l’éthique commune. Si l’idée d’enfreindre les règles vous fait froncer les sourcils, cette carte sera un défi. Elle vous invite à repérer et identifier vos limites : Sont-elles imposées par la société ? Par vos parents ? Est-ce vous qui vous les imposez ? Que se passerait-il si vous les brisiez ? Mais attention : si vous restez dans les limites, vous vous dirigez vers la castration et le refus du renouveau. À l’inverse, si vous poussez trop loin la rupture avec vos limites, vous pouvez aussi vous diriger vers un comportement malsain, justifié en fin de compte par un simple : “C’est comme ça que je suis.”

L’HISTORIETTE : il a un appétit fascinant : il plonge les dents dans un arbre qui se met à porter des fruits, il mord une femme qui grogne de plaisir. Alors, il se met à se macher, à se croquer et à se goûter lui-même. Il mange d’abord une main, puis un pied, puis toute une jambe, son torse, ses joues, ses yeux et enfin sa bouche elle-même. Il ne reste rien que l’ombre d’un sourire qui flotte dans les airs…

LA RECOMMANDATION : “Suivez votre instinct. Laissez tomber la morale : volez, soyez mauvais !

Traduction : Patrick Thonart


Le Diable : forces de l’inconscient, passion, créativité (Jodorowsky)

EXTRAIT : “Dans l’ordre numérologique, Le Diable correspond au Pape, Arcane V, degré 5 de la première série décimale des Arcanes majeurs. Lui aussi représente un pont, un passage. Mais si Le Pape indiquait un chemin vers les hauteurs spirituelles, Le Diable apparaît comme un tentateur qui montre la voie vers les profondeurs de l’être. Cette carte est ancrée dans la grande tache noire que nous avons vu apparaître dans l’Arcane XIII. Le personnage du Diable porte une torche et deux ailes de chauve-souris : ces éléments indiquent qu’il repose dans l’obscurité, dans la nuit de l’inconscient profond. On pourrait dire qu’il représente l’envers du Pape, la lumière enfouie dans la matière. Les personnages de la carte sont un mélange d’humain et d’animal, ce qui fait référence à nos puissances premières, à nos souvenirs préhistoriques enfouis au plus profond du système nerveux. Ce trait nous rappelle, par différents signes ésotériques dont les personnages sont ornés, que l’initié, pour parvenir à son illumination, ne doit pas refuser son côté animal, mais l’accepter, l’honorer et le guider vers la lumière angélique.

Le Diable, ayant été un ange, manifeste avec sa torche un profond désir de remonter de sa caverne vers le cosmos. De même, l’âme humaine enfoncée dans le corps charnel a un profond désir de remonter vers son origine, la divinité créatrice. Il porte un chapeau dont le rebord rouge évoque l’activité du désir, et la masse orange l’intelligence intuitive et réceptive qui se prolonge sur son front comme un troisième oeil. Il louche, fixant un point au bout de son nez, dans une méditation intense. Son expression faciale est ambiguë : elle évoque d’une part la profonde concentration et d’autre part la grimace enfantine. On pourrait dire que, traversant la couche des peurs populaires qu’il inspire, il nous rappelle ainsi qu’il n’est qu’une création innocente, un être comique. On peut aussi dire qu’en tirant doublement la langue, celle de son visage et celle, bleu foncé, du visage qu’il porte sur le ventre, Le Diable ne cache rien : il se montre en absence totale d’hypocrisie. S’il est muni de plusieurs yeux situés sur le visage, le ventre et les genoux, c’est pour mieux voir ses peurs en face. C’est un être à quatre visages. A celui de sa face, masque couvrant son puissant intellect, s’ajoute le regard étonné des deux seins dont les base en forme de demi-lunes indiquent une émotivité sans frein. Le visage du ventre, langue tirée lui aussi, désigne la vaste extension de ses désirs sexuels et créatifs. Le regard des genoux suggère une chair assumée, imbibée d’esprit, qui ne dédaigne rien de la vie matérielle. Son sexe est comme une troisième langue qui sort. Mais son corps de couleur bleu ciel indique qu’il est avant tout une entité spirituelle, une dimension de l’esprit, sous son aspect luciférien. Dans sa main, il porte une torche au manche vert, couleur de l’éternité, où luit une flamme rouge qui surgit d’un cercle cette torche brûle d’une grande activité marquée par ce signe de la perfection, du principe créateur […]”

Et si le Diable parlait…

Je suis Lucifer, porteur de la lumière. Mon don magnifique à l’humanité est l’absence absolue de morale. Nul ne me limite. Je transgresse toutes les lois, je brûle les constitutions et les livres sacrés. Aucune religion ne peut me contenir. Je détruis toutes les théories, je fais exploser tous les dogmes.
Dans le fond du fond du fond, personne n’habite plus profond que moi. Je suis la source de tous les abîmes. Je suis celui qui donne une vie aux grottes obscures, celui qui connaît le centre autour duquel tournent toutes les densités. Je suis la viscosité de tout ce qui vainement tente d’être formel. La suprême force du magma. La puanteur qui dénonce l’hypocrisie des parfums. La charogne mère de chaque fleur. Le corrupteur des esprits vaniteux qui se vautrent dans la perfection.
Je suis la conscience assassine du perpétuel éphémère. C’est moi, enfermé dans le souterrain du monde, qui fais trembler la cathédraie stupide de la foi. C’est moi qui à genoux mords et ensanglante les pieds des crucifiés. Qui présente au monde, sans pudeur, mes blessures béantes comme autant de vagins affamés. Je viole l’oeuf putride de la sainteté. J’enfonce l’érection de ma pensée dans le rêve morbide des hiérophantes, pour leur cracher en plein simulacre le sperme froid de mon mépris.
Pas de paix avec moi. Pas de petit foyer établi. Pas d’Évangiles pralinés. Pas de vierge en sucre pour les langues moites de nonnes velues. Je défèque royalement sur les oiseaux lépreux de la morale. Je ne m’interdis pas d’imaginer un prophète à quatre pattes monté par un âne en rut. Je suis le chantre extasié de l’inceste, le champion de toutes les dépravations, et j’ouvre avec délices, de l’ongle de mon petit doigt, les tripes d’un innocent pour y tremper mon pain.
Cependant, depuis le profond du profond de la caverne humaine, j’allume la torche qui organise les ténèbres. Sur une échelle d’obsidienne, j’arrive au pied du Créateur pour lui présenter en offrande le pouvoir de la transformation. Oui : devant la divine impermanence, je lutte pour conserver l’instinct, pour le figer comme une sculpture fluorescente. Je l’illumine de ma conscience et le retiens, jusqu’à ce qu’il éclate en une nouvelle oeuvre divine, l’univers infini, labyrinthe incommensurable qui se glisse entre mes griffes, proie qui s’échappe d’entre mes dents, traces qui s’évanouissent comme un parfum subtil…
Et je reste là, essayant d’attacher toutes les secondes les unes aux autres, d’arrêter l’écoulement du temps. C’est cela, l’enfer, l’amour total envers l’oeuvre divine qui s’évanouit. C’est Lui, l’artiste invisible, impensable, impalpable, intouchable. Moi, je suis l’autre artiste : fixe, invariable, obscur, opaque, dense. Torche qui brûle éternellement d’un feu immobile. C’est moi qui veux avaler cette éternité, cette gloire impondérable, la clouer au centre de mon ventre et accoucher d’elle comme un marécage qui se déchire pour éjecter la tige au bout de laquelle s’ouvrira le lotus où brille le diamant. Ainsi, moi, lacérant mes tripes, je veux être la Vierge suprême qui accouche de Dieu et le fige sur une croix, qu’il reste pour l’éternité, ici, avec moi, toujours, sans changement, permanente permanence.

Parmi les interprétations traditionnelles :

Tentation • Désir • Passion • Attachement • Enchaînement • Argent • Contrat • Profondeur • Obscurité • Peur • Interdit • Inconscient • Sexualité • Pulsions • Créativité


Le poteau de torture (Vision Quest)

L’ESSENCE : EGO – EMPRISONNEMENT -embrouillement – identification avec la matière – avidité et désir de possession – jalousie – peur – retenir l’envie de vivre sous toutes ses formes.

LE MESSAGE INTÉRIEUR : Si vous vous servez de votre vie uniquement pour satisfaire l’abondance des besoins éternels de l’ego, vous vous accrochez à votre poteau de torture intérieur. Regardez avec quoi vous vous nouez vous-même et surtout COMMENT vous vous liez toujours vous-même les mains. Quelles sont les idées qui font de vous votre propre esclave. Quelles pensées de vous-même avez-vous accepté de votre environnement? Rappelez-vous que vous vous êtes créé beaucoup de choses vous-même et que vous les recréez toujours à travers vos schémas de croyances négatifs répétés. La pensée, par exemple, de ne pas être assez bon, ne pas sufflre ou ne pas avoir assez, provoque la peur. Vous vous identifiez avec cette pensée. Cette pensee déteint sur toutes vos expériences. Si vous reconnaissez ce mouvement circulaire mental, vous pouvez l’arrêter. Cependant sans utiliser la violence, mais uniquement à travers plus de conscience. Vous arrêtez de poursuivre ce mouvement circulaire en lui retirant votre attention, donc votre énergie. Nous gardons tous en vie ce fantôme des souhaits de notre ego qui suit éternellement son cours en le nourrissant de force de vie toujours nouvelle. Le moment est pour vous favorable de reconnaître cet embrouillement et de vous réveiller du cauchemar.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Le monde extérieur reflète fidèlement ce par quoi vous vous laissez posséder. Tout ce à quoi vous tenez, tient à vous également ! Posséder a aussi un rapport avec ‘être obsédé’. Vous vous fixez sur quelque chose. L’énergie stagne. Le flux d’énergie est interrompu. Vous êtes ainsi prisonnier du poteau de torture de votre ego. Et l’ego veut toujours et toujours plus. Il n’est jamais satisfait. Même si vous vous donnez beaucoup de peine, cela ne suffit JAMAIS ! Si vous pouvez passer dans votre conscience de la possession à l’ utilisation, vos manifestations matérielles vous accableront moins. Plus vous possédez et plus vous pouvez perdre aussi. La peur croît en proportion avec la possession. Si vous pouvez vous imaginer que nous ne sommes tous que des invités sur cette Terre et ce, pour une période très courte, vous serez alors conscient que posséder et vouloir avoir relèvent de l’absurdité. Permettez-vous de changer intérieurement l’angle de 180 degrés et délivrez-vous de votre relation avec le poteau de torture de l’ego. Ayez confiance en la force de votre être intérieur qui vous apportera ce dont vous avez vraiment besoin dans la vie !


Le diable – Dépassement de l’ego (tarot maçonnique)

La nature a ses lois. On ne la maîtrise qu’en la respectant.

“Traditionnellement c’est “l’adversaire” : celui qui “éprouve”. Mais il ne faut pas s’arrêter à la notion de souffrance. Craindre le diable c’est lui donner la victoire. Il peut être associé au dragon en tant que réservoir de vitalité, pulsions et impulsions inconscientes. L’origine hiéroglyphique de la 15e lettre Samech, est le serpent-feu ou dragon. La couleur rouge correspond au feu, à la vitalité, à l’impulsion. Elle lutte avec le noir, l’obscur, la peur de l’inconscient. Le foyer intérieur est symbolisé aussi par le feu de l’athanor (foyer de l’alchimiste). Ce troisième septenaire commerçant conduit vers la réalisation de l’oeuvre au rouge. Réalisation qui implique une parfaite maîtrise des pulsions, c’est l’enseignement de cette lame.
Ici s’exprime l’idée d’un feu à double sens, vers l’intérieur et vers l’extérieur. La conscience aura toujours tendance à craindre de pénétrer dans la caverne obscure de l’inconscient. Le Soi se maniteste dans le conflit qui nait de cette opposition. Mais les Diables peuvent aussi être d’utiles génies (Daïmon). Cette carte se fonde sur un retour au passé. Le meurtre de Maître Hiram, analogique au meurtre du père suscité par un désir d’appropriation, est refoulé dans le subconscient par la crainte de ce que l’on a le devoir de reconnaître.”


Le Gardien (Forêt enchantée)

“Le Gardien se tient à Samhain, le l” novembre, à la porte de la mort, entre les éléments eau et terre, associé à la lune décroissante.

DESCRIPTION : Le squelette blanchi d’un grand ours des cavernes garde l’entrée d’une grotte, sentinelle dans la nuit. L’esprit gardien de la bête met au défi quiconque entrerait dans la grotte de la mémoire ancestrale sans comprendre la nature de ses propres ténèbres. Un chemin inconnu et inexploré part de l’ouverture de la grotte remplie de stalactites pointues et déchiquetées. Son extrémité se perd dans les ténèbres. Aucune lumière intérieure ne brûle pour montrer une voie. Avant d’emprunter ce chemin, vous devez affronter le Gardien et maîtriser vos propres peurs.

SIGNIFICATION : Au fil des siècles, bon nombre de manipulations cyniques du concept de « diable », dans des buts politiques, religieux et doctrinaux, ont conduit à la diabolisation de cet esprit païen de la nature. Le principal rôle de tels
archétypes est néanmoins celui de protection et d’initiation. Le Gardien est le lien
humain avec la nature et la fécondité, se manifestant parfois sous forme de férocité, d’extase et de sexualité. Pourtant, la peur engendrée par le détournement de cet archétype nous accompagnera encore longtemps.
Le Gardien suscite des craintes irrationnelles montant de la boue du subconscient humain et remplissant de prémonitions l’âme timide. Il est riche en sensations inhumaines et invisibles, se nourrissant d’effroi et de panique avec une joie malfaisante. Cependant, dans cette énergie sardonique et chaotique sont enfouis la sagesse, le courage et la force. L’instinct de survie est gouverné par la réaction « se battre ou fuir », et pourtant nous avons appris à rationaliser nos peurs les plus obscures et à faire face aux changements inconnus grâce à la pénétration intellectuelle. À mesure que notre compréhension de l’inconnu a évolué, nous avons appris qu’aucune force diabolique ou surnaturelle de l’ univers n’est aussi effrayante que l’imagination humaine.
Si le Gardien est terrifiant, c’est parce que nous sommes terrifiés par notre propre reflet, notre propre ombre obscure – c’est cet élément que nous devons maîtriser. Ce processus englobe l’élimination du conditionnement et la distillation de ce qui est essentiel en nous. Nous pouvons gagner beaucoup en affrontant nos peurs les plus profondément cachées et refoulées, qui émergent d’habitude de nos instincts et désirs les plus intenses. Une fois cette vérité assimilée et utilisée pour notre défense, nous pouvons regarder en face le lieu le plus obscur et le gardien le plus effrayant de la forêt.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Une difficulté est apparue dans votre vie. La situation peut être très complexe, avoir même des implications considérables pour votre vie et la manière dont vous affrontez le monde. Elle peut se manifester sous la forme d’un réalignement intérieur profond ou d’une quelconque autre situation physiquement difficile. Que cette difficulté vienne du labyrinthe du mental humain ou d’une source extérieure, le problème qui se pose maintenant doit être vu pour ce qu’il est : une occasion. Si quelque chose a été caché ou refoulé, si une situation a été laissée pourrir ou si elle est devenue malsaine, le moment est venu de contrôler vos peurs et d’affronter l’insécurité avec courage et intégrité. Si menaçante ou difficile que soit cette situation, soyez toujours conscient que l’expérience de la compréhension et de l’acceptation de vos ténèbres intérieures vous rendra plus fort et plus résistant.

Racines et branches
Tricheur • Ange noir • Herne le chasseur • Homme sombre du chêne sacré
• Seigneur de l’Autre monde • Oberon • Sentinelle du seuil • Pan”


Cerumno (tarot celtique)

“Cerumno est une divinité animale, une sorte de seigneur des fauves, à la posture insolite et au visage énigmatique. Pour commencer, il est assis les jambes croisées, dans la position typique du yoga connue sous le nom de position du Bouddha. Par ailleurs au-dessus de ses oreilles humaines, il possède deux autres petites oreilles de cerf, et porte sur sa tête les bois ramifiés propres à ce dernier.
Il tient parfois dans sa main un bol vers lequel s’étirent deux serpents, ou bien un sac rempli de pièces de monnaie ou de pierres pour le jeu. Sur le célèbre chaudron de Gundestrup, il s’entoure également de quatre animaux, vraisemblablement ses sujets.
Dérivé de
carno (cerf) ou de cerna (pointe), son nom fait clairement allusion à la fertilité virile et aux impétueuses énergies des animaux à la saison des amours.
C’est pourquoi il est considéré comme le dieu des influences fécondatrices, celui qui, en mourant et en renaissant, met en marche le cycle de mort et de renaissance dans la nature. Sans parler des forces plus subtiles et mystérieuses, liées aux trésors souterrains d’outre-tombe, du serpent qui l’accompagne souvent, avec sa tête surmontée de deux cornes de bélier qui renforcent son symbole de pouvoir et de richesse.
Ce n’est pas un hasard si, dans le symbolisme antique, le cerf revêt toujours un caractère ambivalent, au point de figurer au Moyen Âge parmi les montures des sorcières et d’être même assimilé au diable. Il guide vers l’au-delà ou bien le long des sentiers conduisant aux collines vides où vivent les fées, et apparaît quelquefois sous la forme d’ une belle et séduisante jeune fille.
Le dieu-cerf se retrouve aussi dans le cycle gallois de Finn, le roi des Fiana, chasseurs et soldats itinérants. Tout d’abord, le vrai nom de Finn est Demnè (daim). Ensuite son épouse Sadv est une femme six mois par an, et une biche blanche le reste du temps. Il a enfin pour fils Ossian, ou Oisin (faon), et pour petit-fils Oscar (celui qui aime les cerfs).

LA CARTE : On voit ici Cerumno assis dans une position hiératique, comme plongé dans la méditation, devant le chaudron magique de l’abondance et de la résurrection. Il porte autour du cou l’ornement distinctif des Celtes : un collier d’or torsadé, ouvert aux extrémités, ayant probablement pour fonction d’accumuler et d’assurer l’échange énergétique réciproque entre le corps et le milieu ambiant. Des bois de cerf se dressent sur sa tête, et celle du serpent qui l’accompagne est surmontée d’une paire de cornes de bélier. Sa main gauche tient une massue de fer, symbole du pouvoir intérieur, très fort en dépit de l’immobilité de la figure, absolument pas belliqueuse.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : L’énergie a toujours deux faces, masculine et féminine, sombre et lumineuse. Par la force secrète du coeur, puissante au point de déplacer les montagnes, l’animal peut accéder à la dimension humaine, et l’homme peut découvrir son archaïque et débordante animalité. Homme et animal, homme et plante, homme et pierre, homme et eau ne font qu’un, car la force de la nature les rapproche et les investit d’un lien indissoluble.

MOTS CLEFS : fertilité, puissance, nature, mystère, régénération.

A L’ENDROIT : instinct, magnétisme, force mystérieuse, énergie psychique, pouvoirs occultes. attraction, éloquence, charisme ; expériences surnaturelles, événements inattendus, prédestination : occasion à saisir au vol, risque, hasard ; brillant succès remporté grâce à de sombres méthodes : soulagement, libération, obstacles surmontés. désirs réalisés ; volonté intense, force physique. passion, attirance, audace ; besoin d’accepter le destin ; relations profondes ; nouvelles rencontres. libération de liens indésirables, capacité de faire carrière, réussite dans le domaine médico-chirurgical ; luxe, richesse ; protection vis-à-vis de la maladie, accouchement ou opération à l’issue positive..

A L’ENVERS : bouleversement, excès, déséquilibre, méchanceté, luxure ; abus de pouvoir, fraude, mensonge, arrogance, avidité ; querelles, vengeance, violence, sadisme, destruction ; vice, jeu de hasard, tentations, dangers, obstacles, complications en tout genre, période particulièrement difficile ; révolte, fanatisme, conflits, exploitation, tyrannie ; magie noire ; paresse, superficialité, dépendance, erreurs ; amour vénal, trahison, jalousie effrénée, grossesse non désirée ; critiques, échecs, escroqueries, prêts risqués, usure ; recrudescence d’une maladie, accident, virus, drogue, impuissance, avortement, fièvre, blessures, affections des organes génitaux, folie ; l’ennemi, un séducteur, un tyran.

LE TEMPS : mardi, automne.

SIGNE DU ZODIAQUE : Scorpion, Capricorne..

LE CONSEIL : la magie habite dans votre coeur : faites appel à vos énergies secrètes, et vous réaliserez même l’impossible.


Le Diable (Johannes Fiebig, ill. Dali)

© Fondation Gala – Salvador Dali

UN TRAVAIL TABOU – Une silhouette hermaphrodite à la chevelure ébouriffée, avec des cornes sur la tête et une corne au genou, porte une étoile ou une flûte et quitte son piédestal. Deux bras noirs la lâchent, puis veulent la saisir. Si le tableau peut paraître étrange, il contourne une représentation convenue du diable. Ainsi se pose plus précisément la question de la signification du diable pour nous aujourd’hui. Chaque individu apporte quelque chose de nouveau dans le monde, ses particularités et ses qualités qui ne s’inscrivent pas forcément dans le cadre des choses déjà existantes. Chaque individu poursuit à sa façon l’histoire de la Création – et touche à un moment donné à des sujets tabous. La carte du DIABLE signale que le seuil du tabou est franchi. Ce qui auparavant était sous-jacent est désormais visible. Là réside l’atout, mais aussi la mission, il faut se pencher sur les tabous, confirmer ou créer les tabous salutaires et démonter les tabous inutiles. Ne vous laissez pas intimider : vous avez ici la chance de faire peau neuve. D’un côté, le diable est une sorte de vampire, un véritable gêneur et un importun. Nous le craignons à juste titre et nous ne pouvons enfin nous débarrasser de cette zone d’ombre qu’en la perçant à jour. D’un autre côté, le diable incarne un parent pauvre, cette part de nous que nous avons négligée, bien que nous éprouvions pour lui une grande attirance. Nous pouvons maintenant nous l’approprier.

CONSEILS PRATIQUES – Si nous apportons la lumière dans l’obscurité, le vampire retombe en poussière, et ce qui est caché reprend forme et couleur. Regardez en face l’inconnu, examinez avec précision ce que vous pouvez utiliser ou non.

RÉFÉRENCES ARTISTIQUES – Dali, nouvelle création pour son tarot.


Le Diable (Laetitia Barbier)

Giovanni da Modena, L’Enfer (détail, 1410)

Avec son anatomie répugnante, le diable de l’Inferno de Giovanni Di Modena est, pour moi, l’une des images les plus fascinantes jamais créées. Difficile à regarder, repoussante et cependant attirante. La vision aberrante de l’orifice de son ventre est à la fois obscène et comique dans sa monstruosité. Quel sort attend ces gens avalés par le maître du monde souterrain ? La couleur de sa peau bleutée, vert-de-gris, est celle d’un cadavre en putréfaction. Les boucles de sa fourrure traduisent son côté animal. Sa grande et imposante stature est à la hauteur de sa faim d’âmes humaines, qu’il dévore par les deux bouts de son anatomie, avec une deuxième bouche. Celle-ci répond à l’appellation un peu barbare de trou « gastrocéphalique ». Cette caractéristique bizarre, mais commune, que l’on retrouve dans de nombreuses représentations de démons médiévaux, exprime sa voracité et comment le siège de l’intelligence sert de bas instincts. En regardant cette image terrifiante, nous comprenons que son corps est aussi labyrinthique que l’enfer mème, difforme et multiple. Le diable est à la fois le tourmenteur et le lieu des tourments. D’une certaine façon, quand nous observons son corps, nous sommes portés à croire qu’il est lui-même le seuil des royaumes chtoniens, la gueule de l’enfer menant au centre de la terre. Ce voyage vers les profondeurs s’apparente à une digestion, une contre-initiation dans les entrailles des ténèbres.
Cette fresque a été produite au XVe siècle, à la mème période que les premiers tarots – détail important, parce qu’aucune des cartes de la Renaissance montrant le diable n’a survécu au temps. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Elles ont peut-être été perdues, ou comme certains le croient, détruites pour éviter des activités plus funestes. La spécialiste du tarot Mary K. Greer a consacré à cette question l’un des articles de son blog et a émis l’hypothèse que ces cartes anciennes pourraient avoir été utilisées pour jeter des sorts. Elle fait référence à un article d’Andrea Vitali, qui cite lui-mème la transcription d’un procès de l’inquisition à Venise au XVIe siècle. Le texte rapporte une affaire dans laquelle une femme était accusée de sorcellerie, ayant essayé de s’attirer les faveurs sentimentales d’un homme par une prière rituelle aux âmes du purgatoire, utilisant une carte de tarot du Diable comme retable.
J’aimerais imaginer que les anciennes cartes du Diable ressemblaient à l’abominable figure peinte par Giovanni da Modena. Au XVIIe siècle, certaines cartes du tarot de Marseille portent des visages gastrocéphaliques, comme pour s’inscrire dans la continuité avec cet ogre. On retrouve aussi l’apparence velue, représentation de l’homme sauvage, motif populaire dans l’Europe médiévale. Couvert d’une épaisse couche de poils, l’homme sauvage est une créature des bois, vivant en retrait de la civilisation, animée de pulsions ataviques. Nos diables de tarot ne sont pas si éloignés que ça, s’inscrivant dans la lignée des satyres lubriques de l’Antiquité, comme Pan, dieu grec de la vitalité de la nature.

Le diable représenté dans le tarot est un personnage ambivalent. Être chimérique, il est en partie humain, en partie bouc, et parfois faucon. Dans le tarot de Marseille, il porte souvent les attributs sexuels des deux genres, ce que l’on pourrait voir, dans une perspective chrétienne, comme un symbole de son insatiable appétit sexuel. Perché sur son piédestal, le roi de l’enfer est un tentateur et un incitateur, et les deux sbires enchaînés à ses pieds sont, de manière ambiguë, à la fois ses esclaves et ses escortes. La corde qui les attache à la colonne nous rappelle de nombreuses allégories de l’idolâtrie. Dans l’Allégorie de l’infidélité créée par Giotto dans la chapelle des Scrovegni, le personnage est tenu en laisse par la statue qu’il adore indûment. Ses yeux sont fermés en signe de déni, alors qu’il est sous le commandement du sujet de sa dévotion. Comme avec les acolytes soumis du Diable, il est à la fois aveugle et captif.
Au XIXe siècle, l’image du diable bascule de l’ignoble monstre à l’antihéros romantique. Dans le poème épique de Milton, Le Paradis perdu, écrit au XVIIe siècle, Satan est présenté comme un personnage rebelle en lutte contre un dieu démiurgique. Sa désobéissance en fera un symbole d’insubordination et d’émancipation pour les générations suivantes, inspirant les artistes tout comme les occultistes, dans un climat général de suspicion vis-à-vis de l’Église catholique, des autorités politiques, et du désenchantement rationaliste. Lucifer, étymologiquement le porteur de lumière, supplante Satan, l’Adversaire. Un changement radical de perspective l’éloigne de son identité d’idole de la perversité à une figure d’insurgé. Dans le tarot, l’iconographie du diable et ses significations sont souvent inspirées par l’essai d’Éliphas Lévi sur Baphomet, figure à tête de bouc supposément adorée par les Templiers. Dans son chapitre intitulé Le Sabbat des sorcières, il participe à sa réhabilitation, en décrivant la déité cornue comme figure panthéiste d’équilibre dans laquelle les polarités opposées retrouvent une harmonie. Il faut remarquer que le traducteur de l’oeuvre de Lévi en anglais est Arthur Edward Waite, instigateur et créateur du tarot Rider Waite Smith. Bien qu’il ne partage pas les vues de l’occultiste français sur Baphomet, sa carte du Diable s’inspire, comme bien d’autres par la suite, du prototype sulfureux dessiné par Lévi.
Dans la pratique contemporaine du tarot, le Diable n’est pas vu comme une carte aussi néfaste que dans le passé. S’il nous montre toujours notre capacité à tomber dans des pièges que nous avons posés nous-mémes ou des schèmes comme des comportements de dépendance, cette carte est souvent considérée comme une invitation à explorer nos désirs sombres ou réprimés, allant contre le courant des normes établies. Régulièrement, le Diable est assimilé au double obscur de la carte du Pape. Au-delà d’une simple similarité de composition, le Pape crée la structure morale que le Diable inverse et abolit, nous invitant à être conscients de notre angle mort, de l’hypocrisie, et nous dévoilant le chemin vers le soi authentique à l’exacte croisée de l’ombre et de la lumière.


Faisons un tirage électronique donc… aléatoire !

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PICHAULT : Chili con carne (Le bon appétit, 2002)

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[C4, supplément au n° 101-102, novembre-décembre 2002] Le soleil s’est levé depuis belle lurette et je suis toujours couché. à côté de Lise, dans de beaux draps, je la regarde dormir sans me lasser, mais sans l’enlacer pour ne pas la réveiller, quoi que la tentation soit forte.

Je dois me lever et écrire ma recette pour le C4. J’ai promis que je me reconcentrerais sur mon sujet et que j’arrêterais de vous parler de Lise. Ce ne sera pas simple car elle occupe toutes les cases de mon cerveau, petit cervelet et hypothalamus compris. Chose prolise, chose dure… décidément je m’embrouille, elle m’ embrouille. Chose promise, chose due.

Voyons… “Sans chichi, pas conne du tout, notez-la dans un petit carnet, voici la recette du chili con carne.” Ca commencera comme ça… je vais me lever… ding-dong… on sonne à la porte. Un coup d’oeil par la fenêtre… le facteur. Pas timbré. Je m’enveloppe dans mon vieux peignoir car le facteur est une facteuse et on n’est jamais trop prude ni trop prudent.

      • Bonjour Monsieur.
      • Bonjour Madame.
      • J’ai un petit colis pour vous, ça vient de Suisse…
      • Merci.
      • Au revoir et bonne journée…

Et de fait la journée commence bien, j’adore recevoir des petits colis, c’est tellement gai de couper la ficelle et de déballer lentement le paquet, très lentement, pour jouir pleinement de ce temps suspendu, ces quelques secondes presque angoissantes qui précèdent la découverte.

Un colis de Suisse ? C’est sans doute de ma soeur Janine qui habite à Sion ; c’est trop petit pour être du chocolat ; dommage car je raffole du chocolat extra noir fait là, à Sion. J’ouvre… un flacon de Viagra, douze petits losanges bleus de 50 milligrammes. Et c’est bien ma soeur qui me l’envoie, elle a joint un petit mot. C’est pourtant pas son genre, qu’est-ce qui lui prend :

Mon cher frère, je n’ai pas l’habitude de te confier mes petits problèmes, -heureusement pour moi ! – mais en matière sexuelle – oh, ma soeur ! –(excuse mon écriture tremblotante mais j’ai l’impression de commettre un péché en écrivant ce mot, Dieu me pardonnera sans doute) – sans nul doute ! – tu es plus ferré que moi sur le sujet. – c’est pas difficile, Janine a toujours été un peu tarte – Mon Marcel m’honorait tous les trois mois et je m’en contentais (l’excès nuit en tout) mais depuis qu’il est branché sur Internet, voilà maintenant deux ans, il passe ses nuits à surfer sur le Net, pendant que je pleure sur ma couette. Sa souris. oui… ma chatte, non ! J’ai donc pensé, puisque le Viagra est ici en vente libre, lui en donner à son insu, mais avant je désirais connaitre ton avis d’expert – là , elle exagère ! – sur les effets du Viagra. J’attends ton rapport sexuel. Merci d’avance. Bises. Janine.

Ben ça alors, elle me prend pour un cobaye et pour un étalon. Si elle croit que je vais bouffer ses pilules, elle se fourre le doigt dans… l’oeil. Pour moi l’amour, c’est nature, c’est le trapèze sans filet, non mais ! Je vais lui répondre que ça marche bien pour ne pas la peiner et qu’elle se débrouille avec son Marcel viagré. Revenons à notre chili :

      • Faites tremper vos haricots rouges (500gr) la veille.
      • Le lendemain, égouttez-les, rincez-les et renoyez-les dans une casserole. Faites bouillir et écumez.
      • Ajoutez un gros oignon piqué de clous de girofle, quelques carottes, une branche de céleri, thym, laurier et une étamine contenant quelques piments rouges (chilis).
      • Faites mijoter deux heures et ne salez qu’une demie heure avant la fin de la cuisson.
      • Dans une poêle, faites revenir du hachis (500gr) de boeuf, de veau ou d’agneau (carne), ajoutez sel, cannelle et cumin et mélangez aux haricots. C’est prêt.

Ca pique un peu et c’est bien meilleur que la saloperie de Viagra de ma soeur Janine. Lise s’est réveillée, elle s’approche de moi et m’embrasse tendrement.

      • Dis, tu ne trouves pas que les poissons rouges ont un comportement bizarre ce matin.
      • Ah, oui ?

Etienne Pichault


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition, correction et iconographie | sources : Etienne Pichault | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © amourmaracasetsalami.com.


Passer à table en Wallonie…

Relations entre voisins : la force des liens faibles

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[THECONVERSATION.COM, 22 mai 2025] Souvent présentées sous l’angle du déclin ou des conflits, les relations de voisinage sont encore très vivantes. En témoigne la Fête des voisins qui célèbre son vingt-cinquième anniversaire cette année. Mais comment se côtoie-t-on selon les milieux sociaux ?

Les relations de voisinage n’ont pas bonne presse. Dans les discours communs et les débats publics, elles sont bien souvent présentées sous le registre du déclin – on ne voisinerait plus aujourd’hui comme avant – ou sous celui des conflits de voisinage. Ce constat fait écho à de grandes enquêtes répétées aux États-Unis qui documentent la montée de l’isolement dans ce pays.

Mais comment voisine-t-on aujourd’hui en France ?

Cette question est à l’origine de l’ouvrage sur les liens sociaux de proximité publié en mai 2025, à partir de l’enquête Mon quartier, mes voisins, réalisée en 2018-2019 avec le collectif Voisinages. Cette recherche s’est déroulée un peu plus de trente-cinq ans après l’enquête Contact entre les personnes (1982-1983), qui constituait le dernier travail de référence de grande ampleur sur la question. Dans notre recherche, 2 572 personnes, sélectionnées aléatoirement au sein de 14 quartiers (bourgeois, populaires, gentrifiés…) ou communes périurbaines (urbaines ou rurales) situés en région parisienne et en région lyonnaise, ont été interrogées.

Les relations de voisinage : un fait social stable

Contrairement aux idées reçues sur le sujet, les relations de voisinage n’ont pas décliné au cours des dernières décennies. Le constat est sans ambiguïté : sur l’ensemble des indicateurs comparés (conversations, visites au domicile, échanges de services…), les proportions obtenues dans les deux enquêtes sont extrêmement proches.

© DP

Ainsi, 75 % des personnes interrogées dans l’enquête de 2025 sont entrées chez un voisin dans les douze derniers mois (73 % dans l’enquête Contacts des années 1990) ; 63 % ont reçu un service dans leur voisinage (contre 62 % en 1982-1983).

L’isolement complet des relations de son quartier s’en trouve même légèrement réduit : la proportion d’individus exclus de toutes relations diminue de 9 à 6 %. Cette forte stabilité des relations de voisinage vaut aussi pour les conflits, qui ne sont pas significativement plus fréquents dans notre enquête que dans l’enquête Contacts….

Le voisinage n’est donc pas mort, loin de là, et il est loin de se réduire à la figure ultramédiatisée des conflits de voisinage.

Les liens de proximité, entre conversations et services

Ce lien social noué avec ceux qui nous entourent est cependant de nature et d’intensité extrêmement variées ; il peut revêtir une grande diversité de forces, fonctions et contenus.

Au niveau minimal, le lien de voisinage est un lien faible, fait de rencontres informelles et de conversations dans les espaces publics. Ce type de lien est le plus répandu (94 % des individus entretiennent régulièrement des conversations dans leur quartier), et il remplit une fonction sociale manifeste : en tant qu’inconnus familiers, ces personnes avec qui l’on noue des contacts plus ou moins éphémères participent d’un sentiment de sécurité ontologique en certifiant la familiarité avec le quartier ou la commune de résidence.

Mais des parts conséquentes de la population entretiennent des liens plus approfondis. Ainsi, plus des trois quarts des individus ont rendu ou reçu des services dans leur quartier dans la dernière année. Ces liens, dits instrumentaux, rassemblent un ensemble varié de services. Parmi les plus fréquents, on trouve l’entraide liée à l’absence du logement (garder les clés, arroser les plantes, nourrir les animaux, récupérer un colis) : si 58 % des individus participent à ce type service, il est d’autant plus fréquent que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale puisque 67 % des cadres le déclarent, contre 48 % des employés, ouvriers et inactifs.

Voisins aux fenêtres d’un immeuble

On retrouve ce poids de la hiérarchie sociale concernant les services liés au quotidien, comme le prêt d’objets, outils ou ingrédients (qui est déclaré par un individu sur deux), et l’aide pour le bricolage ou le jardinage (qui concerne une personne sur quatre).

© DP

D’autres services sont davantage liés à la configuration familiale (22 % des individus s’entraident pour la garde des enfants ou pour les accompagner ou récupérer à l’école ou à des activités). D’autres encore, plus rares et ayant ceci de particularité d’être généralement asymétriques, concernent quasi exclusivement les classes populaires : 4 % des individus se sont fait aider dans des démarches administratives et 4 % se font conduire ou accompagner quelque part.

Les relations conviviales, plus électives

Sept habitants sur dix entretiennent des liens conviviaux, qui prennent généralement la forme d’apéros ou repas partagés avec leurs voisins ou d’autres habitants de leur quartier. Ces liens concernent là encore davantage les classes moyennes et supérieures, que les employés, ouvriers ou inactifs. L’étude révèle en outre que ces relations sont davantage sélectives : les voisins que l’on invite à notre table sont davantage choisis au sein d’un large ensemble d’individus, pouvant habiter d’autres immeubles du même quartier et partageant souvent avec son invité, des caractéristiques sociodémographiques – classe d’âges, situation conjugale et familiale, classe sociale – proches, même si les liens de voisinage, pris dans leur ensemble, sont moins homophiles que dans la plupart des autres cercles sociaux des individus (relations professionnelles, relations amicales, etc.).

Du voisinage aux amitiés

Les liens sociaux de proximité comportent également des liens forts : toutefois, les individus avec qui ces liens privilégiés sont entretenus perdent généralement le qualificatif de voisins. Parmi les habitants des quartiers enquêtés dans Mon quartier, mes voisins, 16 % déclarent avoir un membre de leur famille et 38 % indiquent avoir des amis dans leur quartier.

© DP

Ces liens forts, surtout lorsqu’ils sont amicaux, sont généralement associés à un investissement plus intensif dans la sociabilité de voisinage. Là encore se révèle le poids des gradients socioéconomiques : 42 % des cadres ont des amis dans leur quartier alors que ce n’est le cas que d’un tiers des membres des classes populaires.

Cette catégorisation de différents types de liens ne doit pas faire oublier qu’une même personne peut entretenir à la fois différents types de liens. Un même individu peut avoir, par exemple, à la fois des relations de forte intensité, nourries d’échanges et de partages, avec certains de ses voisins, des relations de bon voisinage, reposant sur des discussions et des petits échanges de services, avec d’autres, et des relations plus faibles, voire des contacts éphémères, ou des conflits, avec d’autres encore. Et ces liens peuvent évoluer au fil du temps : se renforcer, s’affaiblir ou disparaître.

Le voisinage comme ressource

Au-delà de la fête des voisins, à laquelle participe au moins de temps en temps environ un quart de la population, le voisinage occupe en France une place importante dans l’intégration sociale des individus. Il procure des ressources variées. Les relations de voisinage dites conviviales peuvent d’abord être analysées comme des ressources en soi, dans la mesure où ces liens sociaux apportent la protection et la reconnaissance nécessaires à l’existence sociale.

Les liens de proximité apportent également de l’aide explicite, pour organiser son quotidien ou partir de son logement en toute sérénité. Ils se révèlent particulièrement déterminants lorsqu’ils permettent à des franges de la population d’accéder à des services qu’ils ne pourraient supporter économiquement s’ils devaient y recourir par l’intermédiaire du secteur marchand (garde d’enfants, taxi, coupes de cheveux, réparations). Enfin, ces liens apportent des informations dans des domaines aussi différents que les stratégies scolaires, l’emploi, le logement, les bons plans, les aides à la parentalité, etc.

Joanie Cayouette-Remblière & Jean-Yves Authier, sociologues


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © nyon.ch ; © DP.


Plus de systèmes en Wallonie…

DADO : le musée de la poterie de Raeren (Burg Raeren)

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Fondé en 1963 dans la région germanophone de l’Est belge, à quelques kilomètres seulement d’Aix-la-Chapelle, le Musée de la Poterie de Raeren s’inscrit dans un cadre patrimonial singulier : un ancien château fort du XIVe siècle, le Burg Raeren, dont les douves et le donjon confèrent au lieu un caractère à la fois pittoresque et historiquement pertinent, nombre de potiers ayant jadis établi leur atelier à proximité immédiate.

Raeren fut, entre les XVe et XVIIe siècles, l’un des principaux foyers de production de grès cérame en Europe, aux côtés de centres rhénans tels que Siegburg, Frechen ou Cologne. Ces différentes villes ont en commun la fabrication d’un grès dit ‘de Rhénanie’, dont la qualité technique et esthétique était unanimement reconnue. Le grès de Raeren est issu d’une argile locale riche en silice (principalement du quartz) et en alumine, conférant à la pâte une excellente résistance au feu et une aptitude à la vitrification lors de cuissons à très haute température, généralement comprises entre 1200 et 1300 °C. Sous l’effet de la chaleur, les composants de l’argile fondent partiellement et se soudent, produisant un matériau dense, imperméable et extrêmement résistant, sans nécessité d’un émaillage préalable.

À la Renaissance, les potiers appliquaient toutefois une glaçure au sel : du chlorure de sodium était jeté dans le four à l’approche du point de fusion ; en réagissant avec la silice de l’argile, la vapeur saline formait une couche vitreuse, légèrement granuleuse et brillante, que l’on qualifie souvent de peau d’orange. Après cuisson, la couleur du grès variait du gris bleuté au brun, selon la composition exacte de l’argile et la maîtrise du feu. Chaque pièce portait ainsi l’empreinte de son environnement de cuisson, tant technique qu’humain.

Comme dans les autres centres rhénans, la production à Raeren reposait largement sur l’usage de moules et de décors par estampage, favorisant une certaine standardisation tout en conservant un degré élevé d’ornementation. Certains potiers, à l’instar de Jan Emens Mennicken, n’hésitaient pas à apposer leur marque ou à développer des motifs distinctifs, aujourd’hui précieusement recherchés par les collectionneurs et les historiens.

© Stéphane Dado

Le musée de Raeren documente avec précision l’évolution stylistique des pièces. Les plus anciennes se reconnaissent aux rainures grossières tracées sur la panse et le col des cruches, marques laissées par la pression des doigts sur l’argile tournée. Le pied, festonné, était réalisé par l’apposition d’un anneau d’argile appliqué à la base de la pièce. Certaines cruches dites à nez pointu représentent un visage stylisé où le nez, les yeux et la barbe sont modelés sur le flanc de l’ustensile au forme en forme de poire. Les joues sont représentées par des lignes et des points incisés et sont parfois décorées de rosaces estampées. Ces modèles datent des années 1470-1520.

Dès le XVIe siècle, apparaissent aussi des cruches aux formes plus raffinées : les parois et les pieds sont alors lissés, les rainures plus fines, les décorations plus précises.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les potiers de Raeren mirent au point une nouvelle typologie : à la panse sphérique traditionnelle se substitue une forme architecturée, composée, du bas vers le haut, d’un pied, d’une partie centrale cylindrique, d’épaules et d’un col. Ce cylindre, plus régulier, permettait de recevoir des frises figurées, là où l’on plaçait auparavant médaillons et armoiries.

Ces frises en relief, imprimées dans l’argile encore humide, contribuèrent à la renommée de cette production. Elles représentaient aussi bien des scènes bibliques que des motifs grotesques, des portraits, des banquets ou encore des devises moralisatrices et satiriques. Les danses paysannes connaissent un succès retentissant. Il en existe une trentaine de variantes, dans un esprit très proche des gravures sur cuivre de Hans Sebald Beham, artiste de Nuremberg actif au début du XVIe siècle. Le modèle le plus fascinant reste la cruche de type Bartmann, au visage barbu, en vogue dans les années 1550-1610.

Certaines pièces, notamment les célèbres cruches à losanges, témoignent d’un savoir-faire plus rare : leur décor n’était pas moulé mais gravé à la main au couteau, trait par trait, ce qui en faisait des objets plus coûteux. D’autres, rehaussées de montures en étain ou en argent, entraient dans la catégorie des artefacts de prestige.

Ces objets luxueux reflètent aussi une évolution des mentalités. Ils attestent que le travail est devenu une valeur morale suprême, reléguant la paresse et la bêtise au rang des vices. Cette éthique est présente dans la pratique religieuse : l’accent s’est déplacé de la récompense céleste vers la réussite matérielle sur terre. Le christianisme a évolué vers un code de conduite terrestre qui se manifeste notamment dans les objets du quotidien, comme les grès de la Renaissance richement décorés, qui participaient à une nouvelle culture matérielle où l’on exposait sa richesse, notamment à travers les ustensiles de table. Cette évolution paraît avec le recul inévitable dans un pays comme les Pays-Bas où le commerce international florissant enrichit considérablement la bourgeoisie qui doit tenter ainsi de concilier ses gains avec les préceptes de la Bible, tout en justifiant et en assumant de nouveaux comportements édonistes, fruits de ce commerce colonial.

Les potiers de Raeren se sont à leur tour énormément enrichis. L’essentiel de leur production était constitué de cruches à boire et de pichets à vin ou à bière (Krüge), répandus dans la quasi-totalité des foyers d’Europe du Nord. Les peintures de l’époque reflètent d’ailleurs l’immense usages de ces ustensiles qui apparaissent dans les scènes de genre, banquets, intérieurs bourgeois, natures mortes ou tableaux à message moral des grands maîtres du XVe au XVIIe siècle : on les retrouve de Jérôme Bosch à Pieter Brueghel, de Pieter Aertsen à Clara Peeters, de Jan Steen à David Teniers le Jeune, en passant par Joachim Beuckelaer ou Adriaen Brouwer. Les productions de Raeren y deviennent des marqueurs silencieux du quotidien et de la convivialité à la Renaissance.

© Stéphane Dado

Outre ces contenants à boisson, les potiers fabriquaient également toute une gamme d’ustensiles domestiques : jarres pour la conservation, mesures à grains, lampes et cruchons à huile, écuelles, coupes, puisoirs, pots à lait et même des pots de chambre.

Au XVIe siècle, Raeren comptait environ cinquante fours. Les vapeurs et la lumière qu’ils dégageaient étaient visibles à grande distance. Les maîtres-potiers, experts dans la conduite du feu, savaient interpréter les nuances de couleur des flammes pour ajuster leur cuisson avec une précision remarquable — savoir-faire que partageront plus tard, de façon anecdotique, les chauffeurs de la Vennbahn.

Dès la fin du XVIe siècle, le grès rhénan se diffuse bien au-delà de l’Europe : jusqu’à 2000 charretées par an quittaient Raeren à l’apogée de sa production. Les Anglais, les Espagnols ou les Hollandais l’utilisaient pour conserver les denrées à bord de leurs navires, puis le revendaient dans leurs colonies d’Amérique du Nord, d’Asie du Sud-Est et d’Australie. Des fragments de grès de Raeren ont été retrouvés sur des épaves, dans les fonds marins ou lors de fouilles archéologiques sur des sites coloniaux.

Le XVIIe siècle marque cependant le début du déclin, lent mais irréversible, de la poterie à Raeren. La guerre de Trente Ans, les conflits menés par Louis XIV et la concurrence de la porcelaine européenne — inventée à Meissen en 1709 par Johann Friedrich Böttger — précipitèrent la désaffection pour le grès d’apparat. Au fil du temps, les potiers se recentrèrent sur des productions utilitaires. Sous l’occupation française (1794–1814), la réglementation de l’exploitation des ressources naturelles, notamment l’argile et le bois, accentua encore cette chute. Le dernier four de Raeren s’éteignit en 1850.

© Stéphane Dado

Il fallut attendre le XIXe siècle pour que le grès de Raeren suscite un regain d’intérêt. Dans le sillage du romantisme, de riches industriels — fascinés par le passé médiéval et en quête d’authenticité — entreprirent de restaurer châteaux et demeures anciennes, qu’ils meublèrent d’objets d’art d’époque ou d’inspiration historiciste. Le grès de Raeren, perçu comme un témoin majeur de cette Europe artisanale disparue, devint dès lors objet de collection. L’un des pionniers de ce renouveau fut l’avocat gantois Joan d’Huyvetter (1770–1833), dont la collection attira jusqu’au roi Guillaume Ier d’Orange. Le mouvement de redécouverte était amorcé : Raeren entrait dans l’histoire des arts décoratifs.

Stéphane DADO


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : rédaction, édition et iconographie | auteur : Stéphane Dado | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Stéphane Dado.


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TRADUCTION : Néologie traductive – Vade Mecum pour traducteurs (1995)

Temps de lecture : 28 minutes >

La traduction (humaine) est un métier exigeant et un domaine technique qui reste vivant face aux technologies soutenues par l’intelligence artificielle (un oxymore !). Nous partageons avec vous la transcription partielle d’une plaquette réalisée en 1995 par le Centre de terminologie de Bruxelles (CTB, Bruxelles). Elle avait été réalisée avec le soutien du Service de la langue française de la Direction générale de la Culture et de la Communication.

N.B. Le document transcrit ici est assez technique : si vous n’avez pas d’affinités particulières avec le domaine linguistique, visitez plutôt notre BIBLIOTECA et choisissez un livre selon votre bon plaisir…


TABLE DES MATIERES

PRESENTATION

Ce vademecum est un élément d’une initiative appelée Néologie traductive, réalisée avec le soutien du Service de la langue française de la Direction générale de la Culture et de la Communication. Il s’adresse aux traducteurs, dont l’activité quotidienne est une source importante de néologismes. Cette action a trois objectifs :

    1. l’assistance en matière de néographie,
    2. le recensement et la diffusion des néologismes créés ou rencontrés par les traducteurs, et
    3. l’étude de la pratique néographique des traducteurs.

Ces objectifs sont poursuivis par les initiatives suivantes :

      • formation d’un réseau de traducteurs qui désirent signaler, par  l’intermédiaire du CTB, les néologismes créés par eux-mêmes ou rencontrés au cours de leur travail ;
      • distribution de ce vademecum rédigé à l’intention des traducteurs ;
      • assistance directe, par téléphone, à la création néologique ; rappel des matrices lexicogéniques de telle ou telle discipline, propositions de néologismes, recherche dans les banques de terminologie et autres sources ;
      • collecte et échange, par domaine de spécialité, des néologismes créés par les traducteurs qui participent à l’action ;
      • étude philologique, terminologique et socio-culturelle des néologismes ainsi récoltés.

Cette initiative s’intègre également dans un projet du RINT (Réseau International de Néologie et de Terminologie), qui a l’intention de mettre sur pied un réseau francophone d’échange de néologismes.

INTRODUCTION

Dans les différents domaines de la vie sociale, les usagers créent leurs termes au fur et à mesure de leurs besoins. Le lexique s’enrichit ainsi continuellement, notamment pour dénommer ou désigner de nouvelles réalités. Le traducteur sera donc souvent confronté à des problèmes terminologiques qu’il devra résoudre, le plus souvent par lui-même. Il rencontrera des termes dans la langue-source (LS) pour lesquels il n’existe pas encore d’équivalent dans la langue-cible (LC). Si l’on définit la néologie comme l’ensemble des techniques de formation de nouveaux termes, il s’occupera donc, si nécessaire, de néologie.

Néologie primaire et néologie traductive

On peut distinguer deux types de néologie : celle où la formation d’un nouveau terme, dans une langue précise, accompagne la formation d’un nouveau concept et celle où le terme existe déjà dans une langue et où un nouveau terme est créé dans une autre langue. La situation typique dans laquelle se déroule le premier processus est la situation de travail (le laboratoire de recherche, la fabrication de nouveaux produits, etc.). La situation typique de la deuxième forme de néologie est la traduction. Appelons la première forme néologie primaire et la deuxième néologie traductive.

La néologie traductive peut être le fait, sporadique ou plus ou moins systématique, d’instances chargées de terminologie. Ces instances proposent des équivalents pour des termes qui souvent circulent déjà dans la langue d’arrivée sous forme d’emprunts, de calques ou de termes jugés mal formés.

Cependant, la forme la plus ancienne et la plus naturelle de néologie traductive, c’est-à-dire la formation et l’introduction de nouveaux termes qui ont déjà un précédent linguistique, est la traduction, activité quotidienne des traducteurs de textes techniques et scientifiques. Ils sont les premiers à être confrontés aux nouveaux termes en LS et aux nouveaux concepts, pour lesquels lem métier les contraint à proposer un équivalent dans la LC.

Nous appelons donc “néologie” la création d’un nouveau terme par un traducteur et, pour la facilité de notre propos, “néologisme” un nouveau terme, proposé dans une traduction, tout en sachant qu’un néologisme n’existe réellement que si le terme entre dans tm certain usage, qui ne se réduit pas à une communication unique entre l’auteur du terme créé et ceux qui prennent connaissance du nouveau terme.

Les principes de la néologie traductive

La néologie traductive obéit en premier lieu aux principes mêmes de la traduction.

Un premier principe peut être formulé ainsi : on ne traduit pas une langue dans une autre langue (Ll>L2), mais une traduction rend un message exprimé dans la langue-source. Ceci a des conséquences pour la néologie traductive.

Le traducteur ne cherche pas systématiquement des équivalents pour tous les termes du texte à traduire (il ne traduit jamais mot à mot) ; il ne crée donc pas systématiquement des équivalents pour tous les termes qu’il rencontre et pour lesquels il n’existe pas d’équivalent dans la langue-cible. Il crée de nouveaux termes s’ils sont utiles pour la transmission correcte du message. Sa première obligation n’est pas l’équivalence des tennes, mais l’équivalence du message.

Dans le cas de la traduction par équivalence des termes, qui joue un rôle plus important dans la traduction spécialisée que dans la traduction de textes plus littéraires, le traducteur ne cherche pas d’emblée à traduire le terme. Il identifie la notion exprimée par le terme du texte de départ et réexprime ensuite la notion dans le texte traduit. La question qu’il se posera est donc celle-ci : quel est le terme dans la langue-cible dont le sens correspond exactement à la notion exprimée par le terme dans la langue-source ? L’adéquation, c’est-à-dire la qualité qu’a un terme de bien convenir à la notion qu’il exprime, dans le contexte précis du texte à traduire, est donc l’exigence principale.

Le traducteur aura la même attitude lorsque, dans le cas d’équivalents manquants, il doit combler les lacunes et proposer de nouveaux termes. Avant de passer par le prisme du système de la langue, le néologisme passe par le prisme du système notionnel, ce qui est d’ailleurs la meilleure façon de s’affranchir du terme utilisé dans la langue-source.

En s’attachant avant tout au référent, le traducteur sait qu’une réalité peut souvent être considérée et dénommée selon plusieurs facettes ou points de vue. Cette attitude lui permettra de créer de bons équivalents, des termes qui donnent une image aussi nette que possible du référent. La connaissance de l’univers notionnel du domaine, grâce à laquelle le traducteur appartient à la même conummauté de pensée que l’auteur et le lecteur, lui permettra de reconnaître plus facilement la fonction du néologisme dans la LS.

Un deuxième principe, d’ordre terminologique cette fois, valable pour toute traduction, est le respect des traditions pour la formation des termes dans le domaine de spécialité considéré. Chaque science, chaque discipline, chaque technique se définit par une terminologie particulière, structurée et conditionnée par la spécificité de son objet, de son point de vue et de ses finalités. Chaque discipline ne possède pas seulement son système notionnel propre, mais également ses matrices terminogéniques, qui lui font choisir de préférence certaines lois de construction des termes. Un nouveau terme n’est pas un objet isolé mais un élément d’un système plus ou moins structuré. Le traducteur professionnel expérimenté distingue ce qui est linguistique de ce qui est terminologique. Il sait qu’en terminologie, il y a peu d’équivalents établis. Les équivalents présentés dans les dictionnaires ne sont en fait que des possibilités auxquelles le traducteur est libre ou non de donner vie. On pourrait dire, paradoxalement, que le seul véritable terminologue est le traducteur.

Le troisième principe, enfin, relève du respect de la langue-cible. Dans ses créations de termes, le traducteur sera conservateur et suivra les voies tracées par la langue.

Les termes français se rattachent généralement à des éléments préexistants de la langue, permettant d’en saisir, ne fût-ce que superficiellement, la signification. Les termes sont souvent motivés : les raisons du choix de leur forme sont transparentes et au moins une partie des termes est immédiatement intelligible.

Les nouveaux termes doivent, à leur tour, offrir la possibilité d’engendrer des dérivés dans leur catégorie lexicale ou dans d’autres catégories lexicales. Ils doivent pouvoir s’intégrer dans des formations syntagmatiques futures.

Les différents procédés de formation des termes présentés dans ce vademecum permettent de créer des termes qui s’intègrent naturellement dans la langue.

Le vocabulaire de spécialité est formé sur la base des mêmes principes que les mots de la langue commune. Il est rare que des mots entièrement neufs voient le jour. Les nouveaux mots, et dans une proportion encore plus grande, les nouveaux termes, sont, généralement, des assemblages d’éléments existants.

Ainsi, ce guide répertorie-t-il les différents procédés de combinaison de matériaux lexicaux permettant la constitution de nouvelles unités lexicales. Ces procédés sont au nombre de neuf : la dérivation, la confixation, la composition, la formation syntagmatique, l’emprunt, l’abrègement, la néologie de sens, la création ex nihilo et l’éponymie.

1. DERIVATION

Les termes peuvent être dérivés d’autres termes par adjonction d’affixes, par conversion grammaticale ou, plus rarement, par suppression d’affixes.

1.1 Affixation

L’affixation consiste en l’agglutination d’éléments lexicaux, dont un au moins n’est pas susceptible d’emploi indépendant, en une forme unique. Les éléments d’un terme dérivé sont la racine et les affixes. La racine est la base à partir de laquelle sont dérivées les formes pourvues d’affixes (égal– pour le terme égalité, detect– pour le terme détecteur). Les affixes sont les éléments adjoints au radical. Ils sont appelés préfixes s’ils précèdent le radical (ex. renommer) et suffixes s’ils le suivent (ex. changement).

Voici quelques préfixes: a- (moral> amoral) ; an-, (ovulatoire > anovulatoire) ; dé- (calquage > décalquage) ; co- (efficient > coefficient) ; dis- (capacité > discapacité) ; é- (changer > échanger) ; in- (égalité > inégalité) ; mé-  content > mécontent), avec la variante mes- (entente > mésentente) ; pré- (établir > préétablir) ; re- (combiner > recombiner).

Un même préfixe peut avoir des significations différentes. Par exemple, le préfixe in- a un sens différent dans les termes insubmersible (qui ne peut pas être submergé) et infiltrer (pénétrer peu à peu). Les préfixes ne changent pas la catégorie lexicale du radical, contrairement aux suffixes.

On peut grouper les suffixes suivant les transformations lexicales qu’ils font subir aux mots auxquels ils s’attachent.

      1. Suffixes qui transforment les verbes en noms :
        Ils peuvent marquer l’action ou son résultat. Les principaux suffixes de cette catégorie sont les suivants : -ion (oxyder > oxydation) ; -age (empoter > empotage) ; -ment (dénombrer > dénombrement) ; -ure (couper > coupure) ; -is (semer > semis) ; -(a)nce (résonner > résonance) ; -ing (camper > camping) ; -at (alcool > alcoolat) ; -aison (incliner > inclinaison) ; -erie (pêcher > pêcherie). Ils peuvent désigner l’agent, humain ou non animé : -eur/-euse (employer > employeur/employeuse) ; -(at)eurl-atr)ice (calculer > calculateur/calculatrice) ; -oir (semer > semoir). Ce dernier suffixe peut désigner également un lieu ou un objet (présenter > présentoir) -oire (nager > nageoire).
      2. Suffixes qui transforment les adjectifs en noms :
        En voici quelques-uns : -eur (gros > grosseur) ; -ie (malade > maladie) ; -esse (gros > grossesse) ; -itude (exact > exactitude) ; -ise (franc > franchise) ; -té (sonore > sonorité) ; -(a)nce (résistant > résistance) ; -isme (bilingue > bilinguisme) ; -cité (critique > criticité).
      3. Suffixes qui transforment les noms ou les adjectifs en verbes :
        Le suffixe le plus utilisé est -er/-iser (gaz > gazer ; fertile > fertiliser). Cependant certains verbes créés par analogie ou non adoptent un autre suffixe (alunir, suivant l’exemple d’atterrir; blanc > blanchir, théâtral > théâtraliser). Une transformation du nom ou de l’adjectif en un verbe s’accompagne souvent de l’ajout d’un préfixe (froid > refroidir, mer > amerrir).
      4. Suffixes qui transforment des noms en adjectifs :
        -é (accident > accidenté) ; -u (feuille > feuillu) ; -(a)ble (carrosse > carrossable) ; -aire, forme savante du suffixe -ier (cession > cessionnaire) ; -el (institution > institutionnel) ; -uel (texte > textuel) ; -eux (granit > graniteux) ; -ien, utilisé pour créer des termes par antonomase (Freud > freudien) ; -if, utilisé surtout avec des noms en -tion (information > informatif) ; -in (cheval > chevalin) ; -ier (betterave -> betteravier) ; -ique, qui s’emploie surtout avec des noms qui finissent en -ie, ou en -tion (écologie > écologique) ; -iste (anarchie > anarchiste) ; -ais, sert à former des adjectifs toponymiques (Ecosse > écossais) ; -ois, qui crée aussi des toponymiques (Dole > dolois) ; de même que -ain (Amérique > américain) ; -an (Perse > persan) ; -éen (Méditerranée > méditerranéen).
      5. Suffixes qui transforment des verbes en adjectifs :
        On trouve dans cette catégorie les suffixes -(a)ble (programmer > programmable) ; ce suffixe présente la variante -ible (nuir > nuisible) ; -eur (détecter > détecteur).
      6. Suffixe qui transforme des verbes en adverbes :
        Le suffixe -ment (isoler > isolément).
      7. Suffixes qui ne changent pas la catégorie lexicale du terme source :
        Un certain nombre de suffixes ne changent pas la catégorie lexicale du radical : -(ijer, utilisé surtout pour dénommer des métiers (plomb > plombier), mais aussi pour former d’autres types de termes (chèque > chéquier) ; -ière (café > cafetière) ; -aire (disque > disquaire) ; -erie (chancelier > chancellerie) ; -iste, sert à désigner des “acteurs” (document > documentaliste) ; -ien, sert à dénommer des métiers, des activités (chirurgie > chirurgien) ; -ade (colonne > colonnade ) ; -at (professeur > professorat) ; -ure ( cheveu > chevelure) ; -aine (cent > centaine) ; -ance (induction > inductance) ; -ée (cactus > cactée), -eté (citoyen > citoyenneté), etc.

Un autre groupe important est celui des suffixes qui servent à changer le genre du nom, généralement du masculin au féminin. Dans le cas des noms de métiers, ils sont actuellement très productifs.

Les autres suffixes qui s’unissent à des adjectifs et à des verbes sans changer leur catégorie lexicale (augmentatifs, diminutifs, etc.) ont plutôt une valeur connotative, ce qui fait qu’ils ne sont pas productifs dans les langues de spécialité (LSP).

Un terme peut avoir plusieurs préfixes et/ou suffixes à la fois (ex. prédébourrement). Dans le cas des termes préfixés et suffixés on parle de dérivation parasynthétique.

1.2 Conversion grammaticale

La conversion grammaticale ou dérivation impropre (aussi appelée hypostase) est le processus par lequel une fonne peut passer d’une catégorie grammaticale à une autre sans modification formelle. Le terme ainsi créé est donc homonymique par rapport au terme d’origine, mais il acquiert des nuances sémantiques différentes de celui-ci.

Les différents types de conversion grammaticale sont :

      1. Passage d’un adjectif à un substantif :
        L’adjectif substantivé garde le genre du terme de base du syntagme (ex. en informatique, on dit un périphérique pour un élément périphérique). Il s’agit en fait d’une ellipse du noyau du syntagme (dans ce cas-ci élément) qui reste sous-entendu.
      2. Passage d’un substantif à un adjectif :
        Dans certains mots de type N+N, le noyau du syntagme est modifié par un autre nom qui agit comme adjectif (ex. dans le terme navire-hôpital, on peut considérer le nom hôpital comme un adjectif qualificatif du mot navire). Certains substantifs se transforment parfois en adjectifs à travers des procédés métaphoriques (un atout maître). Dans les créations récentes on peut citer les termes ARN satellite ou cellule hôte.
      3. Passage d’un verbe à un substantif :
        Ce type de dérivation consiste en la substantivation d’un infinitif. Elle permet de traduire le procès sous la forme la plus abstraite, sans détermination de l’agent du procès. On établit une opposition entre l’infinitif substantivé et la forme nominale, le premier terme étant réservé à la forme abstraite du procès et le deuxième à la forme plus concrète (le penser/ la pensée ; le parler/ la parole).
      4. Passage d’un verbe à un adjectif :
        Un participe présent est utilisé comme adjectif. Il s’agit d’une alternative à la dérivation, qui peut produire également le changement de catégorie grammaticale. En fait, -ant est devenu un véritable suffixe, qui peut servir à fabriquer des adjectifs ou des substantifs sans la médiation d’un verbe. Les adjectifs verbaux en -ant peuvent se substantiver.
      5. Passage d’un adjectif à un adverbe :
        L’adjectif perd sa faculté de variation en genre et en nombre et devient un adverbe (ex. parler net, filer doux…). Ce procédé est très utilisé dans le langage de la publicité mais peu dans la création néologique en terminologie.
      6. Changements verbaux :
        Un verbe peut acquérir une constrnction pronominale (s’accidenter) ; il peut devenir transitif ou intransitif (démarrer ; il a été démissionné) ; il peut prendre la catégorie de verbe auxiliaire (voir), etc. Ce phénomène est peu fréquent.
      7. Passage d’un nom propre à un nom commun :
        Ce type de changement affecte surtout les noms déposés qui, par le principe de la synecdoque (relation partie/tout), finissent par dénommer tous les objets d’une même catégorie : l’exemple le plus célèbre est celui du mot bic utilisé pour désigner tous les stylos à bille. Ce procédé est aussi très courant dans le jargon de certaines sciences et techniques : le terme aspirine, par exemple, est fréquemment employé pour tout médicament à base d’acide acétylsalicylique. Il arrive également qu’un nom déposé finisse par supplanter un terme plus complexe : téflon utlisé au lieu de polytétrafluoroéthylène et fréon au lieu de dichlorodifluorométhane.
1.3 Suppression d’affixes (Dérivation régressive)

La dérivation régressive consiste en la création d’une unité lexicale par réduction à la racine par la suppression d’affixes. Il s’agit d’un procédé peu utilisé. On le trouve dans le terme terminologue qui procède du terme terminologie.

Pour qu’il y ait une dérivation de ce type, il faut que le terme affixé ait été créé avant le terme non affixé. (ex. le terme évaluation n’a pas été créé par dérivation régressive à partir du terme réévaluation ; le second a été créé par dérivation à partir du premier).

La suppression d’affixes de catégorie grammaticale se produit dans le cas du passage d’un verbe à un nom (ajouter-> ajout ; apporter-> apport, etc.) Ce processus est apparenté à la dérivation impropre.

Conseil :

La dérivation est un procédé très productif dans les LSP. Les termes dérivés sont à la fois brefs, précis et constituent une hiérarchie motivée. Utilisez l’affixation pour la restriction du sens d’un mot. Il est plus facile de dériver un terme à partir d’un substantif que d’un adjectif ou un verbe.

Attention :

Les différentes langues ne connaissent pas les mêmes suffixes et il arrive que les mêmes suffixes ne désignent pas la même notion. ( ex. Mycosis est le terme générique employé en anglais pour dénommer toutes les affections parasitaires provoquées par des champignons, tandis que mycose en français désigne les maladies à excroissances ou tumeurs fongueuses de la peau).

Les terminaisons adjectivales doivent souvent être traduites différemment. Exemple: Le suffixe anglais -al peut être traduit en français par une dizaine de formes différentes :

      • -ai-aire > embryonal / embryonnaire
      • -al(e) > renal / rénal ; cervical / cervical(e)
      • -ienïne) > retinal / rétinien
      • -ifère > seminal / séminifère
      • -atif -ative > germinal / germinatif
      • -e > mediastinal / médiastine
      • -éïe) > sacral / sacré
      • -éal > subungual / sous-unguéal
      • -inïe) > palatal / palatin
      • -eux, -euse > scarlatinal / scarlatineux
      • -ue > vagal / vague
      • -onnier > mental/ mentonnier
      • -ulaire > appendical / appendiculaire
      • -ique >limbal / limbique

On dit artère coronaire mais maladie coronarienne ; calcul urinaire mais abcès urineux. Donnez votre préférence à des affixes plus longs (-iser au lieu de -er).

2. CONFIXATION

La confixation consiste en la composition de termes à partir de radicaux liés (appelés confixes ou formants), constitués de racines grecques ou latines liées n’ayant pas à proprement parler le statut de mot. Ces formants se soudent pour donner, avec ou sans affixes, des mots confixés (hydrogène, gyroscope, biosphère, agronomie). La confixation est un processus productif, comme en témoigne la liste des termes normalisés : hectographie, hexachlorobenzène, hostogramme, homopolymère, etc.

2.1 Caractéristiques

Voici quelques caractéristiques des mots confixés :

      • Le formant qui détermine doit précéder le formant déterminé : dans le terme épigraphie, le formant modificateur épi– est placé devant le formant régissant –graphie.
      • On ne peut généralement pas renverser l’ordre des éléments de composition quand il existe un rapport de détermination entre les éléments (philatéliste, bibliophile, philologue-logophile).
      • Un terme peut être composé de plusieurs fonnants à la fois (ex. lévoangiocardiogramme).
      • Un même formant peut être antérieur, postérieur ou être placé au milieu du terme (anthropologie, philanthropie, misanthrope).
      • Les formants antérieurs se terminent par une voyelle si le confixe postérieur commence par une consonne. Autrement, on élide la voyelle du premier (amphithéâtre, mais amphotère).
      • La voyelle de liaison est généralement o dans le cas des formants d’origine grecque (électromotricité) et i dans le cas des formants d’origine latine (fébrifuge).
      • On ne met pas de voyelle de liaison quand le premier élément est une préposition dans la langue d’origine (permutation).
      • Un formant peut avoir des variantes graphiques autres que celle de la voyelle de liaison (neurone, mais névralgie). Ils peuvent présenter, par exemple une alternance vocalique, c’est-à-dire une variation de voyelle (capacité, récupérer, municipalité).
      • Pour une même notion, on trouve parfois en concurrence un formant latin et une formant grec (anthropomorphe, hominidé).
      • De même, il peut y avoir plusieurs fonnants pour dénommer un même concept ( ex. vagin se dit en grec kolpos, elutron et koléos qui ont donné respectivement en français colpocèle, élytrotomie et koléoptose).
      • Un terme peut présenter deux fois le même formant (mélomèle).
2.2 Combinaisons hybrides

Les terminologues et les comités de normalisation préfèrent recourir à des confixes homogènes et refusent en général les combinaisons hybrides du type latin + grec (ex. sérologie, altimètre, ovoïdal, spectroscope), grec + latin (hexadécimal, hydrocarbure, automation, aéroducteur) ou classique + moderne (bicyclette, hydronef, aéronavigable).

Conseil :

La confixation est un procédé très productif dans la plupart des langues occidentales. Elle contribue aussi à l’unification internationale de la terminologie. Les termes formés par confixation sont courts et faciles à mémoriser. Si la signification du formant est connue, ce qui est souvent le cas, les termes sont motivés. La majorité des néologismes en médecine et en
biologie sont des confixes.

Attention :

Les formants grecs sont souvent assortis de suffixes latins : polytechnique, pétrification, désoxyribonucléique, ou vice-versa, un formant latin peut être suivi d’autres formants grecs : alvéolite, chimiothérapie, lacrymogène, cellulite. On trouve également des combinaisons avec des composants modernes : visiophonie, extensomètre, télécopie, kleptomanie, syntoniseur, électrochoc, radiodiffusion.

Certains formants ont des variantes, qui ne sont pas toujours équivalentes :

      • CEREBRO :
        cérébro- cérébro-spinal, hémisphères cérébraux ;
        céphalo- céphalo-rachidien ; céphalopodes
        encéphalo- encéphalographie
      • CHEMO :
        chémo- chémosensibilité
        chimio- chimiothérapie
      • NEURO :
        neur( o )- neuroleptique
        névr( o )- névroptères
      • OOPHORO :
        oophor(o)- oophoropexie
        ovari( o )- ovariopathie
      • PROCTO :
        procto- proctologie
        recto- rectoscopie

Les formants n’ont pas toujours la même forme :

      1. Changements orthographiques : apocope, addition ou suppression d’une voyelle ou d’une consonne d’appui.
        Exemple :
        cupri- / cupro
        olé(i)- / olé( o )-
        phreno- / phrénico
        zygomato- / zygomatico
      2. Permutation des éléments quand l’ordre déterminant-déterminé ne correspond pas avec celui de la langue source (si l’on veut éviter un calque non-nécessaire) :
        Exemple :
        nasolacryntal / lacrymonasal
        cardioneural / neuro-cardiaque
        tibiofibular / péronéo-tibial
        vesicouterine / utéro-vésical
      3. Modulation d’un élément :
        Exemple :
        brachial / huméral
        pharyngo / glosso
        femoral / crural

Un même préfixe peut être traduit différemment et engendrer des doublets :

circum- > circon- / péri
contra- > contra-/ contro- / contre
dis- > dis-/ dés-/ ex
hyper- > hyper- /ana-/ oxy- / poly- /super-/ sur
hypo- > hypo- / infra- / sous- / sub- / a
intra- > intra- / endo- / inter-

Les préfixes ou suffixes sont sujets à des changements phonétiques / orthographiques pour des raisons d’euphonie. Ainsi, la voyelle o disparaît parfois devant une autre voyelle : megaloencephalon > mégalencéphalie. On peut insérer des lettres d’appui pour faciliter la prononciation : méga(l)opsie.

Certains préfixes subissent une apocope ou une contraction : meg(a)- par(a)-

3. COMPOSITION

La composition consiste en l’union de deux ou plusieurs mots constitutifs qui conservent leur forme complète pour donner une unité lexicale neuve (donnée-image, sous-armé, eau-de-vie, hautbois…). Le mot composé peut être soudé (alcoolépilepsie) ou bien lié par un trait d’union entre les constituants (bulbo-cavemeux).

Une voyelle de liaison, généralement le o a pour fonction d’unir les composantes de l’adjectif composé qui se présentent normalement en relation de coordination (technico-industriel, euro-américain, socio-culturel). Les termes ainsi construits constituent un cas intermédiaire entre confixation et composition.

3.1 Structure

La structure d’un terme composé est normalement celle d’un élément déterminé par un ou plusieurs éléments déterminants (dans le terme bloc-cylindres, par exemple, le mot bloc est déterminé par le mot cylindres). La relation entre les éléments (notamment dans le cas des substantifs) peut être également une relation de coordination (déclencheur-limiteur, contacteur-disjoncteur). Les substantifs s’accordent alors en nombre et sont souvent joints par un trait d’union. Le premier élément peut être considéré comme prédominant, puisqu’il donne son genre à l’ensemble, mais cette prédominance est très réduite du point de vue sémantique, notamment dans le cas de la désignation d’une réalité “hybride” (par exemple, le terme bar-hôtel, qui n’est vraiment ni un bar ni un hôtel).

Une construction syntaxique peut recouvrir différents rapports notionnels. Ressort-soupape pourrait signifier aussi bien ressort pour soupape que ressort avec soupape. De même, tm même rapport notionnel peut s’exprimer sous des formes syntaxiques différentes.

L’ordre déterminé + déterminant est propre au français bien qu’on puisse trouver également l’ordre inverse notamment dans des formations d’origine étrangère (doparéaction, radium-thérapie, lysat-vaccin), dans les confixes et les calques.

Le groupe déterminé + déterminant est créé par substitution d’un trait d’union ou d’une voyelle de liaison au joncteur.

Le groupe déterminant + déterminé, quoique non naturel au français, connaît un certain succès à cause de l’influence de l’anglais. Le déterminant a une valeur quasi adjectivale. Ainsi, le terme auto-école, peut être interprété comme une école “qui a rapport à l’automobile”.

3.2 Combinaisons courantes

Les combinaisons les plus courantes sont :

      • N + N (transmission-radio, bloc-cylindres, wagon-citerne). Ce type de formation établit des rapports soit de coordination (ex. président-directeur), soit de subordination (image-radar) ;
      • V + N (pose-tube, essuie-glace, lance-torpilles). Le nom a souvent la fonction de complément direct. Ce type de composition peut être utilisé comme adjectif (ex. une galerie paraneiges) ou comme substantif (ex. un cache-radiateur) ;
      • Adj + Adj (sourd-muet, gris-bleu, aigre-doux). Ces composés sont produits par ellipse du joncteur ;
      • Adj + N (gros-porteur, haut-parleur) ; (l’adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le terme de base) ;
      • N + Prép + N (rez-de-chaussée, main-d’oeuvre). Ce type de formation est à mi-chemin entre la composition et la formation syntagmatique, car ces unités peuvent être considérées comme un syntagme soudé.
3.3 Variantes

Il existe un type de formation intermédiaire entre la dérivation et la composition : la formation à l’aide de morphèmes grammaticaux autonomes antérieurs tels qu’après, demi, non et sous dont la forme et la fonction les situent entre mot et préfixe (sous-ensemble).

Il existe également un type de formation intermédiaire entre la confixation et la composition. On peut réunir en un faux composé un confixe (lié) et un mot (libre). ex. téléguidage, télépéage. Ce type de formation est assez courant.

Conseil :

Les termes composés sont en général assez brefs (souvent deux mots), motivés et sans précision excessive.

Attention :

Respectez la syntaxe du français : le nom déterminé vient avant le complément ou l’adjectif déterminant :

image-ratio (ratio image)
image-satellite (satellite picture)
chèque-voyage (traveller’s check)
couvre-bec (mouthpiece cap)

Utilisez le trait d’union (couper-coller, presse-papier, audio-prothèse, aide-ouïe intra-auriculaire).

4. FORMATION SYNTAGMATIQUE

Un syntagme est un groupe d’éléments formant une unité de sens dans une organisation hiérarchisée. Ce nouveau terme a des propriétés dénominatives différentes de celles des éléments qui le composent.

Le degré de lexicalisation d’un syntagme se situe dans un continuum dont les deux pôles sont la lexicalisation complète et le syntagme libre. Le terme-syntagme a un répertoire restreint de mots faibles (conjonctions, articles, pronoms, verbes auxiliaires). Son étendue est plus limitée que celle des syntagmes libres. A cet égard un syntagme lexicalisé ne peut pas franchir un certain seuil s’il veut rester fonctionnel dans la communication. De même, il doit pouvoir s’intégrer sans difficulté dans des textes spécialisés.

Les critères de lexicalisation sont : l’existence d’une définition spécialisée, la position dans le système terminologique donné, la maniabilité, la récurrence et la cohésion syntaxique. Il n’est, par exemple, pas possible d’étendre le complément en ajoutant un nouvel élément sans briser le sens du syntagme original (gaz très inerte n’aurait pas le même sens que gaz inerte).

4.1 Structure

La structure des termes-syntagmes est toujours la même : le noyau, qui peut être un substantif, un verbe, un adjectif ou un adverbe, est modifié par un ou plusieurs éléments (le complément) : de(s) nom(s), adjectif(s) ou un ou plusieurs syntagmes prépositionnels ou nominaux.

4.2 Combinaisons courantes

Les formules les plus productives sont les suivantes :

      • N + Adj, appelé syntagme épythétique (hélice carénée, chaine pyrotechnique, charge utile) ;
      • N + N, appelé aussi syntagme asyndétique (plan média, point zéro, fréquence vidéo) ;
      • N + Prép + N (chambre de combustion, arrêt d’urgence, barre de contrôle, fermeture à glissière) ;
      • N + Adj + Adj (couverture fertile interne, séquences répétées directes, munition chimique binaire) ;
      • N + Adj + Prép + N (épaisseur réduite d’ozone, distance proximale au sol, plasmide hybride de résistance).

Il y a une nette prépondérance des termes-syntagmes nominaux.

Dans les syntagmes verbaux, le verbe est normalement suivi d’un objet direct ou d’un complément circonstanciel, l’un et l’autre pourvus d’un article (fondre au noir).

En français, on construit surtout des syntagmes épithétiques et des syntagmes avec joncteur, aussi appelés synapses, du type réacteur à eau lourde.

A l’intérieur d’un terme-syntagme, on peut établir des rapports hiérarchiques de type syntaxique. Par exemple, dans un syntagme nominal subordinatif, le noyau est constitué d’un nom modifié par un adjectif, un syntagme prépositionnel, un syntagme nominal ou une combinaison des précédents. Ainsi, dans le terme réacteur à neutrons rapides, le noyau réacteur se voit modifié par le syntagme prépositionnel à neutrons rapides.

L’extrême flexibilité paradigmatique fait du syntagme nominal un excellent
instrument en terminologie. Un grand nombre de néologismes est construit de cette manière (cellule à haute pression à enclumes de diamants, angioplastie transluminale, archéologie sociale, polymérisation par transfert de groupe).

Conseil :

Procédé très productif en sciences et en techniques. Les termes-syntagmes sont faciles à comprendre.

Attention :

Les termes-syntagmes ne doivent pas être trop longs. Utilisez éventuellement l’abrègement.

Les termes-syntagmes de la langue-source peuvent souvent être traduits comme tels, mais tenez compte des règles grammaticales de la langue d’arrivée :

coal-fired fumace > chaudière à charbon
air-operated ejector > éjecteur à air
pressure type terminais > bornes à pression

Ou bien cherchez des termes équivalents dans la langue d’arrivée :

growth of germs > prolifération microbienne
retaining wall > mur de soutènement
crossing sweeper > balayeur de rues

5. EMPRUNT

Il y a emprunt quand une langue A utilise et finit par intégrer une unité linguistique qui existait précédemment dans une langue B et que A ne possédait pas ; l’unité empruntée est elle-même appelée emprunt. Le terme peut être emprunté avec ou sans adaptation phonique ou graphique. On distingue l’emprunt direct, l’emprunt intégré et le calque.

5.1 Emprunt direct

L’emprunt direct consiste en l’introduction d’un mot d’une autre langue sans modification. Un terme emprunté ne garde pas toujours sa signification originelle. Drugstore, par exemple, ne recouvre pas les mêmes réalités aux Etats-Unis et en France.

L’emprunt peut avoir des synonymes : cabine de pilotage / cockpit ; liste de vérification / check-list ; aérofrein / spoiler ; volet de bord d’attaque / slat.

Dans le cas de termes-syntagmes ou de mots composés, il peut exister des emprunts partiels (ex. bande-vidéo).

5.2 Emprunt intégré

L’intégration d’un emprunt se fait par adaptation lexico-morphologique, graphique ou phonique complète ou partielle (le radical du terme ne change généralement pas tandis que les affixes sont adaptés (containeur, listage). Le suffixe anglais -ing est très souvent substitué par le suffixe -age, (dopage, doping), -er est substitué par -eur (hydrocraker > hydrocraqueur).

5.3 Calque

Le calque est un type d’emprunt particulier : ce n’est pas le terme de la langue-source qui est conservé, mais bien sa signification qui est transférée, sous forme traduite et à l’aide de mots existants, dans la langue-cible (ex. steam engine, machine à vapeur).

Conseil :

L’emprunt se justifie quand le terme est précis dans la langue-source, quand il est court, quand il est en usage dans une communauté internationale. Le fait qu’il soit facile à prononcer est un atout. Quand il s’agit d’une terminologie spécialisée, l’intégration graphique n’est pas nécessaire.

Attention :

Vous pouvez expliquer ou paraphraser un emprunt. Tout dépend de votre public-cible. Il convient d’éviter l’abus des calques, tel que, par exemple, thérapie occupationnelle pour traduire occupational therapy, alors qu’il existe en français le mot confixé ergothérapie.

6. ABREGEMENT

L’abrègement consiste en la suppression d’un certain nombre d’éléments (quelques lettres, des syllabes, quelques mots…) d’un terme. Le procédé est fort répandu dans les sciences et les techniques. Il existe trois types essentiels d’abrègement : la troncation, l’acronymie et la siglaison.

6.1 Troncation

La troncation consiste en la formation de nouveaux termes par la réduction à une syllabe de plus de deux phonèmes d’un mot source. Il existe trois types de troncation: l’aphérèse, la syncope et l’apocope.

L’aphérèse est la suppression de la partie initiale d’un mot (autobus -> bus). Ce procédé est rare dans les langues de spécialité. La syncope est la suppression d’une ou plusieurs lettres de la partie médiane d’un mot. Elle se rapporte le plus souvent à des mots composés contenant plusieurs radicaux qui font que le mot est trop long. (alcoolomètre >alcoomètre). L’apocope est la suppression de la partie finale d’un mot. C’est une méthode souvent utilisée pour abréger les unités de mesure (ex. radiation -> rad, kilo(gramme)). Les apocopes étant employées au pluriel reçoivent la terminaison correspondante, ce qui démontre leur fonctionnement autonome.

6.2 Acronymie

L’acronymie consiste en la formation de termes à partir de plusieurs autres termes, dont on utilise des éléments (transpondeur > transmetteur +répondeur). Les éléments peuvent être :

      1. une apocope et une aphérèse : gravicélération (gravitation + accélération), aldol (aldéhyde+ alcool) ;
      2. deux apocopes : modem (modulateur + démodulateur), aldéhyde (alcool + dehydrogenatum) ;
      3. deux aphérèses : nylon (vinyl + coton) ;
      4. une apocope : publipostage (publicité + postage), musicassette (musique + cassette) ;
      5. une aphérèse : bureautique (bureau + informatique), vidéophone (vidéo + téléphone) ;
      6. une apocope et une syncope : amatol (ammonium nitrate + trinitoluène).
6.3 Siglaison

La siglaison consiste en la création d’un nouveau terme à partir de certaines lettres d’un terme de base (souvent un syntagme). Les sigles peuvent faire partie d’un syntagme lexical (ADN hyperhélicoïdal). Les sigles sont souvent polysémiques. Par exemple, dans le domaine de l’environnement, le sigle TOMS peut se référer à Total Ozone Monitoring Spectrometer, Total Ozone Monitoring System, Total Ozone Mapping Spectrometer et Total Ozone Mapping System.

Si on consulte un dictionnaire de sigles, on s’aperçoit rapidement qu’il n’y a pas de règles de formation précises en ce qui concerne la siglaison :

      • On peut prendre seulement les mots forts du syntagme (Organisation des Nations Unies -> ONU) ou les mots forts et les mots faibles (Société à Responsabilité Limitée-> SARL) ;
      • On peut prendre seulement la première lettre des mots qui composent le syntagme (Habitation à Loyer Modéré-> HLM) ou quelques lettres (Association Française de Normalisation -> AFNOR) ou les syllabes initiales de chaque mot (Belgique-Nederland-Luxembourg -> BENELUX).
      • Les nouveaux termes peuvent se référer à des termes syntagmes (Aliments végétaux imitant la viande -> AVIV) ou à des termes composés (magnétohydrodynamique -> MHD, électrosplanchnographie -> ESG).
      • Souvent, les termes à plusieurs composants se trouvent réduits en des sigles qui ne représentent pas la totalité de leurs composants (Action dynamique spécifique des aliments -> ADS).

Les sigles peuvent paraître dans le texte avec ou sans points. L’absence de ponctuation peut être indicative du degré de lexicalisation. Le genre des tennes créés par siglaison est, en général, celui de la base générique du syntagme principal sous-jacent (on dit une LSP parce que la base générique est langue). Un grand nombre de sigles, symbolisant des concepts spécialisés, sont commandés par l’ordre syntaxique anglo-américain. Les sigles qui se prononcent comme s’il s’agissait d’un mot sont bien intégrés dans le système phonique. Ce phénomène favorise la création de dérivés et, par conséquent, la lexicalisation.

Conseil :

La brièveté est, cela va de soi, l’atout principal de ces termes. Les sigles peuvent se combiner avec des termes-syntagmes : ADN polymérase, ARN nucléaire de grande taille.

Certains sigles internationaux ne sont pas traduits :

ASCII (American Standard Code for Information Interchange)
DOS (Disk Operating System)
SONAR (Sound NAvigation Ranging)

Traduisez de préférence un sigle par un sigle (quitte à l’expliquer), mais respectez la syntaxe de la langue d’arrivée. Ne dépassez pas 5 lettres. Le terme produit doit pouvoir être prononcé facilement.

7. NEOLOGIE DE SENS

La néologie de sens consiste à employer un signifiant existant déjà dans la langue considérée et à lui conférer un contenu qu’il n’avait pas jusqu’alors. La relation établie entre le terme existant et le terme nouveau est normalement de type métaphorique, qu’il s’agisse d’un trope proprement dit ou d’un emprunt de sens.

7.1 Tropes

Ce procédé de formation consiste à donner un nouveau sens à un terme existant à travers l’établissement de rapports d’analogie : on fait abstraction de certains traits significatifs du terme existant et on les “transporte“, en ajoutant les nouveaux traits qui fourniront un nouveau signifié tout en neutralisant les traits qui ne conviennent pas à la nouvelle dénomination. La métaphorisation peut être appliquée à un terme simple ou à un terme-syntagme.

La différence entre la métaphore et la métonymie réside dans le fait qu’il s’agit d’un rapport de contiguïté dans le cas de la métonymie ou la synecdoque et qu’un rapport de similitude dans le cas de la métaphore. Le terme famille de gènes, par exemple, qui désigne l'”ensemble de gènes ayant de grandes ressemblances fonctionnelles et structurelles,” a été créé par métaphore à partir du mot famille dont un des traits sémantiques est celui de la ressemblance entre les personnes qui la forment. C’est un rapport de similitude. Dans le cas du terme antenne appliqué à une émission de radio, on a un rapport de contiguïté avec l’appareil qui sert à diffuser les ondes. On
parle de métonymie quand on établit des relations de type :

      • cause-effet (le mot émission désigne l’action de diffuser à distance et le résultat de cette action),
      • contenant-contenu (le terme aérosol peut désigner le liquide projeté sous pression, le jet lui-même, l’appareil servant à produire ce jet encore le liquide présent dans le récipient diffuseur),
      • activité-résultat (le terme terminologie peut faire référence aussi bien à l’activité de recherche et d’étude du vocabulaire scientifique et technique qu’aux produits résultant de cette activité : les dictionnaires spécialisés ou les bases de données terminologiques),
      • abstrait-concret (le terme tribune désigne à la fois le lieu physique où l’on exprime des idées et un genre d’émission où le public peut exprimer ses vues par téléphone).

Ce processus de création est lié à un autre trope: la synecdoque, qui consiste à établir un rapport partie/tout (ou relation d’inclusion) entre le néologisme et le mot de base.

7.2 Emprunt de sens

L’emprunt de sens est un calque sémantique: le sens du mot dans la langue A est repris dans le mot de la langue B. Un néologisme créé par métaphore, métonymie ou synecdoque peut être traduit en utilisant le même processus.

7.3 Changement de sens

Il arrive aussi qu’un mot reçoive une signification entièrement nouvelle lors du passage d’une LSP à une autre ou lors du passage de la langue commune à une LSP. Le passage d’un terme d’une LSP à une autre LSP se produit fréquemment dans le cas de domaines apparentés. Il s’agit généralement d’une modification partielle du sens premier et non pas d’un changement complet. Le vocabulaire des mathématiques a, par exemple, prêté de nombreux termes aux informaticiens : aléatoire, algorithme, interpolation, matrice… Dans tous ces cas, le terme conserve dans sa nouvelle acception des traits sémantiques de son champ lexical d’origine et en acquiert d’autres de celui où il entre.

Quand les domaines ne sont pas apparentés, la signification du terme peut changer entièrement. Le mot divergence est employé en mathématiques ou en physique pour décrire une situation où deux lignes ou deux rayons vont en s’écartant. La divergence nucléaire est l’établissement de la réaction en chaîne dans un réacteur. Le passage d’un mot de la langue commune à une LSP se produit surtout à travers les tropes. Le mot prend alors un sens plus restreint. Ainsi le mot autonome a plusieurs significations mais en informatique, il signifie “matériel fonctionnant de façon indépendante“.

Conseil :

Procédé productif en LSP. Les termes sont souvent motivés. Les métaphores, qui prédominent par rapport aux autres tropes, introduisent parfois un élément ludique et sont de ce fait accueillies favorablement.

Attention :

L’emprunt de sens ou le calque sémantique est condamné par certains, bien que les linguistes nous assurent qu’il ne porte pas atteinte à la langue. Pour les tropes: utilisez la même métaphore ou cherchez une métaphore analogue.

8. CREATION EX NIHILO

La création ex nihilo consiste en la combinaison libre d’unités phonétiques choisies de façon arbitraire. Toute combinaison de phonèmes est théoriquement susceptible d’acquérir une signification. Le terme babar, qui dénomme dans le vocabulaire de la technique nucléaire un moniteur, a été créé ainsi. Dans l’industrie certains noms de marques déposées ont été créés de cette façon.

Une variante de ce type de formation est la création ludique. Le terme anglais cotarnine (ou cotarnin) est l’anagramme de narcotine (la cotarnine étant obterme par oxydation de la narcotine) ; l’acide contenu dans la noix de galle est connu sous le nom d’acide ellagique (adjectif ayant été formé sur la base de l’inversion).

Une autre variante est celle des termes formés par onomatopée (le bang des avions à réaction, qui dénomme la percussion du mur du son, ou de l’emprunt anglais big bang, qui dénomme l’explosion qui donna lieu à l’univers connu).

Conseil :

Procédé rare en traduction. Importez directement les néologismes ainsi créés et ajoutez une explication, si nécessaire.

9. EPONYMIE

L’éponymie est la création néologique qui consiste à dénommer un nouveau concept par un nom propre, un éponyme (le nom d’un inventeur, un toponyme, etc.) En chimie, un certain nombre d’éléments portent le nom de dieux classiques (plutonium, neptunium, uranium…) ou bien font référence à des personnes ou à des institutions connues (l’élément 99 est aussi connu sous le nom d’einsteinium, en souvenir d’Einstein, et l’élément 98 est appelé également californium en hommage à l’Université de Californie où en avait fait la découverte).

L’éponyme est parfois utilisé pour remplacer une expression descriptive d’une longueur incommode. On dit plus facilement maladie de Pick-Herxheimer que pachydermie plicaturée avec pachypériostose de la face et des extrémités.  L’éponyme est parfois en concurrence synonymique avec un autre terme. Ainsi, l’espace de Kauth-Thotnas est aussi appelé espace indiciel, l’indice de Tucker est également connu sous le nom d’indice de végétation, etc. Les éponymes varient d’un pays à l’autre : les auteurs anglais appellent syndrome de Homer le syndrome Claude Bernard-Homer des Français, mais dénomment syndrome de Claude Bernard le syndrome d’excitation du même sympathique appelé en France syndrome de Pourfour du Petit. Les éponymes peuvent être polysémiques. Le terme syndrome d’Albright dénomme soit une tubulopathie congénitale (l’acidose tubulaire chronique idiopathique avec hypercalciurie et hypocitraurie) soit une dysplasie fibreuse des os avec pigmentation cutanée et puberté précoce.

Les noms propres sont parfois employés comme adjectifs. (agathonique, kafkaïen, cartésien…) ou pour dénommer les membres d’une école de pensée ou d’un mouvement politique (épicurien, kantien, gaulliste…). Ce type de création néologique est aussi appelé antonomase. Un nom propre peut également s’unir à un formant savant (ex. chlorobrightisme, nom formé à partir de l’éponyme Bright ou curiethérapie, formé à partir du nom propre Curie).

Conseil :

Ce n’est pas aux traducteurs d’inventer des éponymes. Demandez conseil aux spécialistes du domaine. Ils vous donneront, en l’absence d’un éponyme correspondant, un synonyme.

Attention :

Un même éponyme peut parfois désigner des notions différentes : syndrome d’Albright dénomme soit une tubulopathie congénitale, l’acidose tubulaire chronique idiopathique avec hypercalciurie et hypocitraturie, soit une dysplasie fibreuse des os avec pigmentation cutanée et puberté précoce. Même si l’éponyme semble identique dans deux langues, il peut correspondre à des concepts tout à fait différents.


Quelques affixes et radicaux

a-, an- : non, sans
ab-, abs- : de, hors
ad-: vers
aéro-: air
agro-, agri- : champ
amb- : les deux
anté- : avant
anti- : contre
apo- : loin de, à partir de
haro- : poids
bary- : lourd
bathy- : profond
bi-, bis: deux fois
bio-: vie
calci-, calcio: chaux
calori- : chaleur
centi- : cent
circon-, circum- : autour de
co-, con- : avec
cryo- : froid, glace
cyclo- : cercle
déci-: dix
di- : deux fois
dia- : à travers
dis-: éloigné
dynamo- : force
épi- : sur
ex-: hors de
exa-: six
exo-, ex- : au dehors
géo-: terre
giga- : géant
gonio- : angle
gyro- : cercle
hecto- : cent
hém(at)o- : sang
hepta- : sept
holo- : entier
homéo- : semblable
homo- : le même
hydro-: eau
hygro- : humide
hyper- : au-dessus
hypo- : dessous
hypso- : hauteur
in-: dans
infra- : au-dessous
inter- : entre
intra-: à l’intérieur
isc-: égal
kilo-: mille
macro- : grand
maxi-: maximum
méga- : grand
méro- : partie
méta- : au-delà
micro- : petit
milli-: mille
mini-: minimum
mono-: seul
moto- : moteur
multi- : nombreux
nano- : nain, petit
octo-, octa-, oct- : huit
ornni-: tout
ortho- : droit
pan-, panto- : tout
para- : à côté de
para- : protégeant
penta- : cinq
per- : à travers
péri- : autour de, au dessus
pétro- : pierre
phono- : voix , son
photo- : lumière
pico- : un millième de
milliardième de
pluri- : plusieurs
poly- : nombreux
post- : après
pro- : pour, en avant de
proto-, prot- : premier
pseudo- : menteur
pyro-: feu
quadri-, quadr- : quatre
radio- : rayon
rétro- : en arrière
servo- : qui sert
sidér-, sidéro- : fer
stéréo- : compact, solide
sub-: sous
super- : sur, au-dessus
supra- : au-dessus, au-delà
syn-, sy-, sym- : avec
techno- : art
télé- : loin, à distance
téra- : monstre
tetra, tétr- : quatre
thermo- : chaud
topo-: lieu
trans- : par-delà
tri- : trois
ultra- : au-delà
uni-, un-: un
-chrome : couleur
-chrone : temps
– cide: tuer
-cole : cultiver
-colore : couleur
-culteur : cultivateur
-ergie : travail
-fère : qui porte
-fuge : fuire
-gène : produire
-gone : angle, côté
-gramme : écriture
-graphie : écrire
-ide(s) : apparence, forme
-logie : discours, théorie
-rnétr: mesure
-morphe : forme
-nôme: nom
-nome: loi
-ode : chemin
-oïde : apparence, forme
-onyme: nom
-phile : ami, aimer
-phobe : craindre
-phone : voix, parler
-scope : observer
-sphère : sphère
-stat : fixer
-techn : art, savoir-faire
-thèque : ranger


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : Réseau de néologie traductive – Centre de terminologie de Bruxelles (RINT) | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © DP.


Traduire plus en Wallonie…

MERTENS, Pierre (1939-2025) : textes

Temps de lecture : 7 minutes >
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[BIBLIOTECA] Pierre Mertens est juriste et spécialiste en droit international ; à ce titre il a joué depuis 1967 un rôle d ‘observateur aux points chauds du monde. Il est également chroniqueur au journal Le Soir. Dans ses romans (L’Inde ou l’Amérique, 1969 ; La Fête des anciens, 1971 ; Les Bons Offices, 1974 ; Terre d’asile, 1978 et surtout Les Éblouissements, Prix Médicis 1987), il poursuit une réflexion sur les différents types d’exils auxquels condamnent les idéologies contemporaines comme sur les douloureux rapports entre humains. À la fois engagée et désabusée, l’œuvre est une de celles qui a le plus incité les écrivains et intellectuels francophones de Belgique à rechercher une nouvelle définition de leur rapport à la société. On doit aussi à Mertens, qui joue sur un clavier très large, des nouvelles, des dramatiques de télévision, une pièce de théâtre et un livret d’opéra.


Les pierres

Le poète et médecin Gottfried Benn erre dans le Berlin de 1946.

Un soir qu’il rentre chez lui, à Schoneberg, mais qu’à cause d’une insolite, d’une inédite douceur de l’air, il s’attarde un peu du côté de la Westfalischestrasse, il entend des voix, toutes proches, s’élever des ruines. Il s’arrête un instant. Un homme et une femme débattent mezza voce un problème domestique : l’emploi du temps de celui-là, l’usage que fait l’autre de l’argent du ménage, l’éducation qu’il conviendra de donner à leur enfant. Le badaud voudrait se remettre en marche, pour s’éloigner de ce couple qu’il a surpris dans son intimité. Mais quelque chose le retient, qui le déconcerte. Que, pour entendre cette conversation, il n’ait pas dû forcer ni même ouvrir une porte… Que cela se soit passé à ciel ouvert. Il lève la tête.

Au premier étage d’un immeuble dont la façade a été soufflée, un homme et une femme sont bien assis l’un en face de l’autre. Comme si de rien n’était. Ils sont seuls au monde. Ils ne se sont pas encore aperçus que le mur qui les séparait de la rue a disparu. Ou bien ils en ont depuis très longtemps fait leur deuil. Cela pourrait se passer en Sicile, un jour où le volcan menaçait d’entrer en éruption : les gens seraient bien forcés de poursuivre en plein air, sur la piazzetta sonore, les querelles engagées dans l’ombre des maisons…

Du reste, observe le promeneur, même ici l’été reviendra. Mais voici qu’il panique : de quel été s’agira-t-il, en quelle année ? Un vertige le saisit. Souvenirs et saisons s’intervertissent, ou se confondent, puisque tous, désormais, s’inscrivent dans ce même décor de ruines inamovibles qu’on ne
fait plus coulisser sous les yeux, ni dans la mémoire.

Mais ce paysage immuable, la lumière de l’été le fait trémuler. Dans cette même rue, des soldats marchèrent, dansèrent au pas de l’oie. Et, non loin d’ici, les corps de ceux qu’on exécutait tressautaient, dansaient sous l’impact des balles. Depuis quelque temps, tout, dans ce pays, s’est mis à danser. La réalité même des choses. Ou leur irréalité. Les maisons se sont mises en marche. Les boulevards furent agités de convulsions. Il suffit que la lumière d’un été imminent caresse et lèche ces églises décapitées, ces statues mutilées, ces portails écartelés, cette bouillie de pierres, cette purée de béton, pour qu’on doute d’avoir bien vu. Que le soleil se lève à nouveau sur un pareil panorama constitue tout un événement, pense le miraculé.

On se balade dans l’univers du trompe-l’œil. Qu’est-ce qui est porte, et qu’est-ce qui est fenêtre ? Les meubles sur les trottoirs, ces tas d’ordures sous les toits. Le dehors est à l’intérieur, et à l’extérieur le dedans. La ville a été retournée comme un gant. On l’a mise cul par-dessus tête. On a mis ses tripes à l’air. On l’a couchée à ses pieds. À présent, elle est aussi horizontale que verticale. On l’a fondue. On l’a remodelée. On dirait qu’un géant cambrioleur a tout culbuté sur son passage, dans sa rage de ne pas découvrir ce qu’il était venu chercher. Les illusions d’optique qui assaillent le promeneur donnent en lui l’élan à une noire hilarité. Il lui vient des idées bouffonnes. Ce champ de décombres que la mort a labouré et ensemencé, où elle a pondu ses œufs de fer, peut-être n’est-ce que le décor coûteux d’une ultime représentation de théâtre aux armées, mise en scène par Dieu lui-même, avec d’énormes moyens, pour ridiculiser Richard Wagner ? Le Créateur s’est fait Fra Diavolo, il a manipulé comme des maisons de poupées ces résidences d’adultes incendiaires, plaçant le faîte de l’une sur la charpente d’une autre. Ici, un plafond tient tout seul au-dessus de l’abîme. Là, une cheminée part à la recherche d’une toiture. Et enfin, on contemple ce qui se passe, en même temps, à tous les étages des immeubles comme dans une mise en scène d’avant-garde : on ne perdrait plus rien des activités de chacun, de la cave au grenier. Tout se déroulerait dorénavant dans la transparence. Personne n’aurait plus de secrets pour quiconque.  L’Histoire a déshabillé les hommes, elle ne les rhabillerait pas de sitôt. On échangerait, au marché noir, du vide contre du trop-plein. Ce que le poète n’a qu’à peine osé rêver, la guerre l’a accompli, en réunissant le revolver du meurtre et le parapluie de la survie sur la machine à coudre le temps. On dirait qu’ici des aveugles se sont entre-tués. Pour une fois, le cauchemar durerait plus longtemps que la nuit.

Nous regardons les ruines, pense le piéton des ruines. Mais surtout les ruines nous regardent. Anthropomorphisme des pierres. Chaque ruine est un visage détruit, aux yeux écarquillés. Chaque ruine nous tend un miroir. Nous nous reconnaissons tellement mieux en elle que du temps où il y avait là une construction – le temps où une construction usurpait la place d’une future ruine. Nous découvrons enfin que nous sommes à nous-mêmes notre propre ruine.

Goethe, se rappelle le poète ambulant, disait que “bâtir une maison, planter un arbre, mettre au monde un enfant, c’est faire acte d’homme.” Les dernières semaines de la guerre, à Landsberg, le poète ne pouvait plus lire que cela : les écrits intimes de Goethe, ses lettres à Bettina et d’autres interlocuteurs privilégiés. Étrange comme nous, Allemands, de quelque bord que nous soyions, et quelle que soit notre vision du monde, nos empathies, nos détestations, nous nous réconcilions presque toujours sur le nom du chancelier aulique. Pourquoi le lire à Landsberg, en 1944 ? À la recherche de quelle clé pour les événements d’alors ? En quête de quelle consolation ? Alors, que penser d’une formule telle que : “Bâtir une maison, planter un arbre – l’arbre de Goethe, sans doute, le majestueux chêne de Goethe à Buchenwald ! -, mettre au monde un enfant… ?” Moi qui n’ai contribué que par hasard à mettre au monde une fille, et ne m’en suis plus guère occupé depuis lors ; moi qui n’ai, en ce bas monde, pas même planté une pousse de pois de senteur, quelle leçon attendais-je donc, ou quel baume, du chancelier aulique ? Quant à l’invite qu’il nous adresse à devenir le bâtisseur de notre propre demeure, je me demande ce qu’il penserait en considérant ce qu’il est advenu des cités allemandes ? Et s’il répéterait son enthousiasme de Valmy ?

Le poète lève à nouveau la tête vers le premier étage de l’immeuble de la Westfälischestrasse, sur le seuil duquel il s’est arrêté tout à l’heure, et son regard grimpe le long des autres étages, jusqu’au dernier, puis, de là, enjambe un balcon à demi démantelé, et redescend, étage par étage, jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble voisin : n’en déplaise à Monsieur de Goethe, songe-t-il, nous ne devrions plus, comme de son temps, raconter de la même façon, comme si rien ne s’était passé, l’histoire de ces gens-là. Oh ! bien sûr, on pourra toujours tenter de le faire, et d’aucuns n’y manqueront pas, et ne nous faisons pas de souci pour eux : ils auront encore des millions de lecteurs. Et ils produiront, parfois même, de beaux livres, qui relateront quelque chose comme l’histoire d’un professeur entiché, pour son malheur, d’une chanteuse de cabaret, ou celle du tuberculeux épris d’une radiographie de sa bien-aimée, ou, encore, la chronique des mauvais garçons, des souteneurs et des petites gens du quartier de la place Alexandre, voire, dans la meilleure des hypothèses, les souffrances d’un jeune homme en proie à un impossible amour, ou les tourments de ce confrère à moi qui n’eut pas peur d’échanger son âme contre un peu de vraie vie… À présent, on ne troque plus son âme que contre un mégot de cigarette, et, si l’on perd son ombre, c’est que le corps, au cœur du grand saccage, fut soudain las de la porter encore, et s’en est débarrassé dans sa fuite éperdue au bord d’une route incendiée ! Depuis que toutes les fictions ont brûlé dans
l’un ou l’autre autodafé, ou en même temps que les villes qui les inspirèrent, ce devrait en être fini des belles histoires allemandes ! Puisque l’affreuse fiction de l’Histoire s’est faite réalité, il serait décent de ne plus rien imaginer d’autre avant longtemps !

Mais, pour dire le désastre, les mots, eux aussi, vont manquer. Pour exprimer la béance, il y aura pénurie encore. Rationnement de la parole. Certes, comme pour le reste, gageons que les trafiquants, quant à eux, feront encore de bonnes affaires. Jusqu’au cœur du chaos, ils écouleront sans peine l’ersatz d’un beau style néo-weimarien…

Le poète rêve d’un langage qui se mettrait de lui-même en berne, et qui, pour renaître de ses cendres, se résoudrait à déposer d’abord le bilan de sa propre banqueroute.

Les journaux enseignaient qu’au tribunal de Nuremberg on avait dû, à titre rétroactif, qualifier les crimes commis d’épithètes inédites. Comment, pour évoquer les ruines, ne forgerait-on pas aussi une écriture des ruines ? Pour faire écho au dénuement, des phrases dénudées jusqu’à l’os ? La paix des cimetières appelait un verbe déterré vif. Contre ceux qui, se lamentant sur le sort des pierres, faisaient de leur cœur une pierre de plus.

Le soir tombe. Avant de se remettre en marche, l’homme ferme les yeux. Il écoute. Souvent, ces temps-ci, il croit percevoir la rumeur d’une sourde avalanche. D’un lointain éboulement.

Les Éblouissements (1987)


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Existe-t-il un “langage jeune” ?

Temps de lecture : 5 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 9 janvier 2025On associe souvent des expressions à la mode ou des pratiques comme le verlan à la jeunesse. Mais n’est-ce pas un abus de langage d’évoquer un parler “jeune” ? Y a-t-il vraiment un vocabulaire ou un usage de la syntaxe qui permettraient d’identifier des façons de s’exprimer propres aux jeunes ?

“Gadjo”, “despee”, “tchop” : ces mots sont associés, dans les discours médiatiques, à un “parler jeune”. Nombreux sont les articles qui s’arrêtent sur ce vocabulaire pour le rendre accessible aux autres générations ou encore les dictionnaires destinés aux parents qui semblent ne plus comprendre leurs ados.

Alors, ce parler jeune existe-t-il vraiment en tant que tel ? Pourrait-il être résumé à un lexique qui lui serait propre ? Plusieurs études ont été menées en linguistique sur ces pratiques langagières, mais celles-ci ne constituent pas un champ homogène, notamment parce qu’elles concernent des situations sociolinguistiques diverses.

Si nous voulons considérer l’existence d’un parler jeune, il faudrait a minima le penser au pluriel. Il n’y a pas deux personnes pour parler de la même façon et une même personne ne parle pas constamment de la même manière. Tous les individus possèdent plusieurs répertoires ou plusieurs styles, les jeunes ne font pas exception.

Définir la jeunesse : des critères biologiques ou sociologiques ?

Avant de voir s’il existe des éléments constitutifs d’un répertoire commun aux jeunes, une question se pose : qui sont ces jeunes ? Pour reprendre Bourdieu, l’âge n’est qu’une donnée biologique manipulée autour de laquelle des catégories peuvent être construites.

La catégorie “jeune” a pu être définie selon des critères d’indépendance par les démographes : fin des études, entrée dans la vie active, départ du domicile familial… Mais ces critères ne sont plus tout à fait valables aujourd’hui. La catégorie “jeunes” est largement interrogée et interrogeable.

Dans les discours médiatiques et les études linguistiques, il s’agit en réalité surtout de jeunes issus de milieux urbains, milieux multiculturels et plurilingues. Les jeunes sont souvent des adolescents. L’adolescence correspondrait à une période d’écart maximum à un français “standard”, à un français valorisé, notamment, à l’école.

Mais y aurait-il même des traits langagiers qui nous permettraient d’identifier des façons de parler propres aux personnes regroupées dans cette catégorie ? On peut s’appuyer, pour aborder cette question, sur le corpus MPF (Multicultural Paris French), un ensemble d’enregistrements (au total 83 heures) réalisés auprès de 187 locuteurs “jeunes” habitant la région parisienne.

Lexique, syntaxe, accent : des particularismes chez les jeunes ?

L’analyse des pratiques langagières de ces jeunes met en lumière plusieurs traits récurrents. Au niveau lexical, on relève des procédés comme l’apocope, ou perte d’une syllabe, dans “mytho” pour “mythomane” par exemple. On retrouve aussi le verlan, avec des mots comme “chanmé”, qui correspond à l’inversion des syllabes de “méchant”, ou encore “despee” qui cumule emprunt à l’anglais “speed” et verlanisation. À côté d’autres emprunts plus anciens, comme “kiffer” emprunté à l’arabe kiff (aimer) bien entré dans le français avec l’ajout de la terminaison “-er”, nous identifions “gadjo” emprunté au romani (“garçon”) ou “chouf”, emprunté à l’arabe et signifiant “regarde”.

Sur le plan syntaxique, peu de choses sont relevées, car il s’agit en réalité du niveau du système langagier qui est le moins souple. Si certains relèvent par exemple l’omission du “ne” dans les structures négatives (“je lui répondrai pas”), celle-ci n’est en réalité pas spécifique aux jeunes. Ce phénomène reflète davantage les usages du français parlé plus ordinaire.

Du côté de l’”accent” (regroupant la mélodie ou encore la prononciation de certaines voyelles ou consonnes), certains traits ont pu être identifiés comme l’avant-dernière syllabe qui se fait plus longue, le contour emphatique ou encore l’affrication forte des /t/ comme dans “confitchure”. Toutefois, des études montrent également que ces traits ne sont pas propres aux jeunes (c’est le cas de l’affrication ou encore du contour emphatique, nous utilisons ce dernier pour mettre en relief un élément et nous le retrouvons lorsqu’un locuteur est engagé dans l’interaction).

L’affrication, nouveau phénomène de langage (TV5 Monde, février 2024)

Hormis le débit qui pourrait être spécifique aux façons de parler jeunes (les jeunes parleraient plus vite, utiliseraient plus de mots à la minute), il faut noter que les particularismes relèvent de l’exploitation de procédés qui n’ont rien de novateur. Le verlan se retrouvait chez Renaud (“laisse béton“), les emprunts qu’on ne voit plus avec abricot emprunté, par le portugais ou l’italien, de l’arabe al-barqûq, parking emprunté à l’anglais ou encore schlinguer emprunté à l’allemand et que nous retrouvons notamment chez Hugo, dans les Misérables :

C’est très mauvais de ne pas dormir. Ça vous fait schlinguer du couloir, ou, comme on dit dans le grand monde, puer de la gueule.

Victor Hugo

Il en va de même pour les structures où le que semble omis, “je crois c’est les années soixante“. Celles-ci sont pointées du doigt et attribuées aux jeunes. Toutefois, elles aussi sont employées par des moins jeunes, comme chez ce locuteur de 40 ans “je pense ça leur fait plaisir” et nous les retrouvons dans le Roman de Renart datant de la fin du XIIe siècle : “Ne cuit devant un an vos faille” (“je ne crois pas il vous en manque avant un an“).

Effet de loupe : des façons de parler rendues visibles par les réseaux

Si les procédés n’ont rien de novateur, alors d’où vient cette impression de “parlers jeunes” ? Celle-ci repose sur un “effet loupe” ou un effet de concentration, selon la sociolinguiste Françoise Gadet. Ces parlers jeunes seraient perçus par la multiplication des particularismes : emploi du verlan, d’emprunts, du contour emphatique, etc.

L’effet loupe est lui-même renforcé par les médias ou par les discours qui mettent en avant ces phénomènes sur les réseaux sociaux. Et si l’on a l’impression que “pour cette génération, c’est plus marqué qu’avant“, c’est probablement parce que ces façons de parler sont désormais plus facilement observables. Les communications médiées par les réseaux rendent les productions linguistiques visibles à grande échelle. Ces “effets de mode” linguistiques ne sont toutefois pas exclusifs à la jeunesse actuelle. Chaque génération a ses préférences, mais rien ne disparaît tout à fait : un terme comme “daron” bien qu’ancien, traverse les époques.

1983 : Comment parlent les lycéens ? (Archive INA, 2019)

Finalement, les jeunes exploitent le système de la langue française pour l’enrichir et répondre à différents besoins. Les mots créés ne sont pas de simples équivalents de ce qui pouvait exister, mais s’en distinguent bien. Selon Emmanuelle Guerin, un “clash” (emprunt à l’anglais) prend un sens plus spécifique que choc puisqu’il évoque une confrontation verbale : “Ils menaient le clash avec la prof.” Lorsqu’il y a créations, celles-ci enrichissent le répertoire linguistique en répondant à des besoins d’identification à des groupes (ces phénomènes se retrouvent souvent dans des interactions où la connivence prime) ou d’expression.

Il n’existe donc pas un parler jeune, mais des façons de parler par des personnes catégorisées comme “jeunes”. On qualifie des façons de parler “jeune” par la présence (et surtout la concentration) de certains éléments linguistiques, ce qu’on peut retrouver chez des moins jeunes, par exemple, chez Stéphane âgé de 36 ans : “Je sais pas qui vous êtes tu vois ce que je veux dire je leur ai fait comme ça (.) genre je parfois il y a des jeunes ils ont la haine sur nous hein […] Non mais c’était eux les nejeus en vrai.

Si certains mots utilisés par les jeunes semblent échapper aux moins jeunes, rappelons que tout le monde (y compris vous et moi) emploie parfois des termes qui peuvent être incompréhensibles pour notre entourage, notamment ceux issus de notre milieu professionnel. Il n’y a rien d’alarmant dans ces “parlers jeunes” : chaque génération a ses modes d’expression, et les quelques mots jugés incompréhensibles par les médias ne reflètent pas l’étendue des répertoires concernés.

Auphélie Ferreira, Université de Strasbourg


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © babbel.com.


Plus de presse en Wallonie…

VIENNE : L’attente (Léa, nu couché) (2021)

Temps de lecture : 4 minutes >

Léa, nue dans son lit, attend déjà. L’homme qui vient à peine de partir, après avoir posé un baiser dans son cou, refermant la porte avec précaution pour ne pas la tirer brutalement de cet état de demi conscience qui, en songe, prolonge quelque peu sa présence. Elle va l’attendre toute la journée, le sait déjà, mais les draps sont toujours imprégnés de son odeur, à défaut de sa chaleur, alors elle peut bien traîner encore. Elle l’a senti, plus qu’elle ne l’a entendu, se lever, couper le réveil avant qu’il ne sonne, elle a souri, heureuse dans son sommeil de cette attention. Elle connaît par cœur la suite de son itinéraire vers la salle de bain, les yeux fermés, la porte close, elle distingue néanmoins précisément son corps nu sous la douche, l’eau qui ruisselle à présent sur sa poitrine, pour peu elle aurait envie de le rejoindre mais non, il ne faut pas, il ne peut pas se permettre d’arriver en retard au travail, et puis… Il est sec déjà, ou presque, les cheveux certainement ébouriffés, il revient discrètement dans la chambre, enfin autant qu’il est possible à un homme de l’être, dans la pénombre de surcroît, il va forcément se cogner quelque part ou trébucher sur quelque chose, jurer assurément, avant d’emporter ses chaussures qu’il lacera, dans la cuisine, en pleine lumière, tout en avalant son petit déjeuner. En fait, avaler n’est pas le terme exact car il prend toujours le temps, parfois même, quand il est trop vieux à son goût, de griller le pain. Puis, le baiser dans le cou et, doucement, la porte donc.

Elle le sait, et depuis longtemps, que sa vie est tout entière remplie d’absence et d’attente. L’attente de cet homme qu’un jour, par hasard, elle a rencontré au coin de sa rue, là où il doit se trouver en cet instant précis, perdu, égaré dans son quartier ainsi qu’elle l’était alors dans sa vie : pardon mademoiselle la rue du Chat-vert, pourriez-vous me dire où ? Oui bien sûr, elle l’y avait conduit parce que déjà elle savait qu’elle ne voudrait plus le voir partir, lui tourner le dos, sortir de sa vie comme ils sortaient à présent ensemble de la ruelle. Elle avait été trop seule pour envisager de l’être à nouveau quand il était là, à côté d’elle, à lui prendre la main et peut-être qu’après mon rendez-vous nous pourrions. Oui. Elle avait répondu oui, n’avait cesse de le répéter depuis lors, oui, oui, oui, c’est toi et personne d’autre, dans ma vie, dans mon lit, dans mes journées et mes nuits, c’est toi et quand bien même il me faut t’attendre, un peu juste un peu, cette attente je peux m’en accommoder parce qu’elle contient la promesse de ton retour. Et aujourd’hui encore elle allait s’y préparer lentement, comme à son habitude, sauf qu’aujourd’hui toutefois elle le guetterait avec un peu plus d’impatience, le regard brillant rivé sur l’horloge, il ne faudrait pas qu’il soit en retard, pas trop en tout cas, quand il se collerait à elle, l’embrasserait et qu’enfin elle lui dirait. Je suis enceinte.

Léa, nue dans son lit, attend qu’il la rejoigne. Elle ne le voit pas, lui tournant le dos, mais il est tout près, elle le sait, le sent, ne se retournera pas pourtant, elle veut garder la surprise, sentir tout à la fois son souffle dans sa nuque et, contre ses fesses, son érection. Pour peu, elle la sentirait d’ici, son excitation tout à l’heure était tellement tangible qu’elle n’a rien pu lui dire, mais elle aime ça, quand son envie est à ce point impérieuse qu’elle réveille son désir à elle, trop souvent renié, refoulé, malmené, elle qui, du temps où elle était perdue, s’est tant donnée, abandonnée, qu’elle s’en est trouvée livrée, utilisée, baisée à ne plus rien savoir faire d’autre qu’attendre. Mais lui pourra, parce qu’elle le veut, posant les mains sur les os de ses hanches qui font saillie, et elle sait combien ça l’excite, imposer son rythme et son désir et elle saura, aujourd’hui particulièrement, y trouver du plaisir. Parfois, elle voudrait que les choses soient plus simples, pouvoir regarder, n’avoir pas d’images à refouler mais sa vie est ainsi, elle continue à lui tourner le dos, il est en elle, bien plus qu’il ne l’imagine d’ailleurs, elle n’aura plus à attendre seule désormais, il faudra que je lui dise, après, quand il aura joui. Il est en elle et. Elle a crié.

Léa, nue dans son lit, attend. L’homme qui a claqué la porte. Lovée dans les draps humides d’eux, elle s’écoute pleurer pour effacer l’écho de sa colère à lui, les ténèbres de sa voix scandant comment as-tu pu, Léa, comment. Elle n’a pas compris, il lui semblait pourtant que. Mais faire un enfant, Léa, c’est une décision qui se prend à deux. Elle n’a pas compris, jamais elle n’a envisagé cela comme une décision, juste une évidence. Puisque l’on s’aime. Je t’aime, a-t-elle répété. J’ai tellement attendu, a-t-elle aussi murmuré, mais il n’a pas entendu, trop occupé à se rhabiller à la hâte, passer et repasser la main dans sa tignasse ébouriffée, de plus en plus, et encore, hébété, je ne le crois pas ça, comment est-ce possible, Léa. Elle non plus ne peut y croire, à sa colère et à la porte qui claque, qu’il referme si précautionneusement d’habitude, à sa nudité inutile et à la détresse qui s’empare d’elle. Elle ne peut concevoir qu’à nouveau elle se trouvera perdue, comme avant, trop et trop longtemps. Non. Il va revenir, forcément. On ne peut pas se quitter ainsi, maintenant, il va passer devant la rue du Chat-vert puis faire demi-tour, parce qu’elle veut croire à la puissance des souvenirs, et puis l’amour, quand même, tout cet amour, on n’y renonce pas ainsi.

Philippe VIENNE

L’attente a été publié par CLéA (par mail réservé aux souscripteurs) dans le cadre de l’ Opération 12-12-12″, accompagné d’une version audio (lue par Frédérique Daoût, comédienne), le 12 janvier 2021.


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | auteur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Louis Moyano, “Nu couché” © Philippe Vienne pour la photo


Plus de littérature en Wallonie…

Mama Roma Show (Liège, 1978-2012)

Temps de lecture : 8 minutes >

[RTBF.BE, 25 février 2012] La Mama Roma, cabaret vedette des nuits liégeoises, a fermé ses portes. L’aventure aura duré près de 40 ans. Vendredi soir, une page de la vie nocturne liégeoise s’est tournée avec la fermeture de la Mama Roma. Ce cabaret situé dans le Carré et spécialisé dans les spectacles de transformistes a fait les belles heures de la Cité ardente. Il a permis de supprimer les ghettos en rapprochant les communautés gays et hétéros. Son propriétaire a décidé de fermer l’établissement. Le rideau est tombé sur ce lieu mythique que fut la Mama Roma. Costumes extravagants, talons vertigineux, faux cils à rallonge, strass et paillettes… Les travestis ont égayé les nuits liégeoises.

Valentine Deluxe se souvient avoir commencé comme aspirante-bigoudi. “L’aspirant-bigoudi, c’est le stagiaire. On doit faire une formation en bigoudi-perruque, avec une option hauts-talons. C’est la base du métier évidemment.” Vendredi soir, pour Laszlo, une page se tournait. “Une très lourde page… C’est dommage que ça ferme mais que voulez-vous, c’est comme ça. On ne peut rien faire d’autre. C’est une institution qui disparaît.” The Show must go on… le spectacle continue mais avec une troupe itinérante.

Patricia Scheffer et Vincent Brichet

ÉTAIT-CE BIEN EN 1978 ?

Programme du Trocadero (1986)

“Avez-vous remarqué comme il est difficile parfois de déterminer avec précision le début d’un événement ou le départ d’une aventure? L’histoire de l’aviation ou du cinéma n’a pas débuté un jour X à une heure X parce que, subitement, un avion a volé 15 mètres ou que 3 spectateurs ont vu des images animées tressauter devant leur yeux apeurés. Non, bien sûr. Avant d’en arriver là, il aura fallu une somme de hasards, de recherches, de désespoirs, de signes avant-coureurs difficiles parfois à déceler pour dire : Enfin, la grande aventure commence !

Il en est de même pour le Mama Roma Show (dans des proportions bien réduites, restons les pieds sur terre !). Dire que tout a commencé en 1978 est un peu simpliste. Il y avait déjà 15 ans que Louis faisait tordre de rire des salles entières dans des scènes comiques. Henri faisait déjà du théâtre (savez-vous qu’il est diplômé du Conservatoire d’Art Dramatique ?) et il réalisait déjà — mal ! — des petits costumes à 5 sous.

Mais ce fut effectivement en avril 78 que leur réunion put présager du futur Mama Roma Show. C’étaient des débuts héroïques ! Il fallait entasser tout un matériel hétéroclite dans une 2 CV, monter dare-dare quelque chose qui ressemblait à une scène, brancher 2 ou 3 loupiotes qui devaient servir de projecteurs, pour se faire entendre par une sono dont même Pathé-Marconi en 1870 n’aurait pas voulu. Mais l’enthousiasme était là !

Bien vite, Michel courut au secours du groupe nouveau-né pour former une équipe technique capable de régler tous ces problèmes avec l’aide de Hans-Dieter, seul homme en Belgique, probablement, à pouvoir s’appeler habilleuse.

Ils furent nombreux les restaurants, les dancings où les spectateurs purent s’esbaudir – ah! le divin mot – du spectacle du Mama Roma Show. Et encore, s’il n’y avait eu que de petits Belges qui purent profiter de l’occasion. En 1979, trois villes américaines découvraient le rire Mama Roma. A New York, San Francisco et Los Angeles, ces Américains qui ont déjà tout-vu-tout-entendu ont craqué devant les petits Belges. Mais, même les contrats les plus attirants n’ont pas pu les éloigner d’un public liégeois qui ne soupçonnait pas encore leurs capacités.

Ensuite, l’Espagne. Au pays des travestis plus-femme-que-femme, il y eut bien des yeux écarquillés à leur descente d’avion en voyant les poils ornant des poitrines larges, mais, le choc passé, ce fut le délire à Séville et Torremolinos. Parlez-en à Louis et Henri, ils passeront des nuits entières à vous raconter leurs aventures hispanoaméricaines.

Pendant ce temps, à l’Eden de Liège…

Quand ils étaient en Belgique, ils se faisaient entourer sur scène épisodiquement de Dominique, Jean-Pierre, Marc, Dany, Alain, Philippe et bien d’autres, quand un remplacement au pied levé permit à Hans-Dieter de sauter la barrière. Il était sur scène, lui qui travaillait toujours dans l’ombre, les projecteurs étaient enfin sa récompense.

Il fut suivi quelques mois plus tard par Margot (qui connaît son vrai prénom ? Patrick ?) qui, bien avant son âge, était entrée dans la légende des gargottes de Liège. Ah ! brave Margot, grande buveuse devant l’Éternel, mais avec un coeur grand comme ça, toujours prête à dégrafer son corsage (Brassens a bien dû trouver son inspiration quelque part !).

Pour le spectacle du Trocadéro en 86, le groupe s’élargira encore avec l’aide des Green Mummy’s, groupe à la personnalité bien marquée, et qui réalisera toutes les chorégraphies du Mama Roma Show.

Euryal…

Plus rien ne fait reculer les ambitions du Mama Roma Show. Il faut dire qu’il y eut 5 créations au Théâtre du Trocadéro (deux heures et demie d’éclats de rire à chaque fois), que le théâtre du Vaudeville à Charleroi les a accueillis à 8 reprises, le Casino de Chaudfontaine 6 fois (pour le bal des Hautes Études Commerciales, le bal de la Chambre des Entrepreneurs, de la Chambre des Agents Immobiliers de Belgique, etc.), le Casino de Middelkerke, qu’ils ont participé au Triathlon du Coeur en 85, qu’ils ont fêté le 40e anniversaire de la Libération de Verviers avec le Kiwanis, qu’ils se sont partagé le succès avec Paul Louka au festival Écoute, c’est du belge organisé par le Cirque Divers, qu’ils ont fait mourir de rire les journalistes sportifs invités lors du 30e anniversaire de Télé-Coo (ah! les têtes de Roger Laboureur, Guy Lemaire et les autres), sans compter toutes les salles, petites et grandes, de Visé, Hasselt, Rochefort, Verviers, Durbuy, etc., qui n’ont pu garder leur sérieux en les voyant.

Si le succès ne s’est jamais démenti en Belgique, c’est pourtant en Allemagne que le groupe a rencontré le meilleur accueil. A Cologne et à Dusseldorf pour les Hautes Instances de la Mode, c’est debout que le public les applaudit. A toutes les occasions, on les réclame. A Troisdorf, c’est l’inauguration du cinéma Hollywood, à Siegburg une foire en plein air où ils passent en vedettes, à Aix-la-Chapelle le lancement du carnaval 1986. Après avoir tant bourlingué, l’enthousiasme est resté le même, les projets sont nombreux, les espoirs encore plus fous (et permis). Si des spectacles à Panama, Mexico et Paris ne sont pas encore réalité, ils ne sont plus du domaine du rêve, les contacts sont établis et les “petits Liégeois” du Mama Roma Show ne sont pas au bout de leur chemin. Ils ont encore dans la tête des milliers de facéties à vous faire découvrir pour votre plaisir … et le leur.

MAMA ROMA SHOW: KEKSEKSA 1 ?

Comment voulez-vous donner une définition de vous-même en restant  objectif ? Comment voulez-vous donner une définition de quelque chose que des milliers de spectateurs ont vu avec des yeux chaque fois différents, dans des lieux différents, à des occasions différentes? Car le Mama Roma Show est un spectacle tellement souple qu’il peut s’adapter à toutes espèces de manifestations. Les sketches courts et rapides se succèdent dans un rythme d’enfer, permettant des durées variables de 20 à 120 minutes, en une ou plusieurs parties. Un spectacle souple qui peut se produire dans de petites et de grandes salles, parfait pour assurer des diners-spectacles en restaurants, pour animer des soirées dansantes dans les bals ou les discothèques, et même pourquoi pas, en privé. Comment voulez-vous donner une définition d’un spectacle toujours en évolution ? Si le personnel de scène reste le même (il serait impossible de se passer d’un des composants du groupe), les sketches s’affinent sans cesse et se renouvellent régulièrement laissant libre cours à l’imagination et l’improvisation.

L’improvisation ! Bien sûr toute relative, mais il faut voir Louis improviser suivant son humeur et les réactions du public, une Flamande bon pied bon oeil toute droite sortie de ses préoccupations agricoles. Une composition à chaque fois différente mais n’ayant qu’un but : vous faire rire. Le rire est d’ailleurs le maître-mot du Mama Roma Show. Impossible de résister, inutile de se pincer pour avoir mal, la rate va se dilater. Du début à la fin du spectacle, c’est une série de coups de poing pacifiques et drôles qui peut vous entraîner jusqu’à l’épuisement si vous vouliez résister. Le rire, le propre de l’homme-femme. Car le Mama Roma Show est aussi un spectacle de travestis. Non pas comme les travestis ambigus, pailletés et emplumés que l’on connaît généralement. C’est un spectacle de travestis disons non conventionnels, ne dédaignant pas les beaux costumes et la belle mise en scène, mais dont le principal attrait est de ne jamais se prendre au sérieux. C’est un festival d’auto-dérision qui prend le spectateur à contre-pied et le plonge dans une connivence directe, et qui établit un contact sensible entre la scène et la salle. D’ailleurs, si les fous rires sont nombreux dans la salle, il en est de même sur scène.

MAMA ROMA SHOW : KEKSEKSA 2 ?

L’artiste s’amuse autant que le spectateur, c’est peut-être là la clé du succès du Mama Roma Show.

La Grosse Bertha…

Comment définir un spectacle pareil, puisque le rire est indéfinissable ? Ce qui fait rire une personne peut faire pleurer une autre. Mais le Mama Roma Show est construit à plusieurs niveaux. Du rire franc et généreux au 1er degré, du rire subtil au 2e degré, et pour le 3e degré un clin d’oeil toutes les dix secondes. Certains psychologues et politiciens (l’un n’étant pas nécessairement l’autre) y ont vu des choses qui nous avaient totalement échappé. Le côté visuel du comique est très appuyé, ce qui permet au Mama Roma Show d’être une attraction de niveau international, tant au point de vue de la qualité que de la compréhension du comique. Le Mama Roma Show, il faut l’avoir vu, c’est un spectacle d’ambiance, vif, endiablé, et par-dessus tout d’une drôlerie irrésistible.

Le rire, simple et bonne chose de la vie, est aussi nécessaire que le pain et le vin. Simple, voire ! Le spectateur qui pleure de joie ne pensera jamais aux heures de répétitions et de préparation d’un sketch. Si certains sont prêts en quelques heures (l’étincelle jaillit parfois rapidement, tellement évidente), d’autres nécessitent des costumes compliqués, des répétitions, des essais, des changements, puis des représentations en public qui lui permettent d’évoluer et de trouver enfin sa ligne forte. Le spectateur ne pensera jamais aux efforts consentis pour son plaisir, aux désespoirs qui nous atteignent parfois quand on ne réussit pas d’emblée à trouver le bon truc, aux heures de maquillage, aux recherches et aux problèmes techniques, il ne verra que son bonheur.

Il est vrai que tout ce qui se passe derrière le rideau n’a aucune importance. C’est le résultat final que le spectateur gardera en mémoire. Quand nous vous voyons, vous le public, partir après une représentation le rire aux lèvres, l’oeil humide de bonheur, nous pensons : “En voilà encore qui, ce soir, vont bien dormir, heureux et contents.” Et c’est cela qui nous permet de nous coucher. Heureux et contents…”

Cliquez ici…

Pour lire la suite, téléchargez le PDF OCR du programme (bien illustré) du spectacle de 1986 au Trocadero de Liège, sur notre DOCUMENTA
Vous y trouverez la distribution complète du show avec Louis, Hans-Dieter, Patrick, Philippe, Eugène, Henri et pire encore…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : Collection privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © Mama Roma sprl ; © eden liège.


Plus de spectacle en Wallonie…

Jolabokaflod, une tradition de Noël islandaise

Temps de lecture : 5 minutes >

[ICELANDAIR.COM, 4 décembre 2024] Pays de passionnés de lecture, l’Islande imprime plus de livres par habitant que tout autre pays au monde, avec plus de 50% des Islandais lisant plus de huit livres par an. Il n’est donc pas surprenant que l’une des traditions de Noël les plus appréciées d’Islande tourne autour de la lecture. Le Jólabókaflóð, dont la traduction la plus proche serait “déluge de livres de Noël”, est une célébration littéraire de Noël qui commence par l’impression d’un catalogue à la mi-novembre et se termine par le don, la distribution et la lecture de nouveaux livres la veille de Noël.

Pendant la 2ème Guerre mondiale, lorsque les cadeaux étaient rares et chers au moment de Noël, le papier était l’un des rares produits de luxe non rationnés. Ainsi, non seulement l’impression de livres était à la fois abordable et accessible, mais les livres constituaient l’un des rares cadeaux que les familles pouvaient s’échanger pendant la période des fêtes.

Lorsque la guerre a pris fin et que d’autres produits de luxe sont redevenus disponibles, la tradition qui était devenue si appréciée s’est poursuivie et reste un incontournable du calendrier de Noël islandais. Les célébrations annuelles du Jólabókaflóð commencent par la publication et la distribution du Bókatíðindi, un catalogue des nouvelles publications de l’Association des éditeurs islandais, distribué gratuitement à l’automne dans tous les foyers d’Islande. Les Islandais choisissent ensuite des livres pour leur famille et leurs amis, échangent les titres qu’ils ont choisis la veille de Noël  et passent le reste de la soirée à les lire (…)


© icelandair.com

[CAMPINGCARISLANDE.FR, 20 février 2024] Imaginez-vous assis près d’un feu douillet la veille de Noël, entouré de votre famille et de vos amis, attendant avec impatience d’échanger des cadeaux. Mais au lieu des jouets, gadgets ou chaussettes habituels, vous recevez un livre joliment emballé. C’est la tradition islandaise du Jolabokaflod, où les livres occupent une place centrale pendant la période des fêtes. Cette tradition unique fait partie intégrante de la culture islandaise depuis des décennies. Il est chaque année très attendu par les petits et les grands. Aujourd’hui, les Islandais célèbrent Jolabokaflod en échangeant des livres la veille de Noël et en passant la nuit à lire au coin du feu avec une tasse de chocolat chaud. Dans cet article, nous explorerons l’histoire et la signification de Jolabokaflod. Vous découvrirez comment c’est devenu une tradition littéraire appréciée en Islande.

Qu’est-ce que Jolabokaflod ?

Jolabokaflod implique l’échange de livres en cadeau la veille de Noël. La tradition du Jolabokaflod est suivie d’une soirée de lecture et de dégustation de friandises festives telles que du chocolat chaud et des chocolats islandais traditionnels. Aujourd’hui, Jolabokaflod est un événement très attendu en Islande , avec la sortie de nouveaux livres programmée pour coïncider avec la période des fêtes. Il célèbre la lecture et la culture littéraire et fait désormais partie intégrante des célébrations de Noël islandaises.

Comment prononcez-vous Jolabokaflod ?

Jolabokaflod, la tradition islandaise d’échange de livres de Noël, porte un nom unique qui peut être difficile à prononcer pour ceux qui ne connaissent pas la langue. Même si la prononciation peut sembler intimidante, elle est relativement simple une fois que vous connaissez les astuces. Le principal conseil pour prononcer Jolabokaflod est de faire en sorte que le J initial ressemble davantage à un son “I”. À partir de là, les syllabes doivent être espacées au fur et à mesure. On dirait presque que vous dites “une joyeuse inondation de livres“, mais pas tout à fait. Vous pouvez écouter la prononciation sur YouTube ou d’autres ressources pour mieux comprendre. Avec un peu de pratique, vous pourrez bientôt impressionner vos amis islandais avec votre prononciation correcte de Jolabokaflod.

Quelle est l’histoire derrière Jolabokaflod ?
L’histoire de Jolabokaflod est enracinée dans l’amour de l’Islande pour la littérature et ses traditions de Noël uniques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le papier était l’un des rares articles non rationnés en Islande, permettant ainsi la poursuite de l’impression de livres et de journaux. En conséquence, les Islandais offraient habituellement des livres en cadeau pendant la période des fêtes.
Le terme Jolabokaflod se traduit par “inondation de livres de Noël. Il fait référence à la période précédant Noël, lorsque les éditeurs inondent le marché de nouvelles sorties de livres. Dans les semaines précédant le réveillon de Noël, les librairies et les bibliothèques de tout le pays sont remplies de gens qui parcourent et achètent des livres pour offrir à leurs proches.
Après le traditionnel repas de fête du réveillon de Noël, les familles échangent des livres et passent le reste de la soirée à lire au coin du feu. Cette tradition chaleureuse est devenue un élément essentiel des célébrations de Noël islandaises. C’est un témoignage de l’amour du pays pour la littérature et de l’importance de la narration dans leur culture.
Quand est Jolabokaflod ?

Jolabokaflod est célébré chaque année la veille de Noël en Islande, le 24 décembre . Cette date est le principal jour de célébration des fêtes du pays et marque le début de la saison de Noël. Les familles se réunissent généralement pour un repas de fête la veille de Noël et échangent des cadeaux peu de temps après. Vient ensuite l’échange de livres, qui sont ouverts et lus ensemble pour le reste de la soirée. C’est une tradition chaleureuse et intime, où de nombreuses familles passent la soirée à lire au coin du feu ou aux chandelles.

Les semaines précédant le réveillon de Noël sont également passionnantes en Islande , avec des librairies et des bibliothèques faisant le plein de nouveautés et de classiques en prévision des fêtes de fin d’année. La tradition du Jolabokaflod est devenue une partie importante de la culture islandaise, et l’anticipation et l’enthousiasme qui y ont conduit sont perceptibles partout.

L’Islande et sa tradition du livre de Noël

Les livres islandais la veille de Noël font désormais partie intégrante de la culture islandaise. Cette nation nordique a l’une des consommations de livres par habitant les plus élevées au monde, et il n’est pas surprenant de savoir pourquoi. Le pays a produit de nombreux auteurs de renommée mondiale, comme Halldór Laxness, qui a remporté le prix Nobel de littérature en 1955.

Pour les Islandais, les livres ont toujours été un moyen d’échapper aux rigueurs de l’hiver et de passer les longues et sombres nuits. C’est une tradition qui a résisté à l’épreuve du temps et qui reste aujourd’hui un élément essentiel de la culture islandaise […].

Décoration et préparation du Jolabokaflod

En préparation de Jolabokaflod, les familles décorent leurs maisons avec des décorations festives et se préparent à l’arrivée des livres. Des bougies sont allumées dans chaque pièce pour créer une atmosphère chaleureuse et de la musique de Noël joue en fond sonore. L’impatience grandit alors que les membres de la famille attendent avec impatience l’échange de livres.

Quand vient le temps d’échanger des cadeaux, tout le monde se rassemble autour du sapin et ouvre ses cadeaux à tour de rôle. Chaque livre est soigneusement déballé et admiré avant d’être lu à haute voix par son destinataire. Une fois tous les livres ouverts, tout le monde déguste un chocolat chaud ou un café tout en lisant ensemble ses nouveaux livres […].


WENDERS : Perfect Days (Japon, 2023)

Temps de lecture : 11 minutes >

[d’après HAUTETCOURT.COM, 29 novembre 2023] Hirayama travaille à l’entretien des toilettes publiques de Tokyo et semble se satisfaire d’une vie simple. En dehors de sa routine quotidienne très structurée, il s’adonne à sa passion pour la musique et les livres. Il aime les arbres, et les prend en photo. Une série de rencontres inattendues révèlent peu à peu son passé. Une réflexion profondément émouvante et poétique sur la recherche de la beauté dans le monde quotidien qui nous entoure…

PERFECT DAYS, un film de WIM WENDERS (1h59 – Japon – 2023 – 1.33 – 5.1, Haut et Court Distribution) (Festival de Cannes 2023 – Compétition)

ENTRETIEN AVEC WIM WENDERS

    • PERFECT DAYS marque votre retour au Japon après plusieurs décennies. Comment le film a-t-il vu le jour et quelle est son histoire ?
    • Le film est arrivé par le biais d’une lettre que j’ai reçue au début de l’année dernière : “Seriez-vous intéressé par le tournage d’une série de courts métrages de fiction à Tokyo, peut-être 4 ou 5, d’une durée de 15 à 20 minutes chacun ? Ces films traiteraient tous d’un projet social public extraordinaire, impliqueraient le travail de grands architectes et nous nous assurerions que vous puissiez développer les scénarios vous-même et obtenir la meilleure distribution possible. Et nous vous garantissons une liberté artistique totale.” Cela semblait intéressant, c’est le moins que l’on puisse dire. Cela faisait déjà des années que j’avais envie de retourner au Japon et que j’avais de véritables bouffées de nostalgie pour Tokyo. J’ai donc poursuivi ma lecture : le sujet porterait sur les toilettes publiques, et l’espoir était de trouver un personnage à travers lequel on pourrait comprendre l’essence d’une culture japonaise accueillante, dans laquelle les toilettes jouent un rôle tout à fait différent de notre propre vision occidentale de l’assainissement. Pour nous, en effet, les toilettes ne font pas partie de notre culture, elles sont au contraire l’incarnation de son absence. Au Japon, ce sont de petits sanctuaires de paix et de dignité… J’ai aimé les photos que j’ai vues de ces merveilles d’architecture. Elles ressemblaient plus à des temples de l’assainissement qu’à des toilettes. J’ai aimé l’idée de “l’art” qui leur est attachée. J’ai toujours le sentiment que les “lieux” sont mieux protégés dans les histoires que dans un contexte non fictif. Mais je n’ai pas aimé l’idée d’une série de courts métrages. Ce n’est pas mon langage. Au lieu de tourner 4 fois 4 jours, je me suis dit : pourquoi ne pas tourner un vrai film pendant ces 17 jours ? De toute façon, que peut-on faire avec 4 courts métrages ? Imaginez que vous ayez un long métrage à la place ! La réponse a été : nous adorons votre idée ! Mais est-ce possible ? J’ai répondu : Oui ! Si nous réduisons notre histoire à moins de lieux et à un seul rôle principal. Mais il faudrait d’abord que je vienne voir par moi-même. Je ne peux pas imaginer une histoire sans en connaître les lieux. Et je suis en plein tournage. Je peux vous donner une semaine en mai, puis nous pourrons éventuellement le faire en octobre, lorsque j’aurai une fenêtre de postproduction de cet autre film. (Il s’agit de ANSELM). J’ai fini par me rendre à Tokyo en mai pendant 10 jours. J’ai pu rencontrer l’acteur dont je rêvais pour le rôle qui restait à écrire, Koji Yakusho (que j’ai vu dans une douzaine de films et que j’ai toujours admiré). J’ai découvert ces endroits, tous situés à Shibuya, que j’adore. Ces toilettes étaient trop belles pour être vraies. Mais ce n’était pas le sujet de ce film. Cela ne pouvait devenir un film que si nous parvenions à créer un gardien unique, un personnage vraiment crédible et réel. Son histoire seule compterait, et ce n’est que si sa vie valait la peine d’être suivie qu’il pourrait porter le film, et ces lieux, et toutes les idées qui y sont attachées, comme le sens aigu du “bien commun” au Japon, le respect mutuel pour “la ville” et “les autres” qui rendent la vie publique au Japon si différente de celle de notre monde. Il m’était impossible d’écrire cela tout seul. Mais j’ai trouvé en Takuma Takasaki un coscénariste hors pair. Nous avons creusé profondément pour trouver notre homme…
    • Le film décrit de manière poétique la beauté du quotidien à travers l’histoire d’un homme qui mène une vie modeste mais très satisfaisante à Tokyo.
    • Oui, tout cela est vrai. Mais tout cela est né de Hirayama. C’est ainsi que nous avons décidé d’appeler cet homme qui a lentement pris forme dans nos esprits. J’ai imaginé un homme qui avait un passé privilégié et riche et qui avait sombré profondément. Et qui a eu une révélation un jour, alors que sa vie était au plus bas, en regardant le reflet des feuilles créé par le soleil qui éclairait miraculeusement l’enfer dans lequel il se réveillait. La langue japonaise a un nom particulier pour ces apparitions fugitives qui surgissent parfois de nulle part : “komorebi” : la danse des feuilles dans le vent, qui tombent comme un jeu d’ombres sur un mur devant vous, créée par une source de lumière dans l’univers, le soleil. Cette apparition a sauvé Hirayama, qui a choisi de vivre une autre vie, faite de simplicité et de modestie. C’est ainsi qu’il est devenu le nettoyeur qu’il est dans notre histoire. Dévoué, il se contente du peu de choses qu’il possède, notamment son vieil appareil photo (avec lequel il ne prend que des photos d’arbres et de komorebis), ses livres de poche et son vieux magnétophone à cassettes avec la collection de cassettes qu’il a conservée de ses jeunes années. Son choix de musique nous a également inspiré notre titre, lorsque Hirayama (qui figure déjà dans le scénario) écoute un jour Perfect Day de Lou Reed. La routine d’Hirayama est devenue la colonne vertébrale de notre scénario. La beauté dans le rythme régulier de journées qui se ressemblent, émerge paradoxalement quand on commence à en percevoir les variations. Le fait est que si vous apprenez à vivre entièrement dans l’ICI ET MAINTENANT, il n’y a plus de routine, il n’y a qu’une chaîne sans fin d’événements uniques, de rencontres uniques et de moments uniques. Hirayama nous emmène dans ce royaume de félicité et de satisfaction. Et comme le film voit le monde à travers ses yeux, nous voyons aussi tous les gens qu’il rencontre avec la même ouverture et la même générosité : son collègue paresseux Takashi et sa petite amie Aya, un sans-abri qui vit dans un parc où Hirayama travaille tous les jours, sa nièce Niko qui se réfugie chez son oncle, “mama”, la propriétaire d’un modeste petit restaurant où Hirayama se rend pendant ses jours libres, son ex-mari et bien d’autres encore.
    • Qu’est-ce qui vous fascine tant dans le Japon et sa culture, et plus précisément quels sont les éléments de la culture japonaise que vous retrouvez dans ce film ?
    • Le terme “service” a une connotation totalement différente au Japon et dans notre monde. À la fin du tournage, j’ai rencontré un célèbre photographe américain qui n’arrivait pas à croire que j’avais fait un film sur un homme qui nettoyait des toilettes. Il m’a dit : “C’est l’histoire de ma vie ! Lorsque, jeune homme, je suis venu au Japon pour apprendre les arts martiaux, le célèbre professeur que j’ai rencontré m’a dit : “Si tu travailles dans les toilettes publiques pendant un an et demi, tu seras le meilleur : Si tu travailles dans les toilettes publiques pendant six mois, en les nettoyant tous les jours, tu pourras revenir me voir. C’est ce que j’ai fait. Je me suis levé tous les jours à 6 heures du matin pour nettoyer les toilettes, dans l’un des quartiers les plus pauvres de Tokyo. Le professeur a suivi cela de loin et m’a pris comme élève par la suite. Mais jusqu’à aujourd’hui, je continue à le faire pendant une semaine, chaque année.” (L’homme a maintenant la soixantaine et n’est jamais retourné en Amérique.) Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’un exemple. Il y a d’autres histoires de chefs de grandes entreprises qui ont gagné le respect de leurs employés seulement après qu’ils sont arrivés au travail avant eux et qu’ils ont nettoyé les toilettes communes. Il ne s’agit pas d’un travail “inférieur”. Il s’agit plutôt d’une forme d’attitude spirituelle, d’un geste d’égalité et de modestie. Il suffit de vivre un peu en Amérique [au Japon ?] pour comprendre l’importance du “bien commun”. Une fois, pendant un long séjour au Japon, alors que je travaillais sur les séquences de rêve de Jusqu’au bout du monde, j’ai reçu la visite d’un ami américain qui n’était jamais venu au Japon auparavant. C’était l’hiver et beaucoup de gens se promenaient avec des masques (trente ans avant la pandémie). “Pourquoi ont-ils tous si peur d’attraper un microbe ?” m’a demandé mon ami. Je lui ai répondu : “Non, pas du tout. Ils ont déjà un rhume et ils portent des masques pour protéger les autres.” Il m’a regardé avec incrédulité : “Non, c’est une blague !” Ce n’était pas le cas, c’est une attitude courante.
    • Vous avez une longue relation avec Tokyo et le Japon. Tokyo elle-même joue un rôle important dans PERFECT DAYS, car vous avez eu la chance extraordinaire de tourner dans des endroits où il n’est généralement pas permis de le faire. Comment s’est déroulé le tournage à Tokyo ? Et comment Tokyo a-t-elle changé depuis Tokyo-Ga ?
    • J’ai aimé Tokyo la première fois que je m’y suis promené et que je m’y suis perdu. C’était déjà à la fin des années soixante-dix. C’était une époque de pur émerveillement. Je marchais pendant des heures, sans savoir où j’étais dans cette immense ville, puis je prenais n’importe quel métro et je retrouvais mon hôtel. Chaque jour, je me rendais dans un autre quartier. J’étais stupéfait par la structure apparemment chaotique de la ville, où l’on trouvait de vieux blocs avec d’anciennes maisons en bois à côté de gratte-ciel et d’intersections très fréquentées, où l’on passait sous ces autoroutes de science-fiction à deux ou trois étages et où l’on trouvait les zones d’habitation les plus paisibles et des labyrinthes de rues minuscules juste à côté. J’étais fasciné par tout le futur que je voyais se dessiner. J’avais toujours considéré les États-Unis comme l’endroit où l’on pouvait rencontrer l’avenir. Ici, au Japon, j’ai trouvé une autre version de l’avenir, qui me convenait très bien. Et puis, bien sûr, j’ai été influencé par les films de Yasujiro Ozu (qui reste mon maître déclaré, même si je n’ai pu voir son travail que lorsque j’étais jeune cinéaste avec plusieurs films à mon actif). Son œuvre est un compte-rendu presque sismographique de l’évolution de la culture japonaise entre les années 20 et le début des années 60. En 1982, j’ai réalisé Tokyo-Ga en partant sur ses traces pour montrer les changements de ce même Tokyo qu’il avait filmé 20 ans plus tôt.
    • Vous avez la réputation d’intégrer la musique dans vos films d’une manière très spéciale. Dans PERFECT DAYS, vous avez mis au point un concept musical très particulier.
    • Il ne semblait pas normal de concevoir une “partition” pour cette simple vie quotidienne. Mais lorsque Hirayama écoute ses cassettes de musique des 60’s aux 80’s, ses goûts musicaux donnent une bande sonore à sa vie, du Velvet Underground, Otis Redding, Pan Smith, les Kinks ou Lou Reed à d’autres, ainsi qu’à la musique japonaise de cette période.
    • Vous dédiez le film au maestro Ozu. Quels sont les éléments de son œuvre qui vous ont le plus influencé ?
    • Principalement le sentiment qui imprègne ses films que chaque chose et chaque personne est unique, que chaque moment ne se produit qu’une seule fois, que les histoires quotidiennes sont les seules histoires éternelles.

BIOGRAPHIE DE WIM WENDERS

Wim Wenders, né en 1945, est l’un des pionniers du cinéma allemand dans les années 1970 et est aujourd’hui considéré comme l’une des figures les plus importantes du cinéma contemporain. Outre ses nombreux longs métrages primés, son travail en tant que scénariste, réalisateur, producteur, photographe et auteur comprend également une multitude de films documentaires novateurs. Sa carrière de cinéaste commence en 1967, lorsque Wenders s’inscrit à la toute nouvelle Université de la télévision et du film de Munich (HFF Munich). Parallèlement à ses études, il travaille comme critique de cinéma pendant plusieurs années. Après avoir obtenu son diplôme en 1971, il a fondé, avec quinze autres réalisateurs et auteurs, le Filmverlag der Autoren, une société de distribution de films d’auteur allemands, qui organisait la production, la gestion des droits et la distribution de leurs propres films indépendants.

Après L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1971), son premier long métrage après son film de fin d’études Un été dans la ville, Wenders s’est lancé dans le tournage de sa trilogie de road movies, Alice dans les villes (1973), Faux mouvement (1975) et Kings of the Road (1976), dans laquelle ses protagonistes tentent d’accepter leur déracinement dans l’Allemagne de l’après-guerre. C’est avec L’Ami américain (1977), adaptation d’un roman de Patricia Highsmith, qu’il a percé sur la scène internationale. Depuis lors, Wenders a continué à travailler en Europe et aux États-Unis, ainsi qu’en Amérique latine et en Asie, et a été récompensé par de nombreux prix lors de festivals dans le monde entier, notamment le Lion d’or au Festival international du film de Venise pour L’État des choses (1982) ; la Palme d’or au Festival de Cannes et le BAFTA Film Award pour Paris, Texas (1984) ; le Prix de la mise en scène à Cannes pour Les Ailes du désir (1987) ; ou l’Ours d’argent pour The Million Dollar Hotel (2000) au Festival international du film de Berlin. Ses documentaires Buena Vista Social Club (1999), Pina (2011) et Le sel de la terre (2014) ont tous été nommés aux Oscars. En 2015, Wenders a reçu l’Ours d’or d’honneur pour l’ensemble de sa carrière au Festival international du film de Berlin. En 2022, l’Association japonaise des arts lui a décerné son “prix Nobel des arts”. Entre autres titres et fonctions honorifiques, il a été membre de l’Akademie der Künste et de l’European Film Academy à Berlin, dont il a été le président de 1996 à 2020. Il a enseigné en tant que professeur à l’université des beaux-arts de Hambourg jusqu’en 2017. Wim Wenders est membre de l’ordre Pour le Mérite. En 2012, avec son épouse Donata, Wim Wenders a créé la Wim Wenders Stiftung, une
fondation à but non lucratif basée dans sa ville natale de Düsseldorf. La WWS archive, restaure et présente l’œuvre cinématographique, photographique, artistique et littéraire de Wim Wenders et la rend accessible en permanence à un public mondial. Parallèlement, la fondation soutient les jeunes talents dans le domaine de la narration innovante, notamment par le biais du Wim Wenders Stipendium, une bourse attribuée conjointement avec la Film- und Medienstiftung NRW (Fondation pour le cinéma et les médias de Rhénanie-du-Nord- Westphalie).

FILMOGRAPHIE DE WIM WENDERS

      • 1971 L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty
      • 1973 Alice dans les villes
      • 1975 Faux mouvement
      • 1976 Au fil du temps
      • 1977 L’Ami américain
      • 1982 L’État des choses
      • 1984 Paris, Texas
      • 1985 Tokyo-Ga
      • 1987 Les Ailes du désir
      • 1993 Si loin, si proche !
      • 1994 Jusqu’au bout du monde – Director’s Cut
      • 1997 The End of violence
      • 1999 Buena Vista Social Club
      • 2000 The Million dollar hotel
      • 2004 Land of Plenty
      • 2006 Don’t Come Knocking
      • 2011 PINA
      • 2014 Le Sel de la terre
      • 2016 Les Beaux jours d’Aranjuez
      • 2018 Le Pape François – UN HOMME DE PAROLE
      • 2023 Perfect days
        2023 Anselm

LISTE DES ARTISTES

Koji Yakusho joue Hirayama. En 1997, il tient le rôle principal de L’Anguille de Shôhei Imamura, qui obtient la Palme d’Or à Cannes. La même année, il incarne l’officier Takabe dans Cure de Kiyoshi Kurosawa. On le retrouve en 2000 dans Eureka, le road-movie fleuve de Shinjo Aoyama qui remporte le Prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes. Un an plus tard, il retrouve Shôhei Imamura avec le film De l’eau tiède sous un pont rouge, sélectionné au Festival de Cannes. En 2005 et 2006, Koji Yakusho joue dans deux films qui lui valent une reconnaissance internationale : Mémoires d’une geisha, puis Babel. Plus récemment, on a pu le voir chez Takashi Miike (13 Assassins, Hara-Kiri : Mort d’un samouraï) et Hirokazu Kore-Eda (The Third Murder), et prêter sa voix à de grands films d’animation de Mamoru Hosoda : Le garçon et la bête, Miraï ma petite soeur et Belle.

Tokio Emoto (Takashi) ; Arisa Nakano (Niko) ; Aoi Yamada (Aya) ; Yumi Aso (Keiko) ; Sayuri Ishikawa (Mama) ; Tomokazu Miura (Tomoyama) ; Min Tanaka (Homeless).

LISTE TECHNIQUE

Réalisateur, scénariste : Wim Wenders | Scénariste : Takuma Takasaki | Produit par Koji Yanai | Producteur exécutif : Koji Yakusho | Producteurs : Wim Wenders, Takuma Takasaki | Co-producteurs : Reiko Kunieda, Keiko Tominaga, Kota Yabana, Yasushi Okuwa | Producteur délégué : Yusuke Kobayashi | Directeur de la photographie : Franz Lustig | Monteur : Toni Froschhammer | Conception sonore et mixage – Rêves : Matthias Lempert | Installations – Rêves : Donata Wenders | Monteuse – Rêves : Clémentine Decremps | Décors : Towako Kuwajima | Costumes : Daisuke Iga | Maquillage / coiffure : Katsuhiko Yuhmi | Directeur de casting : Masunobu Motokawa | Régisseur général : Ko Takahashi | Directeur de post-production : Dominik Bollen | Superviseur VFX : Kalle Max Hoffmann | Conception sonore : Frank Kruse


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : hautetcourt.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © hautetcourt.com.


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Depuis quand offre-t-on des jouets aux enfants à Noël ?

Temps de lecture : 6 minutes >

[THECONVERSATION.COM, 8 décembre 2024] Les cadeaux de Noël sont-ils une invention de la société de consommation ? Dans la Grèce antique déjà, les enfants recevaient des jouets en fin d’année. Petit voyage historique.

Le retour des fêtes de Noël amène beaucoup d’entre nous à se lancer à la recherche de jouets à offrir aux enfants, les nôtres, ou ceux de nos proches et amis. Nous avons souvent entendu dire que, “dans le temps”, certains ne recevaient à Noël qu’une orange. Alors, les jouets à Noël, ce serait tout récent, et réservé aux plus riches ?

Pour répondre à cette question, il faut la décomposer en plusieurs points. Depuis quand offre-t-on des jouets en fin d’année, et à quel moment, pour quelles fêtes ? Qui donnait les jouets avant qu’on ne crée le Père Noël ? Et pourquoi – et comment – celui-ci est-il devenu le principal distributeur de cadeaux ?

Si nous voulons y voir plus clair, il faut revenir plus de deux millénaires en arrière, et refaire le parcours de l’offrande de jouets, de la Grèce antique à nos jours.

Dès l’Antiquité, des jouets en fin d’année

Lorsqu’on était enfant à Athènes, au Ve siècle avant J.-C., on pouvait recevoir des jouets en fin d’année, c’est-à-dire en février dans le calendrier de l’époque. Les jouets étaient offerts à l’occasion de deux fêtes, les Anthestéries (fête de Dionysos) et les Diasies (fête de Zeus), en souvenir de ces dieux ayant reçu des jouets dans leur enfance. Dès cette époque, il s’agissait de jouets du commerce comme l’atteste Aristophane, dans Les Nuées, pièce jouée en 423 avant J.-C.

Les petits Romains en recevaient au mois de décembre dans une journée des Saturnales appelée les Sigillaria. On jouait aux noix, ancêtres de nos billes, pendant cette période. Pour les étrennes, ce sont des cadeaux d’argent qui accompagnent les vœux pour la nouvelle année, fête sociale et non familiale.

Le christianisme antique n’est pas à l’origine du don de jouets aux enfants lors de la fête de la Nativité dont la date n’est fixée qu’au IVe siècle, période où le 25 décembre reste en concurrence avec le 6 janvier, l’Épiphanie. Le caractère sacré de ces fêtes s’accommoderait mal de la frivolité des joujoux. Pour que l’enfant devienne important, il faudra de longs siècles d’humanisation de la “Sainte Famille” qui réduira l’écart entre le sacré et le profane. En témoigne l’émergence d’un culte de Saint Joseph, devenant au XVe siècle un père “moderne”, lavant les langes de son fils et faisant la cuisine.

À la Renaissance, les fêtes de fin d’année font une plus grande place aux enfants, lors de la fête des Saints Innocents (28 décembre), celle de Saint Nicolas (6 décembre), et lors des étrennes.

Des jouets aux étrennes

C’est au XVIe siècle que semble se mettre en place un élément fondamental : des donateurs sacrés, extérieurs à la famille, offrent des jouets aux enfants, et les parents s’effacent derrière eux. Il faut bien comprendre l’importance de ce fait : en s’effaçant, les parents déchargent les enfants du fardeau de la reconnaissance, ils procèdent à un don “pur”, qui n’attend rien en échange.

N’allons pas croire que le phénomène se généralise et existe partout au XVIe siècle, il vient juste de poindre, et les donateurs sacrés sont loin de concurrencer les parents qui font leurs cadeaux essentiellement aux étrennes. Mais commençons d’abord par Saint Nicolas et l’Enfant Jésus.

STEEN Jan, La Fête de Saint Nicolas (1660-1665) © Domaine public

Dès la première moitié du XVIe siècle, des témoignages nous apprennent que Saint Nicolas apportait jouets et friandises aux enfants, et même Martin Luther, qui s’oppose au culte des saints, note dans ses dépenses de décembre 1535 l’achat de cadeaux pour ses enfants et ses domestiques le jour de la fête de Saint Nicolas. Même en pays protestant, comme la Hollande, le culte de ce saint persiste et quatre tableaux de Jan Steen et Richard Brackenburg, situés entre 1665 et 1685 témoignent d’une fête familiale où nous trouvons déjà une parte des rituels de Noël : famille réunie, chaussures dans la cheminée par où arrivent les jouets.

D’autres pays protestants, comme l’Allemagne et la Suisse, et une région comme l’Alsace, font de l’Enfant Jésus le donateur. Des archives à Strasbourg le montrent dès 1570, dans un sermon de Johannes Flinner, et la ville supprime la Saint-Nicolas tout en gardant le marché des 5-6 décembre avant d’établir le marché de Noël, le Christkindelmarkt, sur la place de la cathédrale.

Le pasteur Joseph Conrad Dannhauer évoque ces cadeaux aux enfants comme “une belle poupée et des choses semblables“, et il atteste la présence du sapin “on y suspend des poupées et des sucreries“, s’indignant du fait que les prières des enfants sont remplies de demandes très matérielles. La fête familiale plus profane que religieuse n’est pas loin !

Mais dans la France catholique des XVIIe et XVIIIe siècle, ce sont les étrennes qui sont le moment privilégié d’offrandes de cadeaux au bénéfice de la famille et des enfants. Les comptes royaux l’attestent, comme ceux de Maris de Médicis en 1556, et le témoignage d’Héroard sur les étrennes reçues par le petit Louis XIII.

La coutume existait aussi dans la petite bourgeoisie, et à Paris, à la fin de l’année, des baraques sur les trottoirs offrent à la convoitise des enfants de petits jouets et des sucreries. Ainsi, le don de jouets aux étrennes va de pair avec le commerce de jouets, et celui-ci augmente en suivant la progression de la sensibilité à l’enfance.

Au XVIIIe siècle, la production de jouets monte en puissance, atteignant des millions d’objets par an dans les années 1770-1780 comme nous l’avons montré à partir des archives. À partir de 1760, les “Annonces, Affiches et Avis divers de la Ville de Paris” nous font connaître les meilleures boutiques de jouets de la capitale. Un passage de L’Ami des Enfants d’Arnauld Berquin nous montre, la veille du Jour de l’An, une table couverte de jouets et brillamment éclairée, ce qui est proche de la mise en scène allemande des étrennes décrite par E.T.A. Hoffmann en 1816 dans Casse-Noisette et le roi des rats. Ainsi se met en place une ritualisation familiale de la fête des étrennes en faveur des enfants qui préfigure la future fête de Noël.

Au XIXe siècle, de nombreux donateurs

Le don de jouets aux enfants reste majoritairement situé aux étrennes, même si Saint Nicolas est présent dans le nord et nord-est de la France mais de nouveaux donateurs apparaissent, liés à des cultures populaires, comme la Befana, sorcière qui vient à l’Épiphanie, et les Trois Rois Mages à la même date en Sardaigne et en Espagne.

Des personnifications profanes apparaissent, peu documentées par des travaux sérieux : le Père Janvier pour les étrennes, le Bonhomme Noël ou Père Noël en France, le Father Christmas anglais et le Weihnachtsmann allemand, qui surgissent avant le Père Noël américain issu de Santa Claus.

Décoration de Noël

C’est un petit homme grassouillet, doté d’une houppelande rouge à revers de fourrure blanche, habitant le pôle Nord, très humain, serein, rassurant, joyeux, porteur de valeurs positives, familières, universelles, qui invitent à la fête toutes les couches sociales. Son image s’impose fin XIXe siècle en Angleterre, au début du XXe siècle en France et va l’emporter sur les anciens donateurs car elle permet un syncrétisme efficace.

Sa réussite ne se comprend que parce qu’elle s’appuie sur l’évolution de la place de l’enfant dans la famille et dans la société, et sur la croissance de l’industrie du jouet confortée par la révolution commerciale des Grands Magasins. Ainsi, les étrennes sont devenues une fête commerciale des jouets, depuis le marché du Pont-Neuf (1815-1835) jusqu’à l’apparition des rayons spécialisés de jouets dans les Grands Magasins à partir de 1880.

C’est dans ces années 1880-1885 que Noël s’impose vraiment comme fête où l’on offre des jouets aux enfants, même si les commerçants visent une période plus large, incluant Noël et les étrennes. Les affiches, les catalogues des Grands Magasins diffusés à des centaines de milliers d’exemplaires, les mises en scène de Noël dans leurs vitrines, tout cela pénètre la culture enfantine, contribuant à faire l’éducation des jeunes consommateurs. Il y a là une démocratisation du modèle bourgeois de consommation, proposé comme un nouvel art de vivre, une “shopping culture”.

La consommation de jouets s’intègre dans la mise en scène de la fête religieuse transformée en mythe, mais cette fête commerciale ne remplace pas la fête familiale, elle y contribue, car sans le système du commerce, le système du don ne pourrait se développer.

Pour que le don de jouets aux enfants soit devenu le cœur du Noël moderne, il a fallu une transformation de notre imaginaire, qu’on doit en grande partie au romantisme allemand relayé en France par Baudelaire et Victor Hugo. Quand Jean Valjean offre à Cosette la plus belle poupée de la baraque de jouets, c’est le plaisir de l’enfant qui est au centre de ce Noël.

Michel Manson, Sorbonne Paris Nord


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : extraits du film d’animation Les cinq légendes (2012) © DreamWorks Animation ; © Domaine public.


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Apprendre à traduire : à l’ère de l’IA, faut-il encore faire des exercices de thème et de version ?

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[THECONVERSATION.COM, 4 décembre 2024] “Si les outils de traduction font des miracles, pourquoi s’exercer à transposer des textes d’une langue à une autre ?”, se demandent les étudiants. Loin d’être anodin, cet apprentissage permet de se sensibiliser réellement aux subtilités et au fonctionnement de la langue qu’on apprend.

DeepL fait des miracles, pourquoi devrais-je alors apprendre à traduire ?“, s’interroge un étudiant dans un cours de version. Les cours de thème (traduire un texte du français vers la langue étudiée) et de version (traduire un texte d’une langue étudiée en français) occupent une place importante au sein de la formation universitaire française, en licence de langues jusque dans les épreuves des concours du second cycle. Au lycée déjà, les élèves découvrent les subtilités inhérentes au fait de passer d’une langue à une autre et, dans le cadre des enseignements de langues et cultures de l’Antiquité, ils s’exercent régulièrement à la traduction.

Dans un contexte général où la traduction neuronale, alimentée par l’intelligence artificielle, rivalise de plus en plus avec la traduction humaine, l’intérêt de cet apprentissage peut susciter une remise en question.

Des objectifs de cours à clarifier

Sans aborder les débats historiques qui jalonnent l’évolution de la traduction en tant que pédagogie et de la traductologie en tant que discipline, on notera que de nombreuses recherches ont souligné le “statut étrange de la traduction à l’université, souvent fondé sur une mauvaise appréhension de son intérêt“, selon les mots de l’universitaire Fayza El Qasem.

Bien que les enseignants établissent des objectifs pédagogiques précis aux cours de thème et de version, de nombreux étudiants peinent encore à en percevoir les finalités. Il n’échappe à personne que la phrase “Attention, n’utilisez surtout pas de traducteur automatique !” a longtemps fait partie des consignes transmises aux étudiants, sous prétexte que la qualité de la traduction y est déplorable. Seuls les dictionnaires étaient autorisés.

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Aujourd’hui, les enseignants des cours de thème et de version peuvent-ils encore éviter les traducteurs automatiques malgré leur amélioration évidente ?

On rappellera que les compétences visées dans les cours de thème et de version vont de la compréhension d’un texte et du fonctionnement des langues à travers les analyses linguistiques (grammaire, vocabulaire, procédés de traduction) jusqu’à la traduction d’un paragraphe, comme moyen d’évaluation des acquis en langues. L’extrait à traduire est généralement issu du registre littéraire ou journalistique et ne s’ouvre que rarement à la traduction dite pragmatique (textes quotidiens, professionnels).

Au cours des dernières années, les critiques n’ont pas manqué. Des études récentes ont insisté sur l’intérêt croissant d’intégrer des outils technologiques dans l’enseignement de la traduction.

Au-delà de la traduction, comprendre et analyser les subtilités linguistiques
Les cours de thème et de version constituent cependant de véritables laboratoires linguistiques. On y pratique l’analyse approfondie d’un texte source en invitant les apprenants à décortiquer les structures linguistiques et extralinguistiques que les logiciels de traduction peinent encore à saisir. En thème ou en version, il ne s’agit pas simplement de traduire des segments isolés, mais d’en saisir le sens global, de repérer les figures de style ou encore, la tonalité, etc.

Chaque niveau d’analyse permet une traduction “acceptable”, certes, mais favorise surtout une manipulation fine de la langue, transposable à d’autres contextes. Tel est le cas de la traduction des ambiguïtés syntaxiques ou des jeux de mots, de l’humour ou encore des néologismes.

Les travaux de la linguiste Natalie Kübler et de ses collègues en langue de spécialité montrent davantage “les limites de ces systèmes de [traduction automatique][…] notamment dans le traitement des syntagmes nominaux complexes, aussi bien au niveau du syntagme lui-même (variations possibles dans la juxtaposition des constituants, identification des constituants coordonnés…) comme au niveau du texte (instabilité des choix de traduction, identification adéquate du domaine de spécialité…)“.

La traduction automatique, aussi performante qu’elle soit, reste cependant imparfaite malgré ses progrès. Si elle se montre efficace lors de traductions simples et littérales, elle peine souvent à capter les nuances contextuelles essentielles. C’est ainsi que la traduction d’expressions idiomatiques (par exemple “les carottes sont cuites”, “les dindons de la farce”), des modes d’emploi ou de certaines publicités, produit parfois des rendus éloignés du sens original, jusqu’à produire de faux sens.

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Les cours de thème et de version peuvent être l’occasion de sensibiliser et d’accompagner les étudiants vers une utilisation raisonnée de la traduction automatique. Il s’agit aussi d’un espace pour s’entraîner à repérer et à corriger les écueils précédemment cités, tout en renforçant la compréhension des systèmes linguistiques des langues étudiées. À long terme, cette capacité d’analyse revêt une importance fondamentale dans leur futur contexte professionnel. Communicants, journalistes, traducteurs ou enseignants de langues, ces étudiants seront souvent amenés à naviguer entre diverses sources d’information, parfois entachées de deepfakes pour justifier les échecs éventuels que les traducteurs automatiques génèrent.

Renforcer la compréhension interculturelle

Outre le renforcement des éléments linguistiques que permettent d’étayer les cours de thème et de version, la prise en compte des spécificités culturelles constitue un élément d’apprentissage à part entière, notamment parce que la traduction est, entre autres, un moyen de médiation entre deux cultures.

D’ailleurs lorsque le traductologue canadien Jean Delisle parle de la dimension culturelle de la traduction, il recourt à la métaphore de l’”hydre à cent-mille têtes” pour en souligner la nature multiple et dynamique.

La capacité à détecter et à comprendre les différences culturelles aide ainsi à prévenir les malentendus qui peuvent si facilement surgir en langue étrangère et qui sont parfois déjà présents dans la langue source. L’extrait humoristique de Juste Leblanc avec les confusions entre l’adverbe “juste” et le prénom “Juste”, dans le film Le Dîner de cons, l’illustre.

Finalement, en nous éloignant du caractère parfois artificiel des pratiques adoptées dans l’enseignement du thème et de la version et en tenant en compte de l’évolution socio-économique de la société jointe à l’utilisation de l’intelligence artificielle, ces cours pourraient (re)gagner l’intérêt initial du parcours d’apprentissage des langues. Actualisés, ils seraient à même d’offrir aux étudiants une compréhension plus claire des exigences des métiers liés aux langues, métiers qui requièrent aujourd’hui des compétences humaines spécifiques, complémentaires mais distinctes de celles des machines.

La question qui se pose aujourd’hui n’est plus “Pourquoi enseigner le thème et la version à l’heure de l’IA ?“, mais plutôt “Comment ?” “Laisser exister la relation avec les systèmes d’IA, là où partout on ne parle souvent que de leurs usages, c’est aussi laisser place à la dimension indéterminée de leur intelligence inhumaine”, comme on peut le lire dans l’ouvrage d’Apolline Guillot, Miguel Benasayag et Gilles Dowek intitulé L’IA est-elle une chance ?

Anissa Hamza-Jamann, Université de Lorraine


[INFOS QUALITE] statut : validé, republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons | mode d’édition : partage, édition et iconographie | sources : theconversation.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, Le Caravage, Saint-Jérôme écrivant (1606) © Galerie Borghese (Rome) ; © Shutterstock | N.B. Jérôme est le Patron des traducteurs.


Plus de presse en Wallonie…

TAROT : Arcane majeur n° 06 – L’Amoureux

Temps de lecture : 20 minutes >

L’Amoureux est la sixième lame du Tarot de Marseille. Il représente un jeune homme entre une femme âgée et une jeune femme avec au dessus de lui un chérubin qui va tirer une flèche vers son cœur. Le symbole du chérubin est l’ouverture du cœur, le jeune homme découvre l’amour et l’univers des sentiments. L’Amoureux symbolise l’expression de ses sentiments. Le consultant apprend à connaître ce qu’il ressent et le partage avec son entourage. L’Amoureux exprime ce qu’il ressent et cela est bien accueilli par ses proches. L’Amoureux attire et développe des relations. L’Amoureux est une image de la rencontre et de l’échange affectif avec des personnes qui sont ou qui deviennent des proches. Il est question d’une intimité et d’une douceur de vivre. Avec L’Amoureux les situations sont agréables et les relations sont faites de tendresse. On aime et on se sent aimé. De plus L’Amoureux exprime la capacité de faire les choix du cœur. Dans sa face sombre, L’Amoureux est une image de souffrance et de désamour. Les sentiments deviennent douloureux. C’est aussi la difficulté de faire un choix. Le consultant reste dans l’hésitation et se retrouve bloqué. C’est une incertitude et un balancement entre des options sans parvenir à une décision.” [d’après ELLE.FR]


L’Amoureux (Tarot de Marseille)

    1. Lame droite : Grande passion, née le jour = union, mariage.
      1. A côté – LE BATELEUR (droite) Hésitations sur décisions à prendre.
      2. A côté – LE CHARIOT : Les projets seront anéantis, cause départ. Révélation d’infidélité. Trahison.
    2. Lame renversée : Gros rhume. Fièvre.
      1. A côté – LE BATELEUR (renversé) : Rupture pour cause indécision.

1. L’Amoureux ou le choix et l’engagement (Tarot de Marseille, Christiane Laborde)

L’arcane six du tarot de Marseille représente un jeune homme, surmonté d’un Cupidon ailé armé d’une flèche, face à deux jeunes femmes qui sollicitent, toutes les deux, son attention. La scène peut évoquer un épisode de la mythologie gréco-romaine connu sous le nom du choix d’Hercule. Une fois son éducation terminée, le jeune héros rencontre, à un croisement de routes, deux jeunes femmes, nommées Plaisir et Vertu. Plaisir incarne la recherche du plaisir des sens et de l’amour, source de satisfactions immédiates mais éphémères, et Vertu, la quête austère d’une gloire future. Hercule choisit de suivre Vertu et réalise les exploits qui assureront sa notoriété pour la postérité. Il fait ainsi un choix déterminant qui engage sa vie et sa destinée, ce qui correspond au message transmis par l’arcane de L’Amoureux. Certains tarots nomment parfois cet arcane Les Amants, représentés par un couple également surmonté d’un Cupidon. Mais que l’arcane mette en scène un jeune homme face à deux jeunes femmes ou un couple d’amoureux, l’arcane VI concerne toujours les relations amoureuses, d’autant que Cupidon est le fils de Vénus, la déesse de l’Amour.

L’enfant Bateleur est désormais devenu adolescent (même costume bariolé et même blondeur). Une fois son éducation achevée, il s’ouvre à la découverte de l’amour et choisit d’y consacrer sa vie.

Le nombre six

Étymologiquement, six et sexe ont la même racine. L’arcane six de L’Amoureux concerne le domaine de la vie amoureuse et inclut la sexualité, ce qui signifie que la voie du tarot n’est pas une voie d’ascétisme. Le message de l’arcane va cependant au-delà d’une simple incitation au plaisir des sens, car le nombre six est aussi le nombre dédié à l’harmonie, la beauté et l’amour.

Le nombre six est celui du sceau de Salomon. Il représente une étoile à six branches, constituée par l’imbrication de deux triangles inversés, dont l’un a la pointe orientée vers le haut et l’autre vers le bas. Cette figure géométrique, dont les représentations les plus anciennes datent de quatre mille ans avant notre ère, symbolise l’harmonisation des principes opposés obtenue par le dépassement des oppositions qui la constituent, particulièrement celles du masculin et du féminin. Une énergie nouvelle peut alors naître de leur complémentarité, comme l’union de l’eau et du feu libère l’énergie de la vapeur.

Interprétation symbolique de L’Amoureux

La connotation amoureuse de l’arcane six laisse penser que l’amour ouvre une voie vers un état de conscience supérieur. Lorsqu’il est sublimé, il devient un chemin vers le divin (y compris dans son aspect sexuel). C’est le message de l’amour courtois chanté par les troubadours du Moyen-Age et par les poètes de la Renaissance. Ils décrivent l’amour entre un homme et une femme comme le premier degré de la voie qui conduit à l’amour divin. C’est aussi le message transmis par le tantra, pratique initiatique sacrée à la fois physique et spirituelle. Cette conception de l’amour sert de terreau au message de L’Amoureux.

Invitation de L’Amoureux

Comme Pétrarque et Laure, Dante et Béatrice et, avant eux, les amants courtois de la fin’amor, L’ Amoureux du tarot est invité à s’engager, corps et âme, dans la voie de l’amour et à lui consacrer sa vie. Cet élan amoureux doit cependant être dépouillé de sa dimension possessive pour tendre vers une conception plus élevée de l’amour, seule capable de combler le besoin d’élévation et de fusion avec le divin qui s’exprime à travers lui.

Car l’expérience amoureuse rapproche l’être du mystère de la création. Elle ne se limite pas aux relations sexuelles, mais se caractérise par une ouverture du coeur. Elle invite à rechercher la beauté dans toutes les relations humaines et toutes les créatures vivantes – végétales et animales-, mais aussi dans les arts, la culture et tout ce qui élève l’âme et permet de cultiver l’harmonie, en soi et autour de soi.

Prière Navajo

Maintenant va de l’avant comme quelqu’un qui a la longue vie,
Va de l’avant comme quelqu’un qui est heureux,
Va avec le bonheur et la longue vie,
Va mystérieusement.

Pour les Indiens Navajos, marcher dans la beauté, principalement celle de la Nature, est un chemin spirituel, en harmonie avec l’Univers.

L’arcane affirme le libre arbitre de L’Amoureux qui, pour la première fois, choisit, en conscience, l’orientation qu’il veut donner à sa vie en s’engageant dans la voie de l’amour.

Ombre de L’Amoureux

L’amour conditionnel, la possessivité, la jalousie ou encore le chantage et la manipulation sont les manifestations de l’aspect négatif de L’Amoureux.

L’arcane peut suggérer l’immaturité affective (L’Amoureux est encore un adolescent). Cette absence de confiance en soi peut aussi révéler la peur d’aimer, par crainte de souffrir et empêcher de vivre des relations basées sur l’acceptation et le respect de l’autre, particulièrement dans la relation amoureuse.

L’Amoureux peut encore mettre en lumière les doutes qui empêchent de faire des choix engageant sa vie. Car tout choix entraîne un renoncement, et il ne peut exister de choix sans renoncement librement accepté – sous peine de frustration.

L’Amoureux et nous

L’Amoureux nous encourage à prendre nos décisions en conscience, dans l’ouverture du coeur, sans subir les influences de nos vies passées, de notre famille et de la société. Il nous invite à être libres et à vivre intensément en saisissant  toutes les opportunités de manifester les élans de notre coeur. De nos choix dépend notre progression.

Dans un tirage

Sens général. L’Amoureux est l’arcane du choix et de l’engagement. Lorsqu’il se présente dans un tirage, c’est pour indiquer que la personne se trouve devant la  nécessité de prendre une décision qui engage sa vie. Il peut s’agir d’une relation amoureuse, ou plus largement d’une situation où elle est invitée à suivre l’élan de son coeur et à rechercher ce qui peut lui procurer le plus de plaisir et de satisfaction.

Plan personnel. L’arcane de L’Amoureux invite à cultiver l’harmonie en soi, autour de soi et avec les autres, particulièrement dans ses relations amoureuses ce qui n’est possible que lorsgu’on a pacifié les conflits qui existent en soi. Pour aimer et accepter l’autre dans toute sa complexité, il faut d’abord s’aimer et s’accepter soi-même.

Plan spirituel. L’Amoureux invite à s’engager dans la voie de l’ouverture du coeur comme dans une voie spirituelle menant à la fusion avec les énergies supérieures de l’Amour et de la Beauté.


2. L’Amoureux ou Le choix de l’amour (Intuiti)

Le jeune Werther découvre son amour pour Lottie quand il est encore dans son carrosse, avant même qu’il ne la rencontre pour la première fois. Même si l’on pouvait conclure à une intervention divine, en réalité, c’est le jeune homme qui décide de tomber amoureux : il croit que la seule voie pour vivre sa liberté passe par Lottie.  C’est bien de cela qu’il s’agit : choisir la bonne voie, celle qui nous rendra heureux en fin de compte, même s’il nous faut renoncer aux autres choix, même si le chemin choisi semble le plus risqué ou le plus difficile. Découvrir ce que nous aimons réellement peut sembler dangereux, cela nous mène souvent à des carrefours périlleux, avec, d’une part, les choix faciles ou sans danger et, d’autre part, le courage nécessaire pour renoncer à la conformité et emprunter notre vraie voie.

C’est le moment du choix : “Qu’est-ce que j’aime le plus ? Qu’est-ce qui me retient ? Qu’est-ce qui me fait ressentir si fort que c’est là le chemin à emprunter ?

Vous aimerez cette carte si vous avez dépassé ce conflit, si vous avez déjà déterminé ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas, et que vous en êtes sorti indemne.  A contrario, cette carte est angoissante pour ceux qui ont peur de devoir faire ce genre de choix : “Dois-je quitter mon job qui me fait tant souffrir ? Mais que vont dire les gens ? Que vont penser mes parents ?” L’Amoureux nous pousse vers ce que nous aimons mais nous invite aussi à réfléchir : “Est-ce que j’aime réellement ce que je fais ? Et si j’aime ça, pourquoi suis-je si fatigué ? Qu’est-ce qui me manque ?

L’HISTORIETTE. Un beau matin, elle laisse tomber son sac sur le sol et part en courant. Elle quitte sa maison, son travail et ses amis. Sur la route, elle rencontre un cheval  et continue à galoper jusqu’au moment où elle quitte le sol. Son coeur bat bien trop vite pour qu’elle s’arrête. Ce n’est pas qu’elle vole dans les airs : simplement, elle retrouve sa vraie nature.

LA RECOMMANDATION : “Faites-le à votre manière ou ne le faites pas !

Traduction : Patrick Thonart


3. L’Amoureux : union, vie émotionnelle (Jodorowsky)

EXTRAIT : “Le nom de cette carte n’est pas, comme on l’a parfois dit, Les Amoureux mais L’Amoureux au singulier. Pourtant nous y voyons plusieurs personnages : quatre de forme humaine (les trois personnes et l’ange) et, si on le veut bien, deux entités qui sont la terre et le soleil. Parmi eux, qui est L’Amoureux ? Le personnage central, souvent interprété comme un garçon ? Le personnage de gauche, dans lequel certains lecteurs voient un travesti ? Ou encore l’ange, ce petit Cupidon qui pointe sa flèche depuis le ciel ? Ces questions se posent car l’Arcane VI est probablement, avec La Maison Dieu, l’une des cartes les plus ambiguës du Tarot, et une de celles qui ont été le plus mal comprises. Le VI représente, dans la numérologie du Tarot, le premier pas dans le carré Ciel. C’est le moment où l’on cesse d’imaginer ce qui nous plairait pour commencer à faire ce que l’on aime.
La tonalité majeure de cette carte concerne le plaisir, la vie émotionnelle.  C’est la raison même pour laquelle elle est si complexe, si riche de significations contradictoires. Elle ouvre le champ à d’innombrables projections, on peut lui attribuer mille interprétations qui seront toutes justes à un moment donné. Que se passe-t-il au sein de ce trio ? Est-ce une querelle, un marchandage, un choix, une union ? Les deux personnages de gauche se regardent pendant que celui de droite regarde dans le vide. L’humanité entière peut être comprise à travers cette carte. Les relations de ses protagonistes sont extrêmement ambivalentes.
La position des mains des personnages est particulièrement intéressante à observer. Cinq mains dans des positions diverses symbolisent la complexité des relations en jeu. Le premier personnage, à gauche de la carte, pose sa main droite sur l’épaule du deuxième, dans un geste de protection ou de domination, pour le pousser ou le retenir. Sa main gauche touche le bas du costume du garçonnet. On peut interpréter le mouvement de son index tendu comme un désir de glisser vers le sexe, ou au contraire un interdit à le faire. Le garçon a sa main droite (à notre gauche) appuyée contre sa ceinture. On note au passage que celle-ci, jaune à trois bandes, est la même que celle de la femme de gauche. Si l’on admet la ceinture comme symbole de la volonté, ce détail unit les deux personnages. Mais à qui appartient la main, à notre droite, qui touche le ventre de la jeune femme ? Le garçon et elle-même ont un vêtement à manches bleu foncé, si bien le mouvement de ce bras est ambigu. Ils font en quelque sorte « bras commun». Si le garçon touche le ventre de la jeune fille au niveau du sexe, la direction de son regard va cependant vers la gauche. La carte aura une signification bien différente si l’on considère que c’est son bras à elle qui protège ou indique son ventre alors que le garçon garde sa main dans le dos…
La femme de droite porte une coiffe composée de quatre fleurs à cinq pétales. Elle pourrait représenter une belle conscience poétique et néanmoins solide. Le coeur violet des fleurs concentre la sagesse de l’amour, voire la capacité de se sacrifier. La femme de gauche porte une couronne de feuilles vertes, active (la bande rouge), et si l’on accepte qu’il s’agit de laurier, on peut dire qu’elle a une mentalité de triomphatrice ou de dominatrice.
On peut spéculer à l’infini sur les relations des trois personnages : un garçon qui présente sa fiancée à sa mère ; une femme qui découvre son mari avec une maîtresse;  un homme tenu de faire un choix entre deux femmes ou, comme le veut l’interprétation traditionnelle, entre le vice et la vertu ; une maquerelle offrant prostituée à un passant ; une jeune fille qui demande à sa mère la permission d’épouser le garçon qu’elle a choisi ; une mère amoureuse de l’amant de sa fille ; une mère préférant l’un de ses deux enfants à l’autre…
Les interprétations sont inépuisables. Toutes nous conduisent à dire que L’Amoureux est une carte relationnelle qui représente le début de la vie sociale. C’est le premier Arcane où il y a plusieurs personnages présentés au même niveau. Les disciples du Pape étaient plus petits que lui et de dos). C’est une carte d’union et de désunion, de choix sociaux et émotionnels. Plusieurs indices présents dans la carte orientent vers la notion d’union. D’une part, le chiffre 6 dans l’alphabet hébreu est associé à la lettre Vav, le clou, qui représente l’union. D’autre part, on remarque entre les jambes des personnages des taches de couleur (bleu ciel puis rouge) qui représentent, elles aussi, une continuité, une union entre eux. Sur un plan symbolique, on pourrait dire que les trois personnages représentent trois des instances de l’être humain : l’intellect, le centre émotionnel et le centre sexuel qui s’unissent pour ne faire qu’un.
La terre est labourée sous les pieds des personnages. Cela signifie que, pour arriver au VI, il faut avoir fait un travail préalable, psychologique, culturel et spirituel. C’est ainsi que l’on en arrive à réaliser ce que l’on aime, ce que l’on veut. Les chaussures rouges du personnage central sont les mêmes que celles du Mat et de l’Empereur : on peut les considérer comme trois degrés d’un même être. On note aussi que, entre  ce personnage et sa voisine du côté droit, la terre s’arrête, il n’y a que la tache rouge. On peut alors voir en eux une représentation de l’animus et l’anima, deux aspects masculin et féminin d’une seule personne.
L’orthographe AMOVREUX avec le ‘V’ à la place du ‘U’ crée un lien visuel et sonore avec le mot Dieu de LA MAISON DIEV. On pourrait dire que le soleil, qui verse ses rayons sur la scène, représente le grand Amoureux cosmique, la divinité comme source d’amour universel qui nous conduit à l’amour conscient et inconditionnel. Le petit Éros lui sert de messager et nous suggère, étant représenté sous les traits d’un enfant, que cet amour se renouvelle constamment.

Et si L’Amoureux parlait …

Je suis le soleil de l’Arcane, le soleil blanc : presque invisible mais éclairant tous les personnages. Je suis cette étoile : la joie d’exister, et la joie que l’autre existe. Je vis dans l’extase. Tout me donne du bonheur : la Nature, l’univers entier, l’existence de l’autre sous toutes ses formes – cet autre qui n’est autre que moi.
Je suis la conscience qui brille comme une étoile de lumière vivante au centre de votre coeur. Je me renouvelle à chaque instant, à tout moment je suis en train de naître. À chaque battement de votre coeur, je vous unis avec l’univers entier. C’est de moi que partent les liens infinis qui vous unissent à toute création. Ah, le plaisir d’aimer ! Ah, le plaisir de m’unir ! Ah, le plaisir de faire ce que j’aime ! Messager de la permanente impermanence, je renais à chaque seconde. Je suis comme un archer nouveau-né qui lance des flèches vers tout ce que ses sens peuvent capter.
Je ne suis pas la gentillesse, je ne suis pas l’ambition du bien-être ou du triomphe. Je suis l’amour inconditionnel. Je vous apprendrai à vivre dans l’émerveillement, la reconnaissance, la joie.
Lorsque je pénètre en vous, comme dans les personnages de l’Arcane, je communique l’amour divin à la moindre de vos cellules. Je souffle sur votre mental comme un ouragan chaleureux qui élimine du langage la critique, l’agression, la comparaison, le mépris, et toutes les gammes de l’orgueil qui séparent le spectateur de l’acteur. Je m’insinue dans votre énergie sexuelle pour adoucir toute brutalité, tout esprit de conquête, de possession. Je confère au plaisir la délicatesse sublime d’un ange qui éclate. Lorsque je me dissous dans votre corps, c’est pour le détacher de la dictature des miroirs et des modèles, du regard des autres, de la douleur des comparaisons. Je lui permets de vivre sa propre vie, d’assumer sa lumière et sa beauté. Dans le coeur où j’habite, je chasse les illusions de l’enfant mal-aimé. Comme la cloche d’une cathédrale, je répands dans le sang la vibration pénétrante de l’amour, dénuée de toute rancune, de toute demande émotionnelle travestie en haine, et de toute jalousie, qui n’est que l’ombre de l’abandon. Je vous initie au désir de ne rien obtenir qui ne soit aussi pour les autres. L’île du moi se transforme en archipel.
Tout concourt à augmenter ma joie, même ce que vous interprétez comme des circonstances négatives : le deuil, la difficulté, la petitesse, les obstacles. J’aime les choses et les êtres tels qu’ils sont, avec leurs infinies possibilités de développement. À chaque instant, je les vois et je suis prêt à participer à leur épanouissement, mais aussi à accepter qu’ils demeurent tels quels.

Parmi les interprétations traditionnelles :

Vie sociale, Joie • Aimer ce que l’on fait • Faire ce que l’on aime • Nouvelle union • Choix à faire • Plaisir • Beauté • Amitié • Couple à trois • Tomber amoureux(se) • Conflit émotionnel • Séparation • Dispute • Terrain incestueux • La fratrie • Idéal et réalité • Premiers pas dans la joie de vivre • Amour conscient • Amour inconditionnel • La voie de la Beauté…


4. Les Amoureux (Vision Quest)

L’ESSENCE : DÉVOUEMENT – Amour à tous les niveaux, dans toutes les dimensions, aussi bien platonique qu’érotique – Profonde fusion – Dissolution – Retour – Compagnon et Compagne spirituelle – Ami et amie du coeur..

LE MESSAGE INTÉRIEUR : Pour pouvoir vous dévouer véritablement, vous devez être fort, et non pas faible ! Souvent les personnes pensent que c’est uniquement la faiblesse qui se dévoue. Mais c’est exactement le contraire. On doit avoir la force de se dévouer à l’amour sans rien attendre en retour, sans même savoir si l’amour va nous répondre… Ceci ne peut se produire que s’il existe une grande confiance universelle. Votre force d’amour est le cadeau le plus important
de votre vie. Ne la laissez pas s’affaiblir, même si elle est accompagnée de douleur. Le feu de l’amour est le chas de l’ aiguille par lequel chacun de nous doit passer dans sa vie. Si nous refusons cette chance, nous restons inassouvis.
.

LA MANIFESTATION EXTÉRIEURE : Décidez-vous pour la force de l’amour en vous. Cette force ne coule pas seulement vers une personne. Il existe plusieurs aspects de l’amour. Ne vous limitez pas vous-même, mais permettez au flux de votre vie et de votre force d’amour de couler. Le moment est opportun pour s’accorder la présence d’un ou d’une partenaire. Apprenez à différencier quels sont les énergies et souhaits du coeur que vous donnez et recevez. L’amour spirituel et l’harmonie intérieure peuvent être d’ordre sexuel pour s’accomplir, mais pas obligatoirement. Notre sexualité est un cadeau formidable de la nature.
D’une part, pour le maintien de tous les êtres vivants, et, d’autre part, elle est un chemin merveilleux pour apprendre le dévouement et la fusion les plus intimes qui existent avec la force divine.


5. L’Amoureux (tarot maçonnique)

“Pour aller à la conquête de son unité, l’individu est amené à faire un choix : sortant de l’école du centaure Chiron, il se trouve à la croisée des deux triangles qui forment le sceau de Salomon.

A la jonction du jour et de la nuit, le personnage est au centre de deux attirances ; d’un côté la passivité, la vie affective, et de l’autre la rigueur de l’ascèse nécessaire à la recherche de la lumière. C’est aussi le choix entre la voie de l’intuition (mystique) et celle de l’étude (gnostique).

La flèche du sagittaire est, dans les “Upanishad” le symbole de l’intuition fulgurante ; celle décochée par Eros est animée par les sentiments d’amour, de désir, de générosité. L’arc est le symbole des tensions d’où jaillissent nos désirs liés à l’inconscience enfoui dans l’oeuf primal.

L’énergie qui anime l’être humain est doublement marquée par la rencontre d’un courant vertical (dynamisme de l’esprit) et horizontal (sentiment, “affectus”). Dans l’image, l’être est double, divisé même entre deux figures : l’une ondoyante et attirante, l’autre rigide comme une colonne.

Le niveau, outil du maçon opératif, permet le contrôle de l’équilibre nécessaire à ce stade du Travail du Compagnon.”


6. Les amoureux de la forêt (Forêt enchantée)

“Les Amoureux de la forêt sont placés à Beltane, l” mai, la fête des rites de printemps et le portail vers l’été. Dans cette position, ils équilibrent les suites d’Arcs et de Flèches et les éléments feu et air, et représentent l’échange délibéré d’énergie qui engendre la conscience féconde.

DESCRIPTION : Un homme et une femme se tiennent côte à côte, vêtus du vert et du brun de la Forêt enchantée. Ce sont Robin des Bois et Lady Marian, les Amoureux de la forêt, réincarnés maintes fois sous toutes sortes de noms. Entre eux se trouve un poteau enrubanné de mai, généré par leur échange d’énergie et symbolisé ici par un bouleau. Des guirlandes vertes montent autour de lui en spirale vers le ciel, représentant les énergies ascendantes de la Terre qui rencontrent les énergies descendantes du ciel. Les Amoureux de la forêt créent une étincelle de vie qui génère une troisième force ou énergie. Les pieds-de-veau sont en fleur au moment de Beltane. Ils symbolisent l’union masculine et féminine à cette époque de l’année, ainsi que les énergies génératrices conférant plénitude et harmonie à ce moment du cycle de l’année.

SIGNIFICATION : Les Amoureux de la forêt représentent en même temps l’équilibre dans les relations et l’union sexuelle. Nous sommes tous des fragments holographiques de l’univers, renfermant en nous à un quelconque degré l’ensemble de la création et des archétypes de l’Arcane majeur. À mesure que nous pénétrons dans la grande forêt de la vie, nous cherchons la richesse et l’harmonie émotionnelles sur le plan le plus profond. À partir de là, l’amour fleurit, nous enlaçant encore plus étroitement dans une existence où les différences disparaissent et les scories de la cupidité et de la possessivité sont brûlées dans les feux de la vie.

Le véritable amour vient de l’union de deux énergies polaires pour créer une troisième force ou conscience. C’est un échange d’énergie et de passion, pas la domination de l’une ou de l’autre mais un transfert délibéré de volonté et de respect. Pour être complets, nous devons apprendre à accepter et à montrer de l’amitié à tous les aspects de notre personnalité, masculin et féminin, clair et obscur, processus qui permet une circulation naturelle en nous du cycle des saisons. Si nous n’accueillons pas tous les archétypes, ils se sentent reniés et mal à l’aise, comme des fantômes frappant à la fenêtre, cherchant à se faire connaître.

À mesure de notre progression, nous trouvons l’équilibre de notre personnalité à travers nos relations. Certains hommes créatifs et sensibles sont équilibrés par une « chasseresse » forte. Certaines femmes attentives et artistes sont équilibrées
par un aspect masculin très motivé. Le genre physique peut varier, mais la polarité fonctionnera ou échouera.

Pour aimer réellement, nous devons être complets, accepter tous les aspects de notre personnalité et accepter cette même complétude chez autrui. La polarité varie d’un jour à un autre, d’un moment à un autre, mais l’individu réellement complet possède tous les éléments fragmentés de sa personnalité et est capable de les affronter chez les autres. La joie de l’union est entière et facile. L’amour est sa propre récompense.

POINTS ESSENTIELS DE LA LECTURE : Sur un plan personnel, l’amour est un don universel au coeur généreux, et la personne en quête trouvera l’équilibre grâce à l’harmonie et à la guérison intérieures. La polarité est l’élément clé du flux et du reflux naturels de l’engagement émotionnel. Les Amoureux de la forêt représentent la force spirituelle positive de l’énergie émotionnelle créative et du désir universel d’harmonie. Les habitants de la Forêt verdoyante révèrent et respectent les rites de l’amour en tant que force assurant le déroulement du cycle de la création et la stabilité émotionnelle. Amenez toujours avec vous la lumière de l’amour et laissez-la éclairer les recoins les plus sombres de votre monde et vous soutenir dans toutes vos actions.

Racines et branches
Union bénie | Amitié | Rites de printemps | Equilibre polaire des âmes | Désir | Cerf blanc arthurien | Amour éternel | Voeu sacré


7. Nemetona (tarot celtique)

“Si les temples des Celtes (cercles de pierres au plus profond de la forêt) s’appelaient nemeton, Nemetona ne peut qu’être la mère du bois, la déesse-arbre vêtue de feuilles et d’écorce. À cette image de sérénité et de paix, de secret et de fraîcheur, il vient toutefois s’en ajouter une autre, bien moins pacifique, qui présente aussi Nemetona comme une divinité guerrière, une sorte de Victoire, compagne du dieu Mars. Guerre et paix, tendresse et passion, harmonie et rivalité : tels sont du reste les traits caractéristiques de la déesse mère celtique, déesse du combat et de l’ amour, de la fertilité et de la lutte. On retrouve d’ ailleurs la même ambivalence dans le sentiment amoureux, considéré comme une entité abstraite indépendante, intense, violent, très doux et toujours tourmenté. Le panthéon celtique compte deux divinités de l’ amour : le jeune Oengus, fils du Dagda, épris d’une femme changée en cygne ; et la belle Ainè, vénérée encore aujourd’hui au solstice d’été, quand elle apparaît au sommet des collines aux jeunes filles amoureuses.

LA CARTE : Comme l’amour sentimental, spirituel ou physique, dont les trois visages nous tourmentent et nous charment, Nemetona, qui préside au repos et à la guerre, à la tendresse et à la passion, revêt ici une apparence triple. Le caractère lié à la végétation ressort non seulement de la coiffure et de l’habit faits respectivement de feuilles et d’écorce, mais aussi du teint verdâtre et du vert franc et brillant des iris. L’expression différente de chacun des trois visages souligne de son côté l’idée du changement et de l’incertitude propre à cette carte : celui du milieu est énergique et combatif, tandis que les deux autres sont soucieux et mélancoliques.

SIGNIFICATION ÉSOTÉRIQUE : Rien de ce qui vit dans l’univers n’est rigoureusement fixe : tout est sujet à changer, en se balançant souvent de part et d’autre et en naviguant vers son contraire. Il n’existe pas de vérité unique : chaque vérité a plusieurs facettes, plusieurs aspects, car l’absolu se cache derrière le relatif. L’amour est la seule énergie capable de concilier les contraires, par la force de cohésion de l’âme : dans l’amour, les contraires se rejoignent ; les doutes s’aplanissent et la fluctuation qui nous fait souvent perdre notre chemin se transforme en joyeuse certitude.

MOTS CLEFS : amour, rencontre, doute, choix, art, agriculture.

A L’ENDROIT : rencontre de l’âme soeur, amour, projets de mariage ; fidélité, dévouement, choix décisif ; amitié, altruisme ; art, beauté, affinité ; fécondité physique et intellectuelle ; réussite aux examens, épreuves surmontées ; récoltes agricoles ; alliances utiles ; santé recouvrée grâce à une alimentation saine ; parents, prétendants, enfants, animaux domestiques.

A L’ENVERS : hésitations, doutes, insatisfaction, frustration ; tromperies, tentations, rencontres mettant l’avenir en péril ; conflits, désirs inassouvis, instabilité, obstacles ; échec à une épreuve ; sexualité débridée ou inhibée, séparation, célibat, fiançailles repoussées ; sacrifice, froideur, égoïsme ; projets hasardeux, affaires en suspens ; dépression, risque de maladie ou d’accident, stérilité, malaises, troubles intestinaux, affections des reins, du sein et de la gorge.

LE TEMPS : mercredi, septembre.

SIGNE DU ZODIAQUE : Gémeaux, Taureau, Balance.

LE CONSEIL : laissez la force de l’ amour rythmer vos journées et guider vos choix : grâce à elle, toutes les décisions que vous prendrez contribueront à répandre la lumière en vous et tout autour de vous.


8. Les Amoureux (Johannes Fiebig, ill. Dali)

PARADIS ET OMBRE – Beaucoup se souviennent de l’histoire de l’Expulsion du Paradis telle qu’elle est décrite dans la Bible et dans d’autres récits. L’histoire du Retour au Paradis, de la Vie éternelle qui commence le jour du Jugement dernier, est en revanche méconnue et appartient pourtant à la tradition occidentale. Ce jour du Jugement dernier est aujourd’hui !

Nous aspirons à l’amour, mais en secret nous avons peutêtre peur de pouvoir aimer et/ou d’être aimé. Notre bonheur en amour dépend beaucoup des objectifs et représentations que nous lions au mot amour. Tant que nous sommes à la recherche de notre moitié, nous courons le risque de nous réduire de moitié. Ou bien nous recherchons un maximum de ressemblance personnelle : réfléchissez dans quelle mesure cette idée vous porte.

Si vous cherchez quelqu’un avec qui vous êtes d’accord à tout point de vue, qui vous connaît exactement et vous comprend, une seule personne remplit ces conditions : vous-même. Plus les différences sont marquées, plus les points communs sont enrichissants ! À partir du moment où nous sommes capables d’aimer les différences, un nouveau paradis s’ouvre alors à nous ! Sur ce chemin, ombres et nuages noirs doivent être transpercés. Seul l’amour basé sur l’individualité et l’originalité de l’individu arrive au nouveau paradis et atteint le paroxysme (comme la silhouette de l’ange sur l’image) dans des moments de bonheur suprême qui outrepassent la portée de chaque homme.

CONSEILS PRATIQUES -Le petit ange de la carte incarne aussi l’enfant des deux amoureux. Cela peut être pris au sens propre comme au sens figuré. Tout type de relation, y compris la relation avec soi-même ou la relation avec des partenaires commerciaux, porte au sens figuré un enfant : des résultats productifs – preuve vivante d’une collaboration collégiale – porteurs de vie et d’avenir.

RÉFÉRENCES ARTISTIQUESNeptune et Amphitrite (1516), Gemaldegalerie, Berlin, par Jan Gossaert, nommé Mabuse, né à Maubeuge (Hainaut) entre 1470 et 1480, mort à Bréda en 1532.


En construction (Laetitia Barbier)


Faisons un tirage électronique donc… aléatoire !

Votre arcane du jour est :


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VIENNE : Sérénade d’automne (2024)

Temps de lecture : 3 minutes >

Le problème, c’est le chien. Et les souvenirs, aussi. Surtout, peut-être. A cause de tout cela, même si souvent l’envie lui est venue, il ne l’a jamais fait. Ce soir encore, il hésite. Il était pourtant presque décidé. Se lève, se sert un Talisker dont la chaleur tourbée le rassure. Un verre, juste un, pour y puiser le courage, pas davantage, surtout ne pas tomber dans une torpeur nostalgique. De quoi d’ailleurs ? Ce n’est pas de nostalgie qu’il s’agit, plutôt d’une curiosité teintée de tristesse. Un peu d’inquiétude aussi, une forme de culpabilité sans doute.

Le moteur de la voiture a été moins hésitant que lui à démarrer. Au dehors, il pleut. Il déteste ça mais, pour ce qu’il a à faire, cela lui semble préférable. La route, il la connaît, de toute manière. Ce n’est pas qu’il l’a repérée, non, répétée plutôt, tant de fois, avant et après, maintes fois, comme aujourd’hui, il a pris la route avant de rebrousser chemin. Ce soir, ce sera différent, c’est différent, il le sent bien. Même s’il la parcourt dans le silence, pas de musique, contrairement à son habitude. Il est déjà presque arrivé. Deuxième sortie dans le rond-point, ensuite première à droite, et puis. Garer la voiture plus loin, même s’il faut marcher cent mètres sous la pluie, ne pas attirer l’attention, surtout, en aucun cas. Il verrouille les portières et se met en marche.

La rue est calme, il y a généralement peu de trafic, surtout à cette heure, pas de piétons non plus, par ce temps qui voudrait. Il longe les façades des maisons, toutes du même côté, le trottoir d’en face borde un parc d’où émanent des odeurs d’humus, les feuilles mortes en décomposition, l’automne est déjà bien avancé. Trois maisons sont légèrement en retrait, précédées d’un jardinet, c’est celle de droite qui l’intéresse. D’où se découpe le rectangle jaunâtre d’une fenêtre éclairée. Il s’approche doucement. Il sait qu’à moins d’un bruit intempestif, d’une sonnerie ou d’un chat, le chien ne réagira pas. Il sait que personne ne se lèvera pour baisser le volet dont le mécanisme est depuis si longtemps grippé qu’il faudrait le remplacer. Il sait qu’en choisissant le bon angle, entre le coin du mur et les rideaux, il pourra embrasser du regard la quasi totalité de la pièce sans risquer d’être vu. Il hésite une dernière fois.

Assise à la table, elle lui tourne le dos. Il en était certain d’avance. Lui n’aurait jamais pu s’asseoir dos à la fenêtre, imaginer des regards pesant sur lui à son insu. Elle, si, absorbée par l’écran de son laptop tandis qu’elle écrit. Pour peu, il la verrait sourire. De cela aussi, il est persuadé. Parce que pendant si longtemps, quand même, c’est à lui qu’elle a écrit. En souriant. Et pas seulement écrit. De cette maison, il n’y a pas grand-chose qu’il a oublié. Si ce n’est l’odeur, peut-être. La décoration a changé, forcément. C’était un besoin aussi, sans doute. Mais il reconnaît encore ce vase qu’il détestait. Et un dessin d’enfant au mur. Il se demande si. Mais justement, la voilà qui entre.

Il a un brusque mouvement de recul. Pourtant, la porte du salon est dans l’angle mort, en entrant, elle ne peut l’apercevoir. Ce n’est pas de cela qu’il a peur, il en est bien conscient. Elle a changé, plus que tout le reste, évidemment à cet âge-là. Il l’observe attentivement alors qu’elle s’assoit à côté de sa mère. Il la voit rire, les sent complices, sourit pour lui-même dans l’obscurité humide. Elles sont bien, se dit-il, elles ont l’air heureuses. Il s’écarte de la fenêtre. De la pointe du pied, il efface l’empreinte de ses chaussures dans la terre meuble, la dernière trace de lui. Dans la voiture, il allume l’autoradio.

Philippe VIENNE


[INFOS QUALITE] statut : actualisé | mode d’édition : rédaction | source : inédit | commanditaire : wallonica | auteur : Philippe Vienne | crédits illustrations : Spa, chemin des Fontaines © Philippe Vienne


Plus de littérature…

PROPAGANDE CHINOISE en ESPERANTO : Cinq héros sur le mont Langja (Pékin, 1977)

Temps de lecture : 4 minutes >

La propagande est une technique, quel qu’en soit le contenu, de simplement édifiant (ex. santé publique) à ouvertement fasciste. Elle nécessite un discours partagé et la mise en oeuvre de dispositifs visuels que l’on retrouve également dans ce marketing qui, hélas, baigne notre espace mental quotidien, visuel et/ou sonore. Reste que certains objets, supports de propagande, ne sont pas dénués d’une réelle flamboyance esthétique, quand ce n’est pas l’humour qui en est la caractéristique la plus remarquable. Nous en voulons pour preuve la collection de cartes postales commerciales que nous avons réunie pour vous dans la DOCUMENTA.

C’est cette considération qui nous a également amenés à vous proposer en téléchargement gratuit dans la DOCUMENTA un authentique petit fascicule de propagande chinoise, daté de 1977 et rédigé en… esperanto ! Nous livrons ici à votre curiosité éclairée la transcription de quelques vignettes (traduites par des robots puis révisée par nos soins avec le souci de conserver la grandiloquence kitsch de l’original). Tout ceci, en laissant, bien entendu, la responsabilité des propos guerriers tenus au Parti Communiste Chinois :

Cinq héros sur lE mont Langja

À l’automne 1941, les agresseurs japonais lancèrent une opération de ratissage vers le [Sanhi-êahar-Hebei-a], une région frontalière contrôlée par le Parti communiste chinois. Lorsque les ennemis atteignirent la région montagneuse de Langja à l’ouest du comté de Ji dans la province du Hebei, une troupe de la Huitième Armée [de Route] décida de se déplacer vers une ligne extérieure pour les exterminer. Cinq camarades, le caporal Ma Bauju, le caporal suppléant Ge Genlin et les combattants Hu Delin, Hu Fucaj et Song Hjueji, restèrent là pour couvrir le transfert et arrêter les ennemis. Ces cinq héros, avec un réel esprit d’abnégation, ont délibérément attiré les ennemis vers un précipice. Ils ont mené une bataille déterminée contre les ennemis et ont courageusement sauté dans un abîme, après avoir jeté sur les ennemis leurs dernières grenades. Ces héros incarnent la noblesse et l’héroïsme du peuple armé dirigé par le Parti communiste chinois.

1. À l’automne 1941, les agresseurs japonais balayèrent la région frontalière de [Sanhi-Cahar-Hebei]. Selon la stratégie du Président Mao, certains corps de la Huitième Armée [de la Route] ont combattu dans la région de la rivière [Ji§uj] et du mont Langja et, sous l’action conjointe des milices, ont fortement attaqué les ennemis.

2. Le 25 septembre, les agresseurs japonais répartissaient soudain leurs forces de tous côtés pour assiéger notre régiment. Les commandants du régiment décidèrent de retirer immédiatement les troupes et ordonnèrent au sixième groupe de la septième compagnie de laisser cinq combattants derrière eux pour bloquer l’avancée de l’ennemi et surveiller le transfert secret de notre force principale en utilisant le terrain favorable de [Kipantuo] sur le mont Langja.

3. Le plus gros des troupes s’est déplacé rapidement cette nuit-là et seuls les cinq combattants sont restés sur place. Ils se souvenaient clairement des paroles des officiers du régiment : ils lutteraient courageusement pour retenir l’avancée des ennemis et les battraient durement.

4. Au clair de lune, ils ont chacun pris quelques grenades laissées par l’état-major du régiment et les ont enterrées comme des mines au pied de la montagne, jusqu’à mi-hauteur de celle-ci.

5. Après cela, les combattants se sont tous cachés dans la zone la plus stratégique de Kipantuo. Le vent de la montagne soufflait, mais personne n’avait froid et le cœur de chacun était plein d’indignation.

6. Au deuxième cri du coq, tout à coup, un incendie apparut au pied de la montagne : les ennemis avaient incendié un village et les habitants subi à nouveau de lourdes pertes. En voyant les tirs s’intensifier, les combattants étaient remplis de haine.

7. C’est alors qu’ils entendirent vaguement les pleurs d’une femme, plus bas dans la montagne, qui se rapprochaient de plus en plus. Les villageois sont en marche vers nous ! Ce serait terrible s’ils marchaient sur les mines enterrées ! Le vice-caporal Ge Genlin s’est levé d’un bond, a signalé la situation à un caporal et a immédiatement dévalé la montagne…

La suite est disponible dans la DOCUMENTA. Cliquez ici… Mais, rassurez-vous : l’histoire finit (presque) bien !

35. Comme s’il s’agissait d’un assaut ordinaire, le caporal cria en sautant dans le gouffre : “Camarades ! Sautez après moi !” et les autres sautèrent aussi. C’est alors qu’un écho solennel retentit dans toute la vallée : “A bas l’impérialisme japonais ! Vive le Parti communiste chinois !


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : dématérialisation, partage, traduction, édition et iconographie | sources : collection privée | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © Parti Communiste Chinois.


Plus de politique mais en Wallonie ?

La vraie tarte brésilienne est… belge (recette)

Temps de lecture : 3 minutes >

La version française

[ENCOREUNGATEAU.COM] En matière d’imposture, je crois qu’on ne peut pas mieux faire que la tarte brésilienne ! Premièrement ce n’est pas une tarte et deuxièmement elle n’est pas brésilienne ! Mais alors, qu’est ce que la tarte brésilienne ? Et pourquoi appelle-t-on une brioche belge tarte brésilienne ? C’est ce que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

La tarte brésilienne est à peu près aussi brésilienne que moi, c’est dire ! Il s’agit en fait d’une pâtisserie originaire de Belgique et qui se compose d’une brioche garnie de crème pâtissière recouverte de chantilly et de pralin. Elle ne tient donc pas son nom de ses origines mais de sa composition. En pâtisserie, on appelle brésilienne un mélange de noisettes et d’amandes concassées et caramélisées, plus communément connu sous le nom de pralin

Céline


La version wallonica

© rtbf.be

Recette belge comme son nom ne l’indique pas ! La brésilienne c’est des noisettes grillées caramélisées. Cela ressemble un peu au pralin français qui, lui, contient des noisettes et des amandes. La tarte est une pâte levée (vous pouvez utiliser une pâte brisée prête à l’emploi de chez madame GrandeSurface), de la crème pâtissière, de la chantilly et recouverte de brésilienne.

N.B. Prévoir un moule de 24cm avec un bord haut (3,5cm)

Brésilienne :
      • 100 g noisettes,
      • 30 gr sucre,
      • 12 cl d’eau,
      • 1 pincée de sel,
      • arôme vanille.

Pour préparer la brésilienne : grillez les noisettes quelques minutes à la poêle. Frottez-les dans un essuie de cuisine pour enlever les peaux. Portez à ébullition 30gr de sucre, 12cl d’eau, 1 pincée de sel et l’arôme de vanille. Quand il est doré, mélangez les noisettes dedans et débarrassez le mélange sur une plaque. Laissez refroidir. Concassez-les avec un grand couteau.

Crème pâtissière (elle doit refroidir !) :
      • 50 cl lait demi écrémé,
      • 1 gousse de vanille,
      • 4 jaunes d’œufs,
      • 90 gr sucre en poudre,
      • 40 gr maizena.

Pour préparer la crème pâtissière : Chauffez le lait dans une casserole avec la gousse de vanille fendue en 2 et grattée. Dans 1 saladier, mélangez les œufs et le sucre jusqu’à ce que le mélange blanchisse. Incorporez la maizena. Quand le lait frémit, retirez la gousse et versez-le sur les oeufs/sucre en mélangeant bien puis reversez le tout dans la casserole. Laissez épaissir sans cesser de mélanger. Laissez refroidir. Puis déposer un film plastique au contact et mettez au frigo.

La pâte levée :
      • 20 gr de levure fraîche de boulanger,
      • 60 gr de lait demi-écrémé,
      • 1 pincée de sucre,
      • 300 gr de farine T45
        Farine T45
         ? Appelée farine blanche, cette farine est la plus utilisée en cuisine et est totalement débarrassée du son. Elle est particulièrement employée pour les pâtisseries fines comme les crêpes ou les financiers. Attention tout de même à sa consommation car son indice glycémique est très élevé.
      • 140 gr de beurre doux,
      • 1 œuf,
      • 40 gr de sucre en poudre.

Pour préparer la pâte levée : délayez la levure dans le lait tiède avec une pincée de sucre. Sur le plan de travail, faites un puits avec la farine. Ajoutez le beurre en dés. Sablez du bout des doigts. Versez le mélange lait, levure, œufs et sucre. Amalgamez avec les mains. Pétrissez 10 minutes. Formez une boule. Laissez reposer 1 heure dans un endroit tiède.

Chantilly :
      • 20 cl de crème liquide entière bien froide,
      • 200 gr de mascarpone,
      • 40 gr sucre glace.

Pour préparer la chantilly : Fouettez la crème fraîche avec le mascarpone et ajoutez le sucre en 2 fois. Gardez au frigo.

Tous les composants étant ainsi préparés, sur votre plan de travail fariné, abaissez la pâte au rouleau et déposez-la dans le moule à tarte. Piquez le fond avec une fourchette et laissez lever 15 minutes.

Cuisez la pâte à blanc (à savoir : mettez un papier sulfurisé avec des fruits secs sur la pâte pour faire poids) pendant 20 minutes dans un four chauffé à 180° jusqu’à ce que les bords soient dorés. Enlevez le papier sulfurisé et les fruits secs. Laissez tiédir. Mettez ensuite la crème pâtissière à la spatule. Puis la chantilly. Puis la brésilienne…


[INFOS QUALITE] statut : validé | mode d’édition : partage, correction, édition et iconographie | sources : encoreungateau.com ;  Sophie Adans, Chef | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : © encoreungateau.com ; © rtbf.be.


Passer à table en Wallonie…