[USBEKETRICA.COM, 5 MAI 2025] Contraction de smartphone et de zombie, le smombie a envahi les rues du monde entier. Et si les villes donnaient demain aux citadins l’envie de décoller les yeux de leur écran ?
Ils ont envahi les trottoirs, les carrefours, les escalators du métro. Impossible de les rater, bien que votre existence passe le plus souvent inaperçue pour eux (sauf collision malencontreuse). À moins que vous ne fassiez vous-mêmes partie de cette “espèce hybride, à cheval entre le réel et le virtuel, mi-homme, mi-smartphone” décrite par le conférencier et consultant Hubert Beroche – le “smombie“ ?
EAN 9782815965811
L’épidémie est loin d’être anodine. À Séoul, relève l’auteur d’un ouvrage intitulé Smombies. La ville à l’épreuve des écrans (2025), 61 % des accidents de la route impliquent un piéton n’ayant d’yeux que pour les pixels. Au point que la ville a décidé de mettre les grands moyens pour protéger les citadins de ces “zombies” de l’ère numérique, en installant par exemple des bandes lumineuses au sol passant du vert au rouge pour signaler le passage des véhicules. Des ingénieurs sud-coréens ont également mis au point une appli permettant de détecter des obstacles grâce à la caméra frontale des smartphones, couplés à la reconnaissance d’image, afin d’alerter l’utilisateur… qui a encore moins de raisons de relever la tête.
Autre type d’aménagement spécial smombie : les “phone lanes“, ces rues piétonnes réservées aux utilisateurs actifs de smartphone, que l’on retrouve aussi bien à Anvers, en Belgique, qu’à Chongqing, en Chine. De quoi éviter les accidents de texto.
+48 % d’écrans publicitaires en 2025
Savamment orchestrée par les spécialistes de la “captologie“, l’addiction aux écrans n’est pas un phénomène vraiment nouveau. Ce que l’on sait moins, c’est à quel point la “smombification” transforme aussi les villes. Et façonne, pour reprendre les termes de Hubert Beroche, une “nouvelle urbanité” dans laquelle l’addiction aux smartphones trouve un écho dans la prolifération sans fin des écrans publicitaires. Rien que dans les gares françaises, leur nombre devrait augmenter de 48 % au cours de l’année 2025, révèle une enquête de Reporterre.
Ces évolutions bousculent les interactions urbaines, de plus en plus soumises au règne d’interfaces numériques en tous genres. “Avec les applications smartphone, oreillettes, lunettes ou montres connectées, le piéton suréquipé est capable de consommer le centre-ville de façon augmentée, constate le sociologue Benjamin Pradel, cofondateur de l’agence Intermède. Le patrimoine ou les publicités lui envoient des informations, les capteurs le renseignent, il trouve son chemin en ligne, etc.” Au point qu’une ville “post-écran” semble aujourd’hui difficile à imaginer, si ce n’est en s’imaginant un futur où les écrans auraient été remplacés par des lunettes connectées. “L’ère post-écran ne signifie pas forcément une ère post-connectivité, et donc post-marchandisation de notre attention“, signale l’expert lorsque nous le joignons par téléphone. Autrement dit, même si les écrans étaient un jour complètement bannis des villes, le marché publicitaire trouverait toujours les moyens de monétiser notre “temps de cerveau disponible” à travers d’autres gadgets connectés.
Quand les “zones blanches” auront la hype
Pour en revenir au smartphone : on peut bien sûr tenter d’interdire son usage dans la rue, à l’instar de la ville japonaise de Yamato qui a communiqué sur le sujet en 2020 (en misant sur l’instauration d’une nouvelle norme sociale plutôt que sur des amendes distribuées aux piétons réfractaires). Idem dans le village de Seine-Port (Seine-et-Marne) devenue en février 2024 “la première commune sans smartphone” de France après un vote local – jusqu’à ce que l’arrêté soit retiré quelques mois plus tard par le maire, en raison de l’illégalité d’une telle interdiction.
Il n’empêche que dans le futur, “l’idée de rue blanche, préservée du flux informationnel, zones de ressourcement dans le flux, pourrait faire son chemin pour se différencier“, suggère Benjamin Pradel dans une étude prospective menée en 2020 intitulée Demain, la ville. Bref, ces zones sans réseau, propices à la “déconnexion“, pourraient même devenir un argument de marketing territorial à part entière. Adieu, véhicules autonomes, réservation de VTC et navigation GPS dans les rues !
Mais si le concept a sans doute de quoi séduire les citadins sur-sollicités en quête de digital detox, le sociologue s’interroge : “La déconnexion permet-elle vraiment de redonner la rue aux individus ou contraint-elle la liberté de mouvement que la connectivité facilité par la numérisation des services de mobilité ?” Dans le cadre d’une étude publiée par l’organisation britannique The Academy of Urbanism en 2021, 61 % des sondés ont estimé que le smartphone rendait les déplacements en ville plus accessibles. Nombre d’entre eux expliquaient par ailleurs ne pas être certains de pouvoir “survivre” en ville sans leur fidèle compagnon de poche.
Un sevrage total serait sans doute douloureux, et pas forcément nécessaire. Comme l’explique Benjamin Pradel, il existe plusieurs types d’écrans : certains nous absorbent dans d’autres mondes – virtuels — tandis que d’autres apportent une connexion avec le réel, et parfois même avec les autres êtres humains en chair et en os. Depuis son lancement en 2016, le jeu mobile Pokémon GO n’en finit pas de rassembler des chasseurs de bêtes dans les rues par le biais de la réalité augmentée (une Pokémon GO Fest est même organisée tous les ans aux quatre coins de la planète).
Bataille attentionnelle
Et si, plutôt qu’une interdiction pure et simple des écrans, l’enjeu était avant tout que la ville parvienne à capter l’attention des citadins (en leur donnant au passage envie de décoller les yeux de TikTok et Instagram) ? C’est en tout cas ce que défend Hubert Beroche dans son essai, qui explore différentes voies pour affaiblir le monopole des écrans. Outre la régulation des écrans publicitaires (menée à bras le corps par des villes comme Lyon), l’auteur propose avant tout de “réenchanter la ville“, à travers le jeu. Par exemple, en aménageant des infrastructures sportives dans l’espace public visant à “activer” les usagers.
Une stratégie qui commence dès le plus jeune âge. “Il faut réorganiser la ville pour la rendre attractive et faire sortir les jeunes dehors“, plaide l’architecte-urbaniste Madeleine Masse. Pour contrer le phénomène, l’experte plaide pour davantage d’espaces verts et de places où l’on peut respirer et se rassembler en toute liberté, toutes générations confondues. “Je lie cela à un projet écologique : cette reconquête du dehors est une question de survie, à la fois pour notre santé mentale et pour la planète“, explique la fondatrice de l’agence d’urbanisme l’Atelier SOIL. Le risque sinon, serait de voir celle que l’on appelle la “génération d’enfants d’intérieur” se replier encore un peu plus sur leurs écrans… et se transformer, une fois qu’ils mettent le pied dehors, en smombies encore plus terrifiants.
Low-tech city
Pour Hubert Beroche, la lutte contre la smombification passe aussi par de nouveaux modes d’interaction plus “low-tech” avec les données urbaines, vouées à remplacer les bons vieux pixels. Et surtout, le modèle de la smart city qui avait droit de cité dans les années 2010, c’est-à-dire la ville ultra-connectée, sur-optimisée, parfois accusée de verser dans la surveillance de masse.
Le think tank qu’il a fondé, UrbanAI, est à l’origine d’un programme dénommé “Screenless cities” dont plusieurs villes françaises sont partenaires : Bordeaux métropole, Paris 17e, ou encore Noisy-le-Grand. Les données environnementales, telles que le niveau de pollution atmosphérique, le bruit ou encore la consommation énergétique, sont vouées à être “incarnées” dans l’espace public, à l’image du nuage vert déployé au-dessus de la centrale thermique de Salmisaari, à Helsinki, en 2008. Grâce à un puissant laser projeté sur la vapeur émise, les artistes Helen Evans et Heiko Hansen, du collectif français HeHe, affichaient ainsi dans le ciel un nuage proportionnel à la consommation énergétique des habitants du quartier sur la journée venant de s’écouler. “Le projet a suscité un dense réseau d’interactions sociales au sein desquelles des organisations artistiques, la ville et des communautés locales se sont coordonnées ou créer un moment “de coupure”, et assister à l’agrandissement le plus spectaculaire possible du nuage vert“, constatait alors la chercheuse Noortje Marres qui a travaillé sur le projet.
Autre exemple : dans le cadre d’un hackathon organisé par UrbanAI, des étudiantes de l’École de design de Nantes Atlantique ont imaginé des bulles d’eau matérialisant les données collectées par la métropole sur la Loire. Une bulle serait par exemple plus ou moins troublée pour indiquer le niveau de pollution. Hubert Beroche a aussi travaillé avec une chercheuse italienne, Rachele Didero (du MIT Tangible Media Group), à la conception de panneaux recouverts d’un textile thermochromique permettant de localiser les îlots de fraîcheur dans la ville, grâce à des pigments de couleur réagissant aux différences de température.
Bref, toute une panoplie de dispositifs low-tech qui donnent à voir des données méconnues du grand public. “L’enjeu de ces interfaces sensibles consiste à utiliser la ville – au lieu de nos écrans – comme interface avec la ville“, résume Hubert Beroche, pour qui “les écrans sont par définition une technologie anti-urbaine.” Il ne manque désormais qu’un retour de hype suffisamment massif du dumbphone – pensez : Nokia 3310 et téléphones à clapet – pour porter le coup de grâce aux smombies.
Alain CROIBIEN a deux qualités : il est habitué de nos pages et… il est liégeois. Qui plus est, il lui arrive de sévir à Cointe, un quartier situé sur les hauteurs de Liège où opère notre partenaire : la CHiCC. Souvenez-vous : il a été la cheville ouvrière de l’Open System Project / Musiques diverses. L’intégralité des magazines publiés entre 1983 et 1985 est d’ailleurs téléchargeable dans notre DOCUMENTA…
Dans un tout autre registre, sa qualité de promeneur chevronné lui a permis d’emmener un groupe de curieux en balade végétale dans… une seule rue (!) de Cointe, la rue Saint-Maur. Nous partageons avec vous ici les résumés de ses commentaires botaniques : si nos grand’mères nous rappelaient tout le temps de regarder nos pieds quand nous trébuchions, Alain Croibien ne trahit pas la tradition et nous montre combien notre environnement direct est riche si nous nous ‘promenons dans le bois‘ et regardons curieux…
Arpentons la ruelle, et voyons qui nous observe. Le coteau à gauche, bien arboré, porte un exemplaire remarquable de ces arbres dont l’écorce se desquame. C’est le platane. Ses feuilles ressemblent à celles des érables voisins, ce qui nous permet de comparer (voir l’illustration en en-tête : fleurs de platanes). Mais avant de quitter le platane, remarquons encore ses fruits, des boules portant les graines poilues, qui restent jusqu’au printemps suivant, moment où elles se désagrègent.
J’apprends incidemment que le Platane libère une sorte de poussière fine provoquant la toux du platane. Savoir quelle espèce porte ce phénomène… ? Sachant qu’il y a une dizaine d’espèces, et autant de variétés. La plus commune x hispanica remonte à 1650, au moment du croisement du Platane d’Amérique et du Platane d’Orient. Elle est appréciée comme arbre d’ornementation dans les villes. Il semble que sa résistance à la pollution l’y ait maintenu. Ses feuilles restent très coriaces après la chute, et se décomposent difficilement. Remarquons aussi, en passant, les grosses bosses et fosses de son tronc, et le mouvement parfois brusque de l’orientation de ses branches, repartant soudain en angle droit.
Les érables. Première différence : la silhouette, plus sombre, vert-olive chez le sycomore, par exemple. Il y a donc 2 sortes d’érables ici. Tous deux ont une insertion des feuilles opposée, là où le platane a une insertion alternée. La feuille du premier a des lobes aux contours doux, là où l’érable plane a des lobes bien acérés.
Remarquons aussi l’écartement des fruits. Les fleurs sont hermaphrodites, mais on peut rencontrer des fleurs femelles à étamines avortées et l’inverse, des mâles à pistils avortés. Et la maturation des premières peut s’annoncer en avance sur les mâles, et inversement. Et cette attribution change d’année en année. Quel monde, pas vrai ?
Le nom commun du genre est plane en anglais britannique, sycamore ou planetree en anglais américain. Des variantes de platane, platano sont utilisées en Europe. Ces noms sont dérivés du grec platanos ou platus, signifiant large, et se réfèrent aux feuilles.
Le plane est celui qui fleurit en premier, avant les feuilles. C’est ce qu’on aperçoit au printemps, dans nos vallées boisées : les taches plus claires, vert-jaune, indiquent sa présence. Les deux types, érables et planes, procurent pollen et nectar aux pollinisateurs. On peut récolter la sève de printemps chez les deux, mais ce sont les nigrum, saccharum et rubrum qui sont le plus prisés à cet effet.
Linné, qui a listé quelques milliers de plantes au 18ème siècle, et qui a donné sa première mouture à la nomenclature des plantes, a qualifié les premiers de pseudoplatanus et les seconds de platanoides, ce dernier, le plane, portant les feuilles ressemblant le plus à celles du platane.
Tous deux sont appréciés pour leur bois, que ce soit de chauffe ou de construction, de mobilier ou d’ébénisterie, mais il semble que celui du sycomore est plus dur. En consultant Wiki GB je lis une anecdote voulant qu’en Ecosse on pendait les condamnés aux branches du sycomore car elles ne cassaient pas sous le poids.
De même, en lutherie, l’érable ondé est très apprécié pour orner le dos des violons ou certaines parties des guitares et luths.
Le dernier de la famille, chez nous, est le champêtre, qu’il est inutile de chercher en haute-ardenne : il fuit les terrains acides. Par contre, en moyenne Belgique, il orne beaucoup de haies et on le rencontre facilement le long des chemins. C’est un arbuste, il a des feuilles plus petites, bien sûr, avec les angles d’écartement des lobes encore plus estompés, et le fruit aux bi-akènes ailés (akènes = fruit de beaucoup d’espèces, comme les renoncules) étendus dans un plan quasi horizontal.
Les rameaux d’un exemplaire adulte peuvent présenter des bandes liégeuses, et les fermiers aimaient en équiper le poulailler ou les poules semblaient bien aise de trouver un support où bien s’agripper et au confort évident vu le pouvoir isolant.
Il y a bien sûr de nombreux aspects à aborder, dont le moindre n’est pas de servir d’hôte à une faune entomologique ou ornithologique, outre de prêter le flanc, dans certaines circonstances à des invasions nocives de champignons microscopiques ou de micro-insectes minant feuillage ou bourgeons.
Et, à propos de bourgeons, comme nous observions ceux du frêne, rappelons-nous, il nous viendra dorénavant spontanément le désir d’en apprendre un peu plus sur ceux des érables, n’est-il pas ?
C’est d’ailleurs à propos du frêne que je me propose de nous divertir, avec votre permission, la prochaine fois. Et ne perdez pas la loupe, elle risque de servir encore, pour une prochaine sortie, qui sait.
Pour terminer, un lien à deux épisodes de L’aventure des plantes de Jean-Marie Pelt, où sont évoqués la Ruine des murailles (’27) et une sorte de figuier, cher à Claire et Jean (’27). Voilà voilà….
Alain Croibien
La rue Saint-Maur – 02
La fois passée nous avions abordé quelques grands arbres, comme le platane et les érables. Nous avions vu, un peu plus loin, le frêne. Un rameau de frêne montre qu’il porte des feuilles composées de folioles opposées, pointues (différence avec le robinier). A son extrémité se trouvent des bourgeons remarquables parce qu’épais et noirs, de forme vaguement pyramidale.
Les fruits sont bien connus : des grappes de graines ailées, brunes. Des fruits d’érable monoplans, en quelque sorte.
Les fleurs se montrent très tôt dans la saison, avec, ici encore, une variété de sexes allant de sexes mâles et femelles séparés sur le même pied, et puis la cohorte de variations dérivant de la fleur hermaphrodite type. La photo ci-dessus illustre assez bien le phénomène, où l’on retrouve des mâles et des femelles. Les inflorescences mâles se remarquent à leur aspect compact, faites de beaucoup d’étamines bordeaux, courtes et serrées les unes contre les autres. Les femelles, à maturité, portent des pistils bilobés en un bouquet un peu plus aéré et noirâtre.
Le frêne n’est pas rare, et en passant régulièrement devant, on peut s’attarder un moment pour voir les ovaires enfanter de ces graines ailées au fur et à mesure de leur croissance.
Le port du frêne est assez typique, la houppe étant bien développé, aérée par ses feuilles composées, et, souvent, les branches basses ou du pourtour ont une silhouette en ‘panse de vache.’ On remarque aussi, de loin, ces feuilles opposées, bien sûr, mais surtout les gros bourgeons s’égrenant le long des rameaux.
Outre les fruits, les rameaux portent aussi de curieux glomérules brunâtres dont nous savons désormais qu’il ne s’agit pas de fruits. Ce sont des chancres, des cécidies, ou gales, causées par un insecte.
Le port du frêne se dégarnit souvent, au sommet, à cause d’un champignon provoquant la chalarose, dont le nom est devenu familier à cause des dégâts causés dans les plantations.
En ville, on rencontre un cultivar, le frêne à, fleurs, choisi pour son aspect ornemental, et dans certains jardins on trouvera une version ‘pleureur’ du frêne.
Le frêne ne poussera pas dans les sols pauvres ou acides. Ne le cherchez donc pas en haute Ardenne ou en Campine. S’il y apparaît, c’est sporadiquement, parce qu’il aura trouvé une niche favorable.
Un peu plus loin, retombant du haut du mur d’enceinte d’un jardin en surplomb, nous avons reconnu aussi cet arbuste, ce fourré aux feuilles d’un vert tendre, plutôt arrondies, portant, en fin de saison, ces baies typiques, blanches, qu’on fait péter d’un coup sec sous la semelle. Bon, la démonstration n’est pas aussi éclatante, si je puis dire, mais assez approchante cependant, on est d’accord ?
Les feuilles de la symphorine, opposées elles aussi, pas très grandes, sont de couleur et de forme variables. Il faut dire qu’il y a quelques cultivars qui ont circulé, d’après les modes, mais celle, albus, la plus courue, présente des feuilles nervurées, à pétiole court, ovales à plus oblongues, un peu bottes parfois, d’un vert tendre virant au plus foncé suivant l’âge, semble-t-il. Le port des rameaux donne un ensemble assez léger bien que touffu, sans doute à cause de ces feuilles près des rameaux.
Le fruit, une baie, est en épi lâche au bout des rameaux. En botanique on aime faire la distinction entre baieet drupe. La différence est mince : la drupe est charnue et contient un noyau dur (la cerise p. ex.), là où la baie, charnue également, contient un pépin, donc une graine contenue dans une enveloppe moins dure.
D’accord, il est rare qu’on trouve ça dans un jeu-concours à 1.000 balles, mais bon, une fois dans le jabot d’un oiseau, c’est tout de même plus facile à digérer. Et c’est le cas ici, les oiseaux étant friands de ces baies.
L’arbuste, lui, n’en profite pas pour autant pour se disperser. Le pouvoir germinatif semble un peu douteux, et, surtout, il se propage végétativement, par rhizomes. Voilà pour cette fois. En espérant avoir retenu votre attention avec bonheur…
à suivre… [2 promenades en cours de dématérialisation]
[RADIOFRANCE.FR/FRANCECULTURE, 10 octobre 2025] Submergés par un flux d’informations jugé trop négatif, de plus en plus de Français se protègent en désactivant les notifications ou en délaissant les médias traditionnels. Une tendance qui interroge la responsabilité des médias : comment informer sans s’épuiser ?
De la fatigue à l’exode : les Français se détournent de l’information
“A quoi bon s’informer ?” C’est la conclusion à laquelle parvient plus d’un Français sur deux face au sentiment d’être noyé dans un flux d’informations incessant qui n’aide plus à agir ni même à comprendre les événements relatés. Un phénomène désormais bien documenté sous le terme de “fatigue informationnelle”, vulgarisé par des enquêtes de l’ObSoCo, Arte et la Fondation Jean-Jaurès.
“La fatigue informationnelle existe depuis que s’est développée l’information en direct, notamment sur des informations très anxiogènes comme la guerre en Irak”, indique la sociologue des médias Pauline Amiel. “Et elle n’a fait que progresser depuis. En France, on est particulièrement impactés [par la fatigue informationnelle] du fait de la puissance des médias qui adoptent un paradigme de l’information en continu. Ils renforcent un sentiment de surcharge informationnelle ; de fatigue et donc, une envie de s’exiler.” David Medioni, directeur de l’Observatoire des médias à la fondation Jean Jaurès, complète : “la densité avec laquelle l’information est martelée sur les individus et le flux continu qu’ils subissent conduit à l’exode informationnel ou à d’autres formes de régulation.”
Désactiver les notifications ; éteindre la télévision ou se tourner vers des canaux d’information alternatifs, les Français redoublent alors de stratégies pour mettre à distance l’actualité. Une tendance à “l’exode informationnel” confirmé par l’agence Reuters dans son dernier rapport : 36 % des Français déclarent “éviter parfois ou souvent l’information”, estimant qu’elle a un effet négatif sur leur humeur et que la quantité d’actualités les épuise. “Il y a deux types d’exil informationnel”, précise David Medioni. “[Certains] vont débrancher complètement [de l’actualité] et se dire que le monde informationnel et politique se parle à lui-même et ne les concerne plus. La deuxième façon de s’exiler, c’est en allant vers des terres d’informations alternatives. [En d’autres termes], des sites d’informations indépendants qui proposent autre chose, notamment des sites conspirationnistes, avec une volonté de remplacer le réel par une explication beaucoup plus simple et beaucoup plus facile à comprendre.”.
Le journalisme de solutions : une méthode pour lutter contre la fatigue informationnelle
Quand l’information étouffe, elle peut alors devenir un danger pour la santé mentale des publics. Selon l’enquête de la fondation Jean Jaurès sur l’exode informationnel, les plus fatigués par l’information sont aussi ceux qui se déclarent les plus anxieux, les plus stressés, et les plus en proie à l’énervement. Un phénomène qui induit alors une nouvelle responsabilité pour les médias et les journalistes : celle d’informer sans nuire, en redonnant aux publics le sentiment de pouvoir agir sur les événements.
C’est cet objectif que se donnent depuis plusieurs décennies les associations et médias qui promeuvent un journalisme dit “de solutions.” “Le journalisme de solution est une méthode professionnelle créée par des journalistes, avec cette perspective de lutter contre la tendance négative de l’information”, indique Pauline Amiel. “Elle encourage les journalistes à traiter avec une méthode très précise les problématiques de société, mais en proposant une solution potentielle pour les résoudre.”
Le journalisme de solutions s’empare de diverses thématiques selon les contextes culturels et comble en ce sens les angles morts des paysages médiatiques nationaux. La chercheuse précise : “En France, beaucoup de journalistes se demandent comment mieux parler du climat dans les médias et ne sont pas forcément satisfaits de la façon dont ils traitent ces sujets-là. Donc beaucoup de journalistes de solutions sont portés sur ces questions. Mais c’est très ancré culturellement, ajoute-t-elle. Aux États-Unis, par exemple, le journalisme de solutions a longtemps été porté sur des sujets en lien avec l’éducation. Au Rwanda, il s’agit plutôt de questions liées à la paix et de la réconciliation.”
Juliette Quef, directrice du média Vert, insiste pour sa part sur la différence entre le journalisme de solutions et journalisme de bonnes nouvelles : “le journalisme de solutions ne procure pas forcément du bonheur en soi. Le but n’est pas de provoquer une émotion de satisfaction, mais d’apporter une réponse à un problème qui est soulevé.” Les articles qui relèvent de journalisme de solution à Vert étant parmi les plus consultés du journal en ligne, Juliette Quef y voit “un moyen parmi d’autres de reconnecter les individus à l’actualité”.
Face au phénomène de détournement : l’urgence de repenser le lien avec le public
Malgré l’impératif démocratique en jeu, le journalisme de solutions peine encore à s’imposer dans les rédactions. La pratique invite toutefois à interroger les leviers d’action à disposition des médias pour faire face à la fatigue informationnelle et au détournement de leurs publics. “Le journalisme de solutions s’inscrit dans tout un champ [de pratiques] qui nous invitent à sortir de notre position surplombante de journalistes et être beaucoup plus à l’écoute du terrain”, ajoute Juliette Quef. “L’enjeu est de revenir à l’approche servicielle que doivent avoir les médias : on est au service de notre public et non pas donneur de leçons.” Concrètement, la journaliste précise que son média a créé le “Club de Vert”, qui regroupe les soutiens mensuels au quotidien avec pour objectif de les impliquer dans les choix de la rédaction. “Il y a toujours des ateliers avec les publics pour savoir ce qu’ils pensent de Vert, des sujets qu’ils aimeraient bien que l’on traite, du thème de la prochaine chronique que l’on va faire. [Finalement], Vert a vraiment voulu revenir au mot “média” : être un média, c’est être le lien entre un public et une information, et donc c’était notre rôle de journaliste d’accompagner, d’outiller notre public et d’être au contact avec lui.”
David Medioni ajoute en ce sens qu’il est urgent de “retrouver une logique du public et sortir d’une logique de l’audience, c’est-à-dire arrêter de vouloir parler au plus grand nombre indéterminé, inconnu, avec lequel on n’a aucun lien réel, pour aller vers un public avec lequel on partage des valeurs, on partage des envies d’action.” Il ajoute que “le fait d’avoir moins d’auditeurs, moins de téléspectateurs n’est pas forcément une mauvaise chose si l’on souhaite repenser son offre éditoriale et renouer le lien avec le public.”
Interviews de David Medioni, journaliste, Amiel Pauline, sociologue des médias et du journalisme, directrice de l’école de journalisme et de communication de l’Université Aix-Marseille, Juliette Quef, journaliste et directrice du média Vert
[RTBF.be, 2 novembre 2023] L’actualité est morose ces temps-ci : conflit au Proche-Orient, guerre en Ukraine, attentats terroristes, catastrophes naturelles et climatiques. Toutes ces mauvaises nouvelles peuvent se révéler oppressantes, surtout si on s’informe beaucoup. Et avoir des conséquences sur la santé et amener à la dépression. C’est ce qu’on appelle “la fatigue informationnelle” ou “l’infobésité.“
Alors comment éviter de sombrer dans le pessimisme et la dépression sans faire l’autruche ? “Ce qui est important ici, c’est de toujours considérer ses propres capacités à supporter certains types d’informations” déclare Olivier Luminet, professeur de psychologie de la santé à l’UCLouvain. Et de poursuivre en donnant quelques conseils pour se réapproprier la manière de consommer : “On se limite à prendre les informations de manière détaillée, une à deux fois par jour, ce qui permet de relativiser par rapport à certains aspects.”
Besoin d’information constructive
Oui mais, un autre genre d’information est aussi nécessaire : celle qui permet d’apporter des solutions permettant d’avancer. On parle ici d’information constructive ou positive. Pour le psychologue de L’UCLouvain, “c’est extrêmement important, et ça redonne plus de confiance et l’impression de pouvoir être un agent actif par rapport à ce qui se passe. Le danger était de tomber dans une passivité complète, de se dire ‘ça nous tombe dessus, il n’y a plus rien à faire’.“
Il est à souligner que selon une récente étude de l’UCLouvain, près de quatre personnes sur dix ne s’informent pas régulièrement. Une proportion qui a doublé par rapport à début 2020, juste avant la pandémie de Covid.
[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] Il y a cent ans, en 1925, Paris accueillait l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. De cette manifestation naquit un terme, Art déco, qui allait bientôt désigner un mouvement artistique d’ampleur mondiale.
Un jalon symbolique de cette transition aux frontières de l’Art nouveau et de l’Art déco est le Pavillon de la Belgique, conçu par Victor Horta pour l’Exposition internationale de 1925. Confronté à des contraintes du site – forme en « T » et conservation des arbres existants – Horta opte pour une architecture mesurée, structurée de volumes clairs et géométriques, réalisée en bois et en staff. Il renonce aux envolées végétales de sa période précédente pour une composition plus sobre et équilibrée.
Le pavillon abritait un hall central et plusieurs salles décorées par des artistes belges : frise ajourée de Pierre Braecke à l’entrée, statues de Marcel Wolfers, mobilier, vitraux et tapisseries modernes. Saluée dès 1926 dans la revue La Construction moderne pour sa cohérence et la sincérité de son modernisme, cette oeuvre affirmait déjà pour le public belge une transition esthétique maîtrisée entre héritage et modernité.
Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.
L’Art déco — naissance d’un style
Né dans les années 1910 et épanoui au cours des années 1920, l’Art déco apparaît d’abord comme une réaction aux courbes végétales de l’Art nouveau. Ses lignes sont sobres, symétriques et rigoureuses, souvent inspirées du cubisme. Le style embrasse toutes les disciplines : architecture, mobilier, verrerie, tapisserie, vitrail, mode, arts graphiques. L’ambition est celle d’un véritable art de vivre moderne, qui associe beauté, confort et fonctionnalité. Loin d’être figé, l’Art déco varie selon les contextes : monumental et solennel dans les édifices publics, raffiné et élégant dans les intérieurs privés, parfois exotique ou inspiré de l’Antiquité dans les décors.
L’Art déco en Europe
L’Art déco se diffuse rapidement dans l’entre-deux-guerres. En France, il marque de son empreinte Paris, mais aussi de nombreuses villes de province comme Nancy, Reims ou Saint-Quentin.
La Belgique s’illustre très tôt : dès 1919, Victor Horta, le maître de l’Art Nouveau, entreprend la construction du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, considéré comme une oeuvre charnière. Dans toute l’Europe, le style accompagne l’essor des grands équipements urbains et traduit l’optimisme retrouvé après la Première Guerre mondiale. Son influence dépasse largement le continent : aux États-Unis, le Chrysler Building à New York (1930, William Van Alen) en est l’icône, tandis qu’en Afrique du Nord, la ville de Casablanca s’est dotée de nombreux bâtiments Art déco. En Asie, le Park Hotel de Shanghai (1934, László Hudec) et l’Eros Cinema de Mumbai (1938, Shorabji Bhedwar) témoignent, eux aussi, de la diffusion de ce style à l’échelle mondiale.
Un patrimoine vivant en Wallonie
La Wallonie ne sera pas en reste, elle conserve aujourd’hui un patrimoine Art déco qui témoigne de cette effervescence. Dans les villes industrielles comme Liège, Charleroi ou La Louvière, l’Art déco s’est incarné dans des maisons bourgeoises, des salles de spectacles, des cinémas ou encore des maisons du peuple.
À Liège, l’architecte Louis Rahier a marqué de son empreinte le quartier des Vennes, tandis que Jean Lejaer réalisait, avec la complicité d’artisans ornemanistes, le spectaculaire Forum (1922, cfr. vitrail en en-tête de cet article), véritable oeuvre d’art total.
À Charleroi, l’hôtel de ville et son beffroi (1936), conçus par Jules Cézar et Joseph André, symbolisent la monumentalité Art déco au service du pouvoir public. La Louvière s’illustre avec l’habitation-atelier du peintre Fernand Liénaux (1927), conçue par Charles Emonts, tandis que dans le Borinage, Philippe-Alphonse Vancraenenbroeck signe la Maison du Peuple de Dour (1928), alliant espaces sociaux et décors géométriques.
À Namur, le quartier des Carmes constitue un ensemble remarquable. Développé à partir des années 1920, il concentre plusieurs immeubles Art déco aux façades typiques, reconnaissables à leurs lignes sobres, leurs baies verticales et leurs décors stylisés en ciment ou en ferronnerie. Ce quartier illustre parfaitement la diffusion du style dans un tissu urbain en pleine mutation au sortir de la Première Guerre mondiale. Les cinémas et les commerces qui s’y sont implantés, tels que le Caméo (1921), témoignent de l’importance de l’Art déco dans la vie culturelle et sociale de Namur.
Le style imprègne également l’architecture religieuse (voir l’article ci-dessous).
Loin d’être une simple mode, l’Art déco marqua profondément les arts décoratifs, l’architecture et le paysage urbain du xxe siècle.
Des édifices protégés et reconnus
Ce patrimoine, longtemps discret, est aujourd’hui mieux reconnu. Plusieurs édifices Art déco sont classés monuments en Wallonie et certains figurent au Patrimoine immobilier exceptionnel de Wallonie, la plus haute distinction régionale. C’est le cas de l’hôtel de ville et du beffroi de Charleroi, du Forum à Liège et de l’église Notre-Dame du Travail à Bray, inscrite au Patrimoine exceptionnel en 2022. D’autres, comme l’église Saint-Aybert à Bléharies ou la Maison du Peuple de Dour, sont également protégés. Ces classements confirment la valeur patrimoniale d’édifices qui témoignent d’une époque où la Wallonie s’inscrivait pleinement dans les courants artistiques internationaux.
Le centenaire, une occasion de redécouverte
L’année 2025 marque le centenaire de l’Art déco et donne lieu à de nombreuses initiatives. Bruxelles, sous l’impulsion d’urban. brussels, a placé 2025 sous le signe de l’Art déco avec une série d’expositions et de visites guidées.
La Villa Empain, joyau Art déco restauré par la Fondation Boghossian, présente Echoes of Art Deco jusqu’à l’automne. Le musée BELvue propose un parcours Années folles / Art déco de juin 2025 à janvier 2026, tandis que la fondation Madeleine 7 (Bruxelles) met à l’honneur l’Âge d’or du Val Saint-Lambert à travers une exposition consacrée au cristal.
En France, deux grandes institutions parisiennes célèbrent l’événement : le Musée des Arts décoratifs, avec l’exposition 1925–2025. Cent ans d’Art déco (22 octobre 2025 – 22 février 2026), et la Cité de l’architecture et du patrimoine, avec Paris 1925 : l’Art déco et ses architectes (22 octobre 2025 – 29 mars 2026).
Pour prolonger la découverte
L’actualité éditoriale accompagne ces commémorations. Plusieurs ouvrages sont parus en 2025, notamment le catalogue du Musée des Arts décoratifs (1925–2025. Cent ans d’Art déco), la revue In Situ. Revue des patrimoines (n° 55, dossier consacré à l’Art déco) et le catalogue de l’exposition Echoes of Art Deco.
En Wallonie, l’AWaP propose l’ouvrage de référence Le patrimoine du xxe siècle en Wallonie et plusieurs volumes des Carnets du Patrimoine consacrés à l’architecture de l’entre-deux-guerres, parmi lesquels :
Barlet J. & Joris F., 2008. Le Forum de Liège et l’oeuvre de Jean Lejaer, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 50), 60 p., 5 €.
Bioul A.-C., 2024. Marcel et Jacques Depelsenaire, une famille d’architectes à Charleroi, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 177), 64 p., 10 €.
Dehon D., 2024. Le patrimoine de la ville de Binche, Namur, Agence wallonne du Patrimoine (Carnets du Patrimoine, 176), 64 p., 10 €.
Gaiardo L. & Billen C., 1999. Les maisons en marbrite et cimorné en Wallonie, Namur, Institut du Patrimoine wallon (Carnets du Patrimoine, 27), 48 p., 5 €.
À lire (sélection récente)
2025. 1925–2025. Cent ans d’Art déco, Paris, MAD.
2025. Héritages et patrimoines de l’Art déco, In Situ. Revue des Patrimoines, 55.
2025. Echoes of Art Deco (guide du visiteur), Bruxelles, Fondation Boghossian.
Charlier S., 2024. Le xxe siècle en Wallonie. De l’architecture au patrimoine, Namur, Agence wallonne du Patrimoine, 384 p., 35 €.
Pour explorer ce patrimoine et consulter la liste actualisée des biens protégés, rendez-vous sur le site internet :
[AGENCEWALLONNEDUPATRIMOINE.BE, Lettre du patrimoine n°80, 17 novembre 2025] L’Art déco s’est exprimé en Belgique, surtout à Bruxelles et en Wallonie, non seulement dans l’architecture civile, mais aussi dans le domaine religieux. Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles églises furent construites suite à la croissance urbaine et au besoin de modernité, en s’éloignant du néogothique traditionnel. Ces édifices combinent lignes géométriques épurées, volumes monumentaux et matériaux modernes comme le béton armé ou la brique sobre.
L’église Notre-Dame du Travail à Bray (Binche) est située dans l’ancienne cité minière du Levant de Mons, et fut construite en 1932 pour la communauté ouvrière, après la catastrophe minière de 1927 qui fit 25 victimes. Conçue par l’architecte Henri Balthazar, elle adopte un style Art déco sobre avec des murs en béton armé et une toiture en tuiles hennuyères. Les sculptures de façade, dues à Joseph Gillain (futur auteur de bande dessinée connu sous le nom de Jijé), représentent des mineurs et leur famille, symbolisant le lien étroit entre foi et monde du travail. À l’intérieur, les vitraux, grilles, tabernacle et chandeliers sont décorés dans l’esprit Art déco. Le mobilier et les vitraux reprennent ce même esprit, mêlant dévotion et hommage aux ouvriers. Classée monument en 2012 dans sa totalité et reconnue patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2022, l’église demeure un témoignage emblématique de l’histoire sociale et spirituelle du bassin minier hennuyer.
L’église Saint-Aybert de Bléharies (Brunehaut), oeuvre d’Henry Lacoste, est un chef-d’oeuvre de l’Art déco. Reconstruite entre 1919 et 1926 après les destructions de la Première Guerre mondiale, elle est l’une des premières églises modernes de Belgique grâce à l’usage novateur du béton armé apparent. L’extérieur présente une façade triangulaire et un clocher octogonal. L’intérieur, sans transept ni piliers, est éclairé par trois rangs de lucarnes. Les arcs et la charpente en béton créent un espace clair et unifié. Le mobilier, conçu par Lacoste, en béton, granito et fer forgé, s’intègre à l’architecture. Le vitrail du chevet, surnommé “mur de lumière”, illumine le choeur. Fidèle à l’esprit de l’Art déco, Lacoste y conçoit l’ensemble — structure, décoration et lumière — comme une oeuvre totale. L’église est classée monument historique depuis 1993.
L’église Saint-Vincent de Liège, érigée entre 1928 et 1930, également chef-d’oeuvre de l’architecture Art déco, est conçue par l’architecte Robert Toussaint. Elle se distingue par son audacieuse utilisation du béton armé et son dôme imposant recouvert de tuiles émaillées vert-de-gris. La façade est réalisée en béton armé, un matériau innovant à l’époque, permettant des formes fluides et une grande stabilité. L’entrée principale est précédée d’une large arcade en plein cintre, renforçant l’impression de grandeur de l’édifice. À l’intérieur, les vitraux présentent des motifs géométriques, intégrant des couleurs vives et des formes stylisées. Le mobilier, bien que sobre, reflète des lignes épurées typiques de l’Art déco, avec des éléments en bois sculpté et des détails métalliques.
Reconstruite entre 1924 et 1926, l’église Saints-Pierre-et-Paul de Warneton, surnommée la « Cathédrale de la Lys » est un autre bel exemple d’architecture religieuse Art déco. Mélangeant néo-roman et néo-byzantin, elle se distingue surtout par son mobilier en grès flammé aux reflets cuivrés et argentés typiques de ce style. Le maître-autel en céramique vernissée, les vitraux colorés, le grand lustre central et les ferronneries forment un ensemble homogène, fidèle à l’esprit Art déco. Lumière et matériaux nobles traduisent l’ambition de modernité. L’édifice a été classé en 2021.
Dominant la ville de Liège depuis la butte de Cointe, l’église du Sacré-Coeur et Notre-Dame-de-Lourdes, souvent surnommée « basilique de Cointe », est l’un des monuments les plus emblématiques du paysage liégeois. Édifiée entre 1928 et 1936, l’église fut conçue dans le cadre du Mémorial Interallié de Cointe, un vaste ensemble dédié à la fois à la reconnaissance envers le Sacré-Coeur et à l’hommage rendu aux Alliés et aux victimes du conflit. Confiée à l’architecte Joseph Smolderen, la construction s’étend sur près d’une décennie. L’église est consacrée en 1936. Son architecture témoigne d’un subtil mélange de style néo-byzantin et Art déco, typique des années 1930. Bâtie en béton armé, pierre bleue et briques cimentées, elle présente un plan centré dominé par une grande coupole visible de loin. À l’intérieur, la lumière et les volumes monumentaux confèrent à l’ensemble une atmosphère à la fois majestueuse et sobre. Après plusieurs décennies de culte, l’église est désacralisée en 2010 et, en 2011, la Région wallonne la classe comme monument régional, reconnaissant sa valeur patrimoniale exceptionnelle. Divers projets ont été proposés pour redonner vie à ce géant de béton.
En définitive, l’Art déco a profondément marqué l’architecture religieuse au cours de la première moitié du xxe siècle. Ce style a su concilier monumentalité et modernité, tradition spirituelle et innovations techniques. L’usage du béton armé, les lignes géométriques épurées, la lumière sculptée par les vitraux et l’élégance des matériaux nobles traduisent une volonté d’ancrer l’expression religieuse dans son temps. Ces églises, parfois encore méconnues, constituent aujourd’hui un patrimoine unique, à la fois artistique et spirituel, qui témoigne de l’audace et de la créativité de cette période.
[THECONVERSATION.COM, 15 novembre 2025] Alors que les dangers d’une consommation excessive des outils numériques apparaissent de plus en plus, la possibilité de se déconnecter est en train de devenir un produit de luxe. Se couper des réseaux sera-t-il bientôt réservé aux very happy few ?
Selon Ouest France, près d’un Français sur cinq déclarait en 2025 vouloir réduire son usage numérique, tandis que Statista notait que 9 % des Français souhaitaient diminuer leur temps passé sur les réseaux sociaux. Ce souhait reflète une tendance lourde : le temps d’écran moyen ne cesse d’augmenter – plus de cinq heures par jour en moyenne – suscitant des inquiétudes dans la société civile, chez les chercheurs et, plus récemment, chez les responsables politiques. En avril dernier, l’ancien premier ministre Gabriel Attal appelait même à un “état d’urgence contre les écrans.“
Une prise de conscience collective
Au-delà du malaise diffus lié à l’impression de vivre à travers un écran, une véritable prise de conscience s’est installée. Depuis la fin des années 2010, de nombreux travaux dénoncent la “captologie” – la manière dont les grandes plates-formes utilisent les sciences comportementales pour capter notre attention en optimisant leurs interfaces et en affinant leurs algorithmes. Leur objectif est de retenir les utilisateurs le plus longtemps possible, parfois au détriment de leur santé. “Netflix est en concurrence avec le sommeil“, déclarait ainsi Reed Hastings, son PDG, en 2017.
Les effets néfastes de la surexposition aux écrans sont aujourd’hui bien connus et prouvés : anxiété accrue, troubles du sommeil aggravés, perte de concentration. Le psychologue américain Jonathan Haidt a notamment mis en évidence le lien entre la surconsommation d’écrans et la hausse des suicides chez les plus jeunes, en particulier les jeunes filles, dont le taux a augmenté de 168 % aux États-Unis dans les années 2010. En France, la tendance est similaire. Cette accumulation de données scientifiques et de témoignages a ouvert un débat public : comment reprendre le contrôle, sans pour autant se couper du monde numérique ?
Le marché du minimalisme digital
Face à ces inquiétudes, une nouvelle économie de la déconnexion s’est développée. Sur YouTube, les vidéos d’influenceurs présentant leur “détox digitale” dépassent souvent le million de vues. D’autres, à l’image de José Briones, se sont spécialisés dans le minimalisme digital proposant des formations et même des newsletters payantes pour aider à “rompre avec les écrans.” Une démarche paradoxale, puisque ces conseils circulent essentiellement sur les plates-formes qu’ils critiquent.
Le phénomène dépasse le simple développement personnel. Dans le tourisme, des séjours “déconnexion” – sans téléphone, centrés sur le bien-être – se multiplient, parfois à des tarifs élevés. À Paris, le concept néerlandais, The Offline Club, organise des évènements sans écrans : lectures, balades, rencontres entre membres, chaque évènement étant tarifé entre 8 et 15 euros. Ainsi se structure un véritable marché du minimalisme digital. Désormais, pour s’éloigner du numérique, certaines personnes sont prêtes à payer.
L’essor des “appareils idiots”
Autre réponse à cette quête de sobriété numérique : les appareils idiots. Il ne s’agit pas de ressusciter les Nokia 3310, mais de proposer des téléphones ou tablettes épurés (en anglais : dumb down), limités volontairement à leurs fonctions essentielles, préservant leurs utilisateurs des effets addictifs ou intrusifs des écrans.
Le Light Phone, version minimaliste du smartphone, et la ReMarkable, alternative simplifiée à la tablette, incarnent cette tendance. Leur promesse est de préserver les avantages technologiques tout en réduisant la distraction. Leurs prix, en revanche, restent comparables à ceux des modèles haut de gamme, 699 € et 599 € respectivement, ce qui en fait des objets de niche !
Un luxe réservé à un public privilégié
Le discours marketing de ces produits cible un public précis constitué de cadres, de créatifs, d’indépendants – ceux qui disposent du temps, de la culture et des moyens nécessaires pour “se déconnecter“. L’imaginaire mobilisé valorise la concentration, la productivité et une forme d’épanouissement intellectuel ou spirituel.
Mais cette approche reste individuelle : se protéger soi-même, sans interroger collectivement la place du numérique dans la société. Ainsi, le “droit à la déconnexion” tend à devenir un produit de consommation, un luxe réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.
Pour la majorité, il est aujourd’hui presque impossible d’éviter les écrans. La double authentification bancaire, les démarches administratives ou les plates-formes scolaires rendent le smartphone indispensable. Les solutions existantes reposent donc sur la responsabilité individuelle et, donc sur les ressources économiques et culturelles de chacun.
Vers une réponse collective et politique
Face à cette dépendance structurelle, quelques initiatives citoyennes et politiques émergent. En 2024, la Commission sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, présidée par la neurologue Servane Mouton, a remis au gouvernement un rapport proposant des mesures concrètes pour limiter l’exposition précoce. Les Assises de l’attention, organisées à Paris tous les deux ans, rassemblent élus, chercheurs et associations comme Lève les Yeux, qui militent pour un usage plus raisonné du numérique.
Ces initiatives restent modestes, mais elles ouvrent une perspective essentielle : faire de la déconnexion non pas un luxe, mais un droit collectif – au croisement de la santé publique, de l’éducation et de la démocratie. Un enjeu fondamental pour que la reconquête de notre attention et de notre autonomie ne soit pas laissée aux seuls acteurs privés.
[THECONVERSATION.COM, 9 novembre 2025] Autour de Donald Trump, nous retrouvons bon nombre de personnalités influencées par l’idéologie des Lumières sombres. L’auteur de l’essai qui a donné son nom à cette école de pensée, Nick Land, demeure relativement peu connu mais ses travaux sont de plus en plus étudiés. Pour les comprendre, il est nécessaire de bien appréhender la notion d’hyperstition qu’il a forgée.
Philosophe britannique né en 1962, Nick Land est connu pour avoir popularisé l’idéologie de l’accélérationnisme. Son travail s’émancipe des conventions académiques et utilise des influences peu orthodoxes et même ésotériques. Dans les années 1990, Land était membre de l’Unité de Recherche sur la Culture cybernétique (CCRU), un collectif qu’il a cofondé avec la philosophe cyber-féministe Sadie Plant à l’Université de Warwick et dont l’activité principale consistait à écrire de la théorie-fiction. À cette époque, Land a cherché, dans ses travaux, à unir la théorie post-structuraliste, principalement la pensée d’auteurs comme Marx, Bataille, Deleuze et Guattari, avec des éléments issus de la science-fiction, de la culture rave et de l’occultisme. Si la démarche de la CCRU en tant que telle était expérimentale, plusieurs éléments laissent penser rétrospectivement que Land y a insufflé des éléments relevant de sa propre idéologie.
Land a démissionné de Warwick en 1998. Après une période de disparition, il réapparaît à Shanghai où il réside toujours, sans reprendre de poste universitaire, devenant alors le penseur fondateur du mouvement (néo-) réactionnaire (NRx), connu sous le nom de Lumières sombres (Dark Enlightenment), du nom de son essai paru en 2013. Un ouvrage qui aura un impact majeur.
De l’importance des Lumières sombres et de Land en leur sein
Il est important aujourd’hui d’étudier l’idéologie des Lumières sombres car celle-ci est devenue très influente au sein de la droite radicale, spécialement aux États-Unis depuis le début du second mandat de Donald Trump. Il s’agit d’une contre-culture de droite qui promeut la réaction politique et sociétale face au fonctionnement actuel des sociétés démocratiques, appelant notamment à un retour à une forme de féodalisme et à un cadre de valeurs conservatrices imprégné de religiosité, non pour elle-même mais en tant que garantie d’ordre social.
Pour autant, les promoteurs des Lumières sombres ne se veulent nullement passéistes : ils sont technophiles et capitalistes, deux considérations éminemment modernes et qu’ils cherchent à concilier avec leur démarche de réaction. D’où des tensions de plus en plus sensibles avec une bonne partie de la droite chrétienne au sein de la coalition MAGA (Make America Great Again) : de nombreuses personnalités conservatrices, qui se méfient de l’intelligence artificielle et même la diabolisent, se méfient de la fascination assumée des NRx pour cette technologie.
Il n’en demeure pas moins que les tenants des Lumières sombres sont indiscutablement influents au sein de MAGA, notamment parce qu’ils comptent dans leurs rangs le multimilliardaire Peter Thiel qui est non seulement un soutien électoral majeur de Donald Trump mais aussi un idéologue. Thiel cherche de plus en plus ouvertement à réconcilier les Lumières sombres avec la droite chrétienne, notamment en se réclamant du christianisme dans sa pensée politique, tout en y injectant des considérations accélérationnistes.
Or, Land fut justement le premier à théoriser dûment l’accélérationnisme, c’est-à-dire l’une des considérations qui fédèrent le plus les tenants des Lumières sombres : il faut un État fort, appuyé sur un ordre social rigide, en vue de faciliter le progrès technologique, lui-même alimenté par la croissance capitalistique.
Il faut préciser que, dans le modèle de Land, cela créera inévitablement une inégalité sociale amenant même, de par le recours à des augmentations technologiques du corps humain, à une séparation des élites, vouées à devenir une race à part ; tout le propos de Land est clairement antidémocratique et relève du darwinisme social.
Même si Land et les autres figures des Lumières sombres échangent peu, quand elles ne marquent pas leur incompréhension et même leur mépris réciproque, comme entre Land et le polémiste étatsunien Curtis Yarvin, Land est incontestablement influent au sein du mouvement et, par association, auprès de l’administration Trump II.
En-dehors de Peter Thiel qui, même s’il ne le cite pratiquement jamais, semble influencé par Land, notamment par sa démarche conciliant techno-capitalisme et mysticisme, l’un des relais les plus évidents du penseur britannique auprès du pouvoir étatsunien est Marc Andreessen, magnat de la tech devenu conseiller officieux du président Trump sur les nominations aux fonctions publiques. En effet, Andreessen s’est fendu en 2023 d’un Manifeste techno-optimiste dans lequel il cite nommément Land et partage sa conception du techno-capitalisme comme une entité autonome et même consciente, encourageant une production culturelle qui facilite sa propre expansion.
Cette dernière considération est intéressante puisqu’elle illustre la portée prise par le concept d’hyperstition, élaboré par Land durant ses années au sein de la CCRU et qui se retrouve, en creux, dans sa pensée ultérieure, estampillée NRx.
La nature de l’hyperstition
Pour mieux comprendre la notion d’hyperstition, le blog de Johannes Petrus (Delphi) Carstens, maître de conférences en littérature, à l’Université du Cap-Occidental (Afrique du Sud), et son entretien avec Nick Land constituent les meilleures vulgarisations disponibles.
Comme le rappelle Carstens, cette approche considère les idées comme des êtres vivants qui interagissent et mutent selon des schémas très complexes et même totalement incompréhensibles, tels que des “courants, interrupteurs et boucles, pris dans des réverbérations d’échelle.” Carstens définit l’hyperstition comme une force qui accélère les tendances et les fait se concrétiser, ce qui explique en soi pourquoi l’hyperstition est cruciale pour la pensée politique de Land puisque cette dernière est accélérationniste. Carstens précise que les fictions participent de l’hyperstition parce qu’elles contribuent à diffuser des idées et renforcent ainsi l’attrait pour leur concrétisation. Par exemple, durant son entretien avec Land, Carstens présente l’Apocalypse non pas comme une révélation sur l’avenir mais comme un narratif qui invite les gens à le réaliser.
En outre, Carstens approfondit la nature en propre de l’hyperstition. Tout d’abord, il rappelle le lien entre l’hyperstition et le concept de ‘mèmes’, mais précise que les hyperstitions sont une sous-catégorie très spécifique d’agents mémétiques puisqu’elles sont supposées participer de la confusion postmoderne dans laquelle tout semble “s’effondrer”, selon Land et les autres auteurs de la CCRU. D’après les explications de Carstens, notamment via ses citations de Land, le capitalisme est l’un des meilleurs exemples d’hyperstition et même le premier d’entre tous, puisqu’il contribue puissamment à l’accélération postmoderne et facilite ainsi toutes les autres dynamiques hyperstitionnelles.
Ensuite, Carstens souligne la dimension occultiste de l’hyperstition, assumée par Land lui-même. Selon ce dernier, les hyperstitions sont constituées de “nombreuses manipulations, du fait de “sorciers”, dans l’histoire du monde” ; il s’agit de “transmuter les fictions en vérités.” Autrement dit, les hyperstitions sont en réalité “des idées fonctionnant de manière causale pour provoquer leur propre réalité“. Land précise même que les hyperstitions “ont, de manière très réelle, “conjuré” leur propre existence de par la manière qu’elles se sont présentées.” Par exemple, Land et ses co-auteurs de la CCRU présentaient dans leurs théories-fictions le “bug de l’an 2000” non pas comme une panique injustifiée mais comme un narratif qui aurait pu provoquer un véritable effondrement de la civilisation moderne, ce qui aurait requis un contre-narratif puissamment asséné par les autorités pour calmer les populations.
Enfin, Land insiste sur le fait que l’hyperstition est un outil opérationnel, c’est-à-dire “la (techno-) science expérimentale des prophéties auto-réalisatrices“. Dès lors, Land instille la tentation de manipuler l’hyperstition pour procéder à de l’action politique, notamment en produisant et en propageant des narratifs de manière à les rendre viraux et à atteindre, pour ne pas dire “contaminer“, autant d’esprits que possible.
Le rôle de l’hyperstition dans la néo-réaction
Même si Land n’a jamais mentionné l’Ordre architectonique de l’Eschaton (AOE) dans son essai de 2013, sa vision du mouvement NRx correspondait si bien aux intentions et aux comportements de ce groupe fictif inventé par la CCRU que l’hypothèse qu’il aurait servi de modèle à Land mérite d’être examinée. Même si la CCRU, majoritairement constituée de militants de gauche, présentait l’AOE comme une force malfaisante parce que conservatrice et même réactionnaire, il est envisageable que Land ait contribué à forger ce narratif au contraire pour exprimer sa propre sensibilité, qu’il gardait alors pour lui. Dès lors, l’AOE apparaît non plus comme une tentative d’action sur l’hyperstition pour nuire aux forces réactionnaires, en les dénonçant, mais comme une manière de les sublimer en un idéal-type à atteindre.
Selon la diégèse créée par la CCRU, l’AOE est une société plus que secrète. Elle est également décrite comme une “fraternité blanche“, un cercle ésotérique strictement clandestin qui se manifeste au monde au travers d’organisations-satellites, même si ces dernières semblent se concurrencer les unes les autres.
Des liens évidents entre l’AOE et les Lumières sombres apparaissent lorsque nous lisons sa représentation dans les théories-fictions de la CCRU. L’AOE est décrit comme une organisation de mages dont les racines remontent à la mythique Atlantide, “source de la tradition hermétique occidentale“, et qui considère l’histoire post-atlante comme prédestinée et marquée par la décadence. Cependant, l’AOE ne se résume pas à un ordre ésotérique qui n’agirait qu’au travers de la magie : la CCRU le décrit aussi comme une organisation politique avec des ressources importantes et une intention de remodeler le monde, y compris par des moyens autoritaires et violents.
L’Atlantide et l’AOE sont donc des idéalisations précoces des attentes de Land en termes de politique, notamment en mariant son goût pour la magie avec la réaction et l’autoritarisme. L’hyperstition apparaît dès lors comme une clé de voûte pour les militants néo-réactionnaires, à la fois comme un moyen et comme une fin : leur objectif même devrait être d’aider à la réalisation de l’AOE comme modèle, en diffusant cette fiction et en subjuguant les gens avec ce narratif. Les néo-réactionnaires espèrent qu’en assénant que la réaction est acquise par une forme de providence, qu’elle est sanctuarisée par une puissante société secrète et que celle-ci va dans le sens de leurs propres idées, cela confortera la conviction de leurs propres sympathisants et démobilisera les rangs des forces adverses.
Le premier novembre a lieu chaque année la fête de la Toussaint, dont le nom devrait être écrit avec un s final, puisqu’il s’agit de la fête de tous les saints.
La Toussaint est une grande fête dans l’Eglise catholique, une fête solennelle, au même titre que Pâques, la Pentecôte et Noël.
La Toussaint, célébrée à Rome depuis l’an 731, ne fut introduite en France que cent ans après, en 825, sous le pontificat de Grégoire IV.
Au commencement du onzième siècle, Odilon, abbé de Cluny, eut l’idée d’ajouter à la fête des saints des prières pour les morts, et, depuis cette époque, le lendemain de la Toussaint, fut consacré aux trépassés.
Depuis le 22 octobre nous sommes entrés dans le mois républicain qui s’appelle brumaire, mois des brouillards.
La température s’est considérablement, refroidie ; le thermomètre accuse 6 degrés et demi en moyenne. Cependant, alors que chaque jour est plus court et plus froid que le jour qui précède, on a remarqué depuis longtemps que, vers le 11 novembre, le beau temps semblait avoir repris pour quelques heures. Le soleil parait plus clair, plus chaud ; pendant quelques jours on garde encore l’illusion de la belle saison qui vient de disparaître : c’est, dit-on, l’été de la Saint-Martin.
Chaque année vers la mi-novembre on observe un phénomène semblable à relui qui est aperçu vers le 13 août : celui des étoiles filantes. Les étoiles filantes de novembre semblent toutes émaner d’un même point du ciel situé dans la constellation du Lion. Aussi ces étoiles s’appellent Léonides, par opposition aux Perséides d’août.
En novembre les semailles doivent être terminées ; les fruitiers doivent être remplis.
A la Toussaint les blés semés Et tous les fruits rentrés.
Malgré les quelques heures de répit que nous donne saint Martin, les froids annoncent l’arrivée de l’hiver :
Si l’hiver va droit son chemin, Vous l’aurez à la Saint-Martin.
Albert LEVY (1844-1907) était un physicien français, directeur du service chimique à l’Observatoire de Montsouris (en 1894). Il a écrit sous son nom ainsi que sous le pseudonyme de “A. Bertalisse”. Nous avons retranscrit ici le texte de plusieurs de ses “tableaux” : les légendes du mois de…
[THECONVERSATION.COM, 22 octobre 2025] Troubles alimentaires, genre, corps, identité… Sur les réseaux sociaux, chaque sujet intime devient un thème de débat public. Si ces discours permettent de sensibiliser à des enjeux de santé et de société, ils peuvent aussi inciter à une auto-surveillance source de mal-être.
Les indicateurs de santé mentale des jeunes se dégradent de manière continue. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près d’un jeune sur cinq souffre aujourd’hui d’un trouble mental : anxiété, troubles alimentaires, sentiment d’isolement, épuisement émotionnel. Les demandes d’aide explosent. En parallèle, le temps passé sur les réseaux sociaux ne cesse de croître : les 15–24 ans y consacrent plus de trois heures et demie par jour en moyenne (Arcom, 2024).
Cette génération n’est pas seulement la plus connectée : elle est aussi la plus exposée à des discours permanents sur la santé mentale, le corps, l’identité et la performance. Cette exposition continue redéfinit la manière dont les jeunes perçoivent leurs émotions, interprètent leurs comportements et évaluent leur “normalité.“
Des réseaux qui apprennent à se scruter et se comparer
Sur les réseaux sociaux, chaque sujet intime devient un thème de débat public : identité sexuelle, genre, TDAH, haut potentiel, troubles alimentaires, dyslexie, stress, normes physiques… Ces conversations, parfois lancées dans une intention bienveillante de sensibilisation, finissent parfois par nourrir une hyper-conscience de soi.
Les jeunes y apprennent, jour après jour, à se scruter, à se diagnostiquer, mais surtout, à se comparer. Chaque émotion devient suspecte : “Suis-je stressé ? TDAH ? Hypersensible ?“, chaque écart par rapport aux normes visibles sur les réseaux sociaux devient motif d’inquiétude. Cette peur permanente à propos de soi-même crée un terrain fertile pour le mal-être.
Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas nécessairement plus stressés biologiquement que les générations précédentes – ils ont surtout appris à avoir peur d’être stressés selon Sonia Lupien, chercheuse en neurosciences. Autrement dit, c’est la représentation négative du stress qui en augmente l’intensité.
Nos recherches soulignent que les réseaux sociaux agissent comme une caisse de résonance du mal-être. En véhiculant en continu des messages alarmistes selon lesquels le mal-être est un poison ou en diffusant des discours emprunts d’une positivité exacerbée, ils entretiennent la croyance qu’un individu équilibré devrait être constamment serein et performant.
Le mal-être est donc devenu social et symbolique. Par le biais des réseaux sociaux, il devient diffus, constant et se renforce au gré de la visibilité des contenus numériques et de la comparaison sociale qu’ils sous-tendent. Ainsi, les jeunes ne fuient plus une menace extérieure, mais un jugement collectif permanent, celui des pairs et des algorithmes qui régulent leur image de soi.
En définitive, à force de présenter l’anxiété, la fatigue ou encore la différence comme des signaux alarmants, les jeunes finissent par redouter de ne pas souffrir de pathologies qui les rendent “normaux” aux yeux des autres.
Une internalisation des normes
Selon la théorie de l’apprentissage social, les individus apprennent à se comporter et à se percevoir en observant les autres. Les réseaux sociaux fonctionnent précisément sur ce principe : chaque image, chaque témoignage agit comme un micro-modèle de comportement, de posture ou d’émotion.
Nos recherches dans le cadre du projet ALIMNUM, qui vise à étudier l’impact de la consommation numérique des étudiants sur leur santé, et notamment leurs pratiques nutritionnelles, constituent un cas concret illustrant ce phénomène. Les influenceurs sont pour les jeunes des figures médiatiques et incarnent aujourd’hui de véritables modèles normatifs. Dans le domaine du fitness par exemple, leurs contenus prônent la discipline, le contrôle de soi et la performance corporelle.
Cette exposition répétée favorise l’internalisation des normes esthétiques et une auto-surveillance constante – ce que Michel Foucault décrivait déjà comme une “gouvernementalité du corps.” Les jeunes ne se contentent plus de voir ces modèles : ils apprennent à se juger à travers eux.
Retrouver le sens de la nuance
Les réseaux sociaux se transforment en outil d’auto-surveillance : les jeunes y apprennent à reconnaître des symptômes, mais aussi à s’y identifier. L’expression du malaise devient un marqueur de légitimité sociale où la souffrance se mesure, se compare et se valorise.
Nos travaux mettent en évidence une peur d’être imparfait ou non conforme aux normes sociales, corporelles circulant en ligne. L’environnement numérique fonctionne alors comme un amplificateur de vigilance intérieure, qui transforme la régulation émotionnelle en source d’angoisse.
Plutôt que d’éliminer le mal-être, il faut réhabiliter l’ambivalence : la peur, le doute, l’imperfection. La santé mentale ne consiste pas à supprimer ces états, mais à apprendre à vivre avec eux.
À l’ère des réseaux sociaux, cet apprentissage de la nuance devient une forme de résistance : accepter de ne pas tout mesurer, de ne pas toujours aller bien. C’est sans doute là le véritable enjeu : dépathologiserl’expérience ordinaire, pour permettre aux jeunes de vivre avec eux-mêmes – et non contre eux-mêmes.
Caroline Rouen-Mallet (Université de Rouen Normandie),
Pascale Ezan (Université Le Havre Normandie),
Stéphane Mallet (Université de Rouen Normandie)
[THECONVERSATION.COM, 23 octobre 2025] La “peur de rater quelque chose” (“Fear Of Missing Out“, ou FOMO) n’est pas née avec Instagram. Cette peur d’être exclu, de ne pas être là où il faut, ou comme il faut, a déjà été pensée bien avant les réseaux sociaux, et révèle l’angoisse de ne pas appartenir au groupe. Vous l’avez sans doute déjà ressentie : cette sensation distincte que votre téléphone vient de vibrer dans votre poche. Vous le sortez précipitamment. Aucune notification.
Autre scénario : vous partez en week-end, décidé à vous “déconnecter“. Les premières heures sont agréables. Puis l’anxiété monte. Que se passe-t-il sur vos messageries ? Quelles conversations manquez-vous ? Vous ressentez la “peur de rater quelque chose“, connue sous l’acronyme FOMO (“Fear Of Missing Out“). D’où vient cette inquiétude ? De notre cerveau programmé pour rechercher des récompenses ? De la pression sociale ? De nos habitudes numériques ? La réponse est probablement un mélange des trois, mais pas exactement de la manière dont on nous le raconte.
Ce que les penseurs nous ont appris sur l’anxiété sociale
En 1899, l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929), l’un des théoriciens invoqués dans l’industrie du luxe décrit la “consommation ostentatoire” : l’aristocratie ne consomme pas pour satisfaire des besoins, mais pour signaler son statut social. Cette logique génère une anxiété : celle de ne pas être au niveau, de se retrouver exclu du cercle des privilégiés.
À la même époque, le philosophe allemand Georg Simmel (1858-1918) prolonge cette analyse en étudiant la mode. Il décrit une tension : nous voulons simultanément nous distinguer et appartenir. La mode résout temporairement cette contradiction, mais au prix d’une course perpétuelle. Dès qu’un style se diffuse, il perd sa valeur. Cette dynamique crée un système où personne n’est épargné : les élites doivent innover sans cesse tandis que les autres courent après des codes qui se dérobent.
En 1959, le sociologue Erving Goffman (1922-1982) théorise nos interactions comme des performances théâtrales. Nous gérons constamment l’impression donnée aux autres, alternant entre scène (où nous jouons notre rôle) et coulisses (où nous relâchons la performance). Sa question résonne aujourd’hui : que se passe-t-il quand les coulisses disparaissent ? Quand chaque instant devient potentiellement documentable, partageable ?
Enfin, plus récemment, le philosophe Zygmunt Bauman (1925-2017) a développé le concept de “modernité liquide” : dans un monde d’options infinies, l’anxiété n’est plus liée à la privation, mais à la saturation. Comment choisir quand tout semble possible ? Comment être certain d’avoir fait le bon choix ?
Ces quatre penseurs n’ont évidemment pas anticipé les réseaux sociaux, mais ils ont identifié les ressorts profonds de l’anxiété sociale : l’appartenance au bon cercle (Veblen), la maîtrise des codes (Simmel), la performance permanente (Goffman) et l’angoisse du choix (Bauman) – des mécanismes que les plateformes numériques amplifient de manière systématique.
FOMO à l’ère numérique
Avec la généralisation des smartphones, le terme se popularise au début des années 2010. Une étude le définit comme “une appréhension omniprésente que d’autres pourraient vivre des expériences enrichissantes desquelles on est absent.” Cette anxiété naît d’une insatisfaction des besoins fondamentaux (autonomie, compétence, relation) et pousse à un usage compulsif des réseaux sociaux.
Que change le numérique ? L’échelle, d’abord : nous comparons nos vies à des centaines de vies éditées. La permanence, ensuite : l’anxiété est désormais continue, accessible 24 heures sur 24. La performativité, enfin : nous ne subissons plus seulement le FOMO, nous le produisons. C’est ainsi que chaque story Instagram peut provoquer chez les autres l’anxiété que nous ressentons.
Le syndrome de vibration fantôme illustre cette inscription corporelle de l’anxiété. Une étude menée sur des internes en médecine révèle que 78 % d’entre eux rapportent ces vibrations fantômes, taux qui grimpe à 96 % lors des périodes de stress intense. Ces hallucinations tactiles ne sont pas de simples erreurs perceptives, mais des manifestations d’une anxiété sociale accrue.
Au-delà de la dopamine : une anxiété d’appartenance
De nombreux livres et contenus de vulgarisation scientifique ont popularisé l’idée que le FOMO s’expliquerait par l’activation de notre “circuit de récompense” cérébral.
Ce système fonctionne grâce à la dopamine, un messager chimique du cerveau (neurotransmetteur) qui déclenche à la fois du plaisir anticipé et une forte envie d’agir pour ne rien manquer. Dans le Bug humain (2019), Sébastien Bohler développe notamment la thèse selon laquelle notre cerveau serait programmé pour rechercher constamment davantage de ressources (nourriture, statut social, information).
Selon cette perspective, les plateformes de réseaux sociaux exploiteraient ces circuits neuronaux en déclenchant de manière systématique des réponses du système de récompense, notamment par le biais des signaux de validation sociale (likes, notifications), ce qui conduirait à des formes de dépendance comportementale.
D’autres travaux en neurosciences pointent vers une dimension complémentaire, peut-être plus déterminante : l’activation de zones cérébrales liées au traitement des informations sociales et à la peur de l’exclusion. Les recherches menées par Naomi Eisenberger et ses collègues depuis les années 2000 ont révélé que les expériences d’exclusion sociale activent des régions cérébrales qui chevauchent partiellement celles impliquées dans le traitement de la douleur physique.
Elles suggèrent que le rejet social constitue une forme de souffrance inscrite biologiquement. Ces deux mécanismes – recherche de récompense et évitement de l’exclusion – ne s’excluent pas mutuellement, mais pourraient opérer de manière synergique. Au fond, ce n’est pas tant le manque d’un like qui nous inquiète que le sentiment d’être en marge, de ne pas appartenir au groupe social.
Cette inscription neurobiologique de la peur de l’exclusion confirme, d’une autre manière, ce qu’avaient analysé Veblen, Simmel, Goffman et Bauman : l’anxiété d’appartenance constitue un ressort fondamental de nos comportements sociaux, que les plateformes numériques amplifient désormais de manière systématique.
Reprendre le contrôle de l’attention ?
L’anxiété sociale comparative n’a donc pas attendu Instagram pour exister. Mais il faut reconnaître une différence d’échelle : nos cerveaux, façonnés pour des groupes de quelques dizaines d’individus, ne sont pas équipés pour traiter le flux incessant de vies alternatives qui défile sur nos écrans.
Face à cette saturation, la déconnexion n’est pas une fuite mais une reconquête. Choisir de ne pas regarder, de ne pas savoir, de ne pas être connecté en permanence, ce n’est pas rater quelque chose – c’est gagner la capacité d’être pleinement présent à sa propre vie. Cette prise de conscience a donné naissance à un concept miroir du FOMO : le JOMO, ou “Joy of Missing Out“, le plaisir retrouvé dans le choix conscient de la déconnexion et dans la réappropriation du temps et de l’attention.
[THECONVERSATION.COM, 14 octobre 2025] Que se passerait-il si la consommation d’alcool s’arrêtait totalement, partout ? ou si, scénario dystopique pour les uns, utopique pour les autres, les boissons alcoolisées disparaissaient totalement de la planète ?
Dans le Meilleur des mondes, publié en 1932, l’écrivain britannique Aldous Huxley imagine une société sans alcool, mais sous l’empire d’une autre drogue : le soma. Ce terme, emprunté aux textes védiques indiens où il désignait une boisson sacrée, devient sous sa plume une substance de synthèse parfaite, sans effets secondaires, qui maintient la population dans une soumission heureuse. L’absence d’alcool compensée par un contrôle chimique des émotions…
Sans aller jusqu’à un tel scénario, que se passerait-il dans nos sociétés si l’alcool, subitement, cessait d’être consommé ? Quelles seraient les conséquences pour la santé et, plus largement, pour la société ? Prêtons-nous à ce petit exercice intellectuel, pour tenter de prendre la mesure de la place qu’occupe l’alcool dans nos vies…
Augmentation de l’espérance de vie en bonne santé
Si l’alcool disparaissait demain, on constaterait tout d’abord une diminution de la mortalité et une augmentation de l’espérance de vie en bonne santé. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en 2019, l’alcool était responsable de 2,6 millions de décès par an dans le monde, soit 5 % de la mortalité globale. La classe d’âge 20-39 ans est par ailleurs celle qui enregistre la proportion la plus élevée de décès attribuables à l’alcool, soit 13 %.
En France, l’alcool provoque 41 000 décès par an dont 16 000 par cancers, 9 000 par maladies cardiovasculaires et 6 800 par maladies digestives). Une étude publiée dans la revue scientifique médicale The Lancet en 2018 suggère qu’il n’existe pas de seuil de consommation sans risque pour la santé : dès un seul verre consommé par jour, les années de vie en bonne santé diminuent.
Moins de jeunes mourraient à cause de l’alcool
L’alcool est la première cause évitable de mortalité chez les moins de trente ans. Près d’un décès sur cinq chez les hommes de 25 à 29 ans est attribuable à l’alcool. Avant 40 ans, les causes principales sont les accidents et les suicides, tandis qu’à partir de la quarantaine dominent les maladies chroniques comme la cirrhose. La suppression totale de l’alcool réduirait donc directement la mortalité prématurée.
Diminution des accidents de la route et des suicides
Un monde sans alcool s’accompagnerait aussi d’une réduction rapide des accidents de la route. En 2024, sur les routes de France, l’alcool était en effet responsable de près d’un accident mortel sur quatre.
En France, les infractions liées à l’alcool, surtout la conduite sous l’empire de l’alcool, représentent près d’un tiers des condamnations pour infractions routières avec, en 2019, 87 900 condamnations. Leur poids considérable a conduit les tribunaux à recourir massivement à des procédures simplifiées pour désengorger le système judiciaire, preuve que ces affaires constituent une part majeure et récurrente du contentieux pénal.
Moins de violences, moins de féminicides et désengorgement du système judiciaire
L’alcool est directement lié à la violence, et les affaires judiciaires impliquent souvent l’alcool. En France, l’analyse des données recueillies par questionnaire auprès de plus de 66 000 étudiants et étudiantes des universités indique que l’alcool est un facteur déterminant des violences sexistes et sexuelles dans ce milieu. Plus de la moitié des violences sexistes et/ou sexuelles ainsi recensées implique une consommation d’alcool dans le cadre de la vie universitaire.
Une étude réalisée en Afrique du Sud a par ailleurs montré que les périodes d’interdiction totale de vente d’alcool pendant la pandémie de Covid-19 ont coïncidé avec une baisse de 63 % des féminicides, comparées aux périodes sans restriction.
Diminution du nombre de suicides
De façon peut-être plus surprenante, si l’alcool venait à disparaître, on pourrait aussi s’attendre à une diminution substantielle des suicides. Comme l’ont montré des études récentes, l’alcool augmente significativement le risque de mort par suicide, et ce, quel que soit le genre considéré. La consommation d’alcool est désormais un facteur de risque reconnu pour le suicide, à la fois à court terme (par intoxication, impulsivité, perte de contrôle) et à long terme (par le développement d’un isolement social dû à la consommation excessive ou à la dépendance, par le développement d’une dépression ou encore de troubles mentaux associés).
Une méta-analyse (revue systématique de littérature suivie d’une analyse statistique portant sur les données des études sélectionnées, ndlr) a ainsi établi que chaque hausse d’un litre par habitant par année de la consommation d’alcool pur est associée à une augmentation de 3,59 % du taux de mortalité par suicide. Rappelons qu’en 2023, les volumes d’alcool pur mis en vente en France – en diminution par rapport aux années précédentes – s’établissaient encore à 10,35 litres par habitant âgés de 15 ans et plus.
Moins de maladies et des services d’urgences et des hôpitaux moins engorgés
Si la consommation d’alcool venait à s’arrêter, les services des urgences seraient beaucoup moins encombrés. Des études réalisées en France estiment, en effet, qu’environ 30 % des passages aux urgences seraient liés à l’alcool. On imagine bien ce que cela pourrait changer quand on connaît les difficultés de fonctionnement auxquelles font actuellement face les services d’urgence. Par ailleurs, la consommation d’alcool étant responsable de plus de 200 maladies, l’arrêt de sa consommation diminuerait leur prévalence, et donc les hospitalisations associées.
Les chiffres de 2022 indiquent que 3,0 % des séjours hospitaliers en médecine, en chirurgie, en obstétrique et en odontologie, que 6,6 % des journées en soins de suite et de réadaptation et que 10,0 % des journées en psychiatrie étaient considérés comme étant en lien avec des troubles de l’usage d’alcool. Par rapport aux chiffres de 2012, on constate une diminution du nombre de séjours pour alcoolisation aiguë ainsi qu’une hausse du recours pour alcoolodépendance. En psychiatrie, le nombre de journées d’hospitalisations a baissé en 2022 par rapport à 2012, tandis qu’en soins de suite et de réadaptation, la durée de prise en charge s’est allongée. Le coût de ces hospitalisations était estimé en 2022 à 3,17 milliards d’euros, soit 4,2 % des dépenses totales d’hospitalisations (contre 3,6 % de l’ensemble des dépenses hospitalières en 2012).
Enfin, la disparition de l’alcool mettrait aussi fin aux troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale (TSAF). Chaque année en France, environ 8 000 enfants naissent avec des séquelles dues à l’exposition prénatale à l’alcool. Ces troubles entraînent des handicaps cognitifs et comportementaux durables, des difficultés scolaires et une surmortalité précoce. La disparition de ce syndrome représenterait un gain immense en vies sauvées, en qualité de vie et en coûts évités pour le système de santé, l’éducation et le médico-social.
Ce que l’on gagnerait chaque année sans alcool [France] :
41 000 vies sauvées en France (2,6 millions dans le monde) ;
8 000 enfants épargnés des troubles de l’alcoolisation foetale ;
Plusieurs milliers de suicides évités (15 %–20 % liés à l’alcool) ;
2 400 accidents routiers mortels en moins en France ;
246 000 hospitalisations évitées, soit un soulagement majeur pour les services d’urgence ;
102 milliardsd’euros économisés en coûts sociaux, soit 4,5 % du PIB français ;
Une justice désengorgée, débarrassée d’une grande partie des infractions routières et violences liées à l’alcool.
Et que se rassurent ceux qui s’inquièteraient du fait que la disparition de l’alcool pourrait nous priver d’hypothétiques bénéfices, tels qu’un quelconque effet protecteur d’une consommation modérée, notamment sur le cœur. Les conclusions des travaux à l’origine de cette rumeur sont désormais largement remises en cause… En revanche, arrêter l’alcool présente de nombreux avantages.
Arrêter de boire : de nombreux bénéfices
Révélés par les campagnes Un mois sans alcool comme le Défi de janvier (le Dry January à la française), les bénéfices observés à l’arrêt de la consommation sont très nombreux. Sans alcool, on se sent beaucoup mieux et notre corps nous dit merci ! Parmi les effets les plus notables et rapportés dans des enquêtes déclaratives figurent des améliorations du bien-être et de la qualité de vie. Les personnes interrogées indiquent notamment mieux dormir, se sentir plus en forme, avoir plus d’énergie. Elles constatent qu’elles ont perdu du poids, et ont vu leur teint et leur chevelure s’améliorer. Elles déclarent également avoir fait des économies. Pour s’en faire une idée : il a été estimé qu’en moyenne, lors de la campagne de 2024 du Défi de Janvier, les participants économisent 85,2 €.
Les paramètres physiologiques s’améliorent aussi. Parmi les bénéfices à l’arrêt de l’alcool, on peut citer un moindre risque de résistance à l’insuline, une meilleure élasticité du foie, une meilleure homéostasie du glucose (glycémie), une amélioration du cholestérol sanguin, une diminution de la pression artérielle et même une diminution des marqueurs sanguins du cancer. Du point de vue cognitif sont rapportées des améliorations en termes de concentration et de performance au travail.
Mais l’alcool, objecteront certains, n’est pas qu’une molécule psychoactive : il est aussi un rituel social universel. Partager un verre est un marqueur d’appartenance, de convivialité, voire de célébration. Sa disparition obligerait à réinventer nos codes sociaux.
Réinventer nos liens sociaux
On l’a vu, aucune consommation d’alcool, quelle qu’en soit la quantité, n’améliore la santé. Sa disparition n’aurait, du point de vue médical, que des bénéfices. En revanche, c’est tout un ensemble d’usages culturels et économiques qu’il nous faudrait réinventer. En société, il nous faudrait consommer autrement et autre chose. Pourquoi pas des mocktails (cocktails sans alcool imitant les cocktails alcoolisés traditionnels) ou d’autres boissons sans alcool, telles par exemple que des boissons fermentées sans éthanol comme le kombucha ou le kéfir ?
Parmi les alternatives à l’alcool, certains explorent même la mise au point de molécules de synthèse qui mimeraient les effets désinhibiteurs de l’alcool, sans ses méfaits métaboliques…
Une fiction qui éclaire une réalité quelquefois désastreuse
L’exercice de pensée auquel s’essaye cet article ne doit pas être confondu avec la prohibition, dont l’échec historique aux États-Unis a montré les limites. Il s’agit plutôt de recourir à la fiction pour interroger notre rapport collectif à l’alcool. Derrière son image conviviale, cette substance reste l’un des premiers facteurs de mortalité évitable, de maladies et de souffrances sociales. Imaginer sa disparition permet d’ouvrir un débat sur la réduction des risques, le développement d’alternatives, et une transformation culturelle de nos rituels sociaux.
D’ailleurs, la non-consommation semble devenir de plus en plus acceptable socialement. Un nombre croissant de personnes ne consomment plus d’alcool en France. On note ces dernières années une baisse de la plupart des indicateurs liés à la vente et à l’usage de l’alcool en France. Chez les lycéens par exemple, les non-consommateurs (qui n’ont jamais expérimenté l’alcool), sont passés de 15 % en 2018 à 31,7 % en 2022.
Enfin, le Défi de janvier rencontre aussi un réel succès. Selon un sondage Panel Selvitys publié en février 2024, 5,1 millions de personnes y ont participé en 2024, et un nombre croissant de participants se sont inscrits en ligne : on a enregistré 75 % d’augmentation par rapport à 2023. Tout porte à croire que l’idée de faire la fête sans alcool (et de rester drôle quand même !) est en train de faire son chemin…
Mickael Naassila, physiologiste (Université de Picardie)
L’histoire du Val-Benoît s’échelonne sur trois périodes :
1. La période agraire (1224-1789)
Construction d’un prieuré et d’une chapelle en 1224 ; le doyen de Saint-Paul, Othon de Jeneffe, fonde l’abbaye en 1226 et les religieuses cisterciennes de Robermont s’y installaient en 1230. En 1232, acquisition de 50 bonniers (43,5 ha) de bois sur la colline de Cointe, puis acquisition de revenus d’indulgences et de colonies rurales à partir de 1245. L’abbaye et la chapelle s’achèvent en 1265, entourées d’un mur d’enceinte (le site couvre une superficie de 5 bonniers) et une porte est construite à l’endroit de la porterie actuelle, plus une porte plus petite donnant accès à la Meuse.
Des privilèges sont accordés par différents papes : rentes héritables, fermages, l’abbesse cellérière, assistée de gestionnaires, ne peut être traduite en jugement. La communauté est limitée à 45 religieuses en 1330. En 1516, évacuation suite aux débordements de la Meuse ; pillage par le prince d’Orange en 1568. Entre 1516 et 1592, saisies, faillites, nombreux conflits juridiques mais deux abbesses hors du commun : Marguerite de Horion (1569-1597) et Marguerite de Noville (1594-1631) concourent à la restauration immobilière, mobilière et à la reconsolidation financière (reconstruction en style Renaissance mosane en 1629).
Plusieurs inondations et incendies mineurs surviennent pendant le XVIIe siècle mais, au XVIIIe siècle, deux abbesses redonnent éclat et prospérité au Val-Benoît : Anne de Monfort (1725-1749) et Louise de Sarto (1776-1790). Le 18 août 1789, l’ancien régime disparaît et c’est la fin d’un règne et la décadence de l’abbaye.
2. La période industrielle (1797-1927)
Les bâtiments et terrains (40 bonniers – 35 ha) sont vendus au citoyen Pierre Lesoinne en 1797. La ferme Thiernesse (Kinkempois) est acquise par Nicolas Lesoinne en 1797. L’ensemble (90 bonniers) devient propriété de Jules Hauzeur en 1837. La ferme est laissée à l’abandon à partir de 1840 et, en 1841, on construit la gare de Kinkempois et le port de Renory. La ferme est ses dépendances sont cédées à Albert Lamarche qui y fera construire le Château Lamarche ou Petit Val-Benoît. L’église, transformée en scierie, est démolie vers 1810. Le site devient alors industriel : le charbonnage du Val-Benoît, un quai de chargement, un complexe agricole (Van der Heyden). En 1834, installation d’une usine à canons de fusils (John Cockerill) et d’une usine de fonte malléable (Maximilien Lesoinne).
En 1854, l’abbaye est occupée par la veuve de Nicolas Lesoinne, Charles Lesoinne ainsi qu’Édouard Hauteur et son épouse. Laurent Charles Van der Heyden à Hauzeur hérite du Val-Benoît au décès de son épouse, Julie Lesoinne. En 1898, le château devient la propriété de Marie Van der Heyden à Hauzeur, épouse d’Albert Lamarche. De 1854 à 1944 cette demeure est successivement habitée par Adolphe Lesoinne, Éléonore Hauzeur (épouse d’André Roman) et Marie Roman, deuxième épouse d’Albert Lamarche.
3. La période scientifique (1927-2014)
En 1924, l’Université de Liège acquiert l’abbaye avec ses dépendances (superficie : 7 ha), le mobilier restant propriété de la famille Van der Heyden. La nouvelle Faculté des sciences appliquées, dans un style moderniste inspiré de l’Art Déco, est inaugurée le 26 novembre 1937, en présence du roi Léopold III. Les divers instituts s’édifient de 1937 à 1939. Mais le quartier est fortement endommagé par les bombardements du pont du Val-Benoît, en 1944. Les bâtiments universitaires sont reconstruits entre 1952 et 1955 et l’abbaye réédifiée en 1952 en récupérant une partie des matériaux d’origine. La château Lamarche accueille la faculté de géologie jusqu’en 2002.
Les facultés universitaires sont progressivement transférées au Sart-Tilman à partir de 1967 et les derniers étudiants ingénieurs architectes quittent le site en 2006. Le CRM, inauguré en 1964, est démoli de 2013 à 2015. Le site, à l’abandon, est démantelé progressivement. La 4e période est à écrire…
La CHICC ou Commission Historique et Culturelle de Cointe (Liège, BE) et wallonica.org sont partenaires. Ce texte est le résumé d’une conférence de José DELHEZ, organisée en novembre 2015 par la CHiCC : le voici diffusé dans nos pages. Pour les dates des autres conférences, voyez notre agenda en ligne…
[THECONVERSATION.COM, 4 octobre 2025] Convoquer la linguistique pour évoquer sa fonction d’aidante ou d’aidant – sa place auprès du proche qu’on accompagne, la façon dont on nomme la maladie qui l’affecte, les liens qui nous unissent… –, c’est l’objet d’une recherche participative originale menée par des linguistes auprès d’aidantes de malades d’Alzheimer.
Un projet de recherche émerge parfois à la suite de conversations informelles, de concours de circonstances, de besoins pratiques, de questions ou de problèmes non résolus qui nous tiennent à cœur. Tel a été le cas d’une recherche sur les aidants de malades diagnostiqués Alzheimer menée par une équipe de linguistes qui, par ce projet, sortent de leurs sujets de prédilection (étudier la langue en elle-même et pour elle-même) pour faire un pas de côté vers des problématiques démographiques et sociales sensibles qui questionnent la prise en charge et la fin de vie.
Près de 9,3 millions d’aidants en France
Au regard du vieillissement de la population, une place de plus en plus grande sera nécessairement accordée au proche aidant pour assurer les activités de la vie quotidienne. En France, 9,3 millions de personnes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie. Un Français adulte sur six, mais aussi un mineur sur vingt, est concerné (chiffres 2023 de la Drees pour l’année 2021).
Et, selon les projections, en 2030, on comptera 1 Français sur 5 qui accompagnera son proche en situation de dépendance, en raison de son âge, d’une maladie ou d’un handicap. L’aide la plus fréquemment déclarée est le soutien moral, suivi par l’aide dans les actes de la vie quotidienne et enfin l’aide financière.
Quelques chiffres clés pour comprendre qui sont les aidants (Source : Drees, février 2023) :
8,8 millions d’adultes et 0,5 million de mineurs âgés de 5 ans, ou plus, peuvent être qualifiés de proches aidants ;
entre 55 et 65 ans, près d’une personne sur quatre se déclare proche aidant ;
les femmes sont surreprésentées (jusqu’à l’âge de 75 ans) : parmi les adultes, elles sont 56 % à se déclarant proches aidantes.
De la sociologie de la santé à la linguistique
Ce champ de recherche est très majoritairement occupé par la sociologie de la santé pour étudier, par exemple, les questions du partage des tâches à travers le genre, les relations entre le malade, le médecin et l’aidant, etc., les aidants devenant ainsi des acteurs du soin négocié, ainsi que par les psycho-sociologues qui pensent l’aidance à travers des notions telles que l’épuisement, le fardeau, le burn-out…
Trois faits nous ont convaincus que les linguistes avaient toute leur légitimité pour travailler sur cette problématique :
les aidantes et aidants sont exposés à un certain nombre de risques (surmortalité dans les années qui suivent le début de la maladie de leur proche, décès avant leurs aidés…) ;
l’aidante ou l’aidant familial assure un travail conséquent, parfois même davantage que ne le ferait une ou un aidant professionnel ;
l’aidante ou l’aidant peut concilier activité professionnelle et aide du proche plusieurs heures par jour. Au-delà de deux à trois heures, l’aidante ou l’aidant peut être amené à modifier son organisation personnelle et professionnelle pour passer davantage de temps avec sa ou son proche dépendant.
En tant que linguistes, nous avons souhaité saisir la manière dont les aidants se reconnaissent (ou non) derrière cette désignation, la manière dont ils nomment (ou non) la maladie, les procédés qu’ils mobilisent pour contourner par exemple le terme ‘Alzheimer‘ qui charrie des représentations négatives quand ils accompagnent des proches atteints de cette maladie, les injonctions dont ils font l’objet dans l’espace médiatique, institutionnel, assurantiel…
D’une recherche diachronique à une recherche participative
Méthodologiquement, cette recherche initiée en 2017 consistait à faire des entretiens d’une heure trente tous les six mois pour répondre aux questions de recherche. Nous avons ainsi été amenés à évoquer les situations familiales intimes, certains non-dits entre parents et enfants ou entre conjoints, la maladie et les conséquences qu’elle a causées dans la systémique familiale. Chaque entretien consistait à revenir sur ces points mais également à parler des faits marquants qui se sont produits depuis le dernier entretien.
Peu à peu, des liens de proximité se sont tissés entre le chercheur et l’aidant. Les aidants mettaient le rendez-vous à leur agenda et nous rappelaient quand nous dépassions le délai prévu. Une relation de confiance s’est tissée et les aidants nous ont alors donné accès aux outils qu’ils ont confectionnés pour optimiser leur quotidien et celui de leur proche :
agenda où l’aidant consigne à la fois les rendez-vous médicaux, le passage d’aide à domicile, la livraison des repas… mais aussi ses états d’âme, sa charge mentale, les faits marquants de sa journée, ses émotions ;
photos et films de famille à Noël où l’on constate, année après année, les effets de l’accélération de la maladie ;
différents dispositifs tels que des Post-its de couleurs différentes pour distinguer, dans le réfrigérateur, ce qui doit être consommé au petit-déjeuner, au déjeuner ou au dîner ; pour distinguer les vêtements d’été, d’hiver ou de mi-saison…
accès aux conversations sur le groupe WhatsApp de l’aidante qui informe son entourage des signes montrant l’accélération de la maladie de son conjoint.
Face à cette demande croissante de participation à la recherche (en creux dans le discours de certains aidants, et explicite pour d’autres), nous avons fait évoluer le protocole en demandant à un photographe professionnel de travailler avec nous pour capturer, avec la photo ou la vidéo, certains moments de l’aidance et participer ainsi au renouvellement de l’iconographie du grand âge et de l’accompagnement.
Tous ont accepté la démarche et ont permis au professionnel de photographier une part de leur intimité qui a été importante dans leur parcours d’aidant (un objet cher au malade, une pièce de la maison, un dispositif créé par l’aidant, un espace dans le jardin…).
Au-delà de ces prises de vue, d’autres aidants nous ont proposé de modéliser leur expérience, via une carte mentale, qui jalonne les faits marquants de la famille sur une durée de près de dix ans (de 2014 à 2023).
Ce que raconte l’infographie en en-tête :
de 2014 à 2021 : il s’agit de la confrontation des sœurs (aidantes) de leur mère (aidée) au corps médical avec des discours et émotions (parfois) contradictoires. Elles prennent alors conscience qu’elles deviennent aidantes ;
décembre 2021 : entrée en Ehpad de leur mère avec le sentiment de déresponsabilisation alors qu’elles ont une habilitation familiale ;
décembre 2023 : l’état de santé de leur mère s’aggrave et remise en cause de certains actes de la prise en charge.
Une approche singulière ?
Rappelons qu’une recherche participative, selon le rapport Houllier, est définie comme “les formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non scientifiques-professionnels, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes, participent de façon active et délibérée.”
Les aidantes ont expliqué leur cheminement pour arriver à ce niveau de modélisation.
Décryptage de l’infographie
On avait noté sur notre agenda des moments de travail, deux dates je crois au moins un mois avant notre rendez-vous et on a surtout travaillé la veille au soir et l’après-midi avant votre arrivée, et quand on a posé ces mots, on a pensé qu’il y avait nécessité d’utiliser des polices et des couleurs différentes. Par exemple, tout ce qui est médical est encadré. […]
Quand on a matérialisé des relations par des flèches, c’est qu’on pensait à quelqu’un en particulier, il y avait donc ces émotions positives ou négatives qui apparaissaient, elles sortent du cœur […] donc tous les métiers, on les a rencontrés, expérimentés et puis derrière, on a des gens, des visages. […]
Dans le premier graphe, on était dans la découverte de beaucoup de choses qu’on a dû mettre en place, apprendre, comprendre. Aujourd’hui, on est plus dans une routine, dans quelque chose qui s’est installé et on découvre comme dans plein de sujets qu’il faut tout le temps remettre son énergie sur l’ouvrage, tout le temps être vigilant, patient.
Cette recherche participative a permis de visibiliser les aidants et leur a donné la possibilité, dans une démarche introspective, de réfléchir à ce qu’ils font au quotidien. D’ailleurs, les sœurs aidantes à l’origine de l’infographie nous ont rapporté :
Ça nous a ouvert aussi les yeux sur pas mal de choses et d’avoir fait ce bilan dans un sens, ça permet de finir une première étape, de mesurer tout ce qu’on avait parcouru et même si on le savait, c’était bien de repenser à tout cela, on l’aurait sans doute pas fait si vous nous aviez pas demandé de le faire.
Et pour la linguistique, ce projet montre combien il est enrichissant de travailler sur le rapport entre langage et problématique du vieillissement et de la dépendance.
[HISTORIA.FR, 24 mars 2018] André Malraux s’inspira de sa personnalité haute en couleur dans plusieurs de ses romans et caressa même le projet de faire de sa vie aventureuse un film à grand budget hollywoodien, intitulé Le Règne du Malin. Lui, c’est Marie-Charles David de Mareyna (1842-1890), un aventurier extravagant qui, à la fin du XIXe siècle, parvient à se tailler à un royaume au sein du pays Moï au Vietnam – une zone montagneuse particulièrement dangereuse pour les Européens, car insalubre et peuplée d’une mosaïque de tribus rétives à toute civilisation.
Tout commence en 1888. Ex-officier chez les Spahis, homme à femmes, affairiste sans scrupules, Mareyna végète alors à Saïgon. Il a quitté la France trois ans plus tôt après avoir escroqué le richissime baron Seillière, en lui soutirant une forte somme pour financer une expédition scientifique imaginaire. Depuis, il a dilapidé le pactole et survit modestement grâce à une activité de trafic d’armes et à des piges pour un journal local. Mais la chance va bientôt lui sourire.
Le gouverneur de l’Indochine française s’inquiète en effet, à cette époque, des visées expansionnistes du royaume voisin du Siam sur le pays Moï. Il ne peut, pour autant, y envoyer des troupes, car cette perspective déplaît à Paris. Ne lui reste que la possibilité de missionner un mercenaire pour faire le travail à sa place… et c’est à Mareyna qu’il choisit de confier cette tâche délicate. Et c’est ainsi qu’au printemps 1888, celui-ci s’enfonce dans la jungle à la tête d’une colonne de 80 porteurs et 15 tirailleurs, sans oublier sa concubine annamite.
Dans les mois qui suivent, Mareyna se démultiplie : il sillonne la région à dos d’éléphant, va de village en village, négocie, défie ses adversaires en combat singulier. Son bel uniforme blanc, avec bicorne et sabre incrusté de nacre et d’or, fait forte impression, d’autant qu’il ne manque jamais de revêtir en dessous une cotte de maille, sur lesquelles les fléchettes empoisonnées viennent se briser. Subjugués et croyant se trouver face à un demi-dieu, les Sedangs, une des tribus du pays Moï, finissent par l’élire roi, sous le nom de Marie Ier.
Dès lors, les ambitions de Mareyna deviennent sans limite. Il dote son nouveau royaume d’une constitution (dans laquelle, on le notera à son crédit, il abolit l’esclavage et les sacrifices humains), d’un drapeau, de décorations, d’une devise (“Jamais cédant, toujours cédant” – on vous laisse trouver le jeu de mots), d’une douane et d’une capitale, le village de Kon Jari, où est instaurée une étiquette extravagante. Et pour que rien ne manque, sont imprimés des timbres-poste portant au centre l’écusson royal (un tigre d’or sur champ d’azur).
La comédie, toutefois, prend fin en 1889. Mareyna, en effet, a l’audace de retourner en France dans le but de faire reconnaître officiellement son royaume par le président Sadi Carnot. A Paris, il devient la coqueluche de la bonne société (et en profite pour vendre à tour des bras des baronnies, titres de noblesse et décorations fantaisistes afin de renflouer ses caisses). Mais, dans les Sedangs, l’administration coloniale met à profit son absence pour démanteler son royaume : lorsque, désespéré, il se décide à retourner sur place, il est trop tard. A son arrivée à Singapour, le consul de France l’informe qu’il se trouve frappé d’une interdiction de séjour en Indochine.
Mareyna ne survivra guère à la perte de son royaume. Après avoir vainement tenté d’offrir le protectorat sur les Sedangs à l’empereur d’Allemagne (et avoir récolté, au passage, une accusation pour haute trahison), il se réfugie sur l’île malaise de Tioman, où il survit en collectant des nids d’hirondelle pour des marchands chinois. En novembre 1890, abandonné de tous sauf de son chien, il meurt – mordu par un serpent ou en se suicidant avec une aiguille empoisonnée, personne ne le sait (…).
[INDOMEMOIRES.HYPOTHESES.ORG, 22 septembre 2012] En 1888, sur les hauts plateaux du Vietnam, Marie-Charles David de Mayréna se fit élire roi des Sédangs, une tribu insoumise et invaincue. Histoire de l’aventurier méconnu qui fascina et inspira André Malraux.
Kon Tum, sur les hauts plateaux du Vietnam, à un jet de pierre du Cambodge et du Laos. En ce lundi pascal, la foule se presse aux abords de la cathédrale de l’Immaculée Conception. Un surprenant édifice en bois de fer (imputrescible), bâti sur pilotis, au toit pointu comme celui des rongs, les maisons communautaires des tribus locales. L’œuvre des missionnaires français, venus évangéliser ces peuplades animistes et idolâtres il y a cent cinquante ans. Pour mieux propager leur foi, les soldats du Christ se sont adaptés à leurs ouailles. Dans l’architecture religieuse comme dans la liturgie catholique : servie en plein air par le padre Paulo, la messe est dite en bahnar et en djarai, langues des deux ethnies majoritaires du diocèse.
Des bonnes sœurs en tunique bleue animent le chœur tandis que des jeunes filles aux pieds nus dansent en inclinant les mains, à la façon des apsaras. Avec une foi intacte et touchante, l’assistance reprend à pleins poumons des couplets en dialecte autochtone, d’où n’émerge que l’intraduisible, comme Jérusalem ou alléluia. Une fois l’assistance dispersée, rendez-vous est pris avec le père Paulo. Il connaît tout sur l’implantation des missionnaires chez les Moïs.
En revanche, un sourire gêné et des yeux ronds accueillent la question qui nous amène en ces lieux : “Connaissez-vous Marie Ier, qui fut roi des Moïs en 1888 ?” Non, il ne connaît pas notre héros. Visiblement, le curé est sincère. On ne peut le blâmer de cette lacune. Qui se souvient de l’épopée aussi fulgurante que pathétique de l’aventurier français Marie-Charles David de Mayréna (1842-1890) ? Peu de gens, mais ceux qui se sont penchés sur la geste de ce condottiere sont restés captivés, fascinés, envoûtés. André Malraux, qui l’appelait son “fantôme de gloire”, s’en inspira fortement dans La Voie royale (où Perken est son double évident). Il lui consacra ensuite un roman inachevé et intitulé Le Règne du Malin. Surtout, il rêva toujours d’en faire un film qui, s’il avait vu le jour, aurait rejoint dans la légende du septième art L’Homme qui voulut être roi et Apocalypse Now.
Ancien officier chez les spahis, séducteur hors pair et duelliste redouté
Tout commence au printemps 1888 à Saïgon, rue Catinat (rebaptisée Dong Khoi – “soulèvement populaire” – par les communistes, après 1975), quelque part entre les Messageries Maritimes et l’Hôtel Continental.
Dans la moiteur de l’Asie, sur une terrasse de café, un bel homme de forte stature (1,82 m, ce qui est immense pour l’époque), habillé avec recherche sinon dandysme (c’est un admirateur de Barbey d’Aurevilly), sirote une absinthe en échafaudant les plans de sa future expédition, indifférent aux regards explicites que lui jettent les Européennes de la colonie. A 46 ans, Marie-Charles David de Mayréna s’apprête à jouer le coup de sa vie, pourtant déjà bien remplie. Car le gaillard n’est pas un béjaune.
Ex-officier chez les spahis (il a participé à l’annexion de la Cochinchine), familier des Grands Boulevards et des cabarets parisiens, séducteur invétéré, duelliste éprouvé (il a occis un fâcheux à l’épée), affairiste indélicat et journaliste intermittent, il a quitté l’Europe en 1885. Non sans avoir soutiré de l’argent au richissime baron Seillière pour financer une exploration scientifique dans le sultanat d’Aceh, en Indonésie.
Entre-temps, il a débarqué à Saïgon, surnommé le Paris de l’Orient, gardé le pécule et changé de projet. Son grand dessein : fédérer les ethnies des montagnes, le pays moï, sauvage et hostile. Une mosaïque de peuples rétifs à toute forme de civilisation, qui croient aux esprits de la forêt, vivent de la chasse et passent leur temps à se faire la guerre, notamment pour s’approvisionner en esclaves. À part quelques intrépides missionnaires installés à Kon Tum, nul Français n’ose s’y aventurer. Trop dangereux, trop insalubre. C’est justement ce qui plaît à Mayréna. Cette absence de fonctionnaires et de militaires lui laisse le champ libre. Une terra incognita dont lui, qui rêve à Cortès et à Pizarre, sera le conquistador.
Outre sa capacité de persuasion, son bagout et son panache, il a de la chance. En effet, le Siam – conseillé par les Anglais et les Prussiens – convoite cet hinterland moï qui lui assurerait le contrôle de la rive orientale du Mékong. Cette perspective inquiète Paris, qui rechigne néanmoins à y envoyer la troupe. Ce serait diplomatiquement explosif.
Aussi, lorsque Mayréna, que les rapports de police présentent comme un trafiquant d’armes et un aigrefin mythomane, a proposé ses offres au gouverneur général d’Indochine, celui-ci a sauté sur l’occasion et lui a donné un feu orange : en cas de succès, la zone passera dans le giron de la France ; en cas d’échec, l’aventurier sera désavoué. Bref, une mission officieuse dont l’administrateur en chef de la colonie n’a pas mesuré les conséquences. Car le sieur Mayréna va réussir au-delà de toute espérance. Ô combien !
Avec une colonne de 80 coolies et 15 tirailleurs annamites, sa congaï de Saïgon – une Vietnamienne qu’il présente comme une princesse chame – et un acolyte douteux dénommé Mercurol, ancien croupier, il va se frayer un chemin à travers la jungle et s’y tailler un royaume. S’appuyant sur les missionnaires catholiques de Kon Tum, il sillonne la brousse à dos d’éléphant, court de rong en rong, palabre pendant des journées, prête le serment de l’alcool de riz (bu en commun dans de grandes jarres avec de longues pailles), défie et défait les réticents ou les mécontents en combat singulier. Sa bravoure n’a d’égale que sa rouerie.
Sous son uniforme de fantaisie – pantalon blanc, dolman bleu aux manches galonnées d’or -, il porte une cotte de mailles sur laquelle les fléchettes au curare viennent se briser. Imprégnés de surnaturel, les Moïs pensent que ce géant barbu, qui ne craint rien ni personne, est un demi-dieu, qui jouit de la protection des génies.
Le royaume de Marie Ier est doté de tous les attributs de la souveraineté
En six mois, son audace et son charisme aboutissent à ce prodige dont toute l’Indochine va bientôt faire des gorges chaudes : Mayréna se fait élire roi des Sédangs (les plus redoutables et les plus belliqueux de tous les Moïs qu’il fédère), sous le nom de Marie Ier. Son énergie est inépuisable.
Il rédige une Constitution (où l’esclavage et le sacrifice humain sont prohibés) et dote son jeune Etat de tous les attributs de souveraineté. Un drapeau azur frappé d’une croix de Malte blanche avec une étoile rouge en son centre. Une devise: “Jamais cédant, toujours s’aidant” (on admirera le jeu de mots avec Sédangs).
Crée une douane, une poste, des timbres, des décorations : l’ordre royal sédang, l’ordre du Mérite sédang et l’ordre de Sainte-Marguerite. Crée une armée de 20.000 hommes équipée de Remington et d’arbalètes, avec laquelle il affronte les insoumis en bataille rangée et aux cris de: “Dieu, France, Sédang !” Du village de Kon Jari, il fait sa “capitale” et instaure une étiquette digne de Versailles. Sa concubine annamite se voit promue reine des Sédangs ; Mercurol, qui est un peu son Sancho Pança, hérite du titre de marquis d’Hénoui ! Ce qui est inouï… Une monarchie d’opérette ? Bien sûr. Mais Marie Ier y croit.
A tel point qu’en 1889, il se rend à Paris pour rencontrer le président Sadi Carnot et lui demander en grande pompe de reconnaître le royaume sédang. Marie Ier, en tenue d’apparat, décorations pendantes, jamais en manque d’anecdotes pittoresques, devient la mascotte des salons. Pour survivre (car il est à sec, comme toujours), il vend des titres de propriété ou d’exploitation sur son royaume, des médailles, des baronnies, des duchés et des comtés fantaisistes.
Mais Mayréna agace en haut lieu. Tandis qu’il parade en métropole, l’administration démantèle son royaume en loucedé. Sur ordre de Paris, les envoyés de la République sont venus dans tous les villages moïs afin de récupérer les drapeaux de Marie Ier et les remplacer par des étendards tricolores. Vexé, le monarque déchu tente une ultime parade. Il réussit à convaincre un industriel belge de financer une opération visant à récupérer “ses terres” avec des mercenaires recrutés en Malaisie.
Entreprise qui échoue lamentablement à l’escale de Singapour, où Mayréna apprend du consulat qu’il est interdit de séjour en Indochine. Exilé sur l’île malaise de Tioman, où il collecte des nids d’hirondelle pour les marchands chinois, le roi des Sédangs ne survivra pas à l’affront. Le 11 novembre 1890, abandonné de tous sauf de son chien, il meurt. Une mort brutale, à l’image de son existence. Morsure de serpent pour les uns, suicide au poison pour les autres. Sic transit gloria mundi.
A Kon Jari, siège de son trône éphémère, nous avons vainement cherché trace de son règne : un souvenir, un témoignage, une relique, un objet. Une arbalète, un carquois, des fléchettes nous auraient suffi. Les armes de la défunte armée de Sa Glorieuse Majesté, en quelque sorte. Mais des antiquaires fortunés venus de Saïgon en 4 x 4 ont tout racheté cash, nous racontent les villageois. Et dans le rong de Kon Jari, entre un gong de bronze et un crâne de buffle, ce n’est pas le portrait de Marie Ier qui est affiché mais celui d’Hô Chi Minh. Rien, il ne reste rien de Marie-Charles David de Mayréna. Juste un songe évanoui…
[THECONVERSATION.COM, 23 septembre 2025] À partir du Moyen Âge, l’éducation des filles fait l’objet d’une grande attention dans la noblesse et, dans une moindre mesure, les milieux bourgeois. Le manuscrit original des Enseignements, rédigés au XVe siècle par la fille aînée du roi Louis XI, Anne de France, duchesse du Bourbonnais et d’Auvergne, destinés à sa fille de 12 ans, Suzanne de Bourbon, récemment réapparu sur le marché de l’art, nous éclaire sur les valeurs essentielles transmises aux princesses de la Renaissance.
Alors qu’on le croyait perdu depuis plus d’un siècle, le manuscrit original des Enseignements, d’Anne de France (1461-1522), destinés à sa fille Suzanne de Bourbon (1491-1521) a resurgi sur le marché de l’art au printemps 2025, et vient d’être classé trésor national par le ministère de la culture. Historiens et historiens de l’art le pensaient égaré dans les fonds de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg (Russie) qui était en sa possession depuis la fin du XVIIIe siècle environ. Il se trouvait en fait dans la collection particulière de Léon Parcé (1894-1979), érudit et passionné de Blaise Pascal (1623-1662), qui l’avait acquis des autorités soviétiques dans les années 1930.
La nouvelle de la réapparition de ce manuscrit réjouit historiens, historiens de l’art et de la littérature, qui ne le connaissaient que par une copie du XIXe siècle et qui espèrent pouvoir l’étudier dans les prochaines années. Mais quelle est au juste la spécificité de ces Enseignements ?
Anne de France, une femme de pouvoir
L’éducation des filles constitue depuis le Moyen Âge un enjeu fondamental dans les milieux nobiliaires et, dans une moindre mesure, bourgeois. Comme les garçons, elles sont les destinataires de manuels de savoir-vivre appelés miroirs qui contiennent une multitude de préceptes moraux et de conseils pour la vie quotidienne.
Le Livre pour l’enseignement de ses filles, du chevalier de La Tour Landry, ou encore les enseignements de saint Louis à sa fille Isabelle de Navarre figurent au rang des plus connus. Au XVe siècle, la femme de lettres Christine de Pizan rédige des miroirs à l’intention des princes, des princesses et, plus largement, des femmes de toutes conditions. Son Livre des trois vertus constitue un modèle dans lequel puiser.
Cependant, les Enseignements, d’Anne de France, qui se placent dans cette filiation littéraire, ont ceci de particulier qu’ils sont l’œuvre d’une mère pour sa fille, ce qui est assez unique. Surtout, Anne de France n’est pas une femme parmi d’autres : fille du roi Louis XI (1461-1483), c’est aussi la sœur de Charles VIII (1483-1498). Cette fille de France est l’une des femmes de pouvoir les plus puissantes du royaume, entre la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance.
Anne de France s’est imposée sur la scène politique dès les années 1480, en assurant une sorte de régence pour son frère Charles, aux côtés de son époux Pierre de Beaujeu. Dotée d’une grande expérience de la politique, de la cour et d’une grande culture, dont témoignent ses nombreuses références à Aristote et à saint Augustin, elle rédige les Enseignements à [s]a fille vers 1503-1505.
Il s’agit d’un moment charnière dans sa vie familiale. Tout juste veuve, celle qui n’est autre que duchesse de Bourbonnais et d’Auvergne, s’apprête à marier sa fille à Charles de Bourbon-Montpensier, connu plus tard sous le nom de connétable de Bourbon. Sans doute Anne s’est-elle inspirée des miroirs cités précédemment, conservés dans la bibliothèque des ducs de Bourbon, à Moulins.
La rédaction de ce miroir fait passer la princesse de la pratique à la théorie. En effet, en raison de son statut de fille de roi, Anne s’est illustrée depuis les années 1480 comme éducatrice de très nombreux princes et princesses envoyées par leurs familles à la cour de France pour recevoir un enseignement de premier plan. Outre son propre frère Charles qu’elle forme à son futur métier de roi, elle se voit confier Marguerite d’Autriche (tante de Charles Quint et régente des Pays-Bas), Louise de Savoie (mère de François Ier et première régente officielle du royaume de France), Philippe de Gueldre, duchesse de Lorraine, ou encore Diane de Poitiers toutes promises à un brillant avenir politique.
L’idéal de la princesse, parangon de vertu et de bonne éducation
C’est donc une femme d’expérience qui prend la plume pour s’adresser à Suzanne de Bourbon au tout début du XVIe siècle. Pour justifier son entreprise, elle évoque “la parfaite amour naturelle” qu’elle éprouve à l’égard de sa fille, alors âgée d’une douzaine d’années. Le manuscrit d’une centaine de feuillets dont elle fait don à Suzanne est enluminé et composé des Enseignements, suivis de l’Histoire du siège de Brest, bref opuscule dont Anne est également l’auteur.
Le contenu des Enseignements n’est en rien révolutionnaire, bien au contraire, il s’inscrit dans une tradition médiévale héritée du Miroir des Dames, de Durand de Champagne, et des écrits de Christine de Pizan.
Anne de France rappelle en premier lieu à sa fille son état de créature faible, marquée par le péché originel (comme toute créature humaine, homme ou femme) et la nécessité de dompter et de dépasser ses faiblesses naturelles afin de faire son salut sur terre. C’est le principal objet de toute existence chrétienne. Pour cela, Suzanne devra s’efforcer d’acquérir la vertu qui se décline en de nombreuses qualités : prudence, piété, bonne renommée, courtoisie, humilité, maîtrise de soi, etc.
“Il n’est rien plus délectable à voir en femme noble que vertueux savoir” poursuit Anne. La vie doit ainsi s’ancrer dans la connaissance et la vérité, qui rapprochent de la sagesse, tout éloignant de la folie tant redoutée. Destinée à être une femme de haut rang et à évoluer dans les milieux de cour, Suzanne devra savoir s’y comporter sans faire défaut à ses origines. Plus encore, il lui faudra se méfier de la fausseté ambiante de la cour, lieu du mensonge, du faux-semblant et de la trahison, qui représentent autant de pièges quotidiens à éviter. Comme épouse, la princesse devra demeurer fidèle à sa propre lignée, “à son sang“, tout en s’attachant fidèlement à son époux, se montrant notamment capable de le seconder en cas d’absence de ce dernier.
Les Enseignements expriment l’idéal de la princesse, parangon de vertu et de bonne éducation, selon Anne de France. Fruit d’années d’expérience du pouvoir et de la cour, ce miroir se présente comme un modèle de piété, de morale et de vertu destiné, certes, à sa fille mais, plus largement, à toutes les dames et demoiselles évoluant dans la sphère aulique [CNTRL : AULIQUE : Qui a rapport, qui appartient à la Cour, à l’entourage d’un souverain].
C’est ce qui explique sa diffusion rapide dans le royaume de France, dès le premier quart du XVIe siècle, au sein des plus hautes franges de la société. Sous une forme imprimée, les Enseignements rejoignent par exemple les bibliothèques de Marguerite de Navarre, sœur du roi François Ier (1515-1547), de Diane de Poitiers (1500-1566) puis de la puissante souveraine Catherine de Médicis (reine de France de 1547 à 1559). C’est dire l’importance accordée par ses comparses aux conseils de celle qui fut l’une des plus puissantes femmes de la première Renaissance.
[d’après KAIROSPRESSE.BE n°68, 22 février 2025] Porté par les idéaux du siècle des Lumières et de la Révolution française, le XIXe siècle européen est animé par un puissant mouvement d’émancipation populaire. Celui-ci est rendu possible par l’essor de l’instruction publique et nécessaire par les conséquences de la révolution industrielle qui exacerbe les inégalités sociales et les mécanismes d’exploitation des classes dominées, par les structures encore vivaces de l’Ancien Régime, mais aussi et surtout par la bourgeoisie triomphante. C’est ainsi que, mues par leur refus des injustices et de l’exploitation, ainsi que par leur foi en un progrès humain débarrassé des superstitions véhiculées par la religion, vont se constituer les grandes idéologies émancipatrices de ce siècle : socialisme, communisme et anarchisme.
Anarchiste, Communard, banni
Outre Pierre-Joseph Proudhon, Élisée Reclus (1830-1905) est, aux côtés de ses grands amis Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, l’une des principales figures anarchistes de l’époque. Il dénonce l’exploitation du peuple par l’Église, l’État et la bourgeoisie et prône avec talent et succès l’avènement d’une société fondée sur la solidarité, l’entraide et la libre association. Alors qu’il est, fort injustement, un peu oublié aujourd’hui, sa popularité est alors immense, comparable à celle d’un Victor Hugo.
1871 : la barricade de la place Blanche défendue par les femmes @ thecollector.com
En 1871, il participe à la Commune de Paris. Arrêté le fusil à la main par les Versaillais, condamné par le Conseil de guerre à la déportation en Nouvelle-Calédonie, Reclus voit sa peine commuée en 10 ans de bannissement grâce à la pétition de soutien signée par une centaine de scientifiques de renom, dont Charles Darwin. Refusant de présenter un recours en grâce, sa peine ne sera commuée qu’en 1879.
ARPENTEUR DE LA PLANÈTE, ENCYCLOPEDISTE ET AMOUREUX DE LA NATURE
Outre la pureté de son engagement libertaire et son intégrité morale sans faille, Reclus doit sa popularité à son immense travail d’arpenteur du monde et de géographe encyclopédiste. Héritier d’une sensibilité romantique, marcheur infatigable, légumiste et naturiste, cet amoureux de tous les paysages et de toutes les manifestations du vivant dans leur infinie diversité est le grand précurseur d’une écologie sociale soucieuse des interactions harmonieuses entre l’homme et son milieu. À ses yeux, ainsi qu’il l’affirmera dans l’incipit de L’Homme et la terre, “l’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même.” Il chante l’émotion que l’on ressent “à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d’infortune, mais tous également en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos.”
Sous la Troisième République, les chemins de fer, les conquêtes coloniales et l’essor de l’instruction publique stimulent l’intérêt du plus grand nombre pour la géographie et les voyages. D’où la longue et fructueuse association entre Reclus et la jeune maison d’édition Hachette. Publiée entre 1875 et 1893, composée de 19 forts volumes et riche de plus de 4.000 cartes et illustrations, sa Nouvelle géographie universelle connaît un grand succès populaire. Avec un sens extraordinaire du détail significatif, Reclus procède à l’inventaire systématique de notre planète, jusque dans ses confins les plus reculés. Il dépeint et raconte la Terre et les hommes d’une manière unique, qui allie la rigueur scientifique et une poésie se nourrissant du sentiment de la beauté naturelle et de l’amour des hommes et de la liberté.
Citons à titre d’exemple un passage du Sentiment de la nature dans les sociétés modernes, l’un de ses premiers grands textes, paru en 1866. Homme de son temps, Reclus est certes partisan du progrès, gage d’émancipation de l’humanité, mais il dénonce le saccage de la nature qui en est le corollaire : “Certainement, il faut que l’homme s’empare de la surface de la Terre et sache en utiliser les forces ; cependant, on ne peut s’empêcher de regretter la brutalité avec laquelle s’accomplit cette prise de possession. […] La nature sauvage est si belle : est-il donc nécessaire que l’homme, en s’en emparant, procède géométriquement à l’exploitation de chaque nouveau domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions vulgaires et des limites de propriété tirées au cordeau ? S’il en était ainsi, les harmonieux contrastes qui sont une des beautés de la Terre feraient bientôt place à une désolante uniformité.”
ÉLISÉE ET BRUXELLES, CAPITALE DES DÉBITS DE BOISSON, DE LA TABAGIE ET DU MOUVEMENT SOCIAL
Riche d’aventures et de rencontres, la vie de Reclus est longue et son œuvre immense. Pour célébrer sa mémoire et encourager nos lecteurs à le découvrir par eux-mêmes, nous avons choisi d’évoquer les dernières années de sa vie en Belgique. Dans le tome IV de sa Nouvelle géographie universelle consacré à l’Europe du Nord-Ouest, Reclus présente ainsi l’une des particularités de la population bruxelloise : “En aucun pays du monde, les tavernes, les salles de bal et les cafés n’ouvrent plus largement leurs portes pour inviter les passants. Bruxelles et ses faubourgs ont près de 9.000 établissements pour le débit des boissons, c’est-à-dire un pour 40 personnes[ … ]. La dépense ordinaire d’un buveur moyen ne peut être évaluée à moins de 180 francs par an, et les menus frais pour les liqueurs et le tabac doublent toujours la somme enlevée au ménage. Parmi tous les pays d’Europe, la Belgique est celui dont les habitants réduisent en fumée la plus grande quantité de tabac : ils dépassent même à cet égard leurs voisins de la Néerlande et de l’Allemagne.” Sans qu’il n’exprime de jugement moral, on peut penser que le sobre Élisée se désole de tels excès, qui affaiblissent les classes populaires et leurs capacités de révolte contre l’injustice. En même temps, la profusion de débits de boisson est un bon indicateur de la forte présence ouvrière générée par le grand nombre d’ateliers d’artisans, mais aussi d’industries légères au sein même de cette ville en pleine expansion.
SCANDALE À L’ULB ET FONDATION DE L’UNIVERSITÉ NOUVELLE
En 1891 et 1892, plusieurs attentats à la bombe affolent la France. Reclus, qui dénonce tout d’abord une provocation de la police – “Ces fantaisies explosives ne peuvent être attribuées à des anarchistes conscients” – doit se rendre à l’évidence après l’arrestation de Ravachol qui, lors de son procès, défend avec éloquence ses convictions anarchistes. Reclus est sommé de s’en désolidariser. Or, tout en récusant le recours à la violence, il “refuse de jeter l’anathème à Ravachol, mais admire au contraire son courage, sa bonté, sa grandeur d’âme, la générosité. avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à ses dénonciateurs.“
Peut-être la direction de l’ULB n’avait-elle pas eu connaissance de tels propos qui, de nos jours, l’eussent à coup sûr fait condamner pour apologie du terrorisme. Quoi qu’il en soit, Reclus reçoit une invitation du recteur et de l’administrateur de l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui ont “le grand honneur de lui avoir fait conférer le titre d’agrégé de géographie comparée, afin qu’il puisse venir, s’il le désirait, enseigner en Belgique.” C’est la Belle Époque et les débuts de l’Art nouveau. Avec toutes les richesses de la mine, de l’industrie et du Congo, au cœur d’une vie culturelle, intellectuelle et artistique intense, c’est l’époque où Bruxelles bruxellait et brillait de tous ses feux. Grâce à la relative liberté d’expression qui prévaut en Belgique et la présence d’institutions progressistes comme l’ULB, grâce aussi à sa position géographique à la croisée des grands pays d’Europe du Nord-Ouest et à la croissance rapide d’un prolétariat éduqué, Bruxelles joue alors un rôle central pour les mouvements anarchistes et socialistes. Reclus et sa compagne, Caroline Ermance, acceptent volontiers l’invitation de l’ULB et préparent leur déménagement.
Ravachol condamné à mort et guillotiné, la campagne d’attentats se poursuit. En décembre 1893, l’anarchiste Auguste Vaillant lance une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des Députés. Dans la foulée de cet attentat, qui blesse plusieurs personnes, mais n’en tue aucune, la Chambre vote des lois scélérates qui restreignent liberté de presse et d’association. La chasse aux anarchistes est lancée tous azimuts. Le domicile d’Élisée Reclus est perquisitionné. Avec son frère Élie et son neveu Paul, qui le seconde étroitement dans ses travaux géographiques, les Reclus sont d’autant plus dans le collimateur que, juste avant l’attentat, Vaillant a adressé son Journal de mon explosion à Paul, dont il admire les écrits libertaires ! Le nom de Reclus sent le soufre et Élisée apprend par les journaux que son cours à l’ULB est reporté d’un semestre. Après un débat houleux, le conseil d’administration décide par 11 voix contre 4 de l’ajourner sine die. Les étudiants protestent en masse et les délégués de tous leurs cercles déclarent solennellement “ne reconnaître à aucune autorité le droit de leur défendre de penser ce qui leur plaît.” Le député libéral Paul Janson prend la tête d’un comité de soutien : “Cet outrage immérité prive la jeunesse de leçons précieuses et porte l’atteinte la plus grave à la renommée de la Belgique, hospitalière et libre […]. Si les auteurs de la résolution coupable qui vous a soulevés n’ont pu trouver dans leur maturité les conseils qui sauvegardent l’honneur de l’établissement qu’ils ont la prétention de diriger, que ce soit votre jeunesse et vos actes qui les leur donnent sans ménagements. Il importe de démontrer à ce corps qui se recrute lui-même qu’il n’est plus en accord avec le large esprit qui doit inspirer une université libre qui se dit libre.” Ce texte est signé par une bonne partie de l’intelligentsia belge, dont le célèbre poète symboliste Émile Verhaeren. Lui aussi partisan de l’éminent géographe, le recteur Hector Denis démissionne. La direction de l’ULB se cabre et prend des sanctions contre les professeurs et les étudiants qui soutiennent Reclus. La cavalcade d’une centaine d’étudiants protestataires provoque la panique, si bien que la direction décide de fermer l’université temporairement.
Dans un contexte politique tendu, la scission est consommée. À l’invitation d’Hector Denis et de la loge maçonnique des Amis philanthropes, Élisée Reclus donne une première conférence au temple de la loge sise rue du Persil, au cœur de Bruxelles, devant une salle bondée de 800 personnes. Autant d’autres ne peuvent entrer, faute de place. Son éloge de la vérité “qui nous rendra libres” suscite l’enthousiasme de l’assistance. Grâce à l’appui de Denis et de personnalités socialistes, ce cours introductif est le prélude à la création de l’Université nouvelle, une institution pionnière en matière de liberté académique et de démocratisation du savoir. Inspirée par des théories pédagogiques modernes, notamment celles d’Ovide Decroly, cette université ne délivre pas de diplôme, mais elle est gratuite et ouverte à tous, sans distinction de classe où de genre. Autour d’Élisée et de son frère Élie qui enseigne l’histoire comparée des religions et l’anthropologie, de nombreux professeurs y prodiguent des cours d’une grande variété : droit, sociologie, anatomie, psychiatrie, arts plastiques, etc. En lettres, l’Université nouvelle est la première en Belgique à étudier l’histoire de la littérature flamande. Jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque, les circonstances ayant changé, elle rejoindra l’ULB, l’Université nouvelle voit se succéder des conférenciers prestigieux tels Georges Eekhoud, Camille Lemonnier, Victor Horta ou encore Guillaume Apollinaire.
JUSQU’AU BOUT, L’HOMME ET LA TERRE
Quant à Élisée, il résidera à Bruxelles de 1894 à sa mort, survenue en 1905. À l’Université nouvelle, Reclus enseigne la géographie sociale, un domaine qu’il définit comme l’étude des interactions entre les sociétés humaines et leur environnement. Il s’attache à montrer comment ces relations évoluent sous l’effet des dynamiques sociales, politiques et économiques. À partir de ses cours, il travaille d’arrache-pied, avec l’aide de son neveu Paul, à L’Homme et la Terre, où, ainsi qu’il l’explique dans sa préface, “dans la succession des âges, se montrera l’accord de l’Homme et de la Terre, où les agissements des peuples s’expliqueront, de cause à effet, par leur harmonie avec l’évolution de la planète.” Il s’efforce de dégager les lois fondamentales de l’histoire humaine, envisagée dans toute sa diversité, selon les continents et les époques : “La lutte des classes – à l’exception des peuplades restées dans le naturisme primitif -, la recherche de l’équilibre – car le viol de la justice crie toujours vengeance – et la décision souveraine del’individu – première cellule fondamentale, qui s’agrège ensuite et s’associe comme il lui plaît aux autres cellules de la changean·te humanité -, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l’étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu’on puisse leur donner le nom de lois.” Des six gros volumes de cet ouvrage fondateur de la géohistoire, seul le premier paraîtra de son vivant. De 1905 à 1908, Paul en révisera le manuscrit et assurera la publication posthume.
Bien inséré dans les cercles intellectuels et artistiques de la capitale belge – il est ainsi très ami avec Émile Verhaeren et le peintre néo-impressionniste Theo Van Rysselberghe, tous deux de sensibilité anarchiste -, Élisée sympathise avec plusieurs de ses étudiants. Ainsi de la jeune Alexandra, fille de communards exilés en Belgique, avec laquelle il devise en se promenant le long des étangs d’lxelles. Bien plus tard, celle-ci voyagera au Tibet et au Népal et deviendra célèbre sous le nom d’Alexandra David-Néel. Élisée est à présent un vieillard, et il aura la douleur de perdre son frère Élie en 1904. Il suit de peu dans la tombe celui qui fut, toute leur vie durant, son meilleur ami et comme son alter ego : il meurt le 4 juillet 1905 à Torhout, près de Bruges, dans la résidence campagnarde de Florence de Brouckère, son dernier amour. Si la nouvelle de sa disparition fait les gros titres des journaux et provoque un émoi considérable dans de nombreux pays, conformément à ses dernières volontés, seul son neveu Paul suit le cercueil. Il est placé dans la fosse commune du cimetière d’lxelles, où gît déjà Élie. Une plaque discrète signale leur présence : Élie Reclus 1827-1904 – Élisée Reclus 1830-1905.
S. Kimo (et le concours de Thomas Sennesael,
créateur de la visite guidée Ixelles : quartier
d’artistes et d’anarchistes)
[NATURE&PROGRES BELGIQUE – Valériane n°99, janvier-février 2013] Flore & Pomone est une association qui souhaite faire connaître au public les anciennes variétés de roses et de fruits de chez nous : pommes, poires et prunes, pour l’essentiel. Poursuivant à la fois un but conservatoire et didactique, elle promeut également les techniques qui permettent de les multiplier et de les cultiver. Petite visite dans le verger de l’association, à Enines, du côté de Jodoigne. Un tableau idyllique créé par Jean-Pierre Wesel, il y a trente-trois ans déjà !
La région de Jodoigne est riche d’un passé prestigieux dans le domaine de la pomologie et, plus particulièrement, de la création de variétés de poires. Le verger où nous nous rendons est situé à côté du champ voisin d’un fermier ‘conventionnel’, sur le flanc sud d’une butte, abrité au nord par une large haie de feuillus, de noisetiers principalement, étoffés d’une rangée de pruniers. Plus bas, s’étale la dizaine de lignes de plantation qui s’enrichissent chaque année avec de nouveaux scions et de nouvelles greffes. À l’heure actuelle, le verger de Flore & Pomone peut s’enorgueillir de posséder plus de quatre cent cinquante variétés de pommes, de poires et de prunes. Pour l’essentiel, des espèces à sauver en priorité… Car le but clairement déclaré est la sauvegarde d’un certain patrimoine génétique, mais surtout d’une diversité de couleurs, de saveurs et de parfums.
Genèse d’un verger conservatoire
Jean-Pierre Wesel (1935-2025)
“J’ai personnellement fait des études d’horticulture à Vilvorde, raconte Jean-Pierre Wesel, qui m’ont donné la passion pour les arbres fruitiers, ainsi que pour les roses, d’ailleurs, raison pour laquelle Flore s’est ajoutée à Pomone. Ce sont mes deux passions. Dans le courant des années septante, j’ai pu acquérir une maison à Enines ; j’y ai cultivé des variétés de fruits que j’avais acquises lorsque j’étais étudiant, constatant qu’elles disparaissaient purement et simplement. J’ai acheté le terrain en 1977, hésitant entre la création d’une grande roseraie historique et la mise en place d’un verger conservatoire. J’ai alors réalisé que les roses anciennes étaient bien protégées dans des roseraies de grand niveau, en Allemagne et en France ; j’ai constaté par contre que les variétés locales de fruits étaient beaucoup plus en péril, en plus grand danger de disparition que les roses. J’ai donc installé ce verger conservatoire en 1978-79 afin d’agrandir ma collection, année après année. J’avais déjà commencé tout près de ma pr0priété où je cultivais alors une trentaine de variétés. Tout cela sans le moindre engrais ni traitement chimique, cela va sans dire. Dès le départ, j’ai suivi une démarche identique à celle de Charles Populer, du côté de Gembloux, dont je fis la connaissance en 1978. Notre objectif est aujourd’hui d’obtenir une meilleure reconnaissance en tant que ‘duplicata’ des variétés spécifiques à la région de Jodoigne qui sont conservées à Gembloux. Nous aimerions proposer une collaboration plus étroite, tablant sur le fait qu’il serait intéressant d’entretenir ici un doublon pour tout ce qui concerne les variétés spécifiquement jodoignoises. Je suis aussi en recherche d’un lieu où créer une roseraie historique ; je suis actuellement en pourparlers dans la région d’Eupen. Nous travaillons d’ailleurs à compléter le site Internet de Flore & Pomone (floreetpomone.be) c·réé par notre présidente Françoise Van Roozendael, avec une large documentation concernant les roses. En 1989, j’ai donné une conférence intitulée Nos vergers, leur passé et leur avenir, à l’issue de laquelle j’ai fait appel à une équipe de bénévoles pour venir m’aider. Une quinzaine de personnes ont répondu ; nous avons ainsi créé une lettre de contact afin de tenir les gens intéressés au courant de nos activités et de leur prodiguer informations et conseils utiles. En 1994, le verger a reçu la visite de Claudine Brasseur et du Jardin extraordinaire de la RTBF, puis a eu les honneurs d’une page entière dans le 7ème Soir, supplément du journal Le Soir. L’association, en tant que telle, fut créée en 1996 ; j’ai alors publié un livre, intitulé Pomone jodognoise, qui reprend toutes les variétés obtenues dans le canton de Jodoigne, avec descriptions et photos. Enfin, dans les années 2000, nous avons mis au point le système des co-gestionnaires dans le verger, après les dix ans de Flore & Pomone. Evelyne Kievits fut parmi les premières à l’inaugurer…“
Des co-gestionnaires pour l’entretien du lieu
“Je me souviens très bien de l’article du Soir, enchaîne Evelyne Kievits qui est devenue une bénévole assidue de Flore & Pomone, je l’ai toujours. Je me rappelle aussi être venue à la grande fête des dix ans de l’association qui a eu lieu à la Ferme de la Ramée, en 1999. J’avais amené quelques pommes de mon grand pommier afin de les faire identifier…“
“Quant à moi, j’étais alors sans travail, se remémore Evelyne, et je me suis intéressée à la co-gestion que propose l’association, un système qui consiste à adopter des lignes du verger et à s’engager – par convention ! – à les entretenir afin que tout arbre puisse donner son meilleur. Tout cela sans visée productiviste, dans le respect de la variété et de la beauté de l’arbre. J’ai commencé par deux lignes puis, de fil en aiguille, comme d’autres lignes voisines n’étaient pas en très bonne forme, j’en co-gère à présent six ! Les lignes de plantation -numérotées de 1 à 9 – sont divisées en une dizaine de segments de dix mètres de long -représentés par des lettres. Le nombre d’arbres par segment varie mais, chaque ligne faisant environ deux mètres cinquante de largeur, chacune des parcelles qu’entretiennent les co-gestionnaires font environ vingt-cinq mètres carrés. Il y a trois ans, une autre co-gestionnoire m’a fait remarquer que nous ne devions pas brûler les bois de taille.
Nous avons donc tenté de les broyer afin de remettre le broyat aux pieds des arbres. Je me suis alors documentée sur le BRF – le bois roméal fragmenté – et c’est comme cela qu’après les tailles, tout est à présent systématiquement broyé par la commune d’Orp-Jauche qui met aimablement à notre disposition personnel et matériel. Nous épandons alors le tout entre les lignes, en n’utilisant que des rameaux de moins de sept centimètres de diamètre, sans quoi il y aurait trop de bois mort. La force vitale du BRF se trouve dans l’aubier ; ce bois va être progressivement attaqué par les champignons qui créent ainsi un réseau qui capte l’azote du sol. Une faim d’azote doit toutefois être compensée par l’apport d’adventices ou d’orties, ou même par un peu de compost. Mais, en général, le problème se résout de lui-même, et le grand avantage du procédé réside dans le fait que les champignons vont métaboliser le carbone et le rendre aux plantes, ou lieu de l’envoyer dans l’atmosphère. C’est une très belle technique qui fut mise au point ou Canada, il y a plus de vingt ans déjà.“
Choisir des variétés qui permettent d’étaler la production
“Les pommes sont plus faciles à gérer que les poires, explique alors Françoise Von Roozendael. Une poire cueillie trop tôt ne mûrira jamais ; il faut cependant la cueillir quelques jours avant de la manger et la laisser mûrir sur un plateau pour obtenir une chair vraiment succulente. Une pomme, par contre, peut être mangée aussitôt qu’elle est mûre. Il y a donc une question de feeling et de connaissances qui rendent les poires plus difficiles d’approche mais aussi plus passionnantes. Les variétés que nous trouvons au verger sont très différentes ou niveau du goût mais également du point de vue de leur culture. Et je le répète, le moment du mûrissement est très important. Concernant les pommes, il va de la fin août, pour les pommes d’août, à la fin octobre. Il faut même conseiller, pour certaines, de les laisser plusieurs mois dons un fruitier avant qu’elles soient vraiment agréables à manger. Évidemment, c’est une chose très compliquée dans notre monde moderne. Le rôle pédagogique d’une association telle que la nôtre est donc très important car il nous revient d’expliquer tout cela aux gens qui nous visitent. Nous conseillons donc à ceux qui souhaitent installer un petit verger chez eux d’opter pour des variétés qui permettent d’étaler la production dans le temps.“
“Certaines variétés, poursuit Jean-Pierre Wesel, notamment en haute tige, ne peuvent être conservées que trois jours. Pour un arbre qui peut donner jusqu’à trois cents kilos, cela peut être très difficile à gérer. Celui qui choisit d’installer des hautes tiges doit, par conséquent, choisir des variétés qu’on peut conserver pendant plusieurs mois. Conférence, par exemple, est une variété très connue de poires qu’on trouve dans nos magasins de grandes surfaces, mais c’est parce qu’elle se conserve pendant des mois dans des chambres où l’air est contrôlé et l’oxygène diminué. Chez vous, dans un fruitier même de la meilleure qualité possible, vous ne parviendrez à la conserver que trois semaines au maximum. Je conseille donc toujours de ne pas mettre plus d’un arbre, d’autant plus qu’elles sont bien meilleures lorsqu’elles mûrissent sur l’arbre. Conférence, c’est donc très bien, mais en petites quantités uniquement et dans le jardin familial.“
L’installation des ruches de l’apiculteur Geert Groessens complètent parfaitement l’écosystème verger. Eiles sont installées dans une roulotte afin d’optimaliser la protection contre le vent. “La roulotte permet également de déplacer aisément les ruches, explique Geert, car il est évidemment impossible de construire quoi que ce soit sur un terrain agricole. Moi, je pratique une apiculture qui est très respectueuse de la vie de l’abeille : ici, les ruches sont encore de type classique mais, dès l’année prochaine, j’expérimenterai des ruches à caractère plus apicentriques, de type Warez notamment.” “Un rucher dans un verger, cela double la récolte“, conclut alors fièrement Jean-Pierre Wesel.
Les projets de Flore & Pomone
“Nous avons été récemment contactés par la NBS(Nationale Boomgaardenstichting), raconte Françoise van Roozendael, dans le but de nous associer à un projet de coopération régionale appelé Ontmoet je buren (Rencontre tes voisins), subsidié au niveau de l’Europe. Nous sommes, en effet, situés ou cœur d’une région naturelle, toute semblable ou niveau sol, qui comprend, côté flamand, le Hageland (région de Tirlemont, Diest) ainsi que le pays d’Haspengouw (la partie limbourgeoise de la Hesbaye, région de Saint-Trond, Tongres, Bilzen) et, côté wallon, cette région de la Hesbaye brabançonne où nous nous trouvons. Si tout fonctionne, le projet se déroulerait sur deux ans et se clôturerait, en 2014, avec une grande exposition de fruits. Cela coïnciderait avec nos vingt-cinq ans et s’inscrirait parfaitement dons notre grand projet de diffusion de variétés locales, de poires notamment.“
“Nous avons, par exemple, une variété de pomme typiquement locale qui s’appelle Jérusalem, dit Jean-Pierre Wesel. Mon hypothèse est qu’elle provient d’un ancien verger des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui avaient une commanderie très importante à Huppaye. On trouve la pomme en question dons des vergers situés aux alentours, ainsi que du côté de Wavre où se trouvait également une commanderie. Nous avons retrouvé des greffons de Jérusalem que nous allons maintenant essayer de multiplier. Le monde de la pomologie est très vaste et formidablement enthousiasmant.“
Précisons que l’association organise régulièrement des séances d’entretien du verger, au printemps et à l’automne. Pour en savoir davantage, consultez le site Internet de Flore & Pomone (floreetpomone.be), ou écrivez à Françoise van Roozendael, rue de Mazy 46, à 5030 Gembloux (pomone@scorlet.be).
[THECONVERSATION.COM, 2 septembre 2025] Les autocrates contemporains sont passés maîtres dans l’art de la manipulation des médias et de l’opinion. Ils évitent la répression brutale ou la violence ouverte et préservent les apparences de la démocratie – tout en la vidant de sa substance. Les critiques du président Donald Trump l’accusent souvent de nourrir des ambitions despotiques. Des journalistes et des universitaires ont établi des parallèles entre son style de leadership et celui de dirigeants autoritaires à l’étranger.
Certains démocrates avertissent que les États-Unis glissent vers l’autocratie – un système au sein duquel un dirigeant détient un pouvoir sans limite. D’autres rétorquent que qualifier Trump d’autocrate est exagéré. Après tout, ce dernier n’a pas suspendu la Constitution, ni obligé les écoliers à célébrer ses mérites, ni exécuté ses rivaux, comme l’ont fait des dictateurs comme Augusto Pinochet, Mao Zedong ou Saddam Hussein.
Mais les autocrates modernes ne ressemblent pas toujours à leurs prédécesseurs du XXe siècle. Ils ont une image soignée, évitent la violence ouverte et parlent le langage de la démocratie. Ils portent des costumes, organisent des élections et prétendent être porte-paroles de la volonté du peuple. Plutôt que de terroriser leurs citoyens, beaucoup utilisent le contrôle des médias et de la communication pour influencer l’opinion publique et promouvoir des récits nationalistes. Nombre d’entre eux accèdent au pouvoir, non pas par des coups d’État militaires, mais par les urnes.
Le soft power des autocrates contemporains
Au début des années 2000, le politologue Andreas Schedler a forgé le terme d’autoritarisme électoral pour décrire des régimes qui organisent des élections sans réelle compétition. Les chercheurs Steven Levitsky et Lucan Way utilisent une autre expression, celle d’autoritarisme compétitif, pour désigner des systèmes dans lesquels des partis d’opposition existent, mais où les dirigeants les affaiblissent par la censure, par la fraude électorale ou par diverses manipulations juridiques.
Dans mes propres travaux, menés avec l’économiste Sergueï Gouriev, nous explorons une stratégie plus large qu’emploient les autocrates modernes pour conquérir et conserver le pouvoir. Nous l’appelons autocratie informationnelle ou dictature de la manipulation (spin dictatorship).
Ces dirigeants ne s’appuient pas sur la répression violente. Ils entretiennent plutôt l’illusion qu’ils sont compétents, qu’ils respectent les principes démocratiques et qu’ils défendent la nation – la protégeant de menaces étrangères ou d’ennemis intérieurs qui chercheraient à saper sa culture ou à voler sa richesse.
La façade démocratique hongroise
Le premier ministre hongrois Viktor Orban illustre bien cette approche. Il a d’abord exercé le pouvoir de 1998 à 2002, puis est revenu sur le devant de la scène en 2010, avant de remporter trois autres élections – en 2014, en 2018 et en 2022 – à l’issue de campagnes que des observateurs internationaux ont qualifiées “de menaçantes et de xénophobes.“
Orban a conservé les structures formelles de la démocratie – tribunaux, Parlement et élections régulières –, mais les a systématiquement vidées de leur substance. Au cours de ses deux premières années de mandat, il n’a nommé que des fidèles à la Cour constitutionnelle, dont le pouvoir est de vérifier la constitutionnalité des lois. Il a contraint des juges à quitter leurs fonctions en imposant un âge de retraite plus bas et il a réécrit la Constitution afin de limiter le champ d’action de leur contrôle judiciaire. Il a également renforcé le contrôle du gouvernement sur les médias indépendants. Pour soigner son image, Orban a dirigé les fonds publicitaires de l’État vers des médias lui étant favorables. En 2016, l’un de ses alliés a racheté le plus grand quotidien d’opposition de Hongrie, puis a ensuite procédé à sa brutale fermeture.
Orban a également pris pour cible des associations d’avocats et des universités. L’université d’Europe centrale, enregistrée à la fois à Budapest et aux États-Unis, symbolisait autrefois la nouvelle Hongrie démocratique. Mais une loi sanctionnant les institutions accréditées à l’étranger l’a contrainte à déménager à Vienne (Autriche) en 2020.
Pourtant, Orban a, dans l’ensemble, évité le recours à la violence. Les journalistes sont harcelés plutôt qu’emprisonnés ou tués. Les critiques sont discréditées, mais elles ne sont pas interdites. Le pouvoir d’attraction du premier ministre hongrois repose sur un récit selon lequel son pays serait assiégé – par les immigrés, par les élites libérales et par les influences étrangères –, lui seul étant capable de défendre la souveraineté et l’identité chrétienne du pays. Ce discours trouve un écho très fort chez les électeurs âgés, ruraux et conservateurs, même s’il fait figure de repoussoir chez les populations urbaines et plus jeunes.
Tournant mondial pour les autocrates
Au cours des dernières décennies, des variantes de la dictature de la manipulation sont apparues à Singapour, en Malaisie, au Kazakhstan, en Russie, en Équateur et au Venezuela. Des dirigeants, comme Hugo Chávez et le jeune Vladimir Poutine, ont consolidé leur pouvoir et marginalisé l’opposition en usant d’une violence limitée.
Les données confirment cette tendance. À partir de rapports sur les droits humains, de sources historiques et de médias locaux, mon collègue Sergueï Gouriev et moi-même avons constaté que l’incidence mondiale des assassinats politiques et des emprisonnements par des autocrates avait fortement diminué des années 1980 aux années 2010.
On peut légitimement se poser la question du pourquoi. Dans un monde interconnecté, la répression ouverte a un coût. Attaquer journalistes et dissidents peut inciter des gouvernements étrangers à imposer des sanctions économiques et dissuader les entreprises internationales d’y investir leurs fonds. Restreindre la liberté d’expression risque aussi d’étouffer l’innovation scientifique et technologique ; une ressource dont même les autocrates ont besoin dans les économies modernes fondées sur la connaissance.
Cependant, lors d’épisodes de crise, même les dictateurs de la manipulation reviennent souvent à des tactiques plus traditionnelles. En Russie, Poutine a violemment réprimé les manifestants et emprisonné des opposants politiques. Parallèlement, des régimes plus brutaux, comme ceux de la Corée du Nord et de la Chine, continuent de gouverner par la peur, combinant incarcérations massives et technologies avancées de surveillance. Mais, dans l’ensemble, c’est la manipulation qui remplace la terreur.
Les États-Unis sont-ils encore une démocratie ?
Je m’accorde avec la plupart des analystes pour dire que les États-Unis restent une démocratie. Pourtant, certaines des tactiques de Trump rappellent celles des autocrates informationnels. Il a attaqué la presse, outrepassé des décisions de justice, exercé des pressions sur les universités pour restreindre l’indépendance académique et limiter les admissions internationales.
Son admiration pour des hommes forts, tels que Poutine, Xi Jinping en Chine et Nayib Bukele au Salvador, inquiète les observateurs. Dans le même temps, Trump dénigre régulièrement ses alliés démocratiques et les institutions internationales telles que les Nations unies et l’Otan. Certains analystes affirment que la démocratie dépend du comportement de ses politiciens. Mais un système qui ne survit que si les dirigeants choisissent de respecter les règles n’est pas un véritable système résilient.
Ce qui compte le plus, c’est de savoir si la presse, la justice, les organisations à but non lucratif, les associations professionnelles, les églises, les syndicats, les universités et les citoyens disposent du pouvoir – et de la volonté – de tenir les dirigeants responsables de leurs actes.
Préserver la démocratie aux États-Unis
Les riches démocraties, comme celles des États-Unis, du Canada ou de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, bénéficient d’institutions solides – journaux, universités, tribunaux et associations – qui servent de contre-pouvoirs. Ces institutions aident à expliquer pourquoi des populistes, tels que Silvio Berlusconi en Italie ou Benyamin Nétanyahou en Israël, bien qu’accusés de contourner les règles électorales et de menacer l’indépendance judiciaire, n’ont pas démantelé les démocraties de leurs pays.
Aux États-Unis, la Constitution offre une protection supplémentaire. La modifier exige une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Congrès ainsi que la ratification par les trois quarts des États – un obstacle bien plus élevé qu’en Hongrie, où Orban n’a eu besoin que d’une majorité des deux tiers au parlement pour réécrire la Constitution.
Bien sûr, même la Constitution des États-Unis peut être affaiblie si un président défie la Cour suprême. Mais un tel geste risquerait de déclencher une crise constitutionnelle et de lui aliéner des soutiens clés.
Cela ne signifie pas que la démocratie américaine soit à l’abri de tout danger. Mais ses fondations institutionnelles sont plus anciennes, plus solides et plus décentralisées que celles de nombreuses démocraties récentes. Sa structure fédérale, grâce à ses multiples juridictions et ses possibilités de veto, rend difficile la domination d’un seul dirigeant.
Cependant, la montée en puissance de dictatures de la manipulation doit nous interpeller. Partout dans le monde, des autocrates ont appris à contrôler leurs citoyens par des simulacres de démocratie. Comprendre leurs techniques pourrait aider les Américains à préserver la véritable démocratie.
[THECONVERSATION.COM, 21 août 2025] Les guerres sont souvent menées au nom de conceptions religieuses. Mais que disent vraiment les textes fondamentaux du christianisme, de l’islam et du judaïsme sur la guerre et ses justifications ? Nous avons demandé leur avis à trois experts des différents monothéismes.
La Bible
Par Robyn J. Whitaker, professeure spécialiste du Nouveau Testament au sein de l’établissement théologique australien University of Divinity
La Bible présente la guerre comme une réalité inévitable de la vie humaine. Cela est illustré par cette citation du livre de l’Ecclésiaste : “Il y a une saison pour tout […] un temps pour la guerre et un temps pour la paix.” En ce sens, la Bible reflète les expériences des auteurs, mais aussi de la société qui a façonné ces textes pendant plus de mille ans : celle du peuple hébreu. Durant l’Antiquité, celui-ci a en effet connu la victoire, mais aussi la défaite, en tant que petite nation parmi les grands empires du Proche-Orient ancien.
En ce qui concerne le rôle de Dieu dans la guerre, nous ne pouvons ignorer le caractère problématique de la violence associée au divin. Parfois, Dieu ordonne au peuple hébreu de partir en guerre et de commettre des actes de violence horribles. Deutéronome 20 en est un bon exemple : le peuple de Dieu est envoyé à la guerre avec la bénédiction du prêtre, bien qu’il soit d’abord demandé aux combattants de proposer des conditions de paix. Si les conditions de paix sont acceptées, la ville est réduite en esclavage. Dans d’autres cas cependant, l’anéantissement total de certains ennemis est demandé, et l’armée hébraïque reçoit l’ordre de détruire tout ce qui ne sera pas utile plus tard pour produire de la nourriture.
Dans d’autres cas, la guerre est interprétée comme un outil à la disposition de Dieu, une punition durant laquelle il utilise des nations étrangères contre le peuple hébreu parce qu’il s’est égaré (Juges 2:14). Il est également possible d’identifier une éthique sous-jacente aux textes consistant à traiter les prisonniers de guerre de manière juste. Moïse ordonne que les femmes capturées pendant la guerre soient traitées comme des épouses et non comme des esclaves (Deutéronome 21), et dans le deuxième livre des Chroniques, les prisonniers sont autorisés à rentrer chez eux.
En opposition à cette conception de la guerre considérée comme autorisée par Dieu, de nombreux prophètes hébreux expriment l’espoir d’une époque où Il leur apportera la paix et où les peuples “ne s’adonneront plus à la guerre” (Michée 3:4), transformant plutôt leurs armes en outils agricoles (Isaiah 2:4).
La guerre est considérée comme le résultat des péchés de l’humanité, un résultat que Dieu transformera finalement en paix. Cette paix (en hébreu : shalom) sera plus que l’absence de guerre, puisqu’elle englobera l’épanouissement humain et l’unité des peuples entre eux et avec Dieu.
La majeure partie du Nouveau Testament a été écrite au cours du premier siècle de notre ère, alors que les Juifs et les premiers chrétiens constituaient des minorités au sein de l’Empire romain. Dans ce texte, la puissance militaire de Rome est ainsi sévèrement critiquée et qualifiée de maléfique dans des textes comme l’Apocalypse, qui s’inscrivent dans une démarche de résistance. De nombreux premiers chrétiens refusaient par exemple de combattre dans l’armée romaine.
Malgré ce contexte, Jésus ne dit rien de spécifique sur la guerre, mais rejette cependant de manière générale la violence. Lorsque Pierre, son disciple, cherche à le défendre avec une épée, Jésus lui dit de la ranger, car cette épée ne ferait qu’engendrer davantage de violence (Matthieu 26:52). Cela est conforme aux autres enseignements de Jésus, qui proclame ainsi “heureux les artisans de paix“, qui commande de “tendre l’autre joue” lorsqu’on est frappé ou d’”aimer ses ennemis.“
En réalité, on trouve diverses idéologies concernant la guerre dans les pages de la Bible. Il est tout à fait possible d’y trouver une justification à la guerre, lorsqu’on souhaite le faire. Il est cependant tout aussi possible d’y trouver des arguments en faveur de la paix et du pacifisme. Plus tard, les chrétiens développeront les concepts de “guerre juste” et de pacifisme sur la base de conceptions bibliques, mais il s’agit là d’interprétations plutôt que d’éléments explicites inscrits dans le texte.
Pour les chrétiens, l’enseignement de Jésus fournit par ailleurs un cadre éthique permettant d’interpréter à travers le prisme de l’amour pour ses ennemis les textes antérieurs sur la guerre. Jésus, contrepoint à la violence divine, renvoie les lecteurs aux prophètes de l’Ancien Testament, dont les visions optimistes imaginent un monde où la violence et la souffrance n’existent plus et où la paix est possible.
Le Coran
Par Mehmet Ozalp, directeur du Centre pour les études et la civilisation islamiques de l’université australienne Charles-Sturt (Nouvelles-Galles du Sud)
Les musulmans et l’islam ont fait leur apparition sur la scène mondiale au cours du VIIe siècle de l’ère commune, une période relativement hostile. En réponse à plusieurs défis majeurs propres à cette époque, notamment la question des guerres, l’islam a introduit des réformes juridiques et éthiques novatrices. Le Coran et l’exemple fixé par le prophète Muhammad – souvent francisé en Mahomet – ont établi des lignes directrices claires pour la conduite de la guerre, bien avant que des cadres similaires n’apparaissent dans d’autres sociétés.
Pour cela, l’islam a défini un nouveau terme, jihad, plutôt que le mot arabe habituel pour désigner la guerre, harb. Alors que harb désigne de manière générale la guerre, le jihad est défini dans les enseignements islamiques comme une lutte licite et moralement justifiée, qui inclut mais ne se limite pas aux conflits armés. Dans le contexte de la guerre, le jihad désigne spécifiquement le combat pour une cause juste, selon des directives juridiques et éthiques claires, distinct de la guerre belliqueuse ou agressive.
Entre 610 et 622, le prophète Muhammad a pratiqué une non-violence active en réponse aux persécutions et à l’exclusion économique que lui et sa communauté subissaient à La Mecque, malgré les demandes insistantes de ses disciples qui voulaient prendre les armes. Cela montre que la lutte armée ne peut être menée, en islam, entre membres d’une même société : cela conduirait en effet à l’anarchie.
Après avoir quitté sa ville natale pour échapper aux persécutions, Muhammad fonda à Médine une société pluraliste et multiconfessionnelle. Il prit par ailleurs des mesures actives pour signer des traités avec les tribus voisines. Malgré sa stratégie de paix et de diplomatie, les Mecquois, qui lui restaient hostiles, ainsi que plusieurs tribus alliées, attaquèrent les musulmans de Médine. Il devenait ainsi inévitable d’engager une lutte armée contre ces agresseurs.
La permission de combattre a été donnée aux musulmans par les versets 22:39-40 du Coran :
Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) parce que vraiment ils sont lésés ; et Allah est certes Capable de les secourir, ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : “Allah est notre Seigneur.” […]
Ce passage autorise non seulement la lutte armée, mais offre également une justification morale à la guerre juste. Celle-ci est d’abord conditionnée à une lutte purement défensive, tandis que l’agression est qualifiée d’injuste et condamnée. Ailleurs, le Coran insiste sur ce point :
S’ils se tiennent à l’écart de vous, s’ils ne vous combattent point et se rendent à vous à merci, Allah ne vous donne contre eux nulle justification (pour les combattre).
Le verset 22:39 vu précédemment présente deux justifications éthiques à la guerre. La première concerne les cas où des personnes sont chassées de leurs foyers et de leurs terres, c’est-à-dire face à l’occupation d’une puissance étrangère. La seconde a trait aux cas où des personnes sont attaquées en raison de leurs croyances, au point de subir des persécutions violentes et des agressions.
Il est important de noter que le verset 22:40 inclut les églises, les monastères et les synagogues dans le champ des lieux qui doivent être protégés. Si les croyants en Dieu ne se défendent pas, tous les lieux de culte sont susceptibles d’être détruits, ce qui doit être empêché par la force si nécessaire.
Le Coran n’autorise pas la guerre offensive, car “certes, Allah n’aime pas les agresseurs !” (2 :190) Il fournit également des règles détaillées sur qui doit combattre et qui en est exempté (9 :91), quand les hostilités doivent cesser (2 :193), ou encore la manière dont les prisonniers doivent être traités avec humanité et équité (47 :4). Des versets comme le verset 194 de la deuxième sourate soulignent que la guerre, comme toute réponse à la violence et à l’agression, doit être proportionnée et rester dans certaines limites :
Quiconque a marqué de l’hostilité contre vous, marquez contre lui de l’hostilité de la même façon qu’il a marqué de l’hostilité contre vous.
En cas de guerre inévitable, toutes les possibilités pour y mettre un terme doivent être explorées :
Et s’ils (les ennemis) inclinent à la paix, incline vers celle-ci, et place ta confiance en Allah. (8 :61)
L’objectif d’une action militaire est ainsi de mettre fin aux hostilités le plus rapidement possible et d’éliminer les causes de la guerre, et non d’humilier ou d’anéantir l’ennemi.
Le jihad militaire ne peut par ailleurs pas être mené pour satisfaire une ambition personnelle ou pour alimenter des conflits nationalistes ou ethniques. Les musulmans n’ont pas le droit de déclarer la guerre à des nations qui ne leur sont pas hostiles (60:8). En cas d’hostilité ouverte et d’attaque, ils ont en revanche tout à fait le droit de se défendre.
Le Prophète et les premiers califes ont expressément averti les chefs militaires et tous les combattants participant aux expéditions musulmanes qu’ils ne devaient pas agir de manière déloyale ni se livrer à des massacres ou à des pillages aveugles. Muhammad a ainsi dit, selon la tradition islamique (sunna) :
Ne tuez pas les femmes, les enfants, les personnes âgées ou les malades. Ne détruisez pas les palmiers et ne brûlez pas les maisons.
Grâce à ces enseignements, les musulmans ont disposé, tout au long de leur histoire, de directives juridiques et éthiques visant à limiter les souffrances humaines causées par la guerre.
La Torah
Par Suzanne D. Rutland, historienne du judaïsme à l’université de Sydney
Le judaïsme n’est pas une religion pacifiste, mais dans ses traditions, il valorise la paix par-dessus tout : les prières pour la paix occupent ainsi une place centrale dans la liturgie juive. Il reconnaît dans le même temps la nécessité de mener des guerres défensives, mais uniquement dans le cadre de certaines limites.
Dans la Torah, et notamment les cinq livres de Moïse, la nécessité de la guerre est clairement reconnue. Tout au long de leur périple dans le désert, les Israélites (c’est-à-dire les enfants d’Israël) livrent diverses batailles. Parallèlement, dans le Deutéronome, ils reçoivent l’instruction suivante (chapitre 23, verset 9) :
Quand tu marcheras en armes contre tes ennemis, garde-toi de toute chose mauvaise.
Le chef de tribu Amalek, qui attaqua les Hébreux à leur sortie d’Égypte, est le symbole du mal ultime dans la tradition juive. Les érudits affirment que cela est dû au fait que son armée frappa les Israélites par-derrière, tuant des femmes et des enfants sans défense.
La Torah insiste également sur le caractère obligatoire du service militaire. Cependant, le Deutéronome distingue quatre catégories de personnes qui en sont exemptées :
celui qui a construit une maison, mais qui ne l’a pas encore consacrée rituellement ;
celui qui a planté une vigne, mais qui n’en a pas encore mangé les fruits ;
celui qui est fiancé ou dans sa première année de mariage ;
celui qui a peur, par crainte qu’il n’influence les autres soldats.
Il est important de souligner que le mépris de la guerre est si fort dans le judaïsme antique que le roi David n’a pas été autorisé à construire le temple de Jérusalem en raison de sa carrière militaire. Cette tâche a été confiée à son fils Salomon : il lui était cependant interdit d’utiliser du fer dans la construction, car celui-ci symbolisait la guerre et la violence, alors que le temple devait représenter la paix comme vertu religieuse suprême.
La vision de la paix comme destin partagé pour toute l’humanité est développée plus en détail dans les écrits prophétiques, notamment via le concept de Messie. Cela est particulièrement visible dans les écrits du prophète Isaïe, qui envisageait une époque où, comme il le décrit dans sa vision idyllique :
[…] De leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances, des serpes : une nation ne lèvera pas l’épée contre une autre nation, et on n’apprendra plus la guerre.
La Mishnah, première partie du Talmud (c’est-à-dire le recueil principal des commentaires de la Torah) évoque le concept de “guerre obligatoire” (milhemet mizvah). Cela englobe les guerres racontées dans les textes contre les sept nations qui habitaient la Terre promise avant les Hébreux, la guerre contre Amalek et les guerres défensives du peuple juif. Cette catégorie est donc clairement définie et reconnaissable. Il n’en va pas de même pour la deuxième catégorie, la “guerre autorisée” (milhemet reshut), qui est plus ouverte et pourrait, comme l’écrit le chercheur Avi Ravitsky, “se rapporter à une guerre préventive.“
Après la période de composition du Talmud, qui s’est terminée au VIIe siècle, ce débat est devenu théorique, car les Juifs vivant en Palestine et dans la diaspora n’avaient plus d’armée. C’était déjà largement le cas depuis la défaite de la révolte de Bar Kokhba contre les Romains (de 132 à 135 après J.-C.), à l’exception de quelques petits royaumes juifs en Arabie.
Cependant, avec l’arrivée des premiers immigrants sionistes sur la terre historique du royaume d’Israël à la fin du XIXe et au XXe siècle, les débats rabbiniques sur ce qui constitue une guerre défensive obligatoire ou une guerre autorisée, ainsi que sur les caractéristiques d’une guerre interdite ont repris de plus belle. Ce sujet suscite aujourd’hui une profonde inquiétude et une vive controverse tant chez les universitaires spécialistes du judaïsme que chez les rabbins.
Plusieurs d’entre vous avaient gentiment insisté sur l’intérêt de regrouper (et de réécrire pour les harmoniser) différents articles publiés dans wallonica.org sur le thème de l’expérience opposée aux idéalismes, sur la vanité, l’existentialisme, sur le risque d’essentialiser à outrance, sur la mort du dieu, la complexité personnelle, les infox, Montaigne, Paul Diel, le Body Building, Nietzsche ou Ernst Cassirer. Bref, sur ‘comment lutter contre les biais cognitifs et l’aliénation qui nous empêchent de penser la vie sainement et librement‘. Autant de thèmes de travail qui gagneraient, disiez-vous, à figurer au cœur d’un essai qui les relierait et modéliserait leur agencement avec force exemples et explications. Qu’il en soit ainsi : j’ai essayé l’essai… depuis 2023 ! Depuis, les choses ont bougé (cancer, boulot, dodo…) et quelques retraites récentes m’ont permis de reprendre la rédaction du texte baptisé initialement Être à sa place : manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé et dont le titre final m’est encore inconnu : quelle que soit la destinée de ce texte (plus de 200 pages déjà), le travail personnel exigé par sa rédaction suffit à me combler et c’est avec joie que je partage avec vous la synthèse de la version en cours. Commentaires bienvenus !
N.B. Les renvois à la bibliographie sont internes au document de travail : les liens sont donc inopérants ici.
Comme je l’écrivais, ce sont les lecteurs fidèles de mon blog encyclo wallonica.org qui ont insisté : ils désiraient disposer d’une boîte à outils individuelle, pour accompagner leur travail d’introspection, de méditation sur leur être-au-monde. L’ouvrage s’adresse dès lors à celles et ceux qui sont volontairement “disposés à se mettre d’accord avec eux-mêmes” [Camus, 1942] et tient à peu près ce langage : de prime abord, nous semblons chercher avant toute chose à éprouver la joie de vivre. Loin de dépendre d’un état de bonheur statique et extatique, cette dernière naît de l’expériencesatisfaisante du quotidien, de l’exercice d’activités au cours desquelles notre esprit est persuadé que nous sommes la bonne personne, au bon endroit… et en toute confiance ! En d’autres termes : la satisfaction de « bienfaire, ici et maintenant. » Problème : nous n’y voyons pas toujours clair…
Clairement distincte de la joie de vivre ainsi définie, l’aspiration au bonheur, si bien vendue dans la littérature de développement personnel, semblerait aujourd’hui enfin remplacée par une quête du sensrenouvelée : si les Anciens espéraient découvrir le sens de la Vie, il s’agirait désormais de lui donner un sens [Chabot, 2024]. Soit. C’est une bonne nouvelle. Reste que ce glissement salutaire laisse dans l’ombre une question d’importance : mais pourquoi chercherions-nous donc à ‘donner un sens à la vie‘ ? Pourquoi ce Graal frustrant ? Quel est cet appel ontologique que l’humain entend de toute éternité et qui fait qu’il se lève et marche droit devant lui ? Et pourquoi son chat Robert, qui a pourtant l’ouïe fine, n’entend-il pas la même exhortation intime et continue-t-il à dormir près du poêle ? A l’observer, on en viendrait à douter de l’intérêt réel de ce fameux sens de la vie…
Peut-être l’expérience directe de la vie du chat Robert est-elle suffisante pour satisfaire sa conscience, peut-être, à défaut d’un élément perturbateur (une souris, une crampe de faim ou un bruit violent), le chat Robert se sent-il suffisamment en sécurité pour ne pas agir. Peut-être vit-il « à propos », comme le préconise Montaigne [Montaigne, 1588] : dans un simple équilibre entre ses désirs et ce que le monde lui propose.
Il ne fait aucun doute que ledit chat Robert approuverait pleinement Rousseau qui affirmait au milieu du XVIIIe que « si la nature nous a destinés à être sains, j’ose presque assurer que l’état de réflexion est un état contre nature et que l’homme qui médite est un animal dépravé » [Rousseau, 1755].
A l’inverse, Viktor Frankl, rescapé des camps de concentration nazis et, à ce titre, moins confiant en l’Homme Sauvage, prend le contrepied de Rousseau en proposant : « Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace. Dans cet espace, nous avons le pouvoir de choisir notre réponse. Dans notre réponse réside notre épanouissement et notre liberté » [Frankl, 1969].
Il est probable que cet espace de réflexion soit assez restreint dans la conscience du chat Robert ou de ses semblables. A contrario, chez l’humain, cet espace temporel est bien présent, fiché qu’il est entre les phénomènes que nous percevons, d’une part, et les actes que nous posons, d’autre part. Un tel intermède – appelons-le « intermède de Frankl » – semble néanmoins créer un vertige fort angoissant pour beaucoup d’entre nous. Décider, choisir, se tromper, ne pas mériter, être insuffisant, espérer réussir, renoncer, être déçu, « rater, rater encore, rater mieux » [Beckett, 1983] : face à une réalité dont chacun admet aujourd’hui la complexité [Morin, 1977], l’être humain est inquiet et il aspire à percevoir une légalité dans sa vie, une règle du jeu sur laquelle il puisse construire sa confiance [Hunyadi, 2023]… pour agir.
Dans ce laps de temps suspendu où les phénomènes dérangeants du quotidien créent la nécessité de délibérer avant que d’agir, il est communément admis que trois réactions s’offrent à lui, à cet instant précis où il part en quête d’une juste motivation pour agir et où sa main est encore sur la poignée de la porte du jardin :
La sidération (ou ‘gel’) va-t-elle s’emparer de sa délibération intime et, faute de générer une solution personnelle au problème, le sujet va-t-il se figer dans la conformité aux idées reçues, aux dogmes, aux autofictions ou aux légendes partagées ? En clair, le sujet va-t-il se blottir, immobile dans une légalité héritée sans discernement ? De là à explorer combien la recherche de la vérité peut constituer un acte de paresse…
Le sujet va-t-il jouer la carte de la fuite, se réfugier dans l’aliénation et prendre pour réalité des représentations de sa vie et de la légalité du monde, faites d’aveuglements rassurants, de discours où il se sent en sécurité ? Combien de positions racistes ou discriminatoires ne sont pas inspirées de cette réaction, où un individu se voit jugé à l’aulne de son appartenance à un groupe stéréotypé… et stigmatisé.
Va-t-il, au contraire, passer à l’attaque et « manger le monde » [Nietzsche, 1882], miser sur une attention augmentée pour éprouver sa puissance personnelle, pour faire face à l’imprévu ? Va-t-il quitter la posture dévorante du grizzly ou les hésitations de la souris et endosser la peau de l’ours qui, en toute simplicité, se sent capable de mener la vie qui se présente à lui ? Va-t-il découvrir la légalité qu’il cherche dans la branloire pérenne (le ‘monde en mouvement permanent’ selon Montaigne, 1588) et trouver la Joie dans une expérience de vie satisfaisante ?
Donc, transformons l’essai : plutôt que de prétendre guider quiconque vers un aussi quelconque sens de la vie, le propos sera tenu à rebours de cette tradition et explorera, d’une part, combien la fuite libidinale dans les différents aveuglements (en d’autres termes, le refuge dans des sanctuaires factices) entretient des leurres qui ne calment pas l’angoisse devant la vie. D’autre part, il s’agira d’illustrer avec des contre-exemples combien l’expérience directe est effectivement régulatrice et porte en elle une légalité rassurante, qui rend la confiance possible. C’est Deleuze qui précise : “Un mode d’existence est bon ou mauvais, noble ou vulgaire, plein ou vide, indépendamment du Bien et du Mal, et de toute valeur transcendante : il n’y a jamais d’autre critère que la teneur d’existence, l’intensification de la vie” [Deleuze, 1991].
Partant, qu’on ne pense pas que le vertige qui précède l’action ne concerne que les décisions essentielles de l’existence. Que du contraire : quelle que soit l’ampleur de la problématique à laquelle chacun est confronté, la décision passe par le même chemin. La bonne décision est simplement une décision éclairée, aussi libre d’aveuglements que faire se peut. Le reste n’est « qu’appendicules et adminicules pour le plus. » [Montaigne, 1588].
La méthode préconisée ici propose de renoncer à « avoir toujours raison » (combien de nos actions mal motivées ne justifions-nous pas grâce à de beaux discours logiques et… stériles) et préférer mettre en œuvre notre raison pour le plus grand bénéfice de notre satisfaction de vivre. L’ouvrage est distribué en thèmes de réflexion (d’introspection), chaque fois balancés entre questions liminaires, lectures éclairantes, explorations, méditations et exercices de pensée. Il suit le cheminement suivant :
CHAPITRE ZERO. LE TROUBLE. Parce que nous sommes vivants, nous partageons avec les autres êtres vivants (dont le chat Robert) une pulsion primale, un élan de base qui motive toute notre activité consciente : nous voulons continuer à vivre. C’est probablement ce que Spinoza baptisait le conatus, l’expérience de l’effort de vie, le combat de chacun quand il veut “persévérer dans son être” [Spinoza, 1677]. Qui plus est, nous voulons continuer à vivre en nous sentant « à notre place ». D’ailleurs, s’il est un paradis perdu sur lequel nous fantasmons, c’est bien celui où nous nous sentirions en sécurité, là où nous pourrions agir avec la conviction que les attentes que nous nourrissons envers notre environnement ne seraient pas déçues, un monde univoque où nous pourrions rester au premier degré de la pensée (comme le chat Robert). Force est de constater que notre quotidien est plus complexe, voire foisonnant, et que la vision que nous en avons est troublée par nos aveuglements, nos « écailles sur les yeux » [Proust, 1913]. Et c’est bel et bien « à la sueur de notre front » qu’au jour le jour nous cherchons à restaurer nos sanctuaires…
CHAPITRE PREMIER. LE REFLEXE DU SANCTUAIRE. De la même manière qu’un arbre fera plus de feuilles si l’ensoleillement est insuffisant pour son métabolisme, nous entrons en action lorsque notre pérennité est mise en question. Qu’un phénomène vienne à troubler notre homéostase (notre équilibre entre désirs internes et possibilités externes), aussitôt notre confiance s’inquiète et nous pousse à identifier l’activité qui pourra rétablir notre sentiment de sécurité. Mais que se passe-t-il alors si nous n’y voyons pas assez clair pour « raison garder » ? Pouvons-nous encore percevoir ce qui nous sera salutaire si nous nageons dans l’aveuglement ? Irons-nous jusqu’à tenir des discours aliénants où nous aurons l’illusion d’être en sécurité ? Allons-nous fabriquer de toutes pièces des sanctuaires factices et y vivre l’artifice ?
CHAPITRE DEUXIEME. LA CONSCIENCE NOETIQUE. Raison garder est pratiquement bien malaisé car “il nous est impossible de parler d’une réalité quelconque si ce n’est sous la forme d’un contenu de notre conscience” [von Franz, 1972] et notre conscience est justement le triste repaire de nos aveuglements ! Pire, selon Endel Tulving [Tulving, 1985], ce n’est pas une mais trois consciences qui sont à l’œuvre pour motiver nos décisions d’agir. Qu’il s’agisse de la représentation du monde (conscience dite ‘noétique’), la fiction de soi (conscience dite ‘auto-noétique’) ou de la sensation de la situation en cours (conscience ‘a-noétique’) : voilà bien trois instances distinctes, assorties de leur système de références propre et ne parlant pas la même langue, qui se disputent le devant de notre délibération intime. Et chacune est convaincue d’agir pour notre bien ! Dédiée à nos représentations du monde (tout ce qui n’est pas nous-même), la conscience noétique a la fâcheuse tendance à se payer de mots, à poser en travers de notre réflexion des dogmes séduisants de logique et à nous laisser confondre la légalité vitale (la ‘nature’ de Spinoza) avec les règles spécifiques à des domaines spécifiques comme les sciences, les religions ou les traditions. Pour ne pas perdre le nord, on guettera donc quand cette conscience devient par trop dogmatique et technique.
CHAPITRE TROISIEME. LA CONSCIENCE AUTONOETIQUE. Là où notre conscience noétique tient (ou adopte) des explications logiques et formulées dans la meilleure langue de nos académies afin de décrire ce monde qui nous entoure et nous sollicite, nous changeons de méthode discursive quand il s’agit de nous décrire personnellement et d’appréhender notre positionnement affectif face aux phénomènes qui s’évertuent à troubler notre sanctuaire intime (par exemple : les autres êtres humains). Etrangement, notre vocabulaire se fait plus imagé et, abandonnant les rapports logiques de cause à effet, l’enchaînement des faits relève plus de l’association symbolique que l’on retrouve dans les rêves, les mythes ou dans les écrits de fiction. Il est fascinant, lorsqu’on se donne la peine de fixer le miroir assez longtemps, de voir combien nous nous racontons comme des personnages plutôt que comme des personnes. A l’inverse, il est également fascinant de voir comme nous prêtons des comportements humains (et une moralité) aux représentations intimes que nous baptisons « les dieux », alors que notre cheminement personnel mène inexorablement à la conclusion que, contrairement à nous, la Divinité n’a pas d’âme. La raison impliquera alors de se garder des séductions du lyrisme héroïque et narratif quand cette conscience de nous-même est à l’ouvrage.
CHAPITRE QUATRIEME. LA CONSCIENCE ANOETIQUE. Voilà, parmi nos trois consciences, la plus insaisissable. Ce n’est pas un hasard. Elle est notre conscience non verbale, celle dont les travaux ne pourront être dévoyés, d’une part, par la logique des mots et des raisonnements techniques ni, d’autre part, par les séductions lyriques de nos légendes personnelles : elle s’exprime directement dans les comportements et l’action, sans conscience… formalisée. Héritière d’une partie du royaume de Poséidon, elle garde dans ses profondeurs le volet neurologique de ce qui était communément appelé le subconscient et elle laisse sa sœur, la conscience autonoétique, en gérer le volet psychologique. Reste que nos signaux hormonaux et nos cicatrices traumatiques ne s’empêchent pas de délibérer dans leurs logiques sous-marines, à leur manière et, le cas échéant, de bâtir des aveuglements lourds d’influence. Dans ce cas, notre raison aura failli à désamorcer l’influence de la conscience anoétique lorsqu’elle s’est faite trop atavique ou sauvage. Pourquoi pensez-vous que l’infirmière vous conseille de ne prendre aucune décision conjugale au lever d’une anesthésie générale ?
CHAPITRE CINQUIEME. RAISON GARDER LORSQU’IL Y A ÂME QUI VIVE. Notre quotidien est donc fait de décisions d’agir au mieux (« à notre juste place ») et, à chacune de ces décisions, correspond l’alternative entre (a) être conforme à un modèle (sidération de la pensée), (b) fantasmer une situation de sécurité proche du phénomène stressant (fuite dans l’aliénation) ou (c) exercer sa puissance dans l’expérience nouvelle (attaque et résolution du problème). C’est là que la satisfaction d’une pensée plus libre et clairement formulée se fait sentir. C’est là que notre outil de base trouve sa pleine justification : la raison lucide est là pour faire le ménage entre les motivations accidentelles avancées par chacune des trois consciences qui œuvrent à notre pérennité, chacune à sa manière et quelquefois en curieuse contradiction. Mais cette raison agissante, quelle est son échelle de valeurs ? Le problème formulé dans les termes « je ne me sens pas à ma place, que faire ? » implique ces deux chantiers personnels : d’une part, je devrais éviter de m’aliéner dans cette « ma place » fantasmée qui ne correspond pas à mon activité réelle et, d’autre part, il serait bon d’y projeter un « je » qui soit vraiment moi (peut-être d’ailleurs que ce « je » qui me sert de référence est trop sublime pour se satisfaire de mon existence effective). Dans son rôle de régulateur des consciences, la raison remplit sa mission de tri des motivations et de réduction des affects. De là à considérer qu’elle est la digne représentante de valeurs transcendantes qui présideraient à notre délibération, il n’y a qu’un pas… que nous ne ferons pas. Que du contraire. Le lecteur se verra ici proposé de faire table rase de tous les systèmes de valeurs, qu’elles soient immanentes, divines, idéales, kantiennes ou quantiques, et de renouer avec le concept d’âme, dans un sens bien païen ! Chez chacun, l’âme serait la fonction essentielle de dévoilement de notre lien intime et ineffable avec la Vie [Heidegger, 1927], du sentiment non formulé de la légalité et de l’harmonie de ce qui ‘est’ : la « nature naturante » de Spinoza [Spinoza, 1677]. Baromètre muet suspendu au mur du bureau de Dame Raison, elle est au beau fixe quand nous prenons des décisions éclairées et annonce l’orage quand nous tentons de tricher avec nous-mêmes. Le Bien et le Mal se voient ici remplacé par l’authentique et l’artificiel. Enfin sevrée de toutes les religions qui en avaient fait poétiquement le siège du divin en nous, l’âme accède à son statut profane « d’idée vraie », telle que Spinoza l’évoquait [Spinoza, 1677]. Giono aurait pu traduire ceci en disant : « L’âme, c’est simplement la fenêtre ouverte sur le fleuve. »
CHAPITRE SIXIEME. FACE AU MULTIPLE, LE CHOIX LIBIDINAL. Devant les grands drames citoyens auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui (vous voulez des exemples ?), avec l’aigreur d’estomac provoquée par tous ces lendemains dont on n’aime plus la musique, avachis que nous sommes devant la logorrhée de nos écrans, nos aveuglements personnels trouvent hélas un écho dans l’environnement cognitif qui fait notre quotidien… connecté. Je peux aisément faire la part des choses face à un propos un peu facho, voire profondément machiste, de mon garagiste (c’est un exemple inventé pour le propos) ; il m’est plus difficile de garder la tête froide lorsque l’océan d’informations auquel je me frotte tous les jours confirme mes aveuglements personnels (« scroller » n’est pas s’informer !). C’est alors tâche double pour la raison qui doit faire la part des choses entre le multiple et l’authentique. Ici encore, Mark Hunyadi [Hunyadi, 2023] invite à penser au réflexe libidinal, ce désir d’une simple décharge hormonale, qui nous pilote face au numérique dont l’omniprésence n’est plus à commenter (d’autres l’on fait de manière assez convaincante : voir Bronner, 2021). Il parle d’une liberté de supermarché », qui nous permet de choisir ‘ce qu’on veut’ mais ‘uniquement dans le menu’ affiché par les plateformes commerciales qui sont désormais nos interlocutrices dans beaucoup d’actes que nous posons au quotidien. Quelle hygiène informationnelle adopter en attendant qu’un nouveau paradigme sociétal vienne assainir nos activités connectée (à titre d’exemple, voir Leboulanger, 2023) ?
CHAPITRE SEPTIEME. LE MODELE DU JONGLEUR. De ces tâches de raison sans cesse renouvelées, à l’instar du quotidien de Sisyphe [Camus, 1942], le modèle visuel pourrait être la gravure Le jongleur de mondes [Grandville, 1844]. Il s’agit en effet de…
pouvoir jongler, c’est-à-dire travailler à diminuer la douleur de la distance entre soi et la réalité. Partant, ‘être à sa place’ procède de ce travail de raison, satisfaisant au quotidien, mené au bord du chaos, avec un œil sur cinq indicateurs de Grande Santé [Nietzsche, 1882] : l’incarnation, le degré d’appropriation de la culture, la maîtrise de la verbalisation, l’hygiène informationnelle et la confiance dans la vie. C’est pourquoi il est impératif d’évaluer continuellement ce qui est satisfaisant et, pour ce faire, de s’enlever les ‘écailles sur les yeux’ car une fois la pensée éclairée, la décision d’agir pourra alors se concentrer sur le problème effectif et sa résolution. A défaut, elle ne sera que le reflet des aveuglements intimes. C’est ainsi que, dans le sanctuaire (grec, cette fois), Dame Raison, avec Athéna sur l’épaule, veille continuellement à transmuter des drames intimes en problèmes à résoudre…
jongler utile, à savoir consacrer son attention à une sélection des phénomènes du monde qui constituent notre périmètre vital effectif : le destin des tortues à moustache des Galapagos ne mérite peut-être pas notre pleine attention, au moment où un bébé pleure de faim dans la pièce d’â côté. La tâche n’est pas aisée quand on baigne dans l’abondance informative qu’aujourd’hui permettent les réseaux digitaux. Comment résister à l’appel libidinal [Hunyadi, 2023] de ces systèmes numériques fermés qui nous garantissent la pleine satisfaction de nos désirs… si nous choisissons dans les limites du menu ? Comment ne pas lâcher la main-courante quand le multiple prend le masque de l’important ? Quel régime adopter contre l’infobésité dispersante ?
aimer jongler et jouir de son activité satisfaisante plutôt que chercher la reconnaissance et la conformité dans le Spectacle. C’est bel et bien de replacer les valeurs et les dogmes dans leur vitrine de musée ; bonne idée également que de rapporter à la médiathèque publique les films de super-héros dont nous nous sentions les protagonistes ; et mieux encore, de laisser au bar les cocktails hormonaux pour enfin ouvrir la fenêtre qui donne sur le jardin. Mais qu’en est-il alors de notre besoin de ressentir la régulation du cours des choses, une légalité où reposer notre confiance dans la vie ? La proposition est ici de continuer à se défaire de l’emprise des discours aveuglants, de s’habituer à une pensée plus libérée des fameuses « écailles sur les yeux » et, partant, de laisser éclore une confiance nouvelle en obéissant à une injonction simplissime : « regarde tes mains quand tu fais ! » Le vieux Renoir (le peintre, Auguste) n’enseignait rien d’autre à son fils (Jean, le cinéaste) quand il exigeait de n’avoir autour de lui que des outils où il pouvait reconnaître la main de celui qui l’avait façonné [Renoir, 1962] : de toutes nos belles facultés d’êtres humains, ne négligeons pas la raison qui œuvre à nous libérer des aveuglements, comme on lève les poutrelles d’une écluse pour mieux laisser s’écouler le fleuve ! Et Lao-Tseu de se lever du fond de la classe pour insister encore : la loi de la nature ne se dit pas, elle s’expérimente !
Face à l’effort constant exigé par cette attitude auto-critique, d’aucuns opposent combien, au contraire, ils préfèrent la noyade en eau glacée. Face à l’angoisse, elle leur est un mode d’effacement sans douleur : on sombre dans un engourdissement fatal, comme on s’endort. Hélas, aucun expert en la matière n’est là pour témoigner et pour répondre à une question à mes yeux cruciale : aux portes soi-disant veloutées de cette mort sans drame, l’âme a-t-elle un dernier soubresaut, une décharge intérieure du conatus qui fait peut-être battre le pied une dernière fois, dans l’espoir vain de rejoindre encore la lumière nébuleuse de la surface ?
Combien de nos contemporains ne vivent pas ainsi leur quotidien comme une noyade sans douleur, édulcorée par les artifices, dans une lente mort de l’âme, un neutre écoulement de leur force vitale, jusqu’à avoir le regard sans couleur des « hommes creux » de T.S. Eliot [Eliot, 1925] ? Initialement composé en ligne pour les lecteurs du blog wallonica.org, cet essai s’adresse finalement à tous ceux qui, à l’inverse, veulent marcher debout et… mourir de leur vivant !
Les carnets de chasse de Georges Lebrun au Congo belge (1912-1920) constituent un recueil de 140 pages, rassemblé, coordonné et édité par son frère, René Lebrun. De diffusion limitée, ces carnets nous ont été remis par Pierre Lebrun, leur neveu, président de l’asbl Faune, Education, Ressources naturelles.
Jean-Claude RUWET (1991)
L’extrait des Cahiers d’Ethologie consacré à Georges Lebrun (1884-1920) a été remis par son petit-neveu, Michel Lebrun, à l’équipe de wallonica.org en 2025, aux fins de conservation et de partage avec les plus jeunes générations, peut-être moins conscientes que la violence et le respect forment un duo antagoniste qui a varié selon les lieux et les époques. Une lecture critique de cet article et du livre lui-même [en cours de transcription] permet de comprendre que ledit Congo belge et l’époque coloniale étaient un lieu et une époque où le respect n’était pas le facteur dominant dans le duo. C’est notre histoire. C’est notre Travail de Mémoire. Nous livrons ce témoignage tel quel : lisez curieux !
[Cahiers d’Ethologie, 1991, 3 : 375-378] Georges Lebrun débarque pour la première fois au Congo belge en 1912 pour un premier terme de trois ans, en tant qu’agent de l’administration coloniale. Il est désigné comme adjoint au lieutenant-chef de poste de Dungu (3° 26’N, 28° 37’E), localité située au confluent du Kibali et de la Dungu dans la région des Uele.
Celle-ci n’est pas encore complètement “pacifiée” ; elle est très instable, et les rébellions sont fréquentes. Le rôle d’un chef de poste est alors considérable ; il dirige et contrôle quelques centaines de travailleurs de l’administration coloniale, remplit les fonctions d’officier de police judiciaire, d’officier de l’état civil, de commissaire de police, d’agent de transport, de surveillant des marchés “indigènes” ; il dirige la politique des chefferies, en s’appuyant sur les chefs et sultans plus ou moins ralliés, gère le budget de son territoire.
G. Lebrun se voit confier le recensement des villages, de leur population et de la perception de l’impôt. C’est pour lui l’occasion de la vie aventureuse qu’il a choisie, et pleine de risques il faut le dire : difficultés de déplacement, maladies endémiques – paludisme, fièvre jaune, maladie du sommeil -, bêtes sauvages, insécurité de toutes natures, responsabilités écrasantes. On a peine aujourd’hui à imaginer ce qu’était réellement ce Congo de grand-papa. Les missions qui lui sont confiées obligent Lebrun à de longs trajets en brousse, d’un village à l’autre. En cours de route, il abat le gibier à plumes et à poils nécessaire au ravitaillement de sa troupe. Accompagné d’un seul pisteur, il se lance aussi à la chasse au gros gibier, à la recherche d’émotions fortes. Tintin au Congo, c’est lui.
Dans la région de Gangara, chefferie Beka, le long de la rivière Dungu, il abat, le 24.12.1912, en une seule sortie de chasse, huit antilopes – sans doute des cobes – et un buffle ; le 01.01.1913, il abat cinq antilopes, deux phacochères, trois buffles. Le 05.04.1913, il est dans la chefferie de Faradge ; il va faire connaissance avec le gros gibier. Il abat 12 antilopes, trois “sangliers”, un rhinocéros blanc. Le lendemain, deux antilopes, deux rhinocéros blancs, un éléphant. A la mi-juin, il est chez le chef Azanga, en territoire Azandé, dans l’extrême pointe nord-est de la colonie ; il tombe sur un groupe de quatre rhinocéros blancs ; il tue une femelle (cfr. photo en en-tête de cet article), les autres fuient ; il retrouve leur trace le lendemain et blesse un mâle qui le charge ; il le tue à deux mètres, est bousculé et blessé à la jambe ; il “éprouve comme contre-coup une véritable rage de massacre.” Il reprend la piste des deux sujets qui se sont échappés. Il les rejoint, en blesse un mortellement.
Lebrun fait part des émotions fortes que lui procurent les risques encourus. Cela devient une drogue. En matière de danger, dit-il, “l’éléphant et le buffle sont à classer à égalité ; le rhinocéros vient après ; quant au lion, on l’assassine comme une antilope.” Lebrun, clopin-clopant, et son pisteur se rendent alors au village de Bere, en territoire Mundu, sur la Lodja près de la Garamba. Le 26 juin, à peine remis de ses blessures, Lebrun et son guide Baia sont de nouveau sur la piste des rhinocéros. Ils approchent un groupe de quatre à moins de 10 m ; les bêtes s’éveillent et fuient ; les chasseurs reprennent la piste, se rapprochent au plus près ; Lebrun tire sur deux cibles : une femelle mortellement blessée fuit ; le deuxième coup a fauché un jeune “de la taille d’un sanglier.” Les chasseurs se mettent sur la piste de la femelle et sont chargés par derrière par le mâle, qui est abattu à bout portant ; ils rejoignent la femelle gisante et le chasseur l’achève. Lebrun et Baia prennent la pose près du mâle abattu.
En septembre 1913, l’administrateur-adjoint qu’est Lebrun doit procéder à la délimitation des territoires Koboro et Azanga. C’est l’occasion d’une nouvelle chasse. Un jour, il abat un rhino qu’il avait d’abord jugé trop petit, mais qui a la malencontreuse idée de le charger. Le lendemain, “d’un magnifique doublé“, il “couche sur le sol deux énormes rhinos porteurs de cornes splendides.” Quelques jours plus tard encore, dans la même région, le chasseur rejoint trois rhinos : une énorme femelle qui contemple deux jeunes mâles qui s’affrontent. “Vident-ils entre eux une querelle d’amoureux ? Je laisse cette question pour un plus psychologue que moi.” La femelle est abattue ; un jeune mâle fuit ; l’autre, vraisemblablement un jeune de deux ans de la morte, ne prétend pas partir; il fait mine de charger quand le chasseur tente d’approcher; commentaire : “bref, j’ai dû le faucher pour être débarrassé.” Le temps d’attendre l’enlèvement des cornes, et on se remet en route. Les cadavres sont donc abandonnés aux hyènes et aux vautours.
Lebrun, adjoint à l’administrateur du territoire, déclare donc et décrit la mise à mort de 14 rhinocéros blancs ; il en comptera 15 à son tableau de chasse. Pour mémoire, le rhinocéros blanc de la variété nordique est, dans la décennie quatre-vingts, devenu une espèce en danger d’extinction dans le nord-est du Zaïre ; il n’en restait qu’une douzaine au Parc National de la Garamba. Grâce à d’immenses efforts et contributions financières, les effectifs se seraient rétablis en 1990 au niveau d’une vingtaine de sujets.
A la fin de l’année 1913, Lebrun a à faire dans la région de Bomo-Kardi, au nord de Faradge, où la forêt commence à apparaître. Rencontrant une troupe de chimpanzés, il avise une femelle de 1,50 m, perchée dans un arbre, étroitement enlacée à la poitrine par son bébé ; tous deux sont touchés par une cartouche à 24 ballettes ; pendant que les chimpanzés font grand tapage, la mère grimpe plus haut, se cale dans une fourche, où elle meurt pendant que le petit tombe au sol… Le Nemrod manifeste alors le désir de tirer un élan de Derby, cette énorme “antilope“, confinée au nord-est de la colonie, près de la frontière “anglaise“, d’où elle fait des incursions. L’espèce aurait été beaucoup plus abondante, mais la rumeur prétend que la peste bovine l’aurait décimée au début du siècle. Dans l’extrême nord de la zone de Maruka, Lebrun localise un élan, le tire, le blesse ; l’animal est à terre et râle dans les herbes ; commentaire :”une sorte de folie s’empare de moi ; il se meurt, et pourtant je crains qu’il ne s’échappe, et, coup sur coup, je tire deux balles” ; c’est le pisteur qui le calme: – “c’est assez, ne tire plus” – “j’aurais tiré encore.” Le spécimen est de taille : 1,40 m de longueur de cornes.
En deux ans, de mars 1912 à mars 1915, Lebrun aligne le tableau de chasse suivant : 3 éléphants, 15 rhinocéros blancs, 11 hippopotames, 8 phacochères, 4 lions, 2 léopards, 3 hyènes, 29 buffles de savane, 1 buffle de forêt, 2 girafes, 4 élans de Derby, 27 antilopes onctueuses, 19 bubales, 67 cobes de Thomas, 3 cobes des roseaux, 3 potamochères, 5 antilopes harnachées et une douzaine d’antilopes plus petites, 19 crocodiles, 5 chimpanzés, 3 cynocéphales, singes et gibiers divers : 147, soit un total de 400 pièces.
Après un bref retour dans l’Europe de 1915 en guerre, Lebrun revient quasi immédiatement au Congo pour un nouveau terme, de 1915 à août 1919. Il est cette fois administrateur en titre du poste d’Ilembo. Les devoirs de sa charge lui laissent moins de temps pour voyager en brousse. Il est plus sédentaire, et s’est assagi. Il s’est pris d’admiration pour la faune et, tout en demeurant chasseur, il se constitue une collection d’animaux vivants : 2 grands ducs, 1 marabout, 1 vautour, 1 serval, 2 civettes, 1 colobe à camail, 1 cynocéphale, 1 chimpanzé, 1 jeune lionne partagent sa parcelle. A cette ménagerie, se joignent 2 léopards, des hylochères et potamochères, des porcs épics, céphalophes et chevrotains. A son congé en 1919, il ramène cette ménagerie au zoo d’Anvers dont les collections ont été dispersées par la guerre. Sa pièce maîtresse est un Okapi ; capturé bébé dans la région de Buta, dans le Bas Uele, élevé au biberon; c’est le premier exemplaire ramené vivant en Europe. A ces animaux vivants, s’ajoutent des peaux, trophées, squelettes qui prennent le chemin du Musée du Congo à Tervuren [aujourd’hui Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren].
En 1919, ces collections font sensation. Georges Lebrun apparaît comme un spécialiste de la faune dont les services officiels veulent utiliser les talents. Il s’agit d’enquêter sur les possibilités et la pérennité du commerce de l’ivoire ; il faut évaluer cette ressource, définir des mesures pour en réglementer l’exploitation, documenter les services coloniaux sur la vie et les nombres des éléphants, choisir et délimiter des zones de protection comme celles à réserver à la chasse, examiner l’extension possible de la domestication des pachydermes. “La législation sur la chasse doit être modifiée sous peine de voir disparaître cette faune splendide ; l’exploitation et la vente des dépouilles d’animaux de tous genres ayant pris une si grande extension.” En mai 1920, Lebrun revient ainsi du Congo, en mission zoologique officielle pour un 3ème terme de deux ans. Il est nanti d’un équipement de récolte et de préparation.des spécimens. Il se dirige vers le Kwango, qu’il découvre bien plus pauvre que le Nord-Est ; il s’installe à Kwamouth, au confluent de la rivière Kasaï et du fleuve. Il commence ses récoltes, dans des conditions pénibles, notamment du point de vue du ravitaillement. Miné par les privations et les fièvres, il se tue à la tâche. Le 5 juillet 1920, Lebrun meurt d’une crise d’urémie au village de Matia.
Cette brève carrière coloniale et les notes du protagoniste jettent une lueur crue sur l’évolution rapide des mentalités.
En 1912, le chasseur n’a aucune retenue : sur le bateau navigant sur le fleuve, les Blancs s’amusent à faire des canons sur les crocos et les hippos, dont les cadavres descendent au fil de l’eau. En brousse, Lebrun se dit pris d’une frénésie de chasse. C’est l’esprit de l’époque. Il rencontre un chasseur d’éléphants américains qui, pour l’année 1912, avoue 45 pachydermes à son tableau. En 1913, il rencontre le récolteur d’une mission zoologique américaine, Mr Lang, qui s’en retourne avec les dépouilles de 10 élans de Derby.
Lors de son second terme, Lebrun s’intéresse davantage à la constitution de collections de spécimens, préparés ou vivants.
Pour son troisième terme, dans le cadre d’une mission zoologique, il s’éveille à la protection. Mais sa mission tourne court.
En 1925, ce sera la création du Parc National Albert, le premier parc national africain, conçu sur le modèle des parcs nationaux américains. Le pays s’organise, la conservation se met en place sous la Pax belgica. Le Blanc règne. Après l’indépendance, et dans les bouleversements de celle-ci, qu’il soit européen ou américain, le Blanc s’instaure volontiers censeur et se fera donneur de leçons. N’est-ce pas pourtant le moment, en toute humilité, de songer à nos responsabilités originelles ? Quels spectacles lamentables n’avons-nous pas donnés quand, avant de nous assagir, et par le droit du plus fort, nos passions destructrices se sont déchaînées? Avant de donner des leçons, je pense qu’il est juste que nos nations anciennement coloniales fassent acte de contrition et reconnaissent leurs erreurs.
[THECONVERSATION.COM, 19 août 2025] Le fait de pouvoir tourner les pages d’un livre ou de tracer au crayon les contours des lettres donne des appuis aux élèves dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Dans un monde d’outils numériques, pourquoi préserver cette importance du toucher ?
Lorsque les enfants entrent à l’école, l’une des techniques les plus courantes pour leur enseigner l’alphabet consiste à passer par des manipulations pratiques, comme la formation de lettres avec de l’argile ou de la pâte à modeler.
Mais à mesure que les élèves avancent en âge, la place du toucher diminue dans leur quotidien scolaire – à leur détriment. Beaucoup d’exercices de lecture deviennent numériques, et l’utilisation des claviers d’ordinateur pour écrire continue de progresser, d’autant que les outils d’intelligence artificielle (IA) sont très attractifs en matière d’édition et de composition.
Je suis linguiste et j’étudie les différences entre la lecture sur papier et la lecture numérique et la manière dont l’écriture favorise la réflexion. Avec ma collègue Anne Mangen, nous avons interrogé plus de 500 élèves du secondaire inscrits dans une école internationale d’Amsterdam (Pays-Bas) sur leurs expériences de lecture de textes imprimés par rapport celle des textes numériques. Par ailleurs, j’ai interrogé 100 étudiants et jeunes adultes aux États-Unis et en Europe sur leurs préférences en matière d’écriture manuscrite comparée à la saisie sur clavier.
Rassemblées, les réponses de ces deux études démontrent que les adolescents et les jeunes adultes continuent d’accorder de l’importance au contact physique dans leur rapport à l’écrit ; elles sont riches d’enseignements importants pour les éducateurs et les parents.
La lecture et l’écriture vues par les élèves
Lorsqu’on leur a demandé ce qu’ils aimaient le plus dans la lecture sur papier ou l’écriture à la main, les étudiants ont manifesté leur enthousiasme sur l’importance du toucher. Ce qui m’a surpris, c’est à quel point leurs perceptions à ce sujet concordaient dans les deux études.
Tenir un livre ou un instrument d’écriture entre leurs mains était important pour les élèves, c’est ce que montrent des observations comme : “On a vraiment l’impression de lire parce que le livre est entre nos mains.” ou “J’aime tenir un stylo et sentir le papier sous mes mains, pouvoir former physiquement des mots.“
Les participants à l’étude ont également commenté l’interaction entre le toucher et le mouvement. En ce qui concerne la lecture, l’un d’eux a parlé de “la sensation de tourner chaque page et d’anticiper ce qui va se passer ensuite.” À propos de l’écriture manuscrite, un participant a décrit “le fait de sentir les mots glisser sur la page.“
De nombreux étudiants ont également fait part d’avantages cognitifs. Une multitude de répondants ont évoqué la concentration, le sentiment d’immersion dans un texte ou la mémoire. En ce qui concerne la lecture imprimée, un étudiant a déclaré : “Je la prends plus au sérieux parce que je l’ai physiquement entre les mains.” Pour l’écriture, une réponse disait : “Je peux voir ce que je pense.”
Il y avait également des réflexions d’ordre psychologique. Des élèves ont ainsi écrit : “La sensation d’un livre entre mes mains est très agréable” ou “La satisfaction d’avoir rempli toute une page à la main, c’est comme si j’avais gravi une montagne.“
D’autres commentaires ont souligné à quel point le toucher permettait aux élèves de se sentir plus personnellement connectés à l’acte de lire et d’écrire. À propos de la lecture, l’un d’eux a déclaré : “C’est plus personnel parce que c’est entre vos mains.” À propos de l’écriture manuscrite, un autre a déclaré : “Je me sens plus attaché au contenu que je produis.“
Un certain nombre de répondants ont écrit que lire des livres physiques et écrire à la main leur semblait en quelque sorte plus “réel” que d’utiliser leurs équivalents numériques. Un étudiant a commenté “le caractère réel du livre.” Un autre a déclaré que “cela semble plus réel que d’écrire sur un ordinateur, les mots semblent avoir plus de sens.“
Nous avons demandé aux participants ce qu’ils appréciaient le plus dans la lecture numérique et dans l’écriture sur un clavier d’ordinateur. Sur plus de 600 réponses, une seule mentionnait le rôle du toucher dans ce qu’ils appréciaient le plus dans l’utilisation de ces technologies pour lire et écrire. Pour la lecture, les étudiants ont salué la commodité et l’accès à Internet. Pour l’écriture, la plus grande rapidité et le fait de pouvoir accéder à Internet étaient des réponses fréquentes.
Ce que nous dit la science sur le toucher
Ce que les élèves nous disent de l’importance du toucher reflète les conclusions de la recherche : ce sens est un moyen efficace de développer les compétences précoces en lecture et en écriture, ainsi qu’une aide pour les lecteurs et les personnes qui écrivent plus expérimentés dans leurs interactions avec l’écrit.
Les psychologues et les spécialistes de la lecture continuent de faire état d’une meilleure compréhension chez les enfants et les jeunes adultes lorsqu’ils lisent sur papier plutôt que sur support numérique, tant pour les lectures scolaires que pour la lecture de loisir. Pour les personnes qui écrivent chevronnées, les données suggèrent que passer plus de temps à écrire à la main qu’à utiliser un clavier d’ordinateur est corrélé à de meilleures capacités motrices fines.
Une récente étude menée en Norvège à l’université a comparé les images cérébrales d’étudiants prenant des notes et a révélé que ceux qui écrivaient à la main, plutôt que de taper au clavier, présentaient une plus grande activité électrique dans les parties du cerveau qui traitent les nouvelles informations et qui favorisent la formation de la mémoire.
Quelles stratégies d’apprentissage mettre en place ?
Le défi pour les enseignants et les parents consiste à trouver comment intégrer le toucher dans les activités de lecture et d’écriture dans un monde qui dépend tellement des outils numériques.
Voici trois suggestions pour résoudre ce paradoxe :
Les parents et les enseignants peuvent commencer par écouter les élèves eux-mêmes. Malgré tout le temps qu’ils passent sur leurs appareils numériques, de nombreux jeunes reconnaissent clairement l’importance du toucher dans leur expérience de lecture et d’écriture. Élargissez la conversation en discutant ensemble des différences entre la lecture et l’écriture numériques et manuelles.
Ensuite, les parents peuvent trouver des occasions pour leurs enfants de lire des textes imprimés et d’écrire à la main en dehors de l’école, par exemple en les emmenant à la bibliothèque et en les encourageant à écrire une histoire ou à tenir un journal. Mieux encore, les adultes peuvent montrer l’exemple en adoptant eux-mêmes ces pratiques dans leur vie quotidienne.
Enfin, les enseignants doivent accorder davantage de place à la lecture d’imprimés et aux devoirs manuscrits. Certains se penchent déjà sur les avantages intrinsèques de l’écriture manuscrite, notamment comme aide à la mémoire et comme outil de réflexion, deux qualités mentionnées par les participants de notre enquête.
Les supports de lecture numériques et les claviers continueront à être utilisés dans les écoles et les foyers. Mais cette réalité ne doit pas occulter le pouvoir du toucher.
[THECONVERSATION.COM, 23 décembre 2024] Les repas sont de plus en plus marqués par une attente de convivialité. À Noël, le phénomène est à son paroxysme. Cette injonction à la convivialité est liée au diktat du bien-être, du bonheur et à l’importance accordée aujourd’hui au bien-être des enfants. Elle répond aussi à une anxiété collective liée aux risques alimentaires. Mais cette convivialité, loin d’être spontanée, repose sur un travail émotionnel important, surtout porté par les mères.
Partager un repas, aussi appelé commensalité, est souvent présenté par les sciences de la nutrition et les politiques de santé publique comme un moyen de prévenir des maladies liées à l’alimentation, telle l’obésité, ou comme levier pour améliorer la santé mentale et sociale des convives. Manger ensemble en famille régulièrement, et d’autant plus manger ensemble dans une ambiance conviviale, serait ainsi la panacée pour des enjeux sanitaires et sociaux contemporains. Pourtant, ces supposés bienfaits ne sont pas clairement démontrés, et nous ne savons pas vraiment ce qui serait bénéfique dans le fait de manger ensemble.
Si l’attention à l’ambiance des repas de famille est grandissante, nous en savons peu sur la manière dont la convivialité prend forme et sur les effets de cette injonction sur les mères, principales responsables du travail alimentaire domestique.
Nous avons mené entre 2020 et 2023 une enquête sociologique, basée sur une centaine d’heures d’observation de repas de famille dans 14 foyers aux positions socio-économiques variées, en France et en Australie, ainsi que sur des entretiens avec les parents observés. Celle-ci révèle l’ampleur de la gestion des émotions que sous-tendent les repas de famille quotidiens. Les repas sont appréhendés non seulement par l’assiette, mais aussi à travers une approche relationnelle. Ses résultats montrent que la convivialité a un prix : un travail émotionnel invisibilisé.
Le concept sociologique de ‘travail émotionnel’
Le concept de travail émotionnel, théorisé par la sociologue Américaine Arlie R. Hochschild dans les années 1980, est de plus en plus connu, mais demeure mal compris. Le travail émotionnel (Emotion Work en anglais), correspond au management de ses propres émotions pour correspondre à un état requis dans une situation donnée. C’est aussi travailler sur ses émotions pour influer sur l’état émotionnel des autres. Ce qui sous-tend le travail émotionnel sont des normes sociales dominantes concernant la parentalité, la famille et les pratiques alimentaires guidant ce que l’on ‘devrait’ ressentir et comment, dans certaines circonstances. Celles-ci sont qualifiées, selon Hochschild, de règles de sentiments. Le travail sur les émotions peut être essayer de provoquer, chez soi-même ou chez une autre personne, une émotion qui n’est pas initialement présente ou alors chercher à atténuer ou dissimuler une émotion ressentie. Le travail émotionnel peut également être évité, par exemple si les ressources émotionnelles manquent.
Au-delà de l’assiette : la gestion des émotions à table
Les manières de tables ont longtemps régulé la façon de manger ensemble. Les règles de sentiments constituent désormais un cadre de référence supplémentaire pour la commensalité. À table, il est ainsi souvent attendu de jouer le jeu du collectif, d’éviter les antagonismes, l’isolement, le mécontentement, et de favoriser le plaisir, l’affection ou l’humour. Il s’agit aussi de faire en sorte que les émotions se manifestent de manière contrôlée : on peut être content à table, mais pas surexcité.
Loin de l’image idéalisée des repas de famille, la convivialité repose sur un équilibre fragile d’émotions qu’il s’agit de réguler en permanence. C’est là que le travail émotionnel entre en jeu.
Les membres des familles observées lors de l’enquête passent la plupart de leur temps séparé (travail, école, activités extrascolaires, etc.). Ainsi, en plus de l’impératif de nourrir la famille et de socialiser les enfants à une certaine manière de manger, les repas partagés sont une occasion de se retrouver en famille, de se raconter sa journée, de vérifier que les enfants vont bien, et d’être ensemble, tout simplement. C’est également l’occasion de passer un bon moment ensemble, car c’est aussi ce qui ‘fait famille’ aujourd’hui.
Le travail émotionnel prend plusieurs formes, comme reprendre des frères et sœurs qui se chamaillent, mais calmement, avec un ton de voix apaisant ; inciter les enfants à manger leurs légumes, mais avec humour ou avec affection ; ne pas prêter trop d’attention au rejet d’un enfant de certains légumes, tout en l’incitant à manger ; prendre sur soi pour rester calme, s’animer pour se montrer plus enjoué ou énergique qu’on en l’est vraiment. Dans les faits, il s’agit plus d’un effort pour tendre vers cet idéal que d’une véritable réussite, car les conditions sociales d’existence empêchent souvent d’y parvenir pleinement. Cet écart entre normes dominantes et réalité pèse fortement sur les parents, en particulier sur les mères
Le genre du travail émotionnel
En plus du travail alimentaire domestique, condition sine qua non aux repas partagés, générer la convivialité exige une quantité importante d’efforts à table, qui sont invisibilisés et répartis inégalement entre les parents en fonction du genre. Si le temps consacré par les femmes à la cuisine a diminué, la répartition genrée du travail alimentaire domestique reste fortement inégalitaire, les femmes passant 34 minutes de plus par jour que les hommes sur le travail alimentaire domestique. Par ailleurs, même si les pères participent plus, les mères portent en général la charge mentale et émotionnelle, ce qui intensifie pour elles ce travail.
Les mères et les pères des familles enquêtées s’engagent différemment dans le travail émotionnel. Les mères assument une grande partie de la gestion des émotions à table, bien que celle-ci soit peu visible : c’est le propre du travail émotionnel que de passer inaperçu, comme un jeu d’acteur réussi. Le travail émotionnel des mères vise à la création d’une ambiance harmonieuse et à la modération des tensions et conflits. Cela se fait souvent à travers la démonstration d’affection, en lien avec la place centrale des normes émotionnelles et de bien-être dans la construction de la famille et le soin aux enfants.
Les pères, en revanche, assument la partie plus visible de l’iceberg du travail émotionnel commensal, à travers une socialisation par l’humour, taquinant par exemple un enfant sur ses manières de table. Ceux-ci se montrent en revanche plus autoritaires, enclins à s’énerver et à provoquer des émotions intenses (positives ou négatives), ce qui sape parfois le travail émotionnel de fond fourni par les mères.
Convivialité et manque de ressources
L’injonction à la convivialité à table n’a pas non plus les mêmes effets sur les convives et le repas en fonction des ressources de la famille. Lorsqu’un ensemble de ressources (économiques, culturelles, temporelles, émotionnelles, etc.) manque, les parents se trouvent dans une situation où il est difficile de faire plaisir aux enfants autrement que par la nourriture. La démonstration de l’amour parental et le soin accordé aux enfants se cristallise alors à travers la convivialité, en servant des menus qu’aiment plus facilement les enfants, mais souvent moins équilibrés. Cela incite à nuancer les discours parfois moralisateurs adressés aux parents qui ne se conformeraient pas aux normes commensales et nutritionnelles dominantes.
Un autre regard sur ce que ‘bien manger’ veut dire
Alors que la charge mentale du travail domestique est de plus en plus connue, prendre en compte le travail émotionnel propre aux repas de famille enrichit notre compréhension de ce que signifie nourrir la famille et bien manger aujourd’hui, notamment au regard d’inégalités socio-économiques et de genre. Les enquêtes sociologiques qualitatives révèlent aussi à quel point le travail domestique alimentaire s’est alourdit pour les mères et que, plus généralement, le métier de mère s’est fortement intensifié.
[DIAL.UCLOUVAIN.BE] Depuis le début du XXIe siècle, l’extension mondiale du numérique a refaçonné de manière profonde et spectaculaire le mode de vie de tous les humains à travers le monde. L’extension planétaire de ce phénomène est fascinante en elle-même : comment se fait-il que les technologies numériques aient pu en si peu de temps acquérir une telle emprise sur la vie des humains sans susciter de résistance significative de la part des citoyens de par le monde, et ce, indépendamment des contextes politiques ?
Car c’est là l’un des faits les plus frappants : cette extension se déroule identiquement en contexte libéral et en contexte autoritaire, dans les États démocratiques modernes aussi bien qu’en Chine ou en Russie. La force d’envoûtement du numérique ne connaît pas de frontières.
Or, je formule l’hypothèse que pour comprendre cette emprise, il faut, à contre-courant des nombreuses explications géopolitiques ou économiques, par nature surplombantes, redescendre dans le laboratoire secret du psychisme humain et entrer dans le monde infime des utilisateurs eux-mêmes, sans l’adhésion desquels le système ne pourrait pas survivre, et en tout cas pas s’épanouir sous la forme que nous lui connaissons. C’est là, dans l’économie psychique des individus, que se trouve le secret de son extension. Le système numérique ne flotte pas dans les airs, il ne vit et ne se reproduit qu’à travers les individus vivants qui l’utilisent. Son emprise doit donc nécessairement passer par le psychisme de ces individus vivants. Une fois comprise l’adhésion psychique des individus au numérique, nous pourrons appréhender l’impact que ce dernier exerce sur les relations de confiance en général.
Il se pourrait bien que le secret de l’extension du numérique ne soit nullement caché, et qu’il se manifeste au contraire en permanence à ciel ouvert à chacun d’entre nous. Il est possible en effet qu’il réside dans le plus trivial des lieux communs partagés à propos du numérique – à savoir qu’il est tellement… pratique.
Cette caractéristique, si évidente à chaque utilisateur, pourrait bien en réalité pointer le doigt sur l’essence même de l’extension du système : car ce qui est pratique exerce une telle puissance d’envoûtement qu’il contourne et affaiblit toute critique, refoule toute mise en question, écarte toute objection. C’est lui, ce caractère pratique, qui est l’arme fatale du système, son arme de séduction massive. C’est donc avant toutes choses la notion de pratique ellemême qu’il faut interroger.
Que veut donc dire être pratique ? “Être pratique” indique une certaine coloration subjective du rapport instrumental moyen-fin. Ce qui est pratique doit certes servir à quelque chose (c’est sa fin : toutes nos applications servent à quelque chose), mais doit servir cette fin de la manière la plus commode et la plus confortable possible – ce qui peut impliquer des facteurs temporels (rapidité), psychiques (actes mentaux simples ou routiniers), ergonomiques (manipulabilité), économiques et matériels. Le caractère pratique de la relation instrumentale s’évalue par rapport à la dépense subjective psychique et physique de l’usager. C’est donc un concept énergétique : ce qui coûte subjectivement le moins en dépense psychique, corporelle et matérielle est ce qui est le plus pratique. Or, il est indubitable que par toutes les fonctions qu’il offre, par sa maniabilité et son efficacité, le numérique est pratique en ce sens.
Si le pratique séduit si facilement, c’est qu’il va dans le sens du désir, du contentement, de la satisfaction. En cela, on peut dire que le moteur de l’extension du numérique est fondamentalement libidinal, au sens large : il va dans le sens du désir, il vise l’agrément, procure du plaisir et ce, de la manière énergétiquement la plus économique possible. J’emploie ici le terme de ‘libidinal’ non pas dans un sens sexuel restreint, mais au sens large de force désirante, d’appétence, sens originel qu’on trouve par exemple chez saint Augustin ou Pascal. Or, la force du numérique, une force qui explique son succès sans précédent dans l’histoire industrielle, c’est de savoir s’adresser à ses utilisateurs comme à des êtres libidinaux. Il ne s’adresse pas aux individus comme à des êtres rationnels capables de juger, mais comme à des êtres libidinaux désireux de cliquer pour satisfaire leur désir, exprimer ou partager leurs émotions. Il sait épouser les contours de leur vie psychique, en s’y fondant, en s’y lovant. C’est cela, le secret de l’extension du système numérique. L’attrait irrésistible des dispositifs numériques en général vient de leur capacité d’envoûtement libidinal.
Ce n’est pas pour rien que partout à travers le monde, le jeu a été et est encore un vecteur massif de la propagation du numérique (comme on le voit encore avec le métavers, qui veut faire du monde un immense plateau de jeu, après que les jeux vidéo en ont représenté la première forme concrète). L’industrie numérique sait exploiter comme aucun dispositif technique avant elle la tendance libidinale de l’homme à aller au plus commode, au plus agréable, à ce qui est énergétiquement le moins dispendieux. C’est pourquoi je parle à ce propos d’un principe de commodité, qui est ce principe libidinal qui nous fait irrésistiblement aller au plus satisfaisant et au plus pratique.
Cela veut dire que les outils que propose le système numérique s’imposent à chacun par l’adhésion libidinale qu’ils provoquent, c’est-à‑dire par leur capacité à épouser les contours de la vie psychique des utilisateurs. Du coup, ces outils leur apparaissent simultanément comme une extension de leur vie psychique. C’est sur cette extension de soi, qui implique simultanément une exposition du soi comme le dit Bernard Harcourt [La société d’exposition, 2020], que repose le succès sans précédent des réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes, qui y sont accros. Mais pour les rendre accros, il faut bien savoir ce qui les rend accros, et c’est avec un cynisme décomplexé que tous les grands réseaux sociaux exploitent les fragilités psychiques des jeunes du monde entier, précisément pour les rendre addicts.
[RTBF.BE, La couleur des idées, 17 mai 2025] À la fois philosophe et homme de média, Frédéric Worms lie la philosophie contemporaine à l’actualité, une notion chère à Bergson avec qui il entretient un long compagnonnage. Si Bergson a fait office pour lui “d’introduction au XXe siècle“, Frédéric Worms confie qu’il “lui reste nécessaire pour appréhender notre époque et ses spécificités.” Rien d’étonnant à cela puisque la star de la philosophie (responsable du premier embouteillage aux Etats-Unis !) a toujours défendu la précision qui manquait, selon lui, à sa discipline.
Au micro de Pascale Seys, Frédéric Worms rappelle la définition que le philosophe français donnait de l’actualité, “une définition très forte, très précise“, d’autant plus nécessaire dans cette période où nous sommes déboussolés face à l’accélération des changements en cours dans les équilibres mondiaux : “L’actualité, c’est ce qui concerne notre vie, c’est ce que notre corps rencontre à l’instant présent, comme le soutenant ou le menaçant.” Ceci explique que l’actualité soit “mesurée par des degrés d’urgence.” De ce fait, elle “refoule aussi des choses auxquelles nous aimerions penser mais que nous maintenons à l’arrière“, ajoute-t-il, rappelant au passage que Bergson était contemporain de Freud et de ses théories.
Le vitalisme [Académie française : “Théorie selon laquelle les phénomènes de la vie s’expliquent par un principe vital, encore appelé force vitale, présent dans chaque individu“] est donc un critère essentiel de l’actualité mais pour l’appréhender, nous dit Frédéric Worms, il est nécessaire, malgré les urgences, d’y insérer “un peu de passé, un peu de mémoire, un peu de connaissance, un peu d’orientation“, autant de perspectives souvent mises à la trappe quand les évènements déferlent.
Quelle boussole adopter pour garder ce cap ? Le producteur à France Culture rappelle la devise de Bergson : “Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action.” “Cela veut dire que même dans l’action la plus urgente, même en pilotant dans la tempête, on doit garder le cap sur des principes“, explicite-t-il. Et de donner les résistances au nazisme, en France comme en Europe, en exemple. Il insiste par ailleurs sur la nécessité de “garantir une Europe de la vérité“, la vérité étant “la mère de toutes les batailles” en matière de philosophie. “On ne peut pas lutter contre un problème sans passer par la vérité”, déclare-t-il. Un rappel particulièrement le bienvenu en cette ère de post-vérité. Frédéric Worms appose toutefois une précision de taille : “la subjectivité fait partie du réel.“
Tania Markovic, Musiq3
Subjectivation (nom commun) – (Psychologie) Processus par lequel un individu devient un sujet unique, notamment à travers la transformation psychique caractéristique de l’adolescence. […] Le mot subjectivation est formé à partir du mot latin subjectus, participe passé de subjicere (mettre sous, soumettre), et du suffixe –ation, utilisé pour former des noms d’action à partir de verbes. Il est attesté en français depuis 1991.
Subjectivité(nom commun) – Qualité de ce qui est propre à un sujet, reflétant ses perceptions, émotions ou jugements personnels.
Du coup, au lieu de construire du lien pour élaborer un “nous”, il suffirait au contraire de déconstruire les clôtures illusoires, défaire les frontières, désenclore les subjectivités.
Roger-Pol Droit, Qu’est-ce qui nous unit ?
En psychanalyse, la notion de subjectivation s’est d’abord imposée en creux, pour rendre compte de formes de souffrance singulières, liées aux difficultés de construction d’un espace psychique différencié. En effet, les capacités à se situer par rapport à autrui, à tolérer ses mouvements pulsionnels et ses affects, comme ceux de l’autre, ne sont pas données d’emblée, mais relèvent d’un long parcours, souvent chaotique et aléatoire, engagé dès le début de la vie.
[SHS.CAIRN.INFO/REVUE-LE-CARNET-PSY, mai 2006] La subjectivation a l’intérêt et l’avantage de se présenter comme un processus et non pas comme une structure finie, tels l’identité, le sujet ou le Moi. Elle s’érige contre toute chosification d’une entité psychique qui serait fermée sur elle-même. La subjectivité n’est pas formée d’emblée, elle ne peut pas s’auto-originer, ses origines lui sont extérieures. Le processus de subjectivation retrace le surgissement du sujet et de la subjectivité personnelle à partir du non-encore-sujet. Il s’agit d’un processus asymptotique, qui permet de ne pas se référer à un sujet idéal, achevé, aux limites définies une fois pour toutes.
L’espace psychique ne se compose pas d’une entité seule, unique et homogène. Il est peuplé des bribes, fragments, segments, fractions. Au fond, paradoxalement, l’individu est multiple. Le processus de subjectivation tente de rendre collectif et groupal cet espace psychique constitué par des particules hétérogènes. En opposition avec la subjectivation, les processus comme le déni, la projection, le refoulement, le clivage ou la forclusion, entretiennent la désunion et l’isolement des fragments élémentaires du psychisme.
En raison de l’hétérogénéité, incertitudes et multiplicités constitutives de l’être psychique, la subjectivation se présente nécessairement comme un processus hasardeux, à l’issue imprévisible, ligne de crête jamais complètement stabilisée ni acquise, sans cesse remise en question, et en danger permanent de désubjectivation ou d’impossibilité. L’abondance actuelle de références à la subjectivation s’explique par les nombreuses issues pathologiques qui guettent chacune des composantes de ce processus. […]
Il n’est pas étonnant que ces dernières années, le processus de subjectivation intéresse des psychanalystes spécialisés dans la clinique d’adolescents. Gutton (1996) définit le processus adolescent comme le travail exigé à la psyché pour intégrer dans un corps d’adulte les nouveautés pubertaires. Rémy, jeune homme de 13 ans en thérapie, parle de ses récentes vacances. Il a fait du rafting, qu’il décrit comme la périlleuse descente d’un torrent, à la fois au dehors et au plus près du dedans de son corps. A ce moment de la thérapie, accepter cette expérience bouleversante revenait à accepter sa pulsionnalité pubertaire naissante, elle aussi périlleuse et incertaine. Son self adolescent pouvait se fonder sur cette expérience corporelle. Forme de subjectivation où la découverte de nouvelles sensations lui apportait des assises à ses fantasmes infantiles.
Winnicott (1971b) dégage l’importance de l’expérience personnelle d’exister à partir de la rencontre entre l’objet subjectivement ressenti et sa perception objective, où prévaut l’illusion temporaire d’une indifférenciation entre le dehors et le dedans et entre le rêve et la réalité. Coïncidence heureuse qui apporte le sentiment subjectif d’exister et en même temps crée une zone de non différenciation dans le sujet. Le jeune enfant éprouve un sentiment de prolongement de sa personne dans le corps de l’autre, qui lui apporte une sensation de lien avec sa propre existence. Le processus de subjectivation comporte aussi ce travail de conquête et d’appropriation de ces expériences extérieures et à la limite du soi. Il cherche ainsi à assimiler ce qui resterait en dehors d’une expérience personnelle. Dans l’expérience adolescente, le corps prend le relais du lien entre le self et son environnement. En effet, comme pour les objets du monde extérieur, il convient qu’il puisse éprouver ses sensations corporelles comme étant à la fois créées et trouvées.
Toutefois, la subjectivation ne s’effectue pas seulement par acquis, conquêtes et assimilations, mais aussi, par des détachements et des différenciations. Les difficultés de personnalisation apparaissent lorsque l’être psychique se trouve menacé et, simultanément à ces processus de détachements, nécessaires à la subjectivation, sont exclues des parties de l’expérience personnelle. Se forment ainsi des personnalité “comme si” ou en faux self ou d’autres dominées par l’inanité, la vacuité et la superficialité, privées de contact avec le monde extérieur et avec des parties personnelles du monde interne. Des modalités propres à la difficulté de la subjectivation se rencontrent aussi dans les troubles narcissiques-identitaires, où la personne se retrouve exilée d’elle-même, effacée et en perte du sens de soi.
Alberto Konicheckis, psychanalyste
[LELYSIUM.WORDPRESS.COM, 8 août 2017] Le Rêve du papillon est une fable du penseur chinois Tchouang-tseu (IVe siècle avant Jc) dans son Zhuangzi, chapitre II, Discours sur l’identité des choses :
“Un jour, le philosophe Zhuangzi s’endormit dans un jardin fleuri, et fit un rêve. Il rêva qu’il était un très beau papillon. Le papillon vola çà et là jusqu’à l’épuisement ; puis, il s’endormit à son tour. Le papillon fit un rêve aussi. Il rêva qu’il était Zhuangzi. À cet instant, Zhuangzi se réveilla. Il ne savait point s’il était, maintenant, le véritable Zhuangzi ou bien le Zhuangzi du rêve du papillon. Il ne savait pas non plus si c’était lui qui avait rêvé du papillon, ou le papillon qui avait rêvé de lui.“
[SCIENCES-CRITIQUES.FR, 23 mai 2025] Passées leurs premières velléités de purger les sciences de toute influence juive, les nazis ont laissé libre cours à la recherche, qui a prospéré au moins jusqu’au milieu de la guerre. Mais que faire des savoirs nés sous le Troisième Reich, indissociables de ses crimes ? La question est récurrente en médecine.
Une défaite lors de la Première Guerre mondiale, qui se termine par une révolution chassant une dynastie régnant depuis des siècles ; plusieurs années d’hyperinflation faisant perdre toute valeur à la monnaie ; puis une nouvelle crise économique entraînant un chômage de masse ; et pour finir l’instauration d’une dictature menée par un caporal qui ne fait pas mystère de son intention de déclencher une nouvelle guerre.
L’histoire allemande du premier tiers du XXe siècle n’est faite que de bruit et de fureur. Mais dans ce chaos politique, universités et laboratoires demeurent comme des pôles de stabilité. La science allemande est la meilleure du monde, et le reste en dépit de l’instabilité. Entre 1901 et 1939, le tiers des prix Nobel en physique, chimie ou physiologie et médecine est attribué à un chercheur allemand ou autrichien.
L’arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933 porte certes un coup violent au monde scientifique allemand. L’antisémitisme exacerbé du nouveau pouvoir contraint de nombreux chercheurs à l’exil. Le plus célèbre d’entre eux est Albert Einstein, qui est en quelque sorte l’arbre cachant la forêt. Moins connue du grand public, mais tout aussi éminente pour son rôle dans l’histoire des sciences, l’université de Göttingen voit son exceptionnel centre de recherche mathématique, constitué autour de David Hilbert, se vider de ses forces vives.
Les nouvelles autorités n’ont que mépris pour les sciences les plus fondamentales. L’antisémitisme trouve là un nouveau terrain d’application : pour les nazis, la race germanique a le sens du concret là où la race juive se complaît dans l’abstraction.
DÉNONCER LA “PHYSIQUE JUIVE”
Sous l’impulsion de deux prix Nobel de physique, Philip Lenard et Johannes Stark, le mouvement dit de la Deutsche Physik (physique allemande) entreprend d‘interdire l’enseignement de la théorie de la relativité et de la mécanique quantique, alors à la pointe de la recherche en physique, mais dénoncées comme “physique juive pour leur abstraction.” Lenard et Stark, tous deux nazis convaincus, ont passé la soixantaine et ne comprennent rien aux nouvelles directions prises par la physique. Leur campagne en faveur de la Deutsche Physik choque le milieu des physiciens allemands qui, sans être nazis, restent travailler en Allemagne.
Werner Heisenberg, auréolé de son prix Nobel de 1932, en est la figure la plus éminente. A partir de 1936, suite à un arbitrage au plus haut niveau de Himmler, les attaques contre la physique juive et Heisenberg qui refuse de la dénoncer cessent. Les tentatives d’un Ernst Lehmann, professeur de botanique à l’université de Tübingen pour créer une Deutsche Biologie, ou d’un Ludwig Bieberbach, professeur à l’université de Berlin, de défendre les Deutsche Mathematik ne rencontrent pas plus de succès.
Si on laisse de côté les sciences humaines et sociales, on peut donc dire que la recherche scientifique sous le nazisme s’est poursuivie dans des conditions somme toute normales : le pouvoir nazi, dont un des symboles était l’inamovible ministre de la Science, de l’Education et de la Formation du Peuple, de 1934 à son suicide le 8 mai 1945, n’intervient pas dans le contenu des recherches. La Kaiser Wilhelm Gesellschaft, qui finance et gère des laboratoires dont les membres se consacrent à temps plein à la recherche, voit son budget passer de 5,7 millions de Reichsmark en 1932 à 14,4 millions en 1944. Jusqu’en 1937, elle est présidée par un physicien respecté, Max Planck. A condition de n’être ni Juif, ni opposant politique, il faisait bon être chercheur sous le Troisième Reich.
Comment apprécier la production scientifique faite sous le régime nazi ? Son intention délibérée d’aller à la guerre, puis, à partir de 1942, la mobilisation de toutes ses forces au service de l’armée, a conduit à d’énormes investissements dans deux domaines à l’influence aussi durable que considérable : le spatial et le nucléaire. L’importance des recherches menées sous le Troisième Reich en matière de fusées comme de maîtrise de la fission atomique n’a pas échappé aux Alliés, qui se lancèrent dans une vaste opération de repérage et de capture des savants allemands impliqués dans ces programmes. On sait aujourd’hui que des Allemands jouèrent un rôle majeur dans l’accession de l’URSS à l’arme atomique en 1949 comme dans l’alunissage américain de 1969.
Dans les deux cas, les savoirs acquis dans ces domaines par le Troisième Reich étaient étroitement liés à ses crimes. L’historien allemand Rainer Karlsch a montré qu’il était possible, quoi que non démontré, qu’un essai d’arme nucléaire que l’on qualifierait aujourd’hui de tactique ait été mené sur les détenus du camp de Ohrdruf en mars 1945. Quant à l’espace, il est parfaitement établi que l’ingénieur Werner von Braun, concepteur de la fusée Saturne qui permit le succès du programme Apollo, savait que les missiles V2 qu’il avait conçus étaient assemblés entre 1943 et 1945 par les détenus du camp de Dora dans des conditions si épouvantables qu’un tiers d’entre eux y périrent.
UN HÉRITAGE COMPLEXE À ASSUMER AUJOURD’HUI
L’héritage que nous ont légué les nazis ne se limite pas à ce savoir technique au service de la guerre et de la destruction. Tout à leur obsession démographique d’accroître la vigueur du peuple allemand, les nazis financèrent des recherches visant à déterminer les causes de nombreuses maladies et à agir sur elles par de la prévention. Comme l’a montré l’historien des sciences américain Robert Proctor, ce sont des épidémiologistes travaillant sous le Troisième Reich, usant des méthodes les plus modernes, qui montrèrent pour la première fois le caractère cancérigène de l’amiante ou du tabac.
Ces recherches, menées sur des registres statistiques – que l’on appellerait aujourd’hui des bases de données – ne prêtent guère à contestation éthique. Il n’en est pas de même des expériences menées sur les malheureux détenus de camps de concentration. A Dachau, par exemple, des médecins SS plongèrent des prisonniers dans des bains glacés pour étudier leurs réactions physiologiques et les meilleures méthodes pour les réchauffer ensuite. Au moins 80 prisonniers en sont morts. S’il semble que ces travaux n’aient pas été menés avec la rigueur nécessaire, même selon les standards de l’époque, ils n’en ont pas moins été cités par la littérature internationale plus de quarante fois.
Autre exemple : la rédaction des sept volumes d’un atlas de l’anatomie du corps humain par le médecin – et fervent nazi – autrichien Eduard Pernkopf a fait appel à 1 377 corps de prisonniers exécutés. Cet atlas est pourtant longtemps resté une référence. Les crimes commis par les médecins nazis ont été jugés lors d’un procès tenu à Nuremberg qui se conclut en août 1947. Une de ses conséquences fut l’adoption d’un code de Nuremberg, qui est aujourd’hui encore un texte de référence en matière d’éthique biomédicale.
Un dernier legs embarrassant de la science du Troisième Reich porte sur la nosologie, c’est-à-dire la classification des maladies. On ne parle plus guère aujourd’hui de “syndrome de Reiter“, comme on l’a fait pendant des décennies, mais plutôt d’arthrite réactionnelle : l’implication du médecin Hans Reiter dans les expériences sur le typhus menées sur des détenus de Buchenwald est à en effet à présent bien établie, quoi qu’il n’ait jamais été poursuivi par la justice.
Surtout, le syndrome d’Asperger, aujourd’hui très connu, a été décrit dans la thèse de doctorat, soutenue en 1943, du médecin autrichien Hans Asperger qui, s’il n’était pas nazi, participa comme la quasi-totalité des médecins du Reich aux opérations de sélection avant euthanasie des malades mentaux. En cela le syndrome d’Asperger, qui visait à caractériser les “psychotiques autistiques” ne devant pas être euthanasiés car leurs remarquables facultés intellectuelles pouvaient être utiles à la Volksgemeinchaft, la “communauté du peuple”, est sans doute un des héritages les plus complexes à assumer aujourd’hui de la science du Troisième Reich.
Comme l’écrit Robert Proctor dans La Guerre des nazis contre le cancer, “nous construisons trop souvent une image d’épouvantail à propos des médecins nazis – des démons monstrueux et sadiques acharnés à commettre un génocide et des expérimentations criminelles. Il y eut bien sûr de tels hommes mais le fascisme eut aussi des aspects féconds et créatifs, aussi pervers que cela puisse paraître.“
Syndrome d’Asperger :
la fin d’un diagnostic controversé
[AUTISME-SOUTIEN.FR, extraits] Si vous avez été diagnostiqué du syndrome d’Asperger, ou si ce terme vous a aidé à mettre des mots sur votre singularité, vous vous demandez peut-être pourquoi il n’est plus utilisé aujourd’hui. Depuis quelques années, cette appellation a disparu des classifications officielles au profit d’une terminologie plus globale : trouble du spectre de l’autisme (TSA). Mais que recouvrait le syndrome d’Asperger ? Pourquoi a-t-il été abandonné, et que change ce nouveau vocabulaire pour les personnes autistes ? Cet article fait le point sur l’histoire du terme, les raisons de sa disparition, et ce qu’il signifie aujourd’hui pour les concernés.
D’où vient le terme syndrome d’Asperger ?
Le mot Asperger vient du nom d’un médecin autrichien, Hans Asperger, qui a décrit en 1944 un groupe d’enfants présentant un comportement social atypique, des intérêts très spécifiques, et un langage bien développé. Il les appelait alors “psychopathes autistiques” (cfr. Die “Autistischen Psychopathen” im Kindesalter, Les psychopathes autistiques pendant l’enfance, 1944). Ces profils ont longtemps été considérés comme une forme distincte d’autisme sans déficience intellectuelle.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Des recherches historiques ont révélé en 2018 qu’Hans Asperger avait collaboré avec le régime nazi. Il a participé à des processus de tri entre enfants “utiles” à la société et d’autres, envoyés vers des centres de mise à mort. Ce passé trouble a entaché durablement son nom.
Une popularisation tardive… Et rapide
Le terme syndrome d’Asperger est apparu bien plus tard, en 1981, grâce à la psychiatre britannique Lorna Wing, qui a redécouvert les travaux d’Asperger. Il est entré dans les classifications officielles dans les années 1990 (DSM-IV, CIM-10), devenant un diagnostic à part entière. À l’époque, il a permis de mieux repérer des profils jusque-là invisibles, notamment chez les adultes autistes diagnostiqués tardivement.
Qu’est-ce que le syndrome d’Asperger désignait exactement ?
Le diagnostic d’Asperger concernait des personnes :
sans retard de langage dans l’enfance,
avec une intelligence dans la norme ou supérieure,
présentant des difficultés d’interaction sociale,
ayant des routines, des gestes répétitifs ou des intérêts très intenses.
Ce profil correspondait souvent à ce qu’on appelle “autisme sans déficience”, une expression encore utilisée aujourd’hui pour désigner les adultes autistes les plus autonomes… Mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de besoins spécifiques.
Pourquoi le terme syndrome d’Asperger a-t-il été abandonné ?
Une vision dépassée de l’autisme
Pendant longtemps, on a cru qu’il existait plusieurs formes d’autisme. En réalité, les recherches ont montré que ces distinctions artificielles masquaient un continuum d’expériences. Il n’y a pas deux autismes, mais un spectre, où chaque personne présente un profil unique. C’est pourquoi, en 2013, la classification américaine DSM-5 a supprimé le diagnostic d’Asperger pour l’intégrer dans les troubles du spectre de l’autisme (TSA). La classification internationale CIM-11 a suivi.
L’objectif est de mieux refléter la diversité des profils autistiques, L’objectif est de mieux refléter la diversité des profils autistiques, sans les enfermer dans des catégories cloisonnées ou des symboles désormais contestés, comme le puzzle ou la couleur bleue.
Un nom associé à l’eugénisme
Le passé de Hans Asperger, révélé récemment, a aussi joué un rôle dans l’abandon du terme. Il ne s’agit pas simplement de faits historiques : continuer à employer son nom, c’est risquer de perpétuer une vision hiérarchisée, élitiste et eugéniste de l’autisme. De nombreuses personnes autistes rejettent aujourd’hui ce terme pour ces raisons éthiques. Elles préfèrent parler d’autisme, tout court.
TSA, niveau de soutien… Que signifie le diagnostic aujourd’hui ?
Le diagnostic actuel se base sur une vision unifiée de l’autisme. On parle désormais de trouble du spectre de l’autisme (TSA), avec différents niveaux de soutien selon les besoins quotidiens :
Niveau 1 : autonomie importante, mais besoins d’aménagements ponctuels,
Niveau 2 : accompagnement régulier nécessaire,
Niveau 3 : accompagnement quotidien indispensable.
Tous les professionnels ne mentionnent pas ces niveaux dans leurs bilans. Certains les trouvent trop réducteurs ou préfèrent une description personnalisée du fonctionnement. Dans tous les cas, une personne anciennement dite Asperger correspondrait aujourd’hui à un TSA de niveau 1, même si ce terme n’apparaît pas forcément dans son dossier. Ce que cela change (ou non) pour les personnes concernées : un changement de vocabulaire, pas d’identité. Si vous avez été diagnostiqué du syndrome d’Asperger, rien de ce que vous êtes ne disparaît. Seul le mot change, pas le fonctionnement, ni les besoins. Certaines personnes continuent à se reconnaître dans ce terme, d’autres le rejettent. C’est un choix personnel. Ce qui compte, c’est de pouvoir vous définir de façon claire, et d’obtenir les accompagnements adaptés.
Conclusion
Le syndrome d’Asperger n’est plus utilisé dans les classifications officielles, pour des raisons à la fois scientifiques (vision en spectre) et éthiques (passé trouble de Hans Asperger). Cela ne remet pas en cause les vécus ni les spécificités des personnes concernées. Aujourd’hui, on parle de trouble du spectre de l’autisme, avec des niveaux de soutien adaptés. Ce changement reflète une volonté de mieux inclure, mieux comprendre, mieux accompagner.
Synthèse des mots fruiticulture et arboretum, fruiticumest un néologisme (2000) qui désigne un lieu où sont cultivées différentes espèces fruitières dans un but non commercial. De la même manière que dans un arboretum, on y rassemble une collection pomologique à des fins scientifiques. La pomologie est la science qui s’intéresse aux multiples variétés d’espèces fruitières. Ce terme a été créé par le botaniste néerlandais Johann Hermann Knoop (1700-1763) à partir du mot pomum, fruit en latin (pomme se dit male, en latin). C’est ainsi que Pomone était la déesse romaine des vergers. Le pomologue, aussi appelé pomologiste, se consacre à l’étude de la pomologie.
Le fruiticum de La Ramée fut planté à la fête de sainte Catherine, le 25 novembre 2000, à l’emplacement où se trouvait le verger de l’abbaye à la fin du XVIe siècle. Sa situation est idéale : un bon et profond sol hesbignon, en légère pente exposée sud-sud-est. La philosophie qui sous-tend ce projet est une volonté de participer à l’introduction ou au maintien dans nos jardins d’un maximum de bio-diversité à une époque où l’agriculture et certains domaines de l’horticulture tendent de plus en plus vers la culture monovariétale, essentiellement pour des raisons de rentabilité. Cette philosophie se traduit concrètement en cinq démarches qui seront développées dans les lignes qui suivent :
rassembler des variétés anciennes à sauvegarder ainsi que des variétés plus récentes, modernes, susceptibles d’être cultivées avec profit sous notre climat par des amateurs consciencieux ;
exalter la beauté émanant de vergers hautes-tiges et montrer l’intérêt, pour des espaces restreints, des jolies formes palissées ;
révéler l’extraordinaire gamme de couleurs, de formes, de parfums, de saveurs fournies par ces différents fruits ;
enseigner l’art de bien planter, tailler, former, greffer et soigner ces arbres fruitiers, avec des moyens les plus naturels possible ;
expérimenter de nouvelles méthodes de culture et de protection contre les ennemis divers des arbres, tels qu’animaux, bactéries, champignons, gelées, etc.
RASSEMBLER DES VARIÉTÉS ANCIENNES À SAUVEGARDER
Qu’entend-on par variété ancienne ? Charles Populer, ancien directeur de la Station de Phytopathologie du Centre de Recherche Agronomique de Gembloux, distingue, pour les pommes et les poires, les variétés paysannes et les variétés d’obtenteurs.
La variété paysanne est une variété très ancienne, dont aucun document ne permet de connaître le lieu d’origine ni la date exacte d’apparition. C’est uniquement par la germination d’un pépin ou d’un noyau qu’apparaît une variété. Un pépin donne toujours naissance à une variété unique, donc nouvelle, car différente du fruit qui a donné le pépin. Il en va de même pour les arbres issus de noyaux. Les chances d’obtenir par semis une très bonne variété nouvelle sont minimes : il y a plutôt ‘régression’ vers le fruit sauvage. L’obtenteur est la personne qui, après avoir semé pépins ou noyaux, attend patiemment que les plants issus de ce semis donnent des fruits, pour ensuite baptiser les meilleurs. L’obtenteur peut aussi être celui qui, découvrant un fruit inédit, né spontanément dans la nature ou délaissé par un semeur, donne un nom à ce fruit.
Sur le plan de l’abbaye carolingienne idéale, dessiné vers 825, le verger fait corps avec le cimetière. Onze essences d’arbres et deux arbustes y sont figurés : outre le pommier et le poirier, le figuier, le laurier, le pêcher, le noisetier, l’amandier, le noyer, le sorbier, le nèflier et le mûrier (W. Horn & E; Born, The plan of St. Gall, Berkeley/London, 1979)
Dans son capitulaire De villis (vers 795), Charlemagne recommandait aux intendants de son empire de planter 88 espèces de plantes ; les deux premières citées sont le lys blanc et la rose gallique. À la fin de sa liste figurent quinze espèces fruitières parmi lesquelles, pour le poirier (piranius à l’époque), trois catégories: les poires à couteau (dulciores), les poires à cuire (cocciores), et les poires de longue conservation (serotina).
Après Charlemagne, l’arboriculture fruitière cessa brusquement d’être en honneur, excepté chez les moines. Mais là du moins, dans les immenses jardins des abbayes, on s’ appliqua à conserver les bonnes espèces, et on s’efforça même d’en augmenter le nombre. C’est ainsi qu’on rencontre encore aujourd’hui plusieurs fruits qui portent le nom des monastères où ils furent obtenus de semis, il y a des siècles, ou trouvés inopinément à l’état de sauvageons dans les bois et dans les champs voisins du couvent.
Sans doute les Cisterciennes de La Ramée participèrent-elles également à la sauvegarde de variétés anciennes paysannes, telles que les poires de Thisnes, Beau présent, etc. Ainsi, parmi les variétés de pommes portant des noms de monastères cisterciens, nous avons déjà pu greffer la Reinette du Val-Dieu, mais recherchons toujours la Reinette du Val-Saint-Lambert.
Parmi d’autres variétés paysannes épinglons les différentes Belle-Fleur, les Calvilles/Cwastresses, les Rambours, la Court-Pendu Rouge, la plus ancienne de toutes probablement. Cette variété possède 31 synonymes, dont celui de Reinette des Belges. D’autres reinettes très anciennes, sont la Reinette du Canada, la Reinette étoilée, la Reinette de France, etc.
Une variété de pomme très particulière et historiquement intéressante est la Jérusalem. Elle intrigue les pomologues d’autant plus qu’aucun document n’en parle ! La découverte de très vieux arbres dans le centre et l’est du Brabant wallon nous amène à formuler l’hypothèse suivante. Elle aurait été introduite dans la région par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem au XIIIe siècle, lors de l’installation de la Commanderie de Chantraine à Huppaye, à 2 km de l’abbaye de La Ramée. Selon un procès-verbal daté du 27 septembre 1739, 25 bonniers de prairies et verger furent recensées en ce lieu.
Dans la catégorie de variétés d’obtenteurs, qui ne compte quasiment pas d’agriculteurs ni de jardiniers, la Belgique s’est particulièrement distinguée. En effet, c’est un Belge, l’abbé Nicolas Hardenpont (1705-1774), de Havré-lez-Mons, qui, le premier au monde, se mit à semer des pépins de poires. Son objectif était essentiellement d’obtenir des arbres destinés à être greffés, c’est-à-dire des ‘sujets porte-greffes francs’. Après avoir semé des milliers de pépins, il sélectionna onze variétés méritantes. Peut-être la meilleure est la Beurré d’Hardenpont– appelée Beurré d’Aremberg en France et Giou-Morceau chez les Anglo-Saxons -, née en 1759 et toujours vendue dans les bonnes pépinières. Comme les autres obtentions de cet ecclésiastique, elle est délicieuse, très fondante et juteuse. Cette série de nouveautés marque le départ d’une longue lignée de poires à couteau, tendres, beurrées : Beurré Hardy, Beurré Superfin, Beurré Dumont, Beurré de Naghin, etc.
En 1787, le pharmacien Capiaumont, également de Mons, obtint la variété Beurré Capiaumont qui se répandit très rapidement en Belgique et en France. En 1788, l’avocat jodoignois Charles Mary semait des pépins de poire pendant ses loisirs, à peu près au même moment que Jean-Baptiste Van Mons (1765-1842), médecin, chimiste, et professeur de chimie et d’agronomie à l’Université de Bruxelles puis de Louvain. Ce pomologue “baptisa” pas moins de 500 variétés ; sa réputation dépassa nos frontières et atteignit même l’Amérique du nord.
UNE TRADITION BELGE, PARTICULIÈRE AU PAYS DE JODOIGNE
Pendant tout le XIXe siècle, la Belgique connut un extraordinaire engouement pour la recherche de nouvelles variétés: quelque 1.100 variétés nouvelles y auront été obtenues. Cette effervescence fut précisément la plus productrice dans le canton de Jodoigne. Durant un siècle exactement, de 1788 à décembre 1887 – année de la mort de François-Xavier Grégoire (1802-1887), le plus prolifique semeur après Jean-Baptiste Van Mons-, on n’y aura pas arrêté de semer, de sélectionner, de créer, en tout 270 variétés nouvelles, dont 262 poires, 4 pommes, 3 cerises, 2 pêches et un abricot.
L’histoire du canton de Jodoigne a retenu quatorze personnes parmi lesquelles le pro-priétaire terrien Alexandre Bivort (1809-1872), auteur de quatre albums de pomologie et secrétaire du Comité rédacteur des fameuses Annales de Pomologie belge et étrangère. C’étaient, à l’époque, de magnifiques outils pour l’identification des variétés de pommes, poires, cerises, pêches, brugnons, abricots, raisins, etc. François-Xavier Grégoire obtint 95 variétés de poires et une pêche ; Alexandre Bivort, 70 poires, un abricot et une pêche. Tous deux expédièrent beaucoup de bois de greffe à l’étranger, notamment dans l’ancien empire austro-hongrois. Antoine Bouvier, avocat et bourgmestre de Jodoigne, fut l’obtenteur de sept variétés de poires, dont la fameuse Triomphe de Jodoigne, dont la première fructification eut lieu en 1843. Elle se répandit rapidement en France et Gustave Flaubert la cite même dans son roman Bouvard et Pécuchet (1881) : “Les Passe-Colmar étaient perdus comme le Bési des Vétérans et les Triomphe de Jodoigne.” Ces variétés sont belges : la Passe-Colmar est un gain de l’abbé Hardenpont et la Bési des Vétérans, un gain de Jean-Baptiste Van Mons.
Un arbre de Triomphe de Jodoigne fut planté symboliquement dans le fruiticum de La Ramée, le 25 novembre 2000, comme il se doit, par le bourgmestre de Jodoigne.
Parmi les grands obtenteurs belges doit encore être mentionné le major Pierre-Joseph Esperen (vers 1780-1847). Il servir le Premier Empire dans le Corps Belge et fut nommé lieutenant de la Compagnie des Voltigeurs lors de la bataille de Wagram. Mis à la retraite en 1817, il reprit du service comme major dans l’armée belge en 1831. Il profitait des.es permissions pour semer et obtenir d’excellents résultats aux noms évocateurs : Bigarreau Esperen, poire Joséphine de Malines, Soldat Laboureur, Seigneur Esperen, etc.
Le XIXe siècle aura été l’âge d’or de la pomologie, surtout en Belgique. À part les variétés obtenues par Nicolas Hardenpont, les Cisterciennes n’ont pas pu avoir connaissance de ce nouveau patrimoine pomologique belge. Cela ne doit pas nous empêcher d’en rassembler un maximum dans le fruiticum, conformément à l’esprit qui a toujours prévalu dans les abbayes : “chez les moines ( … ) on s’efforça d’en augmenter le nombre.“
Les semeurs belges, pour la plupart des ‘bourgeois’, se sont essentiellement consacrés à l’amélioration de l’espèce Pyrus. S’il existe un fruit typiquement belge, c’est donc bien la poire. “La Providence a désigné la Belgique pour produire le poirier moderne… Le poirier a été amélioré plus en un siècle en Belgique que dans tous les siècles qui ont précédé.” La poire au XIXe siècle était considérée comme un fruit noble : à la fin d’un banquet, les discours se plaçaient “entre la poire et le fromage” et puis, ne fallait-il pas “garder une poire pour la soif” ?
Nous voudrions dépenser un maximum d’énergie pour retrouver et replanter les poires d’obtenteurs belges. C’est chez les poires que l’on trouve la gamme la plus étendue de saveurs et la plus grande diversité de formes. En dehors des piriformes typiques, les formes varient de la cydoniforme (Beurré dHardenpont), aux calebasses (Calebasse Bosc, Calebasse de Tirlemont), aux doyennés (Doyenné Gretry, Doyenné de Merode) et aux bergamottes (Bergamotte Esperen, Bergamotte de Jodoigne, Bergamotte Hertrick, etc.).
Bien entendu, le fruiticum ne peut oublier les pommes, prunes et autres fruits obtenus à l’étranger. Personne ne nie que d’excellentes variétés de poires ont été gagnées en dehors de la Belgique au XIXe siècle, notamment en France par la famille de Charles Balret, près de Troyes – la Virginie Baltet, entre autres-, par le Comice Agricole d’Angers – la Doyenné du Comice -, et par les Anglais – la Williams et beaucoup d’autres.
RASSEMBLER DES VARIÉTÉS RÉCENTES OU MODERNES
L’attrait pour la pomologie et la recherche par des amateurs de nouvelles variétés s’atténua sensiblement au XXe siècle. Mais la quête de la variété idéale, parfaite, ne disparut pas pour autant. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les travaux du moine généticien autrichien Grégori Mendel (1822-1884) furent enfin pris au sérieux. Dès lors, des ingénieurs agronomes, surtout en Angleterre, se mirent à hybrider d’une façon scientifique. Ils créèrent des couples idéaux – variété-mère jugée idéale dont les ovules seront fécondés par le pollen d’une variété-père idéale – en espérant que de leurs ‘amours’ naissent des fruits idéaux. Le pollen est déposé non par des abeilles mais par la main des scientifiques. Les chances d’obtenir ainsi une bonne variété nouvelle sont plus nombreuses que si on laisse agir librement Dame Nature. Néanmoins, lors de la rencontre des deux gamètes sexuelles, tout est encore question de hasard, d’où la nécessité de semer des milliers de pépins pour sélectionner après de nombreuses années une variété commercialisable. Mais ainsi la mère et le père de la variété sont connus. Par exemple, l’excellente variété anglaise Suntan a été obtenue dans le Centre de Recherche de East-Malling au Royaume-Uni en 1955 : ses parents sont la Cox Orange Pippin (1825) et la Court-Pendu Plat (XVe siècle ?).
Refusant l’attitude passéiste qui consisterait à affirmer que seul ce qui est ancien est bon, nous considérons que le fruiticum doit également posséder des variétés récentes. Elles seront observées, étudiées, afin de vérifier leur intérêt pour le jardin familial. Il faut bien réaliser que la plus ancienne de nos variétés paysannes fut ‘moderne’ au moment de sa naissance.
Comme il n’est pas possible de décrire ici les centaines de variétés de fruits que possède le ftuiticum, bornons-nous à en énumérer les espèces : coings en hautes-tiges; prunes essentiellement en hautes-tiges comme pour les cerises douces ; les cerises acides ou griottes, palissées à la diable ; les pêches et brugnons palissés en éventail. Les petits fruits forment un alignement à la base du ftuiticum : ronces à gros fruits, ftamboises jaunes et roses palissées en contre-espalier ; groseilles blanches et rouges, en U ou sur tige ; groseilles à maquereau sur tige ; cassis et myrtilles américaines, en buisson.
Sans oublier un vignoble ! Les Cisterciennes, comme la plupart des abbayes, possédaient jadis un vignoble. Dans le coin du fruiticum, un (petit) vignoble est situé idéalement : bien ensoleillé et protégé des vents froids. Le système de taille Guyot – en vogue dans la Loire, région de Bourgueil, et toujours au Jardin du Luxembourg à Paris – a été adopté. C’est du raisin de table ou des variétés mixtes vin et table qui y sont essayées. Sans oublier une variété bien adaptée au pays, la Vroege van der Laan, puisque Johann Hermann H. Knoop la mentionne déjà en 1763 et lui donne le nom latin Vitis praecox Batavia, obtenue de semis par Adriaan van der Laan, rentemeester van Rijnland.
Pour la première plantation de novembre 2000, les meilleurs plants ont été choisis dans treize pépinières belges et une pépinière française. En août 2001, une première opération d’écussonnage d’une cinquantaine de variétés de poires et de pommes a été réalisée à partir de variétés du verger conservatoire de Flore et Pomone, sur des sujets porte-greffes plantés en novembre 2000. La même opération a eu lieu en août 2002 et se répétera dans l’avenir.
La plus grande surface du fruiticum est occupée par 78 arbres, principalement des pommiers en hautes-tiges, c’est-à-dire possédant un tronc d’environ 2,25 m. Depuis des siècles, ce type de verger a fait partie de notre paysage rural ; les agriculteurs y faisaient paître leur bétail. Il s’agissait dès lors d’une arboriculture extensive, complément non négligeable à leurs revenus. Jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, ces vergers constituaient la principale source d’approvisionnement en fruits des marchés citadins.
Sous l’influence américaine, l’arboriculture fruitière se ‘rationalisa’. Afin d’obtenir un rendement maximum, il fallait choisir les variétés les plus productives et les plus commercialisables par leur forme et leur couleur, et abandonner toutes les autres. L’arboriculture fruitière devint intensive et affaire de professionnels : aux arbres hautes-tiges difficiles à entretenir, à pulvériser, portant des fruits plus dangereux à cueillir, se substituèrent les basses-tiges. Les vergers de hautes-tiges sont donc en voie de disparition.
C’est pourquoi nous voulons promouvoir la plantation de vergers de ce type chez les amateurs qui disposent de l’espace suffisant, dans le but de sauvegarder ét une partie du patrimoine paysager, ét des variétés anciennes. Bien entendu, le choix se porte sur les variétés les plus résistantes aux maladies, les plus savoureuses et les plus vigoureuses qui ne conviennent pas pour les basses-tiges. Le Groupe Interuniversitaire de Recherches en Écologie Appliquée (GIREA à Liège) du professeur Philippe Lebrun (UCL) propose aux agriculteurs wallons de consacrer une partie de leurs prairies à la culture d’anciennes variétés en hautes-tiges avec l’aide d’une subvention de la Région wallonne.
LES FORMES PALISSÉES
Au sommet du fruiticum, un long mur de 240 m clôture le domaine. Exposé en plein sud, il est une véritable aubaine pour la culture des variétés délicates en espalier, dont les branches sont soutenues par un treillage fixé dans un mur. Un chemin longe le mur et permet d’observer à loisir toutes les formes et variétés rassemblées. De l’autre côté du chemin, une plate-bande contenaient des contre-espaliers, c’est-à-dire des arbres palissés sur des treillages indépendants d’un mur, donc en plein vent.
Le choix de formes palissées présente six avantages. Il permet de planter un plus grand nombre d’arbres fruitiers et donc de variétés sur un espace donné étroit ; d’obtenir de plus beaux fruits car mieux exposés au soleil ; de produire plus rapidement des fruits ; de pouvoir mieux soigner les arbres puisque toutes leurs parties sont aisément accessibles ; de s’intégrer facilement dans des jardins potagers et d’agrément et d’y apporter une note esthétique non négligeable ; enfin, de pouvoir utiliser des endroits qui ne conviendraient pas pour des variétés trop vigoureuses en formes libres.
Les Cisterciennes ont certainement utilisé les formes palissées. Selon André Leroy, la culture d’arbres contre un mur était pratiquée depuis longtemps, mais de façon inefficace. En 1652, l’abbé Le Gendre, curé de la paroisse d’Hanouville près de Rouen, et “contrôleur des jardins fruitiers du Roi” définit, dans un livre sur La manière de cultiver les arbres fruitiers, les règles d’une bonne conduite des espaliers. Il mit en vogue le greffage du poirier sur cognassier – toujours pratiqué aujourd’hui – afin d’obtenir des arbres de volume plus réduit et donc aptes à être menés en basses-tiges ou en formes palissées.
Une gravure du XVIIe siècle représentant le monastère de Jéricho à Bruxelles montre des arbres très bien palissés en éventail contre des murs exposés au sud ! Puisque ces religieuses contemplatives avaient mis en pratique les leçons de l’abbé Le Gendre, pourquoi celles de La Ramée n’en auraient-elles pas fait autant ? Sur des photos anciennes, du début du XXe siècle, on voit clairement que des poiriers palissés en éventail couvrent le mur méridional de la grande grange. D’autres murs portent de nombreux trous de clous attestant de la fixation de fruitiers palissés.
Les formes palissées sont extrêmement multiples : cordons verticaux, ondulés, horizontaux, obliques ; formes en U simples ou doubles ; palmettes Verrier ; candélabres à 4 ou 5 branches ; palmettes à branches obliques ou horizontales, etc. Placées contre une façade de maison ou de ferme, elles peuvent contourner portes et fenêtres ou, de façon fantaisiste, former une succession de cercles… Il existe aussi le palissage en éventail pour les fruits à noyau (pêche, abricot, prune), ou à la diable pour la griotte, particulièrement indomptable. Enfin, il y a des formes palissées tridimensionnelles, telles que le cylindre-gobelet ou la pyramide-ailée. Afin d’être complet sous le rapport des différentes formes utilisées pour la culture d’arbres fruitiers, nous avons également planté quelques pommiers et poiriers en formes régulières libres : en buisson, en pyramide, en pyramide-buisson et en fuseau.
RELEVER UNE GAMME DE PLAISIR POUR TOUS LES SENS
Ce que l’ensemble des fruits du fruiticum peut engendrer comme plaisirs gustatifs, olfactifs, visuels est à peine imaginable ! Il est difficile de rester insensible à la caresse d’une peau de pêche, au murmure de la brise à travers la couronne d’un bigarreautier… Divin tout cela ! Pour apprécier les fruits, il faut une mémoire qui développe tous les sens. Nous constatons souvent chez les visiteurs une lacune dans ces domaines. Dans les anciens livres de pomologie, les descriptions des saveurs et des parfums manquent également souvent de finesse et de précision, Ainsi, par exemple, cette description ‘passe-partout’ de la poire Doyenné du Comice : “Chair fine, fondante, juteuse, sucrée, enrichie d’une saveur délicate, exquise.”
La famille Delbard, à l’origine d’une belle quantité de nouvelles variétés de fruits et de roses, a développé une recherche dans le domaine sensoriel, créateur de la variété de poire Super Comice Delbard, Henri Delbard la décrit ainsi : “Chair fine, fondante, juteuse et parfumée, rappelle celle de la Doyenné du Comice. Elle possède en outre un zeste d’astringence qui magnifie à la dégustation l’ensemble de ses arômes : amande, anis, menthe, miel et raisin muscat.” Il a également mis au point une méthode de dégustation. Par exemple, pour la pomme Delbard Jubilé : “À l’œil : une belle robe rouge et or ; au nez : un parfum floral et fruité ; à la dégustation : une attaque marquée mais ronde puis fondante ; en bouche : des arômes de miel, de noisette et de banane.” À l’instar d’Henri Delbard, nous pensons que “le consommateur est prêt à apprendre à déguster un fruit comme il a appris à déguster un vin.” L’art de la dégustation est extrêmement important et le fruiticum ambitionne de devenir une «école» dans ce domaine.
ENSEIGNER ET EXPÉRIMENTER
“Toute théorie est grise, mais vert et florissant est l’arbre de la vie” disait Goethe. Comme pour la découverte sensorielle des fruits, le fruiticum se veut un lieu de rencontre et d’enseignement vivant, pratique, des techniques et de l’art de la taille, de la formation, du greffage et de l’entretien des différentes espèces et variétés. Des journées de taille d’hiver/printemps sont prévues et suivies par des stages d’opérations d’été : taille-pincement, éclaircissage et ensachage des fruits, sans oublier les explications in situ relatives aux insectes nuisibles et aux maladies ainsi qu’aux moyens de lutte contre les herbes indésirables ; tout ceci, dans le respect maximum des traditions et de l’environnement. Pour cette raison a été réalisée une petite oseraie qui produit, à portée de main, des liens en osier – biodégradables, contrairement à ceux en plastique – pour le palissage des branches.
EAN9782873862824
La pomologie est une science vivante en perpétuelle évolution, en constante recherche. Chaque variété dans les domaines cultural et écologique a des caractéristiques et exigences propres. Il reste, pour chacune d’elles, énormément à découvrir en ce qui concerne le développement et la mise à fruits, soit le type de taille et/ou de forme palissée qui lui conviennent le mieux. La littérature disponible ne s’intéresse qu’à un petit nombre de variétés ; le fruiticum a donc une mission importante et passionnante à remplir. Parmi d’autres champs de recherches possibles la protection des fleurs des arbres contre les gelées ; le degré de résistance aux maladies et aux insectes des nouvelles variétés mises sur le marché ; les moyens d’obtenir en plein vent du bon raisin de table ; les causes de stérilité de certains arbres ; la qualité du pollen de variétés rares, etc.
La tâche est loin d’être terminée. Nombreuses sont les variétés qui restent à retrouver et à sauver. Nous tenons à rappeler que sans l’action de mécénat -partenariat de La Tirlemontoise s.a. – , rien du programme du fruiticum de La Ramée n’aurait pu se réaliser.
Nous sommes également très reconnaissants envers toute personne qui nous signale l’existence de vieux arbres, surtout des poiriers, donnant des fruits intéressants mais inconnus. Les endroits les plus susceptibles de posséder encore de telles souches sont les jardins potagers-fruitiers de châteaux ou de maisons de maître, même en milieu urbain, les jardins d’anciens jardiniers, les anciens presbytères, les prieurés, les couvents et… les abbayes.
Jean-Pierre Wesel, pomologue
Le fruiticum de la Ramée
[RAMEE.BE] Les abbayes de l’Ordre Cistercien, branche émanant au XIIème siècle du tronc bénédictin, ont toujours possédé une ferme, ayant pour vocation d’appliquer et de vivre le fondement de la Règle de Saint Benoît : ora et labora (“priez et travaillez“, notamment de vos mains).
Charlemagne avait aussi ordonné, dans son Capitulare de Villis de cultiver dans toutes les villae impériales une grande quantité de plantes diverses. Les deux premières de la liste étant le lys et la rose (Rosa gallica sans doute), liste qui se termine par les différentes espèces fruitières.
Après la mort de Charlemagne, toutes ces recommandations furent hélas oubliées, sauf par les moines. Dans leurs immenses jardins, ils continuèrent à rassembler les espèces et variétés existantes depuis toujours en y ajoutant les nouvelles qu’on leur apportait ou qu’ils découvraient dans la nature. Certaines variétés portent le nom des abbayes qui les trouvèrent : Reinette du Val Dieu par exemple (LEROY A., Dictionnaire de Pomologie).
Ainsi tentons-nous de faire de même ici à la Ferme de l’Abbaye de La Ramée. Notre Fruiticum est planté à l’endroit même du verger des moniales cisterciennes. L’exposition y est excellente : en pente douce vers le Sud, un sol particulièrement favorable à la culture des céréales, des betteraves et des arbres fruitiers.
Au XIXème siècle, la Belgique regorgeait de vergers d’une richesse variétale énorme. Notre pays se rendit célèbre dans le monde entier par l’amélioration de la gamme des variétés de poires : environ 1.100 variétés nouvelles (jusqu’à 200 recensées dans le seul Canton de Jodoigne) y furent obtenues par semis.
Jusqu’au XIXème siècle, chaque abbaye possédait d’ailleurs un petit vignoble.
Depuis 1950, la standardisation et la rationalisation inhérentes à une production commerciale intensive ont réduit et continuent à réduire énormément la gamme des variétés cultivées.
Le Fruiticum a pour philosophie de :
regrouper, en vue de les sauvegarder, quelque 350 variétés anciennes en voie de disparition,
intégrer des variétés plus récentes susceptibles d’être cultivées avec profit dans les jardins privés de notre zone tempérée humide,
exalter la beauté émanant des vergers de “hautes tiges” (malheureusement en voie de disparition) et susciter l’intérêt des jolies formes palissées pour les espaces restreints,
montrer l’extraordinaire gamme de formes, couleurs, parfums, saveurs fournies par toutes ces variétés,
enseigner aux heureux propriétaires de jardins privés l’art de bien planter, tailler, former, (sur)greffer et entretenir les arbres fruitiers avec les moyens les plus naturels,
observer le comportement de certaines variétés cultivées dans des conditions non habituelles, particulièrement celles des formes palissées.
L’inauguration du Fruiticum débuta par la plantation le 25 novembre (Ste Catherine !) 2000. Quasiment toutes les espèces fruitières sont présentes : poires, pommes, cerises, prunes, pêches, abricots, ronces à gros fruit (Rubus), myrtilles, et même des vignes. Il est constitué d’une collection internationale de variétés originaires de Belgique, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Hollande, Danemark, Suisse, Russie, Canada, U.S.A., Japon…
Aujourd’hui, cinq années ont déjà passé…
La plupart des variétés cultivées en formes palissées produisent des fruits. Dans les hautes-tiges, quelques arbres ont commencé également à porter des fruits. Des sujets porte-greffes de poiriers et pommiers ont été plantés en vue du greffage de variétés supplémentaires. La collection s’enrichit ainsi chaque année. Une oseraie a également été créée en vue de fournir des liens pour le palissage des branches. Elle est constituée de variétés d’osier provenant de Lesdain (le plus grand centre de pépinières wallon) et de l’Ecole Nationale française de vannerie et d’osiericulture à Fayt-Billot. Des confitures sont fabriquées d’une façon artisanale à partir des petits fruits du Fruiticum.
Demain, cette noble tâche se devra d’être poursuivie pour (a) augmenter la biodiversité dans les vergers familiaux ; (b) retrouver et sauver encore d’innombrables bonnes variétés anciennes ; (c) participer à l’éducation des amateurs grâce à des fiches didactiques, site Web, et cours « intra muros ».
Jean-Pierre Wesel, pomologue
Jean-Pierre Wesel (1935-2025), ardent défenseur des vieux fruits
Jean Pierre Wesel a créé en 1989 l’Asbl Flore et Pomone. Un de ses objectifs est de proposer de l’aide aux personnes qui souhaitent planté un arbre fruitier de leur choix. Avec d’autres passionnés, il organise également des visites de vergers et des dégustations de fruits. C’est, entre autres, lui et son équipe qui ont réalisé le verger de l’Abbaye de la Ramée. Pour en savoir plus, visionnez ici un reportage sur Jodoigne : le verger de la Ramée…
[LPO, 18 mars 2022] Le nourrissage des oiseaux est pratiqué l’hiver par des millions de personnes dans leur jardin ou sur leur balcon, et il est bien souvent vital pour de nombreuses espèces durant cette période de pénurie alimentaire. Un nourrissage permanent peut cependant avoir des conséquences néfastes et mettre en danger certaines populations d’oiseaux.
Ainsi, la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux française) conseille aux Français de nourrir les oiseaux uniquement en période de froid prolongé, soit en général de la mi-novembre à fin mars. Dès que le printemps s’installe, les oiseaux commencent à établir leur territoire et débutent la construction de leur nid ou recherchent la cavité où ils pondront leurs œufs. S’il est alors tentant de les attirer aux mangeoires pour mieux les observer, la mise à disposition de nourriture n’est plus nécessaire, la nature fournissant suffisamment d’aliments “de saison” à l’avifaune, y compris dans les villes. Continuer de nourrir les oiseaux peut même devenir contre-productif et leur nuire.
Si vous n’avez pas encore commencé le processus de sevrage, il est désormais temps de réduire petit à petit les quantités, afin de stopper tout nourrissage au bout de 7 à 10 jours. Cet arrêt est important car les lipides des graines ou des boules de graisse ne sont pas adaptés aux futurs poussins qui doivent être nourris exclusivement de protéines. De nombreuses espèces deviennent ainsi insectivores. D’autre part, la dépendance à un lieu précis de nourrissage doit cesser pour inciter les oiseaux à chercher par eux-mêmes la nourriture la plus adéquate à leur biologie. En revanche, l’apport d’eau est utile tout au long de l’année.
Risques de transmission de maladies
En période chaude où la prédominance des maladies est plus forte qu’en hiver, le rassemblement d’individus de différentes espèces autour des points de nourrissage peut favoriser la propagation de plusieurs infections telles que la salmonellose, qui affecte notamment les verdiers et les pinsons. Même en hiver, pensez à nettoyer régulièrement les mangeoires et les abreuvoirs pour en améliorer l’hygiène, en favorisant les désinfectants naturels (huile d’arbre à thé, vinaigre…) !.
Un effet sur les taux de prédation
La concentration engendrée par le nourrissage peut faire augmenter les taux de prédation par des animaux sauvages (épervier d’Europe) ou domestiques (chats). Dans tous les cas, il est toujours bon d’appliquer quelques règles de précaution comme disposer les mangeoires dans des endroits dégagés, avec un accès facile à des perchoirs en hauteur, pour éviter la prédation par les chats.
Perturbations physiologiques
Plusieurs études ont démontré que des couples ayant accès à plus de nourriture pondaient plus tôt. La demande énergétique des poussins est ainsi décalée par rapport au pic de disponibilité alimentaire, ce qui peut entraîner une surmortalité juvénile. De plus, beaucoup de jeunes oiseaux deviennent insectivores au cours du printemps et un nourrissage prolongé peut perturber leurs habitudes alimentaires alors qu’ils doivent justement apprendre à se nourrir par eux-mêmes en capturant des insectes.
Chez le Kakapo, un perroquet très rare endémique de Nouvelle-Zélande, il a par ailleurs été observé qu’un nourrissage fréquent des femelles reproductrices avait pour conséquence une profonde altération du sex-ratio avec la production quasi-unique de poussins mâles. Même si les connaissances sur le sujet ne permettent pas de généraliser, il ne faut pas exclure la possibilité que le nourrissage en période de reproduction puisse engendrer un piège écologique et/ou évolutif dans certaines situations.
Altération de la composition de la communauté aviaire
Toutes les espèces ne bénéficient pas équitablement du nourrissage, que ce soit en hiver ou en période de reproduction. Si la mise à disposition de suppléments alimentaires est susceptible d’augmenter les densités de quelques espèces, il est aussi possible qu’elle réduise en parallèle, à travers un processus de compétition, les densités d’autres espèces.
Et l’eau dans tout cela ?
A la différence de l’alimentation, vous pouvez mettre de l’eau à disposition de la faune sauvage toute l’année. Mais attention, tout comme les mangeoires, il vous faudra veiller à garder les abreuvoirs propres et changer l’eau toutes les semaines du printemps à l’automne afin d’éviter la prolifération de moustiques.
[PROTECTIONDESOISEAUX.BE, 5 mai 2024] À quelle période de l’année et dans quelles conditions est-il opportun de nourrir les oiseaux ? Le nourrissage des oiseaux des jardins est une pratique courante en Europe, comme dans le monde. En général, celle-ci se déroule en hiver, et de nombreux belges y participent. Le nourrissage est-il bénéfique à d’autres saisons ?
Les arguments mis en avant par les adeptes du nourrissage hivernal sont d’une part une amélioration potentielle de la survie des oiseaux pendant la saison la plus difficile sur le plan des conditions météorologiques, et d’autre part les opportunités d’observations rapprochées, dont le potentiel éducatif est élevé. L’apport de nourriture en période hivernale est constitué essentiellement de mélanges de graines (tournesol principalement, en général avec du millet, de l’avoine, des arachides, …). Il arrive que ces aliments soient complétés par des graisses en période de gel. Le nourrissage est souvent effectué à partir du mois d’octobre jusqu’en mars. La plupart du temps, il prend fin au printemps juste avant la période de nidification. En effet, en cette période, les oiseaux sont plus territoriaux et abandonnent en grande majorité les mangeoires.
La Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux est parfois interrogée concernant le prolongement de la période de nourrissage de nos amis ailés. Cette prolongation aurait lieu pendant la période de reproduction afin d’enrayer le déclin observé des populations d’oiseaux.
Conséquences du nourrissage en période de reproduction
Le nourrissage en période de nidification peut avoir pour effet positif un avancement de la date de ponte, ce qui est souvent associé à une ponte d’œufs plus importante et donc plus de jeunes à l’envol. Par contre, le nourrissage en période de reproduction comporte plusieurs effets négatifs.
Tout d’abord, la qualité nutritionnelle de la nourriture fournie artificiellement est inférieure à celle des aliments naturels que les oiseaux se procurent dans la nature (chenilles, insectes, …). Il est donc primordial de prendre en compte la qualité des aliments pour que ceux-ci soient bénéfiques aux oiseaux. Les aliments déshydratés fournis via les mangeoires ne peuvent servir que de complément, car les oisillons ont besoin de nourriture humide pour s’hydrater (leurs parents ne leur apportent pas d’eau).
Un autre élément important est la transmission d’agents pathogènes. En effet, le rassemblement d’oiseaux autour des mangeoires, même si elle est moindre en période de reproduction, favorise le développement de maladies. Les températures plus élevées au printemps augmentent les risques de transmission. Il a été démontré que la trichomonose contribue à la diminution de la population du Verdier d’Europe par exemple. De plus, un nourrissage pendant la période de nidification peut affecter la synchronisation du comportement reproducteur des oiseaux avec la disponibilité des ressources alimentaires. En effet, ce nourrissage induit une ponte et une éclosion des oisillons plus hâtive, ce qui peut avoir pour conséquence une inadéquation entre le pic de ressources alimentaires (arthropodes, insectes…) et la demande énergétique des poussins.
Le nourrissage pourrait également avoir un effet sur l’évolution des espèces. A titre d’exemple, en Nouvelle-Zélande, il ne restait que 200 individus de Strigops kakapo. Un nourrissage systématique des femelles reproductrices a alors été organisé pour favoriser la reproduction. Résultat : les femelles ont vu éclore une majorité de poussins mâles.
Favoriser un jardin naturel et limiter le nourrissage aux périodes de grand froid
Nous conseillons donc de limiter le nourrissage à la période la plus froide de l’hiver (quand les températures sont négatives ou légèrement au-dessus de 0°C), en arrêtant progressivement le nourrissage dès que les températures remontent. Afin d’accueillir les oiseaux dans un jardin, nous conseillons plutôt d’aménager ce dernier le plus naturellement possible afin qu’ils puissent y trouver tout ce dont ils ont besoin, toute l’année. Par exemple, les buissons et les haies sauvages d’espèces indigènes fournissent des baies, des graines et des insectes. Les vergers procurent des cavités mais aussi des fruits. Les prairies de fauches ou fleuries sont de véritables terrains de chasse pour les oiseaux. Une mare permet aux oiseaux de s’abreuver et de se baigner, mais également de se nourrir des insectes qui y sont attirés.
Le meilleur moyen d’aider les oiseaux est d’aménager un jardin naturel :
Stopper l’utilisation des pesticides et des insecticides.
Planter une haie sauvage en évitant de la tailler en période de nidification.
[THECONVERSATION.COM, 17 juin 2025] Depuis le lancement, en novembre 2022, de ChatGPT, l’agent conversationnel développé par OpenAI, les intelligences artificielles génératives semblent avoir envahi nos vies. La facilité et le naturel avec lesquels il est possible d’échanger avec ces outils sont tels que certains utilisateurs en font même de véritables confidents. Ce qui n’est pas sans risque pour la santé mentale.
Les grands modèles de langage, autrement dit les intelligences artificielles “génératives” telles que ChatGPT, Claude et autre Perplexity, répondent à de très nombreux besoins, que ce soit en matière de recherche d’informations, d’aide à la réflexion ou de résolution de tâches variées ; ce qui explique l’explosion actuelle de leur utilisation scolaire, universitaire, professionnelle ou de loisir.
Mais un autre usage de ces IA conversationnelles se diffuse à une vitesse impressionnante, en particulier chez les jeunes : l’équivalent de discussions entre amis, pour passer le temps, questionner ou échanger des idées et surtout se confier comme on le ferait avec un proche. Quels pourraient être les risques liés à ces nouveaux usages ?
Un terrain propice à une adoption rapide
La conversation par écrit avec les intelligences artificielles semble s’être banalisée très rapidement. À noter d’ailleurs que s’il existe des IA utilisant des échanges vocaux, elles semblent cependant moins utilisées que les échanges textuels.
Il faut dire que nous étions depuis de longues années déjà habitués à échanger par écrit sans voir notre interlocuteur, que ce soit par SMS, par e-mail, par “tchat” ou tout autre type de messagerie. Les IA génératives reproduisant remarquablement bien l’expression verbale des êtres humains, l’illusion de parler à une personne réelle est quasiment immédiate, sans avoir besoin d’un avatar ou d’une quelconque image simulant l’autre.
Immédiatement disponibles à toute heure du jour et de la nuit, conversant toujours sur un ton aimable, voire bienveillant, entraînées à simuler l’empathie et dotées, si ce n’est d’une “intelligence”, en tout cas de connaissances en apparence infinies, les IA sont en quelque sorte des partenaires de dialogue idéales.
Il n’est dès lors pas étonnant que certains se soient pris au jeu de la relation, et entretiennent des échanges suivis et durables avec ces substituts de confidents ou de “meilleurs amis”. Et ce, d’autant plus que ces conversations sont “personnalisées” : les IA mémorisent en effet les échanges précédents pour en tenir compte dans leurs réponses futures.
Certaines plateformes, comme Character.ai ou Replika, proposent par ailleurs de personnaliser à sa guise l’interlocuteur virtuel (nom, apparence, profil émotionnel, compétences, etc.), initialement pour simuler un jeu de rôle numérique. Une fonctionnalité qui ne peut que renforcer l’effet de proximité, voire d’attachement affectif au personnage ainsi créé.
Voici à peine plus de dix ans, le réalisateur Spike Jonze tournait le film Her, décrivant la relation amoureuse entre un homme sortant d’une difficile rupture et l’intelligence artificielle sur laquelle s’appuyait le système d’exploitation de son ordinateur. Aujourd’hui, il se pourrait que la réalité ait déjà rejoint la fiction pour certains utilisateurs des IA génératives, qui témoignent avoir entretenu une “romance numérique” avec des agents conversationnels. Des pratiques qui pourraient ne pas être sans risque pour l’équilibre mental de certaines personnes, notamment les plus jeunes ou les plus fragiles.
Des effets sur la santé mentale dont la mesure reste à prendre
Nous constatons aujourd’hui, dans tous les pays (et probablement bien trop tard…), les dégâts que l’explosion de l’usage des écrans a causés sur la santé mentale des jeunes, en particulier du fait des réseaux sociaux.
Entre autres facteurs, une des hypothèses (encore controversée, mais très crédible) est que la désincarnation des échanges virtuels perturberait le développement affectif des adolescents et favoriserait l’apparition de troubles anxieux et dépressifs.
Jusqu’à aujourd’hui, pourtant, les échanges menés par l’intermédiaire des réseaux sociaux ou des messageries numériques se font encore a priori principalement avec des êtres humains, même si nous ne côtoyons jamais certains de nos interlocuteurs dans la vie réelle. Quels pourraient être les conséquences, sur l’équilibre mental (émotionnel, cognitif et relationnel) des utilisateurs intensifs, de ces nouveaux modes d’échanges avec des IA dénuées d’existence physique ?
Il est difficile de les imaginer toutes, mais on peut concevoir sans peine que les effets pourraient être particulièrement problématiques chez les personnes les plus fragiles. Or, ce sont précisément celles qui risquent de faire un usage excessif de ces systèmes, comme cela est bien établi avec les réseaux sociaux classiques.
À la fin de l’année dernière, la mère d’un adolescent de 14 ans qui s’est suicidé a poursuivi les dirigeants de la plateforme Character.ai, qu’elle tient pour responsables du décès de son fils. Selon elle, son geste aurait été encouragé par l’IA avec laquelle il échangeait. En réponse à ce drame, les responsables de la plateforme ont annoncé avoir implémenté de nouvelles mesures de sécurité. Des précautions autour des propos suicidaires ont été mises en place, avec conseil de consulter en cas de besoin.
Une rencontre entre des personnes en souffrance et un usage intensif, mal contrôlé, d’IA conversationnelles pourrait par ailleurs conduire à un repli progressif sur soi, du fait de relations exclusives avec le robot, et à une transformation délétère du rapport aux autres, au monde et à soi-même.
Nous manquons actuellement d’observations scientifiques pour étayer ce risque, mais une étude récente, portant sur plus de 900 participants, montre un lien entre conversations intensives avec un chatbot (vocal) et sentiment de solitude, dépendance émotionnelle accrue et réduction des rapports sociaux réels.
Certes, ces résultats sont préliminaires. Il paraît toutefois indispensable et urgent d’explorer les effets potentiels de ces nouvelles formes d’interactions pour, si cela s’avérait nécessaire, mettre tout en œuvre afin de limiter les complications possibles de ces usages.
Autre crainte : que dialoguer avec un “fantôme” et se faire prendre à cette illusion puissent aussi être un facteur déclenchant d’états pseudo-psychotiques (perte de contact avec la réalité ou dépersonnalisation, comme on peut les rencontrer dans la schizophrénie), voire réellement délirants, chez des personnes prédisposées à ces troubles.
Au-delà de ces risques, intrinsèques à l’emploi de ces technologies par certaines personnes, la question d’éventuelles manipulations des contenus – et donc des utilisateurs – par des individus mal intentionnés se pose également (même si ce n’est pas cela que nous constatons aujourd’hui), tout comme celle de la sécurité des données personnelles et intimes et de leurs potentiels usages détournés.
IA et interventions thérapeutiques, une autre problématique
Pour terminer, soulignons que les points évoqués ici ne portent pas sur l’utilisation possible de l’IA à visée réellement thérapeutique, dans le cadre de programmes de psychothérapies automatisés élaborés scientifiquement par des professionnels et strictement encadrés.
En France, les programmes de ce type ne sont pas encore très utilisés ni optimisés. Outre le fait que le modèle économique de tels outils est difficile à trouver, leur validation est complexe. On peut cependant espérer que, sous de nombreuses conditions garantissant leur qualité et leur sécurité d’usage, ils viendront un jour compléter les moyens dont disposent les thérapeutes pour aider les personnes en souffrance, ou pourront être utilisés comme supports de prévention.
Le problème est qu’à l’heure actuelle, certaines IA conversationnelles se présentent d’ores et déjà comme des chatbots thérapeutiques, sans que l’on sache vraiment comment elles ont été construites : quels modèles de psychothérapie utilisent-elles ? Comment sont-elles surveillées ? et évaluées ? Si elles devaient s’avérer posséder des failles dans leur conception, leur emploi pourrait constituer un risque majeur pour des personnes fragiles non averties des limites et des dérives possibles de tels systèmes.
Les plus grandes prudence et vigilance s’imposent donc devant le développement ultrarapide de ces nouveaux usages du numérique, qui pourraient constituer une véritable bombe à retardement pour la santé mentale…
[THECONVERSATION.COM, 10 juin 2025] Les vendeurs de remèdes miracles contre la gueule de bois nous assurent qu’ils nous permettront de boire sans payer l’addition. Mais ces promesses séduisantes ne reposent sur aucune preuve scientifique solide. Et lorsque ces produits sont vendus en pharmacie, cela entretient une illusion de légitimité qui brouille les repères en matière de santé publique.
La gueule de bois – ce malaise du “lendemain de fête” – est souvent banalisée, moquée, voire érigée en rite de passage. Mais il s’agit aussi désormais d’un phénomène médicalement reconnu, puisque codifié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans la dernière version de la Classification internationale des maladies (CIM-11).
Que nous apprennent les recherches scientifiques sur les causes de ce désagréable état et ses conséquences ? Existe-t-il des prédispositions ? Des remèdes qui fonctionnent ? Que change le fait que la gueule de bois soit aujourd’hui reconnue comme une entité médicale à part entière ? Voici les réponses.
Qu’est-ce que la gueule de bois ?
La gueule de bois (en anglais “alcohol hangover“) désigne l’ensemble des symptômes qui apparaissent lorsque le taux d’alcool dans le sang est redescendu à zéro, généralement plusieurs heures après une consommation excessive. Cet état dure de 6 à 24 heures. Selon le Hangover Research Group, un collectif international de chercheurs spécialisé dans l’étude scientifique de la gueule de bois et la littérature scientifique récente, les symptômes sont de trois types :
physiques : maux de tête, nausées, vomissements, fatigue, sécheresse buccale, tremblements, tachycardie, troubles du sommeil ;
psychologiques et cognitifs : anxiété (illustrée par le mot-valise anglais “hangxiety“), irritabilité, humeur dépressive, troubles de l’attention, de la mémoire, lenteur cognitive ;
physiologiques : inflammation systémique, stress oxydant, déséquilibre électrolytique (les électrolytes présents dans le sang, comme le sodium ou le potassium par exemple, interviennent dans plusieurs processus biologiques, notamment les fonctions nerveuses et musculaires), hypoglycémie (diminution du taux de sucre sanguin), dérèglement du rythme circadien (l’”horloge interne” qui régule notre corps), perturbation de neurotransmetteurs (les messagers chimiques qui permettent aux neurones de communiquer entre eux) comme le glutamate et la dopamine.
Si la gueule de bois peut survenir à partir d’une alcoolisation modérée (de l’ordre, par exemple, de quatre verres en une soirée), la dose minimale varie fortement selon les individus. Divers facteurs modérateurs ont été bien identifiés. C’est notamment le cas de la vitesse d’ingestion : plus l’alcool est consommé rapidement, plus le pic d’alcoolémie est élevé, ce qui augmente le risque de gueule de bois.
La biologie joue également un rôle, qu’il s’agisse du sexe (on sait, par exemple, que les femmes éliminent plus lentement l’alcool que les hommes), du poids, de l’état de santé, ou encore de la génétique, qui influe sur les processus enzymatiques (notamment ceux impliquant les enzymes qui interviennent dans la détoxification de l’alcool, telle que l’alcool déshydrogénase et les aldéhydes déshydrogénases).
L’âge joue également un rôle : les jeunes adultes sont plus sujets à la gueule de bois que les personnes âgées. Les jeunes adultes ont tendance à consommer plus rapidement et en plus grande quantité lors d’occasions festives (“binge drinking“), ce qui augmente fortement le risque de gueule de bois.
Les personnes plus âgées consomment souvent de façon plus modérée et régulière. Avec l’âge, certaines personnes réduisent naturellement leur consommation et apprennent à éviter les excès et à anticiper les effets. Elles répondent moins aux effets inflammatoires de l’alcool et rapportent moins les symptômes de la gueule de bois.
Enfin, l’état physique (niveau d’hydratation, sommeil, alimentation préalable) influe aussi sur les symptômes. Boire à jeun, sans ingérer d’eau ni dormir suffisamment, majore les symptômes.
Gueule de bois et “blackouts” : un lien inquiétant
Les “blackouts” alcooliques, ou amnésies périévénementielles, traduisent une perturbation aiguë de l’hippocampe, une structure du cerveau qui joue un rôle essentiel dans la mémoire. En interagissant avec certains récepteurs présents au niveau des neurones, l’alcool bloque les mécanismes moléculaires qui permettent la mémorisation ; le cerveau n’imprime alors plus les souvenirs…
Bien que ces blackouts ne soient pas synonymes de gueule de bois, ils y souvent associés. En effet, une telle perte de mémoire indique une intoxication sévère, donc un risque plus élevé de gueule de bois… et d’atteintes cérébrales à long terme !
Un facteur de risque pour l’addiction ?
Plusieurs études suggèrent un paradoxe du lien entre gueule de bois et addiction. Ainsi, bien que la gueule de bois soit une expérience désagréable, elle ne dissuaderait pas nécessairement la consommation future d’alcool et pourrait même être associée à un risque accru d’addiction à l’alcool. Une étude a par exemple suggéré que la gueule de bois fréquente chez les jeunes constitue un marqueur prédictif spécifique et indépendant du risque de développer une addiction à l’alcool plus tard dans la vie. Ce lien semble refléter une vulnérabilité particulière aux effets aversifs de l’alcool.
Chez les buveurs “sociaux” qui se caractérisent par une consommation d’alcool festive, sans présenter une addiction à l’alcool, une gueule de bois sévère est souvent dissuasive. Cependant, chez certains profils à risque (individus jeunes, impulsifs, ou présentant des antécédents familiaux), la gueule de bois n’induit pas de réduction de consommation. Pis : elle est perçue comme un désagrément tolérable renforçant l’habitude de consommation et cette réponse aux effets subjectifs de la gueule de bois constitue ainsi un facteur de vulnérabilité à l’addiction à l’alcool, notamment si l’individu cherche à soulager la gueule de bois… en buvant de nouveau (cercle vicieux).
Pas de remède miracle
Eau pétillante, bouillon, vitamine C, aspirine, bacon grillé, sauna, jus de cornichon, “hair of the dog” (“poils du chien“, ce qui signifie en réalité reprendre un verre)… La littérature populaire est riche en remèdes de grand-mère censés soulager la gueule de bois.
Selon les dires des uns et des autres, pour éviter ou limiter les désagréments liés à une consommation excessive d’alcool, il faudrait se réhydrater (eau, bouillons), soutenir le foie (chardon-Marie, cystéine), réduire l’inflammation (antioxydants, ibuprofène), relancer la dopamine (café, chocolat) ou encore restaurer les électrolytes (boissons pour sportifs)… Pourtant, à ce jour, l’efficacité de ces différents remèdes n’a été étayée par aucune preuve scientifique solide.
En 2020, une revue systématique de la littérature a conclu à l’absence d’efficacité démontrée des interventions analysées, les résultats en matière d’efficacité étant jugés “de très faible qualité”. Ce travail a inclus 21 essais contrôlés randomisés, analyse 23 traitements différents, et conclut que la qualité globale des preuves est très faible, selon le système GRADE (Grading of Recommendations Assessment, Development and Evaluation). Précédemment, d’autres travaux étaient également arrivés à la même conclusion. La meilleure prévention reste donc de boire modérément, lentement, et de s’hydrater.
Un enjeu éthique : faut-il traiter la gueule de bois ?
Le fait que la gueule de bois soit maintenant reconnue comme une entité médicale interroge. Ce glissement sémantique est risqué : il pourrait banaliser l’alcoolisation excessive, et même favoriser la consommation. Risque-t-on de voir un jour des médecins prescrire un “traitement” préventif pour permettre de boire plus sans souffrir ? La médicalisation de la gueule de bois pourrait aussi avoir un effet pervers : considérer qu’il est possible de “boire sans conséquence”, à condition de bien se soigner après coup… Il ne faut pas oublier que la gueule de bois n’est pas un simple désagrément : cet état est le reflet d’un stress intense infligé au cerveau et au reste du corps. La comprendre, c’est mieux se protéger – et, peut-être aussi, réfléchir à ses habitudes de consommation.
À ce sujet, si vous le souhaitez, vous pouvez autoévaluer vos symptômes de gueules de bois en utilisant cette traduction française de la Hangover Symptom Scale (HSS) [voir article original pour le lien vers le test]
Mickael Naassila, Université de Picardie Jules Verne (FR)
[THECONVERSATION.COM, 1er juin 2025] La recherche en psychologie sociale réfute la thèse de la banalité du mal. La violence dans les hiérarchies sociales est exercée par des individus qui se distinguent par un élément : leur orientation autoritaire – et ainsi par un comportement particulièrement coercitif, inégalitaire et intolérant.
Le chercheur en psychologie sociale Stanley Milgram publie en 1964 la première recherche expérimentale sur la soumission à l’autorité. Son protocole consiste à demander à des personnes volontaires d’infliger des décharges électriques à un autre participant (en réalité un compère de Milgram) dans le cadre d’une recherche prétendument sur les effets de la punition sur l’apprentissage. Un échantillon de psychiatres prédit une désobéissance quasi unanime, à l’exception de quelques cas pathologiques qui pourraient aller jusqu’à infliger un choc de 450 volts.
Les résultats provoquent un coup de tonnerre : 62,5 % des participants obéissent, allant jusqu’à administrer plusieurs chocs de 450 volts à une victime ayant sombré dans le silence après avoir poussé d’intenses cris de douleur. Ce résultat est répliqué dans plus d’une dizaine de pays auprès de plus de 3 000 personnes.
Ces données illustrent la forte propension à l’obéissance au sein de la population générale. Elles montrent également des différences individuelles importantes puisqu’environ un tiers des participants désobéit. Les caractéristiques socio-démographiques des individus et le contexte culturel semblent n’avoir aucune influence sur le comportement dans le protocole de Milgram. Comment expliquer alors les différences individuelles observées ?
Nous avons conduit une nouvelle série d’expériences dans les années 2010. Nos résultats montrent un taux d’obéissance similaire ainsi qu’une influence notable de l’autoritarisme de droite : plus les participants ont un score élevé à l’échelle d’autoritarisme de droite, plus le nombre de chocs électriques administrés est important.
Recherche sur l’autoritarisme
La psychologie sociale traite la question de l’autoritarisme depuis plusieurs décennies. Cette branche de la psychologie expérimentale a notamment fait émerger dès les années 1930 une notion importante : celle d’attitude.
Une attitude désigne un ensemble d’émotions, de croyances, et d’intentions d’action à l’égard d’un objet particulier : un groupe, une catégorie sociale, un système politique, etc. Le racisme, le sexisme sont des exemples d’attitudes composées d’émotions négatives (peur, dégoût), de croyances stéréotypées (“les Noirs sont dangereux“, “les femmes sont irrationnelles“), et d’intentions d’action hostile (discrimination, agression).
Les attitudes sont mesurées à l’aide d’instruments psychométriques appelés échelles d’attitude. De nombreux travaux montrent que plus les personnes ont des attitudes politiques conservatrices, plus elles ont également des attitudes intergroupes négatives (e.g., racisme, sexisme, homophobie), et plus elles adoptent des comportements hostiles (discrimination, agression motivée par l’intolérance notamment). À l’inverse, plus les personnes ont des attitudes politiques progressistes, plus elles ont également des attitudes intergroupes positives, et plus elles adoptent des comportements prosociaux (soutien aux personnes défavorisées notamment).
Les attitudes politiques et les attitudes intergroupes sont donc corrélées. Une manière d’analyser une corrélation entre deux variables est de postuler l’existence d’une source de variation commune, c’est-à-dire d’une variable plus générale dont les changements s’accompagnent systématiquement d’un changement sur les autres variables. Dit autrement, si deux variables sont corrélées, c’est parce qu’elles dépendent d’une troisième variable. La recherche en psychologie sociale suggère que cette troisième variable puisse être les attitudes autoritaires. Cette notion regroupe des attitudes exprimant des orientations hiérarchiques complémentaires :
l’orientation à la dominance sociale, une attitude orientée vers l’établissement de relations hiérarchiques, inégalitaires entre les groupes humains ;
l’autoritarisme de droite, une attitude orientée vers l’appui conservateur aux individus dominants.
La recherche en psychologie expérimentale, en génétique comportementale et en neurosciences montre invariablement que ce sont les attitudes autoritaires, plus que toute autre variable (personnalité, éducation, culture notamment), qui déterminent les attitudes intergroupes, les attitudes politiques, et ainsi le comportement plus ou moins coercitif, inégalitaire, et intolérant des personnes.
Autoritarisme dans la police
Étudions le cas d’un groupe : la police. Plusieurs études montrent que les policiers nouvellement recrutés ont des scores significativement plus élevés à l’échelle d’autoritarisme de droite que la population générale.
Ce résultat important suggère que les personnes autoritaires sont plus susceptibles de choisir une carrière dans la police (autosélection) et/ou que la police a tendance à privilégier les personnes autoritaires pour le recrutement (sélection). Les personnes autoritaires et l’institution policière semblent réciproquement attirées, ce qui entraîne un biais de sélection orienté vers l’autoritarisme de droite qui, on l’a vu, est responsable d’attitudes politiques conservatrices et d’attitudes intergroupes négatives.
À des fins de recherche, des universitaires ont développé un jeu vidéo simulant la situation d’un policier confronté à une cible ambiguë et devant décider de tirer ou non. Des personnes noires ou blanches apparaissent sur un écran de manière inattendue, dans divers contextes (parc, rue, etc.) Elles tiennent soit un pistolet, soit un objet inoffensif comme un portefeuille. Dans une étude menée aux États-Unis, les chercheurs ont comparé la vitesse à laquelle les policiers décident de tirer, ou de ne pas tirer, dans quatre conditions :
cible noire armée,
cible blanche armée,
cible noire non armée,
cible blanche non armée.
Les résultats montrent que les policiers décidaient plus rapidement de tirer sur une cible noire armée, et de ne pas tirer sur une cible blanche non armée. Ils décidaient plus lentement de ne pas tirer sur une cible noire non armée, et de tirer sur une cible blanche armée. Ces résultats montrent un biais raciste dans la prise de décision des policiers. Ils réfutent l’hypothèse d’une violence policière exercée par seulement “quelques mauvaises pommes.“
On observe dans toutes les régions du monde une sur-représentation des groupes subordonnés parmi les victimes de la police (e.g., minorités ethniques, personnes pauvres). Les chercheurs en psychologie sociale Jim Sidanius et Felicia Pratto proposent la notion de terreur systémique (systematic terror) pour désigner l’usage disproportionné de la violence contre les groupes subordonnés dans une stratégie de maintien de la hiérarchie sociale.
Soutien des personnes subordonnées au statu quo
On peut s’interroger sur la présence dans la police de membres de groupes subordonnés (e.g., minorités ethniques, femmes).
Une explication est l’importance des coalitions dans les hiérarchies sociales tant chez les humains que chez les primates non humains, comme les chimpanzés, une espèce étroitement apparentée à la nôtre. On reconnaît typiquement une coalition quand des individus menacent ou attaquent de manière coordonnée d’autres individus. Le primatologue Bernard Chapais a identifié plusieurs types de coalition, notamment :
les coalitions conservatrices (des individus dominants s’appuient mutuellement contre des individus subordonnés qui pourraient les renverser) ;
l’appui conservateur aux individus dominants (des individus subordonnés apportent un appui aux individus dominants contre d’autres individus subordonnés) ;
les coalitions xénophobes (des membres d’un groupe attaquent des membres d’un autre groupe pour la défense ou l’expansion du territoire).
La police regroupe des individus subordonnés motivés par l’appui conservateur aux individus dominants (tel que mesuré par l’échelle d’autoritarisme de droite) et la xénophobie (telle que mesurée par les échelles de racisme).
Dans son ensemble, la recherche en psychologie sociale réfute la thèse de la banalité du mal. La violence dans les hiérarchies sociales est exercée par des individus qui se distinguent par leur orientation autoritaire, et ainsi par un comportement particulièrement coercitif, inégalitaire, et intolérant.
Le mauvais état de la démocratie dans le monde suggère une prévalence importante des traits autoritaires. Lutter contre l’actuelle récession démocratique implique, selon nous, la compréhension de ces traits.
[NEWSLETTERS.ARTIPS.FR, 26 mai 2025] Années 2020, Louvain (Leuven en version originale), en Flandre. Les architectes Pieterjan Gijs et Arnout Van Vaerenbergh vont toquer à la porte de l’Institut des plantes de KU Leuven, l’université où ils ont eux-mêmes étudié.
Ils ont besoin d’un coup de main de ces botanistes. Que sont-ils donc en train de préparer ? Le duo a reçu une importante commande de KU Leuven, qui fête en 2025 ses 600 ans d’existence. Pour l’occasion, la vénérable université a prévu d’inaugurer une route des arts et des sciences à travers la ville. Comme son nom l’indique, ce projet a la particularité d’inviter des artistes locaux et internationaux à réfléchir avec des scientifiques de toutes les facultés de l’université, pour imaginer ensemble des œuvres qui resteront dans l’espace public.
L’idée de Pieterjan et Arnout ? Créer un labyrinthe végétal, inspiré de ceux qui agrémentaient autrefois les jardins des nobles demeures. Mais dans ce Wandering Garden, qu’on pourrait traduire par “Jardin d’errance” en français, point de haies rectilignes taillées au cordeau.
Au contraire, sur la structure tout en courbes conçue par le studio Gijs Van Vaerenbergh, mille et une espèces de plantes grimpantes, soigneusement sélectionnées avec les spécialistes de KU Leuven, vont pouvoir s’épanouir librement au fil du temps. Formant ainsi un véritable répertoire botanique… immersif !
Car bien sûr, les visiteurs sont les bienvenus : ils peuvent dès à présent déambuler au cœur du Wandering Garden, prendre leur temps pour explorer et contempler, rebrousser chemin…
Un labyrinthe n’est pas une impasse, un cul-de-sac, un piège. Mais un chemin qui ouvre sur d’autres chemins…
Stéphane Michaka
Comme l’expliquent les deux créateurs, la promenade à l’intérieur de cette œuvre est un parallèle avec le cheminement de la recherche scientifique. On y entre, on tâtonne, on s’interroge, on se confronte à l’inconnu…. et on finit par découvrir quelque chose !
Leuven vous attend…
Et si vous profitiez de ce 600e anniversaire pour découvrir l’une des plus belles villes universitaires d’Europe ? Le Wandering Garden de Gijs Van Vaerenbergh vient d’y être inauguré, tout comme les autres œuvres qui ponctuent la route des arts et des sciences. Et si vous voulez en savoir plus, jetez un coup d’oeil sur VISITLEUVEN.BE…
Tout comme son M Museum qui…
…est un musée et une plateforme d’arts plastiques établissant à travers les siècles des rapports pertinents entre l’art et la société, ainsi qu’entre différentes disciplines artistiques. M réalise ses ambitions internationales depuis Louvain, capitale européenne de l’innovation. M, installé au cœur historique de Louvain, se distingue par l’association de l’art ancien et de l’art contemporain. Le grand architecte Stéphane Beel a conçu un complexe muséal aux lignes épurées autour de l’ancien musée municipal Vander Kelen-Mertens. Le musée, doté d’un jardin intérieur central et d’une terrasse sur le toit offrant un panorama à couper le souffle, est également un point de rencontre idéal pour les visiteurs de tous âges. M dispose aussi d’un second lieu, la collégiale Saint-Pierre historique, où nous présentons à un large public une série exceptionnelle d’œuvres d’art, dont le célèbre triptyque La Cène de Dieric Bouts. M gère une collection de plus de 53 000 objets, s’articulant d’une part autour de la production artistique historique à Louvain et dans le Brabant, et d’autre part autour de l’art belge depuis 1945. Nous présentons aussi bien des pièces majeures que les nouvelles œuvres d’artistes contemporains. Des expositions temporaires invitent les visiteurs à découvrir des pièces moins connues de la collection, souvent présentées en dialogue avec des objets prêtés par des collègues de la communauté muséale internationale. Plus d’infos sur MLEUVEN.BE/FR…
[MUSEE-DU-SILEX.BE] D’un caractère insolite et inattendu, la Tour d’Eben-Ezer renferme une symbolique mûrement réfléchie, rien dans sa construction n’est laissé au hasard. Tels la tour de Babel, les Ziggourats ou encore les donjons du Moyen-âge, les tours ont toujours symbolisé le lien entre les hommes et les dieux. En effet, ces constructions fixent leur ancrage dans les profondeurs de la terre et s’élèvent vers le ciel.
Elles réalisent ainsi la liaison symbolique entre le Monde Souterrain, la Surface et le domaine des dieux. Par analogie, la Tour d’Eben-Ezer est le moyen donné aux hommes d’atteindre d’autres sphères par le biais de la connaissance. La tour d’Eben-Ezer représente l’Humanité telle que symbolisée dans la Bible par la Jérusalem Céleste, ville mythique de 12.000 stades de côté (2160 km).
Disposant d’un espace autrement plus réduit, Robert GARCET conserva néanmoins cette proportion dans son œuvre ; la Tour d’Eben-Ezer fait 12 mètres de côté. Le nom même Eben-Ezer fut donné à cette colline par Robert Garcet. Ce nom est porteur de sens. En effet, c’est selon la Bible l’endroit où Samuel érigea, en 1038 avant JC, une pierre afin de symboliser la paix enfin retrouvée. La tour d’Eben-Ezer construite à la fin de la seconde guerre mondiale s’érige contre la guerre et toutes les formes de violence. C’est pourquoi, chaque année lors du solstice de printemps y flotte une bannière sur laquelle on lit : “…et l’on n’apprendra plus la guerre…“
Robert GARCET, sa vie, son oeuvre et sa… philosophie
Cet article est extrait d’un texte plus long : Robert Garcet’s Eben-Ezer Flint Tower (Bassenge, Belgium): From Stone Masonry to Stone Mythology écrit par Eric Goemaere, Patrick Thonart et Bernard Mottequin. Il a été publié dans la revue Geoheritage en 2025 [cliquez ici…]. L’extrait ci-dessous est traduit et adapté en français par Patrick Thonart, un des trois auteurs.
[…] Robert GARCET (1912–2001) est né à Ghlin, dans la province du Hainaut ; il est arrivé dans vallée du Geer au début des années trente, pour travailler l’extraction et la taille du silex. Des témoins de première main évoquent souvent sa personnalité complexe et l’ambiguïté de ses choix : si, d’une part, on ne peut nier l’inspiration profondément religieuse de l’imagerie mise en oeuvre à Eben-Ezer, l’engagement politique de Garcet était aussi inspiré par la personnalité de son grand-père, militant socialiste.
A la fin des années 1950, Garcet devient un ardent défenseur de la liberté de conscience : il sera d’ailleurs un des premiers ‘objecteurs de conscience’ en Belgique, au point d’être arrêté et brièvement emprisonné. En 1964, la Belgique reconnaîtra officiellement le droit à l’objection de conscience. Alors que son mysticisme chrétien aurait pu le mener à la pure contemplation, Garcet a opté pour un engagement pragmatique et il s’est investi dans des actions concrètes en faveur de la liberté de conscience qui l’ont donc mené (peu de temps) derrière les barreaux.
Garcet est en outre un auteur belge assez prolifique : il a écrit en français 14 ouvrages d’histoire et de géologie, deux recueils de pensées poétiques et 5 romans.
Profondément marqué par les horrreurs de la guerre, il a bâti une tour de silex comme un symbole, un appel aux peuples à se réunir dans la paix. La construction de l’édifice lui a pris (à lui et à son équipe) quelque 15 années, de 1948 à 1963.
Garcet n’était pas un intellectuel dans le sens traditionnel du terme et ses créations n’étaient pas loin de relever de l’Art brut, où prévaut la naïveté. L’homme était une figure assez charismatique et il savait convaincre son audience avec énergie. Malgré cela, il n’a pas réussi à développer un cercle d’émules qui, dans le monde entier, auraient défendu ces vues sur les débuts de l’humanité. Quand on le compare à Ferdinand Cheval (le Palais idéal du Facteur Cheval) ou Raymond Isidore (la Maison Picassiette), on note une différence majeure : le concepteur de la tour d’Eben-Ezer était un homme de métier. Garcet est tailleur de pierre et il a réussi à construire une tour de six étages haute de quelques trente mètres… considérée par les services d’incendie de la région comme propre à accueillir des visiteurs !
Il aura fallu des compétences techniques réelles, une grande créativité, un réel entêtement, du charisme et un engagement solide en faveur de la paix universelle – le tout mâtiné d’un mysticisme assez naïf : autant d’éléments assurément nécessaires pour édifier la tour qui domine aujourd’hui la vallée du Geer “où les vrais chapeaux de Panama étaient fabriqués, avec de la paille locale.”
Ni Isidore, ni Cheval ne prétendaient avoir construit leur Grand Oeuvre en réponse à une ‘révélation divine’. Et, malgré le vocabulaire profondément mystique qu’il emploie à Eben-Ezer, cela semble également vrai pour Garcet. On dit qu’il avait la Bible de Segond dans ses bagages, quand il a quitté Ghlin pour la province de Liège. Il avait juste 18 ans… Est-ce que cela inviterait à penser que Robert Garcet a passé 15 ans de sa vie à remplir une ‘mission reçue de l’au-delà’, en plus de toutes ses autres activités plus prosaïques ? Rien n’est moins vrai, semblerait-il. D’ailleurs, les brochures ‘officielles’ distribuées aux visiteurs d’Eben-Ezer sont claires sur ce point : “La Tour n’est pas un édifice d’inspiration religeuse.“
La conclusion devient alors que Garcet aurait mis en oeuvre l’imagerie de l’Apocalypse chrétienne (pour les Anglo-Saxons, le Livre de la Révélation, Evangile de Jean), comme il a fait appel à sa propre créativité dans le registre de l’Art Brut et à ses compétences techniques réelles, pour traduire une vision très personnelle au travers d’un artefact aussi puissant que la tour d’Eben-Ezer. Il devient alors intéressant d’explorer les caractéristiques de l’artefact lui-même en termes (a) de la conception technique, (b) du vocabulaire artistique et (c) de leur pertinence dans l’expression d’une vision personnelle.
La dénomination Eben-Ezer (ou Ebenezer) apparaît dans le premier livre de Samuel où elle renvoie, soit à un lieu géographique, soit à la pierre commémorative qui s’y trouve : dans les deux cas, la ‘pierre de salut’ est étrangement associée à… la guerre ; plus précisément, aux guerres bibliques entre Israélites et Philistins qui se disputaient l’Arche d’Alliance. Dans l’Ancien Testament, on trouve l’histoire de Samuel qui, après une victoire des Israélites, “prit une pierre et la redressa […] Il la nomma Ebenezer, ce qui veut dire ‘Dieu nous a aidés jusque là’.” Ceci explique assurément que Garcet a repris le nom d’Eben-Ezer dans le sens de balise de la paix.
Eben-Ezer est une ‘tour’ : c’est là un symbole non négligeable dans la plupart des religions ou des traditions ésotériques. Garcet est allé chercher l’image dans la Bible, où l’apôtre Jean décrit la seule tour qui ait manifestement inspiré le créateur d’Eben-Ezer : Robert Garcet a lui-même déclaré que sa tour était une représentation de l’humanité en tant que Jérusalem Céleste (Révélation, 21–22). La plupart des caractéristiques de la tour d’Eben-Ezer tiennent leur signification de cet archétype : la tour est le lien entre l’Esprit (saint) et la matière (terrestre), entre l’au-delà et l’ici-bas. Un exemple : un puits de près de 30m de profondeur relie l’angle de la tour avec la nappe phréatique, reproduisant ce lien symbolique entre la terre et le ciel.
Lieu vertical par excellence, la Jérusalem céleste du livre de l’Apocalypse (ou de la Révélation) représente le monde nouveau qui apparaît après la victoire du Dieu sur Satan et le Jugement dernier qui lui fait suite. Ne peut y habiter que le seul ‘peuple de Dieu’, qui va y connaître une paix éternelle : en d’autres termes, un nouvel Eden. On remarquera ici combien le symbole de la tour rencontre la vision personnelle de Garcet. Outre la dimension verticale (le ciel et la terre ; l’essentiel et l’acccidentel), la dimension horizontale intervient également dans la conception du bâtiment : à l’intérieur, les élus, ceux qui sont acceptés, à l’extérieur, ceux qui n’ont pas mérité l’accès.
Qui plus est, comment Garcet pouvait-il mieux utiliser l’espace qu’en cantonnant ‘les affreux, les sales et les méchants’ hors de la construction, sous la forme de gargouilles ? Les quatre façades de la tour sont faites de blocs de silex irréguliers mais, sur la face orientale du bâtiment, quatre gargouilles finement sculptées sont fichées dans la paroi, l’une au-dessus de l’autre, pour montrer les ‘instincts reptiliens de l’homme’, c’est-à-dire les différents travers de l’humanité. Détail amusant, les gargouilles sont baptisées de noms qui sonnent comme des noms de… dinosaures :
la gargouille du bas, le Finassaurus, comme les trois autres sculptures saillantes, représente les pulsions qui s’emparent de l’homme quand il abandonne la raison. En l’espèce, c’est la cupidité financière qui est évoquée par une forme de crocodile ;
juste au-dessus, le Generalosaurus illustre la violence militaire, desctructrice de vies humaines ;
vient ensuite le Tribunalodon, un juge qui dit le droit selon la volonté du pouvoir en place ;
et, finalement, le Conciliodocus, un évêque qui “crache des absurdités, des mensonges, des indulgences et des prières pour l’or qu’il reçoit en échange.”
Les valeurs de Garcet étaient tout à l’opposé de ces vices : il pensait que le vrai progrès viendrait des penseurs, des inventeurs et des philosophes, ceux qui cultivent les liens fraternels qui relient les êtres humains. D’où la devise de la tour – Aimer, Penser, Créer – couplée avec Liberté, Égalité, Fraternité et gravée sur les piédroits des portes.
Selon Jean (21-22), la Jérusalem céleste est tangible et mesurable ; c’est de toute manière le cas pour la tour d’Eben-Ezer à Bassenge : les deux tours ont quatre façades, une base carrée (caractéristique que l’on retrouve symboliquement dans le Temple de Salomon, qui n’est autre que le contrepoint terrestre de la Jérusalem céleste). Sans rentrer dans trop de détails, on notera l’usage appuyé des nombres dans le langage symbolique de Garcet : le nombre 12 pour les dimensions de la tour ; le 4 pour le nombre de chérubins et de gargouilles ; le 3 (3 × 4 = 12) et le 7 pour les escaliers, les niveaux ou les peintures sur la terrasse.
Un escalier majestueux fait de blocs de silex irréguliers mène à l’entrée principale, logée au deuxième étage. La tour est constituée de sept étages : cinq d’entre eux (plus la terrasse supérieure) sont accessible via un escalier en colimaçon assez raide. A l’intérieur, les visiteurs peuvent découvrir les créations personnelles de Robert Garcet : des sculptures, comme cette statue en forme de dragon entourée de symboles de guerre et de mort tels que des chars de guerre, des tanks floqués de la devise de Mussolini ; des références à la religion comme une tiare papale ; la Bête de l’Apocalypse qui représente les folies humaines ; des peintures comme les Quatre cavaliers de l’Apocalypse pour lesquels Garcet a pris les figures de Cyrus le Grand, d’Alexandre le Grand, de César-Auguste et de l’empereur Constantin qui a fait de la religion catholique une religion d’état ; des écrits, des vidéos ainsi que des ‘pensées’ ou des figurines de pierre taillées dans le silex.
Parmi les pièces exposées, on trouvera également les nombreuses publications de Garcet, ses méditations autobiographiques et quelques unes de ses découvertes, au nombre desquelles des fossiles, des pièces archéologiques, artefacts ou minéraux provenant principalement de sites proches. En vedette : des tortues marines et des oursins datant du Maastrichtien et la machoire d’un Mosasaure ! Garcet affirmait qu’il avait déterré des squelettes de Mosasaures dans les carrières de la région mais qu’ils lui avaient été volés. Il faut noter par ailleurs que les conceptions de Garcet à propos des origines de l’homme diffèrent fortement des vues des paléontologues modernes.
Au sommet, sur des piédestals placés aux angles de la plateforme, quatre sculptures de béton aux couleurs vives représentent des chérubins ouvrant leurs ailes. En saillie, au-dessus du vide, chacune des têtes est tournée vers l’extérieur, signe de vigilance sur le monde. Les créneaux sont décorés avec des dessins, des symboles, des pensées et des inscriptions ésotériques. Un fusil rouillé est fiché dans le béton, comme pour marquer la fin de la guerre.
Robert Garcet, tailleur de silex, peintre sculpteur et écrivain, a inscrit ses idéaux de paix et d’amour universel dans cette création monumentale : la tour d’Eben-Ezer, qui se dresse comme un témoignage d’harmonie entre les peuples.
Pour la petite histoire : c’est en 1764 qu’un crâne de Mosasaure, le premier fossile connu de cette espèce, a été découvert dans une carrière de tuffeau près de Maastricht (NL). Le crâne a été cédé à Johann Leonard Hoffmann, chirurgien et géologue amateur, qui a pu l’ajouter à sa collection de fossiles, l’étudier et le décrire dans une publication parue en 1774. Nommé d’après le fleuve tout proche (la Meuse, mosa en latin), le crâne du Mosasaure a été un des premiers fossiles convenablement documentés et il a trouvé sa place dans le patrimoine du Teylers Museum de Haarlem (NL). Un autre Mosasaure remarquable, découvert peu après, a été confisqué par les Français en 1794, pendant leur seconde annexion des ‘Etats belges’ : il est aujourd’hui visible au Museum national d’Histoire naturelle à Paris.[…]
[THECONVERSATION.COM, 30 janvier 2025] À la fin du XIXe siècle, le Français Augustin Mouchot (1825-1912) inventait un ingénieux concentrateur solaire. Mais la bureaucratie technique de l’époque, chargée de l’évaluer, en a livré une appréciation biaisée en la comparant au charbon qui alimentait les machines à vapeur – condamnant, au passage, l’appareil et ses multiples applications.
En matière d’énergie solaire, plusieurs moyens ont permis, au XXe siècle, de stopper l’innovation et de garantir le monopole des énergies fossiles et de leurs savoirs. Par exemple : la menace pure et simple, le rachat de brevets, la montée au capital ou encore la fermeture d’activité. L’expertise tendancieuse – sinon mensongère – a pu constituer un autre levier, ainsi que le montre le cas de l’évaluation officielle des appareils solaires d’Augustin Mouchot et de son associé Abel Pifre, à la fin du XIXe siècle.
Absent des manuels scolaires et délaissé des commémorations nationales pour le bicentenaire de sa naissance en 2025, le professeur de mathématiques appliquées et de physique Augustin Mouchot (1825-1912) est le pionnier français méconnu de l’énergie solaire moderne. Il a défendu et démontré les atouts de l’énergie solaire thermique et thermodynamique, particulièrement pour les pays de la zone intertropicale. Et cela, dès son ouvrage de synthèse et de prospective en 1869, puis avec un premier moteur à vapeur solaire de retentissement international, présenté à l’Exposition universelle de 1878 à Paris. Mais ce dernier a également rencontré après une mission de trois ans en Algérie et des financements publics importants, les incompréhensions auxquelles les énergies énergies renouvelables ont été confrontées depuis cette période. Ce qui n’a pas été sans lui valoir des adversaires…
Une commission d’étude transsaharienne de la chaleur solaire
La Commission des appareils solaires est créée le 19 février 1880 dans le cadre des travaux préparatoires du chemin de fer transsaharien. Elle doit tester les concentrateurs solaires à vapeur développés depuis près de 15 années par Augustin Mouchot – et depuis 1878 par Abel Pifre – dans la perspective du pompage de l’eau indispensable à la recharge des locomotives et au développement de gares-dépôts de combustible.
L’assassinant du colonel Flatters et de son escorte lors de la seconde reconnaissance du tracé, le 16 février 1881, un an et deux mois avant la remise du rapport de la commission, mettra fin au projet. La commission rassemble alors deux ingénieurs, un colonel et deux professeurs aux facultés de médecine et des sciences de Montpellier. L’appareil solaire testé, doté d’un réflecteur de trois mètres de diamètre, est construit par la société d’Abel Pifre, officiellement constituée en janvier 1881 et première entreprise au monde à commercialiser des cuiseurs, distillateurs et moteurs solaires. Les essais ont lieu en 1881 au fort de Montpellier sous la supervision du professeur de physique André Crova (1833-1907), qui rédigera le rapport final.
Docteur en physique électrochimique, avec 74 publications touchant à l’optique, à l’électricité, aux ‘radiations calorifiques’ – dont celles du Soleil –, c’est un pionnier du calcul de la ‘constante solaire’, quantité d’énergie solaire reçue par la Terre hors atmosphère sur une surface d’un mètre carré exposée perpendiculairement au soleil.
Les étranges calculs du ‘rendement industriel’
La note manuscrite d’André Crova, discutée durant la séance du 3 avril 1882 de l’Académie des sciences, est la version courte du rapport qu’il publie dans les mois suivants, qui comporte quarante-cinq pages et une illustration. Son diagnostic déborde du projet transsaharien et met en regard l’énergie solaire avec la grande énergie fossile, alors concurrente, que représente le charbon.
On s’est préoccupé dans ces dernières années de tentatives faites en vue d’utiliser pratiquement l’énergie des radiations solaires. Ces radiations sont en effet la cause presque unique de tous les phénomènes atmosphériques, de tout travail moteur, et de la vie sous toutes ses formes, à la surface de notre globe. Mais ces forces motrices, irrégulières et sujettes même à faire défaut à un moment donné, sont maintenant partout remplacées par celle de la vapeur, qui, toute coûteuse qu’elle est, a du moins pour elle la constance et la régularité, qui sont une des premières conditions que l’industrie demande à un moteur.
André Crova inaugure ainsi le discours des experts dont l’influence va se renforcer au fil de l’ère thermo-industrielle. Spécialiste d’un domaine étroit – la mesure des radiations solaires –, il est mandaté pour l’évaluation d’une technologie de conversion énergétique – les récepteurs solaires thermodynamiques Mouchot-Pifre –, dans le cadre d’une ligne de transport à l’intérieur du Sahara. Au final, il délivre un avis non pas sur le fond, mais sur sur les formes d’énergie qui devraient être privilégiées dans le cadre de la modernité. Ce glissement fait de son rapport la première grande condamnation officielle de l’utilisation du rayonnement solaire pour produire de l’énergie.
Car la commission ne s’arrête pas sur les applications pratiques de la machine à vapeur solaire. Citons par exemple :
189 jours de fonctionnement sur l’année en 1881 à la latitude de Montpellier et 14 litres d’eau distillée (c’est-à-dire, vaporisée) par jour de fonctionnement en moyenne ;
la possibilité d’y ajouter une pompe ou un moteur rotatif ;
celle de procéder à la distillation d’alcools, de plantes ou à la pasteurisation de l’eau ou des aliments ;
celle de procéder à la cuisson de la nourriture humaine ou pour les animaux ;
celle de procéder à la calcination et au chauffage de matériaux (chaux, graisses, briques, poteries, pâte à papier) ;
la possibilité d’en faire une pile thermoélectrique ;
la possibilité de produire de la glace avec l’ammoniac et une machine des frères Carré, (comme Mouchot le fit en 1878) ;
la possibilité éventuelle de procéder de faire tourner une machine à coudre ou d’imprimer des journaux avec.
Mais non, le travail d’André Crova se limite à la mesure d’un ‘rendement industriel de l’appareil‘, à partir du ‘nombre de calories emmagasinées par la chaudière‘.
Le principe est le suivant :
La chaudière placée au centre du réflecteur solaire vaporise de l’eau à partir de laquelle, une fois la vapeur refroidie dans un serpentin, il est possible, ‘au moyen de la formule de Regnault’, de calculer ‘le nombre de calories utilisées par l’appareil’ ;
Simultanément un ‘actinomètre’ évalue le rayonnement solaire d’heure en heure, corrigé par la température, l’hygrométrie de l’air et la hauteur du soleil (c’est-à-dire, la transparence et l’épaisseur atmosphériques), afin de calculer les ‘calories incidentes’ ;
En divisant le premier chiffre par le second, on obtient un rapport, que l’on appelle ‘rendement économique de l’appareil’. En 1881 à Montpellier, il a été évalué à 0,491 calorie par mètre carré, avec un maximum à 0,854.
En un mot, à l’évaluation de la puissance effective, de la fonctionnalité et de la praticité des appareils solaires s’est substituée, au prix d’une somme d’approximations considérables, la simple évaluation d’un rendement théorique : celui du nombre de calories captées par rapport aux calories disponibles. Le tour de passe-passe accompli autorise le physicien rapporteur André Crova à conclure sur des hypothèses économiques, et non à se prononcer sur l’intérêt technoscientifique du principe et du fonctionnement du moteur solaire.
C’est donc sur un mode conditionnel que la condamnation de l’énergie solaire est exprimée en 1882. Il est intéressant de noter que les termes en sont restés presque inchangés jusqu’à nos jours, y compris pour les autres types de conversion d’énergie tels que le photovoltaïque – solaire vers électrique – ou l’éolien – mécanique vers électrique. Déjà en 1882, la régularité économique et la disponibilité des combustibles fossiles dans les pays développés sont les principaux arguments avancés par André Crova.
En France et dans les climats tempérés, l’énergie de la radiation solaire est trop affaiblie au niveau du sol […] pour que l’on puisse espérer pouvoir emprunter dans des conditions économiques et régulières une partie de l’énergie solaire pour l’appliquer aux besoins de l’industrie. Telle est mon opinion personnelle, qui résulte des expériences que nous avons faites pendant la durée de l’année 1881. […] Remarquons d’ailleurs que, dans les conditions dont nous parlons, le prix du travail moteur ou de la chaleur équivalente a une importance relativement faible, vu la facilité de transport du combustible. […] Mais dans les pays où le soleil […] envoie des radiations plus intenses, la conclusion serait-elle identique ? La réponse à cette question exige la connaissance de trop de points spéciaux pour que nous puissions la donner ici.
Le professeur d’université André Crova, spécialiste de la mesure de la chaleur solaire, exécute avec les mots d’un expert industriel les appareils Mouchot-Pifre. Il admet pourtant des limites à son travail. En effet, lorsque
le vent souffle avec force dans la direction de l’orifice de l’actinomètre […] les observations sont impossibles […], tandis que la distillation (c’est-à-dire la production de vapeur, ndlr) se produit même dans les circonstances les plus défavorables, pourvu que le soleil brille.
Autrement dit, l’appareil, plus efficient que son ‘mesureur’, fonctionne même les jours où l’on ne peut effectuer de mesures. Dans son mémoire à l’Académie des sciences, le physicien admet aussi qu’en l’absence d’isolation de la chaudière, la température extérieure influence davantage la distillation de l’eau que le soleil. Pire, puisque l’actinomètre ne laisse pas passer les mêmes longueurs d’onde que le manchon en verre de la chaudière. Comme l’écrit André Crova,
par les plus fortes intensités, les radiations obscures (rayonnement infrarouge, ndlr), non transmissibles par le verre, sont arrêtées par le manchon, et le rendement diminue, quoique la quantité de chaleur utilisée augmente.
Ainsi, du fait du choix d’un tel rendement comme valeur d’évaluation, les appareils solaires ‘fonctionneraient’ moins bien dans les périodes précises où justement ils chauffent le plus. On croit rêver. La notion de rendement pour une source primaire d’énergie gratuite et inépuisable révèle ici sa limite : nul besoin d’être physicien pour comprendre que plus le soleil brille, plus l’énergie solaire est abondante, quand bien même la qualité de la conversion/captation du rayonnement baisse avec l’augmentation de l’intensité de ce rayonnement.
‘De l’eau froide sur le soleil de M. Mouchot’
Mais le coup de grâce tient dans l’image que retient la presse, c’est-à-dire la mise en équivalence du rendement maximum du mètre carré solaire selon les calculs précédents et de la quantité de charbon correspondant. Celui-ci représente :
à peu près la chaleur produite par 240 grammes de charbon, en admettant que la moitié de la chaleur qu’il produit en brûlant soit utilisée à vaporiser l’eau.
Une poignée de carbone polluant contre une heure de soleil sur un mètre carré de métal brillant ? Sans gaz à effet de serre, éternellement et gratuitement, mais avec des intermittences ? On peut se demander ce qu’il serait advenu du monde si André Crova n’avait pas déversé sans vergogne ‘de l’eau froide sur le soleil de M. Mouchot’, ainsi que relèvera immédiatement le journaliste scientifique de l’époque Louis Figuier. Malgré les démentis, deux ans plus tard l’entreprise d’Abel Pifre disparait, et avec elle les projets et brevets solaires d’Augustin Mouchot.
Changer de regard sur l’énergie solaire ?
L’histoire d’Augustin Mouchot n’est pas un cas isolé. L’économiste Sugandha Srivastav soulignait, au sujet d’un autre innovateur solaire – américain celui-ci – arrêté dans sa course au début du XXe siècle, que
s’il est douloureux de réfléchir à ce grand “et si” alors que le climat s’effondre sous nos yeux, cela peut nous apporter quelque chose d’utile : savoir que tirer de l’énergie du soleil n’a rien d’une idée radicale, ni même nouvelle. C’est une idée aussi vieille que les entreprises de combustibles fossiles elles-mêmes.
Aurions-nous aujourd’hui, 143 plus tard, la même sévérité sur le potentiel des ressources solaires et les mêmes certitudes à propos des énergies fossiles que la commission du ministère des travaux publics de Montpellier ? C’est la question qu’il nous faut poser, de façon urgente, à tous les André Crova de notre temps.